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Passage de l’homme/16

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Gallimard (p. 119-123).
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XVI


Le feu ne changea rien à rien. Ce n’était pas seulement les gens qui mouraient, mais les animaux dans les fermes, et des oiseaux parfois aussi jonchaient les chemins. Et il y eut deux ou trois incendies, qu’on crut allumés par l’Idiot. Le printemps vint : un printemps de calendrier, sans vrais beaux jours, avec des gelées soudaines, et de la neige en fin d’avril. En mai, ce furent des averses de grêle. Les fruits coulèrent. Plus personne des villages voisins ne venait à présent chez nous. Du monastère parfois nous descendaient un ou deux frères, pour acheter du miel ou du vin, et qui remontaient en grande hâte. Et les hommes devenaient mauvais. Les pires histoires couraient sur les uns et les autres. Des filles, de toutes jeunes filles, qu’on avait cru très sages, galvaudaient avec les garçons. De petits corps fripés furent jetés dans les mares. Et une grande folie commença, cependant qu’il semblait que les morts diminuaient, une grande folie de désir et de sang à quoi personne, ou presque, ne résista.

Nous dûmes quitter la Ferme de la Croix-Rouge : la vie m’y devenait impossible, et moins à cause d’un dur travail que des mauvais yeux du Fermier. Il me fallut aller de maison en maison, pour les lessives, le plus souvent avec la vieille Zulma. Nous habitions, près de l’église, une toute misérable maison, tombée maintenant, et dont le toit était percé. La Mère ne pouvait plus rien faire que tricoter. Encore parfois se levait-elle la nuit pour défaire ce qu’elle avait fait.

Des choses du monde, nous ne savions à peu près rien. On disait que plus rien n’allait, qu’il y aurait bientôt des guerres. Parfois, sur la berge du Fleuve, passaient des gens, en files interminables, et vêtus de costumes étranges, et qui soudain levaient les bras en l’air, et s’arrêtaient et poussaient un grand cri. Et, une nuit, il passa comme une procession. Il y avait des lanternes et des cierges. Et il montait de là, mêlé aux vents, un chant très doux. Puis un jour ce fut toute une armée, hommes et chevaux. Les hommes étaient immenses, à ce qu’il me sembla ; leurs uniformes étaient rouges ; et d’autres vinrent ensuite dans le roulement des canons, qui étaient tous vêtus de noir et qui marchaient avec une grande lenteur. À l’aube encore, une fois, passa un cavalier, et qui portait un étendard.

L’été fut traversé d’orages. L’odeur des fleurs était si lourde qu’on les avait comme en dégoût, et on se mit à arracher des roses au long des murs du presbytère. Jamais le Fossoyeur n’eut autant de mal avec ses tombes : « Je ne sais pas ce qu’ont les morts : on dirait qu’ils veulent remonter… » D’étranges odeurs douçâtres, aux fins de jour, venaient du cimetière. L’Idiot imagina de se vêtir d’une grande cape noire et de passer parmi les rues, la nuit tombée, sonnant une cloche et récitant le De Profundis. Huit jours après, à peine vêtu, il braillait les plus sales chansons et, s’arrêtant, hurlait : « À bas le Curé ! »

À la fin de cet été-là, la Mère mourut. Elle mourut au bord de la route, par un dimanche après-midi. Depuis des semaines, vers les cinq heures, elle s’en allait à la Croix Bleue, sur cette colline d’où l’on voit jusqu’au Fleuve. Et s’il fait clair, on voit le pays même, sur l’autre bord : des maisons vertes et bleues aux toits de tuiles et de petites maisons de bois perdues dans l’herbe, et très au loin, et toute brumeuse, la basilique de la Grand’Ville.

La Mère s’asseyait sur une marche, et attendait. L’Homme, sûrement reviendrait ce soir. Il reviendrait sur un bateau, oui, un bateau à voiles, tout fleuri et tout pavoisé, et il ferait des signes de son mouchoir, et Claire serait auprès de lui… Sûrement ce soir… Le soir tombait. La Mère s’en revenait chez nous. Sa déconvenue, elle l’avait oubliée déjà : vous savez ce que sont les vieilles gens. Et elle refaisait des projets pour le lendemain.

Ce dimanche-là j’étais assise tout auprès d’elle. Il faisait chaud, et pas un souffle, Le Fleuve était éblouissant. De lourds nuages montaient de l’est. On entendait comme des roulements de tonnerre ; ou bien le canon ? Depuis un mois, on disait que c’était la guerre. La vieille Zulma, levée la nuit, avait vu de grandes lueurs rouges emplir le ciel derrière la Basilique. « Même, disait-elle, j’ai entendu crier ».

La Mère dormait, sa tête sur mon épaule. « Tu m’éveilleras quand le bateau viendra… Et puis j’entendrai la sirène… Je la connais… » Elle se reprit : « Mais non, c’est un bateau à voiles ! Qu’est-ce que je disais ? qu’est-ce que je disais ? » Je tricotais ; j’écoutais respirer la Mère. Et voilà qu’elle poussa un cri, ouvrit les yeux, des yeux tout grands d’horreur, et son corps se brisa soudain, et s’en alla rouler au bas des marches sans que j’aie pu le retenir. C’est le Fossoyeur qui s’en vint la chercher. Elle fut enterrée à l’Église, mais seulement avec des prières, et quelques femmes l’accompagnèrent jusqu’à sa tombe.