Patrice

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Illustrations par Ary Renan.
Calmann-Lévy.

ERNEST RENAN

PATRICE
AVEC ILLUSTRATIONS
D’APRÈS
ARY RENAN
reproduites par l’héliogravure

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, rue auber, 3



Renan – Patrice, 1908 illustration p 013.png



Patrice a été écrit à Rome en 1849, au cours d’un voyage qu’Ernest Renan fit en Italie à l’âge de vingt-six ans, et qui exerça sur sa manière de sentir et de voir une décisive influence. C’est une sorte d’autobiographie morale ; le portrait intellectuel d’Ernest Renan lui-même, sous le nom de Patrice, les impressions de Rome, presque identiques aux lettres à Berthelot de la même époque, occupent une grande place dans ce fragment de roman. Une jeune fille pieuse, Cécile, écrit de Bretagne à un jeune homme qui l’aime, mais qui est séparé d’elle par un abandon total de la foi et un état d’âme d’une grande complexité. Plus tard, à Rome, la Rome de 1849, aujourd’hui abolie, Patrice s’adresse à un ami ; la trame légère du roman par lettres disparaît presque complètement, et la réflexion philosophique s’élève à des hauteurs que Renan lui-même n’a pas dépassées. Des confidences personnelles, avec un rappel de la figure idéale de jeune fille du début, terminent cette esquisse si curieuse et si achevée, malgré son caractère fragmentaire.

Ce projet de roman semble avoir préoccupé Renan assez longtemps en Italie. Un plan beaucoup plus étendu, sur la même donnée, avec des péripéties nombreuses, était joint à Patrice ; malheureusement l’état inachevé du manuscrit n’a pas permis de le publier. Patrice, au contraire, dans sa brièveté, forme un tableau saisissant des vues religieuses d’Ernest Renan, telles qu’il les développa plus tard dans son œuvre, et le montre, dès sa jeunesse, épris de tolérance, de beauté et par-dessus tout de vérité.



PATRICE



28 novembre 1788.

« Je ne suis qu’une pauvre fille, monsieur Patrice, et je vous ferais sourire de mes naïvetés, si je voulais raisonner avec vous. Nous autres femmes, nous sommes condamnées à ne savoir que le catéchisme et nos prières. Votre science est pour moi une langue inconnue ; mais vous souffrez, dites-vous, et par là peut-être, je pourrai vous comprendre.

» Pourquoi donc êtes-vous triste, cher Patrice, et qu’y a-t-il de changé en vous ? Quand je vous ai vu, il y a un mois, vous étiez aussi bon et aussi aimable que vous l’avez toujours été. Si vous étiez devenu méchant, mon cœur me l’aurait dit. Oh ! je l’aurais deviné ; ne croyez pas que vous puissiez me cacher ces choses ! Qu’y a-t-il donc de changé en vous ? Vous parliez de doutes à madame votre mère. Mais de quoi doutez-vous ? S’il faut aimer Dieu ? S’il faut le prier ? S’il faut être doux et humble de cœur ? Oh ! mon Patrice, vous ne doutez pas de cela. Nous avons prié ensemble ; nous avons goûté ensemble les joies du ciel, et vous doutez de ce que vous avez senti ? Vraiment j’ai presque envie de remercier Dieu d’être ignorante, si la science n’apprend que de telles choses.

» Croyez-moi, cher Patrice, j’ai dans mon cœur un témoin aussi sûr que le vôtre. Vous, douter de la religion… C’est impossible. Vous, parmi les réprouvés… vous, qui avez été à mes yeux un ange visible ! Oh ! je croirais plutôt que les étoiles tomberaient du ciel, et que les saints échangeraient d’eux-mêmes le paradis contre l’enfer. Vous m’avez quelquefois appelée votre sœur ; laissez-moi vous prier les mains jointes et à genoux d’écarter ces tristes pensées.

» On nous parle souvent de l’orgueil ; on dit que la science engendre l’orgueil, que les grands savants sont orgueilleux. Seriez-vous orgueilleux, Patrice ? Je ne sais pas bien ce que cela veut dire, mais je ne crois pas que vous le soyez. Les orgueilleux n’aiment qu’eux-mêmes, et, vous, vous êtes si bon ! Est-ce qu’il vous en coûterait de vous humilier devant Dieu ? Pour moi, c’est ma plus grande douceur, et je suis bien heureuse de n’être qu’une pauvre petite fille par le charme que j’éprouve à me soumettre et à savourer ma petitesse. Faites tous les soirs un acte d’humilité ; si j’étais près de vous, nous nous mettrions à genoux tous les deux pour le faire.

» Mon Dieu ! j’en veux presque à votre science. Je crains que ce ne soit elle qui ait troublé notre paradis. Vous rappelez-vous ce jour où nous nous promenions avec madame votre mère près de la chapelle des Cinq-Plaies, sur le bord de la rivière de Troguindy ? Vous lisiez un livre de philosophie, qui vous donnait l’air triste et pensif. Vous étiez distrait et ne faisiez pas attention à nos paroles. Maman vous tira le livre des mains, et vous dit qu’elle ne voulait plus vous voir lire ces sortes de choses ; moi, je cherchai à vous égayer, et vous vous mîtes à pleurer. Depuis ce temps, je n’aimais plus vos livres de philosophie, et je crois que je les aurais volontiers jetés au feu ; car ils vous empêchaient de penser à nous et peut-être aussi de penser à Dieu.

» Adieu, priez pour votre sœur Cécile. »


Au bas et sur le revers de cette lettre, on lisait les lignes suivantes écrites au crayon de la main de Patrice :


« Douce enfant, que tu m’es supérieure, et que je donnerais volontiers la moitié de ma vie pour voir encore une fois le monde avec tes yeux de colombe ! Pour toi, la grande harmonie n’est pas troublée ; religion, devoir, amour, beauté, reposent pour toi dans une mystique et sainte unité. Tu ne connais pas la lutte du saint contre le vrai, du beau contre le bien, du vrai contre lui-même. Dors toujours ainsi au son de la musique des mondes, et puisses-tu ignorer à jamais les souffrances réservées à celui qui, par la fatalité de sa nature, a cessé d’être enfant !

» Je me suis mis à genoux, et, les bras croisés sur ma poitrine, en présence de Dieu et de ta pensée, ô ma sœur, j’ai sondé mon âme, et j’ai cherché sans feinte et sans détour à être vrai avec moi-même. Eh bien ! Cécile, j’ose te répondre avec l’assurance infaillible que la conscience porte avec elle : non, je ne suis pas orgueilleux. J’aime à m’être trompé pour le reconnaître ; j’aime à avoir péché pour me repentir. Un enfant me fait changer d’avis, une femme me ferait rétracter tout ce qu’elle voudrait. J’aime à pleurer et à me frapper la poitrine ; j’aime à demander pardon à ceux que j’ai pu offenser. Quelquefois, le soir, j’éprouve des moments d’un très doux affaissement. S’il y avait encore un vestibule au temple pour les pénitents, c’est là que j’irais choisir ma place. Si jamais je vais au ciel, je veux y être dans le quartier des Madeleines.

» L’orgueil, c’est de n’aimer pas ; l’humilité, c’est d’aimer beaucoup. J’ai parfois des suffoquements d’amour vague et des pléthores de sympathie, que doit, je crois, ignorer l’égoïste. J’aime tout le monde en ces moments ; tous ont raison à leur manière, tous sont bons, honnêtes, aimables ; il n’y a pas jusqu’aux petits défauts de chacun auxquels je ne trouve du charme. Je ne sais contredire personne, je suis toujours de l’avis de ceux qui parlent avec moi, et lors même que je ne pense pas comme eux, je finis par dire : je crois qu’après tout il a raison dans sa pensée.

» Voilà pourquoi je hais les systèmes, les réformateurs trop fiers, les dialecticiens, les raisonneurs, les fortes têtes, les gens tout d’une pièce, et parfois même les savants. J’aime les faibles, les tremblants, les hésitants, les enfants, les femmes, les faibles d’esprit. Je ne cherche pas du tout à être rigoureux et logique dans mon système de vie ; quand je trouve des contradictions, des antinomies, je ne m’en soucie pas, ni ne me fatigue à concilier tout cela, comme font les logiciens, qui sont des orgueilleux, et veulent tracer avec deux ou trois lignes le tableau des choses. Moi, je suis convaincu que notre esprit est partiel et faible, qu’il ne voit que des fragments incohérents du système des choses. Je prends ce que je trouve, j’embrasse tous les atomes de vérité et de beauté ; je me glorifie de mes contradictions ; quant à l’ensemble, le Père céleste sait ce qu’il en est.

» Comme je suis critique, je vois fort bien les analogies de tous ces sentiments et leur racine première. Si je voulais, je montrerais comme quoi l’humilité chrétienne, sentiment à peu près inconnu à l’antiquité, n’est qu’une transformation d’un autre instinct, instinct qui, dans l’antiquité, resta toujours dans sa forme la plus sévère et la plus naturelle, mais qui, par le christianisme, se réfracta en mille voluptueuses métamorphoses et devint humilité, dévotion, amour de la bassesse, goût du niais. Je pourrais montrer les perversions de ces instincts divers dans l’histoire et dans les arts. Mais je ne saurais trop comment exprimer cette délicate psychologie, et qu’importe, du reste ? Tout est également noble et pur, dans les instincts natifs de l’homme, quand ils sont préservés de leurs déviations.

» Qu’est-ce donc qu’on pourrait appeler en moi de l’orgueil ? Ma foi à la science ? Ma confiance dans les facultés humaines ? L’usage ferme et résolu que j’en fais ? Là est en effet le secret de ce prodigieux abus que font les orthodoxes de ce mot. L’orgueil, dans leur langage, c’est de ne pas penser comme eux ; c’est de cultiver et d’ennoblir sa nature, c’est d’user de la raison que Dieu nous a donnée comme une faculté aussi sainte apparemment que toutes les autres. L’orgueil est l’explication universelle, le dernier mot de toute leur psychologie. Quand la science humble et patiente est amenée à s’écarter de leurs solutions, c’est l’orgueil ; quand la timide critique hésite et refuse de s’associer à leurs outrecuidantes affirmations, c’est de l’orgueil. À ce prix, je suis orgueilleux et je m’en félicite. Que Dieu me damne, s’il le veut, mais jamais il n’obtiendra de moi que je fasse volontairement une faute de critique, que je trouve vrai ce que je ne trouve pas vrai.

» L’homme vraiment humble, c’est le critique. Il ne croit avoir pour la vérité ni privilège, ni monopole ; il la cherche péniblement et le front baissé. Il recueille jusqu’au grain de sable qui pourrait en recéler quelque atome ; et quand il a trouvé ce qu’il cherche, il ne croit pas encore avoir trouvé, il est en soupçon contre lui-même, il ne cherche pas à imposer aux autres les délicats et imperceptibles aperçus auxquels il est arrivé. L’orgueilleux, c’est l’homme tout d’une pièce, prétendant tenir entre ses mains le mot définitif de ce qui est et la règle inflexible du meilleur. L’orgueilleux est celui qui dit à ses semblables : Vous êtes tous des insensés, privés de la vérité, errant dans le labyrinthe de vos pensées. Et moi, je possède la vérité, je suis l’infaillible ; si vous ne croyez pas ce que je vous dis, vous êtes des misérables, allez au feu éternel[1]. L’orgueilleux est celui qui commence sa prière comme le pharisien de l’Évangile : mon Dieu, je vous rends grâce de n’être pas comme ces pauvres insensés, qui ne savent rien. L’orgueilleux, c’est le docteur scolastique, qui prétend vous enfermer dans des définitions, et exprimer d’une manière adéquate la vérité des choses ; l’orgueilleux, c’est le théologien qui prétend tenir dans son alchimie le secret du parfait magistère, et en finir avec ses adversaires par ce mot : vous n’êtes pas théologiens ! La tour d’orgueil et de dispute, la Babel théologique, c’est l’Église[2]. »


10 décembre 1788.

« Grondez-moi encore, chère Cécile. Oui, je suis un enfant qui s’effraie de son ombre ; je me laisse tourmenter par de mauvais rêves, comme s’ils étaient des réalités. Désormais je serai sage, je ferai tout ce que vous voudrez, je croirai tout ce que vous me direz de croire. Donnez-moi un symbole, que je le croie avec passion, que je l’embrasse, que je l’adore. Venant de vous, il ne peut être que bon et beau. Je vous promets, Cécile, que dès que vous aurez parlé, je ne douterai plus, je croirai tout ce que vous me direz. »


26 décembre 1788.

« Ah ! monsieur Patrice, comment pouvez-vous parler ainsi ? Moi, une pauvre ignorante, dire à un savant comme vous ce qu’il doit croire ! Vous qui savez tout, comment n’êtes-vous pas encore arrivé à savoir notre symbole ? Mais à quoi vous sert donc votre science, si elle ne sert pas à vous faire croire ? J’ai quelquefois désiré être plus savante, afin de croire plus de choses, et voilà que vous qui êtes si riche en science, vous venez me demander un peu de foi comme une aumône. Mon Dieu ! qui a donc ainsi troublé toutes vos pensées ? L’Église n’est-elle pas là pour vous apprendre ce qu’il faut croire ? Les saints docteurs, les papes, les conciles, que vous faut-il de plus ? Vous qui savez tout cela, vous venez demander à des enfants comme nous de vous l’apprendre ! Voici de belles et douces fêtes ; priez pour moi, et ne lisez plus vos livres de philosophie. »


5 janvier 1789.

« Vous me renvoyez aux théologiens, savez-vous ce que c’est que les théologiens, Cécile ? Des cerveaux desséchés, des intelligences calcinées, des machines dialectiques, fonctionnant sans âme. Je vous demandais ce qu’il faut croire, et vous me répondez : Adressez-vous au pape ! Que j’aille de vous, ma toute belle, à ce vilain bonhomme ! non, jamais. Tout ce que vous me direz ne peut être que vrai et beau. Expliquez-moi les choses vous-même, et, fussent-elles absurdes, vous les rendrez raisonnables et charmantes. Je croirai les choses comme vous me les direz ; mais comme les dit le pape !… Ah ! ma chère, si vous saviez comme c’est laid. Figurez-vous des bouts de phrase qui finissent tous par ces mots : qu’il soit anathème ! Pauvres femmes ! que vous êtes bonnes et simples ! vous recevez des plus grossières mains les plus laides choses, et, par le prisme de beauté qui est en vous, vous en faites de délicieuses vérités. »


· · · · · · · · · · · · · ·

Rome produisit d’abord sur Patrice une impression très vive. Il n’en écrivit à personne, par suite de cette répugnance qu’il éprouvait à communiquer aux autres ses sensations actuelles et personnelles. Il haïssait d’ailleurs, dit-il quelque part, ceux qui, en visitant le Capitole ou le Colisée, seraient mécontents d’eux-mêmes, s’ils n’y pouvaient accoucher de quelque pensée remarquable, ou trouver l’occasion d’une lettre emphatique. Les fragments qui suivent marquent seulement les progrès de la pensée de Patrice durant ces premiers jours qui furent décisifs dans l’histoire de sa vie intérieure.


Cette ville est vraiment la ville sainte : il est impossible, si on ne l’a vue, de comprendre la grande fascination que le sentiment religieux exerce sur la conscience humaine. J’ai toujours rêvé la Mecque au temps du pèlerinage comme devant offrir dans toute son originalité l’expansion exclusive du sentiment religieux. Le débordement de l’Arafat, les prédications des ulémas, les sacrifices de la vallée de Mina, les processions, la pierre noire, la gouttière d’or, le puits de Zem-zem, cette absence complète d’une pensée de doute ou de limitation à cette grande omnipotence du sentiment religieux, ce repos complet, cette abstraction d’une moitié du genre humain doit offrir un spectacle unique, inappréciable pour le critique. Eh bien ! Rome est, j’imagine, à beaucoup d’égards, un plus curieux sujet d’études pour celui qui expérimente les manifestations religieuses de l’humanité. Rome est par excellence la ville centre d’une religion, la ville dévouée à la manifestation d’une idée religieuse.

Les premiers instants que j’ai vécu sur cette terre, je les ai passés sous l’empire d’une réaction très vive. J’étais Français encore, je critiquais, je m’indignais. Ces croix partout dominatrices, ces armes papales, ces moines mendiants et dégradés, ces troupeaux de prêtres, ces clercs à l’habit demi-laïque, aux manières déliées, cette population pâle, souffreteuse, portant sur son visage les traces de la fièvre et de l’immoralité, m’attristaient et m’irritaient ; je regrettais presque d’être venu m’ensevelir dans ce tombeau. Mais à peine eus-je respiré le parfum des ruines sur le Mont-Palatin, à peine me fus-je égaré au milieu de ces champs déserts où fut la Rome d’autrefois, et où l’on n’entend que le son de la cloche des monastères et les carillons lointains de la ville aux trois cents églises, que la séduction opérait déjà, et que volontairement je laissais tomber ma critique, pour m’abandonner au torrent de poésie et de volupté qui s’exhale de ces lieux. Il y a dans ces ruines, dans ces voies désertes, dans ces églises, dans ces monastères, un charme si puissant, qu’il faut bien des jours pour se reconnaître et se mettre au net avec soi-même dans ce flot de sentiments nouveaux qui vous déborde de toutes parts. Rome m’a vaincu. Cette ville est une enchanteresse ; elle épuise ; elle endort.

J’aime l’imagination plastique de ce peuple ; j’aime ses poétiques rêves et jusqu’à ses superstitions, j’aime cette religion extérieure et sensuelle, il est vrai, mais pleine du sentiment de la forme et du vif instinct de la beauté réalisée. Notre idéalisme est abstrait, sévère, sans images ; celui de ce peuple est plastique, invinciblement porté à se traduire et à s’exprimer. Mais au fond, ce peuple vit plus que nous dans l’idéal. Entrez dans une église à l’heure où vous entendez la cloche tinter la prière, et où vous voyez entrer les femmes en se couvrant la tête de leur mouchoir. Elles sont là, les lèvres closes, l’œil vague, mais facile à détourner. Ce qu’elles entendent et ce qu’elles disent n’est pour elles qu’un son vague ; elles ne prient pas, car ce mot désigne un acte ; elles sentent, elles aspirent. Telle est la vie de ce pays : le ressort de l’action s’use, on reçoit tant du dehors, qu’on se dégoûte de réagir. On ne pense pas ; car penser, c’est agir par l’intelligence ; on sent.

Voilà pourquoi la vie italienne est si peu tourmentée. Un Romain me questionnait hier sur les affaires de France ; et comme je lui disais quelques mots de nos idées de réforme rationnelle de la société, ce brave homme joignait les mains et s’écriait : Che pazzia ! che pazzia ! Quelle folie, n’est-ce pas, quand on a un beau soleil au-dessus de sa tête et une terre qui vous nourrit sans travail, de se fatiguer pour la gloire, pour la patrie, pour l’honneur, pour la raison ! Voilà tout le système de la vie italienne.

Le battement de la vie est ici plus lent d’un degré. Ce pays a besoin de lieux destinés à ne rien faire : ces lieux, ce sont les églises. Les églises ne sont pas ici ce qu’elles sont au point de vue de notre religion étroite et prosaïque, des lieux de prière ; ce sont des lieux où l’on va savourer l’idéal, soit par l’art, soit par le repos, qui pour l’Italien est à beaucoup d’égards un état saint. Elles sont admirablement faites pour cela. On ne se repose pas dans une église gothique : cet horizon infini, ce mystère, ce jeu multiple des lignes et de la lumière trouble, agite, creuse, attriste, sentiment très noble et très élevé, mais qui n’est pas le repos. Au contraire, ces églises basses, finies, cet horizon terminé de toutes parts par un mur et une fresque, cette absence complète de profondeur dans les effets de lumière, ces plafonds à compartiments dorés, cette profusion d’images douces et voluptueuses soulage de cette tension qui accompagne toujours l’exercice austère de la raison.


Je fonds à ce beau soleil : mon Dieu, pourquoi s’affliger ainsi l’esprit ? pourquoi se fatiguer à poursuivre l’insaisissable ? Ne vaut-il pas mieux s’asseoir au soleil ?


L’Italie est le pays du monde le moins fait pour le rationalisme. Le rationalisme, c’est peine et fatigue ; c’est courage et persévérance. Qu’il est bien plus commode de recevoir un système tout fait sans le comprendre, et de se laisser aller doucement et sans souci selon le cours du culte établi, surtout quand ce culte est tout en dehors de l’âme, tout sensuel ! Demander à l’Italien de renoncer aux molles et humbles pratiques, de s’imposer des années d’études, de critiquer sans relâche, de poursuivre les nuances dans leurs derniers replis, c’est lui trop demander. On ne peut entreprendre ce rude labeur que dans un climat sévère, qui invite à la concentration, et excite l’activité intérieure. Mais ici, ah ! qu’il est plus commode de s’agenouiller devant la Madone et de passer des heures à ne rien faire, à entendre de la musique dans une église ou à entendre prêcher un capucin que d’apprendre le grec, l’hébreu, le syriaque, de se faire acariâtre et impitoyable dans son cabinet !

Cette paresse, je le sais, m’impatientera un jour ; cette religion de nonchalance et de sensualité m’irritera. Mais maintenant

Renan – Patrice, 1908 illustration p 045.png
elle me plaît : Dieu leur a donné un beau ciel, que leur faut-il de plus ? Et puis, qui peut en pensant ajouter une coudée à sa taille ?

Pour comprendre le profond sentiment de bien-être qui fait le fond de la vie italienne, il faut aller s’asseoir le dimanche sur les ruines du Mont-Palatin, du côté du Forum. De là, on domine tout ce vaste champ qui s’étend du Capitole au Colisée, semé de ruines. Les églises s’y serrent et s’y adossent comme ailleurs les maisons ; l’Ara Cœli (le temple de Jupiter Capitolin), San Giuseppe de Falegnami, San Pietro in Carcere (l’ancienne prison Mamertine), Santa Martina (l’ancien Secretarium Senatus), Saint-Adrien (l’ancienne basilique de Paul-Émile), San Lorenzo in Miranda (temple d’Antonin et Faustine), Saints-Cosme et Damien (temple de Rémus), Sainte-Françoise Romaine, Sainte-Marie Libératrice, Sainte-Marie de la Consolation, Saint-Théodose (temple de Vesta).

De là, on peut voir se dérouler tranquillement sur ce champ de ruines, le long de la Voie Sacrée et de la Voie Triomphale, la foule morne et paisible, les longues processions de sacconi qui vont au Colisée. Les cloches répondent aux cloches, le soleil darde à plomb sur les ruines, il règne sur toute cette vie une placidité merveilleuse, une sorte de sommeil. Que l’on comprend bien comment ce peuple, plus esthétique qu’intellectuel, s’est endormi dans cette dévotion sensuelle qui est un plaisir, et qui n’exige qu’en apparence le renoncement et le sacrifice ! Combien j’ai vivement senti cette Rome du xviie siècle, s’étendant nonchalamment dans sa dévotion, sans l’ombre d’une pensée révolutionnaire ou incrédule, jouant avec ses cérémonies, ses cardinaux, ses indulgences, ses chapelles coquettes, ses grandes dames dévotes, ses confréries, ses moines mendiants, faisant des parties de dévotion comme ailleurs on fait des parties de plaisir. La station règle la promenade ; on s’amuse entre deux exercices de piété ; le cours des plaisirs et des habitudes est enchaîné à celui des fêtes ; il y a des divertissements et des fêtes qui n’apparaissent que durant telle octave[3]. Comment un peuple, assez peu enclin au rationalisme, n’aurait-il pas accepté tout cela comme loi courante et reçue, et ne se serait-il pas laissé endormir à la voix de cette sirène ? Comment ne vivrait-il pas tranquille dans une religion qui le satisfait et l’amuse ?

Le grand plaisir de l’Italien, c’est de vivre. La vie dans ce pays est une jouissance, lors même qu’elle n’est accompagnée d’aucun plaisir accessoire. Il peut sembler dérisoire de parler de bien-être, quand il s’agit d’un peuple souffreteux et en guenilles. Et pourtant, ces gueux couchés au soleil du matin au soir, avec la certitude de ne pas mourir de faim, vivent dans un état habituel de calme. La vie en ce pays s’en va bien savourée : chez nous, elle court sans laisser de goût. Nous n’aimons de la vie que l’action et la jouissance ; nous sommes toujours pressés et affairés.

Tout ce qui est original est curieux, et à ce titre, il n’y a pas un petit oratoire à Rome qui n’ait son intérêt. Il faut pourtant reconnaître que l’admiration que le vulgaire professe de confiance pour les monuments religieux de Rome est des plus niaises. Sur les trois cents églises que compte cette ville, il en est une douzaine de très précieuses par leur antiquité et leur physionomie primitive, quatre ou cinq de la Renaissance, d’un style vraiment beau et pur, tout le reste est du plus épouvantable mauvais goût, et de ce nombre se trouvent celles que le vulgaire admire le plus, le Gesù par exemple. Et Saint-Pierre même, je reconnaîtrai volontiers que la coupole mérite d’être placée parmi les plus belles créations de l’art ; mais quant à l’ensemble de la basilique, je n’obtiendrai jamais de moi de l’appeler belle. Enfin, pour trouver les chefs-d’œuvre du mauvais goût, des œuvres qui au premier regard vous fassent éclater de rire par la prodigieuse bizarrerie du goût de l’artiste, il faut venir à Rome, et voir par exemple la Sapience, ou la riche église de Santa Maddalena. Mais ce mauvais goût lui-même a son charme, et exprime avec une admirable vérité cette physionomie de la Rome dévote que nous a faite le concile de Trente et la grande réforme de Pie V. Ces lignes brisées, tourmentées, cette ornementation bizarre, subtile, craignant toujours de n’en pas faire assez, superposant les frontons aux frontons, les corniches aux corniches, expriment à merveille ce culte mesquin, sans élévation, cette dévotion petite et scrupuleuse. Ce n’est plus le grand christianisme avec sa majestueuse gravité ; c’est la piété moderne prenant Dieu comme un personnage qu’il faut honorer, et croyant y réussir en l’entourant de chandelles, de tentures, de draperies, de baldaquins.

Heureux peuple qui n’a d’autre droit à réclamer que le droit de sa place au soleil ! Il aura toujours les marches de quelque vieux portique pour s’y étendre. Voilà le grand fonds de bien-être qu’on n’enlèvera jamais à ce peuple, et qui le rend en un sens plus heureux que le nôtre, malgré son humiliation. Voilà le secret de ce laisser-aller et de cette insouciance qui parfois devient presque de la fierté, et constitue la vraie démocratie de ce pays.

L’étranger qui visite ce pays avec la préoccupation de son pays est choqué de la mendicité, qui se rencontre à chaque pas, et attristé de l’effroyable misère qu’elle semble supposer. Mais qu’il se détrompe : ces gueux n’en sont ni plus tristes ni plus malheureux ; cette façon de vivre assis au soleil, sur le chemin des stations pieuses, a sa poésie ; elle paraît ici une façon de vivre toute naturelle et tient à la fierté du peuple romain, qui ne veut pas cultiver la terre[4], et si le sort m’avait fait naître en ce pays sans patrimoine, j’aurais probablement embrassé cette profession. Il faut bien considérer d’ailleurs que le bas monachisme n’est ici qu’une transformation de la mendicité ; le moine, c’est le mendiant vêtu d’une robe grise et d’un capuchon, et présentant son état comme saint et religieux.

Les impressions religieuses ont toujours été en moi très fortes, et, par suite des habitudes de mon enfance, elles se mêlent dans une proportion indéfinissable aux instincts les plus intimes de ma nature. Ces impressions se sont réveillées ici avec une extrême énergie. J’ai toujours admiré le christianisme, et je ne l’ai jamais tant aimé que depuis le jour où j’ai cessé de m’appeler chrétien ; mais jamais je n’ai tant regretté d’avoir renoncé à ce titre que depuis que je suis ici. À certains moments fugitifs, à Latran, à l’Ara Cœli, j’ai cru par une douce illusion me retrouver à cette époque plus heureuse, dont un abîme me sépare. Oui, si Rome apprend quelque chose, c’est à juger les faits en dehors des hommes et à tout respecter dans la majesté du passé. Si Rome inspire un regret, c’est de ne pouvoir s’agenouiller avec les simples devant ces touchantes Madones, dans ces églises où l’on aime à s’attarder. J’ai cru longtemps que je reviendrais au catholicisme, la tête haute, et par la voie de la critique. Hélas ! j’y reviendrai peut-être humble comme une petite fille, vaincu par une Madone. Autrefois, je maudissais la souffrance parce qu’en affaiblissant notre fierté rationaliste, elle fait oublier la critique ; maintenant, je la bénis, car, adoucissant l’âcreté de nos humeurs, elle nous ramène par l’humiliation à des pensées religieuses.

Plût à Dieu que je pusse oublier un instant les impossibilités scientifiques du catholicisme ! Tout vient se briser en moi contre le rocher de la science et de la critique, contre ce mot fatal : cela n’est pas vrai. Car il faut être logique : pour être catholique, il faut admettre tout ce qu’enseigne le catholicisme. Or il y a parmi les croyances obligées du catholicisme des choses absolument inadmissibles. Je donnerais tout au monde pour redevenir catholique : mais, pour être catholique, il faudrait croire que la femme de Loth a été bien réellement changée en statue de sel, que les premiers chapitres de la Genèse représentent une histoire réelle, que le Pentateuque est bien réellement l’œuvre de Moïse, que le livre qui porte le nom de Daniel est bien réellement de Daniel, que la légende du Christ est vraie à la lettre. Or je parierais vingt fois ma vie et mon salut éternel que la femme de Loth n’a pas été réellement changée en statue de sel, que les premiers chapitres de la Genèse ne sont qu’un mythe, que le livre dit de Daniel n’est pas de Daniel, que tout l’édifice historique du christianisme orthodoxe est inacceptable à la critique. Cela m’est aussi démontré qu’il m’est démontré que la fable de Pandore et de Prométhée n’est pas une histoire réelle, qu’Orphée ou Hermès Trismégiste ne sont pas les auteurs des livres qu’on leur attribue. Est-ce ma faute ?

Le temps est venu où le christianisme doit cesser d’être un dogme pour devenir une poétique. Le paganisme avait cessé depuis des siècles d’obtenir la foi des esprits éclairés, qu’il fournissait encore des images et de la poésie aux représentants les plus élevés du rationalisme d’alors et que Proclus écrivait des hymnes à Vénus. De même, le christianisme restera notre mythologie et notre topique poétique, alors qu’il ne sera plus notre règle de foi. Cela est si vrai que, quand nous voulons revenir un instant à la poésie, à l’image, au symbole, nous sommes obligés de redevenir chrétiens par fiction. Notre mythologie, c’est le christianisme[5]. La science aspire à être vraie ; la religion tient surtout à être belle. Voilà pourquoi une religion trop exacte et trop simple, comme le protestantisme, bien que plus philosophique, est bien inférieure comme religion. La précision, l’exactitude, la sobriété d’invention, l’absence de la faculté imaginative peuvent être des qualités dans un livre scientifique, mais jamais dans une épopée. Il ne s’agit pas de la faire vraie, mais de la faire riche et belle.

Rien n’égale la grandeur du catholicisme, quand on l’envisage ainsi dans ses proportions colossales, avec ses mystères, son culte, ses sacrements, son histoire mythique, ses patriarches, ses prophètes, ses apôtres, ses martyrs, ses vierges, ses saints, entassement immense de dix-huit siècles, où rien ne se perd, montagne toujours grandissante, temple gigantesque où chaque génération pose une assise. Tout fait nombre dans ces masses colossales : la moindre statue inaperçue, qui décore une des mille niches du temple, a son rôle. Et nous, que faisons-nous cependant, pauvres philosophes ? Dresser notre motte de terre chacun à notre guise, aplanir une base, sans espérance que personne vienne jamais y bâtir.

Ainsi vont les choses. Il faut de la poésie à l’humanité. Le prêtre n’est pas le philosophe ni le savant ; ce n’est pas l’homme du vrai, mais c’est l’homme de ce grand système d’idéalisme confus et mélangé que l’humanité se crée à elle-même sous le nom de religion. Une création si complexe est assurément très critiquable, et la science ne peut l’accepter toute d’une pièce. Mais lorsqu’elle trouve dans ces grandes constructions des éléments divers, de la paille, de la boue, des matériaux de moindre valeur, elle n’est pas en droit pour cela de condamner l’ensemble de l’édifice, ni de prétendre qu’il n’est pas accommodé à sa destination sociale.

Tel est donc le résumé final de ma pensée actuelle : la religion n’est pas le vrai ; elle est l’instrument de la vie idéale de l’humanité. Ce livre, dites-vous, est l’histoire authentique des temps primitifs. Cela n’est pas vrai ; ce livre est admirable, précieux, divin ; ce livre, je l’adore ; mais il n’est pas ce que vous dites. Ce pain est substantiellement le corps de Jésus. Cela n’est pas vrai. Ce pain, je le respecte, je l’adore ; si j’osais, je le recevrais sur mes lèvres et plaise à Dieu qu’un jour, converti et redevenu aveugle, je puisse participer au festin des simples et communier de nouveau avec la femme et l’enfant ! Mais ce pain-là n’est pas ce que vous dites. Ce tribunal est un lieu d’opérations surnaturelles, où, à un moment donné, les péchés seront remis : cela n’est pas vrai. Ce tribunal, je voudrais m’y agenouiller et entendre cette parole : va en paix, tes péchés te sont remis. Mais les péchés ne sont remis que par l’amélioration du cœur, et il n’y a pas d’atelier alchimique où les âmes, de noires, deviennent blanches. Le rit de cette huile a été établi par Jésus lui-même. Cela n’est pas vrai. Cette huile viendra un jour toucher mes membres, quand ils s’étendront déjà glacés sur ma couche, et il me serait dur de détruire une erreur qui a consolé tant de mourants, et qui, je l’espère, me consolera un jour. Mais il est historiquement faux qu’à un moment donné du temps et de l’espace, le fondateur du christianisme ait établi cet usage. Le Galiléen qui a porté le nom de Jésus fut le fils de Dieu. Cela n’est pas vrai. Je reconnaîtrai, si l’on veut, qu’entre les fils de la femme, il n’en est pas né de plus grand. Mais…


Si j’avais un esprit moins rigoureux, je jetterais un voile sur ces points épineux, et, adhérant à l’ensemble du système, je pourrais, comme tant d’autres, m’appeler catholique, tout en étant hérétique sur une foule de points de détails. Mais c’est là une illusion que je ne puis réussir à me faire ; en sorte qu’aujourd’hui comme autrefois, je reste inébranlable sur l’impossibilité de croire au système historique et critique du catholicisme.

La question est donc posée pour moi dans ces termes : n’y aurait-il pas quelque moyen d’être catholique, sans croire au catholicisme ? Car d’une part, j’ai envie de pouvoir m’appeler catholique, et d’autre part, il m’est absolument impossible de croire en bloc tout le catholicisme. Je monterais volontiers la Scala Santa à genoux, si l’on voulait me dispenser de croire à l’authenticité de Daniel ou à l’interprétation messianique de tel psaume.

Lorsque le catholicisme se pose comme un système scientifique, je ne puis être catholique, car ce système scientifique est renversé de toutes parts par le système rationnel et irrécusable de la science moderne. Quand un prêtre vient entasser les paradoxes pour me prouver une théorie historique insoutenable ; quand il veut m’expliquer les origines du monde et de l’humanité avec des contes d’enfant, je l’arrête, et sans hésitation, sans restriction, je lui dis : cela n’est pas vrai. Ces choses sont du domaine de la science et de la critique. Mais quand le catholicisme se pose comme la forme religieuse de la société où je suis né, comme la forme religieuse sinon la plus parfaite, du moins la plus appropriée à cette société, considérant d’une part que la religion est un élément nécessaire de toute société, de l’autre, que la religion ne se conçoit pas pour un peuple sans une forme particulière et plus ou moins étroite, d’une autre enfin, que le catholicisme est cette forme, je suis ramené à pouvoir me dire catholique, non pas que je cède un seul des droits imprescriptibles de la science, mais parce que je ne veux pas m’isoler de la société où le sort m’a fait naître, et qu’après tout nos pères ont ainsi adoré.

Les religions sont locales et nationales ; la science ne l’est pas, elle est la même pour tout le genre humain. On ne peut donc lui contester le droit de critiquer les religions locales ; mais elle excède sa mission, si elle transforme ses résultats théoriques en une négation pratique ; si, de ce qu’elle a reconnu des points vulnérables dans la religion nationale, elle s’écrie : cette religion est mauvaise, je ne suis pas de cette religion. C’est comme si l’on refusait de se soumettre à la constitution politique de son pays, sous prétexte qu’elle est défectueuse. Lors même qu’on oserait affirmer que la religion d’un autre pays est relativement préférable, ce ne serait pas une raison pour l’embrasser ; de même que je pourrais croire que la constitution anglaise vaut mieux que celle de la France, sans avoir envie pour cela de me faire naturaliser Anglais.

La religion n’est que la part d’idéal dans la vie humaine. L’humanité a bâti des temples comme l’abeille a construit ses alvéoles, comme l’araignée a tissé ses réseaux. Ainsi envisagée, peut-elle avoir un sérieux contradicteur ? Le peuple y mêle une part de fiction et de légendes locales, que nous ne pouvons prendre d’une manière aussi réaliste que la sienne ; mais qu’y faire ? C’est sa manière à lui ; si elle est moins scientifique, elle est d’autre part plus poétique. Il est donc radicalement impossible de détruire la religion, puisqu’elle tient à l’essence même des facultés humaines, surtout chez les femmes. Une femme qui n’est pas religieuse n’est pas femme. Il lui est aussi essentiel d’avoir des moments de dévotion que de remplir toute autre fonction de sa nature : l’un et l’autre est physiologique[6]. Cessons une fois pour toutes de rabaisser certaines parties de la nature humaine, sous prétexte qu’elles tiennent à l’organisme et qu’elles relèvent des parties appelées inférieures. Tout est également noble dans la nature humaine ; tout relève de la matière, non pas de cette matière vile et méprisable que les vieux spiritualistes opposaient à l’esprit, mais de cette matière sublime, divine, qui est la mère de l’esprit. Pourquoi être tangible et étendu rendrait-il moins noble ? Pourquoi un fait psychologique provenant d’un organe serait-il moins noble qu’un fait psychologique résultant d’un autre organe, s’il est idéalement aussi beau ?

L’humanité peut être comparée à un chœur à deux parties où les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, modulent à leur manière le chant divin de la vie humaine. Il est heureusement aussi impossible que la science et la critique étouffent la religion et la poésie qu’il serait contre nature que l’élément masculin étouffât l’élément féminin, que la voix ferme et mâle de l’homme imposât silence à la douce et profonde harmonie de la voix de la femme.

Il est indubitable 1o que l’humanité aura toujours une religion ; 2o que le christianisme, qui est actuellement la religion des peuples civilisés, renferme de l’inacceptable, ce que le peuple ne sait pas, et dont il se soucie peu ; 3o que, durant une série incalculable de siècles, la religion de l’humanité, quelle qu’elle soit, renfermera une part de scories superstitieuses et d’éléments non scientifiques. Quand la religion est fière, arrogante, et prétend, au nom de ses prétendus dogmes, arrêter la critique et la science, il est beau de l’attaquer. Mais quand elle ne demande qu’à vivre, sans persécuter la pensée, il y a quelque chose de lourd et de grossier à venir la chicaner sur des enfantillages. Il est trop clair que cela n’est pas scientifique et c’est parce que c’est trop clair, qu’il est de mauvais goût de le dire.

Il est certain que pour les simples, qui ne peuvent recevoir l’aliment philosophique, une religion superstitieuse vaut mieux que l’irréligion. Car l’essentiel est que l’idéal ne soit pas complètement banni de la vie humaine. En dehors d’un petit nombre d’hommes capables de rendre compte scientifiquement de leur refus critique d’adhérer au christianisme, j’estime peu les incrédules. Les incrédules ont raison, mais non pas par les raisons qu’ils pensent. Car leurs raisons sont parfois encore plus mauvaises que celles de ceux qui croient.

Il y a une foule de paysages qui n’ont leur charme que par le clocher qui les domine. Nos villes, si peu poétiques, seraient-elles supportables, si au-dessus des toits vulgaires ne s’élevait la flèche élancée ou le majestueux beffroi ? Il faut conserver l’église, ne fût-ce que comme effet de paysage, et parce que sans cela l’aspect de la vie serait trop simple et trop vulgaire.

Les opinions les plus opposées des hommes intelligents sur la question religieuse sont également fondées, mais également partielles. Celui qui n’envisage le christianisme qu’au point de vue du progrès de la science et de l’esprit critique, doit n’y voir qu’une borne incommode, une barrière qui obstrue la route. Celui qui l’envisage au point de vue des besoins moraux de l’humanité doit regarder comme des insensés ceux qui cherchent à enlever au peuple le seul mobile qui ennoblisse sa vie, et l’élève au-dessus de l’égoïsme et des intérêts matériels.

La religion est fausse au point de vue de l’objet, c’est-à-dire en elle-même, et quant à ce qu’elle ordonne de croire ; mais elle est éternellement vraie au point de vue du sujet, c’est-à-dire du besoin que nous en avons et du sentiment religieux auquel elle correspond. Or ce point de vue est le plus important aux yeux du philosophe, qui sait que le dogme n’est dans les religions qu’une partie très secondaire, une sorte d’algèbre insignifiante, qu’on accepte en vue de l’esprit et de la vie morale, qui en sont la partie essentielle. Il faut à l’humanité, pour faire de belles choses, un peu de métaphysique, graine qui détermine la fermentation.

Quand un bourgeois[7] vient me parler de dogmes révélés, qu’il croit avec son esprit étroit et positif, je suis tenté de lui dire crûment : c’est absurde. Mais quand je vois le peuple, qui ne comprend rien à ce jargon théologique, prier, se consoler, s’élever avec la religion établie, non pas parce qu’elle est telle ou telle, mais parce qu’elle est religion, oh ! alors, plutôt que de le scandaliser, je me mettrais à genoux avec lui, je prierais ses saints et sa madone.

Le bourgeois doit être irréligieux, parce qu’il est superficiel : cela est dans son type, et quand il est ce qu’il doit être, il a son intérêt, comme toute physionomie de l’humanité, il a même raison jusqu’à un certain point, par le côté dont il envisage les choses. Je me révolte quand j’entends dire qu’on revient au christianisme en France. Le bourgeois français est trop peu sérieux et trop fin pour croire à une religion ; c’est le voltairien par essence. C’est pour cela que je ne l’aime pas ; mais je rirai bien, s’il pousse la niaiserie jusqu’à se convertir. Je voudrais bien voir de quel ton cet insipide rieur va me parler de la Trinité, de l’incarnation, du pape.

La religion est bonne et vraie en Allemagne et en Italie ; elle est ridicule en France, parce qu’elle n’est pas dans le type du pays. La religion était bonne jadis, elle ne l’est plus dans le milieu de notre culture intellectuelle. Elle est bonne encore pour le peuple, car, sous le rapport de la culture intellectuelle, le peuple est du passé ; mais elle est absurde dans le bourgeois, car elle n’est pas dans son type.

L’erreur de l’école de Voltaire fut de juger tout au point de vue du siècle présent, et de manquer ainsi de critique à l’égard du passé. Une croisade au xviiie siècle eût été une extravagance, donc les croisades du xiie siècle furent une extravagance. Grégoire VII au xviiie siècle eût été un insensé ; donc le grand pontife du xie siècle fut un insensé. Pour nous, nous sommes prêts à faire au passé la plus large part ; nous reconnaîtrons tout ce que l’on voudra, que le christianisme fut beau, aimable, bienfaisant ; nous serons généreux, nous irons si l’on veut au delà du vrai, pourvu qu’il ne s’agisse que du passé. Nous voudrions employer nos plus précieux parfums à embaumer le christianisme, et déposer sur sa tombe nos lacrymatoires, s’il consentait sérieusement à se tenir pour bien mort. Nous le réhabiliterons, nous ferons ressortir ses gloires, ses beautés ; mais, au nom du ciel ! qu’il se tienne pour mort ! Que si un jour, fier de nos aumônes, ce vieillard que nous avons trouvé mourant de froid, couvert de boue, sur le bord du chemin, que nous avons réchauffé, ranimé, dont nous avons essuyé les souillures, se tournait contre nous, et voulait prendre comme un brevet de vie les éloges que nous avons eu la naïveté de lui donner, oh ! qu’il meure alors, et que cette fois la pierre soit bien scellée, qu’il ne ressuscite pas le troisième jour !

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LATRAN



Je lisais hier sur le front de cette orgueilleuse église de Latran :

Dogmate papali datur et simul imperiali
Quod sim cunctarum mater caput ecclesiarum.

Voilà qui est clair. Que dire après cela ? La grande majesté des religions est dans cette manière de se poser comme vraies de droit premier et imprescriptible, et de trancher sans raisonner avec lui quiconque ne les admet pas. Ce vieux Latran, cette résidence de l’infaillibilité, cette capitale du royaume des âmes est un des lieux de Rome qui me parlent le plus vivement et me font l’impression la plus originale. Nulle part je ne regrette davantage les restaurations modernes qui ont complètement détruit ou masqué, sous une ornementation moderne du plus mauvais goût, le Latran des douze conciles, celui d’Innocent III et de Boniface VIII, celui que Dante a si vivement compris. Un des plus regrettables efforts du schisme d’Avignon fut de faire tomber en ruine le vieux patriarchium, de sorte que les papes qui suivirent, si peu soigneux de la tradition chrétienne, préférèrent le Vatican, qui n’a pas de tradition bien ancienne et dont la consécration idéale ne peut être considérée que comme l’œuvre et le symbole du catholicisme moderne. Quant au Quirinal, c’est bien moins encore ; c’est le palais d’un mauvais petit gouvernement, d’une niaise petite cour, d’un groupe d’administration et de bureaux, sans caractère architectural, ne rappelant rien moins que la résidence du roi des âmes. Quelle faute d’avoir ainsi déplacé le chef-lieu de l’infaillibilité ! Mais combien ces trois résidences papales sont la personnification expressive des trois phases du rôle papal : chef de la chrétienté, chef du catholicisme, petit prince vivant de diplomatie !

Les soins du gouvernement sont devenus dans les temps modernes une affaire si compliquée, qu’ils ne peuvent souffrir de partage. Le pape, qui devait être par excellence souverain spirituel, le premier des évêques, possédant pour son indépendance un petit coin de terre, est devenu un petit prince italien, gouvernant la catholicité. Rome moderne n’a pas d’autre physionomie ; prenez, par quelque côté que ce soit, l’administration romaine, vous n’y trouverez rien de saint, rien de catholique, je veux dire qui rappelle l’Église universelle. Les neuf dixièmes des pensées du pape sont préoccupés, j’en suis sûr, par le gouvernement de ce petit État, et cela ne m’étonne pas. Nous touchons au temps où les croyants de l’autre bout du monde recevront et baiseront avec respect des décisions dogmatiques fabriquées dans des bureaux. Quelle bizarre destinée que de voir une nation, l’Italie, ainsi dévolue au monopole de la théologie, ayant, par fait de naissance, le droit de régler la foi ! L’esprit moderne gouverné par la nation la plus arriérée, la plus ignorante ! Car toutes ces congrégations qui expédient des directions au monde dans tous les sens sont toutes composées d’Italiens, et si l’on veut réussir dans cette voie, être approuvé ou n’être pas condamné, il faut se mettre bien avec ces Italiens. Les Italiens sont devenus le concile permanent du catholicisme. Quel étrange spectacle que celui d’un Fénelon, l’âme la plus élevée de son siècle, consentant à être jugé par quelques prélats ignorants et intrigants, écrivant à des cardinaux imbéciles, Barberini, etc., et se soumettant quand ces Italiens ont prononcé. Quel droit a donc ce peuple sur la théologie !

Le pape du moyen âge, au contraire, le pape de Latran, combien il est supérieur au pape du Vatican et au pape du Quirinal ! Il n’est pas italien, il est universel. Sa royauté ne consiste pas à posséder pour les condamner à la misère quelques cantons de l’Italie. Sa principauté temporelle et locale n’est à beaucoup d’égards que nominale ; il ne règne pas chez lui ; il n’est que le suzerain de municipes indépendants et souvent rebelles, mais que lui importe ? Son règne n’est pas borné à quelques cantons de l’Italie ; son règne, c’est l’humanité tout entière. Il aspire à l’empire universel, et parmi ces trois couronnes, il n’en est pas une pour le petit coin de terre qui absorbe aujourd’hui tous ses soins. On s’étonne que les papes du moyen âge aient si peu bâti à Rome ; cela se conçoit à merveille. Ces papes ne pensaient pas à la Rome dont ils étaient souverains nominaux ; leur pensée était pour le monde. Les papes n’ont commencé à bâtir à Rome (Nicolas IV, Martin V), que quand ils ont renoncé à leurs grandes prétentions, et que, par suite du grand schisme, le monopole de la papauté est tombé aux mains des Italiens. Et la Rome moderne n’a définitivement commencé que quand elle a été gouvernée par les Jules II, les Léon X, Paul III, les Médicis, les Farnèse, les Aldobrandini, les Barberini, ces grandes familles patriciennes, qui n’avaient d’autre idéal que de lutter de magnificence à Rome avec les autres princes italiens de Florence, de Venise ou de Milan.

C’est surtout au cloître de Saint-Jean-de-Latran que j’ai saisi la physionomie originale de la papauté du moyen âge. Ce cloître, avec ses vers léonins en mosaïque, ses colonnes torses marquetées, ses petites arcades, est le musée du vieux Latran. Les vieux débris qu’on y a rassemblés sont frappants de caractère et font comprendre à merveille ce style demi-gothique, demi-byzantin, qui fut celui de l’architecture romaine au moyen âge. La rosace et l’aiguille y sont très caractérisées. D’innombrables légendes s’attachent d’ailleurs aux objets qu’on y a recueillis et complètent la physionomie. La moins apocryphe peut-être est celle qui voit l’antique siège papal dans un siège byzantin, en opus alexandrinum, rouge et or, avec lions et colonnes torses. Près de là, dans la basilique, est le portrait de Boniface VIII par Giotto. Le portique léonien renferme aussi une foule de restes du Latran antique. Je ne parle pas de l’admirable abside de Mino da Torrita, du xiiie siècle. Ah ! ce Latran est vraiment un musée de la vieille papauté ! Ici, comme partout à Rome, l’antiquité païenne et chrétienne se trouvent conjointes. Au milieu des rosaces brisées, des inscriptions ecclésiastiques, des colonnes du palais de Pilate, des colonnes qui marquent la taille de Jésus-Christ, vous trouvez le monument de Plautius Lateranus, qui devait donner son nom au chef-lieu du christianisme.

Mais nulle part autant qu’au baptistère on ne comprend la grande majesté de l’empire infaillible, et cette fière assurance d’elle-même, qui forme l’un des caractères des religions. Aucune cérémonie du christianisme n’est plus originale, ni plus significative que le baptême. Cette façon de s’arroger l’enfant sans son consentement, de le prendre comme son bien propre, sur lequel on conserve un droit inaliénable, est l’un des traits les plus hardis de cette altière religion. « Crois-tu au Père ? demande-t-on à l’enfant, qui ne répond que par ses vagissements. — Oui, répond-on pour lui. — Crois-tu au Fils ? — Oui. » Et ce oui prononcé par d’autres oblige cet enfant. Il a dès ce moment la foi infuse, et si, plus tard, il n’acquiesce pas à ce qu’on a dit pour lui, il est apostat, et les théologiens condamnent ceux qui soutiennent qu’on peut revenir à l’âge du libre arbitre sur les promesses faites par d’autres, et le concile de Trente prononce anathème contre ceux qui diraient qu’on ne peut employer les peines temporelles pour ramener ces rebelles au devoir.

Cette théorie est très peu conforme à nos idées sur la liberté individuelle. Il nous semble que l’enfant adulte ne peut être lié par des serments qu’on a faits pour lui, et auxquels il n’a eu aucune part.

Mais avec ce raisonnement, on serait amené à donner aussi à l’homme le droit de se révolter contre les conditions du pacte social, conditions qui ne lui ont pas été proposées, et qu’il n’a pas acceptées, mais dans lesquelles il a été engagé par le fait même de sa naissance. L’homme naît sociable, et membre d’une société, ayant vis-à-vis d’elle des droits et des devoirs ; de même, aux yeux de l’Église, l’homme naît pour être chrétien. L’Église a le droit de s’approprier tout homme qu’elle trouve et qui ne résiste pas. Si elle ne baptise pas l’enfant malgré les parents, c’est pour éviter de plus graves inconvénients : en cas de mort imminente, elle le permet et l’ordonne, et bien que les théologiens ne soient pas d’accord pour accorder au prince chrétien le pouvoir de faire baptiser les enfants malgré leurs parents infidèles, le sentiment de ceux qui lui accordent ce pouvoir est seul conséquent aux principes. L’Église est tout sur la terre ; tout est pour elle, elle règne même sur ceux qui ne sont pas ses sujets ; rien ne peut soustraire à ses lois, dès qu’on s’y est soumis par le baptême ; l’hérétique ou le schismatique, qui ne connaissent pas les lois spéciales de l’Église, font un péché toutes les fois qu’ils ne les observent pas ; car, disent les théologiens, la rébellion ne détruit pas la sujétion à la loi, et il serait trop commode que les rebelles fussent moins chargés que les fidèles, et, par le fait même de leur rébellion, se trouvassent dans une situation plus favorable. Tout cela est admirablement beau, je veux dire admirablement original.



ROME



« Tu t’es trompé, mon ami, en supposant qu’en qualité de libre penseur, je n’avais ni le droit, ni la possibilité de me complaire dans la Rome moderne. La Rome ancienne, me dis-tu, la Rome historique et deux fois capitale du monde, celle-là, tu me l’abandonnes ; mais la Rome des papes et des moines, la Rome niaise et dévote des deux derniers siècles, tu supposes qu’elle ne doit exciter en moi que l’indifférence ou le dégoût. Détrompe-toi ; tout ce qui est expression vraie et originale de l’humanité me plaît et m’intéresse. Jusqu’ici j’avais considéré la religion de ce pays comme imposée, jamais comme acceptée : je la voyais enseignée par un clergé absurde et ignorant, bien plutôt qu’acceptée et ennoblie par la foi d’un peuple simple. Le concile de Trente, Charles Borromée, Pie V, les Jésuites avaient, à mes yeux, serré autour de ce peuple les bandelettes funèbres. C’est une erreur. La grande réaction dévote et catholique qui, vers le milieu du xvie siècle, vint étouffer la liberté et le puissant développement de l’Italie au xve et au commencement du xvie siècle, est bien réellement une œuvre italienne. L’Italie n’était pas d’un tempérament assez rationaliste pour devenir protestante, et les temps de l’incrédulité pure n’étaient pas encore venus. L’Italie tient de la femme ; on parla à ses

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instincts, et la pauvrette se laissa séduire. Elle accepta sa chaîne de si plein cœur qu’il serait plus juste de dire qu’elle se la donna. Quand on étudie de près cette curieuse réaction, on trouve que le peuple et les laïques y eurent plus de part encore que le clergé. L’Italie offre même cela de remarquable que le peuple y est plus superstitieux que les prêtres, et que le rôle de ceux-ci se borne souvent à interdire des pratiques trop grossières ou trop immorales. C’est le peuple qui a fait des églises de tous les temples anciens, qui a collé une mauvaise Madone dans le temple de Vesta, mis deux ou trois chandeliers à l’entour, et un ermite mendiant à la porte pour demander l’aumône. C’est le peuple qui a planté une croix au milieu du Colisée, et qui, tous les jours en passant, s’agenouille pour la baiser. C’est le peuple qui, de lui-même, s’assemble le soir au coin des rues ou dans les boutiques du Borgo pour chanter des couplets à la Madone. Ces capucins qui courent les rues le sac sur le dos, nu-pieds et en guenilles, c’est le peuple ; le peuple les aime, cause avec eux, les amène au cabaret, leur donne quelques morceaux de pain ou de bois, sauf à aller les redemander à la porte du couvent. J’assistais il y a quelques jours aux offices du Gesù, et deux sentiments bien divers se partageaient mon âme. D’une part, sympathie pour ce peuple, qui prend naïvement la religion qu’il trouve sous sa main ; de l’autre, colère et mépris contre les chorèges qui trônent au-dessus de lui, contre ces docteurs scolastiques qui faussent toute science et toute critique pour l’apologie de leurs dogmes absurdes. Le Panthéon d’Agrippa changé en église officielle et bien ornée, ce portique admirable, plaqué de tableaux d’indulgences, me révolte : car en tant que Panthéon, il exprimait une idée religieuse bien plus élevée. Il eût fallu le laisser ruiné, sauf à y placer un mauvais autel en bois et une Madone. Mais qu’un capucin, au Colisée, grimpé sur des tréteaux, prêche au milieu des sacconi, en répétant sans cesse pour toute éloquence : Fratelli miei, tandis que l’auditoire vaque à ses affaires, que les hommes dorment appuyés contre les ruines, que les femmes allaitent leurs enfants, assises sur les marches de la croix, voilà l’humanité naïve, voilà le beau, voilà l’aimable, voilà le vrai.

» Toute manifestation religieuse, fût-elle grotesque, m’est sacrée. La religion de Rome n’est jamais grotesque. Le sentiment d’ailleurs a sa valeur indépendamment de l’objet qui l’excite. Je m’abandonne donc sans scrupule aux impressions de cette religion, que je pourrais critiquer, si je le voulais, par tant de côtés divers.

» Nulle part la pensée n’est plus calme, la tête plus libre, la vie plus limpide qu’à Rome ; mais nulle part aussi on n’éprouve plus profondément ce sentiment de respect et de haute placidité qui apprend à aimer dans toute croyance ce qu’elle a de pur et d’élevé. Je me maintiens dans une situation d’esprit calme et bienveillante, évitant la curiosité, qui trouble la simplicité et la pureté des impressions. Je m’occupe très peu des affaires politiques ; depuis que je suis à Rome, je me soucie fort peu de vos querelles, et puis, j’ai bien assez d’éclaircir les sensations différentes qui m’assaillent à chaque pas. Que ne puis-je vous voir à côté de moi sur ces belles collines de Saint-Onuphre, de Saint-Pierre in Montorio ou de l’Aventin ! Que ne puis-je vous interroger sur mes propres sentiments et éclaircir mes sensations par les vôtres ! »


« Je mériterais toutes tes railleries, mon ami, si, comme tu le supposes, j’avais eu l’enfantillage de me convertir, et si, en dépit de ma raison et des habitudes les plus invincibles de mon esprit, j’étais revenu à croire au surnaturel. Rassure-toi ; je n’ai pas fléchi sur un seul des résultats acquis de ma critique ; maintenant, comme par le passé, je jouerais vingt fois ma vie et par conséquent mon salut éternel pour la vérité scientifique de la thèse rationaliste. »


« La légende n’est pas vraie comme fait, mais elle est toujours vraie comme idée. Il est démontré pour moi que saint Pierre n’a jamais été à Rome : la preuve de Beausobre est péremptoire à cet égard. Ainsi quand on me dit : voilà sa chaire, voilà les chaînes qui ont serré ses mains, voilà la prison où il fut enfermé, voilà le lieu où le Christ lui apparut, voilà le lieu où fut dressée sa croix, voilà sa tête, voilà ses os, il m’est difficile de prendre ces objets avec le réalisme du croyant. Croyez-vous pourtant que je visite avec moins de dévotion Saint-Pierre in Vincoli, la prison Mamertine, Saint-Pierre in Montorio, le Tempietto du Bramante ? Nullement. Eh ! que m’importe que ces morceaux de fer rouillé aient touché sa chair, que le crâne enfermé là soit le sien ? Que m’importe que cet homme, dont l’histoire ne m’apprend presque rien, ait ou non foulé cette terre ! Céphas en sera-t-il moins la pierre angulaire de l’humanité ? Que m’importe ce pêcheur obscur, qui ne se douta jamais sans doute de la haute destinée à laquelle il était appelé ! Le vrai Pierre, le Pierre qu’il faut révérer est celui qu’a créé l’humanité, le Pierre qui, durant dix siècles, a été le chef des consciences, devant lequel se sont courbés les empereurs, dont l’humanité a été tributaire, et dont le pied de bronze est usé sous les baisers des pèlerins.

» Il ne faut pas grand effort de critique pour découvrir qu’il n’est pas tout à fait sûr que la Scala Santa soit l’escalier du prétoire de Pilate, que la colonne de Sainte-Praxède pourrait bien n’être pas celle où Jésus fut lié, que la lance de Longin n’est pas aussi authentique, ainsi que tel portrait de Jésus ou Marie, qu’on pourrait le souhaiter. Mais, en vérité, quelle découverte qu’une proposition formulée de la sorte : cet escalier n’est pas l’escalier de Pilate ; et qu’il y a lieu d’être fier d’une pareille trouvaille ! Et quand vous aurez détruit la foi naïve du peuple à ces touchantes fables, quand vous l’aurez privé de la joie qu’il éprouve à monter à genoux ces marches consacrées par la foi de tant de générations, qu’aurez-vous gagné ? Je les ai montées comme les autres, et je vous assure que j’y ai trouvé bien de la douceur. Jésus ne les a pas montées, c’est très vrai ; mais que de genoux il a fallu pour les user ainsi ! que d’âmes qui valaient mieux que moi en ont été consolées ! que de simples ont mis là leurs complaisances ! qu’un docteur en théologie vienne en faire une dissertation pour me prouver en dépit de toute critique que cet escalier est bien celui du prétoire, je rirai et lui tournerai le dos ; et si la chose est prise au sérieux dans le monde critique, je la réfuterai impitoyablement. Mais enlever son illusion à ce pauvre paysan, qui a traversé plusieurs lieues de désert pour monter ces marches saintes et baiser cette image ! Ce serait une barbarie, et un pédantisme du plus mauvais goût.

» Il est de mauvais goût d’appliquer une trop sévère critique à ces gracieuses légendes, et de se poser la question de leur réalité, pour arriver à ce prosaïque résultat : cela n’est pas vrai. Le pesant érudit venant effeuiller de son doigt rustique ces roses délicates et légères, ressemble au paysan qui avalerait d’une gorgée le parfum qu’on lui donnerait à sentir.

» Mon ardeur de savoir ne s’est nullement affaiblie… »


« Quand je me prends à réfléchir sur ma propre existence, et sur mon histoire intérieure, j’éprouve beaucoup de tristesse, mais aucun remords. Le malheur de ma vie fut d’être trop critique. Il y a danger pour l’homme à avoir trop analysé ses propres ressorts et à voir clairement les fils de la machine. Qu’est-il arrivé ? J’ai tué en moi la jeunesse, la naïve spontanéité ; je ne puis m’échapper à moi-même. Ce qui fait l’énergie de la nature humaine, c’est sa naïveté ; je m’explique : tel homme combat et expose sa vie pour une opinion politique, cet homme est naïf, il croit avoir absolument raison : or, s’il était plus fin, il verrait que ses adversaires ont raison autant que lui, et que le côté par lequel ils envisagent la question est tout aussi vrai que le sien. Tel homme accorde sa foi absolue à un système religieux ; cet homme est naïf, car, avec un peu plus de science, il verrait que ce système est vulnérable, et exige de lui des actes de foi sur des choses inadmissibles. Tel homme consacre sa vie à une idée dominante, pouvoir, richesse, que sais-je ? Cet homme est très naïf ; car s’il consultait tant soit peu l’expérience vulgaire, il reconnaîtrait que, ce but atteint, il n’en sera pas plus heureux, et que les efforts qu’il aura faits pour l’atteindre seront inutiles.

» Espère-t-il échapper le premier à la loi universelle de l’humanité ? Tel homme se laisse aller tout entier et sans retour à la douce ivresse de l’amour. Cet homme est naïf encore, et l’homme calme ne pourra s’empêcher de sourire, comme l’homme sobre passant près de l’homme ivre, car il y a dans cette ivresse une illusion nécessaire : il est obligé de croire éternel ce qui est plus fugitif que la pensée ; s’il réfléchissait, s’il tirait une induction pour lui de la loi universelle, il serait plus dans le vrai, mais il cesserait d’aimer. Ainsi ne pas trop voir est la condition nécessaire de l’exercice énergique des facultés humaines : l’homme trop savant devient impuissant. Mais si c’est là un mal, c’est un mal incurable : le seul remède serait de n’avoir pas pensé.

» Tel est mon sort. Le développement normal de la nature humaine n’est que dans un certain milieu : cette délicate machine ne doit être ni trop maniée, ni tourmentée ; je l’ai forcée, comme une montre qu’on dérange en la faisant aller artificiellement, comme un ressort dont on détruit l’élasticité par de continuelles et inégales pressions. Ma nature dans sa naïveté était douce et tendre, oh ! avec quelle douceur j’aurais appuyé ma tête sur le sein de ma bien-aimée, j’aurais confondu mon âme dans la sienne !

» Et je suis devenu incapable d’aimer !… Je vois passer les jeunes filles souriantes et parées, ma vue les attriste et elles détournent les yeux. — Celui-ci, semblent-elles dire, n’est pas comme les autres. Avec les autres, nous rions et nous causons ; mais avec celui-ci nous n’oserions… Et j’ai été pour elles comme un nuage, et après avoir passé devant moi, elles restent quelques moments pensives jusqu’à ce qu’une fleur…

» J’avais de l’ardeur et de la vie ; et je suis devenu inutile, et je n’ai pas su prendre mon rang dans la vie, et le vulgaire me regarde comme un être incapable et manqué.

» J’avais de la vigueur et de la finesse d’esprit, mon âme était capable d’enthousiasme et d’élan, j’aurais pu insérer mon action dans le grand mouvement des choses, et être un homme dans mon siècle, et quand je me surprends à formuler une opinion, à m’indigner ou à m’échauffer, je souris de moi-même. Quand je me surprends poursuivant un but avec passion, je me mets à rire de moi-même, comme de l’homme qui a la bonhomie de se passionner au jeu ou à la chasse, et de se poser un but pour après s’amuser à l’atteindre.

» Quelquefois, pour n’avoir pas l’air trop inepte, je hasarde avec toutes sortes de restrictions une opinion. Puis cela me paraît si inexact, si partiel, je me donne si gauchement ce rôle, que je prends le parti de me taire, et alors on me tient bien et dûment pour un sot. Parlez-moi des béotiens. Ils ne doutent de rien, eux. Ils entrent avec leur grosse allure chez les délicats, ils affirment à tort et à travers, sans scrupules, sans égards pour les mille nuances fuyantes des choses.

» Ce n’est pas que, par moments, très souvent même, je ne m’échauffe, je ne me prononce avec vigueur par oui et non. Autrefois le défaut qu’on me reprochait était d’être affirmatif et tranchant, et les personnes qui me connaissent savent que c’est là encore un des traits de mon caractère. Mais cet élan n’est jamais simple et sans retour comme dans l’homme qui a conservé la naïveté de sa nature. Le regard critique suit immédiatement l’élan spontané. Voilà, me dis-je, comme se passent les choses, comme la nature humaine se passionne.

» Tous les amateurs de l’art chrétien vont admirer à Saint-Clément les ravissantes fresques de Masaccio représentant les actes de sainte Catherine. Cette belle et chaste vierge pose là devant les philosophes les arguments à sa manière, et refuse d’adorer Jupiter. Il y a quelque chose d’infiniment délicat dans cette gracieuse timidité de la jeune fille alliée à l’assurance du dogme religieux. « Jupiter, c’est le mal. » Qu’elle fit bien de n’être pas critique ! Si elle l’eût été, elle aurait dû dire : « Christ vaut mieux à quelques égards. Mais après tout !… » Avec cela, elle n’eût pas été martyre, elle ne suivrait pas l’agneau partout où il va. Je ne pense pas qu’il y ait de joie au monde plus vive que celle du martyr. Que de fois, en parcourant cette galerie héroïque de Saint-Jean-le-Rond, où le rude pinceau de Pomerancio a exprimé en traits si terribles cette sanglante épopée du christianisme naissant, j’ai maudit notre critique de nous avoir rendu le martyre impossible. Le critique n’a pas besoin d’être martyr. Car il ne croit pas son opinion tellement vraie que l’opinion contraire ne le soit aussi un peu. Or, cela posé, pourquoi se faire tuer ? Il faut s’entendre. J’aurais été à la place de sainte Catherine, j’aurais dit aux philosophes : « Entendons-nous ; oui, en un sens, vous avez raison : je veux bien sacrifier à Jupiter. » Le martyr n’est pas critique ; il est absolu : on ne meurt pas pour quelque chose qu’on croit à moitié vrai.

» Je me mêle volontiers à la foule qui rit des bons mots de Pulcinella ; mais que leur rire est différent du mien ! Leur rire est simple, et le mien est un rire de critique, un rire de curieux, d’érudit. Ces bonnes gens sont tout à Pulcinella, ils ne voient rien au delà de la naïve plénitude de leur joie.

» Mes propres sentiments deviennent ainsi pour moi un curieux sujet d’expérimentation. Ah ! plût à Dieu que je fusse délivré, un jour, une heure de moi-même, et que je pense avec la naïveté de l’enfant !

» On ne recommence pas deux fois le même rêve. Un jour, je vis en songe les cieux ouverts et la face des bienheureux. Je regrettai le réveil, et je voulus me rendormir pour continuer mon rêve. Vain espoir : la douce image avait fui pour toujours.

» Ainsi j’ai manqué ma vie. La fatalité m’a engagé dans une voie où il ne me reste plus qu’à mourir. À vingt-six ans, j’ai épuisé la vie. Quoi ! trente ou quarante années de prolongement inutile et insignifiant ? Cela ne s’est jamais vu : la mort a un tact merveilleux pour savoir clore à propos chaque vie, quand le plan moral en est rempli. Le cercle de la vie physique et de la vie morale… Je sens que l’une finira avec l’autre.

» Si ces lignes tombent jamais sous les yeux de quelqu’un, il croira peut-être que j’ai pensé au suicide. Celui-là me connaîtrait bien mal. Le dégoût et l’ennui me sont inconnus et ne correspondent à aucun fait de mon expérience intime. Je ne me suis jamais ennuyé. Ma curiosité me fait prendre goût à la vie, je trouve le monde trop curieux pour ne pas aimer à le contempler. Étranger au plaisir, je n’ai guère connu ce qu’on appelle déception. Mon fait est bien simple : j’ai touché au Saint des Saints, je dois mourir.

» Mon exemple, je le sais, ne guérira personne. Car, une fois entré dans cette voie, on n’est pas maître d’en sortir. Et d’ailleurs ces maux sont de ceux qui se gagnent par le contact. Comprendre ce mal, c’est en être atteint. Mais enfin il ressort de tout ceci, il me semble, un important résultat psychologique : c’est qu’il ne faut pas trop critiquer, sous peine de mort.

» Que de fois, passant près de ces heureux mendiants qu’on trouve ici à chaque pas étendus au soleil, vivant de cette belle et douce vie, j’ai envié leur sort. Jamais ils n’ont réfléchi, leur âme naïve plonge dans la nature. Ils déchirent leur morceau de pain d’aussi bon cœur que s’ils l’avaient gagné.

» Je ne suis ni sceptique ni mélancolique. Je suis convaincu que quand j’aime et quand j’admire la beauté, je touche et j’embrasse la réalité céleste. Je suis convaincu, que dans les vues générales que la science et la critique accumulent, il y a bien véritablement du vrai. Après ces moments de tension où m’a porté l’excès de la critique, j’éprouve une inexprimable consolation à me reporter sur la simple nature. Un arbre en fleur, deux oiseaux qui jouent ensemble, un petit lézard gris courant au soleil sur des ruines romaines, un petit agneau qui vient de naître, et essaie de se lever les yeux à peine ouverts, le bœuf accroupi entre les herbes des prés et levant majestueusement immobile son front mystique, un canard barbotant dans l’eau avec cette joyeuse petite façon vulgaire de prendre la vie, l’âne, la bonne créature faite pour souffrir, heureuse par sa bonté ; tout cela m’enchante et me rajeunit. Je touche la vie alors ; j’aime.

» Le défaut de ma nature fut de réunir trop d’éléments divers. La partialité est la condition nécessaire de l’esprit humain. Toute phrase isolée est fausse, parce qu’elle ne présente qu’une face des choses.

» Tout esprit est partiel, et c’est parce qu’il est partiel qu’il est fort. Toute affirmation est partielle. Les hommes vraiment forts sont ceux qui ont assez de pénétration pour saisir fortement une pensée, mais pas assez pour en voir la partialité. Si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 brumaire n’eût pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d’agir avec énergie. Car il comprend trop bien toute chose, il sait trop bien balancer, il est trop modéré et trop apte à tout comprendre. Il ne s’abandonne jamais tout entier. Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait il n’est pas dans les conditions humaines. Il n’est pas né viable.

» Nous sommes assez facilement critiques avec les arts et avec le passé. Mais si l’on est conséquent, il faut être aussi critique avec soi-même, et se juger comme on juge le passé. S’il n’est pas une seule querelle du passé dans laquelle nous donnions absolument raison aux uns, absolument tort aux autres, il faut bien croire que l’avenir dira de même de nous, et ne nous donnera pas absolument raison, ni absolument tort à nos adversaires. Eh bien ! quand on sait cela, on est perdu ! Quand on est ainsi sorti de soi-même pour se critiquer, la vie est tarie dans sa source. Supposons un homme politique, défendant son système et reconnaissant qu’après tout, ses adversaires n’ont pas complètement tort, aura-t-il la force ? Il faut croire qu’on a la raison pour soi, que ceux qu’on a en face sont des ennemis ou des pervers. Il faut oublier l’histoire, car dans l’histoire, nous n’appliquons à personne, sauf des cas rares et facilement reconnaissables, l’épithète d’individu pervers. »


Depuis l’origine de la société politique, il y a eu des partis ; et cela tient aux lois les plus essentielles de la nature humaine. Tout développement humain se fait partiellement et par contraste. Tout système est louable ou critiquable, et toute chose est belle et fautive. La Grèce, qui représente dans une admirable proportion l’humanité tout entière, la Grèce n’est que l’antithèse du dorien et de l’ionien. Les petits esprits se demandent laquelle valait mieux, et sont suivant leur goût pour Sparte ou Athènes. Or, pour l’esprit critique, ces deux esprits ont été tout ce qu’ils pouvaient être. Sparte est belle, mais fautive. Toute chose est excellemment ce qu’elle est ; il ne faut pas lui reprocher de n’être pas ce qu’elle n’est pas. Il y a des roses, il y a des violettes, il y a des œillets. Demandez à l’œillet pourquoi il n’a pas le parfum de la rose, à la violette pourquoi elle n’a pas les couleurs variées de l’œillet. Je suis ce que je suis, répondra-t-elle, et je n’aspire pas à être autre chose. Dans les œuvres d’art, il est de même impertinent de demander pourquoi une œuvre n’est qu’idéale, pourquoi telle autre n’est que sensuelle.

La critique consiste à maintenir en face les contradictoires, à ne laisser aucun élément de l’humanité étouffer l’autre. Le poète hausse les épaules sur le savant, parce qu’il ne le comprend pas, le savant sourit du poète, parce qu’il est fermé à la moitié de la nature humaine. Il en est de même pour les partis politiques. L’homme critique ne peut être d’aucun parti. Les Guelfes avaient raison et tort, comme les Gibelins avaient raison et tort. Chaque chose a ses faces. Au point de vue de l’individu et des droits individuels, l’ancienne société aristocratique et fondée sur des privilèges que la Révolution vient de renverser, était révoltante. Les révolutionnaires ont eu raison contre elle. Mais ce point de vue individuel est lui-même partiel et exclusif. La conséquence en serait une sorte de démocratie égalitaire, qui serait la mort de l’humanité. Chaque parti est obligé de croire qu’il a absolument raison, et que quand il aura triomphé, le grand terme de la perfection sera atteint. Or, comment croire que pour la première fois depuis le commencement du monde…

Tous les partis ont eu leur triomphe et leur chute. Ils ont triomphé par la part de vérité et de justice qu’ils représentaient. Ils ont été renversés à leur tour par la part d’erreur qu’ils renfermaient, et qui, se dévoilant peu à peu, a laissé pour un temps la raison et la victoire au parti contraire.

Lycurgue fit, dit-on, une loi pour défendre aux citoyens de rester neutres dans les dissensions civiles. On voit bien que Lycurgue n’était pas critique. Prenons toutes les grandes querelles du passé, Sparte et Athènes, Rome et Carthage, Rome et la Grèce, Rome et les Barbares, les Guelfes et les Gibelins, le sacerdoce et l’empire, le protestantisme et le catholicisme, la maison de France et la maison d’Autriche, les partis divers de notre Révolution ; quel est l’homme de quelque sens qui peut embrasser un seul de ces partis à la distance où nous sommes, qui peut être pour Sparte contre Athènes, ou pour Carthage contre Rome, ou pour les Guelfes contre les Gibelins ? Nous n’avons plus de colère pour le passé. Quel enfantillage après cela de s’indigner quand on sait que l’avenir ne partagera pas nos colères, et qu’il nous jugera comme nous jugeons le passé !

Ô quiétude ! ô paix ! ô unité ! de quel nom t’appeler, es-tu la vie ou la mort ? Vertu, crime, beauté, laideur, ciel, enfer, venez sur ces pics sublimes vous donner le baiser de paix et vous embrasser dans le vaste sein du Père. Tout est beau, tout est bon, sauf le médiocre. Il n’y a place pour celui-là ni dans le ciel, ni dans l’enfer. Moi, grâce à Dieu, je suis pour la beauté, pour la vertu, pour le ciel, pour les victimes, mais ce n’est pas une raison pour m’irriter contre le laid, contre le crime, contre l’enfer, contre les bourreaux.

Tout a son droit à l’être. Vouloir détruire ou abolir quoi que ce soit, c’est folie. C’est détruire un ton dans l’échelle musicale, une nuance dans la série des couleurs. L’ennemi veut détruire son ennemi, mais il n’y a d’ennemis qu’au point de vue de l’individu, il n’y a pas d’ennemis au point de vue du tout. Toute chose représente un ton dans l’univers, dans le concert universel.

Il est d’un petit esprit de vouloir supprimer le mal. Le mal est une face des choses comme une autre, et le monde ne serait pas complet sans le mal[8]. L’Indien sait qu’en s’engageant dans tel sentier, il sera dévoré par un tigre ; il y va et se laisse dévorer. Cela a sa beauté, et représente fort bien ce que serait le monde sans l’amour de soi. Car c’est l’amour de soi qui fait appeler mal ce qu’on juge contraire à son propre bien. Dans le système de la grande quiétude, on dirait : Que chaque chose suive sa voie et que l’univers se réalise !

En somme, tout se réduit à savoir si l’on se place au point de vue de l’individu, de l’opposé, du divers ou au point de vue du tout et de l’unité. Au premier point de vue, il y a lieu à partialité, à guerre, à colère, à morale ; au second, il n’y a plus que la paix. Ceci est plus élevé et plus avancé, mais ce n’est pas le milieu normal de la nature humaine ; l’homme est fait pour ne pas dépasser un certain milieu. S’il va au delà, il se donne la mort. Par toutes les voies, je suis amené à ce résultat qui est l’abrégé de toute ma philosophie. La nature humaine a ses bornes en profondeur et en étendue. À force de se perfectionner, on arrive à s’anéantir. En se posant dans la région transcendante, on se suicide.

L’œuvre de l’historien se borne, selon moi, à saisir la physionomie originale des hommes et des faits. La plupart des personnages qui ont joué le rôle principal dans le grand drame qui s’achève en ce moment en France étaient des hommes très médiocres. Mais dans notre système d’esthétique, on ne regarde pas les hommes, mais l’originalité de l’œuvre qu’ils ont tracée. Les plus curieux développements de l’histoire ont été esquissés par des hommes nuls. Il faut voir le tableau résultant : or, il est certain que la Révolution française est un des plus curieux tableaux que présente l’histoire. Le rouge y domine, comme dans les tableaux de Rubens, mais c’est une manière comme une autre. Je ne cherche en tout cela que l’intérêt du curieux et de l’amateur, et on conçoit qu’à ce titre, un Marat ou un Danton doivent bien plus me plaire par leur pittoresque que de plats personnages plus honnêtes ou même plus capables. Je les maudis après cela pour l’acquit de ma conscience ; c’étaient de laids et méchants gredins, mais ils avaient de la physionomie, je les aime comme j’aime les brigands et les soudards de Salvator Rosa, sans souhaiter que l’espèce en reparaisse.

… Mais le ciel est pur, les oiseaux chantent doucement dans les vignes et les roseaux. Allons sur la voie Nomentane, voir couler l’Anio, et saluer en passant la belle vierge et martyre sainte Agnès.


« Non, mon ami, l’homme n’est rien que par son cœur. J’aurais entre les mains la gloire de Napoléon, que je la donnerais toute pour le sourire d’une femme. J’aime la science parce que la science rend plus beau, mais à ma science, je préfère mille fois mon cœur. Et à cette heure, si l’on m’offrait d’échanger mon âme, que j’ai cultivée avec tant de soin depuis mon enfance, contre l’âme douce et naïve d’une humble femme qui ne sait qu’aimer, j’accepterais avec bonheur, et je me croirais plus riche aux yeux de Dieu par le seul sentiment d’un cœur simple que par tout un édifice de science péniblement amassé.

» Il faudrait parler la langue des anges pour expliquer tous les mystères que recèle l’acte le plus simple de la vie féminine. On me donnerait le choix d’avoir été Alexandre, Newton ou sainte Catherine de Sienne que je préférerais le sort de la vierge de Fonte-Branda. Cette pauvre fille d’un teinturier, qui ne savait ni lire ni écrire, cette Circé chrétienne du xive siècle, qui changeait le cœur de tous ceux qui la voyaient, qui admonestait le pape et les évêques, avait atteint du premier coup et par le seul instinct de sa puissante nature le but que nous poursuivons avec tant d’efforts. J’ai lu autrefois une histoire dont mon âme fut parfumée durant plusieurs mois. Une jeune fille était belle, et on la croyait irréprochable. Un jour, elle a disparu, on entre dans sa chambre ; elle était étendue sur son lit, revêtue d’une robe blanche, et ses bras croisés sur sa poitrine serraient une croix. On ne reconnut sa faute que quand on vint l’ensevelir. Voilà une jeune fille qui, sans art et sans savoir, a dépassé par le sentiment esthétique les plus grands artistes. Elle a conçu assez puissamment l’idéal de la pudeur pour y sacrifier sa propre vie ; elle a vu sa statue gâtée par un irréparable malheur ; elle a pris le marteau et l’a brisée. Sois bénie et bienheureuse, âme sublime, et reçois la complainte de tous ceux qui sont capables de préférer un sentiment à eux-mêmes. Le vulgaire la plaint et les esprits secs la condamnent ; mais la douceur de ses derniers instants, quand elle revêtit sa robe blanche et qu’elle croisa ses bras sur sa poitrine, dut être si grande qu’elle aurait suffi, répandue sur toute une vie, pour l’embaumer et en faire le charme.

» J’aime aussi à penser aux amants qui, contrariés dans leur amour, se sont donné la mort dans les bras l’un de l’autre. Que de doux pensers les ont menés à ce douloureux pas ! Et quand ils se sont liés la dernière fois l’un à l’autre, la douceur de ce seul moment !

» Ô mon ami, voilà des simples, des ignorants qui gagnent le ciel à tire-d’aile, et nous, nous l’escaladons avec sueur, nous entassons des montagnes, au risque à chaque pas de voir Ossa manquer sous nos pieds, un Pélion s’écrouler sur nos têtes ! »


« Ma plus grande peine est, par la nature même de mon mal, de ne pouvoir obtenir la compassion d’une femme. Être plaint par une femme est une si douce chose que ce ne serait pas trop de l’acheter au prix d’une vie de douleur.

» Ma fenêtre domine la terrasse d’une maison voisine où vient parfois une jeune fille pauvrement, mais gracieusement vêtue ; je l’ai entendu appeler Annunziata. La distance est trop grande, ou mes yeux sont trop faibles pour que j’aie pu savoir si elle est belle. Mais il y a dans l’ombre d’une femme simplement vêtue, dans sa taille, dans son corselet, dans ses cheveux, une vénusté que l’on complète idéalement

Renan – Patrice, 1908 illustration p 137.png
par la grâce des traits de son visage. Souvent elle me voit penché le soir sur ma fenêtre, contemplant les reflets du soleil couchant sur les montagnes d’Albano, et quelquefois mes regards rencontrent les siens, fixés timidement sur moi. Elle feint alors de s’occuper, et cherche à ne point paraître m’avoir devancé. Je n’ai pas encore osé hasarder un sourire. Serait-il possible qu’elle pensât à moi, et qu’elle rêvât de son côté ce que je rêve ?

» Si jamais une femme lit ces lignes (je serai mort alors), je ne lui demande pas une larme sur mon sort ; ce serait demander trop de bonheur. Je lui demande de croire que j’avais un bon cœur, je lui demande un peu de pitié. Et dût ce don funèbre ne venir me chercher que bien tard dans ma tombe, je me trouverais assez consolé.

» Autrefois j’avais des joies et des tristesses, des indignations et des sympathies, des bons et des mauvais jours, des printemps et des hivers. Maintenant j’ai atteint l’azur, où tout est d’une même couleur, où tout n’a qu’un visage dans l’univers. L’arbre dépouillé de ses feuilles me plaît autant que l’arbre en fleur, la colline aride et couverte de bruyères me plaît autant que le coteau qui s’arrondit sous la vigne et sous l’olivier ; le désert de la campagne de Rome me charme autant que la vallée verdoyante de l’Arno ou du Léman. J’aime autant le Forum couvert de fumier, de charrettes et de bœufs que servant de lieu de réunion à un peuple libre ; j’aime autant les cardinaux et les moines que les consuls et les tribuns ; j’aime autant une ridicule église dans le style de Borromini que le temple de la Fortune virile ou de la Pudicité patricienne.

» L’esprit humain ne s’exerce que sur des différences, dans la catégorie de l’antithèse et du divers. Or la différence, n’est qu’à la surface, l’antithèse n’est jamais qu’apparente. Il n’est rien qu’on ne puisse trouver vrai ou beau, si on sait le bien prendre. Les révolutions du goût ne tiennent pas à un autre principe. Tel siècle a été préoccupé dans la littérature et dans l’art de l’idéal de la beauté antique : rien de mieux ; mais ce siècle s’est trouvé par là même incapable de comprendre l’esthétique du christianisme et du moyen âge. En cela les siècles qui suivront pourront justement lui faire la leçon. Ils réhabiliteront la beauté germanique, et seront à leur tour incapables de comprendre la beauté grecque. Je parie qu’il viendra un homme d’esprit qui soutiendra que Berthe aux longs pieds vaut mieux qu’Homère, et qu’une maigre statue du moyen âge vaut mieux qu’un chef-d’œuvre antique, et il aura raison par quelque côté. J’ai vivement exprimé sur quelques feuilles l’indignation qu’excitait en moi la religion sensuelle et grossière de Naples. C’était un enfantillage : cette infâme religion est des plus originales ; elle est ce qu’elle est, l’expression naïve d’un peuple sensuel et incapable d’abstraction. Eh bien ! cela, c’est une physionomie comme une autre, les choses ne peuvent être que ce qu’elles sont. L’araignée fait de la toile, l’abeille fait du miel et la vipère du venin.

» La perfection abstraite de l’esprit humain serait de savoir embrasser toute chose par ce qu’elle a de bon, de beau et de vrai. Mais non seulement cela dépasse notre faiblesse, il faut dire que cela dépasse les conditions de la nature humaine. Dès que l’esprit humain dépasse la sphère des affirmations antithétiques, dès qu’il atteint l’identité fondamentale, c’est le repos, mais c’est aussi la mort. L’opposition, la partialité est la loi de l’esprit humain. L’homme ne pense et ne sent, c’est-à-dire ne vit, qu’à condition d’être imparfait. Si son intelligence arrivait à la vue complète, il mourrait ; car cette vue complète serait toujours identique, il n’aurait qu’une seule pensée, un seul sentiment ; une seule note retentirait sans cesse à son oreille, la note de l’univers ; il nagerait dans l’uniforme infini. Or, quand cet état se prolonge, cela s’appelle la mort ; quand il n’est que momentané, c’est l’extase. L’extase est une mort passagère. L’homme ne recommence à vivre que quand il redevient imparfait, c’est-à-dire quand il se reprend bravement à trancher et à définir.

» Chez les peuples méditatifs, comme les Indous, ceci peut devenir une doctrine sociale, et des masses d’hommes peuvent arriver à se persuader que le repos, l’équilibre, l’abstention, l’indifférence, la mort est le terme souverain du développement humain, et que quand il est atteint, l’homme meurt, c’est-à-dire qu’il est parfait. Les mystiques chrétiens se sont aussi parfois rapprochés de cette doctrine. Mais la forte dose d’anthropomorphisme qui entre dans la composition du christianisme, et les idées très arrêtées que cette religion a toujours professées sur la personnalité et l’individualité de Dieu, l’ont arrêtée sur la pente, et le quiétisme s’est borné dans son sein à quelques cas sporadiques qui n’ont jamais fait épidémie. L’activité est trop puissante chez nous pour que nous fassions jamais consister la perfection dans le nirvana, c’est-à-dire dans la négation même de la vie.

» Je suis trop critique pour m’arrêter à une doctrine que je vois bien n’avoir chez nous aucune racine. Si je voulais, croyez-le bien, je serais d’un parti, je trancherais, je déciderais, je raisonnerais sur les oppositions, j’aurais ma théorie philosophique et esthétique, je prendrais la vie comme une partie à gagner. Mais, franchement, je n’en ai pas le courage. Car je vois trop bien que cette théorie serait partielle comme toutes les autres. Là est le côté faible de ma nature : une disposition native, fatalement secondée par mon éducation première et par les circonstances qui ont suivi, a posé le germe du cancer qui me dévore.

» Étrange fascination ! l’abîme attire celui qui y fixe ses regards. Malheur à qui s’assied sur le bord de ce fleuve, et se laisse enchaîner par le charme assoupissant de ses gouffres mobiles ! Le fleuve l’entraîne avec lui à la mer. Oh ! qu’il est doux de naufrager dans cette mer !

» Cela peut-il s’appeler mort ou vie, joie ou tristesse, enfer ou paradis ? L’un et l’autre, car, à cette limite, les deux extrémités du cercle se joignent et les oppositions s’effacent. Sitôt que l’homme est arrivé à envisager l’univers des corps et des esprits comme un tout, et lui-même comme un phénomène intégrant dans cet univers, il connaît Dieu, il n’a plus qu’à mourir.

» Oh ! Cécile, si pourtant tu avais voulu me laisser appuyer ma tête sur ton sein, et te serrer dans mes bras, j’aurais vécu et j’aurais compté parmi les hommes ! »


Ainsi donc ma vie se sera écoulée, sans que j’aie goûté la douce ivresse, ni pénétré le suprême mystère. Quelle est donc cette joie étrange, que pressentent ceux qui ne l’ont pas goûtée, et qu’on devine par ses rêves ? Le soir, quand je regagne ma couche froide et solitaire, le sentiment d’un vide infini s’empare de moi, et je maudis la fatalité qui a défleuri mon existence, en rendant impossible la sympathie entre un être simple et moi. Je vois les simples se rapprocher sans vergogne, se sourire et trouver sans peine de douces choses à se dire ; et moi, je tremble devant une jeune fille ; elle sent mon embarras, baisse les yeux et se détourne, et je ne sais pas bien quel sentiment elle emporte de moi. À quoi tient cette étrange timidité, qui constitue le défaut capital de ma nature ? Est-ce cette pudeur ingénue qui ne fait qu’ajouter un charme de plus à la sympathie et resserrer le lien de deux âmes ? Ce serait me flatter que de le croire. Cette pudeur de la première jeunesse rapproche, ravive, donne de la grâce au sourire, et parle mieux que le plus doux langage. Mon embarras éloigne, assombrit, c’est un mur qui se dresse et empêche les deux âmes de se réfléchir. La jeune fille s’en va triste, et moi, le front baissé, je reprends ma solitude. Hélas ! c’est que je ne suis plus simple ! Cette femme sent trop bien que je lui suis supérieur ; elle se défie de moi ; je devinerais peut-être son secret ; je déjouerais ce système d’instincts et d’illusions qui fait sa vie. Son secret, la femme aime qu’on le devine, mais non pas qu’on l’analyse : cette froide main lui fait peur ; elle s’écrie, comme si on allait la violer. Ainsi donc c’en est fait ; jamais, jamais une femme ne m’aimera.

Je prends pourtant le ciel à témoin que, moi, j’ai aimé. Le jour où mes lèvres rencontrèrent celles de Cécile, la vie se développa devant moi si fleurie, si vaste, si épanouie, que, rien que d’y penser, mon âme s’exalte en moi-même. Mais plus je réfléchis à l’étrange nature de cette enfant, plus j’admire l’étonnante persistance du sort à pousser un homme dans sa voie, jusqu’à ce qu’il l’ait mené aux abîmes. Cécile m’avait compris, Cécile m’aimait pour ma beauté morale, dont elle avait très bien saisi la nuance. Toute illusion entre nous était impossible. Par des voies très différentes, moi par le plein développement de mes facultés viriles, elle par la prodigieuse finesse de ses instincts, développée encore par le commerce intime de nos deux esprits, nous en étions venus à considérer le monde moral à peu près de la même manière. Dès lors devait s’élever entre nous un mur éternel de séparation, ce mot glacial : à quoi bon ? L’abstention devait même nous paraître plus belle que la jouissance. Or, pénétrés comme nous l’étions de la beauté supérieure du sacrifice et de la privation, il devait nous sembler préférable, même au point de vue de notre amour et de notre mutuelle beauté, de nous séparer.

Notre malheur a été d’être trop chrétiens. C’est le christianisme, par ses principes de renoncement et par son étrange esthétique, qui a rompu le charme qui nous attirait. Si nous avions été païens, ou moins profondément imbus de christianisme, notre vie se fût écoulée normale et vulgaire. Si à cette époque nous eussions habité l’Italie, si j’eusse compris l’antiquité comme je la comprends maintenant, je n’eusse pas quitté les sentiers doux et faciles de la plaine pour les pics aigus et romantiques de la montagne. Je manquais radicalement à cette époque de cette mesure, de ce modus optimus qu’enseigne si bien cette terre classique. Apollon, Castor et Pollux, Diane, Minerve, Vénus me paraissaient insipides, parce qu’ils représentent la nature saine et normale. Je leur préférais une Vierge mère de Dieu, et la maigre image d’un Dieu tiraillé par des clous. Préférence donnée à l’anormal, à l’exceptionnel, au maladif, voilà l’esthétique chrétienne ; voilà les idées qui nous ont perdus. Maintenant je comprends à merveille que le beau n’est que dans le simple, dans le naturel, dans le vulgaire ennobli ; j’ai fait justice de ce prétendu attirail de finesse et de profondeur, au moyen duquel on arrive à prouver que le laid, c’est le beau, que la pâle et hystérique sainte Thérèse est plus belle que Sapho. À cette étrange doctrine qui a bouleversé toutes nos idées sur le beau et le bien, je préfère la droiture antique ; à cette paradoxale théorie : Heureux ceux qui pleurent ! Heureux ceux qui ont faim ! Heureux ceux qui se privent ! je préfère la prière de Solon :

« Charmants enfants de Mnémosyne et de Jupiter Olympien, muses qui habitez le Piérion, écoutez ma prière !

» Obtenez-moi des dieux le bonheur et d’avoir toujours une bonne réputation aux yeux des hommes.

» D’être doux à mes amis et amer à mes ennemis, aimable pour ceux-là, terrible pour ceux-ci.

» Je souhaite d’avoir des richesses, je ne veux pas souffrir d’injustice… »

Voilà le vrai, le simple, le naturel. Voilà ce que le christianisme a profondément interverti par son surnaturalisme, en prêchant sans cesse le renoncement, le combat contre la nature, en subtilisant à l’infini sur le bien moral et le bonheur. Il nous a accoutumés à chercher les choses dans leur contraire, à chercher bien loin ce qui est tout près. Toutes les idées fausses qui sont dans le monde en fait de morale sont venues du christianisme. La Grèce, avec un tact divin, avait saisi la parfaite mesure, fugitive et insaisissable nuance qu’on entrevoit sans raisonnement par l’instinctive finesse de sa nature, mais où l’on ne peut se maintenir. La mesure d’ailleurs paraît froide et insipide à la longue ; on se fatigue de la proportion et du bon goût : on en vient à préférer l’étrange, l’anormal. Les types parfaitement purs ne suffisent plus ; une femme maladive et pâle plaît plus alors que la forme idéale ; une femme voilée et cloîtrée plaît plus que la Vénus classique ; la beauté simple et superficielle ne suffit plus : il faut du quintessencié, de l’arrière-pensée, et on appelle cela de l’idéal.

Il faut être juste ; ce n’est de la faute de personne quand cela arrive. Cela arrive, parce qu’en effet la mesure et la proportion, ne représentant que le fini, peuvent contenter la nature humaine, dès qu’elle reste dans de justes et étroites limites, mais deviennent insuffisantes, dès qu’elle aspire à l’infini. Dans le premier état, l’humanité se repose et est heureuse ; dans le second, elle est insatiable et malheureuse, mais plus noble en un sens ; et dès lors elle préférera dans l’art et dans la morale le souffrant, l’irrassasié, la sensation vague et pénible que fait naître l’infini, à la pleine et complète satisfaction que procure une œuvre saine et achevée.

Mais il est trop tard. On ne guérit pas de la subtilité. On peut reconnaître qu’on s’est faussé l’esprit, mais non le redresser. Et puis, la déviation a tant de charme, et la droiture est si ennuyeuse qu’en vérité, si j’étais à recommencer, je la préférerais peut-être encore. Un temple est incontestablement d’une beauté plus pure qu’une église gothique ; et pourtant je resterai des heures en celle-ci, et ne pourrai durer cinq minutes dans celui-là sans bâiller. Cela prouve que je suis perverti. Mais qu’y faire ?

Quoi qu’il en soit, ma Cécile, on mettra une croix sur notre tombe, et ce sera pour jamais !




fin


  1. C’est surtout dans la controverse avec les protestants que se montre dans tout son jour cet épouvantable orgueil de l’orthodoxe, et cette imperturbable confiance dans sa hautaine dialectique. Il est certain que les protestants dogmatiques, comme l’étaient Claude et Jurieu et en général ceux du xviie siècle, ne se tiraient que très difficilement de ces captieux filets de controversistes. Ils acceptaient l’arme et les conditions du combat, on ne se plaint pas trop de les voir battus, bien qu’ils eussent raison, non pas pourtant autant qu’ils l’auraient pu. Mais ce qui est tout à fait agaçant, c’est le triomphe hautain et pédantesque des catholiques à l’égard des protestants plus critiques, qui n’admettent le christianisme que comme la plus pure manifestation de l’idée religieuse et la forme la plus avancée du culte en esprit. Don Quichotte n’offre pas un trait de caractère aussi plaisant que cette ardeur à ferrailler contre des adversaires, qui sont assez fins pour sourire de cette humeur belliqueuse et de ces armes rouillées.
  2. Plus tard Patrice arriva à envisager la chose par une autre face et à comprendre la grande majesté de l’Église orthodoxe. Voyez plus bas ses réflexions sur l’église de Latran.
  3. Cette habitude d’échelonner ses plaisirs selon les époques de l’année religieuse est un des traits de la vie provinciale, trait qui va de plus en plus disparaissant sous le niveau logique de l’esprit moderne. Combien notre caractère est moins original que celui du moyen âge, que celui de Rome ou de Venise ! Que dire des fêtes de Noël, des Rois, qui ont disparu ! En Bretagne, il y a des jeux d’enfants pour chaque saison, et sans que personne donne le signal, à un moment donné, le jeu qui semblait oublié depuis un an reparaît. Vers la fin du carême, les rues et les places de Rome se couvrent de tentes faites de branches de laurier, où se prépare, se vend et se consomme sur place un genre particulier de fritures (fritelle). C’est une grande fête pour le petit peuple. Les illuminations des boutiques à l’époque de Pâques sont aussi un événement dans cette vie uniforme. Les anciens avaient aussi de ces procédés pour interrompre la monotonie de leur petite vie vulgaire. Notre année rationaliste est bien plus uniforme. Je suis toujours charmé quand, en étudiant un manuscrit, je trouve la date donnée par les chants de l’année chrétienne. Le copiste de la chronique de Thomas de Méragah, dont le manuscrit unique se trouve au Vatican, dit qu’il a fini son travail le dimanche où l’on chante Mansionem deliciis plenam ; tel autre, le jour où l’on chante à l’Université de Paris… [inachevé].
  4. Les cultivateurs de ce pays viennent presque tous des Abruzzes.
  5. C’est surtout à Pise que l’on comprend bien cette façon de prendre la religion comme un thème artistique, sans aucune vue dogmatique. La religion n’est évidemment qu’un prétexte au Dôme, au Baptistère, à la Tour penchée, au Campo-Santo. Un sculpteur ancien ne croyait pas faire un acte de dévotion en sculptant Vénus ou Apollon, comme Fra Angelico en sculptant ses Madones, ou comme Guercino en peignant sa sainte Pétronille. De même, quand Gozzoli historie avec tant de charme sur les murs du Campo-Santo tout l’Ancien Testament, ce n’est là évidemment pour lui qu’un thème à de jolies choses, un sujet à propos duquel il va faire saillir la poésie de la vie humaine.
  6. Le texte du manuscrit est ici légèrement différent (N. des éd.).
  7. Patrice entend ici, comme en beaucoup d’autres endroits, par bourgeois, un homme qui a reçu une demi-culture rationaliste.
  8. En lisant ce passage, comme bien d’autres, il faut se rappeler que Patrice n’exprime pas toujours des opinions définitivement arrêtées, mais des aperçus dont il voyait fort bien l’imperfection, mais qu’il jugeait susceptibles par leur erreur même d’ouvrir des vues nouvelles et de faire réfléchir.