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Patriotisme et Humanitarisme - Essai d’Histoire contemporaine/05

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Patriotisme et humanitarisme – Essai d’histoire contemporaine


V. L’ÉVOLUTION RÉPUBLICAINE (1882-1900) [1]


Deux batailles affermirent la troisième République : la première fut gagnée sur les anciens partis, avec plus de fracas que de péril ; la seconde, plus occulte, plus disputée, jamais décisive, fut engagée par Gambetta, puis par Ferry, contre le parti républicain lui-même. Ce parti, pénétrant dans la place conquise, eût volontiers introduit à sa suite son antique attirail d’utopies et sa tardive arrière-garde de préjugés, utopies internationalistes qui tendaient à niveler les frontières, préjugés antimilitaristes qui risquaient de les dégarnir. Mais les gouverneurs de la place, Gambetta d’abord, Ferry dans la suite, savaient par expérience combien ces utopies et combien ces préjugés avaient, en 1870, affaibli notre vigueur militaire, abaissé la température de nos âmes et paralysé notre élasticité d’attaque. On avait, à la fin de l’Empire, sous le nom d’idéal républicain, professé des doctrines incompatibles avec l’intérêt réel de la patrie ; puis, au lendemain de la guerre, à l’heure où divers drapeaux s’étaient disputé l’honneur d’ombrager la France, les gauches avaient présenté, comme références, les souvenirs de la Défense nationale et le nom de Gambetta. Ces références, flatteuses pour le patriotisme, caressantes pour l’armée, avaient induit la France à agréer les républicains comme serviteurs, — des serviteurs qui devinrent bientôt des maîtres. Leur formation intellectuelle et leurs habitudes de pensée, leurs erreurs de club et leurs péchés de jeunesse, leurs instincts et leurs haines, tout en eux conspirait contre le rôle qu’ils acceptaient de jouer et contre le programme de dernière heure auquel ils avaient dû la victoire. D’une main vigoureuse et tenace, Gambetta et Ferry matèrent cette conspiration, d’abord en eux-mêmes, puis chez leurs amis ; ils liront résipiscence et imposèrent résispicence ; et le succès de cet esprit nouveau, attesté d’abord par l’attitude patriotique que prirent à leurs débuts les nouvelles écoles primaires, fut ratifié, quelque temps durant, par l’œuvre militaire et diplomatique de la République. Mais sur ces terrains mêmes, le vieil esprit républicain, souvent éconduit, rarement découragé, tenta des attaques ou de secrètes manœuvres, auxquelles la fortune finit par sourire ; il exploita certaines circonstances, en créa certaines autres ; aidé par le sort et s’aidant lui-même, il reprit le dessus, ramena ses exigences d’autan, opposa les droits de l’homme à l’idée de pairie, et les jalouses chicanes de la défense républicaine aux intérêts de l’armée. Telle est l’histoire, passablement complexe et délicate, qu’il nous reste à esquisser. Il se peut faire qu’à certaines pages on croie nous avoir déjà lu… C’est qu’en effet, au terme de cet essai, nous retrouverons, avec quelque fanatisme en plus, beaucoup de générosité en moins et une arrogance toute nouvelle, l’âme républicaine de 1869, telle que naguère, ici même, nous faisions effort pour l’étudier. En serait-il donc des partis comme des hommes, chez qui les tares originelles déterminent certaines prédestinations, fatales pour eux-mêmes, et fatales, hélas ! pour d’autres que pour eux ?


I

« Il est indispensable de concerter tous les efforts de tous les bons Français pour le grand but que l’on se propose : réchauffer le patriotisme et aider les jeunes patriotes qui veulent se rendre utiles à la France. » Ainsi parlait Henri Martin, le 18 mai 1882, en prenant la présidence de la Ligue des Patriotes récemment fondée. Cette ligue était d’origine républicaine : on y voyait, à côté de l’historien de la France, Félix Faure, Anatole de la Forge, M. Turquet, M. Paul Déroulède, M. Mézières. Elle se réclamait des leçons de Gambetta : « Il a compris la France, disait M. Déroulède, et voilà pourquoi la France l’a écouté. » Mais quelque républicain que fût ce patronage, la Ligue, dès le 4 août 1882, adressait à tous les membres du Parlement, sans distinction de partis, un chaleureux appel : pour la première fois, et peut-être pour la dernière, un groupe notable de républicains voulait unir tous les Français sous l’égide d’un même idéal. On lisait comme épigraphe, en tête des statuts de la jeune Ligue : « Républicain, bonapartiste, légitimiste, orléaniste, ce ne sont là chez nous que des prénoms ; c’est patriote qui est le nom de famille. » Il était difficile d’être plus net, plus gracieusement éclectique, et pour mériter ce « nom de famille, » il suffisait de professer, suivant les termes de M. Déroulède à Rouen, qu’ « il y a assurément du vrai dans cette généreuse théorie : Tous les peuples sont frères, mais qu’il y a encore plus de vrai dans cette théorie non moins généreuse : Mon premier frère est le frère français. » Parler de la sorte, c’était choquer doublement le vieil esprit républicain ; c’était faire affront à ses répugnances contre une politique intérieure fondée sur la fraternité des Français, et troubler, en revanche, ses candides aspirations vers je ne sais quelle politique extérieure fondée sur la fraternité des peuples. Mais Gambetta, parce que patriote, avait rendu la République populaire ; il fallait, pour affermir cette popularité, donner à la France, quelques années durant, la menue monnaie ou même, au besoin, la fausse monnaie de Gambetta. Le parti républicain sut le comprendre, et les fondateurs de la Ligue des Patriotes, à l’origine, ne rencontrèrent, parmi leurs coreligionnaires politiques, aucunes suspicions trop avouées.

On s’accordait à cette date, sur presque tous les bancs de la gauche, pour ouvrir, à travers la France, des écoles de patriotisme. Les librairies s’enfiévraient, pour répandre des publications appropriées ; leurs catalogues offraient à l’âme nationale, comme aliment et comme excitant, des biographies et des récits militaires, à profusion. L’instruction civique et militaire, prescrite par la loi de 1882, suscitait une longue série de manuels, et Paul Bert nommait une commission pour préciser et guider ces velléités pédagogiques inédites. Des concours étaient ouverts afin de stimuler les éditeurs et les auteurs : on voyait des officiers y prendre ; part, entrer en lice contre les universitaires, et parfois être victorieux : il y avait une couronne disponible pour un travail signé d’un lieutenant, qui célébrait les vertus de l’esprit militaire et démolissait le système des armées improvisées ; une couronne, aussi, pour un certain Livre de l’élève soldat, où l’auteur mettait en présence un pharmacien, qui soutenait les vieilles idées humanitaires, et un officier patriote, qui les balayait sans merci. Paul Bert, parlant à l’Union française de la jeunesse, conjurait ses auditeurs de « rester Français par le sentiment national, d’aimer leur chère patrie d’un amour ardent, exclusif, chauvin. » Un autre de ses discours, adressé aux enfans des écoles communales d’Auxerre, était un hymne à la patrie. Adversaire acharné de l’idéal religieux, Paul Bert sentait qu’il fallait au peuple un idéal ; la France deviendrait une sorte de déité dont les instituteurs et les officiers se transmettraient le sacerdoce ; la religion de la pairie remplacerait celle du surnaturel ; et déjà, çà et là, des autels de la « nation » s’édifiaient, devant lesquels défilaient les bataillons de petits écoliers.

Au reste, cette religion nouvelle, encourant le même reproche dont elle accablait l’ancienne, s’écarta bientôt de l’esprit qui présidait à la Ligue des Patriotes : elle se mit au service de la politique, se confondit avec la politique, devint un cléricalisme à sa façon, et professa qu’on ne pouvait être bon patriote si l’on n’était pas bon républicain. Patrie et république furent identifiées ; et le parti républicain, croyant avoir retrouvé les titres et les droits de l’idée de patrie, se fit une arme de cette idée contre les adversaires réels ou supposés de la République. L’irréligion s’affubla d’oripeaux patriotiques : l’unité catholique fut dénoncée, sous le nom d’Internationale noire, par les mêmes voix qui dans les loges avaient longtemps proclamé les attraits de l’internationalisme maçonnique ; la majorité des Français, adhérens de la foi traditionnelle, furent accusés de n’avoir d’autre patrie que Rome ; et il devint nécessaire d’échafauder des opuscules pour défendre les curés du reproche d’avoir été complices des Prussiens. Des argumens analogues étaient brandis contre les anciens partis : les mêmes hommes qui jadis, dans les congrès suisses, se complaisaient à passer l’éponge sur les traits distinctifs des divers peuples et surtout du peuple français, affectaient soudainement un purisme imprévu, signalaient comme un scandale les parentés ou les alliances étrangères des divers prétendans, et imposaient aux candidats de l’opposition la tâche aussi facile que plaisante de justifier la maison de France du grief d’être allemande. Le patriotisme, compris et exploité de la sorte, s’insurgeait en dénonciateur contre les opinions politiques et les convictions religieuses d’un certain nombre de Français. « Quand nous préparons des soldats, s’écriait Macé, quels sont les ennemis que nous pouvons avoir ? Ceux qui comptent, comme en 1814, sur l’étranger pour nous ramener un roi. » L’éducation civique et militaire, ainsi commentée, semblait faite pour armer une France contre l’autre, et scindait la patrie, sous prétexte de la vouloir défendre. Des parallèles étaient ébauchés entre Macé et les évêques ; on le déclarait « cent fois plus religieux que ces mystagogues mitres et crosses, — pas assez crosses, — qu’on voit avec stupeur figurer en public avec un marteau d’argent et un bonnet assyrien. » La religion de la patrie devenait une religion de secte ; Anatole de la Forge profitait d’un incident pour délaisser la Ligue des Patriotes, où la pureté de son orthodoxie radicale se sentait mal à l’aise ; les Chants du soldat étaient menacés de disgrâce parce que M. Paul Déroulède ne projetait contre les gloires napoléoniennes ni épigrammes ni invectives ; et les observateurs commençaient à craindre que, dans ces temples nouveaux sur lesquels planait la grande mémoire de Gambetta, le culte de la patrie n’eût ses pharisiens en même temps qu’il avait ses dévots. Il fallut plusieurs années pour faire le discernement.


II

On se souvient de cette Ligue de l’Enseignement, fondée par Macé sous le Second Empire, et qui avait, entre 1805 et 4870, discrètement propagé l’esprit républicain. Elle avait fait escorte, après la guerre, à l’évolution patriotique des gauches : ne fallait-il pas, comme l’écrivait Emmanuel Vauchez, secrétaire général de cette organisation, « poser la Ligue comme institution nationale sérieuse ?… » La Ligue, à la faveur d’une telle tactique, avait laissé passer, sans trop d’encombre, le gouvernement du maréchal, en se faisant, bien modestement, pourvoyeuse de bons livres pour les bibliothèques régimentaires ; puis après le Seize-Mai elle avait négligé peu à peu sa clientèle de soldats, mais en gardant sa posture de groupement patriotique. Au lendemain de la loi scolaire de 1882, que la Ligue considéra comme son œuvre, elle affecta de prendre l’initiative d’un mouvement d’éducation civique et militaire, qui fit grand bruit.

Haranguant un jour les Touristes lyonnais, qui se proposaient de « développer parmi la jeunesse lyonnaise le goût et l’attrait des institutions militaires, » Macé ne pouvait se défendre de remarquer que « vingt ans plus tôt on n’eût pas accueilli partout avec la même faveur cette ligne de leurs statuts. » Il avait bonne mémoire ; et s’il avait eu souci de mettre ; sa conscience en accord avec ses souvenirs, il eût compris que ses propres antécédens, ses incorrigibles coquetteries à l’endroit de l’Allemagne, l’élastique largeur de son cœur d’humanitaire, le qualifiaient assez mal pour prendre à sa charge l’éducation civique et militaire de l’enfance française. La France ne connaissait qu’une moitié de Macé, — celle à laquelle Macé tenait le moins ; les loges connaissaient l’autre ; le secret maçonnique cachait au public cette contradiction ; et les progrès de l’âge la cachaient peut-être à Macé lui-même. Parlait-il, par exemple, aux instituteurs de Nantes, il leur tenait des propos quasi belliqueux ; il avait, pour de pareilles occurrences, des accens de « chauvin, » entrecoupés de pleurs ; et ces pleurs survenaient à propos pour lui permettre de laisser en suspens des pensées avec lesquelles il était encore peu familier. Mais prêchait-il à Reims dans un sanctuaire maçonnique, on avait l’illusion qu’il n’avait point vieilli, et la certitude que depuis vingt ans il n’avait rien appris : il démontrait que le vrai moyen de se venger de l’Allemagne et de réunir les frères exilés, c’était de donner à l’Allemagne la République ; il ne parlait plus de revanche, mais de propagande démocratique internationale ; et nulles larmes opportunes, alors, n’alourdissaient l’essor de son rêve : il était trop convaincu pour avoir besoin de paraître ému. La Ligue genevoise de la Paix et de la Liberté, dont les membres avaient sans doute accès dans le for intime de Macé, ne s’inquiéta jamais du rôle d’instructeur militaire qu’affectait ce néophyte du patriotisme, et lui garda toujours sa confiance. Son coadjuteur à la Ligue de l’Enseignement était un maçon franc-comtois, Emmanuel Vauchez, qui de sa main gauche glissait une obole dans les listes de souscription des États-Unis d’Europe, organe international de la Ligue genevoise, et qui de sa main droite écrivait un Manuel d’instruction nationale, honoré des souscriptions du ministère français. Son auxiliaire pour la propagande, ancien pasteur, appointé par la Ligue comme conférencier « patriotique, » et plus tard sénateur, collaborait à un journal strasbourgeois anti-protestataire, que dirigeait un ancien représentant de l’Alsace devenu consul de Prusse à Messine. Le Manuel de tir auquel Macé, sous forme de préface « patriotique, » donnait une précieuse estampille, était l’œuvre d’un maçon qui, dans la loge de Chaumont, apostrophait, en prose et en vers, le « glaive homicide » et le « canon meurtrier, » et qui rêvait, dans l’intimité de ses « frères, » d’une fédération européenne. Lorsqu’on a la patience de confronter froidement, méthodiquement, les bulletins officiels de la Ligue de l’Enseignement et les comptes rendus officiels des « travaux » maçonniques, on admire avec quelque trouble cette aisance de dédoublement, et l’on a besoin, pour se remettre, de relire un discours de Gambetta, comme après la lecture des Provinciales on a besoin d’ « aller en Bourdaloue. »

La maçonnerie elle-même, quelque temps durant, essaya, comme Macé et ses amis, de faire officiellement toilette patriotique. Le Congrès des loges de l’Est, tenu à Nancy en 1882, résolut d’associer les maçons à l’œuvre de l’éducation civique et militaire ; des négociations s’engagèrent entre le Grand-Orient, les deux chapelles écossaises alors désunies, et les derniers fidèles de Misraïm, et ces divers rites furent d’accord, en 1884, pour laisser s’organiser une « Union patriotique de la maçonnerie française, » destinée à multiplier les sociétés de gymnastique et de tir. On remarquait dans le comité, à côté de Macé, de Vauchez et de Floquet, des spéculatifs comme le bon frère Hubert, dont nous avons dessiné naguère la physionomie cosmopolite, et des écrivains comme Chatrian, dont un excellent juge, dès 1872, définissait la manière en notant « sa façon fort drôle de montrer aux simples d’esprit que, quand on a perdu ses bras et ses jambes, c’est pour la vie, et que le meilleur encore est de se conserver. » C’était vraiment une improvisation patriotique que la formation de ce comité. On apprit, peu de semaines après, que pour étendre son action, il allait fusionner avec le Comité de la Ligue de l’Enseignement : la Ligue se croyait désormais assez forte pour n’avoir rien à cacher, et ne doutait point de recueillir à bref délai, pour la maçonnerie et pour elle-même, la récompense d’une attitude aussi laborieuse que nouvelle.

La récompense fut médiocre. Macé, lui, eut un fauteuil de sénateur inamovible, dont toutes les loges de France lui firent leurs complimens. Mais la maçonnerie fut très déçue ; pour elle, le mouvement tourna mal. Il en fut de cette histoire comme de ces comédies honnêtes, dans lesquelles la voix d’un homme consciencieux, surgissant à l’improviste, soulage et réjouit le public en débrouillant un perfide imbroglio. M. Sansbœuf, président fondateur de l’Association des gymnastes de la Seine, n’avait pas attendu l’ordre de la Ligue ou des loges pour organiser, à travers la France, des sociétés de gymnastique : dès 1875, une fête fédérale de gymnastique avait eu lieu. Le journal le Gymnaste, — vrai document pour l’histoire de cette époque, — avait eu à se plaindre, peu à peu, de l’incursion des hommes politiques dans ces sociétés de jeunes et braves éphèbes qui, sans distinction de parti, ne songeaient qu’à la France. Les banquets qui succédaient aux fêtes fédérales offraient à cet égard des symptômes peu réconfortans. A Angoulême, à Amiens, en 1883 et 1884, les hommes politiques, amenés par le ministre de l’Intérieur, finirent par être en telle affluence, que les gymnastes, tout doucement, passèrent du centre au bout de la table, et du bout de la table à la porte du banquet : leur appétit et leur dignité déplorèrent l’aventure, et leur journal se montra froissé.

C’est sur ces entrefaites qu’en mai 1885, l’Union des sociétés de gymnastique de France fut conviée par Macé et ses amis à s’entendre avec la Ligue de l’Enseignement pour la délivrance des brevets gymniques. La commission de l’Union était favorable, M. Sansbœuf, très courageusement, dénonça l’« exploitation de l’idée de patriotisme par la maçonnerie, » et fit repousser la proposition. Par cinquante et une voix contre vingt-cinq, les légats de l’athlétisme français répudièrent avec horreur la perspective de faire œuvre confessionnelle et de transformer leurs ceintures de gymnastique en tabliers maçonniques. Ce fut pour les loges un très gros échec. Si la Ligue de l’Enseignement se fût assuré une sorte de monopole pour la délivrance, des certificats d’exercices physiques, elle aurait eu prise, par là, sur tous les pupilles de l’enseignement libre : l’intervention de M. Sansbœuf faisait s’effondrer une immense espérance. Valait-il la peine, pendant des mois, de déroger au dogme humanitaire et de multiplier les coquetteries à l’endroit des patriotes, pour constater, en définitive, que les gymnastes, inaccessibles à toute avance, refusaient de s’exercer par-dessus le cadavre d’Hiram ? Et n’eût-on pas mieux fait, en 1884, au lieu de planter à l’ombre de l’acacia cet arbrisseau rabougri qu’on appelait l’Union patriotique, d’écouler un « Frère » de la Rose Ecossaise, qui rappelait que la maçonnerie ne s’inquiète pas des nationalités ; qu’elle vise à l’abolition des frontières ; et quelle a des signes pour que tous ses adeptes se puissent secourir, même en temps de guerre ?


III

On devine quel désarroi suivit cette déception : il est équitable de ne le point oublier, pour apprécier ce qu’on a nom nié, dans les annales maçonniques, l’incident du Globe. La loge le Globe, de Vincennes, en 1886, discuta sérieusement s’il était de l’intérêt de la maçonnerie que l’Alsace-Lorraine restât allemande. Des indiscrétions, et l’émoi bien naturel de la loge Alsace-Lorraine, révélèrent aux profanes le genre de travaux qu’on faisait à Vincennes. Des polémiques suivirent ; six ans après, elles duraient encore ; et le Grand-Orient, pour y mettre un terme, publiait à l’usage des laïques, en 1893, une longue déclaration sur l’incident. Mais entre 1886 et 1893, le maladroit « vénérable » dont le maillet avait présidé cette bizarre discussion avait reçu, solennellement, une « splendide médaille ; » et pour voir clair en cette affaire, les détails trop ignorés qu’apportait dès 1887 un publiciste maçonnique, M. Léon Marot, ont plus d’intérêt historique que les tardives explications du Grand-Orient.

Il avait été démontré à la loge le Globe, nous dit M. Marot, que la guerre anéantirait pour un siècle les espérances des républicains. Vaincus, c’était le morcellement de la France et l’écrasement de la République ; vainqueurs, c’étaient l’avènement d’une dictature militaire, le réveil, plus vivace que jamais, des haines de race, et par conséquent l’isolement de la France, l’ajournement du triomphe de la démocratie universelle par la fédération des peuples. La loge estimait que nos frères d’Alsace-Lorraine avaient mieux à faire que de confier le drapeau de la revanche à des curés soi-disant patriotes, c’était de faire une alliance étroite avec la démocratie socialiste de l’Allemagne. Deux loges parisiennes furent seules à s’émouvoir : l’Alsace-Lorraine et le Temple des Amis de l’honneur français. Fort heureusement, la grande famille maçonnique, qui s’étend dans toutes les parties de l’univers et dont le cosmopolitisme est la base fondamentale, la raison d’être, ne pouvait recevoir aucune atteinte de ces tentatives de quelques frères, qui semblent peu comprendre l’esprit de la sublime association à laquelle ils appartiennent.

C’est en ces termes qu’en 1887 M. Léon Marot commentait l’incident du Globe, avant que les obsessions de la presse profane et patriotique n’eussent rendu nécessaire quelque apparence d’effarouchement et imposé un commencement de désaveu. Pour M. Marot, ce n’est pas le Globe, c’est la loge Alsace-Lorraine, qui est une anomalie dans la maçonnerie.

Aussi bien, à cette date, les cruelles énigmes qu’on se posait à Vincennes avaient-elles leur écho dans les ateliers des départemens. Etait-il bon de se préparer à la guerre ? Ce doute fermentait, par exemple, dans la cervelle humanitaire d’un conseiller d’arrondissement de Besançon ; couronnant des bambins qui « ne connaissaient que la musique guerrière, l’histoire des luttes héroïques et des combats meurtriers, » il étouffait malaisément deux larmes ; et courant à sa loge, il se soulageait en maudissant Bonaparte et en attaquant ces « préjugés séculaires qui élèvent des barrières artificielles appelées frontières. » Tel autre, dans la loge des Héros de l’Humanité, racontait que ses yeux s’étaient mouillés, durant la première revue des bataillons scolaires, au spectacle de celle « enfantine chair à canon. » L’activité patriotique, décidément, coulait à la maçonnerie trop de larmes amères ; elle finit par y renoncer.

Jean Macé, lui, montra, pour quelque temps encore, plus de constance. C’est que la Ligue de l’Enseignement avait pris goût aux initiatives législatives ; et de même qu’elle avait préparé le vote des lois scolaires, elle désirait accélérer l’avènement d’une loi militaire nouvelle, qui diminuerait la durée du service et marquerait peut-être une étape vers la constitution d’une armée de milices. Si la Ligue pouvait, comme le disait un de ses conférenciers, envoyer au régiment des soldats presque tout faits, la réduction du service ne subirait plus d’obstacles. Sur cette pente, les imaginations allaient hou train. « Je crois que nous plantons là les premiers jalons de l’avenir, » écrivait à Macé le fondateur du cercle cantonal de Nuits ; et l’ancienne théorie républicaine des levées en masse revenait en faveur. Le pasteur Dide affirmait que « si la France, en 1870, avait eu à combattre après trois ans de bonne république, on aurait vu se reproduire le magnifique élan et peut-être les grandioses victoires de la Révolution Française. » C’est en vain que la science historique avait prévalu contre la folle légende des volontaires de 1792, et c’est en vain que Gambetta et Chanzy avaient proclamé la nécessité de l’esprit militaire dans une troupe : Dide et Macé parlaient toujours comme autrefois Garnier-Pagès. Ils interprétaient le projet de loi que l’année 1889 vit aboutir, comme une première complaisance à l’endroit de leurs rêves ; peut-être n’avaient-ils pas tort. Attelés au succès de ce projet de loi, ils tenaient à prouver que le jeune Français désirait ou recevait une éducation préparatoire assez sérieuse pour mériter un allégement du séjour de la caserne. C’est à quoi tendait leur activité « patriotique. » Il ne déplaisait pas à Macé, sans doute, d’apprendre que dès 1885 ses amis des États-Unis d’Europe protestaient contre l’ « éducation militaire et haineuse » donnée dans les écoles, et qu’ils organisaient des conseils internationaux pédagogiques, votre même une société de la paix par l’éducation. Mais il attendait jusqu’en 1889 pour essayer de fonder une Ligue universelle de l’Enseignement, nouveau prélude du futur internationalisme, et ce fut seulement lorsque la loi sur le recrutement de 1889 eut couronné son effort, que la Ligue de l’Enseignement ralentit sa besogne patriotique [2]. L’organisation légale des bataillons de jeunes adultes, sur lesquels les congrès de la Ligue, en 1884 et en 1885, avaient appelé la sollicitude des Chambres, fut indéfiniment ajournée. La Ligue, jadis, réclamait cette organisation comme une sorte de préface de la loi militaire ; mais qu’importait dès lors que la préface demeurât page blanche, puisque la loi était votée ? Revenant à un autre de ses plans, à celui qui, grâce à l’esprit d’autonomie des sociétés de gymnastique, était demeuré en souffrance, la Ligue de l’Enseignement substitua progressivement, au « mouvement d’éducation civique et militaire, » le « mouvement post-scolaire » qui peut-être, englobant les élèves des écoles libres, assurerait au champ d’action de la maçonnerie l’élargissement rêvé, et qui, par une vicissitude étrange, est devenu, grâce aux « universités populaires, » un auxiliaire d’élite pour l’antimilitarisme contemporain.

L’enseignement primaire, à son tour, subit une évolution pareille, une de ces évolutions dont on est impuissant à suivre tous les détails, mais dont on constate le résultat. Le péril boulangiste avait alarmé tout le parti républicain : un général que le radicalisme avait créé avait eu l’incompréhensible bonne fortune de rencontrer sans les chercher quelques-uns de ces mots, de ces gestes, de ces actes, dont les effets imprévus rappellent en politique ce qu’est le coup de foudre en amour. La France s’était éprise, croyant Boulanger tout à elle. Une fuite qui ressemblait un peu à un enlèvement apprit à la France qu’elle avait une rivale ; et la France se consola. D’ailleurs, pour noyer la foudre, le scrutin d’arrondissement est un ingénieux paratonnerre. Mais une certaine gauche avait senti qu’en entretenant dans lame d’un peuple la flamme patriotique et qu’en lui parlant, dans l’intimité de l’école primaire, de ces frontières et de ce relèvement que ne délaissait jamais l’altière pensée de Gambetta, on développait dans la conscience nationale un amour de la gloire militaire, des anxiétés impatientes, des impétuosités, d’où quelque danger pouvait résulter pour la troisième république. Et l’on vit peu à peu les librairies dociles faire une moindre place, dans leurs catalogues, aux publications patriotiques ou militaires, et commander aux vulgarisateurs l’éloge des héros du devoir civique ou du devoir républicain ; et comme le parti républicain, après avoir proscrit de l’école l’idéal religieux, avait failli être victime de cet idéal patriotique dont il s’était fait comme le pontife, cet idéal lui-même, capable de soubresauts inquiétans, coupable d’exigences à demi séditieuses, fut, sans esclandre, dépossédé de son hégémonie. C’était un mot trop large que le mot de patrie ; l’école laïque devint la servante exclusive de l’Etat républicain.


IV

C’est parce que le parti républicain avait eu peur, — une peur personnelle, — de certaines conséquences de l’exaltation patriotique, que le sanctuaire de la Patrie, installé par Paul Bert dans chaque école laïque, fut lentement « désaffecté. » Mais au premier instant, la crainte fut pour ce parti le commencement de la sagesse : elle l’induisit à donner à l’armée et au patriotisme français la satisfaction d’élite qui huit ans plus tôt avait été refusée au courage malheureux de Gambetta ; et la construction de notre édifice militaire, laborieusement inaugurée par l’Assemblée Nationale, put être achevée, à partir de 1890, par le général de Miribel, sous les auspices de M. de Freycinet.

Ministre civil de la Guerre, M. de Freycinet savait ce qu’un Parlement tolère et ce qu’un Parlement défend ; il connaissait les susceptibilités républicaines, et les concessions apparentes ou réelles au prix desquelles on les pouvait dompter. L’armée l’accepta facilement pour chef : M. de Freycinet, lui rendant bonne grâce pour bonne grâce, mit au service des intérêts militaires son habileté de parlementaire consommé. Le suprême talent du parlementaire, lorsqu’il détient une part de l’exécutif, est de gouverner par lui-même et d’obtenir du Parlement ce silence implicitement approbateur qui est la plus exquise récompense d’un ministre : ainsi fit M. de Freycinet. En deux feuilles de papier, préparées sans bruit, publiées sans apparat, il éleva l’armée au-dessus des vicissitudes de la politique, dans la mesure où le permettait la Constitution.

Le décret du 26 mai 1888 établit que le généralissime désigné, le major général désigné, les commandans d’armée désignés, feraient partie, de droit, du conseil supérieur de la guerre, et seraient consultés obligatoirement, au sujet de toutes les questions intéressant la défense du territoire et la mobilisation des troupes : représentant des compétences militaires, le conseil supérieur pourrait désormais créer, dans les hautes régions confiées à ses soins, une atmosphère durable, et concerter des traditions dont les ministres successifs deviendraient, chacun avec sa personnalité propre, les légataires et les exécuteurs.

Le décret de mai 1890 institua l’état-major général de l’armée. Jusque-là, chaque ministre de la Guerre amenait avec lui son chef d’état-major, qui s’en allait avec lui : au gré des députés qui faisaient et défaisaient les ministres, le travail préparatoire de la défense nationale risquait de changer de direction ; l’unité des plans, la continuité des vues, les études et les essais à longue échéance, étaient rendus impossibles ; et le maréchal de Moltke, titulaire de son poste pendant trente années, disait avec fierté de l’état-major allemand : « Cette force, nos ennemis peuvent nous l’envier, mais ils ne la possèdent pas. » M. de Freycinet, en juge exact des opportunités, sentit l’heure venue de donner au maréchal de Moltke un démenti. L’état-major général, tel qu’il le définit, devenait « un service délimité et autonome, essentiellement technique, à l’abri des fluctuations politiques ; » il fut entendu désormais que les ministres pourraient passer et que le chef d’état-major resterait. En temps de paix, cet officier général établirait, entre le futur commandant en chef de l’armée et les ministres tour à tour exaltés et culbutés par les votes du Palais-Bourbon, un lien naturel et une communauté de vues ; en temps de guerre, il deviendrait le major général de nos principales armées. Ainsi les ministres successifs, créatures de la faveur parlementaire, trouveraient avant eux et laisseraient derrière eux, à la rue Saint-Dominique, un officier général qui perpétuerait certaines traditions, poursuivrait sans essoufflement certains desseins, prolongerait certaines expériences, et qui, par-dessus les ministres qui souvent n’ont pas le temps de vouloir, et par-dessus les Chambres qui rarement savent ce qu’elles veulent, incarnerait la conscience, les soucis et les espoirs de l’armée.

Cet officier général, l’armée presque entière le désignait : c’était Miribel. Il avait contre lui une mauvaise note, — deux ou trois lignes soupçonneuses dans je ne sais quel rapport d’inquisition politique consacré jadis aux événemens du Seize-Mai et signé de M. Henri Brisson. Mais que pesait cette note de police parlementaire, en face des témoignages que rendaient à Miribel tous ceux qui, depuis quinze ans, au ministère de la Guerre ou sur nos frontières, avaient été les témoins de son énergique activité ? Il parlait un jour de « l’écrasant et continuel travail que représente aujourd’hui la préparation à la guerre, » et son imagination d’homme pratique, qui donnait le branle à l’action sans jamais la faire dévier, évoquait aux regards de ses anciens camarades de l’Ecole polytechnique « cette gigantesque levée d’un peuple tout entier, la vie publique et la vie privée de la nation instantanément suspendues, toute la France transformée en place d’armes, et ces masses immenses, habillées, équipées, armées, en quelques jours, en quelques heures, s’acheminant par toutes nos voies ferrées vers un étroit champ clos, et tous ces flots humains semblant se rouler pêle-mêle, mais, à un moment précis et calculé, tout se retrouvant en ordre, et chacun étant à sa place, face à l’ennemi et prêt au combat. » C’est à cette œuvre de « calcul, » c’est à l’étude de ces « problèmes » d’organisation et de mobilisation, que Miribel excellait ; et il en demandait la solution, non point seulement à des spéculations de cabinet, mais à l’observation de nos frontières elles-mêmes, qu’il connaissait en tous leurs replis.

Dès le lendemain de 1870, laborieux en son deuil, il s’était appliqué à reconnaître les théâtres d’opération correspondant à notre nouvelle frontière, — à cette frontière qui avait cessé de se confondre avec les berges d’un fleuve, pour ramper, modeste et tourmentée, parmi les aspérités indécises d’une chaîne de montagnes. Puis en 1875, Ducrot, généralissime désigné, avait appelé Miribel à ses côtés ; il voyait en lui, pour l’heure d’un nouveau branle-bas, son chef d’état-major ; et Miribel, devant qui se multipliaient les occasions et les terrains d’étude, les saisissait avec une inlassable ardeur. Deux momens ensuite étaient venus, celui du Seize-Mai, celui du cabinet Gambetta, durant lesquels, « chef d’état-major du ministre de la Guerre, » il avait, à la faveur de ces hautes fonctions, continué d’accumuler ce qu’il appelait modestement les « labeurs préparatoires. » Et l’on avait vu Gambetta tombé se tourner vers Jules Grévy et demander que les bureaux de la rue Saint-Dominique ne fussent pas privés d’une aussi précieuse collaboration. La politique s’y était opposée… Mais les ministres successifs, lors même qu’ils voulaient oublier Miribel, ne le pouvaient ignorer : lorsque l’affaire Schnæbelé tint l’Europe en éveil, le général Boulanger, bien qu’il eut accepté toutes les préventions radicales, le fit venir pour causer du lendemain. C’est qu’en effet les innombrables notes laissées dans les cartons de l’état-major par ce stratégiste consommé étaient, aux heures d’anxiété, le refuge et l’espoir.

On apprit soudainement, en mai 1890, que M. de Freycinet l’appelait à Paris : il le remettait à la tête de ce discret laboratoire de la défense nationale, dont Miribel, absent ou présent, avait été, depuis vingt ans, le plus efficace organisateur. En énumérant et en consacrant les fonctions nouvelles de chef d’état-major, c’est au général de Miribel que le ministre de la Guerre avait songé : ce poste était fait pour lui comme il était fait pour ce poste ; et telle était l’économie de ce généreux décret, que Miribel était à peu près assuré de survivre, dans sa charge, aux titulaires successifs du portefeuille de la Guerre.

Cette demi-permanence, à demi garantie par M. de Freycinet, risquait d’être suspecte à l’omnipotence parlementaire ; et l’officier général qui allait en bénéficier, « homme de confiance de la nation française, » comme disait un journal allemand, suscitait beaucoup de défiances républicaines. Mais, pour un temps, ces défiances se turent, et l’omnipotence parlementaire eut Pair de s’effacer. Seule à peu près, la plume de M. Camille Pelletan fit preuve d’une audacieuse franchise en annonçant à la nation française, dans les colonnes d’un journal, que la nomination du général de Miribel était « très mal accueillie par tous les républicains… » et ce fut tout ; il n’y eut même point à la Chambre un de ces soubresauts que l’on appelle des interpellations, et par lesquels les collectivités politiques se consolent de leur impuissance à construire en faisant effort pour détruire. Un avait la preuve à l’extrême gauche, — et l’on s’y dut résigner, — que l’heure n’était pas encore venue où les notes politiques signées de M. Henri Brisson auraient quelque effet rue Saint-Dominique.

Mais, à la date du 9 mai 1890, l’un des publicistes les plus chers à la gauche, après avoir, par égard pour la mémoire de Gambetta, félicité M. de Freycinet, disait à son parti trop aisément rassuré : « Attendez encore dix ans : si vous n’apportez pas de modifications radicales dans le recrutement du corps d’officiers, vous verrez quel esprit dominera dans l’armée. » L’attente de M. Ranc dura moins de dix ans ; avant le délai que lui-même avait fixé, l’opinion républicaine et l’omnipotence parlementaire se ressaisirent… L’état-major, cette création commune du général de Miribel et de M. de Freycinet, fut suspecté, calomnié, mis à la merci des orages politiques et judiciaires. L’armée fut à son tour outragée ; son mutisme répondit pour elle. Alors, de dépit, on commença les « modifications radicales ; » et ces voies de fait durent encore.


V

Notre magnifique relèvement militaire, que le vieil esprit républicain, par une tolérance provisoire, avait permis à la République d’accomplir, facilita l’œuvre de la diplomatie française : l’alliance franco-russe en fut le fruit. La France entière y applaudit ; les gardiens intransigeans de l’idéal républicain s’en inquiétèrent. Rogeard, un ancêtre, avait jadis prophétisé que si l’Europe n’était pas « barbarisée » par la Russie, elle serait émancipée par la France : qu’advenait-il donc de l’Europe et de l’infaillibilité républicaine de Rogeard ? La nouvelle alliance avait contre elle un souvenir étrange, demeuré classique parmi les vétérans des gauches : le fameux cri de « Vive la Pologne ! » auquel Charles Floquet avait dû son illustration. Elle avait contre elle les vieilles préventions des penseurs et des écrivains les plus respectés du parti, Henri Martin, Michelet : l’un, en 1866, avait écrit tout un livre : La Russie et l’Europe, pour essayer de prouver le caractère purement asiatique de la puissance russe ; l’autre dans ses Légendes démocratiques du Nord, et dans sa brochure : La France devant l’Europe, avait promené sur le ciel du vieux monde, au milieu d’une longue traînée d’ombre, le fantôme cosaque. La maçonnerie, mécontente depuis trois quarts de siècle des invincibles obstacles qu’elle rencontrait en Russie, accentuait et propageait cette instinctive hostilité : elle avait répandu, jadis, un gros livre du « frère » Talbot, plus tard publiciste républicain dans le Gers, qui visait à soulever l’Europe contre le slavisme ; et l’un des écrivains qu’elle estimait, M. Marot, proclamait encore, en 1887, que l’alliance franco-russe « n’était pas plus possible que celle du chat et de la souris. »

Elle s’élaborait pourtant, cette alliance, encore qu’elle parût incompatible, d’une part avec la philosophie « républicaine, » et d’autre part avec une certaine « tradition anglaise » et un certain « enseignement allemand » qui voulaient, comme l’écrivait un jour M. Paul Déroulède, que les Russes fussent des barbares. En un livre qui fit époque, l’auteur du Roman russe nous vivait révélé que ces prétendus « barbares » imprégnés d’Evangile nous pouvaient offrir, bien plus sûrement que nos philosophes du futile XVIIIe siècle, de hautes et poignantes leçons de tendresse et de pitié humaine. Le prestige de cette révélation littéraire charma dans les deux pays certaines sphères de l’opinion ; et des rêves d’amitié s’ébauchèrent, que surexcita, bientôt, un bruyant voyage de M. Paul Déroulède en pays slave. Déjà l’efficace initiative du duc Decazes auprès du prince Gortchakoff, le discret travail du comte de Chaudordy, les entreprenantes démarches de M. Flourens, avaient habitué les cabinets à la pensée d’un concours diplomatique possible entre Saint-Pétersbourg et Paris ; et la place Beauvau, à certaines heures, avait su donner à la Russie la preuve rassurante que la République Française, malgré le don quichottisme traditionnel du vieil esprit républicain, ne voulait pas être considérée, a priori, comme l’avocate d’office et l’hôtelière gracieuse de tous les révolutionnaires de l’univers. Notre peuple surtout, sourdement anxieux de son isolement, aspirait après une fraternité d’armes qu’il sentait digne de lui et dont il se sentait digne, et rien dans l’histoire du passé, telle qu’elle est écrite au fond de la conscience nationale, ne semblait de nature à paralyser cette aspiration.

Les ennemis de la France sentirent le péril, et des voix s’élevèrent immédiatement, à Genève, dans l’assemblée générale de la Ligue de la Paix et de la Liberté, pour le conjurer, s’il en était temps encore. « Que la France républicaine se garde, disait l’une de ces voix… Qu’elle ne glisse point dans le piège d’une alliance. Le Tsar, qui, à cette heure même, proscrit en masse les Israélites, n’est point touché de la grâce républicaine. » C’est en 1891, au moment où la manifestation de Cronstadt réjouissait l’unie française, que Mme Maria Goegg, — une Badoise — tenait à Genève ces propos mécontens ; et cette année-là, parmi les Français qui acceptaient d’entrer dans le comité de la Ligue, on remarquait, à côté d’un ancien ministre de la République que nous ne nommerons pas, un sénateur de l’Isère, Couturier, et une antique notabilité du parti républicain, M. Barodet. Drapés dans leurs utopies humanitaires, ils boudaient au nom des principes républicains ; et tandis que la diplomatie de la République rassérénait l’horizon de la France, leurs regards à eux, républicains historiques, se fronçaient de mauvaise humeur et s’enténébraient de tristesse. On les laissa dire ; une fois de plus dans l’histoire, ils avaient la France contre eux.

En 1895, le président Félix Faure prit le pouvoir : il avait acquis, dans une expérience précoce des affaires sérieuses, ce sens des réalités qui fait défaut aux simples hommes de parti, et ce sentiment des responsabilités, dont les politiciens de carrière se débarrassent volontiers pour pratiquer plus aisément l’art de parvenir. Il avait, par surcroît, cette connaissance intuitive de l’âme populaire, qui récompense l’amour qu’on a pour elle : le Parlement ne lui cachait point le pays. Il sut écouter et voulut réaliser le vouloir de la France. Durant la seconde année de sa présidence, M. Gabriel Hanotaux étant ministre des Affaires étrangères, le président Félix Faure eut la gloire de voir s’entremêler en un symbolique contact, tant à Pétersbourg qu’à Paris, les plis de deux drapeaux amis et alliés.

Depuis le Quatre-Septembre, vingt-cinq ans s’étaient écoulés ; et si l’on fait exception pour la politique dite « anticléricale, » la doctrine républicaine n’avait obtenu, jusque-là, que des satisfactions partielles, insuffisantes pour le fanatisme ou pour l’ambition de ses adeptes. La République avait encore des instituteurs qui continuaient d’apprendre aux petits Français le culte des gloires militaires, et qui ne laissaient point ignorer à ces futurs soldats l’histoire de notre frontière ; elle avait un état-major à qui elle reconnaissait le droit d’être vigilant et qui, soustrait aux fantaisies parlementaires, remplissait calmement son devoir de mettre la France en sûreté ; elle avait une alliance ; et cette alliance, voulue et presque imposée par le pays, n’offrait rien de commun avec les architectures diplomatiques incessamment édifiées dans certains cerveaux républicains sous le nom d’union des races latines ou de fédération des démocraties.


VI

Pendant un quart de siècle, le vieil esprit républicain avait impatiemment dévoré son silence et supporté son effacement : l’abstention commençait à lui peser. Ses haines immobilisées, ses préjugés rentrés, ses rêves amputés de leurs ailes, se condensaient, grossissaient, faisaient nuage, sur l’horizon de la République. Un incident judiciaire survint, qui fit crever le nuage ; d’orageuses années s’ensuivirent ; les gauches, dont la politique pontificale avait déjà dérangé l’homogénéité, achevèrent de se disloquer : la qualité de « républicain » commença d’être mise à haut prix, fut contestée à certains représentans authentiques de l’aristocratie républicaine, et jalousement monopolisée par les adversaires de la justice militaire et par les détracteurs du militarisme ; elle devint l’objet d’une sorte de surenchère, dont l’armée faisait les frais. L’histoire de ces événemens est présente à toutes les mémoires, aussi bien à l’étranger qu’en France ; car le vieil esprit républicain, cette fois encore, chercha les sourires de l’étranger, et souvent aurait pu être gêné par la fixité complaisante de ces sourires… Nous ne nous attarderons point au douloureux récit de cette crise : seuls les résultats nous en importent.

L’armée, vingt-cinq ans durant, avait reçu l’hommage d’un respect presque absolu, quelquefois même de certaines coquetteries ; et tout au plus, de temps à autre, quelques articles de la presse radicale sur le haut commandement maritime marquaient-ils la sourde persistance de l’antipathie contre l’uniforme : l’armée de terre demeurait intangible. Aujourd’hui, les spectres accouplés du militarisme et du cléricalisme, mis en scène par quelque machiniste des partis avancés, suffisent pour affoler nos assemblées politiques ; et sous le coup de ces hallucinations, tous ceux, — et ils sont nombreux, — auxquels la peur tient lieu d’opinion, esquissent vers l’extrême gauche un geste décisif de détresse et d’abdication, et châtient par leur froideur ou même par leurs murmures les derniers avocats de l’armée, suspects de tiédeur républicaine. Les départemens de l’Est, que Tenot, en 1889, saluait comme la bastille de la République, et qui aimaient en effet, dans la République, l’héritière de Gambetta, ont cessé de comprendre cette façon nouvelle, ou trop ancienne, d’être républicain ; et ce même souci de la défense nationale, qui avait conquis au régime républicain ces « Marches de la patrie, » les aliène à la « défense républicaine. »

L’école primaire, devenue depuis plusieurs années la servante de la politique radicale, semble avoir oublié qu’il y a vingt ans, les Paul Bert et les Gambetta la considéraient comme une glorieuse antichambre de la caserne. Une nouvelle génération d’instituteurs s’est levée : le Volume, revue pédagogique hebdomadaire que dirige M. Jules Payot, leur sert d’organe. On publie dans le Volume, en la proclamant « admirable, » une lettre d’un instituteur, qui semble un nouvel appel au renversement de la colonne Vendôme : il se déclare « décidé plus que jamais, éducateur du peuple, à arracher le fauve couronné du piédestal où il a été trop élevé ; » il rêve d’un « monument aux victimes de Napoléon… » Admettrait-il, le pauvre pédagogue si gracieusement vanté par M. Jules Payot, que les petits-fils des victimes d’Iéna lui apportassent leurs souscriptions ? J’aime à croire qu’il n’a pas prévu la question. Il dénonce ensuite les livres où l’on sent « la rage contre l’admirable Wellington, » et se plaint, en terminant, que « les trois quarts des instituteurs français aient reçu et donnent encore, inconsciemment, une éducation à demi barbare. » A côté de l’instituteur, qui parle au nom d’ « une phalange d’esprits libres, » voici survenir, dans les mêmes colonnes, un inspecteur général de l’enseignement primaire, qui recommande aux maîtres d’école les travaux de M. Gaston Moch sur le désarmement et les milices, et qui se plaint qu’on dépense 900 millions pour la défense des côtes, alors que l’argent manque pour les sanatoria. Du jour où notre personnel scolaire sera tout entier gagné par ces idées, c’en sera l’ait, à l’école primaire, de l’éducation patriotique ; la place sera nette pour les « intellectuels » anarchistes qui naguère expliquaient, dans la revue L’Humanité nouvelle, qu’on a tort de raconter à l’enfant, dans une nation vaincue, « les injures du vainqueur ; » qu’il est fâcheux d’ « engager les mioches à marcher au pas avec les petits soldats, » dignes plutôt de recevoir « des pierres ; » et que c’est la faute aux « braves nigauds formés par l’instruction populaire » si la France veut encore avoir une belle armée. Le « Congrès des Amicales des Instituteurs, » qui vient de se clore à Bordeaux, a souhaité que l’enseignement de l’histoire eût surtout pour but de « raconter les luttes du peuple pour obtenir des libertés et des droits ; » je ne puis me défendre de quelque inquiétude en me demandant comment la « phalange des esprits libres » interprétera ce vœu, et s’il est de l’intérêt de la patrie de laisser au second plan, à l’école primaire, l’histoire de l’unité nationale et des victoires remportées sur l’étranger, et d’insister surtout sur les victoires ou prétendues victoires remportées par le « peuple » sur d’autres Français. Ce ne serait pas la première fois que le foyer de l’humanitarisme aurait couvé des étincelles de guerre civile ; et quoi qu’il advienne, la « victoire » du 14 juillet 1789, telle que les impeccables travaux de M. Funck-Brentano nous l’ont fait connaître, demeure une moindre leçon d’héroïsme que ne l’est le récit de Bouvines ou de Valmy, de Reichshoffen ou de Patay.

Quant à la répercussion extérieure que peut avoir cette suite d’atteintes portées à notre haute armée, à notre esprit militaire traditionnel, et au développement du sens patriotique dans l’âme des petits Français, l’humanitarisme républicain semble en être assez insouciant. « Soyez forts ! soyez forts ! » nous disait jadis le chancelier Gortchakoff ; et cette force nous avait valu une alliance. Or, en ces dernières années, deux puissances, à peu près souveraines du jury politique qui décerne ou qui retire les brevets de « républicanisme, » n’ont point caché leur mécontentement contre cette alliance : la maçonnerie dans ses loges, le parti socialiste dans ses clubs, ont à cet égard dévoilé leurs ultimes pensées. Au moment du voyage du Tsar à Paris, un certain nombre de loges, pour donner un avertissement aux « ateliers » qui chômaient, affectèrent de « travailler ; » et la Revue maçonnique se hâta d’inaugurer une série d’articles malveillans, dont ses lecteurs ne sont point encore lassés. M. Millerand, de son côté, disait à cette date, au nom de ; ses amis : « Le parti socialiste regarde, il écoute et il attend… » Le regard fut rapidement hostile, et l’expectative devint ombrageuse ; on vit M. Vaillant dénoncer l’ « œuvre de domesticité tsarienne et de réaction internationale » accomplie par M. Hanotaux, et M. Jaurès se plaindre que les gouvernails eussent « sacrifié à l’autocratie russe tous les intérêts et la dignité même de la France ; » on vient d’assister à une protestation unanime du socialisme militant contre le nouvel accueil fait au Tsar ; et dans les chapelles « d’intellectuels, » toute occasion paraît bonne pour lancer contre l’autocrate des plébiscites d’indignation. Le quai d’Orsay a hérité d’une politique ; les deux forces internationales qui pèsent sur notre gouvernement intérieur s’essaient à en faire une autre.


VII

Observons-les, ces deux forces, en leur récent épanouissement : c’est par elles que s’explique, en grande partie, l’évolution républicaine des dernières années, et c’est avec leur concours, tantôt discret, tantôt notoire, que le vieil esprit, redevenu conscient de lui-même, a pu se montrer sans voiles.

Il est permis de se demander si l’atroce acharnement de la maçonnerie française contre l’armée de la France ne cache point quelque dépit. La maçonnerie avait, à plusieurs reprises, fait affirmer par les ministres de la Guerre que la circulaire du maréchal Soult prohibant aux militaires l’accès de certaines associations ne s’étendait point aux loges ; elle avait permis à certains officiers généraux de se faire initier sans subir ces « épreuves physiques » dont le commun des maçons accepte la piquante importunité ; elle avait abaissé de moitié, pour les membres de l’armée comme pour les maîtres d’école, les droits d’entrée ; elle avait généralement renoncé à questionner les néophytes militaires sur les limites de l’obéissance passive et sur la compatibilité entre les liens maçonniques et la discipline de leur profession. Ces précautions, ces avances et ces réticences avaient servi de peu : l’armée demeurait un bloc où les influences maçonniques se faisaient difficilement brèche. Les loges sentirent l’affront, et les vœux antimilitaristes commencèrent d’obséder les convens. L’interdiction des cercles catholiques aux militaires de tous grades, le vote de mesures destinées à assurer la neutralité des chefs de corps en matière philosophique et confessionnelle, furent d’abord mis à l’étude. Puis on chercha les moyens de rendre notre France plus avare d’applaudissemens lorsque ses généraux lui rapportaient quelque gloire : une loge se trouva, proche de Paris, pour protester contre l’allégresse qui avait fêté le retour du général Dodds. Mais ce fut la loge parisienne l’Équerre, qui grâce à M. Paschal Grousset, ancien membre de la Commune, entreprit en février 1895 celle téméraire besogne, de mettre les conseils de guerre sur la sellette ; elle fut le point de départ de l’inutile campagne de révision dont le lycée de Rennes a vu l’issue. La maçonnerie, dès ce moment, fut tout entière en branle : elle attaqua, dans ses planches, dans ses revues, dans ses convens, les « graines d’épinards, » les « chefs armés de cierges, » la « tourbe de valets et de faux républicains qui n’ont d’autre bagage que l’épée et le goupillon ; » Gambetta fut l’objet, dans cette même loge l’Equerre, d’une sorte de procès posthume, au cours duquel il fut convaincu d’avoir « exalté l’idée militaire, établi avec imprévoyance le culte de l’uniforme, » et d’avoir été, par là, « très funeste à la France : » et dans la seule année 1900, on vit le congrès maçonnique de Nice mettre à l’étude la suppression de l’armée permanente, celui de Bône voter la suppression des conseils de guerre en temps de paix, et le grand convent, enfin, accueillir l’idée de prohiber aux soldats et aux officiers, en dehors du service, le port des armes.

On ne sera point surpris qu’entraînée par un tel élan, la maçonnerie française ait affecté une orientation de plus en plus internationale. Elle fit en 1891 le pèlerinage de Nice, pour honorer un « Christ nouveau, » un « Titan libre penseur, » un personnage qui fut « à la fois Cincinnatus, Scevola, Coriolan, Giordano Bruno, Savonarole, Arnaud de Brescia, » et dont la tombe est tout ensemble « la Mecque de l’Italie et la Mecque de l’humanité. » Aux pieds de Garibaldi, les frères de France et ceux d’Italie s’étreignirent : entre liturgistes, on se redisait avec édification l’une des stipulations testamentaires de l’auguste défunt, qui par piété pour la maçonnerie avait réclamé que son bûcher fût alimenté avec du bois d’acacia ; entre politiciens, on méconnaissait cette vérité, que devait, peu de mois après, énoncer Jules Ferry : « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, de nos jours, de parti français au-delà des Alpes, » et l’on parlait d’union des races latines, puis d’union des peuples, et du nivellement des frontières, peut-être même du nivellement des Alpes. M. Lemmi, l’an d’après, prit ce rêve pour une réalité ; et deux de ses harangues, prononcées l’une à Bologne et l’autre à Borne, firent flotter sur le cap Corse et sur le Var les plis du drapeau italien ; pour M. Lemmi, il n’y avait plus d’Alpes, comme pour les maçons allemands de la fin de l’Empire il n’y avait plus de Rhin. M. Lemmi avait parlé trop haut ; les profanes de France s’alarmèrent ; et la rue Cadet crut nécessaire d’envoyer à Rome un monitoire. Le Grand-Orient italien en excusa l’indiscrétion en prenant acte de la proposition que lui tirent bientôt les Frères français, d’inaugurer un mutuel échange de vues contre le jésuitisme ; l’histoire ne dit pas quelles conclusions en résultèrent. Mais ce que les textes prouvent, c’est que la maçonnerie française trouva toujours à Rome un conseil et un concours pour les deux campagnes qui lui tiennent le plus à cœur, et qui menacent, d’une part, le maintien de notre ambassade près le Saint-Siège, d’autre part l’intégrité de notre armée. La Rivista della Massoneria italiana a toujours encouragé ces deux labeurs maçonniques, dont le premier mettrait à mal la France du Levant, et dont le second a mis à mal la France elle-même [3].

Lorsqu’on saura que cette même revue, en 1879, applaudissait à la formation de la Triple Alliance, et qu’en 1897 une loge de Turin fêtait avec dévotion le centenaire de la naissance de Guillaume Ier, on trouvera naturels les efforts associés de la maçonnerie italienne et de la maçonnerie niçoise pour réchauffer l’intimité entre les Frères français et les Frères allemands : dès maintenant, un succès partiel les a récompensés. Un dialogue assez étrange s’engagea, il y a dix ans environ, entre un instituteur de Leipzig, membre d’honneur de la loge parisienne la Justice, et les publicistes officieux du Grand-Orient : ceux-ci alléguaient la délicatesse de la question d’Alsace-Lorraine pour repousser un certain projet de baiser Lamourette, conçu par l’imagination de M. Lemmi ; le « Frère » saxon ripostait en rappelant la mission unificatrice de la maçonnerie. L’année 1900 survint ; un congrès maçonnique international fut convoqué à Paris ; les « Frères » allemands, qu’on avait pris coutume de coudoyer, en 1894 et 1896, aux conférences d’Anvers et de La Haye, y furent conviés ; et peu après, au congrès de Bône, le représentant du Grand-Orient motivait cette invitation en annonçant que la maçonnerie française veut « solliciter du gouvernement allemand le réveil des loges maçonniques de l’Alsace et de la Lorraine. » Il n’y avait que le premier pas qui coûtât : les profanes sont avertis que le premier pas est fait. La Grande Loge, organe central des rites écossais, affectait la même désinvolture : dans son « banquet d’ordre, » en décembre 1899, on buvait tour à tour « aux aspirations humanitaires de toutes les grandes loges et de tous les Grands-Oriens, » à « l’Humanité définitivement bonne et réconciliée ; » et, dans le toast indispensable à la France, on vantait en elle « le pays qui pratique le plus sincèrement l’altruisme, une des parties constituantes de cette immense patrie qui s’appelle l’humanité. » On discutait en cette Grande Loge, sans oser encore arriver à une conclusion ferme, un projet d’affiliation à la maçonnerie allemande ; et l’on décidait sans délai de rétablir en tête de certaines feuilles de papier à lettres la mention du Grand Architecte de l’Univers, afin de renouer avec les loges anglaises, demeurées spiritualistes, la correspondance suspendue depuis vingt-deux ans. C’était se moquer, tout ensemble, de l’Angleterre et de Dieu, mais qu’importe ? Si l’on voit, à la rue Cadet, les ennemis-nés de toutes mômeries continuer de pratiquer le rituel, c’est parce qu’en 1883 une certaine commission de révision liturgique résolut de maintenir, sous les espèces du symbolisme maçonnique, des liens d’intelligence avec les Frères de tous les pays étrangers ; ce symbolisme est un gage d’internationalisme ; et si la comédie humanitaire a besoin de Dieu lui-même comme comparse, on fera, s’il le faut, rentrer Dieu.

Le désagrément qu’il y a, pour des esprits pareillement émancipés, à employer de temps à autre des artifices de sacristie, est compensé, quelquefois, par des jouissances bien délicates : telle, la satisfaction qu’éprouva le Grand-Orient, en 1900, lorsque le congrès international qu’il avait rassemblé à Paris décida l’établissement, en Suisse, d’un bureau maçonnique international. Le secret qui « couvrit » l’assemblée, et qu’aucun imprimé n’a jusqu’ici violé, cache tout autre détail. Ce bureau s’occupera-t-il, surtout, d’aider la maçonnerie suisse à mettre sous la tutelle des Grands-Oriens, comme elle y travaille depuis vingt ans, le « mouvement d’arbitrage international ? » Il est permis de le présumer ; mais nous préférons sceller notre ignorance par un point d’interrogation, dont l’occultisme maçonnique est seul responsable. Quoi qu’il advienne, on peut constater que la maçonnerie française, mettant ses sourires à très bas prix, reprend ses attitudes de 1869 ; oubliant qu’à cette date, elle joua le rôle pénible d’une coquette bernée, elle ignore volontairement le caractère national que garde, bon gré mal gré, la maçonnerie des autres pays ; elle tend ses bras, elle livre son cœur. M. Lemmi, entre maçons italiens, faisait vibrer des déclarations « irrédentistes, » et vis-à-vis des maçons exotiques, il lançait en l’air des phrases humanitaires ; la maçonnerie française, elle, s’enlize dans l’humanitarisme ; et le grand « irrédentiste » que fut Gambetta s’y sentirait, aujourd’hui, irrémédiablement excommunié.


VIII

En passant de la maçonnerie au socialisme, nous ne faisons que prendre la route volontiers suivie, depuis quelques aimées, par les notabilités du parti collectiviste, qui portent au club les haines de la loge et à la loge les rêves du club. Socialisme : le mot est vague, il harmonise beaucoup de nuances, et dissimule d’innombrables divergences. Nous ne prétendons pas ici les analyser ; il nous suffira de rechercher, dans les publications socialistes les plus variées, de quel poids pèse la théorie de la lutte des classes dans le conflit entre le patriotisme et l’humanitarisme.

L’Internationale justifiait son nom : elle supprimait, en théorie, les frontières et les patries. Bakounine entreprit, en 1809, au moment où déjà il n’était plus qu’un schismatique, de motiver cette suppression ; il commença d’écrire aux « compagnons du Locle » ‘ une série de lettres dans lesquelles il voulait établir que « le patriotisme n’est que l’intérêt solidaire d’une classe privilégiée. » Les ouragans de l’Europe et de sa propre existence renversèrent son écritoire et firent s’envoler ses feuillets : les Lettres sur le patriotisme demeurèrent inachevées ; et l’on vit des prolétaires entrer de fort bonne foi dans la Commune de Paris pour venger la patrie réputée trahie.

L’Armée esclave et opprimée : ainsi s’intitulait, vers 1880, une petite brochure de propagande, signée du nom respecté d’Auguste Blanqui. La question du militarisme y était mise à l’ordre du jour, avec une rare virulence. Plus d’armées permanentes : car les peuplades noires ignorent ce fléau, et la Grèce et Rome l’ignorèrent. Plus d’éducation militaire prolongée : car « il est vingt fois plus difficile de devenir un bon ouvrier mécanicien qu’un général quelconque ; le premier lieutenant venu en sait autant qu’un feld-maréchal ; c’est la nature, et elle toute seule, qui se permet ça et là des batailleurs de génie ; et elle n’a pas l’habitude de les prendre dans des annuaires militaires, où l’on ne ramasse que des zéros, lambrissés de croix et de crachats. » Nous connaissons ce style ; la décadence du XIXe siècle nous y a malheureusement accoutumés. Blanqui terminait en prophète : « Malheur, s’écriait-il, à une nation dont l’armée a pour officiers les élèves des Jésuites ! » De telles imprécations chatouillent agréablement le « vieil esprit républicain, » si bourgeois qu’il soit : les agitateurs socialistes savent, par expérience, qu’à la faveur de pareils airs, ils font tolérer, peu à peu, l’ensemble de la chanson.

Elles sont si variées, d’ailleurs, les chansons nouvelles au bruit desquelles ils essaient d’endormir la vieille foi patriotique de l’ouvrier, que parfois entre elles une apparente contradiction semble exister. Entendons, par exemple, M. Maurice Charnay, dans son Catéchisme du soldat, publié en 1893 : la patrie, pour lui, c’est « le hideux impôt, c’est la loi qui commande, ce maître impersonnel qui nous enlève peu à peu chacune de nos libertés ; c’est tout ce qui nous opprime, tout ce que nous devons haïr, c’est une idée fausse, un mensonge ; ce n’est que le fantôme de la nation ; » et volontiers conseillerait-il aux travailleurs de répudier le harnachement du soldat. Sous une langue plus sage ou peut-être seulement plus terne, M. Albert Richard pense de même, dans son Manuel socialiste, qu’estampillait l’an dernier le parti ouvrier révolutionnaire du Centre : si nous le comprenons bien, la patrie et le fusil ne sont que deux cadeaux fort onéreux, faits aux prolétaires à une époque assez récente, et que ceux-ci furent bien sots d’accepter. Car l’esclave, ce prolétaire des temps païens, et le serf, ce prolétaire du moyen âge, n’avaient pas de patrie ; et la patrie, jusqu’en 1789, ne fut qu’un syndicat d’exploitans qui payait ses mercenaires ; et ce syndicat, qui sous des formes diverses dure toujours, a fait croire, au XIXe siècle, que tous les citoyens d’une même nation ont les mêmes intérêts généraux ; et dès lors, cessant de payer ses mercenaires, il a lancé gratuitement les prolétaires contre des prolétaires d’autres pays, qu’ils avaient toutes raisons d’aimer et d’assister dans la commune lutte de classes. C’est ainsi que M. Richard bille de notre histoire tout ce qu’ont fait les humbles, de Clovis à Gambetta, pour la grandeur de la France ; et le pauvre qui voudrait être bon soldat est désormais convaincu de nôtre qu’une dupe. Un agrégé d’histoire s’est rencontré, pour prêcher cette doctrine dans le Pioupiou de l’Yonne ; nous n’insisterons point et laisserons l’histoire elle-même déposer contre lui.

D’autres voix nous sollicitent, celles de M. Gabriel Deville, de M. Jean Jaurès, de M. Jules Guesde lui-même : elles font grâce à la patrie. Elles en parlent très noblement parfois : elles veulent même être éloquentes, et n’y échouent point. Et ces autres discours se résument en ceci : La patrie, c’est nous socialistes, ou si ce n’est nous aujourd’hui, ce sera nous demain ; la France sera le premier laboratoire efficace de nos doctrines ; et veiller sur ce laboratoire, c’est veiller sur ces doctrines. « Nous voulons une France grande et forte, protestaient en juillet 1893, dans le manifeste du conseil national du parti ouvrier, MM. Dereure, Ferroul et Lafargue ; nous la voulons capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées, et capable de protéger son prochain Quatre-vingt-neuf ouvrier contre une coalition au moins éventuelle de l’Europe capitaliste. » Le comité Roubaisien qui soutenait en 1897 la candidature de M. Guesde expliquait que les soldats avaient été la préoccupation constante du député sortant, parce que, convaincu du grand rôle réservé à notre pays dans la prochaine révolution, il voulait une France toute-puissante, invincible. « En cas d’attaque, écrivait subtilement M. Deville en 1896, c’est pour eux que les travailleurs, internationalistes en tant que travailleurs, ont à se battre en tant que Français. La grève militaire serait un nationalisme à rebours. » Et M. Jean Jaurès, enfin, écrivait en 1897 : « Le peuple qui, le premier, entrera dans le socialisme verra d’emblée se ruer contre lui tous les pouvoirs réactionnaires affolés ; il serait perdu s’il n’était pas prêt lui-même à saisir le fer, à répondre aux obus par les obus, pour donner le temps à la classe ouvrière des autres pays de s’organiser et de se soulever à son tour. » Bref, tout de même que sous la Convention les plus incorrigibles humanitaires jugeaient nécessaire qu’il y eût une France, pour préserver contre l’assaut des rois l’intégrité des droits de l’homme, de même il est nécessaire, provisoirement au moins, qu’il y ait une France, « système clos, tourbillon fermé, dans la vaste humanité incohérente et diffuse, » pour faire respecter aujourd’hui le travail préparatoire et demain le règne définitif de ce prétendant nouveau, contre lequel les tyrans du monde entier mettront leurs armes en branle et les bourgeoisies leur or, et qui s’appelle le socialisme révolutionnaire.

Encore que M. G. Sorel et quelques-uns de ses coreligionnaires s’inquiètent de voir les « socialistes parlementaires » devenir des « patriotes, » nous voilà loin, et bien loin, du patriotisme de Gambetta. La grandeur de la patrie française était, son but à lui ; pour ces nouveaux venus, l’organisme auquel ils conservent le nom de France est un instrument dont on doit avoir soin, un facteur qu’il importe de protéger. La France ne sera plus un syndicat d’exploitans au profit d’une classe dite capitaliste et au profit d’une doctrine dite nationale, mais au profit d’une classe dite ouvrière et d’une doctrine dite internationale. Le commun des Français aime la France sans condition ; les « internationalistes » du socialisme réservent à l’idée de patrie beaucoup de haine ou un peu d’amour, selon ce qu’ils augurent de l’attitude de la patrie à l’endroit de leur système.

Il va de soi que cette façon même d’envisager la personnalité de la France — et de l’aimer éventuellement — exclut le maintien de l’institution militaire telle qu’elle existe : lisez à ce sujet le très remarquable discours prononcé par M. Jaurès à la Chambre des Députés le 7 mars 1895. Cette institution militaire, d’abord, est jugée incompatible avec le régime républicain : « Qu’il le veuille ou non, écrivait dès 1888 M. Fournière, un soldat, qui peut être en son privé un bon républicain, ne peut l’être comme homme public, cela lui est impossible. » Voilà le principe posé il explique, d’une part, la longue campagne menée par la presse socialiste contre l’esprit rétrograde dans l’armée, et d’autre part l’infatigable acharnement avec lequel les hommes politiques du parti réclament la substitution du milicien au soldat de profession. Il y a d’ailleurs un second motif de suspecter l’établissement militaire : c’est que l’armée travaille pour un idéal singulièrement différent de celui que M. Jaurès élabore pour la France. M. Jaurès, qui sent que nous ne donnons notre cœur que si l’on nous promet des victoires, nous fait espérer, — on va voir en quels termes, — que l’aurore du règne socialiste nous réserve comme une génération spontanée de victoires. « Quand la France, dit-il, aura fait tomber toutes les geôles européennes, l’Alsace et la Lorraine s’évaderont vers elle et se retrouveront dans ses bras ; quand la République sociale aura triomphé des deux côtés des Vosges, la question d’Alsace-Lorraine sera résolue. » Et pendant que M. Jaurès nous berce de ces espérances, qui rendent à peu près superflus les diplomaties et les- états-majors, ce qui reste de notre état-major continue de coopérer avec notre diplomatie pour le relèvement de la France… Ce sont là, si je puis ainsi dire, les raisons « intellectuelles » de l’anti-militarisme socialiste ; il en est une dernière, plus terre à terre, et plus sensible, peut-être, à beaucoup d’adhérens des groupes révolutionnaires : c’est qu’en cas d’émeute, à certaines heures, les fusils de l’année partent tout seuls. Mais laissons ce domaine, qui est celui de la peur, pour regagner l’autre, qui est celui des idées : l’antimilitarisme du parti socialiste se rattache, d’une part à sa conception de la République, d’autre part à sa conception de la politique extérieure de la France.

Or, nous retrouvons ici, sans y avoir pris garde, les mêmes considérans qui dirigeaient, à la fin de l’Empire, l’esprit républicain : avant M. Jaurès, les Garnier-Pagès et les Jules Favre défendaient contre les prétoriens la maquette décidément fragile de la « liberté ; » avant M. Jaurès, les Garnier-Pagès et les Jules Favre rêvaient d’une alliance internationale des démocraties, qui bousculerait les trônes des tyrans et les cartons des chancelleries. Et ce n’est point malgré son humanitarisme, mais à cause de cet humanitarisme même, que le parti socialiste, à la fin du XIXe siècle, devait logiquement avoir sa place à table, dans la grande famille républicaine revenue à la foi de son enfance.


IX

Il y a deux Frances, proclame le jacobinisme actuel. Reprenant ce terme en un autre sens, nous dirions volontiers que lorsque patriotes et francs-maçons, chauvins et humanitaires, chefs militaires et chefs socialistes, crient les uns et les autres : « Vive la France ! » C’est à deux Frances, effectivement, que s’adressent leurs vivats ; et la discussion, poussée jusqu’à son terme, les accule à cette question : Qu’est-ce que la France ?

Nous voulons former des Français ; qu’est-ce que la France ? Un républicain de bonne nuance, le professeur Bouteiller, s’interroge ainsi lui-même, dans les Déracinés de M. Barrés, et Bouteiller répond : « Une collection d’individus ? Un territoire ? Non pas, mais un ensemble d’idées. La France, c’est l’ensemble des notions que tous les penseurs républicains ont élaborées et qui composent les traditions de notre parti. On est Français autant qu’on les possède dans l’âme. »

Nous voulons gouverner la France ; qu’est-ce que la France ? disait à M. Steenackers, en 1870, un jeune attaché qui s’en allait joindre le gouvernement de Tours ; et l’attaché continuait : « Qui sait si finalement la victoire de l’Allemagne sur la France ne tournera pas au profit de la civilisation et, par ricochet, au profit de la France ? Nous aurons perdu quelque chose de notre prestige guerrier, nous perdrons quelques milliards. Et après ? Nous aurons été débarrassés du césarisme, puis la Révolution française reprendra son cours… Est-ce que je me soucie, moi, de la France expression géographique ? Ce qui m’intéresse, ce qui me remue, c’est la France facteur puissant de la civilisation, tête de colonne de l’humanité. »

Nous allons défendre la France ; qu’est-ce que la France ? Ainsi réfléchissait, en présence du même M. Steenackers, un ancien officier qui rentrait d’exil au lendemain du Quatre Septembre : « L’empire tombé, disait-il, nous avons une patrie ; nous n’en avions plus auparavant. Les nations civilisées n’ont une patrie que par la liberté… Bonaparte tombé, la France reparaît. »

Nous nous sommes unis à la France ; qu’est-ce que la France ? Non sans impertinence, certains politiciens de la Savoie discutaient ce problème en cette année 1872 où Gambetta, en une promenade triomphale, prit acte, au nom de la République, du don que la Savoie avait fait d’elle-même à l’empire français.

Il entendait M. Dubouloz, conseiller général du canton de Thonon, lui déclarer que tous les Savoyards étaient dévoués à la France, mais à la France républicaine, et que, « si le malheur des temps voulait que la France retombât sous quelque monarchie cléricale ou militaire, il ne serait pas impossible que la Savoie tournât ses yeux vers la Suisse et fît choix pour sa patrie du pays où règne la liberté. » Il entendait M. François Dumont, de Bonneville, risquer cette déclaration significative : « Nous ne sommes plus tout à fait comme nos pères qui aimaient la France avant la République ; nous aimons la République avant la France. » Il entendait M. Duboin, substitut, proclamer que la Savoie, « qui a eu sous les yeux l’exemple de la Suisse, » est « indissolublement, nous l’espérons, attachée à la France, mais tant que la France sera républicaine. » Gambetta laissait dire ; puis, relevant le gant, il rappelait l’ « unité » de la France, son « magnifique assemblage de provinces ; » il demandait si elle devait « pâtir, à ce point de vue, des conséquences d’une éventuelle usurpation » et subir alors « ce dernier désastre de tomber en démembrement et en dissolution volontaire. » Et il ajoutait : « Il n’y a pas que cette France révolutionnaire, émancipatrice et initiatrice du genre humain, nourrice des idées générales du monde ; il y en a une autre. » Alors survenait, sur ses lèvres ardentes, révocation de cette autre France, mutilée, amputée, et que le « vouloir-vivre » faisait vivre.

Vingt-sept ans s’écoulent, et nous voyons M. Jean Reibrach expliquer froidement que, « par la revendication stérile de l’Alsace-Lorraine, la France perdra plus que de l’amputation des deux provinces, » qu’ « après avoir été à la tête de la civilisation, elle sera l’obstacle… Si, au contraire, elle cède devant un intérêt général plus noble que tous les intérêts particuliers, plus le sacrifice qu’elle fera à la cause de l’humanité sera cruel, douloureux, plus elle en sortira grandie, plus son rôle sera beau, dans cette Europe nouvelle qu’aura créée, sinon, comme je l’aurais voulu, son initiative, du moins son abnégation. »

L’abnégation de la France, telle est la conclusion. « Si le peuple français allait à Delphes, disait Prevost-Paradol, l’oracle ne lui répondrait plus comme à Socrate : « Connais-toi toi-même, mais : « Occupe-toi de toi-même. » Le professeur Bouteiller et les interlocuteurs de M. Steenackers, les commensaux savoisiens de Gambetta et les coreligionnaires « intellectuels » de M. Reibrach feraient bon marché d’un pareil oracle. S’occuper de la France, c’est bon pour le soldat ; et leur ingénieux exotisme a même trouvé, pour la France, une façon vraiment paradoxale de se connaître elle-même. C’est un conférencier de la Ligue des Droits de l’homme qui parle : « Mirons-nous, si je puis dire, dans les yeux des peuples étrangers pour y lire ce qui est la France, et nous y verrons que s’ils l’aiment, c’est qu’ils la considèrent comme la mère de la justice, de la liberté, des droits de l’homme. » Et comme les juges de Rennes eussent dû, paraît-il, se mirer dans les yeux de certains diplomates étrangers, ainsi devons-nous, Français, chercher notre miroir hors de chez nous, et non point, hélas ! dans la limpidité des flots du Rhin, mais dans les yeux de ses riverains actuels. Quatorze siècles de travail pour la consolidation de notre unité, deux siècles de croisades au profit de l’idéal religieux, vingt ans de batailles, révolutionnaires et impériales, où l’âme française se satura de gloire, ne donnent-ils pas une réponse plus sûre, plus désintéressée, à cette question : Qu’est-ce que la France ?

D’une part, une France historique, traditionnelle, exerçant dans le monde, au nom du christianisme qu’elle a dans le sang, certaines prérogatives morales, habituée à dire son mot dans le concert européen, une France qui maintenant a mal à ses frontières et qui ne rougit point de penser à son mal, une France, enfin, qui cherche dans son propre passé des maximes de conduite et des leçons de vertu, et qui les y trouve, à profusion.

D’autre part, une France abstraite, incarnation présente des « droits de l’homme, » incarnation future de l’« idéalisme social, » insouciante de ces bourrelets de terrain qui s’appellent des frontières, et facile à consoler lorsque ces bourrelets se déplacent, puisque son royaume à elle, c’est le monde entier.

L’automne dernier, un congrès international de la paix se réunit à Paris : le quai d’Orsay, légataire officiel de la première de ces deux Frances, eut la courtoisie de se faire représenter à la première séance, et le courage, ensuite, de n’y plus envoyer personne. Car seule, dans ce congrès, la seconde France devait avoir la parole : excitée, de minute en minute, par les applaudissemens des congressistes étrangers, elle poussa la griserie jusqu’à l’irresponsabilité, faisant décider, par exemple, que la République devait, au nom de l’humanitarisme, renoncer à son protectorat sur les missions. Notre diplomatie, fidèle aux conseils de Gambetta et de Ferry, Séverine pour le maintenir ; nos humanitaires de France réclament qu’on l’abdique. La France « laïque, » d’ailleurs, devrait-elle servir une confession et se faire l’auxiliaire d’un Messie ?

Tandis que, sur l’avant-scène de ce congrès, M. de Bloch alignait ses statistiques, M. Gaston Moch ses ordres du jour, et M. Novicow ses grands desseins fédéralistes, il nous semblait voir surgir, à l’horizon, un autre messianisme, ce messianisme de la paix universelle et de l’harmonie universelle, dans lequel se résume, comme l’ont très bien vu Renan et James Darmesteter, le judaïsme contemporain. Et nous nous rappelions — était-ce une rêverie ? — ce prophète Mordecai, dont George Eliot a dessiné la puissante figure, et ce vieux rabbin Siebel, tel que les Erckmann-Chatrian le connurent et nous le présentent, et ces mentalités d’apôtre, de savant, d’agitateur, dont M. Jules-Philippe Heuzey, dans son curieux roman : Fils d’Abraham, nous fait pénétrer les intimes arcanes. Et pendant que le Congrès continuait d’élaborer un tome nouveau — bien nouveau — de l’histoire de France et de l’histoire d’Europe, ces réminiscences de roman continuaient de nous assaillir, et c’est à l’histoire au judaïsme que nous songions. Un sermon rabbinique, depuis, nous apporta l’excuse de cette longue distraction. « L’esprit de la Révolution et l’esprit de la religion juive » est le même, lisions-nous dans ce sermon ; et, en dernière analyse, l’un procède de l’autre. La Révolution a eu pour effet providentiel de remettre le judaïsme dans la voie où il doit accomplir sa mission… Israël est un semeur colossal qui s’avance, le front auréolé par un relief du Sinaï, dans l’incommensurable champ des siècles… Le semeur biblique est encore loin d’avoir fini sa journée ; mais à chaque pas qu’il fait en avant, il y a autour de lui toujours plus de lumières, toujours plus d’apaisement, toujours plus d’harmonie et de concorde. » Ainsi parlait en 1889, à Nancy, l’un des prédicateurs les plus distingués du judaïsme actuel, M. Isaac Bloch ; ainsi dessinait-il une filiation entre l’immortel judaïsme et le jeune humanitarisme révolutionnaire. Le judaïsme contemporain a fait descendre son Messie du ciel sur la terre ; il ne l’attend plus sous la forme d’un prophète envoyé par Jehovah pour rassembler l’humanité dispersée ; le Messie nouveau est immanent à cette humanité ; il est en quelque façon, comme le Dieu de Renan, un perpétuel devenir ; il est l’humanité elle-même se perfectionnant, se pacifiant, se débarrassant de tous obstacles, se déblayant de toutes frontières ; il sera la résultante finale de l’humanitarisme victorieux. Rappelons-nous le mot de Bossuet à propos de Clovis : « Dieu montrait qu’il voulait que les conquêtes des Français étendissent celles de l’Eglise ; » le conflit des deux Frances serait-il le conflit de deux messianismes ? On nous pardonnera, au sortir d’un congrès utopique, d’avoir nous-même quelque peu rêvé.


X

Le duel du concret et de l’abstrait, de l’histoire et de la chimère, de la tradition longtemps enracinée et d’un prophétisme toujours errant, est vaguement pressenti par la masse, plutôt qu’elle n’arrive à le distinguer nettement ; mais avec l’air de regarder moins haut, elle voit plus loin, plus à fond ; peu soucieuse de philosopher, elle est née psychologue, ce qui vaut mieux ; pour elle, le conflit entre le patriotisme et l’humanitarisme se ramène à une lutte entre le sens social et l’individualisme déguisé, entre l’esprit de dévouement et l’esprit d’égoïsme ; elle n’est pas dupe des humanitaires ; ils incarnent, à ses yeux, l’un des artifices qu’emploie le vice pour rendre hommage à la vertu… et pour se dispenser de la pratiquer. La foule a-t-elle tort ?

M. Etienne Lamy s’inquiétait ici même, il y a sept ans, d’une série de livres « outranciers, » où des romanciers réalistes se piquaient de mettre à nu les plaies cachées de l’organisation militaire et prenaient un morbide plaisir à les envenimer à force d’y promener leur scalpel. On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du militarisme, dénoncée par ces écrivains, leur en faisait oublier la grandeur, c’est que cette servitude avait choqué surtout, en eux, une certaine indolence d’agir et un aristocratique besoin d’inégalité. Le temps et l’audace aidant, ils ont mis leurs âmes à nu ; et si laides soient-elles, il nous faut regarder.

J’ouvre le plus récent de ces livres, qui, si j’en crois la préface, signée d’un de nos antimilitaristes les plus qualifiés, est « plus qu’un livre, un acte social. » Voilà certes un beau mot, et j’attends un réquisitoire, généreux ou s’en donnant l’apparence, contre les abus, réels ou supposés, dont toute institution terrestre traîne avec elle le cortège. Détrompons-nous : cet « acte social » n’est rien plus qu’un acte de haine contre le peuple et contre la démocratie, qu’un long geste de répulsion et de dégoût, qu’adresse à ses camarades de caserne, en guise d’adieu, un dilettante lassé de leur frottement. Ce qui l’irrite et l’exaspère durant son armée de caserne, c’est qu’il a pour camarades des faubouriens et des paysans, rustres pour tout de bon, grossiers sans morbidesse, brutaux sans raffinement, faisant l’amour sans érotisme. Un rêveur voluptueux et distingué se réputé déclassé, lorsque la caserne l’oblige à de pareils contacts. « Etre libre, pouvoir travailler, sortir, jouir du soleil, des fleurs, des paysages, et, la nuit, des femmes décolletées, des soies, des satins, des couleurs, des parfums ! » Tel est, au sortir de la caserne, le cri de soulagement de l’ « intellectuel » émancipé ; et comme l’égoïsme débridé confine à l’anarchisme : « Je suis libre, continue-t-il, nul ne peut plus me commander. Je suis civil, civil ! je suis plus que toi, capitaine, et je… » Un gros mot survient ici, qu’il ne prodigue pas, j’espère, à sa « chère maîtresse adorée » ; mais si c’est être civil — oui, civil ! comme il le répète en un accès de haine essoufflée contre rétablissement militaire — si c’est être civil que de jouir de la vie sans contrôle et sans frein, qu’il nous soit permis de préférer la caserne actuelle, telle qu’elle le choque, à la cité future, telle que sans doute il la veut.

Libre à lui, pourtant, de reprendre les rêves d’aristocratie intellectuelle où se fatiguait la vieillesse d’Ernest Renan, tout comme il emprunte à l’auteur de la Vie de Jésus, pour en faire l’épigraphe de son livre, ce propos qui mérite mémoire : « Je n’aurais pas été soldat ; j’aurais déserté ou je me serais suicidé. » Mais ce qu’on ne peut se défendre de trouver étrange, et ce qui nous amène vraiment à nous demander de qui l’on se raille, c’est que depuis trois ans nos Universités populaires, nos groupemens d’éducation « démocratique, » en instituant pour leurs auditeurs des conférences « antimilitaristes, » offrent à des raffinés et à des blasés ce suprême plaisir de faire applaudir par de braves gens du peuple — de ce peuple qui leur répugne — les nausées qu’à la caserne ce peuple leur a données. Ils abhorrent, dans la caserne, cette camaraderie qui est l’expression militaire de l’idée de fraternité ; et vous les voyez, redevenus civils, s’ingénier à colorer leur rancœur à l’aide d’argumens anthropologiques, évolutionnistes, sociologiques, politiques.

Ils citeront M. Bancel, l’un des fondateurs de la Coopération des Idées, qui explique que « le service militaire est une sélection à rebours et la cause de la dégénérescence humaine ; » ou bien ils concluront avec M. Hamon que la profession militaire est une preuve de la descendance sauvage, que l’officier est amené « à une anesthésie morale qui se complique souvent d’analgésie physique, » et que le métier des armes déforme l’homme jusqu’à en faire une brute et le chef jusqu’à en faire un monstre ; ou bien encore ils demanderont à M. Ferrero et à M. Colajanni les dernières hypothèses de l’anthropologie lombrosienne. Tolstoï, aussi, vient à la rescousse ; c’est une belle âme, qu’on aime à mettre en avant ; mais comme il allègue des incompatibilités entre le christianisme et le port des armes, on lui donne bientôt congé, d’abord parce qu’on se soucie peu du christianisme, et puis parce qu’en 1889, avant de s’être aperçu que le sac est bien dur pour des épaules d’ « intellectuels, » on a victorieusement fait le possible pour qu’il fût mis sur celles des curés.

Et comme il est assez malaisé de faire admettre par des auditeurs populaires que leurs pères, leurs frères, leurs fils, et eux-mêmes par surcroît, tous sortis de la caserne ou destinés à la caserne, sont et seront des brutes, qui, une fois galonnés, se changent en monstres, nos conférenciers « intellectuels, » après tâtonnement, cultiveront de préférence les argumens politiques. De doctes professeurs, M. Basch, M. Durkheim, leur viendront en aide, avec toute l’énergie de leur messianisme, pour expliquer que les deux termes de démocratie et de militarisme sont logiquement antagonistes et qu’il y a une contradiction intime entre les droits au libre examen et la servitude intellectuelle qu’incarne le pouvoir militaire. Nous indiquons sans réfuter : M. Brunetière, naguère, ici même, a dit à cette poignée d’ « intellectuels » le mot qu’ils méritaient [4]. Mais ce qu’il y a d’éminemment paradoxal et — pourquoi ne pas le dire ? — de sophistique, c’est de s’emparer du mot de « démocratie, » et de le faire vibrer comme on claque un fouet, pour venger certaines susceptibilités et certaines souffrances de caserne provenant précisément, chez nos « intellectuels, » d’un dégoût inné de la démocratie.

Cependant toutes les comédies ont une fin, même celles que joue l’égoïsme ; et les propagandistes de ces doctrines nouvelles se hâtent de faire appel à l’égoïsme populaire, ce qui est plus logique, plus franc et plus décisif. « L’argument de l’intérêt matériel, dit M. Gaston Moch, est le plus efficace qu’on puisse employer. Tous les peuples sont pacifiques et tous se ruinent en armemens, non certes par plaisir, mais parce que des gens sont intéressés à leur faire croire que les autres peuples sont belliqueux. Quand ils sauront le contraire, les armes tomberont d’elles-mêmes, et les chauvins porteront moins beau. » M. Hamon creuse l’argument : « De nos jours, remarque-t-il, le conquérant — j’entends en Europe et en Amérique — ne peut plus réduire en esclavage les vaincus, déposséder les conquis de leur personnelle propriété, les transporter loin de leur lieu de naissance. » C’est justement ce qu’observait ici même, il y a quinze ans, le perspicace auteur des articles sur l’Armée et la Démocratie, et il en concluait, pour sa part, qu’il était indispensable de développer chez le soldat, par une longue éducation, le sentiment des liens de solidarité qui continuent de l’unir à sa pairie. Mais M. Hamon, lui, conclut tout autrement : « La masse prolétarienne, dit-il, n’a aucun intérêt à rendre un culte à cette entité indéfinie, embrouillardée, qui est la pairie. » Dès lors, faisons savoir au prolétaire que les conséquences d’une défaite intéressent peu sa destinée, et que son bien personnel ne lui commande point de se battre ; il ne se battra plus. Voilà l’avant-dernier mot de la propagande antimilitariste : c’est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir l’égoïsme comme mobile.

En un pareil tournant, c’est un vilain spectacle que celui de l’humanitarisme. L’homme qui faillit à son devoir aime bien se donner l’illusion d’un motif élevé, se considérer, au moment même où il se désintéresse de ses semblables, comme un fragment de l’humanité en mue, et intercaler sa défaillance dans l’évolution de cette humanité. Il fallait donc qu’un dernier mot fût dit : à l’occasion de l’Exposition de 1900, un écrivain de la Revue Blanche, M. Julien Benda, s’en est chargé.

Partout dans les rapports entre humains, explique-t-il, la conscience du représentant national fait place à la conscience de l’individu dégagé de sa nationalité, et l’image de nombreuses familles juxtaposées, mais isolées et diverses, s’efface devant l’image d’une vaste agglomération affectée d’un caractère unique qui est d’être humaine : au régime de la civilisation rigide se substitue celui de la civilisation fluide. Qu’en résulte-t-il ? Naturellement une dissolution des sentimens propres à cette vieille civilisation rigide, et dont l’un des principaux est le sentiment de l’honneur… Une autre conséquence nécessaire de ce régime fluide, c’est l’évanouissement des tendances agressive et défensive.

Adieu donc l’honneur ; adieu, non pas seulement les tendances agressives, mais les tendances défensives elles-mêmes ! L’idée du devoir patriotique et militaire est dissoute ; le devoir est une gêne ; adieu le devoir ! Adieu la « civilisation rigide ; » que la « civilisation fluide » soit la bienvenue. La conscience « rigide » de Jean Oberlé, c’était le passé ; le cœur « fluide » de Lucienne Oberlé, voilà probablement l’avenir… Dans cette civilisation fluide dont on nous fait augurer l’avènement, ce n’est pas seulement la France qui disparaît, c’est tout ce qui fait le prix de la vie ; ce sont toutes les idées et toutes les vertus que la société humaine aimait à considérer comme son honneur et comme sa gloire. Le divorce fut le premier symptôme de cette fluidité, et l’on a fini par s’apercevoir que le dernier triomphe de l’amour libre, c’est de tuer l’amour. Le dernier triomphe de l’humanitarisme sera d’enlaidir l’humanité en la dispensant de cette divine souffrance, le devoir, — de cette souffrance qui fait en quelque mesure coopérer chacun de nous à la rédemption d’autrui.

La France à son tour — vieille France de Jeanne d’Arc ou jeune France de Gambetta — se lasserait bientôt d’elle-même et finirait par lasser l’humanité, si, faisant bon marché de sa « rigidité » nationale, elle s’abandonnait au rêve « fluide » de devenir la patrie de l’humanité au lieu de rester, avant tout, la patrie des Français, si elle aspirait à être une Grèce de décadence, à plagier le cosmopolitisme de l’ancienne Alexandrie, à se transformer en une façon d’Eden, pandémonium de tous les scepticismes et de tous les dilettantismes, où conflueraient, pour se regarder et s’admirer entre elles, les intelligences, petites ou grandes, de toutes les nations. Dans cette France-là, sans doute, le patriotisme cesserait d’être importun, et les « traîneurs de sabre » s’en exileraient ; mais de quelques fulgurations qu’elle s’illumine et quelque messianisme qu’elle affecte, cette France-là serait-elle encore la « douce France ? » Serait-elle encore ce patrium solum, ce sol des pères, que définit quelque part Bossuet, cette terre où les humbles se sentent chez eux tout comme les grands, et les simples tout comme les « intellectuels, » cette « mère et nourrice commune » qui les unit, les uns et les autres, et qui les « lie par quelque chose de fort, » puisque, les ayant « portés et nourris » de leur vivant, elle les « reçoit en son sein, quand ils sont morts ? » Jamais la France ne projeta sur le monde des rayons plus clairs, et surtout plus purs, qu’au temps où l’évêque de Meaux, dans sa Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture sainte, célébrait avec cette émouvante vigueur « la terre où l’on habite ensemble. » L’humanité a besoin, pour garder la France comme lumière, comme verbe et même comme parure, que la France ne cesse point d’être la patrie française.


GEORGES GOYAU.

  1. Voyez la Revue des 15 juillet et 15 octobre 1900, 1er mai et 15 juin 1901.
  2. Nous venons de voir, en 1900, la Ligue de l’Enseignement adresser de nouveaux appels à l’opinion en faveur d’une instruction militaire des adultes : ces appels coïncident avec les projets parlementaires de réduction du temps de service. Le précédent de 1889 fait bien comprendre l’attitude actuelle de la Ligue.
  3. A l’heure présente, le Grand-Orient de France, ayant noué des relations avec la « Fédération maçonnique italienne, » maçonnerie de nuance républicaine dont le siège est à Milan, a perdu l’amitié du Grand-Orient de Rome ; c’est par l’intermédiaire de la Grande Loge, demeurée, elle, amie de ce Grand-Orient, qu’une partie de la maçonnerie française continue de prendre son mot d’ordre à Rome.
  4. Après le procès : réponse à quelques « intellectuels. » Paris, Perrin.