Paul Verlaine, Sa Vie - Son Œuvre/Chapitre 13

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Société du Mercure de France (p. 399-430).
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XIII

PROFESSORAT EN ANGLETERRE ET À RETHEL. —
LUCIEN LÉTINOIS. — VERLAINE CULTIVATEUR
(1875-1881)

Mme Verlaine mère attendit donc son fils à sa sortie de prison. Que d’effusions ! quel bonheur de tenir son cher Paul serré sur sa poitrine ! Enfin ensemble ! Ce cri de joie fut double. Il y avait dix-huit mois qu’elle ne l’avait entrevu qu’à distance, sous l’œil d’un surveillant, entre deux grillages de parloir. Et lui, depuis la triste scène de Bruxelles, n’avait plus approché sa poitrine d’une poitrine amie.

Le libéré fut conduit à la gare et embarqué, administrativement. Il était sous le coup d’un décret d’expulsion, comme étranger.

Sa mère, qui fit le parcours dans le même train, jusqu’à la frontière, en troisième classe, au milieu de gaillards voyageant comme le poète, sous escorte, transférés ou expulsés comme lui, se hâta, le poteau franchi, de l’emmener se reposer, se refaire physiquement et moralement, dans sa famille, à Arras, à Fampoux, puis, de là, dans les Ardennes. Très heureux, il la suivit. Une vie nouvelle commençait. Faisait-il vraiment âme neuve ?

Il m’écrivit dès son arrivée chez ses parents, quelques jours après sa sortie de la prison de Mons. Il avait été libéré le 16 janvier 1875.


Fampoux, 25 janvier 1875, chez M. Julien Dehée,
près d’Arras.

Je réponds un peu tard, mon cher Edmond, à ta bonne lettre du 31 décembre dernier. Mais l’incertitude du jour de mon départ, l’ennui d’écrire per angusta, et aussi le désir de te surprendre par une brusque entrée matinale, — chose toujours plus amusante qu’une lettre, — m’ont retenu jusqu’à présent.

Je suis ici, depuis le 16 courant, en famille, chez d’excellents parents, avec maman. Je ne puis trop préciser le jour, ni même la probabilité d’un prochain retour à Paris. On est si gentil ici pour moi, il est si bon de respirer l’air, même boréal, de la campagne, que la grande ville ne me tente que tout juste. Toutefois je pense que nous ne tarderons plus guère à nous revoir, fin du mois, peut-être avant, peut-être après. De mes projets nous causerons : tu me trouveras probablement changé, bien changé !

Ma santé se remet rapidement. J’espère que la tienne et celle des tiens est satisfaisante.

Tu as raison de penser qu’une de mes premières visites sera pour toi, mon cher ami. Aurons-nous des choses à échanger !

Je te serre bien cordialement la main.

P. V.


Je ne revis Verlaine qu’en passant, pour ainsi dire. Un après-midi rapide de février, où nous égrenâmes le chapelet des souvenirs. Il repartit pour le Nord et les Ardennes. Visite à des parents rustiques. Ses mésaventures étaient ébruitées. Accueil plutôt froid. Encore sous l’impression de la cellule, et dominé par l’influence des conversations moralisantes avec l’aumônier de Mons, Verlaine réfléchit avec gravité et raisonna sa situation.

Il avait hâte de quitter ces demeures, devenues rébarbatives, d’une parenté mise en défiance. Que ferait-il ? Il avait bien un asile toujours ouvert, avec un cœur toujours chaud, aux Batignolles. Sa mère l’attendait. Vivre avec elle serait doux. Oui, mais il y avait danger et indélicatesse aussi à choisir ce refuge. Mme Verlaine avait sa petite fortune bien écornée. Irait-il accélérer sa ruine, en dévorant le capital déjà grignoté, les revenus étant devenus insuffisants ? Non ! il n’entendait pas vivre aux crochets de la maman.

Il fallait donc organiser sa vie à part. Mais où et comment ? Des idées de labeur agricole, des appétences vagues de grande culture, lui vinrent à l’esprit. Il devait les reprendre par la suite. Pour le moment, bien qu’il eût grand goût pour la vie à la campagne, il écarta cette solution : il n’aurait probablement pas les capitaux nécessaires à sa disposition pour acheter ou louer une ferme, et puis il était par trop novice en exploitation rurale. S’il avait eu un de ses cousins, Dehée ou Dujardin, pour associé et pour précepteur rustique, sûrement il se fût improvisé paysan, mais le peu d’empressement qu’on lui avait témoigné, aussi bien dans les Ardennes qu’en Artois, lorsqu’il avait fait entrevoir aux siens ses intentions de se faire cultivateur, lui firent renoncer à ce projet. Ce n’était, comme on le vit plus tard, qu’un ajournement.

Fallait-il se retourner vers la littérature ? Mais d’abord quelle littérature ? Il savait, par moi, par bien d’autres, les difficultés du journalisme, combien les places étaient rares et disputées. Il ne se sentait aucune aptitude pour la politique, pour la polémique, pour les besognes régulières et pour ainsi dire administratives d’un journal, les plus sûrement rétribuées. Il ne pouvait et ne voulait fabriquer de la copie marchande : faits divers, comptes rendus, romans-feuilletons. Il se sentait peu disposé à écrire des œuvres de longue haleine, romans ou études critiques, qu’un éditeur aurait pu accepter. Le théâtre, il le savait inabordable ou à peu près. Quant à la poésie, son art, son métier, en somme, il fallait des rentes pour l’exercer. Les quatre volumes qu’il avait déjà publiés n’avaient-ils pas été édités à ses frais ? Il ne fallait pas compter sur le manuscrit de Sagesse, qu’il rapportait de prison, à peu près complet, comme sur un instrument de fortune, ni même pour une ressource momentanée.

Et puis la littérature, c’était Paris. Il ne tenait guère à habiter la grande ville. Il s’était ouvert très franchement avec moi là-dessus. Il se trouvait dépaysé, devenu comme étranger chez lui. Plusieurs de ses lettres écrites en prison témoignaient de son irritation des calomnies, des médisances, répandues sur son compte ; en même temps, il savait que d’anciens camarades rencontrés feindraient de ne pas l’avoir aperçu. Il ne pouvait tabler sur des appuis, sur des recommandations dans notre ancien milieu parnassien. Il recherchait l’oubli, le silence, l’effacement. Ce n’était pas le moyen de vivre de la vie littéraire.

Et puis, il sentait qu’il lui fallait se refaire une virginité morale, recommencer une existence nouvelle qui ferait oublier l’ancienne. Il devait prouver à tout le monde, et surtout à sa mère, auprès de laquelle il se sentait quelque peu honteux, ce qui activait son désir de gagner sa vie, de subsister par lui-même, qu’il était devenu un autre homme. Le travail, l’existence régulière, ponctuelle, bourgeoise, familiale même un jour, si c’était possible, fourniraient cette preuve indiscutable. Il voulait qu’on ne pût douter de sa ferme résolution. Quitter Paris était le commencement de la démonstration. Paris était séjour périlleux. Il ne fallait pas retomber dans les désordres anciens. Il avait comme fait le serment de ne plus s’enivrer. Donnerait-il un démenti au proverbe sceptique sur la durée de ces promesses-là ? À Paris, où les tentations sont partout, il ne pouvait gaarantir l’affirmative. Il doutait de sa force de résistance dans ce milieu de facile perdition. Il avait le langage et la pensée du frais converti, du néo-chrétien qu’il était devenu. La vie oisive et vagabonde abandonnée pour toujours, les dissipations et le cabaret évités, même par la fuite, et le travail régulier et honorable sans repos et sans plaisir, voilà ce qui attesterait à tous, à sa mère, aux anciens amis, aux indifférents, — qui sait ? peut-être à la Séparée, vers laquelle toujours revolait sa pensée, — la sincérité de sa repentance et la fermeté de sa nouvelle vocation.

Donc existence à part, hors Paris autant que possible, et travail donnant la pitance et le couvert, tel était le problème à résoudre. Il sut parfaitement en poser les termes, et il en trouva la solution, avec une décision dont il ne devait que bien rarement donner l’exemple.

La difficulté se compliquait ainsi : il voulait trouver un emploi et, en même temps, éviter d’être exposé aux sollicitations de l’estaminet et de la rue. Ce fut cette condition même qui l’inspira. Il avait examiné ses moyens de travail. Tout ce qu’il avait à sa disposition comme gagne-pain, outre son diplôme de bachelier, c’était un peu de latinité, repassée en prison, et une connaissance déjà assez étendue de la langue anglaise. Il résolut d’en tirer parti. Le problème était résolu. Il se sentit capable de donner des leçons, mais il entendait que ce fût dans une institution. Il se trouverait retenu. Il ne craignait point le défaut de liberté. Il s’était accoutumé à la claustration, à Mons. Il chercherait donc un établissement où il pût être logé, nourri, gardé, et où il enseignerait ce qu’il savait : langue française, latin, anglais. Il avait connu de ces « boarding-schools » en Angleterre. C’est là qu’il chercherait. De l’autre côté du détroit était l’oubli, la tranquillité, le labeur paisible, l’existence assurée avec l’honorabilité.

Il avait acquis quelques notions pratiques, durant ses essais de vie anglaise, avant l’incident de Bruxelles. Il savait quel rôle important joue l’annonce dans tout ce qui a rapport au « business », chez nos voisins. Il n’hésita pas à adresser à deux ou trois journaux, par l’entremise d’un courtier qu’il avait connu auparavant, M. E. Rolland, office de Publicité, Great Windmill street, un avis suffisamment éloquent, où il s’offrait comme professeur « au pair », c’est-à-dire avec échange de leçons de français et de littérature contre logement et nourriture. Il lui fallait se perfectionner dans la langue anglaise. De là ses prétentions modestes.

La réponse ne se fit pas attendre. La lettre suivante, datée du 10 avril, m’apprit son séjour en Angleterre et son nouvel état :


Stickney, jeudi 10 avril.
Cher Ami,

Me voici professeur, au pair, dans un village anglais. Personne autour de moi qui parle un mot de français, un traître mot. J’enseigne le français, le latin… et le dessin ! Je me tire assez bien de ces trois besognes. Et j’enseigne en anglais, ce qu’il y a de plus fort. Quel anglais ! mais depuis huit jours que je suis ici, j’improve. [je fais des progrès].

Vie en famille. M. Andrews est un jeune homme qui lit le français comme je lis l’anglais, mais qui ne le parle pas… Zuze ! Du reste, charmant, cordial, très instruit. Mes élèves sont des enfants très bien élevés et assidus, qui m’apprennent l’anglais comme je leur apprends le français, et c’est ce que je cherche précisément. Combien de temps resterai-je ici ? trois ou six mois, selon que je saurai parler et entendre. Puis verrai sérieusement à gagner la vie en ce pays-ci, où probablement maman, j’espère, finira par se presque fixer.

Je n’ai aucune distraction, et n’en cherche pas. Lectures immenses, promenades avec élèves (pas en rang, tu sauras, rien du pionisme ici) à travers de magnifiques meadows [prairies] pleins de moutons, etc. Depuis huit jours c’est étonnant comme je me porte bien, moralement et physiquement.

J’ai semé dans mon passage à Londres les germes de relations qui me seront utiles un jour. Rien des réfugiés, of course [naturellement]. Revu quelques vieux débris. Lissagaray, m’a-t-on dit, est assez dans la panne. Vermersch est en Suisse, Andrieu a tout à fait fait son trou. C’est tout.

Tu m’enverras un tas de racontars. Il n’est pas vraisemblable que de nouveaux potins sur mon « mystérieux départ » n’aient pas eu lieu vers Montmartre, ou rue Fontaine [famille de sa femme]. S’ils pouvaient me voir en ma nouvelle incarnation, j’ose dire qu’ils seraient « astonish’d » [ébahis].

Prochainement plus de détails. Dessins, vers, etc… Pour l’instant, une recommandation : ne divulgue pas mon adresse jusqu’à nouvel ordre. Raisons très sérieuses. Tu remercieras bien Dierx de ses volumes. J’attends impatiemment lettre de toi, longue et substantielle.

Ton dévoué.

Mon adresse : M. P. Verlaine, at M. W. Andrews Stickney Grammar school, Boston, Lincolnshire.

Mon hameau se nomme Stickney, à 2 ou trois lieues de Boston, mais l’adresse doit être celle que je t’envoie. Silince !

P. Verlaine.


Il vécut ainsi apaisé, laborieux, régulier, dans cette pension familiale. Il m’écrivit relativement peu, durant cet internat. Il déclara à plusieurs reprises être complètement absorbé par ses occupations. Il laissait sommeiller la Muse. Ce furent des mois de recueillement, d’abstinence matérielle et spirituelle. Il resta une année et demie avec M. Andrews.

L’ennui, le désir de revoir sa mère lui firent quitter l’institution de Stickney. Il écrivit à sa mère, qui vint le trouver à Arras.

Il mena, dans cette froide et morne ville de garnison, une vie calme, et, s’il faut en croire la lettre suivante, très rangée. On verra qu’il s’occupait à revoir son manuscrit de Sagesse, en vue d’une publication qu’il estimait prochaine, et qui n’eut lieu qu’en 1880.


Arras, le 2 août 1876.

Cher Ami,

Je viens te rappeler ta promesse, et vais compter les jours jusqu’à l’arrivée dans ma solitude de cette première partie du Chien du commissaire [un roman de moi].

Tu accompagneras cet envoi d’une bonne lettre bien longue, avec « plenty of détails » sur toutes choses, littérature, etc.

Ici, je vis de plus en plus en ermite. Ai même renoncé au café Sans-Peur, où ne vais plus que les après-midi des samedis pour voir les images dans les journaux illustrés. Le reste de la semaine, le Figaro, acheté au kiosque, — car nous avons un kiosque ici, depuis quelque temps, — suffit à ma consommation d’actualité. Je versifie à mort et m’occupe beaucoup d’anglais.

Je t’envoie deux fragments de mon livre Sagesse, qui sera prêt vienne octobre (époque de mon retour à Paris).

Sois indulgent à ces productions, et toi-même, si tu as quelque chose en portefeuille, n’oublie pas de « fader ».

Ton vieux,
P. Verlaine.

2, impasse d’Elbronne, Arras (Pas-de-Calais)

Maman se joint à moi pour te charger de tous nos compliments chez toi.


Il retourna en Angleterre, et se fixa à Boston, à côté de Stickney, avec le désir de vivre en donnant des leçons particulières. Mais, soit pénurie d’élèves, soit défaut de « présentations », il ne réussit pas, et de nouveau il chercha un établissement où être attaché. Il entra bientôt comme professeur de français dans une institution dirigée par M. Remington, à Bournemouth.

Plusieurs pièces de vers de Sagesse furent écrites à Bournemouth, notamment celles portant, dans l’édition complète, les nos XIII et XV : « l’Éclaboussement des haies », que Verlaine avait intitulée dans son ancien manuscrit « Paysage en Lincolnshire » et « la Mer est plus belle », désignée sous ce titre : « la Mer de Bournemouth ».

Dans une lettre datée de Bournemouth, et contenant ces deux pièces, il parlait de son projet de revenir bientôt en France.


7 septembre 77.
Cher Ami,

Reçu la première partie de ce « Chien » [le Chien du Commissaire, roman]. L’ai lu avec grand plaisir, et n’attends que le reste pour le dévorer à belles dents. Te ferai viva voce observations minimes.

Je compte revenir sous peu à Paris, où c’est l’instant bientôt pour les emplois dans l’instruction. L’une de mes premières visites sera rue Coq-Héron [mon bureau], à l’Imprimerie Dubuisson, puis Bougival.

Je viens te prier, si quelquefois pouvais voir à voir des occases pour « bibi ». Si quelquefois voyais cet Herbault [notre ancien professeur], expose-lui le cas d’un ex-élève. Enfin tout ce que pourras.

Pour mémoire, j’ai en poche deux splendid certificats anglais, avec visa des autorités locales, et légalisation au Consulat général français à Londres. Tu vois que j’ai mis à profit ton excellent avis d’il y a deux mois.

{{t|J’ai des masses de vers. Volume va être achevé. Tâche de me dénicher un éditeur point trop escorchard. Liras ça bientôt.

Amitiés chez toi, et crois-moi toujours

Ton bien dévoué,
P. V.

Ci-joint un petit acompte sur l’énorme tas de vers en question.

Après un certain temps passé à Paris, où il séjourna inaperçu, évitant plutôt que recherchant ses anciens camarades, il trouva, par son ami Ernest Delahaye, professeur dans un collège ecclésiastique à Rethel, un emploi qu’il accepta. Il se décida, assez brusquement, à ce nouveau changement d’existence. Il m’informa en ces termes de son entrée au collège Notre-Dame.


Rethel, mercredi 14 novembre 1878.
Mon cher Edmond,

Tu auras compris que si je n’ai pas pris congé de toi, et ne l’ai pas écrit depuis ces six semaines, c’est qu’il y a eu impossibilité absolue. La veille de mon départ, je comptais encore sur une bonne semaine de loisir à Paris, et me proposais le plaisir de te demander à déjeuner en ton castel de Bougival, lorsqu’une lettre du directeur d’ici m’appela pour le lendemain, par le premier train, au plus tard.

Depuis, il m’a fallu m’organiser, et remettre toute correspondance un peu étendue.

Aujourd’hui que me voici à même de respirer un peu, je viens te dire un cordial bonjour, ainsi qu’à tous chez toi.

Je suis ici professeur de littérature, histoire, géographie et anglais, — toutes choses amusantes et distrayantes. Régime excellent. Chambre à part. Nulle surveillance « pionnesque ». Rien enfin qui rappelle les « boîtes » universitaires, lycées, collèges municipaux ou simples « bahuts ». La plupart des professeurs, latin, grec, mathématiques, sont ecclésiastiques, et je suis naturellement dans les meilleurs termes avec ces Messieurs, gens cordiaux, simples, et d’une bonne gaieté sans fiel et sans blague. En un mot ceci est une sorte de « buen » pour moi, où j’ai la paix, le calme et la liberté de ma façon de voir et d’agir, — bienfait inestimable. — Appointements raisonnables.

La politique expire à mon seuil, et je me livre en toute pondération à la littérature, non payante — hélas ! — (et encore !) sinon en satisfactions intimes, j’ai nommé les vers, dont je t’enverrai de formidables tranches, pour que tu goûtes ce régal « délicat ».

Ville insignifiante ; filatures, campagne (ou plutôt champagne) pouilleuse, pelée, crayeuse, d’assez beaux bords d’Aisne, ou de canal des Ardennes ; une église digne d’être vue, mi-partie gothique, avec une tour du xve siècle ; population ouvrière et buveuse de vins. Reims à proximité, où été l’autre jour. Grande ville, belle cathédrale, splendide église Saint Rémy, vestige du ve siècle, intelligemment restaurée — une statue de Louis XV « beau comme les amours » en bronze, en empereur romain, et ces vers, du temps, sur le piédestal :


De l’amour des Français éternel monument,
            Apprenez à toute la terre
Que Louis en nos murs jura d’être leur père
             Et qu’il a tenu son serment.


Amusant, n’est-ce pas ? et là, au fond, heureux temps, où la politique s’en tenait là !

Tu vas me répondre bien vite, bien long, n’oubliant pas de m’envoyer le Chien, à partir de la 2e partie.

Si quelquefois, en ta qualité de publiciste influent, tu pouvais te procurer à l’œil, la Tentation de Saint Antoine de Flaubert, livre, paraît-il, assez intelligent des matières traitées, envoie, je te prie, dès que possible.

Tu m’écriras au collège Notre-Dame ;

Rethel (Ardennes)


et ne communiqueras mon adresse à personne.

Ma famille, M. Istace et Nouveau sont les seuls à Paris à connaître mon actuelle « Thébaïde ». Donc, motus, même aux anciens camarades, quels qu’ils soient, parnassiens, cabanéristes, ou autres. Je ne veux plus connaître que juste de quoi emplir cette maison de Socrate qui s’appelle l’amitié.

J’espère que tous chez toi vont bien.

Ton vieux et fidèle,
P. V.


Verlaine fut sans doute, dans ces divers établissements un professeur plutôt exceptionnel, mais ces leçons eurent certainement un cachet d’originalité et de profondeur qui ne se trouvait généralement pas dans le bagage pédagogique de ses prédécesseurs, et de ceux qui lui succédèrent. Il serait fort étonnant si quelque chose n’était pas resté de son enseignement à ses divers élèves de Stickney, de Bournemouth, et surtout de Rethel.

Assurément il n’était pas très fort en latinité et en autres matières universitaires, mais il avait un fond solide d’études classiques. Il connaissait bien les auteurs latins, ne manquait pas de notions sur le théâtre grec, et était suffisamment familier avec nos grands écrivains du xviie siècle. Il manquait peut-être d’éducation historique. J’avais une assez complète bibliothèque de livres d’histoire : hormis Agrippa d’Aubigné et quelques autres féroces mémorialistes du temps de la Ligue, qu’il consulta lorsqu’il songeait à écrire un drame dont Marie Touchet, la maîtresse de Charles IX, serait l’héroïne, jamais il ne m’emprunta de ces ouvrages. Il ignorait, je ne l’en blâme pas outre mesure, Mignet, Cantù, Gervinus, Draper, Buckle, Georges Avenel, Thiers, et même Michelet, dont il n’avait lu que la Révolution française et le volume de la Renaissance. Il possédait des aperçus historiques, par raccourcis et par aphorismes souvent paradoxaux. Il citait volontiers cette phrase par à peu près de Michelet : « C’est au café que la Révolution Française s’est faite », allusion aux rencontres des philosophes, des nouvellistes, des grands seigneurs athées et novateurs, au Procope. Je le soupçonne d’avoir surtout puisé ses jugements historiques dans le volume de Barbey d’Aurevilly consacré aux historiens.

Mais, histoire et mathématiques à part, car il n’entendait rien aux chiffres et aux lettres algébriques, Verlaine peut être considéré comme ayant rempli, non seulement avec conscience, mais avec compétence, sa nouvelle fonction professorale.

En Angleterre, à Stickney notamment, il avait un peu joué les Maître-Jacques de l’enseignement. Il donnait jusqu’à des leçons de dessin, lui, caricaturiste amusant, mais au crayon rudimentaire et à la plume enfantine. À Rethel, il eut la double spécialité de la littérature française, où sa compétence était indiscutable, et de la langue anglaise. Il possédait donc assez bien l’anglais, mais sa prononciation était douteuse. Les élèves de Notre-Dame durent s’en contenter. Mallarmé, également professeur d’anglais, mais dans un lycée de Paris, plaisantait volontiers, par la suite, son collègue. Il lui attribuait la méthode, plutôt fantaisiste, de faire prononcer par ses élèves le français courant avec l’intonation des Anglais de café-concert. Ainsi ils devaient dire : « Aoh ! cômente vô nômez cêlla ! » Peut-être Stéphane Mallarmé visait-il surtout le rival supérieur en poésie, en se moquant du collègue en « English teaching ».

S’observant, se guindant, affectant un maintien sévère, sans être cafard, Verlaine s’acquit rapidement l’estime des ecclésiastiques du collège. Le Directeur et son collègue du cours de littérature, nommé Eugène Royer, le trouvaient un peu trop boutonné. Les prêtres entre eux, avec leurs commensaux, se départissent volontiers de la rigidité professionnelle. Le professeur de rhétorique, nommé Dogny, essaya de lier connaissance avec ce peu communicatif collègue. Un point de discussion de linguistique fut l’occasion de ce rapprochement. Verlaine, à qui, au fond, cette morgue voulue pesait, ne demanda pas mieux que d’entrer en communication avec des gens qui paraissaient si désireux d’être aimables. Dès lors, il vécut avec le personnel du collège Notre-Dame sur le pied d’une intimité très agréable. Il a toujours conservé le meilleur souvenir de son séjour dans la pieuse et savante maison.

Le Directeur et les prêtres du Collège de Rethel ne savaient rien du passé de Verlaine. Il avait tu ses antécédents, plutôt inquiétants, de la Commune et de Bruxelles. On supposait, à certaines paroles qu’il avait dites sur ses voyages, sur son séjour dans les départements du Nord, et à sa culture littéraire, dont malgré lui il donnait des preuves sérieuses, qu’il avait occupé une situation meilleure, et que des revers de fortune l’avaient obligé à se mettre dans le professorat. On ne pouvait se douter que ce collège, à allure de couvent, abritait l’un des plus grands poètes de l’époque, en même temps qu’un irrégulier aux extravagances parfois excessives. Sa ponctualité aux classes comme aux offices, la façon grave dont il faisait sa classe, sa tenue édifiante et sa régularité dans les pratiques religieuses, ne permettaient pas d’imaginer le Verlaine procédant de Villon. Malgré les sentiments pieux dont il donnait de quotidiens témoignages, nul parmi ces ecclésiastiques simples ne devait soupçonner en lui l’auteur de magnifiques cantiques laïques, le seul poète religieux moderne.

Dans plusieurs lettres de cette époque, Verlaine me faisait l’éloge de ses collègues et me vantait le charme et la paix de cette retraite, presque conventuelle. Il me certifiait que nul, à Notre-Dame de Rethel, ne pouvait imaginer qu’entre ses classes et les offices il rimât des vers, dont tous n’étaient pas assurément orthodoxes. Il goûtait, en même temps, une neuve et secrète jouissance : celle d’être ignoré. C’est une joie de haut goût. Elle n’est accordée qu’à un petit nombre d’êtres. Le « nesciri » est aussi délicieux, plus intense, et plus âcre peut-être comme saveur à l’esprit, que le « digito monstrari ». Cet incognito, dont les princes n’ont qu’en apparence le privilège, et qui flatte et qui gratte délicieusement, à l’endroit le plus sensible de l’âme, est un plaisir, pour ainsi dire, anormal. Verlaine dut s’y livrer comme à une intime débauche. Il éprouvait, dans sa chambre solitaire aux aspects de cellule, une jouissance intense, quasi-perverse, à corriger, à recopier des vers, tour à tour élégiaques, sentimentaux, passionnés, dévots et amoureux, en se cachant comme pour une mauvaise action. Avec une ironique et orgueilleuse satisfaction, il se disait : « Nul œil ne me voit ouvrir mes poèmes mystérieux, nulle oreille n’entend le chant silencieux de mes rythmes, et personne, parmi les braves gens de ce collège, ne saurait se douter que je suis Verlaine, Paul Verlaine, le poète saturnien, le poète précieux des Fêtes galantes, le poète sensitif, souffrant, fantaisiste et railleur à la fois, des Romances sans paroles, bientôt le grand poète chrétien de Sagesse… »

Plus tard, les bons prêtres apprirent, non sans un naïf émoi, quel hôte extraordinaire ils avaient abrité. Ils ne comprirent pas très bien, malgré l’explication donnée, le personnage qu’ils avaient vu, si modeste, s’asseoir à leur réfectoire, partager leurs simples conversations, s’intéresser à leurs menus propos d’internat, s’agenouiller avec eux à la chapelle, et, comme eux, corriger les devoirs des élèves. Le professeur de rhétorique, l’abbé Dogny, évoqua le souvenir classique d’Apollon chez Admète. Ils ne furent, d’ailleurs, ni scandalisés ni vexés. Habilement on vanta les mérites chrétiens du poète, on cita au supérieur, préoccupé des temps difficiles et des législateurs peu commodes, les iambes vengeurs sur les révérends pères expulsés : « Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons, vous reviendrez, vieillards exquis… » Il fut dit qu’un maître, aussi considéré dans le monde bien pensant, ferait honneur à la maison où il avait enseigné. On fit le silence autour de bruits fâcheux accompagnant le los et renom du poète. Les élèves participèrent à la vaniteuse remembrance des ex-collègues de l’auteur de Sagesse. En 1897, les anciens du collège de Notre-Dame organisèrent à Paris, en l’honneur de leur illustre professeur, un banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la Renommée entourait, avec la ville de Rethel et son Collège se détachant dans un nimbe glorieux. Un éloge de Verlaine fut prononcé, à l’issue du banquet, par l’un des organisateurs, M. Jean Bourguignon, de la Revue d’Ardenne et d’Argonne.

Verlaine, assez brusquement, jeta la redingote de professeur aux buissons d’Ardenne. Il quitta le collège et la chaire pour la ferme et la charrue. Il se fit cultivateur. Cette détermination inattendue, comme toute chose, a pourtant son explication. D’abord l’idée, de plus en plus persistante chez lui, — elle s’est manifestée très vivement, quelques années plus tard, quand il me fit faire des démarches pour obtenir sa réintégration dans les bureaux de la Préfecture de la Seine, — de rentrer dans les rangs réguliers de la société, d’avoir un emploi, un métier, des ressources fixes, et de ne considérer la poésie que comme un délassement, un sport, un agrément de la vie et une consolation dans les tristesses. Ensuite, il avait toujours eu du goût pour le sol, pour les choses de la campagne, pour la vie rustique. J’ai publié ses premières lettres de lycéen, transplanté tout à coup dans les terres fortes, plantureuses et tristes d’Arras, et la volupté qu’il trouvait à cette adaptation champêtre. Il était de familles terriennes. Plusieurs de ses parents menaient la vie paysanne. Chaque fois qu’il en avait goûté, il avait paru ne plus vouloir manger d’autre pain que celui qu’on prépare de ses mains, après avoir semé le grain et récolté l’épi. « C’est la fête du blé, c’est la fête du pain ! » est un de ses cantiques non religieux. Il lui plut de tenter de vivre, à son tour, de l’existence qui avait fort bien réussi à ses aïeux, à ses proches.

Ce qui le décida peut-être fut un de ces élans, étranges, puissants, et souvent mal compris, puis fâcheusement interprétés, qui l’entraînaient vers une amitié. J’ai déjà expliqué les amitiés très vives, presque des passions, mais il faut entendre ce mot sans lui attacher aucun sens charnel, qu’il eut pour différents camarades, comme l’un de ses cousins Dujardin, puis pour Lucien Viotti, engagé volontaire avec moi, disparu dans la guerre de 1870. Inutile d’ajouter l’exemple d’Arthur Rimbaud.

La science et l’histoire ont déterminé le caractère purement cérébral, platonique, pour employer le terme vulgaire, de ces sentiments homo-sexuels. Les plus célèbres philosophes de l’antiquité témoignaient d’une affection, qui semblait dépasser l’ordinaire amitié, pour quelques-uns de leurs disciples. Platon a traité ce sujet d’une façon très explicite. Le Banquet de Phèdre et le Banquet de Xénophon exposent clairement l’origine et l’effet des sentiments que Socrate, dans la liberté du portique, éprouvait pour ses élèves. Il s’agissait, pour lui, surtout de propager son enseignement, de s’attacher des âmes, de dominer des esprits. Une communion psychique s’établissait entre le maître et le disciple. Tous les réformateurs, tous les fondateurs de religion, tous les prophètes, tous ceux qui ont voulu attirer à eux la jeunesse, exciter des vocations et se créer des partisans, des admirateurs, des apôtres, des séides, ont manifesté des sentiments affectueux, que la calomnie travestissait, et dont la légende médisante crédule a vite fait de pervertir le sens. Socrate a été accusé de débaucher les jeunes gens qui se pressaient autour de lui, avides de recueillir ses doctes paroles et de savourer le miel de sa sagesse. Les premiers chrétiens, à commencer par Jésus et ses disciples, les philosophes, à toutes les époques, les réformateurs, et jusqu’aux Saint-Simoniens de 1840, avec le Père Enfantin, dans la thébaïde de Ménilmontant, ne faisaient-ils pas montre d’une amitié bien chaleureuse pour quelques-uns de leurs adeptes ? Verlaine, qui, surtout dans ses dernières années, avait la manie innocente, à de certaines heures d’expansions, d’ailleurs très publiques, nullement derrière des persiennes abri des luxures secrètes, mais sur des banquettes de café, d’invoquer paternellement ses jeunes amis, comme Maurice du Plessys, Anatole Baju, Cazals, ne devait pas échapper aux soupçons de la malignité. Ces accusations, renouvelées de l’antique, n’allèrent pas cependant jusqu’à lui faire boire la ciguë. Il se contenta de hausser les épaules et de vider son verre d’absinthe, en compagnie de ribaudes de son choix, peu favorisées par la beauté, mais complaisantes et joyeuses, les Esther, les Philomène, les Eugénie.

Verlaine se prit donc d’amitié pour un de ses élèves, Lucien Létinois. C’était le fils d’un cultivateur, né à Coulommes, arrondissement de Vouziers, Ardennes, le 27 février 1860. Un grand garçon pâle, mince, maigriot, dégingandé, à l’air sournois et naïf ; un rustre dégrossi, prétentieux légèrement et sentimental assez. Un berger d’opéra-comique. Colas à la ville. Son père. madré paysan, l’avait mis au collège, désireux d’en faire un monsieur, un employé, un fonctionnaire peut-être. Les renseignements précis manquent sur ce paysan-écolier. Verlaine a été sobre de détails à son égard, dans ses autobiographies et confessions en prose ; en revanche, il l’a célébré, poétisé, idéalisé, magnifié, dans ses vers. Ne pouvant, comme l’empereur Hadrien, élever un mausolée de pierre à cet Antinoüs ardennais, il a construit, dans Amour, un monument lyrique qui paraît indestructible. Ce campagnard a conquis la grande illustration, et le voilà compagnon d’immortalité de Bathylle et de Corydon.

Il a tracé de ce jeune homme un portrait, sans doute flatté, mais d’une touche gracieuse. L’écho lointain des odes d’Anacréon et des églogues virgiliennes murmure dans ces vers délicats, où il dépeint son jeune ami, patinant « merveilleusement » sur la glace :


Fin comme une grande jeune fille,
Brillant, vif et fort, telle une aiguille,
La souplesse, l’élan d’une anguille.
Des jeux d’optique prestigieux,
Un tourment délicieux des yeux,
Un éclair qui serait gracieux.
Parfois il restait comme invisible,
Vitesse en route vers une cible
Si lointaine, elle-même invisible…


Après cette description, qui fait hypotypose, et en même temps qui semble noter le bruissement du svelte patineur sur le miroir congelé, il nous montre son camarade dans le majestueux et calme décor des champs, parmi le sain labeur rustique :


… J’y voyais ton profil fluet sur l’horizon
Marcher comme à pas vifs derrière la charrue,


Gourmandant les chevaux ainsi que de raison,
Sans colère, et criant : diah ! et criant : hue !
Je te voyais herser, rouler, faucher parfois,
Consultant les anciens, inquiet d’un nuage,
L’hiver à la batteuse ou liant dans les bois,
Je t’aidais, vite hors d’haleine et tout en nage.
Le dimanche, en l’éveil des cloches, tu suivais
Le chemin de jardins pour aller à la Messe…


Ce jeune homme était pieux. Nouveau motif d’attachement pour Verlaine.

Pauvre gabarre désemparée, son âme espérait sans cesse trouver un port dans la religion. Ce n’était pas la bonne volonté qui lui faisait défaut, c’était la foi vraie, la certitude aussi. Il avait trop lu dans sa jeunesse Louis Büchner, Moleschott, Feuerbach et autres philosophes scientistes et matérialistes. Il espérait que ce jeune et simple croyant, avec lequel il disputait, « notre entretien était souvent métaphysique », et qui opposait à ses doutes « sa foi de charbonnier », le maintiendrait, le ramènerait dans ce sentier de la foi, où il faisait surtout la profession buissonnière.

Il évoque ensuite son ami en militaire, car, dans une partie à lui consacrée d’un de ses recueils [Amour], il l’a dépeint sous vingt traits et dans autant d’attitudes, réelles ou fictives. Lucien Létinois devait faire son service militaire, brutalement abrégé par la mort, dans un régiment d’artillerie, à Paris. Ce souvenir hante son esprit attristé, et le poète, l’âme dépareillée, exhale sa douleur en des vers exquis :


Je te vois encore à cheval.
Tandis que chantaient les trompettes,
Et ton petit air martial
Chantait aussi, quand les trompettes.
Je te vois toujours en treillis,

Comme un long Pierrot de corvée,
Très élégant sous le treillis,
D’une allure toute trouvée.
Je te vois autour des canons,
Frêles doigts dompteurs de colosses,
Grêles voix pleines de crés noms,
Bras chétifs, vainqueurs de colosses.
Et je te rêvais une mort
Militaire, sûre et splendide,
Mais Dieu vint qui te fit la mort
Confuse de la typhoïde…


Verlaine a expliqué en partie l’affection qu’il éprouva pour ce jeune fils des champs. D’abord : « j’ai la fureur d’aimer ! » clame-t-il. Ça, c’est un cri vrai. Plus d’une fois, il s’est laissé entraîner par ce torrent d’amour, qu’il roule en soi : déception, désillusion, découragement, détresse. Embarqué pour l’île des chimères, il n’en rapporte rien que d’affreux désespoirs, puis il rembarque. Et puis la mort intervient.


… Que lui fait la mort, sinon celle d’un autre !
Ah ! ses morts ! Ah ! ses morts! mais il est plus mort qu’eux !
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse, et puise une tristesse douce.
Il les aime, comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort ;
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et s’endort
Plein d’eux…


Ensuite, ce sentiment pour un garçon beaucoup plus jeune que lui, qui n’était ni de son milieu, ni de son éducation artistique, eut pour cause un dérivatif louable de l’amour paternel. Verlaine retrouvait en lui son fils éloigné, comme mort pour lui.

On sait que, lorsque Verlaine quitta la maison des parents de sa femme, devenue le théâtre de querelles quotidiennes, il laissait presque au berceau un jeune garçon. La procédure de séparation de corps, le jugement, et, par la suite, le divorce attribuèrent la garde de l’enfant à la mère. Celle-ci d’ailleurs, de son mieux, et avec ses ressources modiques, pourvut aux besoins et à l’éducation du jeune Georges. Quand celui-ci atteignit l’adolescence, la femme de Verlaine s’était remariée ; elle avait d’autres enfants ; elle voulut donner à son fils un métier manuel, susceptible de le faire vivre. On mit le jeune homme en apprentissage à Orléans, chez un horloger. Verlaine sut l’état auquel on destinait son fils, et approuva. Il eut même des réflexions avantageuses sur la profession d’horloger.

Georges Verlaine ne devait pas exercer ce métier. Il revint en Belgique auprès de sa mère. Il était au service militaire, et, malheureusement, malade à l’hôpital, quand son père mourut. Ni le père ni le fils ne se sont connus.

Le jeune Georges, rétabli et libéré, vint aussitôt me trouver à Paris. Je fus frappé, en apercevant son haut front, en examinant son regard, son allure, de la grande ressemblance, avec plus de régularité dans les traits et de symétrie dans le visage, qu’il avait avec son père à dix-huit ans. Le jeune Verlaine fut quelque temps auprès de moi comme secrétaire ; il fut également utilisé, en cette qualité, par M. Joseph Uzanne, et s’occupa de la confection de l’Album Mariani. Il a été ensuite commis dans une librairie. En dernier lieu, j’ai pu le faire entrer dans les services du Métropolitain, où il est encore. Il s’est marié, et j’ai été son témoin.

Très respectueux envers la mémoire paternelle, n’ayant pas voulu s’immiscer dans les récriminations conjugales, aimant sa mère, reconnaissant de ses soins, de ses sacrifices pour lui, il a conçu une admiration profonde pour le génie de son père, en même temps qu’il s’est institué, avec une louable fierté, le gardien de sa gloire et de ses œuvres. Il a veillé à la publication de l’édition dernière des Œuvres complètes.

Bien que n’ayant pas eu la joie d’embrasser son fils, et la possibilité de s’occuper de lui, Verlaine songeait souvent à ce petit être issu de lui, né d’un unique et grand amour, qui grandissait loin de lui, qui peut-être ne le connaîtrait jamais ou le méconnaîtrait. Il se préoccupait de sa destinée. Quelle page intéressante que celle où, supposant son fils en âge d’être soldat, il imagine de lui donner des conseils, l’exhortant à servir la Patrie, où il s’efforce d’en faire un bon soldat, un honnête homme et aussi un bon chrétien. Verlaine écrivit ce sermon laïque, en 1874, à Mons, en cellule. J’ai déjà insisté, dût cette constatation déplaire à quelques-uns des récents admirateurs de Verlaine, sur le sentiment patriotique très vif chez l’auteur de l’Ode à Metz. Il détestait et flagellait « l’artisterie anti-patriote ».

Il demande donc à son fils, sous les drapeaux, de se montrer fort contre le respect humain et de faire son devoir de chrétien tout entier, sans s’inquiéter des sots ou des méchants, sans propagande non plus. Il lui donne des préceptes de conduite parfaits. Il était, hélas ! compétent en plus d’une de ces matières, et il avait connu, en y succombant, les tentations contre lesquelles il s’efforçait de mettre en garde le jeune conscrit de 1880 : les femmes et la boisson. « Un petit verre d’eau de vie, plate mais inoffensive récréation, invite au deuxième qui vous échauffe, et au troisième qui vous excite ; le quatrième vous habitue, et dès lors, c’est la fin de l’homme, dans quelles catastrophes ! »

Verlaine allait un peu loin dans sa prédiction vertueuse. Il devenait semblable aux prédicants anglicans, les « teatotalers ». De même il exagérait quand, comme s’il eût pressenti les conflits de ces derniers temps, il conseillait à son fils soldat de ne pas servir contre « Dieu et ses ministres ». Il parlait alors en catéchumène des prisons belges, et non en fils d’officier qui doit se soumettre à l’ordre d’où qu’il vienne, à la consigne quelle qu’elle puisse être. Il est vrai qu’il terminait son exhortation en disant : « Sois français, quand même ! »

À plusieurs reprises, il a évoqué l’image de son fils dans ses poésies, dans ses écrits en prose. Le volume Amour se termine par cette noble apostrophe à George Verlaine :


                 Voici mon testament :
Crains Dieu, ne hais personne, et porte bien ton nom,
                  Qui fut porté dûment.


Le besoin, la fureur d’affection, comme il a défini lui-même ce besoin d’attachement, poussèrent Verlaine, lorsque Lucien Létinois quitta le collège, à le suivre. Il renonça au calme de la vie collégiale. Il abandonna cette vie studieuse, paisible, et semblable à celle des pieux savants claustrés du moyen-âge, pour la vie rurale. Il donna donc sa démission de professeur, partit de Rethel, et vint s’installer à Coulommes, chez Lucien Létinois. Les parents du jeune homme ne virent pas avec déplaisir l’arrivée de ce pensionnaire. Ils étaient pourvus de l’avidité rurale, et comptèrent bien s’arrondir aux dépens de ce monsieur de la ville qui voulait se faire paysan.

Voilà donc Verlaine campagnard, et bientôt cultivateur. Il y a deux périodes dans l’existence rustique du poète. La première part de 1878 à 1881. Elle fut relativement paisible. Verlaine, après quelque temps passé chez les parents de son ami, lisant, fumant, rêvant, écrivant peu, ruminant son existence, résolut de devenir, de paysan amateur, véritable agriculteur. Les parents de Létinois l’encouragèrent, le stimulèrent. Peut-être firent-ils agir leur fils, et usèrent-ils de son influence pour décider le pensionnaire à se mettre dans ses meubles, c’est-à-dire dans ses terres.

Verlaine fit venir sa mère auprès de lui, qui, toujours désireuse de complaire à son fils, redoutant pour lui les tentations de la ville, ne goûtant que médiocrement la profession de poète lyrique, approuva fort son projet de s’installer, de devenir fermier. Une ferme fut donc achetée à Juniville. C’est un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Rethel ; la Retourne divise ce bourg, où il y a, comme industrie, des filatures de laine peignée, et où le commerce des bestiaux a une certaine importance. Ancienne ville fortifiée, c’est auprès de Juniville que Turenne a campé avant la bataille de Rethel.

L’acquisition fut faite au nom de Létinois père. Verlaine prétexta le danger qu’il y aurait à mettre sous son nom une propriété qui pourrait être visée par sa femme, poursuivant ses reprises, et devant réclamer provision et dépens, à la suite de l’instance en séparation de corps. En réalité, il n’avait aucune crainte de ce genre à avoir ; les frais de l’instance avaient été liquidés et payés. La séparation de biens était issue de la séparation de corps, bientôt transformée en divorce ; il n’y avait pas à redouter de poursuites de ce côté. D’ailleurs, Verlaine aurait pu mettre la propriété au nom de sa mère. Celle-ci fut, d’ailleurs, peu satisfaite de cet arrangement, et elle laissa son fils en proie aux Létinois.

Le fermier avait paru surtout s’intéresser aux jeux de lumière parmi les arbres, au matin clair et au couchant mordoré. Il a décrit, en de très beaux vers géorgiques, ses travaux et ses plaisirs champêtres, dans cette campagne ardennaise. Il voulait bien se mettre à la besogne, mais ses mains, qui tenaient la lyre, étaient inhabiles à manier la bêche. Il manquait d’expérience pour la direction des travaux, et le jeune Létinois, malgré une plus grande aptitude, était souvent retenu, détourné par lui de la besogne. On bavardait, on flânait. « Notre essai de culture eut une triste fin », a confessé le poète. Il mangeait de l’argent, comme on dit vulgairement, et la terre, rebelle à ceux qu’elle considère comme des intrus, ne rendait pas à ce citadin l’équivalent même de l’engrais et de l’or qu’il lui prodiguait. Le père Létinois laissait faire, approuvant, hochant la tête, ne disant ni oui ni non. Il guettait la déconfiture.

Verlaine dégoûté, perdant la tête devant certaines menaces, et intimidé par la réception de quelques papiers timbrés, peut-être au fond las de la culture, et désireux de recommencer, avec Lucien Létinois, les vagabondages d’antan en compagnie de Rimbaud, se résolut à déguerpir. Il décida Lucien à le suivre. Un beau matin, la ferme se trouva vide de ses habitants. Le père Létinois, pour garder la propriété, qui, légalement d’après les actes notariés, était la sienne, bien qu’il n’eût pas déboursé un sou de ce chef, vint s’installer à Juniville. Plus tard, il vendit la ferme, à son profit naturellement.

En quittant Juniville, Verlaine s’en fut, avec son jeune compagnon, vers le but comme traditionnel de ses déplacements à la suite d’incidents, de ruptures ou de mésaventures. C’est à Londres que les deux amis allèrent oublier les mécomptes de la culture et les médisances du village, car l’intimité, nullement cachée d’ailleurs, du maître et de son élève n’avait pas manqué de susciter de méchants propos.

Ce séjour à Londres, tranquille, où l’on vivait ignoré, abrité, ne pouvait se prolonger, l’argent faisant défaut. Il fallut songer à regagner Paris. La maman Verlaine était là. Auprès d’elle, on trouverait l’affection si douce et la pitance si nécessaire. Et puis, le père Létinois, ayant bazardé la ferme de Verlaine, était venu s’établir dans la banlieue de Paris, à Ivry (Seine), rue de Paris, no 14. Verlaine et sa mère logèrent alors à Boulogne-sur-Seine, rue des Parchamps.

Durant cette période, séjour à Paris, entre deux essais de vie rustique (1881-1883), Verlaine fit les démarches, dont on a vu plus haut le résultat négatif, pour obtenir sa réintégration d’emplové dans les bureaux de la Préfecture. En même temps, il s’efforça de reprendre pied dans la vie de Paris, dans le monde littéraire. Ce fut le temps où je le présentai au Réveil, en même temps qu’il publiait, sans aucun succès, sans le moindre retentissement, Sagesse chez l’éditeur Palmé. Nous reviendrons, dans le chapitre suivant, sur cette seconde incarnation de Verlaine poète, sur cette résurrection littéraire pour ainsi dire, mais nous devons terminer l’exposé de sa carrière de cultivateur.

Une catastrophe s’abattit sur lui, brusquement. Lucien Létinois tomba malade. La fièvre typhoïde bientôt l’emporta. C’est à l’Hôpital de la Pitié qu’il succomba. Verlaine éprouva un violent chagrin. Dans son livre Amour, il a exhalé sa douleur, en vers admirables, égaux, sinon supérieurs à ceux des Contemplations, où Victor Hugo a pleuré la mort tragique de sa fille Léopoldine.

Il a trouvé, pour noter ce requiem, d’un lyrisme et d’une simplicité incomparables, des accents funèbres et familiers, qui vous font vibrer l’être, tout comme au son mélancolique et grave du violoncelle. Peu de poèmes sont d’une intensité aussi profonde que cette pièce courte, où il évoque les rencontres d’autrefois avec le cher disparu. Il parle de la gare d’Auteuil comme d’un paradis, puisqu’il devait l’y rencontrer, et il se rappelle avec une joie douloureuse ses stations :


… Au bas du rapide escalier,
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce, en descendant les marches, mince et leste,
Comme un ange, le long de l’échelle céleste.


Les deux amis s’en vont sous les arbres, devisant, abordant même des points de théologie, de métaphysique, le doute opposé à la foi.


Ô tes forts arguments, ta foi de charbonnier !…
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.


Et puis ce cri éloquent, synthèse du désespoir, accentuation du fatidique « Nevermore » d’Edgard Poe :


Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !


Verlaine assista à son agonie, à l’hôpital de la Pitié. Il le conduisit au cimetière populaire d’Ivry, où du moins les tombes sont à l’abri « des multitudes bêtes des dimanches ». Ivry n’est pas, comme le Père-Lachaise, un « but de promenade », un musée macabre, un numéro traditionnel dans la représentation urbaine que l’Agence Cook donne à ses clients.

Dans une majestueuse lamentation, Verlaine, se souvenant de Job, gémit, et n’ose accuser la divinité qui l’a cruellement frappé dans son affection :


Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi…
Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !
Vous me l’aviez donné, voici que votre droite
Me le reprend, à l’heure où mes pauvres pieds las
Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.
Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :
Gloire à vous !…


Dans tous ces poèmes attristés, Verlaine fait montre de la résignation la plus chrétienne. Il s’écrie avec l’évidence du fatalisme croyant :


Seigneur, j’adore vos desseins,
Mais comme ils sont impénétrables !


Et puis, il se considère comme puni. La mort de cet enfant adoptif était une expiation. Il n’aurait pas dû substituer ce fils d’élection à l’enfant légitime, qui plus tard lui reviendrait, comprenant combien son père avait « enduré de sottises féroces ». Il fallait laisser ce jeune homme, pauvre et gai, dans son nid, sans le mêler à son exil, à ses jeux orageux. Cette adoption fut le fruit défendu, et le ciel l’a puni.

À cette exaltation mystique, qui conduit le poète converti à se donner comme la discipline morale, Verlaine ajouta un témoignage, certainement sincère, de la pureté absolue de cette amitié, que n’épargna point la calomnie, quand elle fut connue. Il dépeint toujours Lucien Létinois comme un être pur, dont la vue et la présence le purifiaient :


De lui, simple et blanc comme un lys calme, aux couleurs
D’innocence candide et d’espérance verte,
L’Exemple descendait sur mon âme entr’ouverte,


Et sur mon cœur qu’il pénétrait, plein de pitié,
Par un chemin semé des fleurs de l’amitié !…


Quand il le désigne, le jeune ami ravi si brutalement à son affection, c’est toujours à l’aide de périphrases séraphiques : « l’ange ignorant de nos routes », puis c’est « le pur esprit vêtu d’une innocente chair ». Il le dénomme à plusieurs reprises « son bon ange ».

Comme il le voyait en imagination, militaire, mourant même de la mort brillante et tapageuse du soldat, et non, dans une salle d’hôpital, la typhoïde « confuse » l’abattant, il lui arrivait de rêver pour lui mariage dans l’avenir, et de lui découvrir idéalement une fiancée. Ce sont, disait-il, des rêves que, pour le fils de son nom, fait un père de chair. Sa paternité « spirituelle » reproduisait ces songes du futur et ces projets d’établissement. Il évoquait « la parfaite, la belle et sage fiancée » :


Je cherchais, je trouvais, jamais content assez.
Amoureux tout d’un coup et prompt à me reprendre,
Tour à tour confiant et jaloux, froid et tendre,
Me crispant en soupçon, plein de soins empressés ;

Prenant ta cause enfin, jusqu’à tenir ta place,
Tant j’étais tien, que dis-je là ? tant j’étais toi,
Un toi qui t’aimait mieux, savait mieux qui et quoi.
Discernait ton bonheur de quel cœur perspicace !

Puis, comme ta petite femme s’incarnait,
Toute prête, vertu, bon nom, grâce et le reste.
Ô nos projets ! Voici que le Père Céleste,
Mieux informé, rompit le mariage net…


Ces vers d’Amour et d’autres de Bonheur, donnent à cette affection de Verlaine pour Lucien Létinois, jeune homme lilial, un caractère évident de pureté et de vertu, que ne prirent pas toujours, par la suite, les camaraderies tapageuses et débraillées du poète. Il a ainsi défini son sentiment pour Lucien, ange gardien, bon conseil, planche de salut dans le naufrage des passions :


Tu vins au temps marqué, tu parus à ton heure.
Tu parus sur ma vie et tu vins dans mon cœur,
Au jour climatérique où, noir vaisseau qui sombre,
J’allais noyer ma chair sous la débauche sombre,
Ma chair dolente, et mon esprit jadis vainqueur,

Et mon âme naguère et jadis toute blanche !…
… Je t’estime et je t’aime, ô si fidèlement
Trouvant dans ces devoirs mes plus chères délices.
Déployant tout le peu que j’ai de paternel,

Plus encor que de fraternel, malgré l’extrême
Fraternité, tu sais, qu’eut notre amitié même,
Exultant sur ce presque amour presque charnel.

Presque charnel à force de sollicitude
Paternelle vraiment et maternelle aussi…

(Bonheur, XV.)


Et il ajoute cette déclaration d’amitié, qu’il convient de retenir, et qui doit servir de bouclier contre les traits de la calomnie et de la légendaire imputation dont la mémoire de Verlaine est encore criblée :


… Soyons tout l’un pour l’autre, en dépit de l’envie,
Soyons tout l’un à l’autre en toute bonne foi.

Allons, d’un bel élan qui demeure exemplaire,
Et fasse autour le monde étonné chastement,
Réjouissons les cieux d’un spectacle charmant,
Et du siècle et du sort défions la colère.
Nous avons le bonheur ainsi qu’il est permis.
Toi, de qui la pensée est toute dans la mienne,

Il n’est dans la légende actuelle et l’ancienne
Rien de plus noble et de plus beau que deux amis.

(Bonheur, XV.)


Ces invocations à l’amitié sont touchantes et formulées en vers délicieux. La mort stupide brisa ce doux lien fraternel. Le coup fut rude pour le poète, funeste aussi. Égoïste, la postérité peut estimer que la disparition de ce jeune homme lui vaut les parfaites élégies d’Amour, mais cet égoïsme doit faire supputer aussi la perte en belles œuvres que la mort du « bon ange » entraîna. Le frein moral était rompu, et Verlaine allait dévaler bien rapidement sur une pente mauvaise, au bord de laquelle était un trou, où s’abîmèrent, avec la santé, le calme, le bien-être, et la dignité, une part du beau talent du poète.