Paul et Virginie/Texte entier

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P. Didot l’aîné (p. --199).

PAUL
ET
VIRGINIE

Paul virginie 1806 1 portrait lafitte
Bernardin de Saint-Pierre-Etinne Frédéric Lignon mg 8550.jpg

PAUL
ET
VIRGINIE

PAR JACQUES-HENRI
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

MISERIS SUCCURERE DISCO.
AENEID., LIB. I.

À PARIS
DE L’IMPRIMERIE DE P. DIDOT L’AÎNÉ,
CI-DEVANT AU LOUVRE, PRÉSENTEMENT RUE DU PONT DE LODI.

MDCCCVI.

PRÉAMBULE

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandoient depuis long-temps.

Il y a au moins deux ans que j’ai annoncé cette souscription. Si plusieurs raisons m’avoient décidé à l’entreprendre, un plus grand nombre m’auroit obligé à y renoncer. Mais j’ai regardé comme le premier de mes devoirs de remplir mes engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon édition ne pourroit intéresser qu’un petit nombre de personnes : cependant, comme elle me donnera lieu de faire quelques réflexions utiles aux gens de lettres sans expérience, en les éclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefaçons, les souscriptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d’un buisson d’épines.

Le premier motif qui m’engagea à faire une édition recherchée de Paul et Virginie, fut le grand succès de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un délassement de mes études de la nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premieres, c’est-à-dire en 1786 : mais l’accueil qu’il reçut à sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romans, des idylles, et plusieurs pieces de théâtre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des brasselets, et d’autres ajustements de femme. Un grand nombre de peres et surtout de meres firent porter à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La réputation de cette pastorale s’étendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise ; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue classique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succès, unanime chez des nations d’opinions si différentes, aux femmes, qui par tout pays ramenent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m’en ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J’ai été enchanté, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers, par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avoit si bien accueillis.

Sans doute ils lui sont redevables d’une réputation qui s’étend, dès à présent, vers la postérité. Déja les Muses décorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’étoient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles considérables se font honneur d’être leurs alliées ; mais un bon créole de l’isle de Bourbon m’a assuré qu’il étoit parent du S. Géran. Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage. Il y raconte qu’il s’est reposé sur la vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu’il s’est promené dans l’Embrasure où l’ami de Virginie aimoit tant à grimper, et qu’enfin il a vu le noir Domingue âgé de plus de cent vingt ans[1], et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que, quoiqu’il eût vérifié les principaux évènements de leur histoire, il avoit pris la liberté de s’écarter de mes récits dans quelques circonstances légères, persuadé que je voudrois bien lui permettre de les publier avec leurs variantes. J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avoit paru à plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste je lui recommandai fort d’être toujours exact à dire la vérité, et d’imiter dans ses récits ce héros protégé de Minerve, qui avoit beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avoit vu des choses bien plus extraordinaires.

En vérité, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourroit fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poëmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homere. L’éloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect. J’ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent à naître ; il est possible qu’à la faveur de mes amis, et sur-tout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibilité à mon égard, elle me prépare autant d’éloges après ma mort que mes autres écrits, où je n’ai cherché que la vérité, m’ont attiré de persécutions pendant ma vie.

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m’a engagé à faire une belle édition de Paul et Virginie : c’est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms, une édition exécutée par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu’elle ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui étoit en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent pas que ceux qui se présentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits encore tout récents à ma mémoire.

Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitié libraire, moitié homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il alloit, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la capitale. Il étoit revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s’étoit obligé de faire tous les frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes intérêts aux mêmes conditions. Nous en signâmes l’acte mutuellement. Il partit. À peine étoit-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des libraires qui se plaignoient de ses procédures, attestoient leur innocence, leur qualité de pere de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandoit qu’il faisoit de fort bonnes affaires ; qu’il me supplioit de ne m’en point mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arrêter dans sa marche, et je me félicitai de recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devois verser dans l’édition que je me proposois de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites.

Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire de Paris me fit la même proposition pour Bruxelles : j’y consentis. Il traita de frippon et de vagabond celui que j’avois chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda qu’il avoit saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m’avoir engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

J’avois sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une édition de Paul et Virginie. Engagé depuis huit ans dans des procès à l’occasion de la succession du pere de ma premiere femme ; et voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les dettes, avoient jeté leurs hypotheques sur mes biens propres, quelque peu considérables qu’ils fussent, j’avois craint que l’incendie ne se portât vers l’avenir, et ne consumât jusqu’aux espérances patrimoniales de mes enfants. J’avois donc rassemblé tout ce que j’avois d’argent comptant, et je l’avois placé dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir après moi de derniere ressource, ainsi qu’à ma seconde femme, qui leur tenoit lieu de mere. C’étoit là que je portois toutes mes économies ; c’étoit sur ce capital que je fondois l’espoir de mon édition. La somme étoit déja si considérable que je l’aurois employée à acheter une bonne métairie, si je n’avois craint de livrer à des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m’attendois pas, renversa à la fois mes projets de fortune passés, présents, et futurs. La caisse d’escompte fut supprimée. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne réputation, que ses commettants venoient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le priai, sous le secret, d’en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et demi après il me fit banqueroute.

J’avois éprouvé de grandes pertes dans la révolution pour un homme né avec bien peu de fortune. On m’avoit ôté la place d’intendant du jardin des plantes : mais je ne l’avois pas demandée. Louis XVI m’y avoit nommé de son propre mouvement. J’avois perdu deux pensions, mais je ne les avois pas sollicitées. Les contrefaçons m’avoient fait un tort considérable ; mais c’étoit plutôt un manque de bénéfice qu’une perte réelle. Ici c’étoit les fruits de mes longs travaux qui s’évanouissoient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne l’avois espéré. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer à ma femme. Je ne pouvois cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid, « Nous nous sommes bien passés de cet argent jusqu’à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas. »

Je rendis graces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que j’avois, je découvrois un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un pere de famille les vertus d’une épouse !

Environ dans le même temps, on diminua d’un cinquieme un bienfait annuel que je recevois du gouvernement. J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause à une dispute dans laquelle je m’étois engagé au sujet de ma nouvelle théorie des courants et des marées de l’océan.

Cependant, malgré ces contre-temps réunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis : « Puisque je suis né dans un monde où on repousse la vérité et où on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon édition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis long-temps. »

Je m’arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’intérêt en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’étois si persuadé qu’elles produiroient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m’étoient nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des souscriptions, pour n’en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avois mises à un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage, et je n’en demandois d’avance que la moitié. Une foule de gens officieux se chargea de répandre ces prospectus dans la capitale, les départements, et même dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apporterent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs des arts, et sur-tout fort sensibles, qui me prioient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyoient point d’argent.

Je leur fis dire que je regardois une souscription comme un traité de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandoit des avances pour l’exécution d’un ouvrage qu’il s’engageoit à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente ; que ces avances m’étoient nécessaires pour en faire moi-même à des artistes ; ce qui m’étoit impossible si je n’en recevois de mes souscripteurs ; et qu’enfin je ne pouvois regarder comme tels que ceux qui concouroient aux frais de mon édition.

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne pus même les faire goûter à un ministre d’une cour étrangere, chargé spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignoit le plus grand désir d’être sur la liste de mes souscripteurs. Il avoit accompagné cette lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révérences, qu’il se faisoit un véritable reproche d’avoir différé si long-temps de remplir les désirs de sa souveraine ; qu’il se feroit honneur de m’apporter lui-même l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scenes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m’y prêter. Je ne connois point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma premiere parole est aussi ma derniere. La liste de mes souscripteurs n’a donc point été honorée du nom de cette souveraine, parceque son ministre n’a pas jugé à propos de remplir ses intentions. Mais si jamais j’en trouve une occasion sûre, je prendrai la liberté de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime à rendre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus.

Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livré à la politique fît peu de cas de la souscription d’une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais été dans cette isle, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des familles des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célebres y ont traduit mes Études de la nature ; mais on y a fait sur-tout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original français y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il s’étoit réfugié à Londres, où il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire. À son retour en France, il vint me remercier d’avoir vécu fort à son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touché du bonheur que j’avois eu de lui être utile par mon ouvrage, et sur-tout du témoignage de sa reconnoissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Athéniens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsisterent qu’en récitant des vers des tragédies d’Euripide, et qu’à leur retour à Athenes ils vinrent en foule remercier ce grand poëte d’avoir été si bien accueillis à la faveur de ses ouvrages.

Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de comparaison entre Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l’honneur immortel des muses françaises, qui, comme celles d’Athenes, peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisoit-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifférence le prospectus de la magnifique édition d’une pastorale si fort de leur goût, et dans des circonstances semblables à celles où se trouvoit le pere de famille qui en étoit l’auteur ? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre ? préferent-ils l’intérêt de leur commerce à celui de l’humanité ? Mais je leur offrois un monument des arts commerçable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendois. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, où se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et où tant d’offres généreuses m’avoient été faites ; encore m’a-t-elle été envoyée par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliée depuis long-temps en France. Quelle est donc la cause de cette indifférence ? Je l’ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de l’Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j’y ai répandus.

À la vérité je m’étois fait une loi, sur-tout dans ma patrie, de ne faire aucune démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce pût être. C’étoit, comme je l’ai dit, un monument de littérature, illustré par le concours de nos plus célebres artistes, dont je proposois l’exécution aux riches amateurs. À la vérité j’y avois parlé de l’intérêt de mes enfants ruinés. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit échappé quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goûtées par les gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par eux dans l’usage ordinaire de la vie, à cause de leur sensibilité extrême. Ils voient avec intérêt un infortuné sur la scene, mais ils en détournent la vue dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m’en douter, la vérité de cet adage confirmé par les imprudents qui s’adressent confidentiellement à eux dans leurs peines : « Plus on se découvre, plus on a froid. »

Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n’avoient pas encore sonné ; mon prospectus n’avoit point encore été annoncé par les journalistes : ils attendoient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porteroit pour y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avoit aucune, ils se déciderent à lui en donner.

Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le journal de Paris. Son rédacteur me trouva d’abord fort à plaindre d’en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulieres. Il remarqua qu’il étoit fort au-dessous de ma grande réputation d’écrivain d’être obligé de recourir aux souscriptions. Je crois même qu’il me renouvela à ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avoit plusieurs fois donné dans son journal, de ne me plus mêler d’écrire sur les marées, où je n’entendois rien, et d’en laisser le soin à nos astronomes. Je crus d’abord que c’étoit une pierre qui me tomboit de la lune ; mais ce n’étoit pas lui qui me la jettoit : au contraire il se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautés de mon édition future. Qui n’auroit pas connu sa franchise auroit cru entendre le maître d’école qui tance l’enfant tombé dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardoit sans doute comme tombé dans la mer en me jouant avec mon système des marées.

Si, en effet, je ne m’étois pas senti couler à fond, j’aurois pu lui dire que, m’étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j’avois cru qu’il m’étoit permis de l’intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de parti ; qu’il ne dédaignoit pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui annonçant chaque jour les évènements heureux et malheureux, et jusqu’à la vente des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute presque totale que j’avois éprouvée étoit un évènement public, et que j’étois aussi fondé à m’en plaindre que lui des différents cabinets de l’Europe, dont il révéloit avec tant de sagacité les projets de malveillance. J’aurois pu lui rappeler que le revenu de son journal n’étoit fondé que sur des souscriptions ; que Voltaire s’étoit honoré d’une semblable ressource en faisant imprimer les œuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-niece de ce grand poëte ; qu’en ma qualité de pere de famille, j’avois pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruinés, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui étoient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres, mes enfants devoient être privés des miennes dix ans après ma mort.

J’aurois pu lui alléguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut plus parler. Je me noyois en effet ; les souscriptions me venoient de loin à loin et en très petit nombre. Des artistes, qu’il falloit payer comptant, travailloient avec activité : j’allois manquer de fonds et engager mes dernières ressources, lorsqu’après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d’imprimer une édition in-8° de mes Études de la nature, sous mon nom, et semblable à mon édition originale in-12, à quelques transpositions près, avec le privilege de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paieroit le tiers d’avance, et les deux autres tiers dans le cours de l’année. Je remerciai la Providence, qui m’envoyoit à point nommé une partie des fonds qui m’étoient nécessaires. Nous signâmes mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont été remplies jusqu’à présent. Cette édition a paru en l’an XII (1804). Il y avoit environ trois mois qu’elle étoit en vente, quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avoit l’air sombre.

Que m’apportez-vous là, lui dis-je ?

Mon ami. Une nouvelle méchanceté du journal des Débats : vous en êtes l’objet.

Moi. Vous me surprenez. J’ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

Mon ami. Avez-vous été le voir à l’occasion de votre nouvelle édition ?

Moi. Non, je ne l’ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j’ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

Mon ami. Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’êtes propre qu’à faire des romans ; que votre Théorie des marées n’est qu’un roman ; que vous avez la manie d’en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n’avez aucune connoissance en politique. Pardonnez-moi si je répete ses injures, mais j’en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez vous faire justice.

Moi. Je lis rarement ce journal, parceque je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d’ailleurs un homme d’esprit ; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n’est guere question de cette science moderne dans mes Études de la nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé ?

Mon ami. C’est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.

Moi. Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l’avoir lu tout entier :

Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant à m’en plaindre. D’abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire : il loue au commencement, et blâme à la fin. Le premier paroît un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnoître vos bonnes qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu’à vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos défauts, par le sentiment de la justice. L’un et l’autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

Mon ami. Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou même qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai modele. Lorsqu’il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l’un et l’autre.

Moi. Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-être qu’on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siecle.

Mon ami. Voilà un bel éloge.

Moi. Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne seroit plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m’a donné la plus grande des louanges, et qu’il la préféreroit pour lui-même à toutes celles dont on voudroit l’honorer, comme d’être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensoient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisoient le principal mérite de Cicéron. J’ai ouï dire que ce pere de l’éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenoient l’entourerent et le prierent de monter à la tribune. « Que voulez-vous que j’y fasse, leur dit-il, je n’ai rien à vous dire. » ? « N’importe, s’écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d’entendre vos périodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles ». Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvoit admirable, et le citoit comme une preuve du grand goût que les Romains avoient pour l’éloquence.

Mon ami. C’est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvoient-ils trouver à entendre parler à vide ? Je sais qu’il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbécilles.

Moi. Ne comptez-vous pour rien l’éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie ?

Mon ami. Quoi ! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes. Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’à l’argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses seules études s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

Moi. Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vuide seroit capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singuliere. Un d’entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeoit, s’avisa d’attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n’entendoit pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal, et j’insérai dans ma réponse quelques légeres épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en seroit piqué. Point du tout. Il m’écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n’avois pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m’assurant que quoiqu’il y fût maltraité, il l’auroit imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu’elle auroit fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu’il n’avoit eu, en me provoquant, d’autre but que l’innocent desir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps après il fut obligé d’y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l’avoient armé d’arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s’il eût imprimé ma réponse, il seroit resté journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avoit faites paraissoient toutes seules sur son champ de bataille, elles avoient un certain air victorieux dont son parti pouvoit fort bien se féliciter comme d’un triomphe.

Mon ami. Celui dont vous vous moquez étoit un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s’acharner aux réputations d’écrivains célèbres, sur-tout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques ! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorité en morale ? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s’ennuyer de ses éloges ? c’est Jean-Jacques qu’il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.

Moi. Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec S. Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils l’invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d’une corde, jusqu’à ce que le bon vent revienne.

Mon ami. Vous en riez ; mais cela n’est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un frippon qui vendoit ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrete et intime pendant trente ans a été publiée ; elle a prouvé qu’il étoit l’homme de lettres le plus généreux ; qu’il donnoit le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s’étoit si bien familiarisé avec l’idée de la mort, qu’il se jouoit perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les ames faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l’absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l’écrivain de son siecle qui avoit le plus d’esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pieces par des gens de lettres éclairés de ses lumieres, qui n’ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite à la fin de ce même feuilleton l’éloge d’un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arêne par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d’un âne, terminent cette scene féroce par une course ridicule.

Moi. Le calomniateur est un serpent qui se cache à l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homere a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Mœvius ; Corneille, un abbé d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

Mon ami. J’en conviens ; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’établissements littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse. Il y a déja plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d’autrui.

Moi. Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les journaux des connoissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune réflexion. L’ame a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

Mon ami. Et c’est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner et celle d’être juste, par des jugements dictés souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument à les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu’en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

Moi. Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n’ai point trop à m’en plaindre.

Mon ami. Comment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d’observations ?

Moi. Plût à Dieu qu’ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie ! Les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssée, dont les héros, les dieux, et les évènements sont presque tous de l’invention d’Homere ; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëte exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres. C’est le dieu de la littérature de l’Europe.

Mon ami. je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l’entrée, l’envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l’infortune à la fin.

Moi. Quoi ! n’auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d’être honoré des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homere.

Mon ami. Qui voudroit cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre horizon ? Elle consola sans doute Homere pendant sa vie. Voyez comme elle s’est étendue après sa mort.

Moi. Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est même qu’à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, après tout ? il est pour l’ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramassé au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l’homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l’immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu’il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il ? À peine l’ouvrage paroît au jour que des journalistes se hâtent d’en rendre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule ; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste bientôt à l’auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d’années après sa mort. Que se proposoit-il donc dans sa pénible carrière ? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurele, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l’ame, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de préjugés que la terre n’est couverte au nord de sombres forêts ?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu : ses nerfs en acquierent de nouvelles forces.

Mon ami. Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’asseoirai au rang de mes juges.

Moi. Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d’autrui ? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S’ils le pouvoient, ils creveroient les yeux au genre humain : ils le priveroient de la lumiere comme de la vérité, pour le mieux asservir.

Mon ami. Dieu me préserve d’être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres fleches, et je m’attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

Moi. Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d’une ame généreuse et des hautes destinées où s’éleve la France. Encouragez, à leur naissance, les talents timides, en vous rappelant les foibles débuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siecle nouveau des artistes, des poëtes, des historiens. Ce n’est point de héros dont il manque, c’est d’écrivains capables de les célébrer. N’insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent sous de si nobles fardeaux ; ils n’en prendront qu’un vol plus assuré ; et la reconnoissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siecles pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant cette carriere, que vous indique l’amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde, votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’émotion.

Pour moi je redoublai de zele pour mon édition de Paul et Virginie. Les plus célebres artistes s’en occupoient. J’éprouvai d’abord plusieurs mois de retard à l’occasion de quelques uns d’entre eux appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m’en devoient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engagements. Ils m’ont donné pour excuse que la beauté des dessins les avoient menés bien plus loin qu’ils ne croyoient ; qu’ils étoient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devoient considérer, avant tout, qu’ils étoient artistes, c’est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi que les gens de lettres, de transmettre à la postérité des traits de vertu, et par conséquent d’en donner eux-mêmes l’exemple ; que la premiere base de la vertu est la probité, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses engagements ; qu’enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils les obligent à leur tour d’en manquer à d’autres, et les exposent de plus à des pertes considérables.

D’un autre côté, comme ces longs retardements ont contribué en effet à la perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d’en témoigner ma reconnoissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zele qu’ils y ont mis dans l’espece de concours où ils ont employé à l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs même de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour-à-tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connoître, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du public.

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La premiere, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri-Bernardin DE SAINT-PIERRE. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin étoit le second, et Henri le troisieme. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la premiere édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisieme. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paroître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parcequ’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses poles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémispheres, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires ». Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, éleve de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déja leurs meres parloient de leur mariage sur leurs berceaux.

Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidele, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scene, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barriere. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie, sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’isle de France, des Palmiers, et la mer.

Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardiere, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premieres études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appeloit aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public. J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avoient concouru à exécuter le sujet de cette premiere planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connoisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenoient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préferent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des évènements différents.

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’isle de France où les rivieres qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond, âpre, rude, et rocailleux, releve l’élégance, la grace, et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la premiere fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’œil du spectateur. Qui ne voudroit voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourroit-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison.

Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il seroit seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’étoit déja florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les graces naïves de la nature à l’étude sévere de l’antique. On reconnoît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumiere amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui vouloit l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athenes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisieme eût été peint sur la voûte du Panthéon : mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros.

Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

La troisieme planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’isle de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeûner. Il fait poser sur la table, par un de ses noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se levent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidele a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme. J’en suis redevable à sa propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres, où elle se félicite de concourir à un monument qui intéresse la gloire de son pere, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne.

« Mon pere avoit de beaux yeux noirs, ainsi que les sourcils ; son nez étoit long et sa bouche un peu grande… Il avoit peu d’embonpoint. Il étoit de taille médiocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant très bien. Il portoit une perruque à la cavaliere qui imitoit les cheveux… Son air étoit vif, spirituel, et très gai…

« Sa principale vertu étoit l’humanité. Les monuments qu’il a établis à l’isle de France sont garants de cette vérité… »

En effet, j’ai vu dans cette isle, où j’ai servi comme ingénieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avoit placées aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois-quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite riviere jusqu’au Port-Louis, où avant lui il n’y en avoit pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette isle de plus utile et de mieux exécuté étoit son ouvrage.

Ses talents militaires n’étoient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur. Nommé gouverneur des isles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton, qui croisoit sur la côte de Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut assiéger aussitôt Madras, n’ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’étoient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie, il fut accusé d’avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposoit, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme assuroit, sur la foi du serment, qu’après la prise de Madras, étant en faction sur un des bastions de cette place, il avoit vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie étoit appuyée à Paris du crédit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avoient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assuroit qu’il étoit impossible qu’on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette embarcation, quand même elle auroit eu lieu. Mais il falloit le prouver ; et suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d’état, on lui avoit ôté tous moyens de défense. Il s’en procura de toute espece par des procédés fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tailla des rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Paques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brûlée. Il lui falloit sur-tout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café, et du verd avec des liards chargés de verd-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté à son pere. Ainsi, muni de canif, de compas, de regle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traça, de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l’accusateur qu’on lui opposoit étoit un faux témoin, qui n’avoit pu voir du bastion où il avoit été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l’escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l’homme de loi qui lui servoit de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumiere pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un directeur de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en lui demandant comment il avoit si bien fait ses affaires, et si mal celles de la compagnie. « C’est, lui répondit la Bourdonnais, que j’ai toujours fait mes affaires d’après mes lumieres, et celles de la compagnie d’après ses instructions. »

Bernard-Français Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, âgé d’environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en attendez point de récompense pendant votre vie. La postérité seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’isle de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs, mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les dernieres années de sa vie, par une juste réaction de la providence. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2400 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’isle de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension, en mémoire des services qu’ils ont reçus de son pere.

Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d’une colonie reconnoissante. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnoît dans cette composition la touche et le caractere de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime, à la beauté de mon édition.

Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, éleve et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravoit pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déja célebres par plusieurs charmants sujets du musée impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.

La quatrieme planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scene se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumieres et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle apperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite mere de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné.

Cette scene déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis long-temps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la cœpia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la cœpia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom, à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparoître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelqu’autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avoit de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affoiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébene dure des siecles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légeres observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particuliere de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avoit entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi : il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers : j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu le continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zele et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.

La cinquieme planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la pouppe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bas-bord, couvre tout son pont, et s’élevant par dessus le couronnement de sa pouppe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son cœur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa derniere espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’œuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modeles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une ame angélique dans une scene de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’ame sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déja très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur, et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grace. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guere mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle étoit toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portoit le nom de la Vérité, peu de gens s’en occuperent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laissé aller, un abandon, des graces, un caractere de sexe inimitables ; ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs meres. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poëtes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son éleve et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avoit si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avoit reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir, à la célébrité de mon édition, deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parceque je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.

La sixieme et derniere planche a pour titre, Les Tombeaux ; et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres meres et leurs fideles serviteurs. Elle représente une allée de bamboux qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on apperçoit, entre quatre gerbes de ces bamboux, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidele, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’apperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels, les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les foibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étois adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devoit y avoir aucun personnage vivant ; et j’étois sûr d’avance qu’il réussiroit par l’art particulier que je lui connois d’harmonier la lumiere et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bamboux avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffiroit pour rendre mon édition célebre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune, qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celles des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frere, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en étoit résultée pour servir de modele. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célebre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.

Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avois pas promis à mes souscripteurs : j’espere les avoir dédommagés, autant qu’il étoit en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montoient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devois payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi-bien au milieu du désordre de nos sociétés, que dans l’ordre de la nature.

Je venois de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.


regemque dedit qui fœdere certo
Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.


« Il leur donna un roi qui, d’après des ordres supérieurs
et des moyens infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir
les rênes. »

Le Journal de Paris est rentré dans sa sphere, celui des débats est devenu journal impérial, et sans doute se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés, et j’ai fait voile enfin vers le port.

Les fonds de mon édition tiroient à leur fin, et j’avois besoin encore d’environ 9 000 livres pour en solder tous les comptes. Le banquier dont j’avois éprouvé la faillite, voyant que je ne voulois pas accepter les vingt-cinq pour cent qu’il m’avoit offerts, et que j’étois décidé à réclamer le bien de mes enfants devant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour 9 000 francs de billets sur une maison solvable, payables d’années en années. Enfin, sa vertueuse sœur venant à son secours me pria d’accepter pour les 12 000 livres restants de ma créance sur son frere, une maison de campagne qui avoit coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s’en seroient pas souciés, sur-tout à cause de son éloignement ; c’étoit un bien national à sept lieues et demie de Paris. Cependant, le desir de voir cette affaire terminée, et l’exemple de la sœur me rendirent facile envers le frere. Je terminai avec lui, et je recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j’eus examiné à loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu’elle avoit avec mon bonheur plus de convenance que je ne l’avois d’abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air ; la vue, quoiqu’un peu sauvage, en est riante : ce sont des coteaux nus et escarpés, mais bordés à leur base d’une belle lisière de prairies qu’arrose l’Oise, et qui en se perdant en portions de cercle à l’horizon, forment au loin, avec d’autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l’autre côté de l’Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin qui n’est que de cinq quarts d’arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des quarrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quelques arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de fraisiers, qui circulent et aboutissent par-tout à de nouveaux points de vue. Enfin, il y a un peu de tout ce qui peut servir aux besoins et aux plaisirs d’une famille ; la mienne en fut enchantée : il sembloit que la maison eût été distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d’écuries, de remises, et ombragées de beaux noyers ; c’étoit un asile tout-à-fait convenable à un pere de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirois depuis long-temps. C’est, comme je l’ai dit, un bien national ; c’étoit un presbytere dont le curé a péri sur l’échafaud dans la révolution : mais c’étoit pour moi deux nouveaux motifs d’intérêt. Tant de particuliers m’avoient enlevé mon bien que je ne m’y fiois plus. Je pensois au contraire que si la nation me reprenoit jamais celui-ci, elle auroit honte d’achever de dépouiller mes enfants, et qu’elle les dédommageroit d’une maniere ou d’une autre. Quant à ce que cette maison avoit été l’habitation d’un malheureux pasteur, elle ne faisoit qu’accroître l’intérêt que je prenois pour elle. Les lieux les plus intéressants pour moi sont ceux qui ont été habités par des infortunés qu’on peut supposer avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur ombre me protege. Comme je n’ai jamais connu mon devancier, cette supposition m’est aussi aisée à faire en sa faveur qu’en celle des anciens habitants de la Grece et de Rome, dont les ruines ne m’inspirent aujourd’hui de l’intérêt que par l’idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C’est toujours à un sentiment moral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j’étends le mien jusqu’au nom de ce village qui s’appelle Æragni : j’imagine qu’il vient d’Ara-ignis, autel de feu. Je me fonde sur ce qu’il y en a, aux environs, un du même nom ; et d’autres qui s’appellent Mont-igni, mont de feu.

Tant de convenances physiques et morales me plaisoient beaucoup ; mais il se rencontroit un grand obstacle à leur jouissance, je n’avois pas les moyens d’occuper cette agréable solitude. Sa distance de Paris, qui étoit pour moi un mérite de plus, me devenoit très coûteuse, par les frais d’allées et de venues, seul ou en famille, à Paris, où j’avois des devoirs à remplir toutes les semaines. Il falloit de plus fournir aux frais d’un nouvel ameublement, et terminer ceux de mon édition. Toutes ces dépenses ne pouvoient s’accorder avec mon revenu. Je me résolus donc de la louer si j’en trouvois l’occasion[2]. Homere dit que Jupiter a deux tonneaux au pied de son trône, l’un plein de biens, l’autre de maux, dont il nous envoie alternativement une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guere seul.

Je me trouvai bientôt en état d’arranger et d’occuper ma maison des champs, au moment où je m’y attendois le moins.

Un de mes souscripteurs m’invita, il y a environ un an et demi à le venir voir à sa campagne. C’est un jeune pere de famille dont la physionomie annonce les qualités de l’ame. Il réunit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le frere, l’époux, le pere, et l’ami de l’humanité. Il me prit en particulier, et me dit, « Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n’en ai pas moins conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m’en donne aujourd’hui les moyens. Je n’en peux faire un meilleur usage qu’en vous en offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de contribuer au vôtre : Je vous prie d’accepter deux mille écus de pension, avec un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je ne veux pas gêner votre liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver ». « Et moi, lui répondis-je, permettez que je ne vous sois attaché que par les liens de la reconnoissance. » Ce philosophe, si digne d’un trône, si quelque trône étoit digne de lui, est le prince Joseph Bonaparte.

Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des lettres, puisse cette édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la reconnoissance de leur pere envers toi ! puissé-je moi-même la reproduire par de nouveaux sujets plus dignes de ton ame philanthrope ! Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée. Mais si la providence, qui a dirigé ma foible nacelle au milieu de tant d’orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d’autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d’une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d’un paisible couchant mûriront les derniers. J’ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature, par des meres infortunées ; j’essaierai de peindre le bonheur durable d’un peuple ramené à ses lois éternelles, par des révolutions.

Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n’est que par des révolutions que l’intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les conduit de perfections en perfections.

Elle n’a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son vaste feuillage. Elle n’y a déposé que le germe fragile de ses premiers éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les raffermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir tour-à-tour ses bras noueux de verdure, de fleurs, et de fruits, aux années de corroborer son tronc par de nouveaux cylindres, de l’élever au-dessus des forêts, et d’en faire un monument durable pour les animaux et pour les hommes.

Il en est de même de notre globe ; il n’est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd’hui. Elle a chargé les siecles de le rouler dans les cieux, et de le développer dans des périodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d’abord dans la région des ténebres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de glaces, comme un enfant dans l’amnios au sein maternel. Bientôt son centre et ses poles furent aimantés de diverses attractions par le soleil qui parut à son orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se leverent en brumes épaisses dans l’atmosphere, dilatées par la chaleur ; les vents les voiturerent dans les airs, les pôles encore gelés les attirerent, et les fixerent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu’ils tinrent en équilibres par leurs mobiles contrepoids. Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid et plus pesant, vers le soleil qui l’attiroit. Alors il circula sur lui-même, en balançant ses poles dans le cercle de l’année, autour de l’astre qui lui donnoit le mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par les mers aëriennes et glaciales, qui en étoient sorties, apparurent les sommets graniteux de ses continents et de ses isles, comme les premiers ossements de son squelette.

Peu à peu ses eaux marines saturées de lumiere et de sels, étendirent autour d’eux leurs alluvions, et les transformerent en vastes couches de roches calcaires, comme les eaux aëriennes se changent en bois dans les végétaux, et la seve des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formerent dans la région des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces ossements et ces nerfs de la terre, où devoient s’attacher comme des muscles les vastes croupes des montagnes, et qui devoient supporter le poids des continents. Leurs fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumiere, se raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des tourbillons de fumée s’éleverent à la surface des mers, qui annoncerent les premiers volcans dont les feux devoient les épurer.

D’autres bouleversements préparerent d’autres organisations ; le globe surchargé sur ses poles de deux océans de glace de poids inégaux et versatile, les présenta tour-à-tour au soleil ; et tour-à-tour de vastes courants en sortirent qui labourerent, chacun pendant six mois, ses deux hémispheres. Celui du nord creusa d’abord les contours de cet immense canal où l’Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd’hui ses eaux et les verse deux fois par jour entre l’ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d’un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphere, et faisant équilibre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du même côté que le soleil en embrasoit le pole de ses rayons. Les torrents demi-glacés qui s’en précipiterent découperent alors les côtes de l’ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies, et en longs promontoires.

Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans pouppe, propre à voguer, dans tous les sens, dans toute l’étendue des cieux. Le soleil en est l’aimant et le cœur ; l’océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L’astre du jour en opere le sistole et le diastole, le flux et le reflux, par sa présence et son absence, par le jour et la nuit, par l’été et l’hiver, par les mers fluides et glaciales. Les poles du globe changent avec les siecles par les diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu’il a aujourd’hui dans notre méridien étoient dans notre équateur ; où nos zônes torrides étoient projettées dans nos zônes tempérées et glaciales, et celles-ci dans nos torrides ; où les hivers régnoient sur d’autres contrées, et où les mers glacées s’échappoient de leur empire par d’autres canaux. Il en est de même des autres planetes. Leurs spheres, diversement inclinées vers le soleil, sont dans les mains de la providence comme ces cylindres de musique dont il suffit de relever ou d’abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les concerts.

Ce ne fut sans doute que quand elle l’eut fait passer, si j’ose dire, par les périodes successifs de l’enfance, de l’adolescence, de la puberté, qu’elle créa tour-à-tour les végétaux, les animaux, et les hommes[3], comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période d’années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevoit à peine quelques portions de ses continents à la surface des mers, que les torrents de ses poles couverts de glace, et ceux de ces montagnes les plus élevées, creuserent, en se précipitant, les nombreux amphithéâtres que le soleil devoit éclairer de divers aspects, sous les mêmes latitudes. Ils excaverent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd’hui d’innombrables troupeaux. Ils escarperent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme de nos perspectives. Les tempêtes de l’atmosphere ajouterent à leur beauté. Elles transporterent dans les airs les premieres semences des forêts qui croissent sur leurs inaccessibles plateaux.

Ce fut l’Océan qui, de siecles en siecles, épuisant ses eaux par d’innombrables productions, éleva en s’abaissant les sommets de ses isles primitives ; et en reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure, d’autres sont toutes nues comme aux jours de leur naissance ; d’autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au niveau des poles ; d’autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses, et paroissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l’Etna réunissent ce double empire ; et du sein des glaces et des feux versent au loin l’abondance et la fécondité : toutes ces pyramides aëriennes, dont la plupart s’élevent au-dessus de la moyenne région de l’air, ont pour bases les corps marins qui entourerent leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd’hui, autour d’elles les vapeurs et les orages de l’atmosphere. Tantôt elles s’en couvrent comme d’un voile, et disparoissent à la vue ; tantôt elles découvrent la tête, ou les flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il les colore d’or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles apparoissent, au sein des tonnerres, comme des divinités bienfaisantes ; les croupes qui les supportent deviennent autant de mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d’où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu’aux bords de l’Océan leur pere, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étoient l’épouvante dans les temps de leur origine.

Chaque siecle diminue l’empire de l’Océan tempétueux, et accroît celui de la terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d’autre nos vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des dégradations des fleuves qui remplissoient jadis de leurs eaux tout l’intervalle qui les sépare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa largeur attestent qu’il a été formé sous les eaux. Mais jettez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphere ; l’antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norwege et du continent par de bruyants détroits qui communiquoient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d’être une isle. J’ai marché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit ; la mer Baltique, où j’ai navigué, baisse d’un pouce tous les quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l’hémisphere austral. La nouvelle Hollande dont les montagnes escarpées s’élevent au-dessus des nuages, étend aujourd’hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes d’Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules d’isles naissantes et de rochers à demi submergés soulevent, à travers les vagues irritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glayeuls, et de varechs. À leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d’écume qui bouillonnent autour d’eux, on diroit de vieux tritons qui se disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils, si redoutables aux marins, offriront des asiles aux bergeres ; après de nombreuses tempêtes, le détroit qui sépare l’Angleterre de la France se changera en guérets. Après d’interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.

Il en sera de même du genre humain. Dieu l’a destiné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il l’a formé comme un seul homme qu’il fait d’abord passer par l’enfance, entouré d’une nuit d’ignorance et de préjugés, mais dont il aimante la tête de la lumiere de la raison, et le cœur de l’instinct de la vertu, afin qu’il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ces facultés divines, comme le globe qu’il habite autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécille, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe, vous la voyez tour-à-tour couverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d’Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s’exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d’une mer débordée. L’histoire de chacun de ces peuples ne présente qu’une suite non interrompue de guerres, comme si l’homme ne venoit au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d’erreurs, dont la plupart, pour notre bonheur, n’existent plus. L’absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices humains, l’anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines, l’esclavage, la polygamie, l’inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage, les droits d’aubaine, etc., désoloient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués aujourd’hui sur les côtes de l’Afrique inhospitaliere, ou dans les sombres forêts de l’Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l’ame, telles que les pestes innombrables, les lepres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustroient des forfaits et consacroient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n’étoient au fond que des scélérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la famille entiere d’Atrée, et tant d’autres aussi criminels qui se prétendoient descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d’autres poles. Cependant des bienfaiteurs du genre humain s’éleverent de siecles en siecles au-dessus de ces brigandages. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Confucius, Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu-à-peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l’industrie, de religions plus humaines. Ils apparoissent dans les siecles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse, de lumieres, et de vertus, qui ont circulé jusqu’à nous de générations en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines, qui traversent, depuis des siecles, des rochers, des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.

Déja sur ces mêmes terres où les druides brûloient des hommes, les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les muses du nord, de l’occident, et surtout les françaises, planent sur l’Europe, unissent leurs lyres ; et y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l’Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances, et elles y ont transporté, de l’Europe et de l’Asie, des cultures et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin Fénélon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n’éleve plus chez nous, comme autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés à la lumiere de l’astre du jour. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles ! que d’inventions hardies ! que d’établissements humains inconnus à l’antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas ! souvent, persécutées et fugitives, elles n’en éclairent le monde ténébreux qu’après de longues secousses et de nombreuses révolutions.

Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne monterent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu’elles firent goûter aux hommes le bonheur d’être tour-à-tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fideles, époux constants, peres vertueux. Elles poserent les premieres bases des lois naturelles. La premiere fondatrice d’une société humaine fut une mere de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara de la part du ciel que la nature étoit dénaturée, qu’elle étoit odieuse même à son auteur : elles se montrerent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds.

Ce fut autour d’elles que, dans l’origine, les hommes errants se rassemblerent et se fixerent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n’en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent, vivent, et meurent femmes. Elles ont d’autres devoirs, d’autres occupations, d’autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler sur-tout qu’ils sont hommes ; et maintenir, malgré les lois politiques, les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu’ils fécondent en les réchauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ils n’appartiennent qu’à l’atmosphere. Ainsi les femmes n’appartiennent qu’au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l’humanité par leurs sentiments naturels et même par leurs passions.

C’est par cette influence qu’elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu’à ses derniers débris. Voyez ceux qui n’ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guebres, les Arméniens, les Juifs, les Maures d’Afrique ; ils sont roulés par les siecles et les évènements, de contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d’épouses, de meres. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés, malgré les ancres de fer qui en lioient les assises. En vain l’Océan en roule les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carriere.

Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres, elles les unissent à celles de la divinité, qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu’elles leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l’invention des arts de premiere nécessité, et de tous ceux d’agrément. Elles inventerent le pain, les boissons agréables, les tissus des vêtements, les filatures, les toiles, etc. Elles amenerent les premieres à leurs pieds les animaux utiles et timides qu’ils effrayoient par leurs armes, et qu’elles subjuguerent par des bienfaits. Elles imaginerent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et inspirerent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l’architecture, à ceux d’entre eux qui désirerent conserver d’elles de précieux ressouvenirs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l’héroïsme et la pitié. Ils n’avoient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes que des dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnoissance pour les compagnes de leur vie, ils leur éleverent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils donnerent d’abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu’ils trouverent de plus aimàble et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivieres qui les arrosoient, aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui avoient le plus de mélodie.

Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure reçut d’eux des noms de déesses, c’est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et leurs départements sur la terre. Ainsi ils féminiserent et déifierent la lumiere, les étoiles, la nuit, l’aurore. Ils attribuerent les fontaines aux naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les forêts aux dryades. Ils distribuerent de plus grands départements à des déesses d’un plus haut rang, l’air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à Thétis, la terre et ses riches minéraux à Cybele, les bêtes fauves à Diane, et les moissons à Cérès. Ils caractériserent les puissances de l’ame, source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifioient, des graces qui les rendoient sensibles, des muses qui les inspiroient, de Minerve, mere de toute industrie. Enfin ils donnerent à la déesse qui réunissoit tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celui d’aucune divinité. Ils lui attribuerent pour pere Saturne ou le Temps, pour berceau l’Océan, pour compagnons de sa naissance les jeux, les ris, les graces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l’amour, et pour domaine toute la nature.

En effet, tout objet aimable a sa vénusté, c’est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette ame de l’ame qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.

Ce n’est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de perfections que les hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse des graces, dont l’astre des nuits étoit autrefois le symbole, et en porte encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles brillent dans le cours des mois d’une lumiere douce et paisible, mais inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissipent les feux qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui embrasent l’horizon pendant le jour et ne s’éteignent que dans le sein des nuits. Ainsi les défauts d’un sexe et les excès de l’autre se compensent mutuellement ; et ces deux moitiés humaines en contraste, composent sur la terre une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumiere, conjugués dans les cieux.

Ô femmes, c’est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Par-tout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares, l’esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l’antiquité, qui étoient bien moins des punitions d’une justice équitable que des vengeances d’une politique féroce. Partout vous avez été les premieres à honorer de vos larmes les victimes innocentes de la tyrannie, et à faire connoître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l’instinct de l’innocence et celui de la véritable grandeur. C’est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégerent les foibles, et sur-tout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ; sans vous ils ne nous seroient pas plus recommandables que les Tamerlan, les Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées éleve en vain de sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits vous étendez sur eux des rayons de reconnoissance qui les font briller sur notre horizon de tout l’éclat de la vertu.

Vous êtes les fleurs de la vie. C’est dans votre sein que la nature verse les générations et les premieres affections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages que la diplomatie par des traités. Vous êtes les ames de leur industrie et de leur navigation. C’est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déja de son temps ce commerce se faisoit principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le présent, et l’avenir ; se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe, dont les passions cruelles des hommes se disputent l’empire.

Ô Françaises, c’est pour vous que l’Indienne donne aujourd’hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie ! Ce fut pour vous que les filles d’Athenes imaginerent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la pudeur et à la beauté, que le sage Fénélon lui-même les trouvoit bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos graces naturelles. Meres et nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n’ajoutent-ils pas à vos vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroïque. Vous répandez l’influence de vos jugements dans toute l’Europe, et vous en avez rendu Paris le foyer. C’est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s’animent à la défense de la patrie : c’est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.

Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu’elle a d’aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poëtes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l’écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d’irriter des factions jalouses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu’il est homme, et l’athée qu’il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.

Ainsi sur les rivages de l’Islande, après de longs hivers, la reine des mers boréales, la montagne de l’Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux, acheve d’incliner le pôle nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l’empire de l’astre du jour joignent leurs tiedes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent ; une chaleur souterraine s’étend sous la coupole de glace qui la surmonte, et lui refuse bientôt tout appui. D’abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses crateres brûlants, en éteignent les feux, pénetrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d’eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s’affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s’écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu’ils menaçoient d’envahir. Les bruits affreux de leurs chûtes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitoient, sont répétés au loin par les échos d’Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l’Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l’hiver suivant ne reverra plus.

Cependant la montagne dessolée apparoît, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernieres fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines dégradées et montrant à découvert ses antiques ossements. C’est alors que les zéphirs, qui l’ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent de la robe du printemps. Ils accourent en foule des zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d’années, de vastes bosquets de cedres et de bouleaux sortent de ses crateres éteints. Une nouvelle adolescence la pénetre de toutes les influences du soleil, pendant un jour de plusieurs mois.

Sa beauté même s’accroît de celle des longues nuits du pole. Quand l’hiver, à la faveur de leurs ténebres, releve son trône, étend sur lui son manteau d’hermine, et prépare à l’océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l’abandonne. L’aurore boréale le couronne de ses feux mobiles, et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce signal céleste, les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l’Hécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitaliere, font entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles d’Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.

Il en sera de même de notre derniere révolution. Déjà la France apparoît au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Castor et de Pollux étincellent sur sa tête, dans un ciel d’azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui rugissent encore autour de nos frontieres ! Et toi, Joseph, seconde, de ta bienfaisante philanthropie, ton frere toujours victorieux ! Convertis les ambitions du dedans, taciturnes et sombres, en amour de la concorde et de la paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus, devenir pour la postérité l’époque d’un nouveau période de gloire et de bonheur ! puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs, et être un jour en doute qui de vous deux a le mieux mérité de sa reconnoissance !



note a, indiquée page lxij du préambule.

Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du globe s’accorde avec toutes les traditions orientales. Les unes divisent les temps de sa création en six jours, d’autres en plusieurs âges, d’autres, comme celles des Indiens, en périodes de siecles. On peut fournir d’ailleurs des preuves évidentes de ces révolutions des poles, par les productions des zones torrides que nous retrouvons dans notre zône tempérée et dans notre zône glaciale ; par les corps marins de l’hémisphere austral qui sont fossiles dans notre hémisphere boréal ; par divers déluges occasionnés par la fonte des glaces lorsque les anciens poles parcoururent l’équateur ; par les zônes sablonneuses, les découpures des isles, les golfes profonds, dont un grand nombre ont aujourd’hui des directions différentes de celles dont les poles étoient alors les foyers, comme on le peut voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les annales attestent que le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans une seule constellation ; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on l’avoit craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les traditions des prêtres de l’Égypte, qui assurerent à Hérodote que le soleil s’étoit levé deux fois à l’occident et deux fois à l’orient ; ce que l’on ne peut attribuer qu’aux diverses inclinaisons des poles de la terre, et à ses mers, qui en varient, dans le cours des siecles, les pondérations et les mouvements.

Les planetes, qui tournent autour du soleil, paroissent soumises à des harmonies semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés ; leurs moteurs sont les mêmes, mais ils ont d’autres directions ; chacune à un ou plusieurs océans, non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d’orient en occident, à proportion qu’elles s’enfoncent dans les zônes célestes glaciales. Mais avant d’aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelques erreurs de physique accréditées, depuis long-temps, parmi les astronomes. Ils prétendent que les parties resplendissantes des planetes en sont les montagnes et les rochers, et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je pense que c’est le contraire. Si on découvre une isle, en pleine mer, elle apparoît comme un nuage obscur, et la mer qui l’environne comme un lac argenté. Il en est de même d’un fleuve ; on l’aperçoit au milieu des campagnes comme un long serpent d’argent et d’azur, tandis que les collines de l’horizon sont d’un bleu noirâtre. Enfin si on met, dans une chambre au soleil, de l’eau, dans un vase non vernissé, elle renverra au plancher ses mobiles reflets. L’eau, et non le vase, réfléchit la lumiere. J’excepte cependant les montagnes à glace des continents, qui réfléchissent encore plus dans l’état de congellation que dans celui de fluidité. Ce n’est pas comme corps opaques, mais comme corps polis et demi-transparents qu’ils affluent et refluent la lumiere.

Ceci posé, je prends pour exemple dans les planetes les cinq bandes paralleles blanches et noires de Jupiter qui changent d’éclat tous les six ans, c’est-à-dire dans le cours alternatif de son été et de son hiver. Cette variation périodique prouve que chacune d’elles est composée alternativement d’une zône de terre et d’une zône de mers. Quand un de ces deux hémispheres est lumineux, c’est qu’il est dans son hiver ; alors les vapeurs de la zône maritime couvrent de neige les deux zônes terrestres latérales, et l’hémisphere paroît tout blanc. Quand ce même hémisphere est barré d’une zône blanche entre deux obscures, il est dans son été, car les neiges des deux zônes terrestres sont fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Pour ses poles, qu’on croit applatis, n’est-ce point par une erreur d’optique ? est-il vraisemblable d’ailleurs que la force centrifuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planetes, et quelle soit restée sans action sur les poles même du soleil, ce corps si sphérique, quoique demi-liquéfié, source de cette même force expansive et de la matiere molle qui produisit, dans l’origine, toutes les planetes, suivant nos astronomes ? Pour moi, si j’ose le dire, je crois que les poles de Jupiter, n’ayant point de zônes maritimes dans leur voisinage, n’en reçoivent ni exhalaisons, ni neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à notre vue. Au reste, il est possible que les trois méditerranées, disposées en anneaux autour de Jupiter, soient cause de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui est de 9 heures 36 minutes, quoiqu’il soit la plus grosse de nos planetes. Si notre terre, beaucoup plus petite et plus voisine du soleil, ne tourne sur elle-même qu’une fois en vingt-quatre heures, ne serait-ce pas parceque ses deux océans n’ont que des cours obliques qui se croisent en partie ? Je ne m’engagerai pas plus avant dans cette question, quoique le célebre Mairan ait été plus loin. Il a calculé que « la différence qui est entre le poids de la la partie inférieure d’une planete tournée vers le soleil, et celui de la supérieure qui ne l’est pas, est capable de produire sa rotation d’occident en orient. »

On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de Jupiter, aux échancrures périodiques de Mars, aux bandes de Saturne, etc. Je ne parlerai point des satellites ni des anneaux qui réchauffent les planetes de leurs reflets. Il paroît que dans tous ces astres il y a des océans ou fluides, ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvements et de leur fécondité. Le soleil en est le premier agent ; c’est l’Apollon de notre système. Comme je l’ai déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa lyre pour en tirer de nouveaux airs. Si j’en avois le temps je me permettrois quelques réflexions sur le satellite que nous connoissons le mieux, et sur lequel nous sommes le moins d’accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mers, sans attirer en même temps l’air, élément plus étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne ? Si elle soulevoit et laissoit retomber deux fois par jour notre océan atlantique, elle en feroit autant de notre atmosphere. Alors nos barometres, si sensibles au moindre poids des nuages, nous annonceroient deux fois par jour des marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes. « Notre air est trop léger, me répondit un jour un professeur de mathématiques, pour être attiré par la lune ». « Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par la terre, au point que son poids fait monter l’eau dans une pompe vuide, à trente-deux pieds de hauteur ? »

Mais comment la lune peut-elle soulever l’océan, malgré l’attraction même de la terre, qui, d’un autre côté, ne lui permet pas d’attirer à elle les méditerranées, les lacs, les fleuves, etc. ? et en supposant qu’elle ne puisse attirer que l’océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux marées en vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au zénith, et sur-tout au nadir de notre méridien, le long continent de l’Amérique s’oppose évidemment aux communications directes de la mer du sud et de l’océan atlantique ? comment, après avoir produit deux marées de six heures chacune par jour dans notre hémisphere boréal, n’en opere-t-elle qu’une de douze heures en vingt-quatre dans l’hémisphere austral, où l’océan est si étendu, et où aucun continent ne s’oppose aux effets de son attraction ?

On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même face : comment donc peut-on supposer aujourd’hui qu’elle tourne, comme notre globe, sur elle-même ? mais comment, par un prodige encore plus étrange, peut-elle, chemin faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à quatre-vingt-dix mille lieues de distance, avec des mortiers volcaniques de quatre lieues de largeur ? comment des mortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes, à travers des régions glacées ? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres ouvertures, et par conséquent bien plus de détonation, ne lancent pas leurs projectiles à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-on, leurs pierres à cinq mille lieues, c’est-à-dire aux limites de sa sphere d’attraction, d’où elles sont emportées par l’attraction de la terre à quatre-vingt-cinq mille lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable explosion ne dérange pas, par sa réaction, le cours d’un astre qui est en équilibre ? comment se fait-il alors que la lune, qui n’attire qu’à cinq mille lieues ses propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mille, et que la terre, qui, de son côté, entraîne la lune entiere dans sa sphere d’attraction, n’y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en couvrent la surface ? Si on dit que les spheres d’activité des deux planetes restent en équilibre, l’une à cinq mille lieues, l’autre à quatre-vingt-cinq mille, elles n’exercent donc point d’action l’une sur l’autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de la lune, c’est qu’elle a des éléments semblables à ceux de la terre. Les astronomes lui ont refusé long-temps l’air et l’eau, quoiqu’ils sussent qu’elle avoit des volcans ; mais ils ne se rappeloient pas que le feu ne pouvoit exister sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s’il m’est permis de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le soleil, et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses quatre phases, quatre saisons. Ses harmonies forment la douzieme partie de celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui regnent sur notre globe. Je m’en suis convaincu par un grand nombre d’observations. Je la considere donc avec sa forme variable et dans sa course oblique comme une navette céleste, chargée de lumiere par le soleil. Elle forme de ses fils d’argent, dans le cours du mois, la trame de ce magnifique réseau dont le soleil fournit la chaîne d’or, dans le cours de l’année. La providence y attacha les germes de tout ce qui est organisé, en environna notre globe ; et, par des harmonies lunisolaires et solilunaires qui s’entrelacent sans cesse, en développe, dans le cours des siecles, les formes, la vie, et les générations.

Si de la lune nous nous élevons jusqu’au soleil, nous verrons combien nous sommes encore nouveaux dans l’étude de la nature. Les anciens croyoient que cet astre étoit un dieu jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l’Aurore, qui répandoit devant lui des corbeilles de roses, sur l’azur des cieux. Il parcouroit ainsi la terre d’orient en occident, et alloit se reposer, tous les soirs, dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd’hui que c’est une fournaise d’un million de lieues de circonférence, qui tourne sur elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquéfié détache de sa circonférence, dans son mouvement de rotation, à l’aide du choc d’une comete, quelques gouttes d’une matiere vitrifiée, qui s’arrondissent en planetes, et se mettent aussitôt à tourner autour de lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que par hasard, car il est, par rapport à elles, dans une proportion de grosseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à une douzaine de petits pois.

C’est ici qu’il faut se servir contre le grand Newton de sa propre devise, devenue depuis celle de la société royale de Londres, et qui est sans doute celle de tout ami de la vérité, Nullius in verba : « Ne jurons par les paroles de qui que ce soit ». Newton a calculé la chaleur d’une comete dans le voisinage du soleil, et il l’a trouvée deux mille fois plus ardente que celle d’un fer rouge. Selon lui, les cometes sont destinées, pour la plupart, à alimenter ses feux. Cependant il auroit dû se rappeler que les rayons du soleil n’avoient point de chaleur en eux-mêmes, qu’ils n’en acquéroient sur notre terre qu’en s’harmonisant avec notre atmosphere, et qu’il gele perpétuellement dans nos zônes torrides, sur les sommets des hautes montagnes qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parceque l’air trop raréfié ne peut s’échauffer par ses rayons. On pourroit encore objecter l’océan, les végétaux, et les animaux de notre globe, qui n’ont jamais pu sortir d’un soleil liquéfié.

Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Angleterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu’il observe, et il découvre que le soleil n’a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que c’est une planete d’un ordre supérieur à la nôtre, entourée d’un atmosphere de lumiere, de quinze cents lieues de hauteur, ondoyante, qui s’entrouvre de temps en temps, et laisse appercevoir à travers une perspective admirable de nuages lumineux, de magnifiques montagnes de cent cinquante lieues de hauteur et de trois à quatre cents de longueur. Herschel réitere si souvent ces observations qu’il ne doute pas que le soleil ne soit une planete habitable.

Ainsi un bon observateur, secondé d’un bon instrument, renverse tous les calculs de Newton et des Newtoniens, sur les écumes flottantes du soleil, sur les planetes terrestres qui en étoient sorties, sur la mollesse primitive de ces mêmes planetes, et sur la force centrifuge qui en avoit déprimé les poles en soulevant leur équateur, quoiqu’elle n’ait plus aujourd’hui la force de soulever une paille sur notre globe, et qu’au lieu d’y trouver ses plus hautes montagnes projettées d’orient en occident, on n’y voit que le plus grand diametre de ses mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence.

Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lumiere en sept couleurs primitives, quoiqu’il n’y en ait réellement que trois, et que son système de l’attraction universelle, éprouveront des objections encore plus fortes que celui du mouvement des cometes qui vont servir de pâture aux feux d’un soleil qui ne brûle point. Herschel, à l’aide de son télescope, a découvert à six cent millions de lieues de nous une nouvelle planete avec des volcans, huit ou dix satellites, un anneau double comme celui de Saturne, et si bien double que l’intervalle des deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour observer une étoile qu’il appercevoit au-delà. Notre astronomie, trop rarement reconnoissante, a donné à cette planete le nom d’Herschel. Mais combien de noms d’amis ne pourroit-il pas donner lui-même à ce nombre prodigieux d’étoiles qu’il découvre toutes les nuits à des distances incalculables, grouppées deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions, sur les mêmes plans, ou à la suite les unes des autres dans la profondeur du firmament ! Pouvons-nous bien croire que ces soleils lointains se maintiennent immobiles à des distances infinies, seulement par la loi unique et universelle d’une mutuelle et réciproque attraction ?

Si j’ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a aujourd’hui tant de partisans en France, remplie de contradictions. Il faut d’abord supposer que l’univers est infini, et qu’il est rempli d’étoiles attirantes et attirées ; car s’il avoit des limites, ou seulement çà et là quelques déserts, les astres qui se trouveroient dans leur voisinage s’écrouleroient nécessairement vers le centre du système, n’ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur ses bords.

Ce n’est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l’attraction est une propriété universelle de la matiere, ils doivent convenir eux-mêmes que toutes les parties de cette matiere qui s’attiroient de toutes parts n’ont dû faire, avant de se séparer, qu’une seule masse de l’univers. Il a donc fallu, 1° qu’une multitude de forces particulieres et centripetes l’ait divisée par blocs, et ait arrondi ces blocs en globes ; 2° que des forces centrifuges aient succédé aux centripetes pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des autres, non seulement dans une même direction, comme le cours d’un fleuve, mais comme des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3° il a fallu une force d’inertie qui les ait fixés chacun dans le lieu où ils sont à présent, immobiles dans les cieux, dans toutes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris après une tempête dans la mer glaciale, par le vent du nord. Qu’étoit devenue alors la force d’attraction universelle, unique, inhérente à la matiere, et qui devoit la rendre inséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre les astres supposés dans un état de mollesse, loin de les fixer en blocs, en globes, en points fixes dans le ciel, et en équilibre, ils se fussent, en s’attirant mutuellement, alongés et croisés les uns vers les autres par rayons, comme ceux de nos soleils de feux d’artifice. Mais ce n’est pas tout : parmi tant d’étoiles fixes que l’attraction rend immobiles aujourd’hui, comment se trouve-t-il des planetes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au contraire, tournent sans cesse autour d’un soleil immobile qui les attire ? Il a donc fallu encore une nouvelle force oblique qui les empêchât de s’y précipiter, de maniere que de ses deux forces il en résultât une troisieme qui les obligeât de circuler autour de lui.

Que de lois diverses et contraires à la loi unique de l’attraction permanente et réciproque des astres ! que de nouvelles objections à faire !

Bayle raconte que, de son temps, un habile physicien essaya de mettre un petit corps dans un simple équilibre, au moyen de l’attraction. Il disposa donc, dans le repos de son cabinet, plusieurs aimants au foyer desquels il mit en l’air un globule de fer, mais jamais il ne put l’y maintenir un seul instant. Comment donc pourrions-nous croire que tant d’astres mobiles et immobiles, grands et petits, attirants et attirés, se maintiennent à des distances infinies les uns des autres, depuis des siecles, par la seule projection du hasard ? Le judicieux Bayle reproche en général aux astronomes leur ignorance en physique, et d’en négliger l’étude pour celle du calcul. Il prétend même que ces deux études sont incompatibles. Il leur déclare, malgré son scepticisme sur la plupart des opinions humaines, que leur système s’écroulera de lui-même, et qu’ils seront forcés, tôt ou tard, pour le soutenir, d’admettre une intelligence dans chacun des astres dont ils veulent expliquer le mouvement ou le repos.

Ce fut Voltaire qui apporta en France l’attraction Newtonienne, dont elle étoit repoussée depuis vingt-sept ans par les tourbillons Carthésiens. Ce n’étoit pas une petite gloire pour lui de renverser un système et d’en édifier un autre. Il auroit pu faire honneur de celui-ci à Keppler, son inventeur, et même aux anciens, comme on le voit dans un morceau très curieux de Plutarque. Mais il préféra d’en donner des leçons à la belle Émilie du Châtelet, de lui en dédier un traité, et de le faire paroître sous ses auspices, par une fort belle épître en vers. Il y parle de Newton comme d’un demi-dieu :


Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Ce trône où votre maître est assis parmi vous,
Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?


Il y a apparence que dans cet élan il étoit beaucoup plus enthousiasmé de son écoliere que de son précepteur ; car voici comme il s’exprimoit plusieurs années après, quand il fut d’un sens rassis :


Ces cieux divers, ces globes lumineux
Que fait tourner Réné le songe-creux
Dans un amas de subtile poussiere,
Beaux tourbillons que l’on ne prouve guere,
Et que Newton, rêveur bien plus fameux,
Fait tournoyer, sans boussole et sans guide,
Autour de rien, et tout autour du vuide.


Je ne sais si l’attraction passera un jour sur la terre, comme dans les cieux, pour la loi unique qui en a formé tous les êtres. Mais que deviendront alors les lois morales qui doivent régir les hommes ? n’est-elle pas une loi morale elle-même, cette loi de la raison universelle qui a créé dans la nature les lois mécaniques, les emploie, les développe, et les perfectionne ? L’architecte d’un palais en a, sans doute, précédé les mâçons.

Oh ! combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nous la science divine ! Les unes nous représentent ce globe comme un ouvrage céleste, dévasté par les démons ; d’autres nous montrent les cieux comme une habitation d’animaux. C’est sous leurs noms et sous leurs images qu’elles font briller les constellations célestes ; et le mécanisme dont elles les font mouvoir renferme, sans contredit, beaucoup moins d’intelligence que les bêtes n’en emploieraient elles-mêmes pour se conduire sur la terre. Qu’en résulte-t-il pour notre instruction et notre bonheur ? Nos premiers documents épouvantent notre enfance et nous rendent, pendant toute la vie, la mort effroyable ; les seconds paralysent notre raison et nous rendent la vie insipide. Souvent les uns et les autres se succedent pour nous tourmenter et nous abrutir tour-à-tour.

Heureux ceux qui, forts de leur conscience premiere, ne cherchent l’auteur de la nature que dans la nature même, avec les simples organes qu’elle leur a donnés ! Ils n’étudient point en tremblant les destinées du genre humain[4], dans une polyglotte. Ils ne cherchent point, à la faveur d’un télescope, à travers le Serpent, le Cancer, et les autres monstres des cieux, le retour assuré d’une comete, pour confirmer une théorie du hasard. Les objets de la nature les plus communs sont pour eux les plus dignes d’admiration et de reconnoissance. Dès l’aurore, ils voient le soleil repousser vers l’orient le voile sombre de la nuit, et ranimer de ses rayons une terre couverte de végétaux et d’êtres sensibles ; à midi, l’astre qui fait tout voir disparoît enseveli dans une splendeur éblouissante ; mais vers le soir, déployant à l’occident le voile de sa lumiere, il découvre sur l’horizon qu’il abandonne des cieux tout étincelants de constellations. Qu’admireront-ils de plus ? sera-ce la lunette astronomique, qui, pour en nombrer les étoiles, s’alonge en vain toutes les nuits dans les airs, depuis des siecles ; ou les yeux que leur donna la nature, pour en embrasser le spectacle infini, dans un instant ?

PAUL
ET
VIRGINIE




Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’Isle-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’isle, et au bas de cette montagne la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l’église de ce nom, qui s’éleve avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine ; et plus loin une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’isle. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au-delà, la pleine mer, où paroissent à fleur d’eau quelques islots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.

À l’entrée de ce bassin, d’où l’on découvre tant d’objets, les échos de la montagne répetent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais au pied même des cabanes on n’entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d’arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes, où s’arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l’arc-en-ciel sur leurs flancs verds et bruns, et entretiennent à leurs pieds les sources dont se forme la petite riviere des Lataniers. Un grand silence regne dans leur enceinte, où tout est paisible, l’air, les eaux et la lumiere. À peine l’écho y répete le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues fleches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu’à midi ; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics s’élevant au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des cieux.

J’aimois à me rendre dans ce lieu où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’une solitude profonde. Un jour que j’étois assis au pied de ces cabanes, et que j’en considérois les ruines, un homme déja sur l’âge vint à passer aux environs. Il étoit, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchoit nu-pieds, et s’appuyoit sur un bâton de bois d’ébene. Ses cheveux étoient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut, et m’ayant considéré un moment, il s’approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j’étois assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole : « Mon pere, lui dis-je, pourriez-vous m’apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes ? » Il me répondit : « Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étoient habités, il y a environ vingt ans, par deux familles qui y avoient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante : mais dans cette isle, située sur la route des Indes, quel Européen peut s’intéresser au sort de quelques particuliers obscurs ? qui voudroit même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connoître que l’histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. — Mon pere, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez que l’homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du bonheur que donnent la nature et la vertu. » Alors, comme quelqu’un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta.

En 1726 un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette isle pour y chercher fortune. Il avoit avec lui une jeune femme qu’il aimoit beaucoup et dont il étoit également aimé. Elle étoit d’une ancienne et riche maison de sa province ; mais il l’avoit épousée en secret et sans dot, parceque les parents de sa femme s’étoient opposés à son mariage, attendu qu’il n’étoit pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette isle, et il s’embarqua pour Madagascar dans l’espérance d’y acheter quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison qui commence à la mi-octobre ; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fievres pestilentielles qui y regnent pendant six mois de l’année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d’y faire des établissements fixes. Les effets qu’il avoit emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée à l’Isle-de-France, se trouva veuve, enceinte, et n’ayant pour tout bien au monde qu’une négresse, dans un pays où elle n’avoit ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d’aucun homme après la mort de celui qu’elle avoit uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.

Dans une isle presque déserte dont le terrain étoit à discrétion elle ne choisit point les cantons les plus fertiles ni les plus favorables au commerce ; mais cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivre seule et inconnue, elle s’achemina de la ville vers ces rochers pour s’y retirer comme dans un nid. C’est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts ; comme si des rochers étoient des remparts contre l’infortune, et comme si le calme de la nature pouvoit appaiser les troubles malheureux de l’ame. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservoit un à madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur ; c’étoit une amie.

Dans ce lieu depuis un an demeuroit une femme vive, bonne et sensible ; elle s’appeloit Marguerite. Elle étoit née en Bretagne d’une simple famille de paysans, dont elle étoit chérie, et qui l’auroit rendue heureuse, si elle n’avoit eu la foiblesse d’ajouter foi à l’amour d’un gentilhomme de son voisinage qui lui avoit promis de l’épouser ; mais celui-ci ayant satisfait sa passion s’éloigna d’elle, et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l’avoit laissée enceinte. Elle s’étoit déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle étoit née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pays, où elle avoit perdu la seule dot d’une fille pauvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu’elle avoit acquis de quelques deniers empruntés, cultivoit avec elle un petit coin de ce canton.

Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu Marguerite qui allaitoit son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu’elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite au récit de madame de la Tour fut émue de pitié ; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua sans lui rien déguiser l’imprudence dont elle s’étoit rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, j’ai mérité mon sort ; mais vous, madame, … vous, sage et malheureuse » ! Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour, touchée d’un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : « Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu’il vous inspire plus de bonté envers moi qui vous suis étrangere, que jamais je n’en ai trouvé dans mes parents. »

Je connoissois Marguerite, et quoique je demeure à une lieue et demie d’ici, dans les bois, derriere la Montagne-Longue, je me regardois comme son voisin. Dans les villes d’Europe une rue, un simple mur, empêchent les membres d’une même famille de se réunir pendant des années entieres ; mais dans les colonies nouvelles on considere comme ses voisins ceux dont on n’est séparé que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là sur-tout, où cette isle faisoit peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y étoit un titre d’amitié, et l’hospitalité envers les étrangers un devoir et un plaisir. Lorsque j’appris que ma voisine avoit une compagne, je fus la voir pour tâcher d’être utile à l’une et à l’autre. Je trouvai dans madame de la Tour une personne d’une figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle étoit alors sur le point d’accoucher. Je dis à ces deux dames qu’il convenoit, pour l’intérêt de leurs enfants, et sur-tout pour empêcher l’établissement de quelque autre habitant, de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elles s’en rapporterent à moi pour ce partage. J’en formai deux portions à-peu-près égales : l’une renfermoit la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d’où sort la source de la riviere des Lataniers, jusqu’à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu’on appelle l’Embrasure, parcequ’elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins qu’à peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l’autre portion je compris toute la partie inférieure qui s’étend le long de la riviere des Lataniers jusqu’à l’ouverture où nous sommes, d’où cette riviere commence à couler entre deux collines jusqu’à la mer. Vous y voyez quelques lisieres de prairies, et un terrain assez uni, mais qui n’est guere meilleur que l’autre ; car dans la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages j’engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et l’inférieure à Marguerite. L’une et l’autre furent contentes de leur lot ; mais elles me prierent de ne pas séparer leur demeure, « afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir, nous parler et nous entr’aider ». Il falloit cependant à chacune d’elles une retraite particuliere. La case de Marguerite se trouvoit au milieu du bassin précisément sur les limites de son terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case, en sorte que ces deux amies étoient à la fois dans le voisinage l’une de l’autre et sur la propriété de leurs familles. Moi-même j’ai coupé des palissades dans la montagne ; j’ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer pour construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! il n’en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l’amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu’à la fin de ma vie.

À peine la seconde de ces cabanes étoit achevée que madame de la Tour accoucha d’une fille. J’avois été le parrain de l’enfant de Marguerite, qui s’appeloit Paul. Madame de la Tour me pria aussi de nommer sa fille conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je n’ai connu le malheur qu’en m’écartant de la vertu ».

Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches ces deux petites habitations commencerent à être de quelque rapport, à l’aide des soins que j’y donnois de temps en temps, mais sur-tout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite, appelé Domingue, étoit un noir iolof, encore robuste, quoique déja sur l’âge. Il avoit de l’expérience et un bon sens naturel. Il cultivoit indifféremment sur les deux habitations les terrains qui lui sembloient les plus fertiles, et il y mettoit les semences qui leur convenoient le mieux. Il semoit du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux ; et au pied des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantoit dans les lieux secs des patates qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent ; le long de la riviere et autour des cases, des bananiers qui donnent toute l’année de longs régimes de fruits avec un bel ombrage, et enfin quelques plantes de tabac pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il alloit couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les habitations pour en aplanir les chemins. Il faisoit tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parcequ’il les faisoit avec zele. Il étoit fort attaché à Marguerite ; et il ne l’étoit guere moins à madame de la Tour, dont il avoit épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimoit passionnément sa femme, qui s’appeloit Marie. Elle étoit née à Madagascar, d’où elle avoit apporté quelque industrie, sur-tout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle étoit adroite, propre, et très fidele. Elle avoit soin de préparer à manger, d’élever quelques poules, et d’aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui étoit bien peu considérable. Si vous y joignez deux chevres élevées près des enfants, et un gros chien qui veilloit la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.

Pour ces deux amies, elles filoient du matin au soir du coton. Ce travail suffisoit à leur entretien et à celui de leurs familles ; mais d’ailleurs elles étoient si dépourvues de commodités étrangeres qu’elles marchoient nu-pieds dans leur habitation, et ne portoient de souliers que pour aller le dimanche de grand matin à la messe à l’église des Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu’au Port-Louis ; mais elles se rendoient rarement à la ville, de peur d’y être méprisées, parcequ’elles étoient vêtues de grosse toile bleue du Bengale comme des esclaves. Après tout, la considération publique vaut-elle le bonheur domestique ? Si ces dames avoient un peu à souffrir au dehors, elles rentroient chez elles avec d’autant plus de plaisir. À peine Marie et Domingue les apercevoient de cette hauteur sur le chemin des Pamplemousses, qu’ils accouroient jusqu’au bas de la montagne pour les aider à la remonter. Elles lisoient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu’ils avoient de les revoir. Elles trouvoient chez elles la propreté, la liberté, des biens qu’elles ne devoient qu’à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zele et d’affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie, de compagne et de sœur, n’avoient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles étoit commun. Seulement si d’anciens feux plus vifs que ceux de l’amitié se réveilloient dans leur ame, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeoit vers une autre vie, comme la
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flamme qui s’envole vers le ciel lorsqu’elle n’a plus d’aliment sur la terre.

Les devoirs de la nature ajoutoient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoubloit à la vue de leurs enfants, fruits d’un amour également infortuné. Elles prenoient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain, et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeoient de lait. « Mon amie, disoit madame de la Tour, chacune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants aura deux meres ». Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espece, dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d’eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés de tous leurs parents, se remplissoient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille, de frere et de sœur, quand ils venoient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avoient donné le jour. Déja leurs meres parloient de leur mariage sur leurs berceaux, et cette perspective de félicité conjugale, dont elles charmoient leurs propres peines, finissoit bien souvent par les faire pleurer ; l’une se rappelant que ses maux étoient venus d’avoir négligé l’hymen, et l’autre d’en avoir subi les lois ; l’une, de s’être élevée au-dessus de sa condition, et l’autre, d’en être descendue : mais elles se consoloient en pensant qu’un jour leurs enfants, plus heureux, jouiroient à la fois, loin des cruels préjugés de l’Europe, des plaisirs de l’amour et du bonheur de l’égalité.

Rien en effet n’étoit comparable à l’attachement qu’ils se témoignoient déja. Si Paul venoit à se plaindre, on lui montroit Virginie ; à sa vue il sourioit et s’appaisoit. Si Virginie souffroit, on en étoit averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimuloit aussitôt son mal pour qu’il ne souffrît pas de sa douleur. Je n’arrivois point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des gémeaux. La nuit même ne pouvoit les séparer ; elle les surprenoit souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l’un de l’autre.

Lorsqu’ils surent parler les premiers noms qu’ils apprirent à se donner furent ceux de frere et de sœur. L’enfance, qui connoît des caresses plus tendres, ne connoît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l’économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie, et ses travaux étoient toujours suivis des louanges et des baisers de son frere. Pour lui, sans cesse en action, il bêchoit le jardin avec Domingue, ou, une petite hache à la main, il le suivoit dans les bois ; et si dans ces courses une belle fleur, un bon fruit, ou un nid d’oiseaux se présentoient à lui, eussent-ils été au haut d’un arbre, il l’escaladoit pour les apporter à sa sœur.

Quand on en rencontroit un quelque part on étoit sûr que l’autre n’étoit pas loin. Un jour que je descendois du sommet de cette montagne, j’apperçus à l’extrémité du jardin Virginie qui accouroit vers la maison, la tête couverte de son jupon qu’elle avoit relevé par derriere, pour se mettre à l’abri d’une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m’étant avancé vers elle pour l’aider à marcher, je vis qu’elle tenoit Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l’un et l’autre d’être ensemble à l’abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes renfermées sous ce jupon bouffant me rappelerent les enfants de Léda enclos dans la même coquille.

Toute leur étude étoit de se complaire et de s’entr’aider. Au reste ils étoient ignorants comme des Créoles, et ne savoient ni lire ni écrire. Ils ne s’inquiétoient pas de ce qui s’étoit passé dans des temps reculés et loin d’eux ; leur curiosité ne s’étendoit pas au-delà de cette montagne. Ils croyoient que le monde finissoit où finissoit leur isle ; et ils n’imaginoient rien d’aimable où ils n’étoient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs meres occupoient toute l’activité de leurs ames. Jamais des sciences inutiles n’avoient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d’une triste morale ne les avoient remplis d’ennui. Ils ne savoient pas qu’il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n’ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avoit jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux l’amitié filiale étoit née de l’amitié maternelle. On ne leur avoit appris de la religion que ce qui la fait aimer ; et s’ils n’offroient pas à l’église de longues prieres, par-tout où ils étoient, dans la maison, dans les champs, dans les bois, ils levoient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de l’amour de leurs parents.

Ainsi se passa leur premiere enfance comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déja ils partageoient avec leurs meres tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçoit le retour de l’aurore, Virginie se levoit, alloit puiser de l’eau à la source voisine, et rentroit dans la maison pour préparer le déjeûner. Bientôt après, quand le soleil doroit les pitons de cette enceinte, Marguerite et son fils se rendoient chez madame de la Tour : alors ils commençoient tous ensemble une priere, suivie du premier repas ; souvent ils le prenoient devant la porte, assis sur l’herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissoit à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues, et lustrées. Une nourriture saine et abondante développoit rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignoit dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur ame. Virginie n’avoit que douze ans ; déja sa taille étoit plus qu’à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageoient sa tête ; ses yeux bleus et ses levres de corail brilloient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage : ils sourioient toujours de concert quand elle parloit ; mais quand elle gardoit le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnoit une expression d’une sensibilité extrême, et même celle d’une légere mélancolie. Pour Paul, on voyoit déja se développer en lui le caractere d’un homme au milieu des graces de l’adolescence. Sa taille étoit plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étoient noirs, auroient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnoient autour comme des pinceaux ne leur avoient donné la plus grande douceur. Quoiqu’il fût toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissoit il devenoit tranquille et alloit s’asseoir auprès d’elle. Souvent leur repas se passoit sans qu’ils se dissent un mot. À leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un grouppe antique de marbre blanc représentant quelques uns des enfants de Niobé ; mais à leurs regards qui cherchoient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est de s’aimer, et qui n’ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l’amitié par des paroles.

Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes, sentoit augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disoit quelquefois : « Si je venois à mourir, que deviendroit Virginie sans fortune ? »

Elle avoit en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui lui avoit refusé si durement des secours lorsqu’elle se fut mariée à M. de la Tour, qu’elle s’étoit bien promis de n’avoir jamais recours à elle à quelque extrémité qu’elle fût réduite. Mais devenue mere, elle ne craignit plus la honte des refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, la naissance de sa fille, et l’embarras où elle se trouvoit, loin de son pays, dénuée de support, et chargée d’un enfant. Elle n’en reçut point de réponse. Elle qui étoit d’un caractere élevé, ne craignit plus de s’humilier, et de s’exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avoit jamais pardonné d’avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivoit donc par toutes les occasions afin d’exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s’étoient écoulées sans recevoir d’elle aucune marque de souvenir.

Enfin en 1738, trois ans après l’arrivée de M. de la Bourdonnais dans cette isle, madame de la Tour apprit que ce gouverneur avoit à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis sans se soucier cette fois d’y paroître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandoit à sa niece qu’elle avoit mérité son sort pour avoir épousé un aventurier, un libertin ; que les passions portoient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari étoit un juste châtiment de Dieu ; qu’elle avoit bien fait de passer aux isles plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu’elle étoit après tout dans un bon pays où tout le monde faisoit fortune, excepté les paresseux. Après l’avoir ainsi blâmée elle finissoit par se louer elle-même : pour éviter, disoit-elle, les suites souvent funestes du mariage, elle avoit toujours refusé de se marier. La vérité est qu’étant ambitieuse, elle n’avoit voulu épouser qu’un homme de grande qualité ; mais quoiqu’elle fût très riche, et qu’à la cour on soit indifférent à tout excepté à la fortune, il ne s’étoit trouvé personne qui eût voulu s’allier à une fille aussi laide, et à un cœur aussi dur.

Elle ajoutoit par post-scriptum que, toute réflexion faite, elle l’avoit fortement recommandée à M. de la Bourdonnais. Elle l’avoit en effet recommandée, mais suivant un usage bien commun aujourd’hui, qui rend un protecteur plus à craindre qu’un ennemi déclaré : afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa niece, en feignant de la plaindre, elle l’avoit calomniée.

Madame de la Tour, que tout homme indifférent n’eût pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnais, prévenu contre elle. Il ne répondit à l’exposé qu’elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille que par de durs monosyllabes : « Je verrai ; … nous verrons ; … avec le temps : … il y a bien des malheureux… Pourquoi indisposer une tante respectable ? … C’est vous qui avez tort. »

Madame de la Tour retourna à l’habitation le cœur navré de douleur et plein d’amertume. En arrivant elle s’assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience » ! Mais comme il n’y avoit que madame de la Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. À peine était-elle achevée que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu’avons-nous besoin de tes parents ? Dieu nous a-t-il abandonnées ? c’est lui seul qui est notre pere. N’avons-nous pas vécu heureuses jusqu’à ce jour ? Pourquoi donc te chagriner ? Tu n’as point de courage ». Et voyant madame de la Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et la serrant dans ses bras : « Chere amie, s’écria-t-elle, chere amie » ! mais ses propres sanglots étoufferent sa voix. À ce spectacle Virginie, fondant en larmes, pressoit alternativement les mains de sa mere et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de colere, crioit, serroit les poings, frappoit du pied, ne sachant à qui s’en prendre. À ce bruit Domingue et Marie accoururent, et l’on n’entendit plus dans la case que ces cris de douleur : « Ah, madame ! … ma bonne maîtresse ! … ma mere ! … ne pleurez pas. » De si tendres marques d’amitié dissiperent le chagrin de madame de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d’un air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine ; mais vous faites toute ma joie. Oh ! mes chers enfants, le malheur ne m’est venu que de loin ; le bonheur est autour de moi ». Paul et Virginie ne la comprirent pas, mais quand ils la virent tranquille ils sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuerent tous d’être heureux, et ce ne fut qu’un orage au milieu d’une belle saison.

Le bon naturel de ces enfants se développoit de jour en jour. Un dimanche, au lever de l’aurore, leurs meres étant allées à la premiere messe à l’église des Pamplemousses, une négresse maronne se présenta sous les bananiers qui entouroient leur habitation. Elle étoit décharnée comme un squelette, et n’avoit pour vêtement qu’un lambeau de serpilliere autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparoit le déjeûner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d’une pauvre esclave fugitive ; il y a un mois que j’erre dans ces montagnes demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant de la Riviere-noire : il m’a traitée comme vous le voyez » ; en même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet qu’elle en avoit reçus. Elle ajouta : « Je voulois aller me noyer ; mais sachant que vous demeuriez ici, j’ai dit : Puisqu’il y a encore de bons blancs dans ce pays il ne faut pas encore mourir ». Virginie, toute émue, lui répondit : « Rassurez-vous, infortunée créature ! Mangez, mangez » ; et elle lui donna le déjeûner de la maison, qu’elle avoit apprêté. L’esclave en peu de moments le dévora tout entier. Virginie la voyant rassasiée lui dit : « Pauvre misérable ! j’ai envie d’aller demander votre grace à votre maître ; en vous voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui ? — Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai par-tout où vous voudrez ». Virginie appela son frere, et le pria de l’accompagner. L’esclave maronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu’ils grimperent avec bien de la peine, et de larges rivieres qu’ils passerent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arriverent au bas d’un morne sur les bords de la Riviere-noire. Ils apperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d’esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenoit au milieu d’eux, une pipe à la bouche, et un rotin à la main. C’étoit un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et joints. Virginie, toute émue, tenant Paul par le bras, s’approcha de l’habitant, et le pria, pour l’amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui étoit à quelques pas de là derriere eux. D’abord l’habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu’il eut entendu le doux son de sa voix, qui trembloit ainsi que tout son corps en lui demandant grace, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant son rotin vers le ciel, il jura par un affreux serment qu’il pardonnoit à son esclave, non pas pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour d’elle. Virginie aussitôt fit signe à l’esclave de s’avancer vers son maître ; puis elle s’enfuit, et Paul courut après elle.

Ils remonterent ensemble le revers du morne par où ils étoient descendus, et parvenus au sommet ils s’assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avoient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma sœur, il est plus de midi ; tu as faim et soif : nous ne trouverons point ici à dîner ; redescendons le morne, et allons demander à manger au maître de l’esclave. — Oh non, mon ami, reprit Virginie, il m’a fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois maman : Le pain du méchant remplit la bouche de gravier. — Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres ne produisent que de mauvais fruits ; il n’y a pas seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. — Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie ; il exauce la voix des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture ». À peine avoit-elle dit ces mots qu’ils entendirent le bruit d’une source qui tomboit d’un rocher voisin. Ils y coururent, et après s’être désaltérés avec ses eaux plus claires que le crystal, ils cueillirent et mangerent un peu de cresson qui croissoit sur ses bords. Comme ils regardoient de côté et d’autre s’ils ne trouveroient pas quelque nourriture plus solide, Virginie apperçut parmi les arbres de la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger ; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avoit plus de soixante pieds de hauteur. À la vérité le bois de cet arbre n’est formé que d’un paquet de filaments, mais son aubier est si dur qu’il fait rebrousser les meilleures haches ; et Paul n’avoit pas même un couteau. L’idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste : autre embarras ; il n’avoit point de briquet, et d’ailleurs dans cette isle si couverte de rochers je ne crois pas qu’on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l’industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d’allumer du feu à la maniere des noirs : avec l’angle d’une pierre il fit un petit trou sur une branche d’arbre bien seche, qu’il assujettit sous ses pieds, puis avec le tranchant de cette pierre il fit une pointe à un autre morceau de branche également seche, mais d’une espece de bois différent ; il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui étoit sous ses pieds, et le faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes seches et d’autres branches d’arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui bientôt après tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l’enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangerent une partie de ce chou crue, et l’autre cuite sous la cendre, et ils les trouverent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal remplis de joie, par le souvenir de la bonne action qu’ils avoient faite le matin ; mais cette joie étoit troublée par l’inquiétude où ils se doutoient bien que leur longue absence de la maison jetteroit leurs meres. Virginie revenoit souvent sur cet objet ; cependant Paul, qui sentoit ses forces rétablies, l’assura qu’ils ne tarderoient pas à tranquilliser leurs parents.

Après dîner ils se trouverent bien embarrassés ; car ils n’avoient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s’étonnoit de rien, dit à Virginie : « Notre case est vers le soleil du milieu du jour ; il faut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon amie ». Cette montagne étoit celle des Trois-mamelles[5], ainsi nommée parceque ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Riviere-noire du côté du nord, et arriverent, après une heure de marche, sur les bords d’une large riviere qui barroit leur chemin. Cette grande partie de l’isle, toute couverte de forêts, est si peu connue même aujourd’hui que plusieurs de ses rivieres et de ses montagnes n’y ont pas encore de nom. La riviere sur le bord de laquelle ils étoient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la riviere malgré le tumulte de ses eaux. « N’aie pas peur, lui disoit-il ; je me sens bien fort avec toi. Si l’habitant de la Riviere-noire t’avoit refusé la grace de son esclave, je me serois battu avec lui. — Comment ! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant ? À quoi t’ai-je exposé ! Mon Dieu ! qu’il est difficile de faire le bien ! il n’y a que le mal de facile à faire ». Quand Paul fut sur le rivage il voulut continuer sa route chargé de sa sœur, et il se flattoit de monter ainsi la montagne des Trois-mamelles qu’il voyoit devant lui à une demi-lieue
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de là ; mais bientôt les forces lui manquerent, et il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors : « Mon frere, le jour baisse ; tu as encore des forces, et les miennes me manquent ; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos meres. — Oh ! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j’allumerai du feu, j’abattrai un palmiste, tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te mettre à l’abri ». Cependant Virginie s’étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d’un vieux arbre penché sur le bord de la riviere de longues feuilles de scolopendre qui pendoient de son tronc ; elle en fit des especes de brodequins dont elle s’entoura les pieds, que les pierres des chemins avoient mis en sang ; car dans l’empressement d’être utile elle avoit oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche en s’appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frere.

Ils cheminoient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l’épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-mamelles sur laquelle ils se dirigeoient, et même le soleil qui étoit déja près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quitterent sans s’en appercevoir le sentier frayé dans lequel ils avoient marché jusqu’alors, et ils se trouverent dans un labyrinthe d’arbres, de lianes, et de roches, qui n’avoit plus d’issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d’un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des Trois-mamelles ; mais il n’apperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques unes étoient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l’ombre des montagnes couvroit déja les forêts dans les vallées ; le vent se calmoit, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnoit dans ces solitudes, et on n’y entendoit d’autre bruit que le bramement des cerfs qui venoient chercher leur gîte dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourroit l’entendre, cria alors de toute sa force : « Venez, venez, au secours de Virginie » ! mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répéterent à plusieurs reprises : « Virginie… Virginie. »

Paul descendit alors de l’arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n’y avoit ni fontaine, ni palmiste, ni même de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il sentit alors par son expérience toute la foiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m’accabler de chagrin. C’est moi qui suis la cause de toutes tes peines, et de celles qu’éprouvent maintenant nos meres. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh ! j’ai été bien imprudente » ! et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frere, et il aura pitié de nous ». À peine avoient-ils achevé leur priere qu’ils entendirent un chien aboyer. « C’est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des cerfs à l’affût ». Peu après, les aboiements du chien redoublerent. « Il me semble, dit Virginie, que c’est Fidele, le chien de notre case ; oui, je reconnois sa voix : serions-nous si près d’arriver et au pied de notre montagne » ? En effet un moment après Fidele étoit à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant, et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvoient revenir de leur surprise ils apperçurent Domingue qui accouroit à eux. À l’arrivée de ce bon noir, qui pleuroit de joie, ils se mirent aussi à pleurer sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « Ô mes jeunes maîtres, leur dit-il, que vos meres ont d’inquiétude ! comme elles ont été étonnées quand elles ne vous ont plus trouvés au retour de la messe où je les accompagnois ! Marie, qui travailloit dans un coin de l’habitation, n’a su nous dire où vous étiez allés. J’allois, je venois autour de l’habitation, ne sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j’ai pris vos vieux habits à l’un et à l’autre[6], je les ai fait flairer à Fidele ; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m’eût entendu, il s’est mis à quêter sur vos pas ; il m’a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu’à la Riviere-noire. C’est là où j’ai appris d’un habitant que vous lui aviez ramené une négresse maronne, et qu’il vous avoit accordé sa grace. Mais quelle grace ! il me l’a montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De là Fidele, toujours quêtant, m’a mené sur le morne de la Riviere-noire, où il s’est arrêté encore en aboyant de toute sa force : c’étoit sur le bord d’une source auprès d’un palmiste abattu, et près d’un feu qui fumoit encore. Enfin il m’a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne des Trois-mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez, et prenez des forces ». Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits, et une grande calebasse remplie d’une liqueur composée d’eau, de vin, de jus de citron, de sucre, et de muscade, que leurs meres avoient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs meres. Elle répéta plusieurs fois : « Oh qu’il est difficile de faire le bien » ! Pendant que Paul et elle se rafraîchissoient, Domingue alluma du feu, et ayant cherché dans les rochers un bois tortu qu’on appelle bois de ronde, et qui brûle tout verd en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu’il alluma ; car il étoit déja nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvoient plus marcher ; leurs pieds étoient enflés et tout rouges. Domingue ne savoit s’il devoit aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est le temps, leur disoit-il, où je vous portois tous deux à la fois dans mes bras ? mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux ». Comme il étoit dans cette perplexité une troupe de noirs marons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe s’approchant de Paul et de Virginie, leur dit : « Bons petits blancs, n’ayez pas peur ; nous vous avons vus passer ce matin avec une négresse de la Riviere-noire ; vous alliez demander sa grace à son mauvais maître : en reconnoissance nous vous reporterons chez vous sur nos épaules ». Alors il fit un signe, et quatre noirs marons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d’arbres et des lianes, y placerent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules ; et, Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route aux cris de joie de toute la troupe, qui les combloit de bénédictions. Virginie attendrie disoit à Paul : « Oh, mon ami ! jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. »

Ils arriverent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les croupes étoient éclairées de plusieurs feux. À peine ils la montoient qu’ils entendirent des voix qui crioient : « Est-ce vous, mes enfants » ? Ils répondirent avec les noirs : « Oui, c’est nous » ; et bientôt ils apperçurent leurs meres et Marie qui venoient au devant d’eux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants, dit madame de la Tour, d’où venez-vous ? dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! — Nous venons ! dit Virginie, de la Riviere-noire demander la grace d’une pauvre esclave maronne, à qui j’ai donné ce matin le déjeûner de la maison, parcequ’elle mouroit de faim ; et voilà que les noirs marons nous ont ramenés ». Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler ; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mere, lui dit : « Vous me payez de tout le mal que j’ai souffert » ! Marguerite, ravie de joie, serroit Paul dans ses bras, et lui disoit : « Et toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action ». Quand elles furent arrivées dans leur case avec leurs enfants elles donnerent bien à manger aux noirs marons, qui s’en retournerent dans leurs bois en leur souhaitant toute sorte de prospérités.

Chaque jour étoit pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentoient. Elles ne désiroient point au dehors une vaine réputation que donne l’intrigue, et qu’ôte la calomnie ; il leur suffisoit d’être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette isle où, comme dans toutes les colonies européennes, on n’est curieux que d’anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étoient ignorés ; seulement quand un passant demandoit sur le chemin des Pamplemousses à quelques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases » ? ceux-ci répondoient sans les connoître : « Ce sont de bonnes gens ». Ainsi des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu’on ne les voie pas.

Elles avoient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne s’entretenoient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu’elles n’en eussent pas le pouvoir, elles en avoient une volonté perpétuelle qui les remplissoit d’une bienveillance toujours prête à s’étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d’être sauvages, elles étoient devenues plus humaines. Si l’histoire scandaleuse de la société ne fournissoit point de matiere à leurs conversations, celle de la nature les remplissoit de ravissement et de joie. Elles admiroient avec transport le pouvoir d’une providence qui par leurs mains avoit répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les graces, les plaisirs purs, simples, et toujours renaissants.

Paul, à l’âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avoit embelli ce que le noir Domingue ne faisoit que cultiver. Il alloit avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tamarins dont la tête ronde est d’un si beau verd, et d’attiers dont le fruit est plein d’une crême sucrée qui a le parfum de la fleur d’orange ; il plantoit ces arbres déja grands autour de cette enceinte. Il y avoit semé des graines d’arbres qui dès la seconde année portent des fleurs ou des fruits, tels que l’agathis, où pendent tout autour, comme les crystaux d’un lustre, de longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qui éleve droit en l’air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verds, porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celle du figuier.

Il y avoit planté encore des pepins et des noyaux de badamiers, de manguiers, d’avocats, de goyaviers, de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnoient déja à leur jeune maître de l’ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avoit répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses especes d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s’élevoient sur les têtes noires des roches, et sembloient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendoient çà et là le long des escarpements de la montagne.

Il avoit disposé ces végétaux de maniere qu’on pouvoit jouir de leur vue d’un seul coup-d’œil. Il avoit planté au milieu de ce bassin les herbes qui s’élevent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres qui en bordoient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissoit de son centre comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant des plantes potageres, des lisieres de prairies, et des champs de riz et de bled. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan il ne s’étoit pas écarté de celui de la nature ; guidé par ses indications, il avoit mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter : ainsi chaque végétal croissoit dans son site propre, et chaque site recevoit de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formoient au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs qui répétoient au milieu de la verdure les arbres en fleurs, les rochers, et l’azur des cieux.

Malgré la grande irrégularité de ce terrain toutes ces plantations étoient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu’à la vue : à la vérité nous l’aidions tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avoit pratiqué un sentier qui tournoit autour de ce bassin et dont plusieurs rameaux venoient se rendre de la circonférence au centre. Il avoit tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé par la plus heureuse harmonie la facilité de la promenade avec l’aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrasse maintenant ces chemins ainsi que la plupart du terrain de cette isle il avoit formé çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il avoit mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d’autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches ; en peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de l’éclat des plus belles fleurs. Les ravins bordés de vieux arbres inclinés sur les bords, formoient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l’on alloit prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisoit dans un bosquet d’arbres sauvages, au centre duquel croissoit à l’abri des vents un arbre domestique chargé de fruits. Là étoit une moisson, ici un verger. Par cette avenue on appercevoit les maisons ; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes on ne distinguoit en plein midi aucun objet ; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne on découvroit tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissoit quelquefois un vaisseau qui venoit de l’Europe, ou qui y retournoit. C’étoit sur ce rocher que ces familles se rassembloient le soir, et jouissoient en silence de la fraîcheur de l’air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines, et des dernieres harmonies de la lumiere et des ombres.

Rien n’étoit plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d’où l’on me voyoit venir de bien loin, s’appeloit la découverte de l’amitié. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avoient planté un bambou, au haut duquel ils élevoient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu’ils m’appercevoient, ainsi qu’on éleve un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d’un vaisseau en mer. L’idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l’antiquité, j’en ai encore davantage à lire une inscription bien faite ; il me semble alors qu’une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siecles, et s’adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres hommes dans ces mêmes lieux ont senti, pensé, et souffert comme lui : que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre ame dans les champs de l’infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine même d’un empire.

J’écrivis donc sur le petit mât de pavillon de Paul et de Virginie ces vers d’Horace :


… Fratres Helenæ, lucida sidera,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis, præter iapyga.

« Que les freres d’Hélene, astres charmants comme vous, et que le pere des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. »

Je gravai ce vers de Virgile sur l’écorce d’un tatamaque, à l’ombre duquel Paul s’asseyoit quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :


Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !

« Heureux, mon fils, de ne connoître que les divinités champêtres ! »

Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui étoit leur lieu d’assemblée :


At secura quies, et nescia fallere vita.

« Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. »

Mais Virginie n’approuvoit point mon latin ; elle disoit que ce que j’avois mis au pied de sa girouette étoit trop long et trop savant : « J’eusse mieux aimé, ajoutoit-elle, toujours agitée, mais constante. — Cette devise, lui répondis-je, conviendroit encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.

Ces familles heureuses étendoient leurs ames sensibles à tout ce qui les environnoit. Elles avoient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jam-roses plantés autour d’une pelouse, au milieu de laquelle Virginie et Paul alloient quelquefois danser, se nommoit la concorde. Un vieux arbre, à l’ombre duquel madame de la Tour et Marguerite s’étoient raconté leurs malheurs, s’appeloit les pleurs essuyés. Elles faisoient porter les noms de Bretagne et de Normandie à de petites portions de terre où elles avoient semé du bled, des fraises et des pois. Domingue et Marie désirant, à l’imitation de leurs maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appeloient Angola et Foullepointe deux endroits où croissoit l’herbe dont ils faisoient des paniers, et où ils avoient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenoient les douces illusions de leur pays, et en calmoient les regrets dans une terre étrangere. Hélas ! j’ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grece, n’offre plus que des ruines et des noms touchants.

Mais de tout ce que renfermoit cette enceinte rien n’étoit plus agréable que ce qu’on appeloit le repos de Virginie. Au pied du rocher la découverte de l’amitié est un enfoncement d’où sort une fontaine, qui forme dès sa source une petite flaque d’eau, au milieu d’un pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde je lui fis présent d’un coco des Indes qu’on m’avoit donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d’eau, afin que l’arbre qu’il produiroit servît un jour d’époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un autre dans une semblable intention dès qu’elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formoient toutes les archives de ces deux familles ; l’un se nommoit l’arbre de Paul, et l’autre, l’arbre de Virginie. Ils crurent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassoit au bout de douze ans celle de leurs cabanes. Déja ils entrelaçoient leurs palmes, et laissoient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation on avoit laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l’avoit orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnoient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottoient au gré des vents des touffes de scolopendre suspendues comme de longs rubans d’un verd pourpré. Près de là croissoient des lisieres de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses couleur de sang sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l’herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhaloient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpement de la montagne pendoient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formoient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venoient passer la nuit. Au coucher du soleil on y voyoit voler le long des rivages de la mer le corbigeau et l’alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec l’oiseau blanc du tropique, qui abandonnoient, ainsi que l’astre du jour, les solitudes de l’océan indien. Virginie aimoit à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venoit laver le linge de la famille à l’ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menoit paître ses chevres. Pendant qu’elle préparoit des fromages avec leur lait, elle se plaisoit à les voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l’air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu étoit aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d’oiseaux. Les peres et les meres de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s’établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuoit de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet : dès qu’elle paraissoit, les merles siffleurs, les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu, quittoient leurs buissons ; des perruches vertes comme des émeraudes descendoient des lataniers voisins ; des perdrix accouroient sous l’herbe : tous s’avançoient pêle-mêle jusqu’à ses pieds comme des poules. Paul et elle s’amusoient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits, et de leurs amours.

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu vos meres, vous serrant dans leurs bras, bénissoient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres qui n’avoient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, d’attes, d’ananas, offroient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.

La conversation étoit aussi douce et aussi innocente que ces festins : Paul y parloit souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditoit toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici les sentiers n’étoient pas commodes ; là on étoit mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnoient pas assez d’ombrage ; Virginie seroit mieux là.

Dans la saison pluvieuse ils passoient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d’herbes et des paniers de bambou. On voyoit rangés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille des râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l’agriculture les productions qui en étoient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de bled, et des régimes de bananes. La délicatesse s’y joignoit toujours à l’abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mere, y préparoit des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédras.

La nuit venue ils soupoient à la lueur d’une lampe ; ensuite madame de la Tour ou Marguerite racontoit quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l’Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d’une isle déserte. À ces récits les ames sensibles de leurs enfants s’enflammoient ; ils prioient le ciel de leur faire la grace d’exercer quelque jour l’hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparoient pour aller prendre du repos, dans l’impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormoient au bruit de la pluie qui tomboit par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportoient le murmure lointain des flots qui se brisoient sur le rivage. Elles bénissoient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoubloit par celui du danger éloigné.

De temps en temps madame de la Tour lisoit publiquement quelque histoire touchante de l’ancien ou du nouveau Testament. Ils raisonnoient peu sur ces livres sacrés ; car leur théologie étoit toute en sentiment, comme celle de la nature, et leur morale toute en action, comme celle de l’évangile. Ils n’avoient point de jours destinés aux plaisirs et d’autres à la tristesse. Chaque jour étoit pour eux un jour de fête, et tout ce qui les environnoit un temple divin, où ils admiroient sans cesse une Intelligence infinie, toute-puissante, et amie des hommes : ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissoit de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d’espérance pour l’avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avoient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.

Mais comme il s’éleve quelquefois dans l’ame la mieux réglée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissoit triste, tous les autres se réunissoient autour de lui, et l’enlevoient aux pensées ameres, plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employoit son caractere particulier ; Marguerite, une gaieté vive ; madame de la Tour, une théologie douce ; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cordialité : Marie et Domingue même venoient à son secours. Ils s’affligeoient s’ils le voyoient affligé, et ils pleuroient s’ils le voyoient pleurer. Ainsi des plantes foibles s’entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.

Dans la belle saison ils alloient tous les dimanches à la messe à l’église des Pamplemousses dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venoit des habitants riches, en palanquin, qui s’empresserent plusieurs fois de faire la connoissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repousserent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les foibles que pour avoir des complaisants, et qu’on ne peut être complaisant qu’en flattant les passions d’autrui, bonnes et mauvaises. D’un autre côté elles n’évitoient pas avec moins de soin l’accointance des petits habitants, pour l’ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passerent d’abord auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fieres ; mais leur conduite réservée étoit accompagnée de marques de politesse si obligeantes, sur-tout envers les misérables, qu’elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.

Après la messe on venoit souvent les requérir de quelque bon office. C’étoit une personne affligée qui leur demandoit des conseils, ou un enfant qui les prioit de passer chez sa mere malade dans un des quartiers voisins. Elles portoient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignoient la bonne grace, qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissoient sur-tout à bannir les peines de l’esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parloit avec tant de confiance de la Divinité que le malade en l’écoutant la croyoit présente. Virginie revenoit bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie, car elle avoit eu l’occasion de faire du bien. C’étoit elle qui préparoit d’avance les remedes nécessaires aux malades, et qui les leur présentoit avec une grace ineffable. Après ces visites d’humanité, elles prolongeoient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-longue jusque chez moi, où je les attendois à dîner sur les bords de la petite riviere qui coule dans mon voisinage. Je me procurois pour ces occasions quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l’Europe. D’autres fois nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l’embouchure de quelques autres petites rivieres, qui ne sont guere ici que de grands ruisseaux : nous y apportions de l’habitation des provisions végétales que nous joignions à celles que la mer nous fournissoit en abondance. Nous pêchions sur ses rivages des cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espece. Les sites les plus terribles nous procuroient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l’ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageoit d’ailleurs comme un poisson, s’avançoit quelquefois sur les récifs au-devant des lames, puis à leur approche il fuyoit sur le rivage devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivoient bien avant sur la greve. Mais Virginie à cette vue jetoit des cris perçants, et disoit que ces jeux-là lui faisoient grand’peur.

Nos repas étoient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantoit le bonheur de la vie champêtre, et les malheurs des gens de mer que l’avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la maniere des noirs, elle exécutoit avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l’homme ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si naturelle et si expressive que les enfants des blancs ne tardent pas à l’apprendre dès qu’ils ont vu ceux des noirs s’y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisoit sa mere, les histoires qui l’avoient le plus touchée, en rendoit les principaux évènements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tamtam de Domingue, elle se présentoit sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête ; elle s’avançoit avec timidité à la source d’une fontaine voisine pour y puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendoient l’approche et feignoient de la repousser. Paul accouroit à son secours, battoit les bergers, remplissoit la cruche de Virginie, et en la lui posant sur la tête il lui mettoit en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche qui relevoit la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeois du personnage de Raguel, et j’accordois à Paul ma fille Séphora en mariage.

Une autre fois elle représentoit l’infortunée Ruth qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangere après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisoient les moissonneurs. Virginie feignoit de glaner çà et là sur leurs pas quelques épis de bled. Paul, imitant la gravité d’un patriarche, l’interrogeoit ; elle répondoit en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié il accordoit l’hospitalité à l’innocence, et un asile à l’infortune ; il remplissoit le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenoit devant nous, comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu’il la prenoit en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour à cette scene venant à se rappeler l’abandon où l’avoient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avoit faite Marguerite, suivie maintenant de l’espoir d’un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvoit s’empêcher de pleurer ; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisoit verser à tous des larmes de douleur et de joie.

Ces drames étoient rendus avec tant de vérité qu’on se croyoit transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d’illuminations et d’orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scene étoit pour l’ordinaire au carrefour d’une forêt dont les percés formoient autour de nous plusieurs arcades de feuillage : nous étions à leur centre abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil étoit descendu à l’horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeoient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisoient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissoit à l’extrémité d’une avenue, et la rendoit toute étincelante de lumiere. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés, brilloit des feux de la topaze et de l’émeraude ; leurs troncs mousseux et bruns paraissoient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux déja retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluoient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.

La nuit nous surprenoit bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous permettoient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d’ailleurs les voleurs ni de près ni de loin. Chacun le lendemain retournoit dans sa case, et la retrouvoit dans l’état où il l’avoit laissée. Il y avoit alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette isle sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermoient point à la clef, et qu’une serrure étoit un objet de curiosité pour plusieurs Créoles.

Mais il y avoit dans l’année des jours qui étoient pour Paul et Virginie des jours de plus grandes réjouissances ; c’étoient les fêtes de leurs meres. Virginie ne manquoit pas la veille de pêtrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyoit à de pauvres familles de blancs, nées dans l’isle, qui n’avoient jamais mangé de pain d’Europe, et qui sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n’avoient pour supporter la pauvreté ni la stupidité qui accompagne l’esclavage, ni le courage qui vient de l’éducation. Ces gâteaux étoient les seuls présents que Virginie pût faire de l’aisance de l’habitation ; mais elle y joignoit une bonne grace qui leur donnoit un grand prix. D’abord c’étoit Paul qui étoit chargé de les porter lui-même à ces familles, et elles s’engageoient en les recevant de venir le lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyoit alors arriver une mere de famille avec deux ou trois misérables filles, jaunes, maigres, et si timides qu’elles n’osoient lever les yeux. Virginie les mettoit bientôt à leur aise ; elle leur servoit des rafraîchissements, dont elle relevoit la bonté par quelque circonstance particuliere qui en augmentoit selon elle l’agrément. Cette liqueur avoit été préparée par Marguerite, cette autre par sa mere ; son frere avoit cueilli lui-même ce fruit au haut d’un arbre. Elle engageoit Paul à les faire danser. Elle ne les quittoit point qu’elle ne les vît contentes et satisfaites ; elle vouloit qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne fait son bonheur, disoit-elle, qu’en s’occupant de celui des autres ». Quand elles s’en retournoient elle les engageoit d’emporter ce qui paraissoit leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquoit trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissoit, avec l’agrément de sa mere, quelques uns des siens, et elle chargeoit Paul d’aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisoit le bien, à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice, et montrant le bienfait.

Vous autres Européens, dont l’esprit se remplit dès l’enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumieres et de plaisirs. Votre ame, circonscrite dans une petite sphere de connoissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles : mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n’avoient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d’histoire, et de philosophie. Les périodes de leur vie se régloient sur celles de la nature. Ils connoissoient les heures du jour par l’ombre des arbres ; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandoient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disoit Virginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs pieds » ; ou bien : « La nuit s’approche, les tamarins ferment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir ? lui disoient quelques amies du voisinage. — Aux cannes de sucre, répondoit Virginie. — Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable, reprenoient ces jeunes filles ». Quand on l’interrogeoit sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frere, disoit-elle, est de l’âge du grand cocotier de la fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis au monde ». Leur vie sembloit attachée à celle des arbres comme celle des faunes et des dryades : ils ne connoissoient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs meres, d’autre chronologie que celle de leurs vergers, et d’autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.

Après tout qu’avoient besoin ces jeunes gens d’être riches et savants à notre maniere ? leurs besoins et leur ignorance ajoutoient encore à leur félicité. Il n’y avoit point de jour qu’ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumieres : oui, des lumieres ; et quand il s’y seroit mêlé quelques erreurs, l’homme pur n’en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissoient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n’avoit ridé leur front, aucune intempérance n’avoit corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n’avoit dépravé leur cœur : l’amour, l’innocence, la piété, développoient chaque jour la beauté de leur ame en graces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie ils en avoient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d’Éden parurent nos premiers parents, lorsque sortant des mains de Dieu, ils se virent, s’approcherent, et converserent d’abord comme frere et comme sœur. Virginie, douce, modeste, confiante comme Ève ; et Paul, semblable à Adam, ayant la taille d’un homme avec la simplicité d’un enfant.

Quelquefois seul avec elle (il me l’a mille fois raconté), il lui disoit au retour de ses travaux : « Lorsque je suis fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne je t’apperçois au fond de ce vallon, tu me parois au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos meres, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légere. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ravis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux ; le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la riviere des Trois-mamelles. En arrivant sur ses bords j’étois déja bien fatigué ; mais quand je t’eus prise sur mon dos il me sembloit que j’avois des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’enchanter ? Est-ce par ton esprit ? mais nos meres en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu’à la Riviere-noire pour demander la grace d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j’ai cueillie dans la forêt ; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé ».

Virginie lui répondoit : « Ô mon frere ! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J’aime bien ma mere, j’aime bien la tienne ; mais quand elles t’appellent mon fils je les aime encore davantage. Les caresses qu’elles te font me sont plus sensibles que celles que j’en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m’aimes : mais tout ce qui a été élevé ensemble, s’aime. Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s’appellent et se répondent d’un arbre à l’autre : de même quand l’écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j’en répete les paroles au fond de ce vallon. Tu m’es cher, sur-tout depuis le jour où tu voulois te battre pour moi contre le maître de l’esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois : Ah ! mon frere a un bon cœur ; sans lui je serois morte d’effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma mere, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs ; mais quand je prononce ton nom il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu’il ne t’arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? n’en avons-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage ». Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyoit le front et les joues, et elle lui donnoit plusieurs baisers.

Cependant depuis quelque temps Virginie se sentoit agitée d’un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbroient de noir ; son teint jaunissoit ; une langueur universelle abattoit son corps. La sérénité n’étoit plus sur son front, ni le sourire sur ses levres. On la voyoit tout-à-coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyoit ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bien-aimée. Elle erroit çà et là dans les lieux les plus solitaires de l’habitation, cherchant par-tout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois, à la vue de Paul, elle alloit vers lui en folâtrant ; puis tout-à-coup, près de l’aborder, un embarras subit la saisissoit ; un rouge vif coloroit ses joues pâles, et ses yeux n’osoient plus s’arrêter sur les siens. Paul lui disoit : « La verdure couvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te voient ; tout est gai autour de toi, toi seule es triste ». Et il cherchoit à la ranimer en l’embrassant ; mais elle détournoit la tête, et fuyoit tremblante vers sa mere. L’infortunée se sentoit troublée par les caresses de son frere. Paul ne comprenoit rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n’arrive guere seul.

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C’étoit vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne échauffe pendant trois semaines l’Isle-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est qui y regne presque toute l’année n’y souffloit plus. De longs tourbillons de poussiere s’élevoient sur les chemins, et restoient suspendus en l’air. La terre se fendoit de toutes parts ; l’herbe étoit brûlée ; des exhalaisons chaudes sortoient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étoient desséchés. Aucun nuage ne venoit du côté de la mer. Seulement pendant le jour des vapeurs rousses s’élevoient de dessus ses plaines, et paraissoient au coucher du soleil comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportoit aucun rafraîchissement à l’atmosphere embrasé. L’orbe de la lune, tout rouge, se levoit, dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisoient retentir les vallons de tristes mugissements. Le cafre même qui les conduisoit se couchoit sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais par-tout le sol étoit brûlant, et l’air étouffant retentissoit du bourdonnement des insectes qui cherchoient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.

Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levoit, elle s’asseyoit, elle se recouchoit, et ne trouvoit dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s’achemine, à la clarté de la lune, vers sa fontaine ; elle en apperçoit la source qui, malgré la sécheresse, couloit encore en filets d’argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D’abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son enfance sa mere et Marguerite s’amusoient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avoit creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frere et à la sienne, qui entrelaçoient au-dessus de sa tête leurs rameaux verds et leurs jeunes cocos. Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée de ces dangereux ombrages, et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mere chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et posant sa tête sur le sein maternel elle ne put que l’inonder de ses larmes.

Madame de la Tour pénétroit bien la cause du mal de sa fille, mais elle n’osoit elle-même lui en parler. « Mon enfant, lui disoit-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose à son gré de la santé et de la vie. Il t’éprouve aujourd’hui pour te récompenser demain. Songe que nous ne sommes sur la terre que pour exercer la vertu. »

Cependant ces chaleurs excessives éleverent de l’océan des vapeurs qui couvrirent l’isle comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassembloient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortoient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tomberent du ciel. Des torrents écumeux se précipitoient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce bassin étoit devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite isle ; et l’entrée de ce vallon, une écluse par où sortoient pêle-mêle avec les eaux mugissantes les terres, les arbres et les rochers.

Toute la famille tremblante prioit Dieu dans la case de madame de la Tour, dont le toit craquoit horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguoient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étoient vifs et fréquents. L’intrépide Paul, suivi de Domingue, alloit d’une case à l’autre malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonçant là un pieu : il ne rentroit que pour consoler la famille par l’espoir prochain du retour du beau temps. En effet sur le soir la pluie cessa ; le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l’horizon.

Le premier desir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s’approcha d’elle d’un air timide, et lui présenta son bras pour l’aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L’air étoit frais et sonore. Des fumées blanches s’élevoient sur les croupes de la montagne sillonnée çà et là de l’écume des torrents qui tarissoient de tous côtés. Pour le jardin, il étoit tout bouleversé par d’affreux ravins ; la plupart des arbres fruitiers avoient leurs racines en haut ; de grands amas de sable couvroient les lisieres des prairies, et avoient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étoient debout et bien verdoyants ; mais il n’y avoit plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers voisins, déploroient par des chants plaintifs la perte de leurs petits.

À la vue de cette désolation Virginie dit à Paul : « Vous aviez apporté ici des oiseaux, l’ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre ; il n’y a que le ciel qui ne change point ». Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! mais je ne possede rien même sur la terre ». Virginie reprit, en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul ». À peine eut-elle parlé qu’il courut le chercher dans la case de sa mere. Ce portrait étoit une petite miniature représentant l’hermite Paul. Marguerite y avoit une grande dévotion ; elle l’avoit porté long-temps suspendu à son cou étant fille ; ensuite, devenue mere, elle l’avoit mis à celui de son enfant. Il étoit même arrivé qu’étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde, à force de contempler l’image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avoit contracté quelque ressemblance ; ce qui l’avoit décidée à lui en faire porter le nom, et à lui donner pour patron un saint qui avoit passé sa vie loin des hommes, qui l’avoient abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d’un ton ému : « Mon frere, il ne me sera jamais enlevé tant que je vivrai, et je n’oublierai jamais que tu m’as donné la seule chose que tu possedes au monde ». À ce ton d’amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l’embrasser ; mais aussi légere qu’un oiseau elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.

Cependant Marguerite disoit à madame de la Tour : « Pourquoi ne marions-nous pas nos enfants ? Ils ont l’un pour l’autre une passion extrême dont mon fils ne s’apperçoit pas encore. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous veillons sur eux, tout est à craindre ». Madame de la Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel chagrin pour nous si Virginie mettoit au monde des enfants malheureux, qu’elle n’auroit peut-être pas la force d’élever ! Ton Noir Domingue est bien cassé ; Marie est infirme. Moi-même, chere amie, depuis quinze ans je me sens fort affoiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds, et encore plus vîte dans le chagrin. Paul est notre unique espérance. Attendons que l’âge ait formé son tempérament, et qu’il puisse nous soutenir par son travail. À présent, tu le sais, nous n’avons guere que le nécessaire de chaque jour. Mais en faisant passer Paul dans l’Inde pour un peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelque esclave : et à son retour ici nous le marierons à Virginie ; car je crois que personne ne peut rendre ma chere fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons à notre voisin. »

En effet ces dames me consulterent, et je fus de leur avis. « Les mers de l’Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une saison favorable pour passer d’ici aux Indes, c’est un voyage de six semaines au plus, et d’autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à Paul ; car j’ai des voisins qui l’aiment beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage faute de moulins pour l’éplucher ; du bois d’ébene, si commun ici qu’il sert au chauffage, et quelques résines qui se perdent dans nos bois : tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile ici. »

Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d’embarquement pour ce voyage ; et avant tout je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d’un champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d’ici à la ville, sans que j’aille courir aux Indes ? Nos meres me disent que Domingue est vieux et cassé ; mais moi je suis jeune, et je me renforce chaque jour. Il n’a qu’à leur arriver pendant mon absence quelque accident, surtout à Virginie qui est déja souffrante. Oh non, non ! je ne saurois me résoudre à les quitter. »

Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de la Tour ne m’avoit pas caché l’état de Virginie, et le desir qu’elle avoit de gagner quelques années sur l’âge de ces jeunes gens en les éloignant l’un de l’autre. C’étoient des motifs que je n’osois même faire soupçonner à Paul.

Sur ces entrefaites un vaisseau arrivé de France apporta à madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seroient jamais sensibles, l’avoit frappée. Elle sortoit d’une grande maladie dégénérée en langueur, et que l’âge rendoit incurable. Elle mandoit à sa niece de repasser en France ; ou, si sa santé ne lui permettoit pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignoit d’y envoyer Virginie, à laquelle elle destinoit une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachoit, disoit-elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.

À peine cette lettre fut lue dans la famille qu’elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d’étonnement, paroissoit prêt à se mettre en colere. Virginie, les yeux fixés sur sa mere, n’osoit proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Marguerite à madame de la Tour. — Non, mon amie ; non, mes enfants, reprit madame de la Tour : je ne vous quitterai point. J’ai vécu avec vous, et c’est avec vous que je veux mourir. Je n’ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d’anciens chagrins en sont cause. J’ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents, et par la perte de mon cher époux. Mais depuis j’ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne m’en ont fait même espérer dans ma patrie. »

À ce discours des larmes de joie coulerent de tous les yeux. Paul, serrant madame de la Tour dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus ; je n’irai point aux Indes. Nous travaillerons tous pour vous, chere maman ; rien ne vous manquera jamais avec nous ». Mais de toute la société la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d’une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale.

Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venoient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la priere du matin qui précédoit le déjeûner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançoit vers l’habitation. C’étoit M. de la Bourdonnais. Il entra dans la case où toute la famille étoit à table. Virginie venoit de servir, suivant l’usage du pays, du café et du riz cuit à l’eau. Elle y avoit joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avoit pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d’abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s’adressant à madame de la Tour, il lui dit que les affaires générales l’empêchoient quelquefois de songer aux particulieres ; mais qu’elle avoit bien des droits sur lui. « Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et fort riche à Paris, qui vous réserve sa fortune, et vous attend auprès d’elle ». Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettoit pas d’entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de la Bourdonnais, pour mademoiselle votre fille, si jeune et si aimable, vous ne sauriez sans injustice la priver d’une si grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a employé l’autorité pour la faire venir auprès d’elle. Les bureaux m’ont écrit à ce sujet d’user, s’il le falloit, de mon pouvoir ; mais ne l’exerçant que pour rendre heureux les habitants de cette colonie, j’attends de votre volonté seule un sacrifice de quelques années, d’où dépend l’établissement de votre fille, et le bien-être de toute votre vie. Pourquoi vient-on aux isles ? n’est-ce pas pour y faire fortune ? N’est-il pas bien plus agréable de l’aller retrouver dans sa patrie ? »

En disant ces mots il posa sur la table un gros sac de piastres que portoit un de ses noirs. « Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle votre fille, de la part de votre tante ». Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de
Paul virginie 1806 4 arrivee mr bourdonnais gerard
la Tour de ne s’être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : « Monsieur, ma mere s’est adressée à vous, et vous l’avez mal reçue. — Avez-vous un autre enfant, madame ? dit M. de la Bourdonnais à madame de la Tour. — Non, monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils de mon amie ; mais lui et Virginie nous sont communs, et également chers. — Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez acquis l’expérience du monde, vous connoîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache. »

M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s’assit à table auprès d’elle. Il déjeûna, à la maniere des Créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zele même de leurs vieux domestiques. « Il n’y a, dit-il, ici que des meubles de bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d’or ». Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je desire être votre ami, car vous êtes un honnête homme ». M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l’assura qu’il pouvoit compter sur son amitié.

Après déjeûner il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentoit une occasion prochaine d’envoyer sa fille en France, sur un vaisseau prêt à partir ; qu’il la recommanderoit à une dame de ses parentes qui y étoit passagere ; qu’il falloit bien se garder d’abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant, ne peut pas traîner plus de deux ans : ses amis me l’ont mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas tous les jours. Consultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis ». Elle lui répondit « que ne désirant désormais d’autre bonheur dans le monde que celui de sa fille, elle laisseroit son départ pour la France entièrement à sa disposition. »

Madame de la Tour n’étoit pas fâchée de trouver une occasion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul, en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part, et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune, Marguerite vient sur l’âge ; je suis déja infirme : si j’allois mourir, que deviendriez-vous sans fortune au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc seule, n’ayant personne qui puisse vous être d’un grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénetre de douleur ». Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m’avez appris à travailler, et à le bénir chaque jour. Jusqu’à présent il ne nous a pas abandonnés, il ne nous abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l’avez dit tant de fois, ma mere ! Je ne saurois me résoudre à vous quitter ». Madame de la Tour, émue, reprit : « Je n’ai d’autre projet que de te rendre heureuse, et de te marier un jour avec Paul, qui n’est point ton frere. Songe maintenant que sa fortune dépend de toi. »

Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l’ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu’elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secretes de son amour s’échappent comme par une barriere ouverte, et les doux épanchements de la confiance succedent aux réserves et aux mysteres dont elle s’environnoit. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mere, lui raconta quels avoient été ses combats, qui n’avoient eu d’autres témoins que Dieu seul ; qu’elle voyoit le secours de sa providence dans celui d’une mere tendre qui approuvoit son inclination, et qui la dirigeroit par ses conseils ; que maintenant, appuyée de son support, tout l’engageoit à rester auprès d’elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l’avenir.

Madame de la Tour voyant que sa confidence avoit produit un effet contraire à celui qu’elle en attendoit, lui dit : « Mon enfant, je ne veux point te contraindre ; délibere à ton aise ; mais cache ton amour à Paul. Quand le cœur d’une fille est pris, son amant n’a plus rien à lui demander. »

Vers le soir, comme elle étoit seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d’une soutane bleue. C’étoit un ecclésiastique missionnaire de l’isle, et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il étoit envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué ! Vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre santé vous oblige de rester ici ; mais vous, jeune demoiselle, vous n’avez point d’excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes. C’est un sacrifice, mais c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué pour nous ; il faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chere demoiselle ? »

Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant :« Si c’est l’ordre de Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit faite ! dit-elle en pleurant. »

Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m’envoya prier par Domingue de passer chez elle pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d’avis qu’on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J’étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvoient mes conseils de modération contre les illusions d’une grande fortune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu’elle espéroit pour son fils de la fortune de Virginie, s’étoit opposée fortement à son départ, ne fit plus d’objections. Pour Paul, qui ignoroit le parti auquel on se déterminoit, étonné des conversations secretes de madame de la Tour et de sa fille, il s’abandonnoit à une tristesse sombre. « On trame quelque chose contre moi, dit-il, puisqu’on se cache de moi. »

Cependant le bruit s’étant répandu dans l’isle que la fortune avoit visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espece. Ils déployerent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l’Inde ; de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour, des baftas de Surate d’un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verds. Ils déroulerent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un verd de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir ; des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moëlleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagascar.

Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui feroit plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu’elle crut être agréable à sa mere, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disoit-elle, étoit bon pour des meubles, cela pour l’usage de Marie et de Domingue ». Enfin le sac de piastres étoit employé qu’elle n’avoit pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu’elle avoit distribués à la société.

Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui présageoient le départ de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit d’un air accablé : « Ma sœur s’en va ; elle fait déja les apprêts de son voyage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédit sur l’esprit de sa mere et de la mienne pour la retenir ». Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seroient sans effet.

Si Virginie m’avoit paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut encore toute autre chose quand je la vis parée à la maniere des dames de ce pays. Elle étoit vêtue de mousseline blanche doublée de taffetas rose. Sa taille légere et élevée se dessinoit parfaitement sous son corset, et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnoient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étoient remplis de mélancolie ; et son cœur agité par une passion combattue donnoit à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d’émotion. Le contraste même de sa parure élégante, qu’elle sembloit porter malgré elle, rendoit sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvoit la voir ni l’entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils, lui dit en particulier : « Pourquoi, mon fils, te nourrir de fausses espérances, qui rendent les privations encore plus ameres ? Il est temps que je te découvre le secret de ta vie et de la mienne. Mademoiselle de la Tour appartient, par sa mere, à une parente riche et de grande condition : pour toi, tu n’es que le fils d’une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. »

Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul ; il ne l’avoit jamais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mere, qui lui répondit : « Tu n’as point eu de pere légitime. Lorsque j’étois fille, l’amour me fit commettre une foiblesse dont tu as été le fruit. Ma faute t’a privé de ta famille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternelle. Infortuné, tu n’as d’autres parents que moi seule dans le monde » ! et elle se mit à répandre des larmes. Paul, la serrant dans ses bras, lui dit : « Oh, ma mere, puisque je n’ai d’autres parents que vous dans le monde, je vous en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler ! Je vois maintenant la raison qui éloigne de moi mademoiselle de la Tour depuis deux mois, et qui la décide aujourd’hui à partir. Ah ! sans doute, elle me méprise ! »

Cependant l’heure de souper étant venue, on se mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la premiere, et fut s’asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit bientôt après, et vint se mettre auprès d’elle. L’un et l’autre garderent quelque temps un profond silence. Il faisoit une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendroit pas la beauté. La lune paraissoit au milieu du firmament, entourée d’un rideau de nuages que ses rayons dissipoient par degrés. Sa lumiere se répandoit insensiblement sur les montagnes de l’isle et sur leurs pitons, qui brilloient d’un verd argenté. Les vents retenoient leurs haleines. On entendoit dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux, qui se caressoient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit, et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, bruissoient sous l’herbe. Les étoiles étinceloient au ciel, et se réfléchissoient au sein de la mer qui répétoit leurs images tremblantes. Virginie parcouroit avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l’isle par les feux rouges des pêcheurs. Elle apperçut à l’entrée du port une lumiere et une ombre : c’étoit le fanal et le corps du vaisseau où elle devoit s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendoit à l’ancre la fin du calme. À cette vue elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la vît pas pleurer.

Madame de la Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers ; et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n’ai pas oubliée.

Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de la mer… de la mer dont vous êtes si effrayée ! — Il faut, répondit Virginie, que j’obéisse à mes parents, à mon devoir. — Vous nous quittez, reprit Paul, pour une parente éloignée que vous n’avez jamais vue ! — Hélas, dit Virginie, je voulois rester ici toute ma vie ; ma mere ne l’a pas voulu. Mon confesseur m’a dit que la volonté de Dieu étoit que je partisse ; que la vie étoit une épreuve… Oh c’est une épreuve bien dure ! »

« Quoi, repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue ! Ah ! il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de frere, que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez, ce frere, parmi des gens dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne peux vous offrir. Mais, pour être plus heureuse, où voulez-vous aller ? Dans quelle terre aborderez-vous qui vous soit plus chere que celle où vous êtes née ? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mere, auxquelles vous êtes si accoutumée ? Que deviendra-t-elle elle-même, déja sur l’âge, lorsqu’elle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la maison, à la promenade où elle s’appuyoit sur vous ? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu’elle ? Que leur dirai-je à l’une et à l’autre quand je les verrai pleurer de votre absence ? Cruelle ! je ne vous parle point de moi : mais que deviendrai-je moi-même quand le matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir ; quand j’appercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si long-temps témoins de notre amitié mutuelle ? Ah ! puisqu’un nouveau sort te touche, que tu cherches d’autres pays que ton pays natal, d’autres biens que ceux de mes travaux, laisse-moi t’accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes, qui te donnent tant d’effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon sein, je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie et adorée, je serai encore assez riche et assez noble pour te faire le plus grand des sacrifices, en mourant à tes pieds. »

Les sanglots étoufferent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disoit ces mots entrecoupés de soupirs… « C’est pour toi que je pars,… pour toi que j’ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l’occasion de devenir riche, c’est pour te rendre mille fois le bien que tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ? Que me dis-tu de ta naissance ? Ah ! s’il m’étoit encore possible de me donner un frere, en choisirois-je un autre que toi ? Ô Paul ! Ô Paul ! tu m’es beaucoup plus cher qu’un frere ! Combien m’en a-t-il coûté pour te repousser loin de moi ! Je voulois que tu m’aidasses à me séparer de moi-même jusqu’à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant je reste, je pars, je vis, je meurs : fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu ! j’ai pu résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur ! »

À ces mots Paul la saisit dans ses bras, et la tenant étroitement serrée, il s’écria d’une voix terrible : « Je pars avec elle ; rien ne pourra m’en détacher ». Nous courûmes tous à lui. Madame de la Tour lui dit : « Mon fils, si vous nous quittez qu’allons-nous devenir ? »

Il répéta en tremblant ces mots : « Mon fils… mon
Paul virginie 1806 5 adieux moreau
fils… Vous ma mere, lui dit-il, vous qui séparez le frere d’avec la sœur ! Tous deux nous avons sucé votre lait ; tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer ; tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et maintenant vous l’éloignez de moi ! Vous l’envoyez en Europe, dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n’avez plus de droits sur elle, elle n’est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n’en connois plus d’autre. Nous n’avons eu qu’un toit, qu’un berceau ; nous n’aurons qu’un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m’en empêchera ? M’empêchera-t-il de me jeter à la mer ? Je la suivrai à la nage. La mer ne sauroit m’être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d’elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mere barbare ! femme sans pitié ! puisse cet océan où vous l’exposez ne jamais vous la rendre ! puissent ses flots vous rapporter mon corps, et le roulant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par la perte de vos deux enfants, un sujet éternel de douleur ! »

À ces mots je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtoit la raison. Ses yeux étinceloient ; la sueur couloit à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux trembloient, et je sentois dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.

Virginie effrayée, lui dit : « Ô mon ami ! j’atteste les plaisirs de notre premier âge, tes maux, les miens, et tout ce qui doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre que pour toi ; si je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je vous prends à témoins, vous tous qui avez élevé mon enfance, qui disposez de ma vie et qui voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qui m’entend, par cette mer que je dois traverser, par l’air que je respire, et que je n’ai jamais souillé du mensonge. »

Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colere impétueuse de ce jeune homme à la voix de l’objet aimé. Sa tête altiere étoit baissée, et un torrent de pleurs couloit de ses yeux. Sa mere, mêlant ses larmes aux siennes, le tenoit embrassé sans pouvoir parler. Madame de la Tour, hors d’elle, me dit : « Je n’y puis tenir ; mon ame est déchirée. Ce malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’emmener mon fils. Il y a huit jours que personne ici n’a dormi. »

Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur : laissez reposer votre famille, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est minuit ; la Croix du Sud est droite sur l’horizon. »

Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habitation.

Mais qu’est-il besoin de vous continuer plus long-temps le récit de cette histoire ? Il n’y a jamais qu’un côté agréable à connoître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumiere que l’autre ne soit livrée aux ténebres.

« Mon pere, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous avez commencé d’une maniere si touchante. Les images du bonheur nous plaisent, mais celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l’infortuné Paul ? »

Le premier objet que vit Paul, en retournant à l’habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardoit vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’apperçut : « Où est Virginie » ? Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Virginie s’étoit embarquée au point du jour, que son vaisseau avoit mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyoit plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à personne.

Quoique cette enceinte de rochers paroisse derriere nous presque perpendiculaire, ces plateaux verds qui en divisent la hauteur sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible, qu’on appelle le Pouce. À la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée qu’elle est comme une grande forêt dans l’air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée, située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n’entend point le bruit de leur chûte. De ce lieu on voit une grande partie de l’isle avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Piterboth et les Trois-mamelles avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer, et l’Isle Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l’occident. Ce fut de cette élévation que Paul apperçut le vaisseau qui emmenoit Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large comme un point noir au milieu de l’océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il étoit déja disparu qu’il croyoit le voir encore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchois après lui depuis le lever du soleil : j’eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouvement, en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu’elle l’avoit trompé. Madame de la Tour nous dit que le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major et du missionnaire, étoit venu chercher Virginie en palanquin ; et que, malgré ses propres raisons, ses larmes, et celles de Marguerite, tout le monde criant que c’étoit pour leur bien à tous, ils avoient emmené sa fille à demi-mourante. « Au moins, répondit Paul, si je lui avois fait mes adieux, je serois tranquille à présent. Je lui aurois dit : Virginie, si, pendant le temps que nous avons vécu ensemble, il m’est échappé quelque parole qui vous ait offensée, avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous me la pardonnez. Je lui aurois dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chere Virginie ! adieu ! Vivez loin de moi contente et heureuse » ! Et comme il vit que sa mere et madame de la Tour pleuroient : « Cherchez maintenant, leur dit-il, quelque autre que moi qui essuie vos larmes » ! puis il s’éloigna d’elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l’habitation. Il en parcouroit tous les endroits qui avoient été les plus chers à Virginie. Il disoit à ses chevres et à leurs petits chevreaux, qui le suivoient en bêlant : « Que me demandez-vous ? vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnoit à manger dans sa main ». Il fut au Repos de Virginie, et à la vue des oiseaux qui voltigeoient autour, il s’écria : « Pauvres oiseaux ! Vous n’irez plus au-devant de celle qui étoit votre bonne nourrice ». En voyant Fidele qui flairoit çà et là, et marchoit devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais ». Enfin il fut s’asseoir sur le rocher où il lui avoit parlé la veille, et à l’aspect de la mer où il avoit vu disparoître le vaisseau qui l’avoit emmenée, il pleura abondamment.

Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de l’agitation de son esprit. Sa mere et madame de la Tour le prioient par les termes les plus tendres de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses espérances. Elle l’appeloit son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle destinoit sa fille. Elle l’engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous auprès de la place où se mettoit la compagne de son enfance ; et, comme si elle l’eût encore occupée, il lui adressoit la parole et lui présentoit les mets qu’il savoit lui être les plus agréables ; mais dès qu’il s’appercevoit de son erreur il se mettoit à pleurer. Les jours suivants il recueillit tout ce qui avoit été à son usage particulier, les derniers bouquets qu’elle avoit portés, une tasse de coco où elle avoit coutume de boire ; et comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisoit et les mettoit dans son sein. L’ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l’objet que l’on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentoient ceux de sa mere et de madame de la Tour, et que les besoins de la famille demandoient un travail continuel, il se mit, avec l’aide de Domingue, à réparer le jardin.

Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un Créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu’il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s’instruire dans la géographie, pour se faire une idée du pays où elle débarqueroit ; et dans l’histoire, pour connoître les mœurs de la société où elle alloit vivre. Ainsi il s’étoit perfectionné dans l’agriculture, et dans l’art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l’amour. Sans doute c’est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiete que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts, et c’est de ses privations qu’est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature ayant fait l’amour le lien de tous les êtres, l’a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l’instigateur de nos lumieres et de nos plaisirs.

Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l’étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L’histoire, et sur-tout l’histoire moderne, ne l’intéressa guere davantage. Il n’y voyoit que des malheurs généraux et périodiques, dont il n’appercevoit pas les causes ; des guerres sans sujet et sans objet ; des intrigues obscures ; des nations sans caractere, et des princes sans humanité. Il préféroit à cette lecture celle des romans, qui, s’occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offroient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisoit à sa mere et à madame de la Tour les endroits qui l’affectoient davantage : alors ému par de touchants ressouvenirs, sa voix s’étouffoit, et les larmes couloient de ses yeux. Il lui sembloit trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d’Antiope, avec les malheurs et la tendresse d’Eucharis. D’un autre côté il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfermoient une peinture véritable des sociétés de l’Europe, il craignit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vînt à s’y corrompre et à l’oublier.

En effet plus d’un an et demi s’étoit écoulé sans que madame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement elle avoit appris, par une voie étrangere, que celle-ci étoit arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui alloit aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille, elle jugea qu’elle étoit fort malheureuse. Cette lettre peignoit si bien sa situation et son caractere, que je l’ai retenue presque mot pour mot.

« Très chere et bien-aimée maman,

« Je vous ai déja écrit plusieurs lettres de mon écriture ; et comme je n’en ai pas eu de réponse, j’ai lieu de craindre qu’elles ne vous soient point parvenues. J’espere mieux de celle-ci, par les précautions que j’ai prises pour vous donner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.

« J’ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi qui n’avois presque jamais pleuré que sur les maux d’autrui ! Ma grand’tante fut bien surprise à mon arrivée, lorsque m’ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je ne savois ni lire ni écrire. Elle me demanda qu’est-ce que j’avois donc appris depuis que j’étois au monde ; et quand je lui eus répondu que c’étoit à avoir soin d’un ménage et à faire votre volonté, elle me dit que j’avois reçu l’éducation d’une servante. Elle me mit, dès le lendemain, en pension dans une grande abbaye auprès de Paris, où j’ai des maîtres de toute espece : ils m’enseignent, entre autres choses, l’histoire, la géographie, la grammaire, la mathématique, et à monter à cheval ; mais j’ai de si foibles dispositions pour toutes ces sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre créature qui ai peu d’esprit, comme ils le font entendre. Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point. Elle me donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes-de-chambre, qui sont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m’a fait prendre le titre de comtesse ; mais elle m’a fait quitter mon nom de la Tour, qui m’étoit aussi cher qu’à vous-même, par tout ce que vous m’avez raconté des peines que mon pere avoit souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom de femme par celui de votre famille, qui m’est encore cher cependant, parcequ’il a été votre nom de fille. Me voyant dans une situation aussi brillante, je l’ai suppliée de vous envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ? mais vous m’avez recommandé de vous dire toujours la vérité. Elle m’a donc répondu que peu ne vous serviroit à rien, et que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous embarrasseroit. J’ai cherché d’abord à vous donner de mes nouvelles par une main étrangere, au défaut de la mienne. Mais n’ayant à mon arrivée ici personne en qui je pusse prendre confiance, je me suis appliquée nuit et jour à apprendre à lire et à écrire : Dieu m’a fait la grace d’en venir à bout en peu de temps. J’ai chargé de l’envoi de mes premieres lettres les dames qui sont autour de moi ; j’ai lieu de croire qu’elles les ont remises à ma grand’tante. Cette fois j’ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : c’est sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire passer vos réponses. Ma grand’tante m’a interdit toute correspondance au-dehors, qui pourroit, selon elle, mettre obstacle aux grandes vues qu’elle a sur moi. Il n’y a qu’elle qui puisse me voir à la grille, ainsi qu’un vieux seigneur de ses amis, qui a, dit-elle, beaucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n’en ai point du tout pour lui, quand même j’en pourrois prendre pour quelqu’un.

« Je vis au milieu de l’éclat de la fortune, et je ne peux disposer d’un sou. On dit que si j’avois de l’argent cela tireroit à conséquence. Mes robes mêmes appartiennent à mes femmes-de-chambre, qui se les disputent avant que je les aie quittées. Au sein des richesses je suis bien plus pauvre que je ne l’étois auprès de vous ; car je n’ai rien à donner. Lorsque j’ai vu que les grands talents que l’on m’enseignoit ne me procuroient pas la facilité de faire le plus petit bien, j’ai eu recours à mon aiguille, dont heureusement vous m’avez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, pour vous et maman Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet des pepins et des noyaux des fruits de mes collations, avec des graines de toutes sortes d’arbres que j’ai recueillies, à mes heures de récréation, dans le parc de l’abbaye. J’y ai ajouté aussi des semences de violettes, de marguerites, de bassinets, de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j’ai ramassées dans les champs. Il y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres ; mais personne ne s’en soucie. Je suis sûre que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi si vous avez un jour la satisfaction de voir des pommiers croître auprès de nos bananiers, et des hêtres mêler leurs feuillages à celui de nos cocotiers. Vous vous croirez dans la Normandie, que vous aimez tant.

« Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n’ai plus de joies loin de vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous m’avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que j’y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n’en puis parler à personne. Mes femmes-de-chambre, ou plutôt celles de ma grand’tante, car elles sont plus à elle qu’à moi, me disent, lorsque je cherche à amener la conversation sur des objets qui me sont si chers : Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m’oublierois plutôt moi-même que d’oublier le lieu où je suis née, et où vous vivez ! C’est ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ; car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse faire part de l’amour que vous portera jusqu’au tombeau,

« Très chere et bien-aimée maman,
« Votre obéissante et tendre fille
« Virginie de la Tour. »

« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon enfance ; caressez pour moi Fidele, qui m’a retrouvée dans les bois. »


Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parloit pas du tout de lui, elle qui n’avoit pas oublié, dans ses ressouvenirs, le chien de la maison : mais il ne savoit pas que, quelque longue que soit la lettre d’une femme, elle n’y met jamais sa pensée la plus chere qu’à la fin.

Dans un post-scriptum Virginie recommandoit particulierement à Paul deux especes de graines ; celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnoit quelques instructions sur les caracteres de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandoit-elle, produit une petite fleur d’un violet foncé, qui aime à se cacher sous les buissons ; mais son charmant parfum l’y fait bientôt découvrir ». Elle lui enjoignoit de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier. « La scabieuse, ajoutoit-elle, donne une jolie fleur d’un bleu mourant, et à fond noir piqueté de blanc. On la croiroit en deuil. On l’appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents ». Elle le prioit de la semer sur le rocher où elle lui avoit parlé la nuit, la derniere fois, et de donner à ce rocher, pour l’amour d’elle, le nom du Rocher des Adieux.

Elle avoit renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu étoit fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu’il y apperçut un P et un V entrelacés, et formés de cheveux, qu’il reconnut à leur beauté pour être ceux de Virginie.

La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mere lui répondit, au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré, l’assurant qu’ils avoient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier elle en étoit inconsolable.

Paul lui écrivit une lettre fort longue, où il l’assuroit qu’il alloit rendre le jardin digne d’elle, et y mêler les plantes de l’Europe à celles de l’Afrique, ainsi qu’elle avoit entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyoit des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignoit, ajoutoit-il, aucune autre semence de l’isle, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la supplioit de se rendre au plutôt aux vœux ardents de leur famille, et aux siens particuliers, puisqu’il ne pouvoit désormais goûter aucune joie loin d’elle.

Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et sur-tout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs sembloient avoir quelque analogie avec le caractere et la situation de Virginie, qui les lui avoit si particulièrement recommandées ; mais, soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur soit pas favorable, il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.

Cependant l’envie, qui va même au-devant du bonheur des hommes, sur-tout dans les colonies françaises, répandit dans l’isle des bruits qui donnoient beaucoup d’inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avoit apporté la lettre de Virginie assuroient qu’elle étoit sur le point de se marier : ils nommoient le seigneur de la cour qui devoit l’épouser ; quelques uns même disoient que la chose étoit faite et qu’ils en avoient été témoins. D’abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l’isle, par une pitié perfide, s’empressoient de le plaindre de cet évènement, il commença à y ajouter quelque croyance. D’ailleurs dans quelques uns des romans qu’il avoit lus il voyoit la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il savoit que ces livres renfermoient des peintures assez fideles des mœurs de l’Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s’y corrompre, et à oublier ses anciens engagements. Ses lumieres le rendoient déja malheureux. Ce qui acheva d’augmenter ses craintes, c’est que plusieurs vaisseaux d’Europe arriverent ici depuis, dans l’espace de six mois, sans qu’aucun d’eux apportât des nouvelles de Virginie.

Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venoit me voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.

Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d’ici, sur les bords d’une petite riviere qui coule le long de la Montagne-longue. C’est là que je passe ma vie seul, sans femme, sans enfants, et sans esclaves.

Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l’Europe. La solitude ramene en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’ame est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangeres qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa premiere limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumiere des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’ame. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carriere de la vie ; tels sont les brames de l’Inde. Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paroît impossible d’y goûter un plaisir durable, de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure, d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l’homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l’air, des yeux pour la lumiere, sans que nous puissions intervertir l’usage de ces sens, il s’est réservé pour lui seul, qui est l’auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.

Je passe donc mes jours loin des hommes, que j’ai voulu servir, et qui m’ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe, et quelques cantons de l’Amérique et de l’Afrique, je me suis fixé dans cette isle peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j’ai bâtie dans la forêt au pied d’un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une riviere qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres qui m’apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j’ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables, et par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d’un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde ; mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant sur le bord d’un torrent tend la main à un malheureux qui s’y noie. Mais je n’ai guere trouvé que l’innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d’eux se fait d’elle une image qu’il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l’égare, et il se plaint ensuite au ciel de l’erreur qu’il s’est formée lui-même. Parmi un grand nombre d’infortunés que j’ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n’en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres miseres. Ils m’écoutoient d’abord avec attention dans l’espérance que je les aiderois à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais voyant que je ne voulois leur apprendre qu’à s’en passer, ils me trouvoient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur : ils blâmoient ma vie solitaire ; ils prétendoient qu’eux seuls étoient utiles aux hommes, et ils s’efforçoient de m’entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j’ai donné tant de prix ; les protections, la fortune, la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d’hommes que j’ai vus se disputer avec fureur ces chimeres, et qui ne sont plus, aux flots de ma riviere, qui se brisent en écumant contre les rochers de son lit, et disparoissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l’océan de l’avenir qui n’a plus de rivages ; et par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m’éleve vers son auteur, et j’espere dans un autre monde de plus heureux destins.

Quoiqu’on n’apperçoive pas de mon hermitage, situé au milieu d’une forêt, cette multitude d’objets que nous présente l’élévation du lieu où nous sommes, il s’y trouve des dispositions intéressantes, sur-tout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s’étendre au-dehors. La riviere qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu’elle me présente un long canal ombragé d’arbres de toute sorte de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d’ébene, et de ceux qu’on appelle ici bois de pomme, bois d’olive, et bois de canelle ; des bosquets de palmistes élevent çà et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d’un bouquet de palmes, et paroissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s’y joint des lianes de divers feuillages, qui, s’enlaçant d’un arbre à l’autre, forment ici des arcades de fleurs ; là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d’influence sur les vêtements mêmes, qu’on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu’il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs vous les diriez à demi couverts de neige. À la fin de l’été plusieurs especes d’oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au-delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette isle, et opposent l’éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses especes de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandois. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire ; quelques uns s’y suspendent par la queue et se balancent en l’air ; d’autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n’y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n’y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répetent au loin les échos de ces forêts. La riviere qui coule en bouillonnant sur un lit de roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d’ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants : à mille pas de là elle se précipite de différents étages de rocher, et forme à sa chûte une nappe d’eau unie comme le crystal, qui se brise en tombant en bouillons d’écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses, et dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent, comme les sons des cloches d’une cathédrale. L’air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette riviere, malgré les ardeurs de l’été, une verdure et une fraîcheur, qu’on trouve rarement dans cette isle sur le haut même des montagnes.

À quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu’on n’y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois dans les grandes chaleurs dîner à l’ombre de ce rocher, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeoit toujours au bien d’autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeoit pas un fruit à la campagne qu’elle n’en mît en terre les noyaux ou les pepins : « Il en viendra, disoit-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un oiseau » Un jour donc qu’elle avoit mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avoit un femelle, c’est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n’étoit pas si haut que le genou de Virginie à son départ ; mais comme il croît vite, deux ans après il avoit vingt pieds de hauteur, et son tronc étoit entouré dans sa partie supérieure de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s’étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu’il avoit vu planter par son amie ; et en même temps il fut saisi d’une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas appercevoir de la rapidité de notre vie ; ils vieillissent avec nous d’une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout-à-coup après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s’écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu’un voyageur l’est, après une longue absence de son pays, de n’y plus retrouver ses contemporains, et d’y voir leurs enfants, qu’il avoit laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes peres de famille. Tantôt il vouloit l’abattre, parce qu’il lui rendoit trop sensible la longueur du temps qui s’étoit écoulé depuis le départ de Virginie ; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisoit son tronc, et lui adressoit des paroles pleines d’amour et de regrets. Ô arbre dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec plus d’intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains ! Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monuments de l’ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d’une jeune et pauvre fille !

C’étoit donc au pied de ce papayer que j’étois sûr de rencontrer Paul quand il venoit dans mon quartier. Un jour je l’y trouvai accablé de mélancolie, et j’eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernieres amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses.

Il me dit :

« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et deux mois ; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche ; je suis pauvre : elle m’a oublié. J’ai envie de m’embarquer : j’irai en France, j’y servirai le roi, j’y ferai fortune ; et la grand’tante de mademoiselle de la Tour me donnera sa petite niece en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.

le vieillard.

« Oh mon ami ! ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez pas de naissance ?

paul.

« Ma mere me l’a dit ; car pour moi je ne sais ce que c’est que la naissance. Je ne me suis jamais apperçu que j’en eusse moins qu’un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.

le vieillard.

« Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus ; vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.

paul.

« Vous m’avez dit plusieurs fois qu’une des causes de la grandeur de la France étoit que le moindre sujet pouvoit y parvenir à tout, et vous m’avez cité beaucoup d’hommes célebres qui, sortis de petits états, avoient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?

le vieillard.

« Mon fils, jamais je ne l’abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais les choses sont bien changées à présent : tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd’hui le patrimoine d’un petit nombre de familles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages ; il est presque impossible qu’un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois, dans une administration moins compliquée, on a vu ces phénomenes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois qui savent connoître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu’aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.

paul.

« Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera ?

le vieillard.

« Pour être protégé des grands il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n’y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.

paul.

« Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidele à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d’être adopté par quelqu’un d’eux, comme j’ai vu que cela se pratiquoit dans les histoires anciennes que vous m’avez fait lire.

le vieillard.

« Oh mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avoient du respect pour la vertu ; mais nous avons eu une foule d’hommes célebres en tout genre, sortis des classes du peuple, et je n’en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, seroit condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l’ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur lorsqu’ils l’apperçoivent ; mais aujourd’hui les distinctions qui lui étoient réservées ne s’accordent plus que pour de l’argent.

paul.

« Au défaut d’un grand je chercherai à plaire à un corps. J’épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m’en ferai aimer.

le vieillard.

« Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune ?

paul.

« Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.

le vieillard.

« Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D’ailleurs les corps s’intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu’ils gouvernent.

paul.

« Que je suis infortuné ! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie » ! Et il soupira profondément

le vieillard.

« Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps ! Soyez constamment attaché à l’un et à l’autre. Les familles, les corps, les peuples, les rois, ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices. Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.

« Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C’est un sentiment qui n’est pas naturel, puisque si chacun l’avoit, chacun seroit en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l’état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort, qui vous permet d’avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l’opinion des petits ; et comme les petits de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n’avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sincere, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu’aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n’est encore qu’en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne conscience, et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.

paul.

« Ah ! il me manque Virginie ! Sans elle je n’ai rien ; avec elle j’aurois tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire, et ma fortune. Mais puisqu’enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d’un grand nom, avec l’étude et des livres on devient savant et célebre : je m’en vais étudier. J’acquerrai de la science ; je servirai utilement ma patrie par mes lumieres, sans nuire à personne, et sans en dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n’appartiendra qu’à moi.

le vieillard.

« Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que par-tout ils nous concilient l’estime publique : mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans, et au dehors par les persécutions de nos contemporains. L’homme de robe n’envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l’homme de mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parceque tout le monde s’y pique d’avoir de l’esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous ? Mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de bled de plus, leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.

paul.

« Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avoit donné une bibliotheque ». Et en même temps il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec transport.

le vieillard.

« Le meilleur des livres, qui ne prêche que l’égalité, l’amitié, l’humanité, et la concorde, l’évangile, a servi pendant des siecles de prétexte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulieres s’exercent encore en son nom sur la terre ! Après cela, qui se flattera d’être utile aux hommes par un livre ? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homere, qui l’a revêtue de vers si beaux, demandoit l’aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement par eux. Son sublime disciple Platon fut livré à l’esclavage par l’ordre du prince même qui le protégeoit : et avant eux, Pythagore, qui étendoit l’humanité jusqu’aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis-je ? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelques traits de satire qui les caractérisent, l’ingratitude humaine se plaisant à les reconnoître là ; et si dans la foule la gloire de quelques uns est venue nette et pure jusqu’à nous, c’est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu’on tire entieres des champs de la Grece et de l’Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé à la fureur des barbares.

« Vous voyez donc que pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu, et être prêt à sacrifier sa propre vie. D’ailleurs, croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignité dans la patrie, ni gouvernement, ni entrée à la cour. On persécute peu dans ce siecle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumieres et la vertu n’y menent à rien de distingué, parceque tout est dans l’état le prix de l’argent. Autrefois elles trouvoient des récompenses assurées dans les différentes places de l’église, de la magistrature et de l’administration ; aujourd’hui elles ne servent qu’à faire des livres. Mais ce fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours digne de son origine céleste. C’est à ces mêmes livres qu’il est réservé particulierement de donner de l’éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux, d’éclairer les nations, et de dire la vérité même aux rois. C’est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l’homme qui ne se console de l’injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu’il pense que son ouvrage ira, de siecle en siecle et de nations en nations, servir de barriere à l’erreur et aux tyrans ; et que, du sein de l’obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois, dont les monuments périssent dans l’oubli, malgré les flatteurs qui les élevent et qui les vantent ?

paul.

« Ah ! je ne voudrois cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre chere à l’univers. Mais vous qui avez tant de connoissances, dites-moi si nous nous marierons ? Je voudrois être savant, au moins pour connoître l’avenir.

le vieillard.

« Qui voudroit vivre, mon fils, s’il connoissoit l’avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! la vue d’un malheur certain empoisonneroit tous les jours qui le précéderoient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.

paul.

« Avec de l’argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. J’irai m’enrichir au Bengale pour aller épouser Virginie à Paris. Je vais m’embarquer.

le vieillard.

« Quoi ! vous quitteriez sa mere et la vôtre ?

paul.

« Vous m’avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.

le vieillard.

« Virginie étoit alors ici. Mais vous êtes maintenant l’unique soutien de votre mere et de la sienne.

paul.

« Virginie leur fera du bien par sa riche parente.

le vieillard.

« Les riches n’en font guere qu’à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de la Tour, qui, faute d’être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain, et passent leur vie renfermés dans des couvents.

paul.

« Quel pays que l’Europe ! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu’a-t-elle besoin d’avoir une parente riche ? Elle étoit si contente sous ces cabanes, si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge ou des fleurs autour de sa tête ! Reviens, Virginie ! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers, à l’ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheureuse !… » Et il se mettoit à pleurer. « Mon pere, ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j’épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m’aime encore, au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont voir ?

le vieillard.

« Oh ! mon ami, je suis sûr qu’elle vous aime par plusieurs raisons, mais sur-tout parcequ’elle a de la vertu ». À ces mots il me sauta au cou, transporté de joie.

paul.

« Mais, croyez-vous les femmes d’Europe fausses comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m’avez prêtés ?

le vieillard.

« Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Par-tout la violence produit la ruse.

paul.

« Comment peut-on être tyran des femmes ?

le vieillard.

« En les mariant sans les consulter, une jeune fille avec un vieillard, une femme sensible avec un homme indifférent.

paul.

« Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes ?

le vieillard.

« C’est que la plupart des jeunes gens, en France, n’ont pas assez de fortune pour se marier, et qu’ils n’en acquierent qu’en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l’affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes ; on les trompe à leur tour étant vieux. C’est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde. Un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre, et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s’y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L’état est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent venir s’il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence que la beauté d’un jardin peut résulter d’un petit nombre de grands arbres, et que la prospérité d’un état dépend toujours de la multitude et de l’égalité des sujets, et non pas d’un petit nombre de riches.

paul.

« Mais qu’est-il besoin d’être riche pour se marier ?

le vieillard.

« Afin de passer ses jours dans l’abondance sans rien faire.

paul.

« Et pourquoi ne pas travailler ? je travaille bien, moi.

le vieillard.

« C’est qu’en Europe le travail des mains déshonore. On l’appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu’un paysan.

paul.

« Quoi ! l’art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe ! Je ne vous comprends pas.

le vieillard.

« Oh ! il n’est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l’ordre, mais non pas du désordre. La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions ; la laideur, le vice, et le malheur, n’en ont point.

paul.

« Les gens riches sont donc bien heureux ! Ils ne trouvent d’obstacles à rien ; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu’ils aiment.

le vieillard.

« Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même qu’ils ne leur coûtent aucunes peines. N’avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s’achete par la fatigue ; celui de manger, par la faim ; celui de boire, par la soif ? Eh bien ! celui d’aimer et d’être aimé ne s’acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là en prévenant leurs besoins. Joignez à l’ennui qui suit leur satiété, l’orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse lors même que les plus grandes jouissances ne le flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu’un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure long-temps après sa piquure. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines ; ils en goûtent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n’avoir presque rien à espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer ? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.

paul.

« Qu’entendez-vous par la vertu ?

le vieillard.

« Mon fils ! vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n’avez pas besoin qu’on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d’autrui dans l’intention de plaire à Dieu seul.

paul.

« Oh que Virginie est vertueuse ! C’est par vertu qu’elle a voulu être riche, afin d’être bienfaisante. C’est par vertu qu’elle est partie de cette isle : la vertu l’y ramenera ». L’idée de son retour prochain allumant l’imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s’évanouissoient. Virginie n’avoit point écrit, parcequ’elle alloit arriver. Il falloit si peu de temps pour venir d’Europe avec un bon vent ! Il faisoit l’énumération des vaisseaux qui avoient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s’étoit embarquée n’en mettroit pas plus de deux : les constructeurs étoient aujourd’hui si savants, et les marins si habiles ! Il parloit des arrangements qu’il alloit faire pour la recevoir, du nouveau logement qu’il alloit bâtir, des plaisirs et des surprises qu’il lui ménageroit chaque jour quand elle seroit sa femme. Sa femme !… cette idée le ravissoit. Au moins, mon pere, me disoit-il, vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour vous. Vous serez toujours avec nous, n’ayant d’autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il alloit, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il étoit enivré.

En peu de temps les grandes craintes succedent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l’ame dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenoit me voir, accablé de tristesse. Il me disoit : « Virginie ne m’écrit point. Si elle étoit partie d’Europe elle m’auroit mandé son départ. Ah ! les bruits qui ont couru d’elle ne sont que trop fondés ! sa tante l’a mariée à un grand seigneur. L’amour des richesses l’a perdue comme tant d’autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes la vertu n’est qu’un sujet de roman. Si Virginie avoit eu de la vertu, elle n’auroit pas quitté sa propre mere et moi. Pendant que je passe ma vie à penser à elle, elle m’oublie. Je m’afflige, et elle se divertit. Ah ! cette pensée me désespere. Tout travail me déplaît ; toute société m’ennuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée dans l’Inde ! j’irois y mourir.

« Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous jette dans la mort n’est que le courage d’un instant. Il est souvent excité par les vains applaudissements des hommes. Il en est un plus rare et plus nécessaire qui nous fait supporter chaque jour, sans témoin et sans éloge, les traverses de la vie ; c’est la patience. Elle s’appuie, non sur l’opinion d’autrui ou sur l’impulsion de nos passions, mais sur la volonté de Dieu. La patience est le courage de la vertu. »

« Ah ! s’écria-t-il, je n’ai donc point de vertu ! Tout m’accable et me désespere. — La vertu, repris-je, toujours égale, constante, invariable, n’est pas le partage de l’homme. Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre raison se trouble et s’obscurcit : mais il est des phares où nous pouvons en rallumer le flambeau ; ce sont les lettres.

« Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l’univers, que l’homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent ; c’est un feu divin. Comme le feu, elles approprient toute la nature à notre usage. Par elles nous réunissons autour de nous les choses, les lieux, les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous rappellent aux regles de la vie humaine. Elles calment les passions ; elles répriment les vices ; elles excitent les vertus par les exemples augustes des gens de bien qu’elles célebrent, et dont elles nous présentent les images toujours honorées. Ce sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour charmer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu’elles inspirent ont toujours paru dans les temps les plus difficiles à supporter à toute société, les temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé une infinité d’hommes plus malheureux que vous : Xénophon, exilé de sa patrie après y avoir ramené dix mille Grecs ; Scipion l’Africain, lassé des calomnies des Romains ; Lucullus, de leurs brigues ; Catinat, de l’ingratitude de sa cour. Les Grecs, si ingénieux, avoient réparti à chacune des Muses qui président aux lettres une partie de notre entendement, pour le gouverner : nous devons donc leur donner nos passions à régir, afin qu’elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent remplir, par rapport aux puissances de notre ame, les mêmes fonctions que les Heures qui atteloient et conduisoient les chevaux du Soleil.

« Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. »

« Ah ! s’écrioit Paul, je n’avois pas besoin de savoir lire quand Virginie étoit ici. Elle n’avoit pas plus étudié que moi ; mais quand elle me regardoit en m’appelant son ami, il m’étoit impossible d’avoir du chagrin. »

« Sans doute, lui disois-je, il n’y a point d’ami aussi agréable qu’une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme une gaieté légere qui dissipe la tristesse de l’homme. Ses graces font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. Sur son visage sont les doux attraits et la confiance. Quelle joie n’est rendue plus vive par sa joie ? quel front ne se déride à son sourire ? quelle colere résiste à ses larmes ? Virginie reviendra avec plus de philosophie que vous n’en avez. Elle sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout-à-fait rétabli, elle qui ne songe qu’à l’embellir, malgré les persécutions de sa parente, loin de sa mere et de vous. »

L’idée du retour prochain de Virginie renouveloit le courage de Paul, et le ramenoit à ses occupations champêtres. Heureux au milieu de ses peines de proposer à son travail une fin qui plaisoit à sa passion !

Un matin, au point du jour (c’étoit le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, apperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon étoit le signalement d’un vaisseau qu’on voyoit en mer. Paul courut à la ville pour savoir s’il n’apportoit pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu’au retour du pilote du port, qui s’étoit embarqué pour aller le reconnoître, suivant l’usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé étoit le Saint-Géran, du port de 700 tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin ; qu’il étoit à quatre lieues au large, et qu’il ne mouilleroit au Port-Louis que le lendemain dans l’après-midi, si le vent étoit favorable. Il n’en faisoit point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportoit de France. Il y en avoit une pour madame de la Tour, de l’écriture de Virginie. Paul s’en saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à l’habitation. Du plus loin qu’il apperçut la famille, qui attendoit son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l’air sans pouvoir parler ; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandoit à sa mere qu’elle avoit éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand’tante, qui l’avoit voulu marier malgré elle, ensuite déshéritée, et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettoit d’arriver à l’Isle-de-France que dans la saison des ouragans ; qu’elle avoit essayé en vain de la fléchir, en lui représentant ce qu’elle devoit à sa mere et aux habitudes du premier âge ; qu’elle en avoit été traitée de fille insensée dont la tête étoit gâtée par les romans ; qu’elle n’étoit maintenant sensible qu’au bonheur de revoir et d’embrasser sa chere famille, et qu’elle eût satisfait cet ardent desir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s’embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu’il s’étoit opposé à son départ à cause de l’éloignement de la terre, et d’une grosse mer qui régnoit au large, malgré le calme des vents.

À peine cette lettre fut lue que toute la famille, transportée de joie, s’écria : « Virginie est arrivée » ! Maîtresse et serviteurs, tous s’embrasserent. Madame de la Tour dit à Paul : « Mon fils, allez prévenir notre voisin de l’arrivée de Virginie ». Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s’acheminerent vers mon habitation.

Il pouvoit être dix heures du soir. Je venois d’éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j’apperçus à travers les palissades de ma cabane une lumiere dans les bois. Bientôt après j’entendis la voix de Paul qui m’appeloit. Je me leve ; et à peine j’étois habillé que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou en me disant : « Allons, allons ; Virginie est arrivée. Allons au port, le vaisseau y mouillera au point du jour. »

Sur-le-champ nous nous mettons en route. Comme nous traversions les bois de la Montagne-longue, et que nous étions déja sur le chemin qui mene des Pamplemousses au port, j’entendis quelqu’un marcher derriere nous. C’étoit un noir qui s’avançoit à grands pas. Dès qu’il nous eut atteints je lui demandai d’où il venoit, et où il alloit en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l’isle appelé la Poudre-d’or : on m’envoie au port avertir le gouverneur qu’un vaisseau de France est mouillé sous l’isle d’Ambre. Il tire du canon pour demander du secours, car la mer est bien mauvaise ». Cet homme ayant ainsi parlé continua sa route sans s’arrêter davantage.

Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre-d’or, au-devant de Virginie ; il n’y a que trois lieues d’ici ». Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l’isle. Il faisoit une chaleur étouffante. La lune étoit levée ; on voyoit autour d’elle trois grands cercles noirs. Le ciel étoit d’une obscurité affreuse. On distinguoit, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais, sombres, peu élevés, qui s’entassoient vers le milieu de l’isle, et venoient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu’on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais ayant prêté l’oreille attentivement nous reconnûmes que c’étoient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups de canon lointains, joints à l’aspect d’un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvois douter qu’ils ne fussent les signaux de détresse d’un vaisseau en perdition. Une demi-heure après nous n’entendîmes plus tirer du tout ; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l’avoit précédé.

Nous nous hâtions d’avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d’or. Les flots s’y brisoient avec un bruit épouvantable ; ils en couvroient les rochers et les greves d’écume d’un blanc éblouissant et d’étincelles de feu. Malgré les ténebres nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pêcheurs qu’on avoit tirées bien avant sur le sable.

À quelque distance de là nous vîmes, à l’entrée du bois, un feu autour duquel plusieurs habitants s’étoient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu un des habitants nous raconta que dans l’après-midi il avoit vu un vaisseau en pleine mer porté sur l’isle par les courants ; que la nuit l’avoit dérobé à sa vue ; que deux heures après le coucher du soleil il l’avoit entendu tirer du canon pour appeler du secours, mais que la mer étoit si mauvaise qu’on n’avoit pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que bientôt après il avoit cru appercevoir ses fanaux allumés, et que dans ce cas il craignoit que le vaisseau, venu si près du rivage, n’eût passé entre la terre et la petite isle d’Ambre, prenant celle-ci pour le coin de Mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis ; que si cela étoit, ce qu’il ne pouvoit toutefois affirmer, ce vaisseau étoit dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu’il avoit traversé plusieurs fois le canal qui sépare l’isle d’Ambre de la côte ; qu’il l’avoit sondé, que la tenure et le mouillage en étoient très bons, et que le vaisseau y étoit en parfaite sûreté comme dans le meilleur port : « J’y mettrois toute ma fortune, ajouta-t-il, et j’y dormirois aussi tranquillement qu’à terre ». Un troisieme habitant dit qu’il étoit impossible que ce vaisseau pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvoient naviguer. Il assura qu’il l’avoit vu mouiller au-delà de l’isle d’Ambre, en sorte que si le vent venoit à s’élever au matin, il seroit le maître de pousser au large, ou de gagner le port. D’autres habitants ouvrirent d’autres opinions. Pendant qu’ils contestoient entre eux, suivant la coutume des Créoles oisifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu’au petit point du jour ; mais il faisoit trop peu de clarté au ciel pour qu’on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d’ailleurs étoit couverte de brume : nous n’entrevîmes au large qu’un nuage sombre, qu’on nous dit être l’isle d’Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On n’appercevoit dans ce jour ténébreux que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l’intérieur de l’isle, qui apparoissoient de temps en temps au milieu des nuages qui circuloient autour.

Vers les sept heures du matin nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours : c’étoit le gouverneur, M. de la Bourdonnais, qui arrivoit à cheval, suivi d’un détachement de soldats armés de fusils, et d’un grand nombre d’habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. À peine leur décharge fut faite que nous apperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d’un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau étoit à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous apperçûmes alors à travers le brouillard le corps et les vergues d’un grand vaisseau. Nous en étions si près que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandoit la manœuvre, et les cris des matelots, qui crierent trois fois vive le roi ! car c’est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies : comme si, dans les dangers, ils appeloient leur prince à leur secours, ou comme s’ils vouloient témoigner alors qu’ils sont prêts à périr pour lui.

Depuis le moment où le Saint-Géran apperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de grands feux de distance en distance sur la greve, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres, des planches, des cables, et des tonneaux vuides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnés de leurs noirs chargés de provisions et d’agrès, qui venoient des habitations de la Poudre-d’or, du quartier de Flacque, et de la riviere du Rempart. Un des plus anciens de ces habitants s’approcha du gouverneur, et lui dit : « Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne ; dans les bois les feuilles des arbres remuent sans qu’il fasse de vent ; les oiseaux de marine se réfugient à terre : certainement tous ces signes annoncent un ouragan. — Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l’est aussi. »

En effet tout présageoit l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu’on distinguoit au zénith étoient à leur centre d’un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L’air retentissoit des cris des paille-en-culs, des frégates, des coupeurs d’eau, et d’une multitude d’oiseaux de marine, qui, malgré l’obscurité de l’atmosphere, venoient de tous les points de l’horizon chercher des retraites dans l’isle.

Vers les neuf heures du matin on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s’écria : « Voilà l’ouragan » ! et dans l’instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvraît l’isle d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre cables sur son avant, et un de retenue sur son arriere. Il étoit mouillé entre l’isle d’Ambre et la terre, en-deçà de la ceinture de récifs qui entoure l’Isle de France, et qu’il avoit franchie par un endroit où jamais vaisseau n’avoit passé avant lui. Il présentoit son avant aux flots qui venoient de la pleine mer, et à chaque lame d’eau qui s’engageoit dans le canal, sa proue se soulevoit tout entiere, de sorte qu’on en voyoit la carêne en l’air ; mais dans ce mouvement sa pouppe venant à plonger, disparaissoit à la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetoient à terre, il lui étoit également impossible de s’en aller par où il étoit venu, ou, en coupant ses cables, d’échouer sur le rivage, dont il étoit séparé par de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venoit briser sur la côte s’avançoit en mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetoit des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvroit une grande partie du lit du rivage, dont elle rouloit les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissoit à chaque instant, et tout le canal compris entre cette isle et l’isle d’Ambre n’étoit qu’une vaste nappe d’écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassoient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en balayoit la surface, les portoit par-dessus l’escarpement du rivage à plus d’une demi-lieue dans les terres. À leurs flocons blancs et innombrables, qui étoient chassés horizontalement jusqu’au pied des montagnes, on eût dit d’une neige qui sortoit de la mer. L’horizon offroit tous les signes d’une longue tempête ; la mer y paraissoit confondue avec le ciel. Il s’en détachoit sans cesse des nuages d’une forme horrible qui traversoient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paroissoient immobiles comme de grands rochers. On n’appercevoit aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairoit seule tous les objets de la terre, de la mer, et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignoit arriva. Les cables de son avant rompirent ; et comme il n’étoit plus retenu que par une seule ansiere, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul alloit s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? — Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure » ! Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avoit l’espoir de l’aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissoit le vaisseau presque à sec, de maniere qu’on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvroit d’énormes voûtes d’eau qui soulevoient tout l’avant de sa carêne, et rejetoient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme avoit-il repris l’usage de ses sens qu’il se relevoit et retournoit avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr’ouvroit par d’horribles secousses. Tout l’équipage désespérant alors de son salut, se précipitoit en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la pouppe du Saint-Géran tendant les bras vers celui qui faisoit tant d’efforts pour la joindre. C’étoit Virginie. Elle avoit reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisoit
Paul virginie 1806 6 naufrage prudhon
signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étoient jetés à la mer. Il n’en restoit plus qu’un sur le pont, qui étoit tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas » ! Mais dans ce moment une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’isle d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçoit de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Ô jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu’un mouvement d’humanité avoit portés à s’avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l’avoit voulu sauver à la nage. Cet homme échappé à une mort presque certaine, s’agenouilla sur le sable, en disant : « Ô mon Dieu ! vous m’avez sauvé la vie ; mais je l’aurois donnée de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n’a jamais voulu se déshabiller comme moi ». Domingue et moi nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connoissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les mains des chirurgiens ; et nous cherchâmes de notre côté le long du rivage si la mer n’y apporteroit point le corps de Virginie : mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l’esprit frappé d’une seule perte, dans un naufrage où un grand nombre de personnes avoient péri, la plupart doutant, d’après une fin aussi funeste d’une fille si vertueuse, qu’il existât une Providence ; car il y a des maux si terribles et si peu mérités que l’espérance même du sage en est ébranlée.

Cependant on avoit mis Paul, qui commençoit à reprendre ses sens, dans une maison voisine, jusqu’à ce qu’il fût en état d’être transporté à son habitation. Pour moi, je m’en revins avec Domingue, afin de préparer la mere de Virginie et son amie à ce désastreux évènement. Quand nous fûmes à l’entrée du vallon de la riviere des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetoit beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j’apperçus sur le rivage fut le corps de Virginie. Elle étoit à moitié couverte de sable, dans l’attitude où nous l’avions vue périr. Ses traits n’étoient point sensiblement altérés. Ses yeux étoient fermés ; mais la sérénité étoit encore sur son front : seulement les pâles violettes de la mort se confondoient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains étoit sur ses habits, et l’autre, qu’elle appuyoit sur son cœur, étoit fortement fermée et roidie. J’en dégageai avec peine une petite boîte : mais quelle fut ma surprise lorsque je vis que c’étoit le portrait de Paul, qu’elle lui avoit promis de ne jamais abandonner tant qu’elle vivroit ! À cette derniere marque de la constance et de l’amour de cette fille infortunée je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se frappoit la poitrine, et perçoit l’air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui prirent soin de le laver.

Pendant qu’elles s’occupoient de ce triste office nous montâmes en tremblant à l’habitation. Nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prieres, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m’apperçut elle s’écria : « Où est ma fille, ma chere fille, mon enfant » ? Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout-à-coup d’étouffements et d’angoisses douloureuses ; sa voix ne faisoit plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s’écria : « Où est mon fils ? je ne vois point mon fils » ; et elle s’évanouit. Nous courûmes à elle ; et l’ayant fait revenir, je l’assurai que Paul étoit vivant, et que le gouverneur en faisoit prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour s’occuper de son amie qui tomboit de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et par leurs longues périodes j’ai jugé qu’aucune douleur n’étoit égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvroit la connoissance elle tournoit des regards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l’appelions par les noms les plus tendres ; elle paraissoit insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortoit de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.

Dès le matin on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avoit repris l’usage de ses sens ; mais il ne pouvoit proférer une parole. Son entrevue avec sa mere et madame de la Tour, que j’avois d’abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous les soins que j’avois pris jusqu’alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses meres. Elles se mirent l’une et l’autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baiserent ; et leurs larmes, qui avoient été suspendues jusqu’alors par l’excès de leur chagrin, commencerent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s’étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l’état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique semblable, à la vérité, à celui de la mort.

M. de la Bourdonnais m’envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avoit été apporté à la ville par son ordre, et que de là on alloit le transférer à l’église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers rassemblés pour assister à ses funérailles, comme si l’isle eût perdu en elle ce qu’elle avoit de plus cher. Dans le port les vaisseaux avoient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiroient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvroient la marche du convoi ; ils portoient leurs fusils baissés. Leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne faisoient entendre que des sons lugubres, et on voyoit l’abattement peint dans les traits de ces guerriers qui avoient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l’isle, vêtues de blanc, et tenant des palmes à la main, portoient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivoit en chantant des hymnes : après eux venoit tout ce que l’isle avoit de plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchoit le gouverneur, suivi de la foule du peuple.

Voilà ce que l’administration avoit ordonné pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avoit fait si long-temps le bonheur, et que sa mort remplissoit maintenant de désespoir, toute la pompe funebre fut dérangée : les hymnes et les chants cesserent ; on n’entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des chapelets, et des couronnes de fleurs, en l’invoquant comme une sainte. Les meres demandoient à Dieu une fille comme elle ; les garçons, des amantes aussi constantes ; les pauvres, une amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.

Lorsqu’elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mosambique déposerent autour d’elle des paniers de fruits, et suspendirent des pieces d’étoffes aux arbres voisins, suivant l’usage de leur pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte Malabare apporterent des cages pleines d’oiseaux, auxquels elles donnerent la liberté sur son corps : tant la perte d’un objet aimable intéresse toutes les nations, et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu’elle réunit toutes les religions autour de son tombeau !

Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants, qui vouloient s’y jeter à toute force, disant qu’elles n’avoient plus de consolation à espérer dans le monde, et qu’il ne leur restoit qu’à mourir avec celle qui étoit leur unique bienfaitrice.

On l’enterra près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bambous, où, en venant à la messe avec sa mere et Marguerite, elle aimoit à se reposer assise à côté de celui qu’elle appeloit alors son frere.

Au retour de cette pompe funebre M. de la Bourdonnais monta ici, suivi d’une partie de son nombreux cortege. Il offrit à madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendoient de lui. Il s’exprima en peu de mots, mais avec indignation, contre sa tante dénaturée ; et s’approchant de Paul, il lui dit tout ce qu’il crut propre à le consoler. « Je désirois, lui dit-il, votre bonheur et celui de votre famille ; Dieu m’en est témoin. Mon ami, il faut aller en France ; je vous y ferai avoir du service. Dans votre absence j’aurai soin de votre mere comme de la mienne », et en même temps il lui présenta la main ; mais Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.

Pour moi, je restai dans l’habitation de mes amies infortunées pour leur donner, ainsi qu’à Paul, tous les secours dont j’étois capable. Au bout de trois semaines Paul fut en état de marcher ; mais son chagrin paroissoit augmenter à mesure que son corps reprenoit des forces. Il étoit insensible à tout, ses regards étoient éteints, et il ne répondoit rien à toutes les questions qu’on pouvoit lui faire. Madame de la Tour, qui étoit mourante, lui disoit souvent : « Mon fils, tant que je vous verrai, je croirai voir ma chere Virginie ». À ce nom de Virginie il tressailloit et s’éloignoit d’elle, malgré les invitations de sa mere qui le rappeloit auprès de son amie. Il alloit seul se retirer dans le jardin, et s’asseyoit au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avoit pris le plus grand soin de lui et de ces dames, nous dit que pour le tirer de sa noire mélancolie il falloit lui laisser faire tout ce qu’il lui plairoit, sans le contrarier en rien ; qu’il n’y avoit que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s’obstinoit.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu’il en fit fut de s’éloigner de l’habitation. Comme je ne le perdois pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres, et de nous accompagner. À mesure que ce jeune homme descendoit cette montagne, sa joie et ses forces sembloient renaître. Il prit d’abord le chemin des Pamplemousses ; et quand il fut auprès de l’église, dans l’allée des bambous, il s’en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée ; là il s’agenouilla, et levant les yeux au ciel il fit une longue priere. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers l’Être suprême faisoit voir que son ame commençoit à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l’isle, sans faire beaucoup d’attention à nous. Comme je savois qu’il ignoroit non seulement où on avoit déposé le corps de Virginie, mais même s’il avoit été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avoit été prier Dieu au pied de ces bambous : il me répondit, « Nous y avons été si souvent ! »

Il continua sa route jusqu’à l’entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là je l’engageai, par mon exemple, à prendre quelque nourriture ; ensuite nous dormîmes sur l’herbe au pied d’un arbre. Le lendemain je crus qu’il se détermineroit à revenir sur ses pas. En effet il regarda quelque temps dans la plaine l’église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner ; mais il s’enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m’efforçai en vain de l’en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-d’or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avoit péri le Saint-Géran. À la vue de l’isle d’Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s’écria, « Virginie ! ô ma chere Virginie » ! et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l’intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu’il eut repris ses sens il voulut retourner sur les bords de la mer ; mais l’ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin pendant huit jours il se rendit dans tous les lieux où il s’étoit trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avoit été demander la grace de l’esclave de la Riviere-noire ; il revit ensuite les bords de la riviere des Trois-mamelles, où elle s’assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s’étoit égarée. Tous les lieux qui lui rappeloient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée ; la riviere de la Montagne-longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu’elle avoit planté, les pelouses où elle aimoit à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisoit à chanter, firent tour-à-tour couler ses larmes ; et les mêmes échos qui avoient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs, ne répétoient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie ! ô ma chere Virginie ! »

Dans cette vie sauvage et vagabonde ses yeux se caverent, son teint jaunit, et sa santé s’altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s’accroissent dans la solitude, je résolus d’éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappeloient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de l’isle où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n’avoit jamais été. L’agriculture et le commerce répandoient dans cette partie de l’isle beaucoup de mouvement et de variété. Il y avoit des troupes de charpentiers qui écarrissoient des bois, et d’autres qui les scioient en planches ; des voitures alloient et venoient le long de ses chemins ; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissoient dans de vastes pâturages, et la campagne y étoit parsemée d’habitations. L’élévation du sol y permettoit en plusieurs lieux la culture de diverses especes de végétaux de l’Europe. On y voyoit çà et là des moissons de bled dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois, et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l’air, en donnant de la tension aux nerfs, y étoit même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs, situées vers le milieu de l’isle, et entourées de grands bois, on n’appercevoit ni la mer, ni le Port-Louis, ni l’église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes, qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n’offrent plus du côté des plaines de Williams qu’un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d’où s’élevent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines où je conduisis Paul. Je le tenois sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l’égarant exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l’ignorance du lieu où nous étions, et du chemin que nous avions perdu. Mais l’ame d’un amant retrouve par-tout les traces de l’objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l’en écarter. Comme l’aiguille touchée de l’aimant, elle a beau être agitée, dès qu’elle rentre dans son repos, elle se tourne vers le pole qui l’attire. Quand je demandois à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams, « Où irons-nous maintenant » ? il se tournoit vers le nord, et me disoit, « Voilà nos montagnes, retournons-y. »

Je vis bien que tous les moyens que je tentois pour le distraire étoient inutiles, et qu’il ne me restoit d’autre ressource que d’attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les forces de ma foible raison. Je lui répondis donc : « Oui, voilà les montagnes où demeuroit votre chere Virginie, et voilà le portrait que vous lui aviez donné, et qu’en mourant elle portoit sur son cœur, dont les derniers mouvements ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu’il avoit donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. À cette vue une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s’oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants des larmes s’arrêterent sans pouvoir couler.

Je lui dis : « Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami, qui ai été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos espérances ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d’amertume ? est-ce votre malheur ? est-ce celui de Virginie ?

« Votre malheur ? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui auroit été la plus digne des femmes. Elle avoit sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avoit préféré à la fortune comme la seule récompense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l’objet de qui vous deviez attendre un bonheur si pur n’eût pas été pour vous la source d’une infinité de peines ? Elle étoit sans bien, et déshéritée ; vous n’aviez désormais à partager avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation, et plus courageuse par son malheur même, vous l’auriez vue chaque jour succomber, en s’efforçant de partager vos fatigues. Quand elle vous auroit donné des enfants, ses peines et les vôtres auroient augmenté par la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux parents, et une famille naissante.

« Vous me direz : Le gouverneur nous auroit aidés. Que savez-vous si, dans une colonie qui change si souvent d’administrateurs, vous aurez souvent des la Bourdonnais ? s’il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sans morale ? si, pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n’eût pas été obligée de leur faire sa cour ? Ou elle eût été foible, et vous eussiez été à plaindre ; ou elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa beauté et de sa vertu, vous n’eussiez pas été persécuté par ceux même de qui vous espériez de la protection !

« Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la fortune, de protéger l’objet aimé qui s’attache à nous à proportion de sa foiblesse même ; de le consoler par mes propres inquiétudes ; de le réjouir de ma tristesse, et d’accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la vertu et l’amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n’est plus, et il vous reste ce qu’après vous elle a le plus aimé, sa mere et la vôtre, que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, comme elle l’y avoit mis elle-même. Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu ; il n’y en a point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs, de repos, de délices, d’abondance, de gloire, ne sont point faits pour l’homme foible, voyageur et passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d’abyme en abyme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai ; mais qui n’eût pas cru que le voyage de Virginie devoit se terminer par son bonheur et par le vôtre ? Les invitations d’une parente riche et âgée, les conseils d’un sage gouverneur, les applaudissements d’une colonie, les exhortations et l’autorité d’un prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte, trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la voix et aux espérances d’un monde trompeur. Mais enfin, de tant d’hommes que nous voyons si occupés dans ces plaines, de tant d’autres qui vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez eux, jouissent en repos en Europe des travaux de ceux-ci, il n’y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu’il chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir de leur propre imprudence. Pour vous, en rentrant en vous-même, vous n’avez rien à vous reprocher. Vous avez été fidele à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d’un sage, en ne vous écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étoient légitimes, parcequ’elles étoient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie des droits sacrés qu’aucune fortune ne pouvoit balancer. Vous l’avez perdue, et ce n’est ni votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse, qui vous l’ont fait perdre, mais Dieu même, qui a employé les passions d’autrui pour vous ôter l’objet de votre amour ; Dieu, de qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespoir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause.

« Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : Je ne l’ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son état présent, que vous déplorez ? Elle a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté, et aux empires mêmes. La vie de l’homme, avec tous ses projets, s’éleve comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En naissant, elle étoit condamnée à mourir. Heureuse d’avoir dénoué les liens de la vie avant sa mere, avant la vôtre, avant vous, c’est-à-dire de n’être pas morte plusieurs fois avant la derniere !

« La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu’on appelle la vie. C’est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes qui agitent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paroissent les plus heureux : vous verrez qu’ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ; la considération publique, par des maux domestiques ; la fortune, par la perte de la santé ; le plaisir si rare d’être aimé, par des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d’une vie sacrifiée aux intérêts d’autrui, ils ne voient autour d’eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été heureuse jusqu’au dernier moment. Elle l’a été avec nous par les biens de la nature ; loin de nous, par ceux de la vertu : et même dans le moment terrible où nous l’avons vue périr elle étoit encore heureuse ; car, soit qu’elle jetât les yeux sur une colonie entiere à qui elle causoit une désolation universelle, ou sur vous qui couriez avec tant d’intrépidité à son secours, elle a vu combien elle nous étoit chere à tous. Elle s’est fortifiée contre l’avenir par le souvenir de l’innocence de sa vie, et elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un visage serein.

« Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les évènements de la vie à supporter, pour faire voir qu’elle seule peut en faire usage, et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui réserve une réputation illustre, il l’éleve sur un grand théâtre, et la met aux prises avec la mort ; alors son courage sert d’exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terre où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est bientôt ensevelie dans un éternel oubli.

« Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur la terre, et que rien ne s’y perd. Aucun art humain ne pourroit anéantir la plus petite particule de matiere ; et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux, auroit péri, lorsque les éléments dont il étoit revêtu sont indestructibles ? Ah ! si Virginie a été heureuse avec nous, elle l’est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils : toute la nature l’annonce ; je n’ai pas besoin de vous le prouver. Il n’y a que la méchanceté des hommes qui leur fasse nier une justice qu’ils craignent. Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu’il laisse Virginie sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance qui avoit revêtu cette ame si noble d’une forme si belle, où vous sentiez un art divin, n’auroit pu la tirer des flots ? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des lois que vous ne connoissez pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie par des lois qui vous sont également inconnues ? Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence ? Et maintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu’il y a au-delà de la mort par où nous en devons sortir ? Dieu a-t-il besoin, comme l’homme, du petit globe de notre terre pour servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté, et n’a-t-il pu propager la vie humaine que dans les champs de la mort ? Il n’y a pas dans l’océan une seule goutte d’eau qui ne soit pleine d’êtres vivants qui ressortissent à nous, et il n’existeroit rien pour nous parmi tant d’astres qui roulent sur nos têtes ? Quoi ! il n’y auroit d’intelligence suprême et de bonté divine précisément que là où nous sommes ; et dans ces globes rayonnants et innombrables, dans ces champs infinis de lumiere qui les environnent, que ni les orages ni les nuits n’obscurcissent jamais, il n’y auroit qu’un espace vain et un néant éternel ? Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se débat avec la mort, et l’innocence avec la tyrannie ?

« Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah ! si du séjour des anges elle pouvoit se communiquer à vous, elle vous diroit comme dans ses adieux : Ô Paul ! la vie n’est qu’une épreuve. J’ai été trouvée fidele aux lois de la nature, de l’amour, et de la vertu. J’ai traversé les mers pour obéir à mes parents ; j’ai renoncé aux richesses pour conserver ma foi ; et j’ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carriere suffisamment remplie. J’ai échappé pour toujours à la pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spectacle des douleurs d’autrui. Aucun des maux qui effraient les hommes ne peut plus désormais m’atteindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumiere ; et vous me rappelez dans la nuit de la vie ! Ô Paul ! ô mon ami ! souviens-toi de ces jours de bonheur, où dès le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits innocents nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs de l’aurore ; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes ; tout ouïe, pour entendre les concerts de nos oiseaux ; tout cœur, pour reconnoître ces bienfaits. Maintenant à la source de la beauté d’où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon ame voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu’elle ne pouvoit sentir alors que par de foibles organes. Ah ! quelle langue pourroit décrire ces rivages d’un orient éternel que j’habite pour toujours ? Tout ce qu’une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un être malheureux ; tout ce que l’amitié d’une infinité d’êtres, réjouis de la même félicité, peut mettre d’harmonie dans des transports communs, nous l’éprouvons sans mélange. Soutiens donc l’épreuve qui t’est donnée, afin d’accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n’auront plus de terme, par un hymen dont les flambeaux ne pourront plus s’éteindre. Là j’appaiserai tes regrets ; là j’essuierai tes larmes. Ô mon ami ! mon jeune époux ! éleve ton ame vers l’infini pour supporter des peines d’un moment. »

Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant fixement, il s’écria : « Elle n’est plus ! elle n’est plus » ! et une longue foiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : « Puisque la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre à Virginie ». Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu’à nourrir son désespoir. J’étois comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d’un fleuve sans vouloir nager. La douleur l’avoit submergé. Hélas ! les malheurs du premier âge préparent l’homme à entrer dans la vie, et Paul n’en avoit jamais éprouvé.

Je le ramenai à son habitation. J’y trouvai sa mere et madame de la Tour dans un état de langueur qui avoit encore augmenté. Marguerite étoit la plus abattue. Les caracteres vifs sur lesquels glissent les peines légeres sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.

Elle me dit : « Ô mon bon voisin ! il m’a semblé cette nuit voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m’a dit : Je jouis d’un bonheur digne d’envie. Ensuite elle s’est approchée de Paul d’un air riant, et l’a enlevé avec elle. Comme je m’efforçois de retenir mon fils, j’ai senti que je quittois moi-même la terre, et que je le suivois avec un plaisir inexprimable. Alors j’ai voulu dire adieu à mon amie ; aussitôt je l’ai vue qui nous suivoit avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c’est que madame de la Tour a fait cette même nuit un songe accompagné des mêmes circonstances. »

Je lui répondis : « Mon amie, je crois que rien n’arrive dans le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité. »

Madame de la Tour me fit le récit d’un songe tout-à-fait semblable qu’elle avoit eu cette même nuit. Je n’avois jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition ; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu’il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l’Antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui n’étoient pas des esprits foibles. L’ancien et le nouveau Testament nous fournissent quantité d’exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n’ai besoin à cet égard que de ma propre expérience, et j’ai éprouvé plus d’une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s’intéresse à nous. Que si l’on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumiere de la raison humaine, c’est ce qui n’est pas possible. Cependant si la raison de l’homme n’est qu’une image de celle de Dieu, puisque l’homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu’au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l’intelligence qui gouverne l’univers n’en emploieroit-elle pas de semblables pour la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l’espérance à un seul homme ; pourquoi le souverain protecteur de l’innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrete, au secours d’une ame vertueuse qui ne met sa confiance qu’en lui seul ? A-t-il besoin d’employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?

Pourquoi douter des songes ? La vie, remplie de tant de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu’un songe ?

Quoi qu’il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chere Virginie, dont il prononçoit sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils avec une joie qu’il n’est donné qu’à la vertu d’éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, « dans l’espérance, lui dit-elle, d’une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle ; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si c’est une épreuve, on doit la demander courte. »

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n’étoient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas long-temps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidele, il étoit mort de langueur à-peu-près dans le même temps que son maître.

J’amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenoit au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d’ame incroyable. Elle avoit consolé Paul et Marguerite jusqu’au dernier instant, comme si elle n’avoit eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m’en parloit chaque jour comme d’amis chéris qui étoient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d’un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle prioit Dieu de les lui pardonner, et d’appaiser les troubles affreux d’esprit où nous apprîmes qu’elle étoit tombée immédiatement après qu’elle eut renvoyé Virginie avec tant d’inhumanité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J’appris, par l’arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu’elle étoit agitée de vapeurs qui lui rendoient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochoit la fin prématurée de sa charmante petite-niece, et la perte de sa mere qui s’en étoit suivie. Tantôt elle s’applaudissoit d’avoir repoussé loin d’elle deux malheureuses qui, disoit-elle, avoient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n’envoie-t-on, s’écrioit-elle, ces fainéants périr dans nos colonies » ? Elle ajoutoit que les idées d’humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n’étoient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout-à-coup dans une extrémité opposée, elle s’abandonnoit à des terreurs superstitieuses qui la remplissoient de frayeurs mortelles. Elle couroit porter d’abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeoient, les suppliant d’appaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu’elle avoit refusés aux malheureux pouvoient plaire au pere des hommes ! Souvent son imagination lui représentoit des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erroient en l’appelant à grands cris. Elle se jetoit aux pieds de ses directeurs, et elle imaginoit contre elle-même des tortures et des supplices ; car le ciel, le juste ciel, envoie aux ames cruelles des religions effroyables.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour-à-tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d’une si déplorable existence fut le sujet même auquel elle avoit sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passeroit après elle à des parents qu’elle haïssoit. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquelles elle étoit sujette, la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes acheverent sa perte ; et comme elles avoient endurci le cœur de celle qui les possédoit, elles dénaturerent de même le cœur de ceux qui les désiroient. Elle mourut donc, et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d’usage de sa raison pour connoître qu’elle étoit dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l’opinion l’avoit dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres meres et leurs fideles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé
Paul virginie 1806 7 tombeaux isabey
d’inscriptions à leurs vertus ; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Leurs ombres n’ont pas besoin de l’éclat qu’ils ont fui pendant leur vie ; mais si elles s’intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu’habite la vertu laborieuse, à consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l’amour du travail, et la crainte des richesses.

La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette isle des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’isle d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la Passe du Saint-Géran, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d’Europe. L’extrémité de cette longue pointe de terre que vous appercevez à trois lieues d’ici, à demi-couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler la veille de l’ouragan pour entrer dans le port, s’appelle le Cap Malheureux ; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la Baie du Tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable ; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu’elle avoit honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis ! meres infortunées ! chere famille ! ces bois qui vous donnoient leurs ombrages, ces fontaines qui couloient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul depuis vous n’a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chevres sont devenues sauvages ; vos vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis, et on n’entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un pere qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.

En disant ces mots ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes, et les miennes avoient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit.


FIN


LISTE

DES SOUSCRIPTEURS

DE CETTE ÉDITION.



1 M. de Maisonneuve, négociant à Paris, un exemplaire après la lettre.
2 M. Jean-Antoine Gay, ci-devant médecin en chef de l’hôpital de Montpellier, un exemplaire après la lettre.
3 M. Saint-Julien Desnoeux, négociant à Paris, un exemplaire après la lettre.
4 Madame de Saint-Just, à Paris, un exemplaire après la lettre.
5 M. Dingé, employé à la trésorerie, deux exemplaires après la lettre.
6 M. Ducis, membre de l’Institut, un exemplaire après la lettre.
7 M. Louis Robiano, à Bruxelles, un exemplaire après la lettre.
8 M. Gauthey, inspecteur-général des ponts et chaussées, un exemplaire après la lettre.
9 M. Lamendé, inspecteur-général des ponts et chaussées, un exemplaire après la lettre.
10 M. de Beauffremont, officier au service d’Espagne, un exemplaire avant la lettre.
11 M. Daussy, à Saint-Omer, un exemplaire après la lettre.
12 M. Johanneau, libraire au Palais du Tribunat, un exemplaire colorié.
13 M. François Robiano, à Bruxelles, un exemplaire après la lettre.
14 M. de Boisguilbert, à Rouen, un exemplaire avant la lettre.
15 M. Peschart de Mairey, professeur de mathématiques à Sorese, un exemplaire après la lettre.
16 M. Bondon, ingénieur en chef du canal d’Arles, un exemplaire après la lettre.
17 M. Fallette de Barol, à Turin, un exemplaire après la lettre.
18 M. Gabriel le Fort, aîné, à Rennes, deux exemplaires après la lettre.
19 M. Paul-Naveille-Eugene d’Andrée, à Carpentras, un exemplaire après la lettre.
20 Madame Démidoff, en Russie, à Pétersbourg, un exemplaire avant la lettre.
21 M. Démidoff, conseiller privé de S. M. L’Empereur de toutes les Russies, et commandeur de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, à Pétersbourg, un exemplaire colorié.
22 M. Desoer fils, à Liege, un exemplaire après la lettre.
23 Madame la baronne de Krudener, à Riga, deux exemplaires après la lettre.
24 M. Jean-Louis Laya, homme de lettres, un exemplaire après la lettre.
25 M. Regnault de Saint-Jean-d’Angély, membre de l’Institut, et conseiller d’état, à Paris, un exemplaire après la lettre.
26 M. Alfonse Buffault, à Paris, un exemplaire après la lettre.
27 Madame Félicité, comtesse Mniszek, à Vienne en Autriche, un exemplaire après la lettre.
28 M. Robert de Saint-Victor, secrétaire de la Société d’émulation de Rouen, à Rouen, un exemplaire après la lettre.
29 Madame Servandoni d’Hannetaire, à Viry, un exemplaire après la lettre.
30 M. Jacques Duval, à Pétersbourg, trois exemplaires après la lettre.
31 Madame Marie-Louise Dupré, à Paris, un exemplaire après la lettre.
32 Son Altesse Impériale Monseigneur le Prince Joseph Bonaparte, membre de l’Institut, un exemplaire in-fol. satiné et colorié.
33 M. van Laere, à Mastricht, un exemplaire après la lettre.
34 Sa Majesté Impériale de toutes les Russies l’Empereur Alexandre, un exemplaire après la lettre, idem avant la lettre, idem satiné et colorié, idem in-fol.
35 Sa Majesté Impériale de toutes les Russies l’Impératrice régnante, un exemplaire après la lettre, idem avant la lettre, idem satiné et colorié, idem in-fol.
36 Sa Majesté Impériale de toutes les Russies l’Impératrice mere, un exemplaire avant la lettre, idem après la lettre, idem satiné et colorié, idem in-fol.
37 M. J. H. Bazin, négociant à Dinan, un exemplaire avant la lettre.
38 M. Grivel du Villey, éleve de l’École polytechnique, à Paris, un exemplaire après la lettre.
39 M. Morin jeune, à S.-Brieux, un exemplaire après la lettre.
40 M. George Toscan, bibliothécaire du Muséum d’Histoire naturelle du Jardin des Plantes, à Paris, un exemplaire après la lettre.
41 M. Arnaud, membre de l’Institut, un exemplaire après la lettre.
42 Madame Harvey, à Paris, un exemplaire après la lettre.
43 M. Harvey, receveur du port, à Belfast en Irlande, un exemplaire après la lettre.
44 M. Vallin l’aîné, à Lyon, un exemplaire colorié.
45 M. Niemasdicq, Polonais, en Amérique, un exemplaire après la lettre.
46 Madame la Princesse Sapietra, née Zamoyska, un exemplaire après la lettre.
47 Mademoiselle Héleine le Baron, libraire à Caen, un exemplaire après la lettre.
48 M. Henri des Bassins, un exemplaire avant la lettre.
49 M. Patris de Breuil, secrétaire-adjoint de la préfecture de l’Aube, à Troies, un exemplaire après la lettre.
50 M. Brunet de Non, à Chàlons-sur-Saône, un exemplaire colorié.
51 Madame Dittmer, épouse de M. Dittmer, banquier à Paris, un exemplaire après la lettre.
52 Mademoiselle Virginie Desirée des Hayes, à Versailles, un exemplaire colorié.
53 M. Bourgeois de la Richardiere, graveur, à Paris, un exemplaire après la lettre.
54 Madame Mahé de la Bourdonnais, veuve de Molezun Pardiac, à Betplan, un exemplaire colorié.
55 M. Louis Goldsmith, à Paris, un exemplaire après la lettre.
  1. L’existence actuelle de Domingue m’avoit déja été confirmée par plusieurs autres voyageurs. Ils m’ont assuré même qu’un habitant de l’isle de France le faisoit voir sur un théâtre pour de l'argent.
  2. Quelques journalistes me reprocheront peut-être encore que je parle toujours de moi. Mais puisque j’ai commencé mes Études de la nature par l’histoire d’un fraisier et des insectes qui l’habitoient, pourquoi ne parlerois-je pas dans ce préambule de ma maison de campagne et de ma famille ? Aimeroient-ils mieux que je parlasse d’eux ? c’est ce que je pourrai faire encore s’ils m’y obligent. Il n’y a que mes souscripteurs qui auroient droit de se plaindre que je les ennuie. Mais je les prie de considérer que je leur fais présent de ce préambule, que je ne leur ai pas promis. Je le leur donne comme un dédommagement de leur longue attente, ainsi que je l’ai dit.
  3. Voyez la note a, à la fin du préambule.
  4. Newton lui-même.
  5. Il y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arrondis en forme de mamelles, et qui en portent le nom dans toutes les langues. Ce sont en effet de véritables mamelles ; car ce sont d’elles que découlent beaucoup de rivieres et de ruisseaux qui répandent l’abondance sur la terre. Elles sont les sources des principaux fleuves qui l’arrosent, et elles fournissent constamment à leurs eaux en attirant sans cesse les nuages autour du piton de rocher qui les surmonte à leur centre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de la nature dans nos Études précédentes.
  6. Ce trait de sagacité du noir Domingue, et de son chien Fidele, ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwénissa et de son chien Oniah, rapporté par M. de Crevecœur, dans son ouvrage plein d’humanité, intitulé, Lettre d’un Cultivateur américain.