Pauvre Blaise/1

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Librairie Hachette et Cie (pp. vi-9).




I

Les nouveaux maîtres.



Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément qu’il ne pensait pas à mordre dans une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée pour son déjeuner.

« À quoi penses-tu donc, mon garçon ? lui dit sa mère. Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon.


Blaise.

Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche à deviner s’ils sont bons ou mauvais.


Madame Anfry.

Que tu es nigaud ! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que personne de chez nous ne connaît ?


Blaise.

On ne les connaît pas, ici, mais les garçons d’écurie qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.


Madame Anfry.

Comment sais-tu cela ?


Blaise.

Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à arranger leurs harnais ; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s’il ne trouvait pas son poney et sa petite voiture prêts à être attelés ; ils avaient l’air d’avoir peur de lui.


Madame Anfry.

Eh bien ? cela prouve-t-il qu’il soit méchant et que les maîtres sont mauvais ?


Blaise.

Quand de grands garçons comme ces gens d’écurie ont peur d’un petit garçon de onze ans, c’est qu’il leur fait du mal.


Madame Anfry.

Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant ?


Blaise.

Ah ! voilà ! C’est qu’il va se plaindre, et que son père et sa mère l’écoutent, et qu’ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, que c’est méchant.


Madame Anfry.

Et qu’est-ce que ça te fait, à toi ? Tu n’es pas leur domestique ; tu n’as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de M. Jacques.


Blaise.

Ah ! mon pauvre petit M. Jacques ! En voilà un bon et aimable comme on n’en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi ; il avait toujours une petite friandise à me donner ; une poire, un gâteau, des cerises, des joujoux ; et puis, il était bon et je l’aimais ! Ah ! je l’aimais !… Je ne me consolerai jamais de son départ. »

Et Blaise se mit à pleurer.


Madame Anfry.

Voyons, Blaise, finis donc ! Quand tu pleurerais tout ce que tu as de larmes dans le corps, ce n’est pas cela qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c’est une affaire faite, et tes larmes n’y peuvent rien, n’est-ce pas ? Moi aussi, je regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas pleurer… »

Mme Anfry fut interrompue par le claquement d’un fouet et une voix forte qui appelait :

« Holà ! le concierge ! Personne ici ? »

Mme Anfry accourut ; un domestique à cheval et en livrée était à la grille fermée.

« C’est vous qui êtes concierge, ici ? Tenez la grille ouverte ; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il d’un air insolent.

— Oui, monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.

— Tout est-il en état au château ?

— Dame ! monsieur, j’ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.

— C’est bon, c’est bon, » reprit le domestique en fouettant son cheval.

Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui galopait vers le château.

« Il n’est guère poli, celui-là, murmura-t-elle ; il aurait pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres arrivent, qu’il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la grille.

— Où le trouverai-je, maman ? dit Blaise.

— Dans les chambres du château qu’il arrange et nettoie depuis ce matin ; va, mon garçon, va vite. »

Blaise partit en courant ; il entra dans le vestibule, où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d’un air effaré.

« Halte-là, petit ! lui cria un des domestiques ; les blouses ne passent pas. Qui demandes-tu ?

— Je cherche mon père, monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit Blaise. Maman m’a dit qu’il était au château. »

Et Blaise voulut entrer dans l’appartement ; le domestique le saisit par le bras :


Le domestique.

Je t’ai dit, gamin, qu’on ne passait pas en blouse. Ton père n’est pas au château ; ce n’est pas sa place ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.


Blaise.

Mais pourtant maman m’a dit…


Le domestique.

Vas-tu finir et t’en aller, raisonneur ! Si tu ajoutes un mot, je t’époussetterai les épaules du manche de mon plumeau. »

Le pauvre Blaise se retira le cœur un peu gros, et retourna tristement à la grille, où l’attendait sa mère.

« Ils n’ont pas voulu me laisser entrer, maman ; ils ont dit que papa n’était pas au château, et que je n’y pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques, j’y entrais bien, pourtant.

— Je crains que tu n’aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit : tels maîtres, tels valets. Les valets ne sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus… Comment allons-nous faire ? Ils ne seront pas contents si ton père n’est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa grille.


Blaise.

Voulez-vous que je retourne au château, maman ? Je le trouverai peut-être aux écuries.


Madame Anfry.

Trop tard, mon ami, trop tard ; j’entends claquer des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent. »

Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l’approche de la voiture de poste.

Anfry se plaça, le chapeau à la main, d’un côté de la grille : Mme Anfry se rangea avec Blaise de l’autre côté : la berline attelée de quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l’avenue du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps d’apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge ; la petite fille seule salua.

Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent d’un air chagrin ; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur maison et s’assirent près d’une table sur laquelle était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même que ses parents, se plaça silencieusement près de la table.

« Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des nouveaux maîtres ?

— Mauvais, répondit Anfry ; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.


Madame Anfry.

Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.


Anfry.

Cela se pourrait bien ! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n’y sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château ; n’y va que si on te demande, et restes-y le moins possible.


Blaise.

C’est bien ce que je compte faire, papa ; je n’ai pas du tout envie d’y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c’était bien différent ; je l’aimais et il voulait toujours m’avoir… Je ne le reverrai peut-être jamais ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que c’est donc triste d’aimer des gens qui vous quittent. »

Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.


Anfry.

Allons, Blaise, du courage, mon garçon ! Qui sait ? tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m’a bien promis qu’il tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter.


Blaise.

Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de maîtres.


Anfry.

Mais non ; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L’autre terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue ; tandis que celle-ci était de la famille de madame, et ils ne pouvaient pas habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai ?

— À quoi sert de parler de tout cela ? dit Mme Anfry. Mangeons notre dîner ; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux œufs durs ?

Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à la fois.

Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge ; personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils dormaient déjà profondément.