Pendant et après les malheureux jours d’un peuple

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Pendant et Après les Malheureux Jours d’un Peuple



Les moments difficiles
En héros sont fertiles.

MUSSET.


…… le châtiment se fait souvent attendre mais il vient enfin.
BASILE.


Ode.


Aux Canadiens-Français
Amants de la patrie,
Pour lesquels la poésie
A souvent des attraits,
J’essaîrai de redire en stances mesurées
D’un peuple expirant les souffrances endurées…
Ses revers, ses malheurs, ses gloires d’autrefois ;
Espérant que leurs cœurs, à ma plaintive voix
Prêtant une attentive oreille,
De mon cœur se feront l’écho,
Et trouveront ainsi plus belle
Cette ode d’un genre nouveau…


Aimez-vous quelquefois, lecteurs de notre histoire,
— Admirable récit de hauts-faits glorieux —,
À songer à ces jours d’éternelle mémoire
Qui virent les combats derniers de nos aïeux ?
Aimez-vous à penser à ces temps de souffrance
Pendant lesquels, vaincus par la Fière Albion,
Les zélés défenseurs de la cause de France
Voyaient tous succomber les preux de Carillon ?

Admirez-vous encor le courage héroïque
Qu’ils durent déployer ces soldats valeureux,
Délaissés de leur roi sur les bords d’Amérique
Où l’ennemi rangeait ses bataillons nombreux ?
Intrépides héros dignes de l’épopée
Qu’ils traçaient de leur sang en ces jours de combats,
On ne les vit jamais devant l’anglaise épée
Montrer de la faiblesse et craindre le trépas.

Aux moments malheureux où la blanche bannière
Aux plis fleurdelisés dut déplorer l’échec
Qu’un trop fier commandant de l’armée étrangère
Lui faisait essuyer sous les murs de Québec,
Ils ne faillirent point dans leur noble courage ;
Ils se sentaient vaincus mais non désespérés,
Et pendant que les pleurs inondaient leur visage,
Ils façonnaient encor de nouveaux plans de guerre.


Mais leur ardeur, hélas ! devait être stérile ;
Devant les bataillons victorieux anglais
Ils ne se couvraient que d’une gloire inutile ;
Le trop douloureux jour où le drapeau français
Sur le pays qui doit à Cartier sa naissance
Cesserait d’ondoyer aux yeux de nos héros,
Bientôt devait venir donner à leur souffrance
Une fin qui sera le plus grand de leurs maux.

Du sein de nos cités, du sein de nos campagnes
Que l’ennemi foulait de son talon vainqueur,
Les sonores échos qui hantent nos montagnes,
N’apportaient plus, hélas ! que des chants de douleur,
Et le vieillard témoin de stériles faits d’armes,
Qu’accomplissaient son fils au bras faible et sanglant
Souvent se demandait les yeux remplis de larmes
Quelle serait la fin de ce drame émouvant.

Sous les toits des foyers où les heures nocturnes,
Aux instants d’autrefois avaient vu le bonheur,
On n’apercevait que des bouches taciturnes
Et des fronts que ridaient les soucis du malheur.
Parfois encouragé par une humble victoire
Nos pères en leur cœur sentaient l’espoir venir,
Quant un échec plus grand qu’avait été leur gloire
Venait leur faire encor plus sombre l’avenir.


Dans nos camps, le guerrier dont l’austère visage
Naguère en imposait aux belliqueux vainqueurs
Sentait faiblir avec sa force et son courage
De son dernier espoir les dernières lueurs,
Et sans cesse implorant l’assistance tardive
Que lui devait l’Aïeule en ces temps orageux
En répandant des pleurs tendait sa main captive
Vers les bords vénérés d’où venaient ses aïeux.

En ces sombres moments la France Notre Mère
Qui voyait succomber ses dévoués enfants
Pouvait les consoler dans leur douleur amère
En prêtant une oreille à leurs cris émouvants ;
Mais l’égoïste roi qui gouvernait la France
Ne semblait plus songer que par delà les mers
Un peuple qui mettait en lui son espérance
N’essuyait plus alors que de nombreux revers.

Ployé dans des plaisirs qui touchaient à l’orgie,
Plaisir faisant avec sa honte son malheur
L’ignoble descendant de ces rois dont la vie
Avait fait autrefois la gloire et le bonheur
Du pays que le ciel dans sa bonté sublime
Aux jours de Talbiac recevait comme enfant,
Tolérait ou plutôt encourageait le crime
Sur son trône ruineux et déjà chancelant.


Laissant perdre les fruits des brillantes batailles
De son prédécesseur au renom glorieux,
Louis Quinze en ses palais somptueux de Versailles
Où chaque jour voyait tout un peuple orgueilleux
De nobles corrompus en presser les portiques
Se donnait tout entier aux vils amusements
Et dépensait en bals, en fêtes magnifiques
Les deniers destinés à nos pères mourants.

…… Mais dans l’ombre un penseur à l’aspect très austère
Ennemi déclaré du roi, de l’Éternel,
Préparait des derniers Bourbons l’heure dernière.
Prêchant dans ses écrits où débordait le fiel
Une philosophie erronée et contraire
À tout « Pouvoir », faisait germer dans tous les cœurs
Cette aveugle fureur révolutionnaire
Qui devait arracher tant de sang et de pleurs.

…… Un jour elle éclata désastreuse et puissante,
Paris où l’insurgé commença ses forfaits
Qui semèrent partout la crainte et l’épouvante,
Vit couler dans ses murs le royal sang français,
Le peuple aiguillonné par un chef homicide
Ne connut plus de frein, n’ayant pas d’autre loi,
Que celle du plus fort et son bras fratricide
Atteignit et le prêtre et le prince et le roi……


…… Ainsi furent vengés dans ce conflit inique
Des droits de la noblesse avec le « citoyen »
Nos preux, digne héros d’un âge plus antique
Qu’un prince vil laissa succomber sans soutien
Mais ce châtiment fut trop cruel pour la France.
Son effet désastreux, hélas ! fut trop immense
Il atteignit en même temps
Des coupables, des innocents……


Alf. P. Dufourd, E. E. D.