Pensée française, pages choisies/13

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 62-64).

VIEUX GÂTEUX



À CINQ ou six piastres du pied, les vingt ou vingt-cinq mille pieds carrés que mesure l’emplacement de l’Université Laval, rue Saint-Denis, sont richement payés ; et cela ne fait encore au maximum que cent cinquante mille piastres. Quant à l’édifice, il n’est aménagé ni pour le commerce ni pour l’industrie ; même pour y installer une bibliothèque, il faudrait y faire des travaux coûteux ; il faudra le démolir pour donner au terrain toute sa valeur et cette valeur, en mettant les choses au mieux, ne saurait, sur une longue période d’années, croître plus vite qu’un capital placé à 5 ou 6 pour cent.

D’un autre côté, nul n’ignore que l’emplacement actuel de l’Université est un des principaux obstacles au développement de l’institution. En voyant, dans cette atmosphère bruyante et malsaine, cette grande boîte de pierre qui malgré son prétentieux péristyle pourrait tout aussi bien être une fabrique de tabacs, l’étranger de passage parmi nous se demande comment des gens intelligents ont pu mettre là le siège d’un enseignement que tous les peuples civilisés, depuis les Grecs, ont cru devoir établir dans un milieu de recueillement et de santé morale. On se préoccupe un peu partout, à Montréal comme ailleurs, depuis quelque temps, de sauver par l’air, par l’eau et par la lumière les petits enfants qu’une mauvaise organisation sociale et la mauvaise éducation des parents ont privés dès le berceau de ces trois éléments d’existence. Il est non moins évident que certains milieux sont fatals au développement intellectuel. Si l’on entreprenait d’expliquer la médiocrité suffisante et satisfaite qui caractérise la plupart des diplômés de l’Université de Montréal et qui les rend si ineffablement grotesques quand ils veulent se donner des airs, on en ferait sans doute une part à la médiocrité de professeurs mal rétribués, et une part à une direction somnolente et inintelligente, mais on en ferait aussi remonter la cause au manque d’air, de lumière et d’horizon physiques dont souffre l’Université. Il y a à la direction même des hommes qui le comprennent : le vice-recteur, M. le chanoine Dauth, disait dernièrement, à une séance convoquée par l’Association Saint-Jean-Baptiste pour la discussion de ce grave problème, que le bon aménagement d’une université moderne exige au moins vingt-cinq arpents de terrain.

Il est donc évident qu’en poussant la Ville à acheter l’immeuble de la rue Saint-Denis au prix de $400,000 l’on voulait surtout obliger l’Université. Certes, le père du mouvement, M. l’échevin Morin, entendait bien que la Ville tirât le meilleur parti possible de cette dépense et la possibilité d’établir immédiatement, à l’endroit le plus fréquenté de Montréal, une grande bibliothèque circulante, n’était pas à ses yeux un mince avantage pour les citoyens ; — mais son but n’était pas moins d’aider Laval à sortir de l’insignifiance où, parmi d’autres causes, des ressources pécuniaires insuffisantes et un emplacement défavorable la retiennent pour la plus grande honte de la race canadienne-française. Ensuite on aurait été plus fort pour demander à la Ville un autre terrain et une subvention. Ensuite encore, on serait allé rappeler à M. Gouin cette promesse éloquente qu’il faisait à l’Association Saint-Jean-Baptiste il n’y a pas deux mois : « Que la Ville achète l’immeuble de l’Université, puis le gouvernement provincial fera sa part. » Bref, le marché proposé n’était qu’un premier pas vers la régénération à peu près complète de l’Université. Et quiconque connaît l’aptitude ordinaire des contrôleurs (ohé !) et des échevins à manier les questions universitaires, jugera quelle diplomatie, quel tact, quel doigté, il avait fallu à l’échevin Morin pour intéresser la Ville, contre ses propres intérêts, à une œuvre si peu démagogique.

En bons vieux gâteux qu’ils sont[1], les administrateurs de l’Université n’ont pas compris cela. Ils ont raisonné, paraît-il, que l’immeuble vaudrait plus dans dix ans qu’aujourd’hui. Voilà une inspiration de génie !

De temps à autre, dans nos journaux, un scribe naïf se demande comment McGill reçoit tant d’argent des particuliers, pendant que Laval végète péniblement. C’est peut-être parce que nos amis les Anglais ont pu se convaincre d’expérience que McGill n’est pas dirigé par des crétins. Des hommes assez bornés pour refuser $400,000 de l’immeuble Laval dans les circonstances actuelles n’ont pas le droit de demander de l’argent au public. Le conseil municipal de Montréal et le gouvernement de Québec — pour ne rien dire des particuliers — refuseraient toute aide à cette institution tant qu’elle n’aura pas réformé sa direction de fond en comble, que, pour notre part, nous n’hésiterions pas à leur donner raison.

Ce qu’il faut aux administrateurs actuels de Laval, ce n’est pas de l’argent pour leur boutique : ils n’en sauraient que faire. C’est, pour leur vieillesse impotente, un asile paisible, de la bouillie, du papier de riz et des chaises percées.

L’Action, le 23 décembre 1911.


  1. Bien entendu, je ne parle ici que de la majorité : pour ne nommer, par exemple que M. le juge Loranger, j’en connais qui comprennent l’infériorité actuelle de Laval, et qui la déplorent. — O.A.