Pensée française, pages choisies/26

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 174-175).

EXPLICATIONS INSUFFISANTES




LES prix d’action intellectuelle ne manquent pas en France : prix de littérature, prix d’histoire, prix de sciences, il y en a de toute sorte et il s’en fonde de nouveaux tous les jours ; et c’est une des circonstances qui font dire à notre jeunesse que la production intellectuelle (dans leur esprit, prose et vers seulement) est beaucoup mieux récompensée là-bas que chez nous. Mais la France a quarante millions d’habitants et elle n’a pas, que nous sachions, un seul prix littéraire qui dépasse dix mille francs (moins de $400 au cours normal et guère plus de $600 au cours actuel), pendant que la plupart ne dépassent pas mille francs. Dans le Québec français, qui ne compte que deux millions et quart d’habitants, un jeune homme bien doué, certes, et laborieux, mais nullement supérieur à beaucoup de jeunes Français par ces qualités, vient de gagner avec une thèse de droit international $1 700, et deux de ses compatriotes ont reçu chacun $850 pour des ouvrages littéraires qui, malgré leur mérite, ne seraient probablement jamais primés en France. Et chaque année, grâce au gouvernement de la Province, nous assistons à un spectacle semblable.

De Leconte de Lisle, bibliothécaire, jusqu’à Claudel et Giraudoux diplomates, la moitié des grandes figures de la littérature française gagnent leur vie dans le fonctionnarisme, quelques-uns dans les plus modestes emplois de l’administration. S’il est permis de comparer les petites scènes aux grandes, tous les fonctionnaires fédéraux, provinciaux, municipaux et autres, au Canada, qui ont voulu faire de la littérature, en ont trouvé le temps.

Faudra-t-il donc toujours expliquer l’insignifiance de notre production littéraire — insignifiance que seules quelques pharaonesques momies s’obstinent à nier — par la jeunesse de notre peuple et le poids de ses soucis matériels ? Un peuple jeune n’est pas vieillot, du moins ne devrait pas l’être. Et quant à l’encouragement que reçoivent les lettres, et au loisir qu’on a de les cultiver, ils sont, à tout prendre, les mêmes au Canada qu’en France.

L’atmosphère, l’ambition, l’ardeur au travail, la richesse du vocabulaire, et certaine joie de l’esprit que peut seule donner la culture habituelle des idées : tout cela nous manque ; mais n’est-ce pas notre faute ? Si dans l’ordre intellectuel, comme autrefois nos ancêtres dans l’ordre physique, nous faisons nos délices du « gros lard », n’est-il pas fatal que nous soyons de temps en temps un peu scorbutiques, un peu endormis, ou un peu épais ? Décidément, nous ne cherchons pas toujours assez loin la cause du mal…


Le Canada, 29 septembre 1933.