Pensées, essais et maximes (Joubert)/Texte entier

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Sommaire

PENSÉES
ESSAIS ET MAXIMES
DE J. JOUBERT.




TITRE PRÉLIMINAIRE [1].

L’AUTEUR PEINT PAR LUI-MÊME.


———


J’ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu’un tronc retentissant ; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend, devient plus sage.


Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j’aime la lumière ; comme lui j’y brûle ma vie ; comme lui j’ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s’y sente environné et comme pénétré d’une douce température, celle de l’indulgence ; j’ai l’esprit et le caractère frileux.

J’ai besoin que les regards de la faveur luisent sur moi. C’est de moi qu’il est vrai de dire : « Qui plaît est roi, qui ne plaît plus n’est rien. » Je vais où l’on me désire pour le moins aussi volontiers qu’où je me plais.

J’ai de la peine à quitter Paris, parce qu’il faut me séparer de mes amis, et de la peine à quitter la campagne, parce qu’il faut me séparer de moi.

J’ai la tête fort aimante et le cœur têtu. Tout ce que j’admire m’est cher, et tout ce qui m’est cher ne peut me devenir indifférent.

Philanthropie et repentir est ma devise.

J’aime peu la prudence si elle n’est morale. J’ai mauvaise opinion du lion depuis que je sais que son pas est oblique.


Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.

Je ne veux ni d’un esprit sans lumière, ni d’un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s’aveugler pour le bonheur de la vie.

Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l’épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.

Il n’y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m’est impossible de mépriser un inconnu.

Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.

* Je n’ai jamais appris à parler mal, à injurier et à maudire.

J’imite la colombe : souvent je jette un brin d’herbe à la fourmi qui se noie.

Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages.

S’il fallait choisir, j’aimerais mieux la mollesse qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui n’attend pas le repentir.

J’aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la vertu.

Quand je casse les vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer.

La peine de la dispute en excède de bien loin l’utilité. Toute contestation rend l’esprit sourd, et quand on est sourd, je suis muet.

Je n’appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré ; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs quand elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.

* La bonté d’autrui me fait autant de plaisir que la mienne.


Mes découvertes, et chacun a les siennes, m’ont ramené aux préjugés.

Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.

J’ai passé le fleuve d’oubli.

Le chemin de la vérité ! j’y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m’est bien connu.

La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.

Mais, en effet, quel est mon art ? quel est le nom qui le distingue des autres ? quelle fin se propose-t-il ? que fait-il naître et exister ? que prétends-je et que veux-je en l’exerçant ? Est-ce d’écrire en général et de m’assurer d’être lu, seule ambition de tant de gens ? est-ce là tout ce que je veux ? ne suis-je qu’un polymathiste, ou ai-je une classe d’idées qui soit facile à assigner et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l’utilité ? C’est ce qu’il faut examiner attentivement, longuement et jusqu’à ce que je le sache.


J’aurai rêvé le beau, comme ils disent qu’ils rêvent le bonheur. Mais le mien est un rêve meilleur, car la mort même et son aspect, loin d’en troubler la continuité, lui donnent plus d’étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles, à tous les sang-froids, et qui se fortifie de toutes les réflexions, aucune absence, aucune perte ne peuvent en causer l’interruption d’une manière irréparable.

Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.

Le ciel n’a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m’a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n’ai de force que pour m’élever, et pour vertu qu’une certaine incorruptibilité.

Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.

J’ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l’abondance ; mais c’est une eau qui m’a toujours fui.

Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air. Aucun vent constant n’a soufflé sur moi.

Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes.

Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.

Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n’aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je…, qu’un atome dans un rayon ?

Mes effluvions sont les rêves d’une ombre.

Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l’air jeune, même quand il est vieux.

Je rends grâce au ciel de ce qu’il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s’élever en haut.

Madame Victorine De Châtenay disait de moi que j’avais l’air d’une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s’en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.

J’aime, comme l’alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.

Dans mes habitations, je veux qu’il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d’oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.

Oh ! qu’il est difficile d’être à la fois ingénieux et sensé ! J’ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j’ai supporté les tourments d’une fécondité qui ne peut pas se faire jour.

* Il faut à mon esprit des entraves, comme aux pieds de ce Léger du conte des Fées, quand il voulait atteindre.

Je n’aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.

Vous allez à la vérité par la poésie, et j’arrive à la poésie par la vérité.

On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c’est ce qui m’est arrivé.

J’aime peu de tableaux, peu d’opéras, peu de statues, peu de poëmes, et cependant j’aime beaucoup les arts.

Ah ! si je pouvais m’exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m’exprime par la parole, combien j’aurais d’idées que je n’ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !

Tout ce qui me paraît faux n’existe pas pour moi. C’est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter, si ce n’est en l’assimilant à quelque chose d’existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.

Les clartés ordinaires ne me suffisent plus quand le sens des mots n’est pas aussi clair que leur son, c’est-à-dire quand ils n’offrent pas à ma pensée des objets aussi transparents par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.

J’ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.

Pourquoi me fatigué-je tant à parler ? C’est que, lorsque je parle, une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l’autre demeure dans l’affaissement ; celle qui agit supporte seule le poids de l’action, dont elle est bientôt accablée ; il y a en même temps distribution inégale de forces et inégale distribution d’activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué ; car alors la faiblesse est partout.

Quand je luis… je me consume.

Je ne puis faire bien qu’avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l’instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.

J’ai trop de cervelle pour ma tête ; elle ne peut pas jouer à l’aise dans son étui.

J’ai beaucoup de formes d’idées, mais trop peu de formes de phrases.

En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m’ennuient trop.

J’ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la difficulté.

S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi.

De certaines parties naissent naturellement trop finies en moi pour que je puisse me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire, avant d’écrire.


L’attention est soutenue, dans les vers, par l’amusement de l’oreille. La prose n’a pas ce secours ; pourrait-elle l’avoir ? J’essaie ; mais je crois que non.

Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur son ; de leur choix, comme vous de leur multitude ; de leur isolement lui-même, comme vous de leurs harmonies ; désirant pourtant aussi qu’il y ait entre eux de l’harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d’industrie, de pur mélange ou d’enchaînement.

Ignorants, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, et pour qui les applaudissements sont nécessaires, comme un accompagnement sans lequel vos accords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter. Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à cinq cordes, de la lyre d’Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui la tient qu’à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à s’écouter ; il s’entend, il se juge, il se charme lui-même.


On dira que je parle avec subtilité. C’est quelquefois le seul moyen de pénétration que l’esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s’ouvrir péniblement une issue.

J’aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l’esprit cet avantage.

J’ai toujours une image à rendre, une image et une pensée, deux choses pour une et double travail pour moi.

Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée. Je m’arrête jusqu’à ce que la goutte de lumière dont j’ai besoin soit formée et tombe de ma plume.

Je voudrais monnayer la sagesse, c’est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !


Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis.

J’avais besoin de l’âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j’aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.

Le ciel n’avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.

Les hommes sont comptables de leurs actions ; mais moi, c’est de mes pensées que j’aurai à rendre compte. Elles ne servent pas seulement de fondement à mon ouvrage, mais à ma vie.

Mes idées ! C’est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.

Le ver à soie file ses coques, et je file les miennes ; mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu !


TITRE PREMIER.

DE DIEU, DE LA CRÉATION, DE L’ÉTERNITÉ, DE LA PIÉTÉ,
DE LA RELIGION, DES LIVRES SAINTS ET DES PRÊTRES.


I.

Dieu est tellement grand et tellement vaste, que, pour le comprendre, il faut le diviser.

II.

Dans cette opération d’imaginer Dieu, le premier moyen est la figure humaine, le dernier terme la lumière, et, dans la lumière, la splendeur. Je ne sais si l’imagination peut aller plus loin ; mais l’esprit poursuit quand elle s’arrête ; l’étendue se présente à lui, la toute-puissance, l’infinité.... Cercle ravissant à décrire et qui recommence toujours. On le quitte, on le reprend ; on s’y plonge, on en sort. Qu’importe que tout le monde l’achève ? Notre devoir, notre bonheur sont d’y tenir et non de le tracer.

III.

On connaît Dieu par la piété, seule modification de notre âme par laquelle il soit mis à notre portée et puisse se montrer à nous.

IV.

Nous croyons toujours que Dieu est semblable à nous-mêmes : les indulgents l’annoncent indulgent ; les haineux le prêchent terrible.

V.

Tout ce qui est très-spirituel, et où l’âme a vraiment part, ramène à Dieu, à la piété. L’âme ne peut se mouvoir, s’éveiller, ouvrir les yeux, sans sentir Dieu. On sent Dieu avec l’âme, comme on sent l’air avec le corps.

VI.

* Oserai-je le dire ? On connaît Dieu facilement, pourvu qu’on ne se contraigne pas à le définir.

VII.

On ne comprend la terre que lorsqu’on a connu le ciel. Sans le monde religieux, le monde sensible offre une énigme désolante.

VIII.

Tout ce qui présente à l’homme un spectacle dont il ne peut déterminer ni la cause ni les bornes, le conduit à l’idée de Dieu, c’est-à-dire de celui qui est infini.

IX.

Le Dieu de la métaphysique n’est qu’une idée ; mais le Dieu des religions, le Créateur du ciel et de la terre, le Juge souverain des actions et des pensées, est une force.

X.

L’univers obéit à Dieu, comme le corps obéit à l’âme qui le remplit.

XI.

Le monde a été fait comme la toile de l’araignée : Dieu l’a tiré de son sein, et sa volonté l’a filé, l’a déroulé et l’a tendu. Ce que nous nommons le néant, est sa plénitude invisible ; sa puissance est un peloton, mais un peloton substantiel, contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant, en demeurant toujours entier. Pour créer le monde, un grain de matière a suffi ; car tout ce que nous voyons, cette masse qui nous effraie, n’est rien qu’un grain que l’Éternel a créé et mis en œuvre. Par sa ductilité, par les creux qu’il enferme et l’art de l’ouvrier, il offre, dans les décorations qui en sont sorties, une sorte d’immensité. Tout nous paraît plein, tout est vide, ou, pour mieux dire, tout est creux. Les éléments eux-mêmes sont creux ; Dieu seul est plein. Mais ce grain de matière, où était-il ? Il était dans le sein de Dieu, comme il y est présentement.

XII.

« Rien ne se fait de rien », disent-ils ; mais la souveraine puissance de Dieu n’est pas rien ; elle est la source de la matière aussi bien que celle de l’esprit.

XIII.

Le monde est monde par la forme ; par le fond il n’est rien qu’un atome. En retirant son souffle à lui, le créateur pourrait en désenfler le volume et le détruire aisément. L’univers, dans cette hypothèse, n’aurait ni débris ni ruines ; il deviendrait ce qu’il était avant le temps, un grain de métal aplati, un atome dans le vide, bien moins encore, un néant.

XIV.

En mettant sans cesse la matière devant nos yeux, on nous empêche de la voir. Vainement on vante l’ouvrier en nous étalant les merveilles de son ouvrage ; la masse offusque, l’objet distrait, et le but, sans cesse indiqué, est sans cesse impossible à voir.

XV.

Dieu multiplie l’intelligence, qui se communique comme le feu, à l’infini. Allumez mille flambeaux à un flambeau, sa flamme demeure toujours la même.

XVI.

Dieu n’aurait-il fait la vie humaine que pour en contempler le cours, en considérer les cascades, le jeu et les variétés, ou pour se donner le spectacle de mains toujours en mouvement, qui se transmettent un flambeau ? Non, Dieu ne fait rien que pour l’éternité.

XVII.

Notre immortalité nous est révélée d’une révélation innée et infuse dans notre esprit. Dieu lui-même, en le créant, y dépose cette parole, y grave cette vérité, dont les traits et le son demeurent indestructibles. Mais, en ceci, Dieu nous parle tout bas et nous illumine en secret. Il faut, pour l’entendre, du silence intérieur ; il faut, pour apercevoir sa lumière, fermer nos sens et ne regarder que dans nous.

XVIII.

Notre âme est toujours pleinement vivante ; elle l’est dans l’infirme, dans l’évanoui, dans le mourant ; elle l’est plus encore après la mort.

XIX.

Il n’est permis de parler aux hommes de la destruction que pour les faire songer à la durée, et de la mort que pour les faire songer à la vie ; car la mort court à la vie, et la destruction se précipite dans la durée.

XX.

Notre chair n’est que notre pulpe ; nos os, nos membranes, nos nerfs, ne sont que la charpente du noyau où nous sommes enfermés, comme en un étui. C’est par exfoliations que l’enveloppe corporelle se dissipe ; mais l’amande qu’elle contient, l’être invisible qu’elle enserre, demeure indestructible. Le tombeau nous dévore, mais ne nous absorbe pas ; nous sommes consumés, non détruits.

XXI.

Le courroux de Dieu est d’un moment ; la miséricorde divine est éternelle.

XXII.

La crainte de Dieu nous est aussi nécessaire pour nous maintenir dans le bien, que la crainte de la mort pour nous retenir dans la vie.

XXIII.

Dieu aime autant chaque homme que tout le genre humain. Le poids et le nombre ne sont rien à ses yeux. Éternel, infini, il n’a que des amours immenses.

XXIV.

Le ciel ne nous doit que ce qu’il nous donne, et il nous donne souvent ce qu’il ne nous doit pas.

XXV.

Rien dans le monde moral n’est perdu, comme dans le monde matériel rien n’est anéanti. Toutes nos pensées et tous nos sentiments ne sont ici-bas que le commencement de sentiments et de pensées qui seront achevés ailleurs.

XXVI.

Où vont nos idées ? Elles vont dans la mémoire de Dieu.

XXVII.

Dieu, en les créant, parle aux âmes et aux natures, et leur donne des instructions dont elles oublient le sens, mais dont l’impression demeure. De cette parole et de ce rayon ainsi déposés, il nous reste, dans les plus grands obscurcissements de l’âme et dans les plus grandes inattentions de l’esprit, une espèce de bourdonnement et de crépuscule qui ne cessent jamais, et nous troublent tôt ou tard dans nos dissipations extérieures.

XXVIII.

Dieu mettra-t-il les belles pensées au rang des belles actions ? Ceux qui les ont cherchées, qui s’y plaisent et s’y attachent, auront-ils une récompense ? Le philosophe et le politique seront-ils payés de leurs plans, comme l’homme de bien sera payé de ses bonnes œuvres ? Et les travaux utiles ont-ils un mérite, aux yeux de Dieu, comme les bonnes mœurs ? Peut-être bien ; mais le premier prix n’est pas assuré comme le second, et ne sera pas le même ; Dieu n’en a pas mis dans nos âmes l’espérance et la certitude ; d’autres motifs nous déterminent. Pourtant, je me représente fort bien Bossuet, Fénelon, Platon, portant leurs ouvrages devant Dieu ; même Pascal et La Bruyère, même Vauvenargue et La Fontaine, car leurs œuvres peignent leur âme, et peuvent leur être comptées dans le ciel. Mais il me semble que J.-J. Rousseau et Montesquieu n’auraient osé y présenter les leurs : ils n’y ont mis que leur esprit, leur humeur et leurs efforts. Quant à Voltaire, les siennes le peignent aussi, et elles lui seront comptées, je pense, mais à sa charge.

XXIX.

Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons. Nous vivons dans un temps malade : il le voit. Notre intelligence est blessée : il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain.

XXX.

Il faut aller au ciel ; là sont dans leurs types toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs, dont nous n’avons ici-bas que les ombres. Telle est la suprême beauté de ce monde, que bien nommer ce qui s’y trouve, ou même le désigner avec exactitude, suffirait pour former un beau style et pour faire un beau livre.

XXXI.

Au delà du monde et de la vie, il n’y a plus de tâtonnement. Il n’y a qu’inspection, et tout ce qu’on regarde est vérité.

XXXII.

Il me semble que dans cet avenir lointain d’une autre vie, ceux-là seront les plus heureux qui n’auront pas eu dans leur durée un seul moment qu’ils ne puissent se rappeler avec plaisir. Là haut, comme ici-bas, nos souvenirs seront une part importante de nos biens et de nos maux.

XXXIII.

Le ciel est pour ceux qui y pensent.

XXXIV.

La piété est une sagesse sublime, qui surpasse toutes les autres, une espèce de génie, qui donne des ailes à l’esprit. Nul n’est sage s’il n’est pieux.

XXXV.

La piété est une espèce de pudeur. Elle nous fait baisser la pensée, comme la pudeur nous fait baisser les yeux, devant tout ce qui est défendu.

XXXVI.

La piété est au cœur ce que la poésie est à l’imagination, ce qu’une belle métaphysique est à l’esprit ; elle exerce toute l’étendue de notre sensibilité. C’est un sentiment par lequel l’âme reçoit une telle modification, qu’elle a par lui sa rondeur absolue et toute la perfection dont sa nature est susceptible.

XXXVII.

* La piété est le seul moyen d’échapper à la sécheresse que le travail de la réflexion porte inévitablement dans les sources de nos sensibilités.

XXXVIII.

Il faut aux femmes une piété plutôt tendre que raisonnée, et aux hommes une grave plutôt que tendre piété.

XXXIX.

La piété nous attache à ce qu’il y a de plus puissant, qui est Dieu, et à ce qu’il y a de plus faible, comme les enfants, les vieillards, les pauvres, les infirmes, les malheureux et les affligés. Sans elle, la vieillesse choque les yeux ; les infirmités repoussent ; l’imbécillité rebute. Avec elle, on ne voit dans la vieillesse que le grand âge, dans les infirmités que la souffrance, dans l’imbécillité que le malheur ; on n’éprouve que le respect, la compassion et le désir de soulager.

XL.

La charité est une espèce de piété. Les dégoûts se taisent tellement devant elle, qu’on peut dire que, pour les pieux, toutes les afflictions ont de l’attrait.

XLI.

La religion fait au pauvre même un devoir d’être libéral, noble, généreux, magnifique par la charité.

XLII.

Dieu n’a pas seulement mis dans l’homme l’amour de soi, mais aussi l’amour des autres. Le pourquoi de la plupart de nos qualités, c’est qu’on est bon, c’est qu’on est homme, c’est qu’on est l’ouvrage de Dieu.

XLIII.

Aimer Dieu, et se faire aimer de lui, aimer nos semblables et nous faire aimer d’eux : voilà la morale et la religion ; dans l’une et dans l’autre, l’amour est tout : fin, principe et moyen.

XLIV.

Dieu veut que nous aimions même ses ennemis.

XLV.

Il faut rendre les hommes insatiables de Dieu ; c’est une faim dont ils seront malheureusement assez distraits par les passions et les affaires.

XLVI.

Penser à Dieu est une action.

XLVII.

Il faut aimer de Dieu ses dons et ses refus, aimer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas.

XLVIII.

Dieu aime l’âme, et comme il y a un attrait qui porte l’âme à Dieu, il y en a un, si j’ose ainsi parler, qui porte Dieu à l’âme. Il fait de l’âme ses délices.

XLIX.

Nous sommes éclairés parce que Dieu luit sur nous, et nous sommes droits parce qu’il nous touche. Dieu nous éclaire comme lumière ; il nous redresse comme règle. Cette règle, non discernée, mais sentie, sert de point de comparaison à nos jugements dans tout ce qui doit être estimé par une autre voie que celle des sens.

L.

Dieu ! Et de là toutes les vertus, tous les devoirs. S’il en est où l’idée de Dieu ne soit mêlée, il s’y trouve toujours quelque défaut ou quelque excès ; il y manque ou le nombre, ou le poids, ou la mesure, toutes choses dont l’exactitude est divine.

LI.

Nous ne voyons bien nos devoirs qu’en Dieu. C’est le seul fond sur lequel ils soient toujours lisibles à l’esprit.

LII.

Il n’y a d’heureux que les bons, les sages et les saints ; mais les saints le sont plus que tous les autres, tant la nature humaine est faite pour la sainteté.

LIII.

Le juste, le beau, le bon, le sage est ce qui est conforme aux idées que Dieu a du juste, du beau, du sage et du bon. Ôtez Dieu de la haute philosophie, il n’y a plus aucune clarté ; il en est la lumière et le soleil : c’est lui qui illumine tout : in lumine tuo videbimus lumen.

LIV.

Rendons-nous agréables à Dieu ; on le peut en tout temps, en tout lieu, en tout état de décadence. L’estime de Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi, est plus facile à obtenir que l’estime des hommes, parce que Dieu nous tient compte de nos efforts.

LV.

Il faut céder au ciel et résister aux hommes.

LVI.

Nous nous jugeons suivant le jugement des hommes, au lieu de nous juger suivant le jugement du ciel. Dieu est le seul miroir dans lequel on puisse se connaître ; dans tous les autres on ne fait que se voir.

LVII.

Quand Dieu se retire du monde, le sage se retire en Dieu.

LVIII.

Ceux-là seuls veillent, ô mon Dieu, qui pensent à vous et qui vous aiment. Tous les autres sont endormis ; ils font des rêves et s’attachent à des fantômes. Vous seul êtes la réalité. Rien n’est bien que d’occuper de vous son cœur et son esprit, de faire toutes choses pour vous, de n’être mu que par vous. Mais l’homme est-il fait pour jouir ici-bas d’une telle félicité ? S’il en était capable, il aurait sa perfection.

LIX.

L’oubli des choses de la terre, et l’intention aux choses du ciel ; l’exemption de toute ardeur, de tout souci, de tout trouble et de tout effort ; la plénitude de la vie, sans aucune agitation ; les délices du sentiment, sans le travail de la pensée ; les ravissements de l’extase, sans les apprêts de la méditation ; en un mot, la spiritualité pure, au sein du monde et parmi le tumulte des sens : ce n’est que le bonheur d’une minute, d’un instant ; mais cet instant de piété répand de la suavité sur nos mois et sur nos années.

LX.

La religion est la poésie du cœur ; elle a des enchantements utiles à nos mœurs ; elle nous donne et le bonheur et la vertu.

LXI.

La piété n’est pas une religion, quoiqu’elle soit l’âme de toutes. On n’a pas une religion, quand on a seulement de pieuses inclinations, comme on n’a pas de patrie, quand on a seulement de la philanthropie. On n’a une patrie, et l’on n’est citoyen d’un pays, que lorsqu’on se décide à observer et à défendre certaines lois, à obéir à certains magistrats, et à adopter certaines manières d’être et d’agir.

LXII.

La religion n’est ni une théologie, ni une théosophie ; elle est plus que tout cela : une discipline, une loi, un joug, un indissoluble engagement.

LXIII.

Sans le dogme, la morale n’est que maximes et que sentences ; avec le dogme, elle est précepte, obligation, nécessité.

LXIV.

Ne pourrait-on pas dire que depuis l’avénement de Jésus-Christ, Dieu a infusé dans la nature plus de lumière et plus de grâce ? Il semble, en effet, que depuis ce temps il y a eu dans le monde une connaissance plus générale de tous les devoirs, et une facilité plus répandue et plus commune à pratiquer les vraies vertus et toutes les grandes vertus.

LXV.

Il faut aimer la religion comme une espèce de patrie et de nourrice : c’est elle qui a allaité nos vertus, qui nous a montré le ciel, et qui nous a appris à marcher dans les sentiers de nos devoirs. La religion est pour l’un sa littérature et sa science ; elle est pour l’autre ses délices et son devoir.

ô religion ! Tu donnes une lumière à l’ignorance, une vertu à la faiblesse, une aptitude à l’ineptie, un talent même à l’incapacité.

Aucune doctrine ne fut jamais aussi bien proportionnée que la doctrine chrétienne à tous les besoins naturels du cœur et de l’esprit humain. La pompe et le faste qu’on reproche à l’église ont été l’effet et sont la preuve de son incomparable excellence. D’où sont venues, en effet, cette puissance et ces richesses poussées à l’excès, si ce n’est de l’enchantement où elle mit le monde entier ? Ravis de sa beauté, des millions d’hommes la comblèrent, de siècle en siècle, de dons, de legs, de cessions. Elle eut le don de se faire aimer, et celui de faire des heureux. C’est ce qui fit tant de prodiges ; c’est de là que lui vint son pouvoir. On ne peut ni parler contre le christianisme sans colère, ni parler de lui sans amour.

Dans le christianisme, et surtout dans le catholicisme, les mystères sont des vérités purement spéculatives, d’où naissent, par la réunion d’un mystère à l’autre, des vérités éminemment pratiques.

La religion défend de croire au delà de ce qu’elle enseigne.

Quand on ne peut pas croire qu’il y a eu révélation, on ne croit rien fixement, fermement, invariablement.

L’opinion que les hommes ont des choses divines, n’est la même ni dans tous les temps, ni dans tous les lieux ; mais il faut que dans tous les lieux et dans tous les temps, il y en ait une d’arrêtée, de fixe, de sacrée et d’inattaquable. Toutes les religions fortes sont furieuses jusqu’à ce qu’elles aient régné. Les vieilles religions ressemblent aux vins vieux, qui échauffent le cœur, mais qui n’enflamment plus la tête.

Les sectes austères sont d’abord les plus révérées ; mais les sectes mitigées ont toujours été les plus durables.

La même croyance unit plus les hommes que le même savoir ; c’est sans doute parce que les croyances viennent du cœur.

Il est permis de s’affliger, mais il n’est jamais permis de rire de la religion d’autrui.

Il faut attaquer la superstition par la religion, et non par la physique : c’est un terrain où elle n’est pas. Que si vous l’y amenez, en la faisant sortir d’elle-même, vous la faites sortir aussi de toute idée du ciel, et au lieu de la corriger, vous risquez de la rendre pire. La superstition est la seule religion dont soient capables les âmes basses.

Tous ceux qui manquent de religion sont privés d’une vertu, et eussent-ils toutes les autres, ils ne pourraient être parfaits.

Qu’est-ce qui est le plus difforme, ou d’une religion sans vertu, ou de vertus sans religion ?

L’incrédulité n’est qu’une manière d’être de l’esprit ; mais l’impiété est un véritable vice du cœur. Il entre dans ce sentiment de l’horreur pour ce qui est divin, du dédain pour les hommes, et du mépris pour l’aimable simplicité.

Il y a deux sortes d’athéisme : celui qui tend à se passer de l’idée de Dieu, et celui qui tend à se passer de son intervention dans les affaires humaines. L’irréligion par ignorance est un état de rudesse et de barbarie intérieure. L’esprit qu’aucune croyance, aucune foi n’a plié et amolli, reste sauvage et incapable d’une certaine culture et d’un certain ensemencement. Mais l’incrédulité dogmatique est un état d’irritation et d’exaltation ; elle nous met en guerre perpétuelle avec nous-mêmes, notre éducation, nos habitudes, nos premières opinions ; avec les autres, nos pères, nos frères, nos voisins, nos anciens maîtres ; avec l’ordre public, que nous regardons comme un désordre ; avec le temps présent, que nous croyons moins éclairé qu’il ne doit l’être ; avec le temps passé, dont nous méprisons l’ignorance et la simplicité. L’avenir et le genre humain dans son éternité future, voilà les deux idoles et les seules idoles de l’incrédulité systématique.

La différence est grande d’accepter pour idoles Mahomet ou Luther, ou de ramper aux pieds de J-J Rousseau et de Voltaire. On crut du moins n’obéir qu’à Dieu, en suivant Mahomet, qu’aux écritures, en écoutant Luther. Et peut-être ne faut-il pas décrier le penchant qu’a le genre humain, d’abandonner à ceux qu’il croit amis de Dieu le soin de régler sa conscience et de déterminer son esprit. Considéré seulement sous le rapport de l’utilité sociale et présente, ce penchant est utile et conforme à l’ordre. C’est l’assujettissement aux esprits irréligieux qui seul est funeste et proprement dépravateur.

N’eût-elle aucun avantage pour la science et l’instruction, la foi en aurait un immense pour la moralité universelle, en maintenant les esprits inférieurs dans les sentiments de docilité et de subordination, qui sont en eux une vertu, un devoir, un moyen de repos pour leur vie, une condition indispensable à leur bonheur et à la sorte de mérite qui les peut honorer.

La vertu n’est pas une chose facile ; pourquoi la religion le serait-elle ?

Il y a une grande différence entre la crédulité et la foi : l’une est un défaut naturel de l’esprit, et l’autre une vertu ; la première vient de notre extrême faiblesse ; la seconde a pour principe une douce et louable docilité, très-compatible avec la force, et qui lui est même très-favorable.

Ferme les yeux, et tu verras.

Pour arriver aux régions de la lumière, il faut passer par les nuages. Les uns s’arrêtent là ; d’autres savent passer outre.

Il faut craindre de se tromper en poésie, quand on ne pense pas comme les poëtes, et en religion, quand on ne pense pas comme les saints.

Soyons hommes avec les hommes, et toujours enfants devant Dieu ; car nous ne sommes, en effet, que des enfants à ses yeux. La vieillesse même, devant l’éternité, n’est que le premier instant d’un matin.

Avec Dieu il ne faut être ni savant ni philosophe, mais enfant, esclave, écolier, et tout au plus poëte.

Il faut être religieux avec naïveté, abandon et bonhomie, et non pas avec dignité et bon ton, gravement et mathématiquement.

La dévotion embellit l’âme, surtout l’âme des jeunes gens.

Ceux qui n’ont pas été dévots n’ont jamais eu l’âme assez tendre.

Quand l’humilité n’accompagne pas la dévotion, celle-ci devient inévitablement orgueil.

L’humilité est aussi convenable à l’homme devant Dieu, que la modestie à l’enfant devant les hommes.

Y aurait-il quelque chose de supérieur à la foi… une vue, une vision ? Je ne sais quel rayon éclairerait-il mieux certains hommes que certains autres, et, pendant le jour de la vie, Dieu se manifesterait-il à quelques-uns hors de la nuée ? Mais quand cela pourrait être, qui oserait se flatter de l’avoir obtenu ?

Dieu éclaire ceux qui pensent souvent à lui, et qui lèvent les yeux vers lui.

L’idée de Dieu est une lumière, une lumière qui guide, qui réjouit ; la prière en est l’aliment.

Les meilleures prières sont celles qui n’ont rien de distinct, et qui participent ainsi de la simple adoration. Dieu n’écoute que les pensées et les sentiments. Les paroles intérieures sont les seules qu’il entende.

Le prie-dieu est un meuble indispensable au bon ordre ; où il n’est pas, il n’y a point de pénates, point de respect.

Faites à Dieu cette prière : être sans fin et sans commencement, vous êtes ce que l’homme peut concevoir de meilleur. Comme un rayon de la lumière est renfermé dans tout ce qui brille, un rayon de votre bonté reluit dans tout ce qui est vertu. Tout ce que nous pouvons aimer, et tout ce qui est aimable montre une part de votre essence, une apparence de vous-même. Toutes les beautés de la terre ne sont qu’une ombre projetée de celles qui sont dans le ciel. Rendez-nous semblables à vous, autant que notre nature grossière permettra cette ressemblance, afin que nous soyons participants de votre bonheur autant que le permet cette vie.

Parler à Dieu de ses souhaits, de ses affaires, cela est-il permis ? On peut dire que ceux qui s’en abstiennent par respect, et ceux qui le pratiquent par confiance et par simplicité, font bien.

Il faut demander la vertu à tout prix et avec instance, et la prospérité timidement et avec résignation. Demander, c’est recevoir, quand on demande les vrais biens. Ce qui rend le culte utile, c’est sa publicité, sa manifestation extérieure, son bruit, sa pompe, son fracas et son observance universellement et visiblement insinuée dans tous les détails de la vie publique et de la vie intérieure ; c’est là seulement ce qui fait les fêtes, les temps et les véritables variétés de l’année. Aussi faut-il dire hardiment que les chants, les cloches, l’encens, le maigre, l’abstinence, etc., étaient des institutions profondément sages, et des choses utiles, importantes, nécessaires, indispensables.

Il n’y a de véritables fêtes que les fêtes religieuses. Le pauvre offre à Dieu, dans ces saints jours, le sacrifice de son salaire, par son repos.

Les évolutions religieuses, comme les processions, les génuflexions, les inclinations du corps et de la tête, la marche et les stations, ne sont ni de peu d’effet, ni de peu d’importance. Elles assouplissent le cœur à la piété, et courbent l’esprit vers la foi. La religion est un feu que l’exemple entretient, et qui s’éteint, s’il n’est communiqué.

Pour être pieux, il faut qu’on se fasse petit. Les attitudes qui, en nous faisant ployer nos membres, en amoindrissent le volume ou en inclinent la hauteur, sont favorables à la piété. Aussi dit-on que la piété nous porte à nous anéantir devant Dieu.

Les cérémonies du catholicisme plient à la politesse.

Dieu est esprit et vérité. Il voit tout, il sait tout, il contient en lui toutes choses. Dieu est justice : il punira toutes les fautes. Dieu est bonté : il pardonne au repentir. Enfin Dieu est miséricorde : il a pitié de tous nos maux. Chaque jour il faut le prier, attacher sa pensée sur cette lumière qui épure, sur ce feu qui consume nos corruptions, sur ce modèle qui nous règle, sur cette paix qui calme nos agitations, sur ce principe de tout être qui ravive notre vertu. Il faut tous les jours lui offrir un sacrifice : sacrifice de notre corps, par la douleur, en la portant avec patience, comme un de ses commandements ; par le plaisir, en s’abstenant : sacrifice de notre cœur, en l’aimant plus que toutes choses, en donnant toutes choses pour lui, en subordonnant à son amour nos plus tendres attachements : sacrifice de notre esprit, en réprimant toute curiosité qui nous éloigne de lui, en retranchant de nous, pour lui, une part de notre raison, en croyant, pour l’amour de lui, ce qu’il veut que nous croyions : sacrifice de nos fortunes, en souffrant pour lui les mauvaises, et en nous privant d’une part des bonnes pour lui.

Il faut parer aux yeux des hommes les victimes qui s’offrent à Dieu.

Les grands saints peuvent être de grands pécheurs, parce qu’ils sont hommes, c’est-à-dire parce qu’ils sont libres. La liberté explique toutes les fautes, tous les crimes, tous les malheurs, mais elle fait aussi tous les mérites. Les saints qui ont eu de l’esprit me paraissent fort supérieurs aux philosophes. Ils ont tous vécu plus heureux, plus utiles, plus exemplaires.

Les prêtres sont les vrais philosophes, quoiqu’ils en rejettent le nom ; les vrais amis de la sagesse, de l’ordre public et secret.

De bons prêtres sont les meilleurs amis que nous puissions avoir, et les meilleurs guides qui puissent nous conduire dans le chemin de la vertu et dans les sentiers de la perfection ; eux seuls connaissent ou du moins eux seuls prescrivent ces derniers. Ils ont ordinairement des affections conformes à leurs doctrines, et, dans leurs doctrines, une sagesse supérieure à eux et à nous.

Pourquoi un mauvais prédicateur même est-il écouté avec plaisir par ceux qui sont pieux ? C’est qu’il leur parle de ce qu’ils aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce siècle, et leur parlez de ce qu’ils ont aimé peut-être, ou de ce qu’ils voudraient aimer, songez qu’ils ne l’aiment pas encore, et, pour le leur faire aimer, ayez soin de bien parler.

Vous aurez beau faire, les hommes ne croient que Dieu, et celui-là seul les persuade qui croit que Dieu lui a parlé. Nul ne donne la foi, s’il n’a la foi. Les persuadés persuadent, comme les indulgents désarment.

Ainsi que le médecin fait souvent la médecine avec son tempérament, et le moraliste la morale avec son caractère, le théologien fait souvent la théologie avec son humeur.

C’est leur confiance en eux-mêmes, et la foi secrète qu’ils ont de leur infaillibilité personnelle, qui déplaisent dans quelques théologiens. On pourrait leur dire : ne doutez jamais de votre doctrine, mais doutez quelquefois de vos démonstrations. La modestie sied bien à la dignité ; elle sied à la majesté même. Il faut porter la défiance de soi jusque dans l’exposition des vérités les plus sacrées et les plus indubitables.

C’est le sacerdoce, c’est-à-dire un état où il y avait beaucoup de méditations et de loisirs, qui donna à la littérature hébraïque son existence et sa perfection.

Sans les allusions à la bible, il n’y aurait plus, dans les bons livres écrits en notre langue, rien de familier, de naïf, de populaire.

La sainte écriture est aisée à traduire dans toutes les langues, parce qu’on n’a besoin, pour y parvenir, que de mots communs, populaires, nécessaires, et qui, par conséquent, se trouvent partout.

Pour traduire la bible, il faudrait des paroles spacieuses ; des constructions où rien ne fût ni trop bien joint, ni trop poli ; des mots et des phrases qui eussent un air de vétusté. La bible est aux religions ce que l’iliade est à la poésie.

Il faut tout le loisir du désœuvrement, du temps à perdre et de l’étude, pour goûter les beautés d’Homère, et pour l’entendre, il faut rêver. Il ne faut qu’un moment, je ne dis pas d’attention, mais d’écoutement, pour comprendre et recevoir en soi les beautés de la bible, beautés qui s’étendent ou se resserrent, en quelque manière, selon la diverse disposition et la capacité diverse des esprits ; en sorte qu’elles entrent dans les plus petits, et remplissent les plus grands tout entiers, et que l’intelligence du même homme, selon qu’elle est elle-même mieux ou moins bien disposée, en reçoit une plénitude dès qu’elle leur ouvre un accès.

La bible apprend le bien et le mal ; l’évangile, au contraire, semble écrit pour les prédestinés ; c’est le livre de l’innocence. La première est faite pour la terre, l’autre semble fait pour le ciel. Selon que ces livres sont, l’un ou l’autre, plus répandus dans une nation, ils y nourrissent des humeurs religieuses diverses.

Il y a dans l’écriture beaucoup de choses qui, sans être d’une clarté parfaite, sont cependant toutes vraies. Il était nécessaire de nous entretenir, par l’obscurité, dans la crainte et dans le mérite de la foi. Il faut insister sur ce qui est clair, et glisser sur ce qui est obscur ; éclaircir ce qui est incertain par ce qui est manifeste ; ce qui est trouble par ce qui est serein ; ce qui est nébuleux par ce qui est lucide ; ce qui embarrasse et contrarie la raison par ce qui la contente. Les jansénistes ont fait tout le contraire : ils insistent sur ce qui est incertain, obscur, affligeant, et glissent sur le reste ; ils éclipsent les vérités lumineuses et consolantes, par l’interposition des vérités opaques et terribles. Application : multi vocati, voilà une vérité claire ; pauci electi, voilà une vérité obscure. » nous sommes enfants de colère », voilà une vérité sombre, nébuleuse, effrayante. « nous sommes tous enfants de Dieu ; il est « venu sauver les pécheurs, et non les justes ; « il aime tous les hommes et veut les sauver « tous " ; voilà des vérités où il y a de la clarté, de la douceur, de la sérénité, de la lumière. Rappelons et confirmons la règle : 1) il y a beaucoup d’oppositions et même d’apparentes contradictions dans l’écriture et dans les doctrines de l’église, dont cependant aucune n’est fausse ; 2) Dieu les y a mises ou permises, pour tenir, par l’embarras et l’incertitude, dans la crainte et le mérite de la foi. Il faut tempérer ce qui effraie la raison par ce qui la rassure, ce qui est austère par ce qui console. Les jansénistes troublent la sérénité, et n’illuminent pas le trouble. On ne doit cependant pas les condamner pour ce qu’ils disent, car cela est vrai, mais pour ce qu’ils taisent, car cela est vrai aussi, et même plus vrai, c’est-à-dire d’une vérité plus facile à saisir, et plus complète dans son cercle et dans tous ses points. La théologie, quand ils nous l’exposent, n’a que la moitié de son disque, et leur morale ne regarde Dieu que d’un œil.

Les jansénistes ont porté dans la religion plus d’esprit de réflexion et plus d’approfondissement que les jésuites, ils se lient davantage de ses liens sacrés. Il y a dans leurs pensées une austérité qui circonscrit sans cesse la volonté dans le devoir ; leur entendement, enfin, a des habitudes plus chrétiennes. Mais ils semblent aimer Dieu sans amour, et seulement par raison, par devoir, par justice. Les jésuites, au contraire, semblent l’aimer par pure inclination, par admiration, par reconnaissance, par tendresse, enfin par plaisir. Il y a de la joie dans leurs livres de piété, parce que la nature et la religion y sont d’accord. Il y a, dans ceux des jansénistes, de la tristesse et une judicieuse contrainte, parce que la nature y est perpétuellement mise aux fers par la religion.

Les jansénistes disent qu’il faut aimer Dieu, et les jésuites le font aimer. La doctrine de ceux-ci est remplie d’inexactitudes et d’erreurs peut-être ; mais, chose singulière, et cependant incontestable, ils dirigent mieux.

Les jansénistes aiment mieux la règle que le bien ; les jésuites préfèrent le bien à la règle. Les premiers sont plus essentiellement savants, les seconds plus essentiellement pieux. Aller au bien par toute voie, semblait la devise des uns ; observer la règle à tout prix, était la devise des autres. La première de ces maximes, il est bon de la dire aux hommes : elle ne peut les égarer. La deuxième, on doit quelquefois la pratiquer, mais il ne faut la conseiller jamais. Les gens de bien très-éprouvés sont les seuls qui n’en puissent pas abuser.

Le janséniste attend la grâce de Dieu, comme le quiétiste sa présence ; le premier attend avec crainte, et le second avec langueur ; l’un se soumet, l’autre se résigne, très-inégalement passifs, mais également fatalistes.

Les jansénistes font de la grâce une espèce de quatrième personne de la sainte trinité ; ils sont, sans le croire et sans le vouloir, quaternitaux. saint Paul et saint Augustin, trop étudiés, ou étudiés uniquement, ont tout perdu, si on ose le dire. Au lieu de grâce, dites aide, secours, influence divine, céleste rosée : on s’entend alors. Ce mot est comme un talisman dont on peut briser le prestige et le maléfice en le traduisant ; on en dissout le danger par l’analyse. Personnifier les mots est un mal funeste en théologie.

CXXXVI.

Les jansénistes ont trop d’horreur de la nature, qui est cependant l’œuvre de Dieu. Dieu avait mis en elle plus d’incorruptibilité qu’ils ne le supposent ; en sorte que l’infection absolue de la masse était impossible. Ils ôtent au bienfait de la création, pour donner au bienfait de la rédemption, au Père pour donner au fils.

CXXXVII.

Les philosophes pardonnent au jansénisme, parce que le jansénisme est une espèce de philosophie.


TITRE II

LES CHAPITRES.


I.

Dieu est Dieu ; le monde est un lieu ; la matière est une apparence ; le corps est le moule de l’âme ; la vie est un commencement.

Tous les êtres viennent de peu, et peu s’en faut qu’ils ne viennent de rien. Un chêne naît d’un gland, un homme d’une goutte d’eau. Et dans ce gland, dans cette goutte d’eau, combien de superfluités ! Tout germe n’occupe qu’un point. Le trop contient l’assez ; il en est le lieu nécessaire et l’aliment indispensable, au moins dans ses commencements. Nul ne doit le souffrir en soi ; mais il faut l’aimer dans le monde ; car il n’y aurait nulle part assez de rien, s’il n’y avait pas toujours un peu de trop de chaque chose en quelque lieu. La vérité consiste à concevoir ou à imaginer les personnes ou les choses, comme Dieu les voit ; et la vertu à se donner de la bonté ; et la bonté, si elle est parfaite, à n’avoir que les sentiments qu’on peut croire qu’aurait un ange, si, devenu ce que nous sommes, en demeurant tout ce qu’il est, il était mis à notre place, et voyait ce que nous voyons.

La sagesse est le repos dans la lumière ; mais c’est la lumière elle-même qui, par le jour qu’elle répand et les prestiges qu’elle opère, en colorant les abstractions comme de légères nuées, et en prêtant à l’évidence l’éclat de la sérénité, excite souvent la sagesse à se jouer dans ses rayons.

Il n’y a de beau que Dieu ; et, après Dieu, ce qu’il y a de plus beau, c’est l’âme ; et après l’âme, la pensée ; et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau. Voici de plus graves pensées : je parlerai plus gravement.

La volonté de Dieu dépend de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice, et borne seule son pouvoir. Tout ce qui est mal sera puni ; tout ce qui est bien sera compté, et rien ne sera exigé que ce qui aura été possible.

L’amour des corps sépare les âmes de Dieu, car Dieu n’a point l’amour des corps. L’horreur du mal unit à Dieu, car Dieu a le mal en horreur. Mais il aime toutes les âmes, même celles qui aiment le mal, si elles conservent quelque amour pour lui et quelque horreur pour elles-mêmes, au fond de leurs égarements. Ce que nous aimons malgré nous, par la force de la matière, il ne faut pas l’aimer par choix, ou de notre consentement, car alors on l’aimerait trop, et c’est là que serait le mal.

établir le règne de Dieu, ou l’existence de tout bien, est la loi de la politique, ou du gouvernement des peuples, et celle de l’économique, ou du gouvernement de la maison, et celle aussi de la morale, ou du gouvernement de soi. La loi est ce qui oblige, et dont rien ne peut dispenser, pas même la bonté de Dieu.

Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d’autres clartés.

Un objet, quel qu’il soit, nous est plus ou moins agréable, selon qu’il est, dans tous ses points, plus ou moins nettement semblable à son type ou à son modèle, qui est dans les idées de Dieu. Nos qualités sont plus ou moins louables, et même plus ou moins réelles, plus ou moins éminentes, plus ou moins dignes de leur nom, selon qu’elles sont plus ou moins, dans leur action et leur essence, conformes à leur règle, dont Dieu a l’idée.

Vraiment, nous voyons tout en Dieu, et nous ne voyons rien qu’en lui, du moins dans la métaphysique. Sans son idée et ses idées, on ne peut rien apercevoir, rien distinguer, rien expliquer, ni surtout rien évaluer à son taux intrinsèque, à ce taux secret et sacré qui, placé dans le sein et au centre de chaque chose, comme un abrégé d’elle-même, en marque seul exactement, quand on le lit à cette lumière, le degré précis de mérite, le vrai poids et le juste prix.

Rien ne nous plaît, dans la matière, que ce qu’elle a de presque spirituel, comme ses émanations ; que ce qui touche presque à l’âme, comme les parfums et les sons ; que ce qui a l’air d’une impression qu’y laissa quelque intelligence, comme les festons qui la brodent, ou les dessins qui la découpent ; que ce qui fait illusion, comme les formes, les couleurs ; enfin que ce qui semble en elle être sorti d’une pensée, ou avoir été disposé pour quelque destination, indice d’une volonté. Ainsi nous ne pouvons aimer, dans les solidités du monde, que ce qu’elles ont de mobile ; et, dans ce qu’il a de subtil, nous devons nos plus doux plaisirs à ce qui est à peine existant, à ces vapeurs plus que légères, et à ces invisibles ondulations qui, en nous pénétrant, nous élèvent plus haut et plus loin que nos sens. Pressés et poussés par les corps, nous ne sommes vraiment atteints que par l’esprit des choses, tant nous-mêmes sommes esprit ! Je disais bien : la matière est une apparence ; tout est peu, et rien n’est beaucoup ; car qu’est-ce que le monde entier ? J’y ai pensé, je le crois, je le vois presque, et je le dirai hardiment. Le monde entier n’est qu’un peu d’éther condensé, l’éther qu’un peu d’espace, et l’espace qu’un point, qui fut doué de la susceptibilité d’étaler un peu d’étendue, lorsqu’il serait développé, mais qui n’en avait presque aucune, quand Dieu l’émit hors de son sein. Newton lui-même le disait : « quand Dieu voulut « créer le monde, il ordonna à un morceau « d’espace de devenir et de rester impénétrable. » avec ses gravitations, ses attractions, ses impulsions et toutes ces forces aveugles dont les savants font tant de bruit ; avec les énormes masses qui effraient nos yeux, la matière tout entière n’est qu’une parcelle de métal, qu’un grain de verre rendu creux, une bulle d’eau soufflée, où le clair-obscur fait son jeu ; une ombre, enfin, où rien ne pèse que sur soi, n’est impénétrable qu’à soi, n’attire ou ne retient que soi, et ne semble fort et immense qu’à l’extrême exiguité, à la petitesse infinie des particules de ce tout, qui est à peu près rien. Tout ce monde, quand la main de Dieu le soupèse, quel poids a-t-il ? Quand le regard de Dieu l’embrasse, quelle étendue a-t-il ? Quand il le voit, que lui en semble ? Et quand il le pénètre, qu’y trouve-t-il ? Voilà la question. La plus terrible des catastrophes imaginables, la conflagration de l’univers, que pourrait-elle être autre chose que le pétillement, l’éclat et l’évaporation d’un grain de poudre à la chandelle ?

ô vérité ! Il n’y a que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu’elle rentre en elle-même, après avoir tout parcouru, tout sondé, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lumière et à la lumière des cieux, tout approfondi, tout connu.


TITRE III.

DE L’HOMME, DES ORGANES, DE L’ÂME ET DES FACULTÉS INTELLECTUELLES.


I.

Il y a deux existences que l’homme enfermé dans lui-même pourrait connaître : la sienne et celle de Dieu ; je suis, donc Dieu est. Mais la sensation seule peut lui apprendre celle des corps.

II.

Nous voyons tout à travers nous-mêmes. Nous sommes un milieu toujours interposé entre les choses et nous.

III.

L’homme n’habite, à proprement parler, que sa tête et son cœur. Tous les lieux qui ne sont pas là ont beau être devant ses yeux, à ses côtés ou sous ses pieds, il n’y est point. Le corps est la baraque où notre existence est campée.

Ce n’est guère que par le visage qu’on est soi. Le corps montre le sexe plus que la personne, l’espèce plus que l’individu.

Au-dessous de la tête, des épaules et de la poitrine commence l’animal, ou cette partie du corps où l’âme ne doit pas se plaire.

Il y a, dans le visage, quelque chose de lumineux, qui ne se trouve pas dans les autres parties du corps.

Le sourire réside sur les lèvres ; mais le rire a son siége et sa bonne grâce sur les dents.

Il y a, dans les yeux, de l’esprit, de l’âme et du corps. Il n’appartient qu’à la tête de réfléchir ; mais tout le corps a de la mémoire. Les pieds d’un danseur, les doigts d’un musicien habile, ont, dans un degré éminent, la faculté de se ressouvenir.

La voix est un son humain que rien d’inanimé ne saurait parfaitement contrefaire. Elle a une autorité et une propriété d’insinuation qui manquent à l’écriture. Ce n’est pas seulement de l’air, c’est de l’air modulé par nous, imprégné de notre chaleur, et comme enveloppé par la vapeur de notre atmosphère, dont quelque émanation l’accompagne, et qui lui donne une certaine configuration et de certaines vertus propres à agir sur l’esprit. La parole n’est que la pensée incorporée.

L’homme, en famille, est doué de la faculté d’inventer un langage, comme le castor de celle de bâtir, là où il trouve de l’eau et des arbres. Le besoin de parler n’est pas moins inhérent à l’un que le besoin de bâtir à l’autre. L’homme invente les langues, non avec l’uniformité suivant laquelle construit le castor, assujetti par le genre fixe et borné de son instinct, mais avec les variétés possibles à l’intelligence. L’invention des langues est donc une industrie naturelle, c’est-à-dire commune, et, en quelque sorte, donnée à tous. Quant à son exercice, il ne faut pas s’imaginer qu’il soit si difficile d’inventer quelques mots : les enfants mêmes en sont capables, et le genre humain a partout commencé comme eux. Or, peu de mots suffiraient à une famille isolée, et qui ne connaîtrait que ses besoins et sa demeure. C’est de peu de mots aussi que se composent d’abord les idiomes des inventeurs. D’autres surviennent, et ajoutent aux mots connus des mots nouveaux. Imposer des noms n’est pas plus difficile que d’imposer des figures. Les langues des sauvages ne sont donc pas plus merveilleuses que les cartes de leur pays qu’ils tracent sur des peaux de cerfs. Dessiner, c’est parler aux yeux, et parler, c’est peindre à l’oreille. Il y a loin du dessin d’un huron à un tableau de David, et du premier idiome des arcades à la langue de Cicéron, comme il y a loin de la pirogue ou du canot creusé, avec le feu, dans un tronc d’arbre, à un navire de haut bord, d’un carbet scythe à la ville de Constantin. Courber un arc, y attacher une corde, y ajuster une flèche, sont des opérations aussi compliquées et aussi difficiles que celle de construire une phrase ; et cependant l’arc et la flèche sont partout ; partout où il y a des insulaires, il y a des barques ; partout où il y a des hommes et des forêts, il y a de la chasse et des armes, des armes qui atteignent de loin. Partout où il y a plusieurs hommes, il y a des mots. L’homme est né avec la faculté de parler ; qui la lui donne ? Celui qui donne son chant à l’oiseau.

Les mots inventés les premiers sont les simples dénominatifs ; les actifs suivent ; les affectifs succèdent ; ceux qui expriment de simples actes de l’esprit sont les derniers.

Il y a, dans les langues, quelque chose de fatidique et d’inspiré.

On peut considérer la langue de l’homme, dans le mécanisme de la parole, comme la corde qui lance d’elle-même la flèche qu’on y a ajustée. La parole, en effet, est une flèche qu’on décoche.

L’âme est une vapeur allumée qui brûle sans se consumer ; notre corps en est le falot. Sa flamme n’est pas seulement lumière, mais sentiment.

L’âme est aux yeux ce que la vue est au toucher ; elle saisit ce qui échappe à tous les sens. Comme, dans l’art, ce qu’il y a de plus beau est hors des règles, de même, dans la connaissance, ce qu’il y a de plus haut et de plus vrai est hors de l’expérience.

Les sens sont des lieux où l’âme a des plaisirs et des douleurs. Par la mort, par l’âge et souvent par la maladie, ces lieux sont détruits. Par le recueillement, la prière et l’austérité religieuse ou philosophique, l’âme en est absente.

Il est des âmes qui non-seulement n’ont pas d’ailes, mais qui même n’ont pas de pieds pour la consistance, et pas de mains pour les œuvres.

Il y a dans l’âme un goût qui aime le bien, comme il y a dans le corps un appétit qui aime le plaisir.

Il faut, comme disait Laurent Joubert, en parlant de l’âme humaine, à la reine de Navarre, la colorer, la parfumer, la teindre, et l’imbiber.

l’esprit est l’atmosphère de l’âme.

Plus j’y pense, plus je vois que l’esprit est quelque chose hors de l’âme, comme les mains sont hors du corps, les yeux hors de la tête, les branches hors du tronc. Il aide à pouvoir, mais non pas à être plus.

ce que nous appelons âme dans les hommes est invariable, mais ce que nous appelons esprit n’est le même ni à tous les âges, ni dans toutes les situations, ni tous les jours. L’esprit est quelque chose de mobile dont la direction change par tous les vents qui soufflent constamment.

L’esprit est un feu dont la pensée est la flamme. Comme la flamme, il tend naturellement à s’élever. On travaille à le ravaler, en dirigeant sa pointe en bas.

Tout ce qui joint à la sensibilité la faculté de se mouvoir, ou sur soi, ou autour de soi, avec choix et par une détermination propre, a quelque manière de penser ; mais l’homme seul a des pensées dont il peut former un tissu et une longue contexture.

Je soupçonne que les organes de la pensée sont distribués en plusieurs classes. Par les uns on imagine, par les autres on réfléchit, de manière cependant qu’aucun n’est ému sans émouvoir les autres. Les hommes d’un grand génie sont ceux dont les organes ont une telle force et une telle union, qu’ils sont toujours émus ensemble, dans une exacte proportion. Quand nous réfléchissons, il se fait matériellement dans nos organes des plis, des déplis, des replis qui vont jusqu’au froncement, si la réflexion est profonde.

Chacun de nos organes est comme un appareil où se digèrent et se filtrent les différents objets de leurs sensations. Quand on exprime ce qu’on pense, il se fait une sorte de sécrétion agréable, et quand on pense ce qu’il faut, une utile nutrition s’opère.

L’habitude de penser en donne la facilité ; elle nous rend plus pénétrants et plus prompts à tout voir. Nos organes, comme nos membres, acquièrent par l’exercice plus de mobilité, de force et de souplesse.

S’il y a ou s’il n’y a pas des idées qu’on peut appeler innées, est une question qui tient essentiellement à la science, à la connaissance de l’âme, et non pas simplement une question d’école. Si, lorsque la proposition en frappe l’oreille, l’idée d’une chose, d’une existence qui n’a jamais frappé les sens, naît aussitôt dans notre esprit, y éclot et s’y développe, on peut dire, on doit penser que c’est là une idée innée, ou dont le germe était en nous, à peu près comme on suppose que le feu est dans les veines du caillou. En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans notre esprit, et que certains traits de lumière y font éclore, on s’entend et l’on devient plus clair. Ces idées innées ne sont point indestructibles en nous. Elles peuvent, au contraire, être très-aisément défigurées, dénaturées, altérées, déplacées. Quoique éternel, tout cela est mobile et se chasse aisément, comme tout ce qui est germe.

On ne peut concevoir aucun objet, sans au préalable la possibilité ; aucun individu, sans au préalable une nature ; aucune existence, sans au préalable une existence ; rien enfin d’individuel, sans une idée universelle. L’idée universelle est le lieu indispensable à chaque chose pour se placer dans notre esprit. C’est comme une idée première qui nous vient de notre esprit, de la nature et de Dieu même : notion mathématique, transcendante, qui précède toute instruction et même toute expérience. Quand vous dites : Dieu est juste, Dieu est bon, que faites-vous, sinon une des plus hautes et des plus hardies opérations de l’entendement ? Vous comparez Dieu à un modèle, son être à une nature idéale. Vous lui attribuez une perfection que vous concevez hors de lui en quelque sorte ; tant le primitif est pour l’esprit hors d’existence et en essence seulement ! Et cette haute opération, cette opération si hardie, le moindre esprit la fait sans cesse, sans effort, que dis-je ? Inévitablement. Les idées ! Les idées ! Elles sont avant tout, et précèdent tout dans notre esprit.

Platon a tort : il y a des choses qui se communiquent et qui ne s’enseignent pas ; il y en a qu’on possède manifestement, sans pouvoir les communiquer. à la rigueur, peut-être, on n’est savant que de ce qui peut être enseigné ; mais on peut être doué d’un art qui ne saurait être transmis : tels le coup d’œil, l’instinct, le génie ; tels aussi peut-être l’art de connaître les hommes, et celui de les gouverner. Quelquefois une faculté de l’esprit parle à l’autre et en est entendue, comme la bouche parle à l’ouïe, quand on est seul. C’est ce que savent bien les écoliers qui étudient à haute voix ce qu’ils veulent apprendre, afin que la leçon entre par deux portes dans leur mémoire.

Notre esprit a plus de pensées que notre mémoire ne peut en retenir ; il porte plus de jugements qu’il ne saurait alléguer de motifs ; il voit plus loin qu’il ne peut atteindre, et sait plus de vérités qu’il n’en peut expliquer. Une bonne partie de lui-même serait fort utilement employée à chercher les raisons qui l’ont déterminé, à se constater les aperçus qui l’ont frappé et qui l’ont fui. Il y a pour l’âme une foule d’éclairs, auxquels elle prend peu de part ; ils la traversent et l’illuminent avec tant de rapidité qu’elle en perd le souvenir. On serait étonné du nombre de choses qu’elle se trouverait avoir vues, si, en remontant à tout ce qui s’est passé en elle, on en faisait l’observation, au moins de mémoire, et en approfondissant toutes les circonstances. Nous ne nous fouillons pas assez, et, semblables à des enfants, nous négligeons ce que nous avons dans nos poches, pour ne songer qu’à ce qui est dans nos mains ou devant nos yeux.

La réminiscence est comme l’ombre du souvenir.

Il faut que la pensée soit quelque chose, et qu’elle laisse d’elle-même quelque trace, puisque nous avons le pouvoir, en nous mettant en quête et en revenant sur ses brisées, de la rattraper quand elle a fui.

Une pensée est tantôt un simple mouvement et tantôt une action de l’âme.

La pensée est subite et jaillit comme le feu ; l’idée naît comme le jour après la nuit, après l’aurore. L’une éblouit et l’autre éclaire.

Il n’y a que de l’esprit dans nos pensées ; il n’y a pas d’âge, d’expérience, et de cette gravité qui s’y joint, quand elles ont passé par les affaires humaines.

Le bon sens est de savoir ce qu’il faut faire ; le bon esprit, de savoir ce qu’il faut penser.

L’esprit consiste à avoir beaucoup de pensées inutiles, et le bon sens, à être bien pourvu des notions nécessaires.

La sagacité précède l’attention, de même que le tact précéde le toucher.

Y a-t-il quelque chose de meilleur que le jugement ? Oui : le don de voir, l’œil de l’esprit, l’instinct de la pénétration, le discernement prompt, enfin la sagacité naturelle pour découvrir tout ce qui est spirituel.

L’intelligence est la floraison, le développement complet du germe de la plante humaine.

Entre l’esprit et l’âme, il y a l’imagination, faculté naïve et riante, qui participe de l’un et de l’autre. Entre l’esprit et l’imagination, il y a le jugement, il y a le goût.

L’imagination est l’œil de l’âme.

J’appelle imagination la faculté de rendre sensible ce qui est intellectuel, d’incorporer ce qui est esprit ; en un mot, de mettre au jour, sans le dénaturer, ce qui est de soi-même invisible.

C’est à l’imagination que les plus grandes vérités sont révélées : par exemple, la providence, sa marche, ses desseins ; ils échappent à notre jugement ; l’imagination seule les voit.

Sans l’imagination, la sensibilité est réduite au moment où l’on existe ; les sensations sont plus vives, plus courtes, et n’ont point d’harmonie dans leur succession.

LI.

L’imaginative, faculté animale, est fort différente de l’imagination, faculté intellectuelle. La première est passive ; la seconde, au contraire, est active et créatrice. Les enfants, les têtes faibles, les peureux, ont beaucoup d’imaginative. Les gens d’esprit, et de beaucoup d’esprit, ont seuls beaucoup d’imagination.

LII.

L’imagination est tellement nécessaire, dans la littérature et dans la vie, que ceux même qui n’en ont pas et la décrient, sont obligés de s’en faire une.


TITRE IV.

DE LA NATURE DES ESPRITS.


I.

C’est la nature des esprits, c’est leur lumière naturelle, et non pas leur degré de force, variable comme la santé, qui fait leur véritable prix, leur qualité, leur excellence.

II.

On mesure les esprits par leur stature ; il vaudrait mieux les estimer par leur beauté.

III.

Les esprits sont semblables aux champs : dans quelques-uns, ce qui vaut le mieux, c’est la superficie ; dans quelques autres, c’est le fonds, à une grande profondeur.

IV.

Il est des esprits meilleurs que d’autres et cependant méconnus, parce qu’il n’y a pas de mesure usitée pour les peser. C’est comme un métal précieux qui n’a pas sa pierre de touche.

La tendance vers le bien, la promptitude à le saisir et la constance à le vouloir ; l’intensité, la souplesse et la fermeté du ressort que cette tendance met en jeu ; la vivacité, la force et la justesse des élans vers le but indiqué, sont les éléments qui, comme autant de caractères, forment, par leurs combinaisons, le taux intrinsèque de l’homme, et déterminent sa valeur.

La nature a fait deux sortes d’esprits excellents, les uns pour produire de belles pensées ou de belles actions, et les autres pour les admirer.

Le ciel accorde rarement aux mêmes hommes le don de bien penser, de bien dire et de bien agir en toutes choses.

Chaque esprit a sa lie. Avoir un bon esprit et un mauvais cerveau : cela est assez commun parmi les délicats.

Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n’ont pas pu prendre l’essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.

Génies gras, ne méprisez pas les maigres ! Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force de l’esprit, et une faiblesse d’esprit qui vient de la force du corps.

L’esprit a de la force, tant qu’on a la force de se plaindre de sa faiblesse.

Certains esprits, pour faire éclater leur feu, ont besoin d’être contenus et comme captivés par un sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s’élancent par jets, semblables à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque, renfermée en un petit espace et contenue entre les parois d’une bouteille, leur fermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.

Il est des esprits légers, mais qui n’ont pas de légères opinions ; leurs doctrines et leurs vertus les rendent graves, quand il le faut. Il y a, au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très-futiles, et alors tout est perdu.

Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes, et comme elles ont des ailes pour s’élever, elles en ont aussi pour s’égarer.

Ce qu’on appelle légèreté d’esprit n’est quelquefois qu’une apparence produite par la facilité de ses mouvements ; une légèreté d’évolutions, fort différente de la légèreté d’attention et de jugement. Il y a des hommes qui n’ont tout leur esprit que lorsqu’ils sont de bonne humeur, et d’autres que lorsqu’ils sont tristes.

Les uns ne peuvent trouver d’activité que dans le repos, et les autres de repos que dans le mouvement.

Il est des esprits aventuriers qui n’attendent et ne reçoivent leurs idées que du hasard.

Les esprits qui ne se reposent jamais, sont sujets à beaucoup d’écarts.

Comme il y a des hommes qui ont plus de mémoire que de jugement, il y en a qui ont, en quelque sorte, plus de pensées que d’esprit ; aussi ne peuvent-ils ni les atteler ni les mener.

D’autres n’ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d’ennui, s’il n’est égayé par des bagatelles. D’autres enfin ont trop de pensées pour leur âge et pour leur santé, et elles les tourmentent.

Les uns se déclament leurs pensées, d’autres se les récitent, et d’autres se les chantent.

Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler.

La raison est abeille, et l’on n’exige d’elle que son produit ; son utilité lui tient lieu de beauté.

Mais l’esprit n’est qu’un papillon, et un esprit sans agrément est comme un papillon sans couleurs : il ne cause aucun plaisir.

On n’est jamais médiocre quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentiments.

Il y a des esprits creux et sonores, où les pensées retentissent comme dans un instrument.

Il en est d’autres dont la solidité est plane, et où la pensée la plus harmonieuse ne produit que l’effet d’un coup de marteau. Se mêler des petits objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme aux autres, n’est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et suffisance.

Il y a des esprits naturellement éclairés, ou pénétrants par leur nature, qui ont beaucoup d’évidences qu’ils n’ont pas raisonnées et ne pourraient pas raisonner.

Les uns passent par les belles idées, et les autres y séjournent ; ceux-ci sont les plus heureux ; mais les premiers sont les plus grands.

Il ne faut laisser son esprit se reposer que dans des idées heureuses, satisfaisantes ou parfaites.

Les idées heureuses ! On les a quand on les attend, et qu’on est propre à les recevoir.

Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves, tombent dans les idées sombres. Ce qui ne donne à l’esprit que du mouvement, nous rend actifs et nous fait écrire. Mais ce qui lui donne de la lumière et du bonheur, ne nous rend que méditatifs.

Les esprits pénétrants dépassent les préliminaires : ils ne s’arrêtent pas sur le bord des questions et n’y arrêtent personne.

Il est des esprits dont on peut dire : il y fait clair, et d’autres, seulement : il y fait chaud.

Il y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement, et beaucoup de lumière où il y a beaucoup de sérénité ; sans la sérénité, point de lumière.

Il est des esprits tellement chauds que leurs pensées s’exhalent en fumée et se consument en eux dès le moment qu’elles s’y forment.

être éclairé, c’est un grand mot ! Il y a certains hommes qui se croient éclairés, parce qu’ils sont décidés, prenant ainsi la conviction pour la vérité, et la forte conception pour l’intelligence. Il en est d’autres qui, parce qu’ils savent tous les mots, croient savoir toutes les vérités. Mais qui est-ce qui est éclairé de cette lumière éternelle qui s’attache aux parois du cerveau, et rend éternellement lumineux les esprits où elle est entrée, et les objets qu’elle a touchés ? Il y a des cerveaux lumineux, des tres propres à recevoir, à retenir et à transmettre la lumière ; elles rayonnent de toutes parts, elles éclairent ; mais là se termine leur action. Il est nécessaire d’y joindre celle d’agents secondaires, pour lui donner de l’efficacité. C’est ainsi que le soleil fait éclore, mais ne cultive rien.

Il est des têtes qui n’ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d’en haut. Rien n’y vient du côté du ciel. Celui qui a de l’imagination sans érudition, a des ailes et n’a pas de pieds.

Il est des hommes qui, lorsqu’ils tiennent quelque discours ou forment quelque jugement, regardent dans leur tête, au lieu de regarder dans Dieu, dans leur âme, dans leur conscience, dans le fond des choses. On reconnaît cette habitude de leur esprit à la contenance qu’ils prennent et à la direction de leurs yeux.

Les esprits faux sont ceux qui n’ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les définitions ; qui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux ; qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu’ils ont des choses, et non les choses elles-mêmes.

La fausseté d’esprit vient d’une fausseté de cœur ; elle provient de ce qu’on a secrètement pour but son opinion propre, et non l’opinion vraie. L’esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers.

Mais on peut se tromper une fois, cent fois, sans avoir l’esprit faux. On n’a point l’esprit faux quand on l’a sincère.

Il y a dans certains esprits un noyau d’erreur qui attire et assimile tout à lui-même.

Quelquefois de grands esprits sont pourtant des esprits faux. Ce sont des boussoles bien construites, mais dont les aiguilles, égarées par l’influence de quelque corps environnant, se détournent toujours du nord.

Il est des personnes qui ont beaucoup de raison dans l’esprit, mais qui n’en ont pas dans la vie ; d’autres, au contraire, en ont beaucoup dans la vie, et n’en ont pas dans l’esprit.

Les gens d’esprit traitent souvent les affaires comme les ignorants traitent les livres : ils n’y entendent rien. Si les hommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.

Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l’étrange abus qu’ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n’en deviendront que plus palpables, le chaos succédera à la nuit.

à ces esprits lourds qui vous gênent par leur poids et leur immobilité, qu’on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s’aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s’élever, à planer, à s’égarer, à fendre l’air, pour revenir à un point fixe, solide et précis ! Avoir fortement des idées, ce n’est rien ; l’important est d’avoir des idées fortes, c’est-à-dire où il y ait une grande force de vérité.

Or, la vérité et sa force ne dépendent point de la tête d’un homme. On appelle un homme fort celui qui tient tête aux objections ; mais ce n’est là qu’une force d’attitude. Un trait obtus, lancé d’une main forte, peut frapper fortement, parce que l’on va du corps au corps ; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l’esprit seul va à l’esprit.

Ce n’est pas une tête forte, mais une raison forte qu’il faut honorer dans les autres et désirer pour soi. Souvent ce qu’on appelle une tête forte n’est qu’une forte déraison.

L’esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d’esprit n’est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.

On est ferme par principes, et têtu par tempérament. Le têtu est celui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli, n’en peuvent plus ou n’en peuvent de longtemps prendre un autre.

La force de cervelle fait les entêtés, et la force d’esprit les caractères fermes.

Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu’ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu’ils sont.

Les esprits ardents ont quelque chose d’un peu fou, et les esprits froids quelque chose d’un peu stupide.

Peu d’esprits sont spacieux ; peu même ont une place vide et offrent quelque point vacant.

Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche. Pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres, il faut qu’un esprit se conserve toujours plus grand que ses propres pensées, et, pour cela, qu’il leur donne une forme ployante, aisée à resserrer, à étendre, propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vues courtes voient clair dans leurs petites idées, et ne voient rien dans celles d’autrui.

Esprits de nuit et de ténèbres, ils sont semblables à ces mauvais yeux qui voient de près ce qui est obscur, et qui, de loin, ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.

Il y a des esprits fatigués, qui vont l’amble et le traquenard ; mais leur allure ne déplaît pas à tous les goûts.

On se luxe l’esprit comme le corps.

Il y a des esprits machines qui digèrent ce qu’ils apprennent comme le canard de Vaucanson digérait les aliments : digestion mécanique et qui ne nourrit pas.

L’élévation d’esprit se plaît aux généralités ; sa gravité penche vers les applications.

Les questions montrent l’étendue de l’esprit, et les réponses sa finesse.

Il est des esprits méditatifs et difficiles, qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du…, ou du beau céleste, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu’ils l’ont toujours devant la vue, même alors qu’ils n’ont rien devant les yeux ; esprits amis de la lumière, qui, lorsqu’il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longuement et attendent qu’elle reluise, comme le prescrivait Buffon, quand il définissait le génie l’aptitude à la patience ; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière, et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l’amorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, où l’on trouvait des diamants, quand on en brisait l’enveloppe, et qu’on avait des mains heureuses ; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la littérature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains qu’après avoir cherché longtemps la veine qui le recélait, et l’en avoir fait soudainement jaillir ; esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemple, que voir en beau et embellir, c’est voir et montrer chaque chose telle qu’elle est réellement dans les recoins de son essence, et non pas telle qu’elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces ; esprits qui se contentent peu, à cause d’une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et les modèles qu’il faut suivre, et ceux que l’on doit éviter ; esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer que sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers, qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve en surabondance l’élément dont ils ont besoin et l’espace qu’il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent sans monument, n’ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu’une fécondité interne et qui n’eut que peu de confidents.


TITRE V.

DES PASSIONS ET DES AFFECTIONS DE L’ÂME.


I.

Les passions humaines se font toujours entendre au cœur humain ; elles y retentissent comme dans leur écho.

II.

Il faut purger les passions ; toutes peuvent devenir innocentes, si elles sont bien dirigées et modérées. La haine même peut être une affection louable, quand elle n’est causée en nous que par le vif amour du bien. Tout ce qui rend les passions plus pures, les rend plus fortes, plus durables et plus délicieuses.

III.

Nous employons aux passions l’étoffe qui nous a été donnée pour le bonheur. Les passions de l’esprit et les ambitions du corps offrent à l’attention deux horribles déplacements.

Les passions ne sont que nature ; c’est le non repentir qui est corruption.

Le repentir est un effort de la nature qui chasse de notre âme les principes de sa corruption.

Le remords est le châtiment du crime ; le repentir en est l’expiation. L’un appartient à une conscience tourmentée ; l’autre à une âme changée en mieux.

Les hommes trouvent des motifs de défiance dans leur ignorance et dans leurs vices, et des motifs de confiance dans leurs lumières et leurs vertus. La défiance est le partage des aveugles. Quand on a trop craint ce qui arrive, on finit par éprouver quelque soulagement, lorsque cela est arrivé.

Toutes les passions cherchent ce qui les nourrit : la peur aime l’idée du danger.

Le sentiment rend insipide tout ce qui n’est pas lui ; c’est là son inconvénient. C’est aussi le grand inconvénient du plaisir : il dégoûte de la raison.

Celui qui craint les plaisirs vaut mieux encore que celui qui les hait.

Il entre, dans toute espèce de débauche, beaucoup de froideur d’âme ; elle est un abus réfléchi et volontaire du plaisir.

La crainte est la grâce de la débauche. Rien ne rapetisse l’homme comme les petits plaisirs.

Les plaisirs des grands, quand ils sont bruyants et gais, sont, pour les habitants de la campagne, un spectacle qui les réveille, les réjouit, exerce leur esprit, anime leurs conversations, et leur fait trouver plus de joie dans la vie.

L’homme qui chante lorsqu’il est seul, et, pour ainsi dire, livré au désœuvrement de la machine, a par cela même dans sa position quelque équilibre, quelque harmonie ; toutes ses cordes sont d’accord.

Les aveugles sont gais, parce que leur esprit n’est pas distrait de la représentation des choses qui peuvent leur plaire, et qu’ils ont encore plus d’idées que nous n’avons de spectacles.

C’est un dédommagement que le ciel leur accorde. La bonne humeur est féconde en idées riantes, en perspectives, en espérances, en inventions pour le plaisir. Elle est aux plaisirs, dans l’homme, ce que l’imagination est aux beaux-arts. Elle s’y plaît, elle les aime, les multiplie et les crée.

Tout ce qui occupe des autres, égaie ; tout ce qui n’occupe que de soi, attriste. De là cette mélancolie, sentiment de l’homme qui vit enfermé en lui-même.

On n’est guère malheureux que par réflexion.

La gaieté clarifie l’esprit, surtout la gaieté littéraire. L’ennui l’embrouille ; l’extrême tension le fausse ; le sublime le rajeunit.

La grâce est dans les vêtements, les mouvements ou les manières ; la beauté, dans le nu et dans les formes. Cela est vrai quand il s’agit des corps ; mais s’il s’agit des sentiments, la beauté est dans leur spiritualité, et la grâce dans leur modération.

La modération consiste à être ému comme les anges.

La douleur a ses équilibres. La tranquillité de la vie peut quelquefois balancer, comme un contre-poids, la désolation du moment.

Dieu a ordonné au temps de consoler les malheureux.

Il y a, dans la colère et la douleur, une détente qu’il faut savoir saisir et presser.

La colère dont le siége est dans les nerfs passe plus vite et plus entièrement que celle dont le siège est dans les humeurs. Celle-ci laisse de plus profondes traces ; plus longue, plus intime, elle a pour suite des rancœurs. Ce sont toujours nos impuissances qui nous irritent.

Le bonheur est de sentir son âme bonne ; il n’y en a point d’autre, à proprement parler, et celui-là peut exister dans l’affliction même ; de là vient qu’il est des douleurs préférables à toutes les joies, et qui leur seraient préférées par tous ceux qui les ont ressenties.

Il entre dans la composition de tout bonheur l’idée de l’avoir mérité.

Ceux qui aiment toujours n’ont pas le loisir de se plaindre et de se trouver malheureux.

Il faut non-seulement cultiver ses amis, mais cultiver en soi ses amitiés, les conserver avec soin, les soigner, les arroser, pour ainsi dire. Qui ne voit pas en beau, est mauvais peintre, mauvais ami, mauvais amant ; il ne peut élever son esprit et son cœur jusqu’à la bonté.

Il faut servir son estime à ses amis comme un repas où tout abonde, sans taxer ni couper les parts.

Ceux qui épient d’un œil malin les défauts de leurs amis, les découvrent avec joie. Qui n’est jamais dupe n’est pas ami.

Quand on aime, c’est le cœur qui juge.

Qui n’a pas les faiblesses de l’amitié, n’en a pas les forces.

Nous perdons toujours l’amitié de ceux qui perdent notre estime. C’est une cruelle situation que celle de ne pouvoir se résoudre à haïr et mépriser l’homme qu’on ne peut aimer ni estimer.

La franchise se perd par le silence, par les ménagements, par la discrétion dont les amis usent entre eux.

Le temps calme les ivresses, même celle de l’amitié ; une longue fidélité a ses dernières admirations.

Un homme qui ne montre aucun défaut est un sot ou un hypocrite dont il faut se méfier.

Il est des défauts tellement liés à de belles qualités, qu’ils les annoncent et qu’on fait bien de ne pas s’en corriger.

On n’aime souvent et on ne loue nos belles qualités que parce que nos défauts en tempèrent l’éclat. Souvent même il arrive qu’on nous aime plus pour nos défauts que pour nos qualités.

Les défauts qui rendent un homme ridicule ne le rendent guère odieux ; de sorte qu’on échappe à l’odieux par le ridicule.

Il faut se faire aimer, car les hommes ne sont justes qu’envers ceux qu’ils aiment.

On ne peut espérer de véritable affection que de ceux qui sont naturellement doux et aimants.

N’admets les avides ni parmi tes amis, ni parmi tes disciples, car ils sont incapables de sagesse et de fidélité.

On n’aime fortement, on n’aime sérieusement que ceux qu’on craint, parce que la crainte fixe notre esprit sur leur compte, et qu’on leur sait gré à la fois de tout le bien qu’ils font et de tout le mal qu’ils ne font pas. D’ailleurs, s’ils ne sont pas méchants, ils subjuguent le cœur lui-même, et l’on n’ose pas les haïr.

Les hommes prennent le parti d’aimer ceux qu’ils craignent, afin d’en être protégés.

La haine entre les deux sexes ne s’éteint guère.

Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours.

La tendresse est le repos de la passion.

Il y a moins d’indifférence à médire qu’à oublier. L’oubli ! Comment ce mot est-il si doux ! Il faut compenser l’absence par le souvenir.

La mémoire est le miroir où nous regardons les absents. Les parfums cachés et les amours secrets se trahissent.

La bienveillance associe à nos facultés et à nos jouissances les jouissances et les facultés de tous les êtres qu’elle embrasse. L’homme est un être immense, en quelque sorte, qui peut exister partiellement, mais dont l’existence est d’autant plus délicieuse qu’elle est plus entière et plus pleine.

Celui qui a vu souvent une chose, s’associe par instinct, quand il veut la revoir avec plaisir, quelque homme qui ne l’ait pas vue.

Quiconque éteint dans l’homme un sentiment de bienveillance, le tue partiellement.

Tout ce qui multiplie les nœuds qui attachent l’homme à l’homme, le rend meilleur et plus heureux. La multitude des affections élargit le cœur.

Il faut tenir ses sentiments près de son cœur.

Lorsqu’on accoutume son cœur à aimer les espèces qui n’existent que pour l’esprit, on n’a plus d’attache qu’aux abstractions, et on leur sacrifie aisément les réalités. Quand on aime tant les hommes en masse, il ne reste plus d’affection à leur distribuer en détail ; on a dépensé toute sa bienveillance pour l’universalité : les individus se présentent trop tard. Ces affections philosophiques, qu’on ne ressent point sans effort, ruinent et dessèchent notre capacité d’aimer.

Si l’apathie est, comme on le dit, de l’égoïsme en repos, l’activité, qu’on vante tant, pourrait bien être de l’égoïsme en mouvement.

Ce serait donc l’égoïsme en action qui se plaindrait de l’égoïsme en repos.

Nul n’est bon, ne peut être utile et ne mérite d’être aimé, s’il n’a quelque chose de céleste, soit dans l’intelligence par des pensées, soit dans la volonté par des affections qui sont dirigées vers le ciel.

C’est un bonheur, une grande fortune d’être né bon.

Une partie de la bonté consiste peut-être à estimer et à aimer les gens plus qu’ils ne le méritent ; mais alors une partie de la prudence est de croire que les gens ne valent pas toujours ce qu’on les prise.

Sans bonté, la puissance meurtrit le bien, quand elle y touche, et la compassion arrose et fomente le mal.

Il y a, dans la plupart des sentiments honnêtes, quelque chose de meilleur et de plus puissant que le calcul et la raison : l’instinct et la nécessité. On n’est bon que par la pitié. Il faut donc qu’il y ait quelque pitié dans tous nos sentiments, même dans notre indignation, dans nos haines pour les méchants. Mais faut-il qu’il y en ait aussi dans notre amour pour Dieu ? Oui, de la pitié pour nous, comme il y en a toujours dans la reconnaissance. Ainsi tous nos sentiments sont empreints de quelque pitié pour nous ou pour les autres. L’amour que nous portent les anges n’est lui-même qu’une pitié continuelle, une éternelle compassion.

Chacun est compatissant aux maux qu’il craint.

Si l’on n’y prend garde, on est porté à condamner les malheureux.

Il faut encore plus exercer les hommes à plaindre le malheur qu’à le souffrir.

N’ayez pas l’esprit plus difficile que le goût, et le jugement plus sévère que la conscience. Le cœur doit marcher avant l’esprit, et l’indulgence avant la vérité.

Soyez doux et indulgent à tous ; ne le soyez pas à vous-même.

Les bons mouvements ne sont rien, s’ils ne deviennent de bonnes actions.

Les bonnes actions qu’on n’a jamais faites sont, pour la volonté, une découverte, un progrès.

Recevoir les bienfaits de quelqu’un est une manière plus sûre de se l’attacher, que de l’obliger lui-même. Souvent la vue d’un bienfaiteur importune ; celle d’un homme à qui l’on fait du bien, est toujours agréable : on aime en lui son ouvrage.

Vouloir se passer de tous les hommes et n’être l’obligé de personne, est le signe certain d’une âme dépourvue de sensibilité.

Tout homme doit être auteur, sinon de bons ouvrages, au moins de bonnes œuvres. Il ne suffit pas d’avoir son talent en manuscrits, et sa noblesse en parchemins.

On aime à faire soi-même ses bonnes actions.

Il faut faire du bien, lorsqu’on le peut, et faire plaisir à toute heure, car à toute heure on le peut.

êtes-vous pauvre ? Signalez-vous par des vertus ; êtes-vous riche ? Signalez-vous par des bienfaits.

Le plaisir de donner est nécessaire au vrai bonheur ; mais le plus pauvre peut l’avoir.

Usez d’épargne, mais non pas aux dépens de toute libéralité. Ayez l’âme d’un roi et les mains d’un sage économe.

Notre crédit est un de nos biens, et nous devons en assister les malheureux.

Quand tu donnes, donne avec joie et en souriant.

Il est permis d’être content de soi par conscience, non par réflexion.

Ayons le cœur haut et l’esprit modeste.

La vanité qui consiste dans le désir de plaire ou de se rendre agréable aux autres, est une demi-vertu ; car c’est évidemment une demi-humilité et une demi-charité.

Il y a, dans les hauteurs de l’âme, une région où l’encens qui s’exhale de la louange peut parvenir, mais où l’orgueil ne peut atteindre.

Une vanité innocente et qui se repaît de légères fumées, peut être un défaut délicat et convenable à notre nature, surtout à celle du poëte ; mais l’orgueil est ennemi de la bonté.

La vanité n’entend raison que lorsqu’elle est contente.

Il est bon d’ouvrir la veine à la vanité, de peur que l’homme ne la garde en soi trop entière, et n’en devienne surmené. Il lui faut des écoulements, pour ainsi dire, journaliers.

L’amour-propre satisfait est toujours tendre.

L’orgueil lui-même a ses tendresses.

Les caractères fiers aiment ceux qu’ils servent. Les orgueilleux me semblent avoir, comme les nains, la taille d’un enfant et la contenance d’un homme.

L’ambition est impitoyable : tout mérite qui ne la sert pas, est méprisable à ses yeux.

Les valets mentent souvent par respect et par crainte seulement.

L’admiration est un soulagement pour l’attention, un terme qu’elle se prescrit pour son plaisir et son repos.

Il est un besoin d’admirer ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d’aimer.

Il est une admiration qui est fille du savoir. On donne une idée de la divinité par l’adoration, de la puissance par la soumission, et du mérite par le respect.

Le respect se rend à l’empire qu’on a sur soi-même ou qu’on exerce sur les autres. C’est un sentiment commandé et prélevé comme un tribut.

Il faut tâcher, autant qu’on peut, de ne mépriser personne.

Tout vieillit, même l’estime, si l’on n’y prend garde.

Le respect est meilleur encore à éprouver qu’à inspirer, car le respectueux est toujours estimable. Ce sentiment a pour principe une opinion d’excellence qui ne peut se former dans ceux où rien n’est excellent. Nous respectons malgré nous ceux que nous voyons respectés.

Il serait difficile de vivre méprisé et vertueux : nous avons besoin de support.

Sans le respect, le mérite ne produit point l’illusion qui en fait le charme. On éprouve pour ceux qui l’inspirent une espèce d’affection tendre, dont le bonheur serait perdu, si l’on n’avait pour eux qu’une estime mesurée à la grandeur de leur mérite.

Par la chasteté, l’âme respire un air pur dans les lieux les plus corrompus ; par la continence, elle est forte, en quelque état que soit le corps ; elle est royale par son empire sur les sens ; elle est belle par sa lumière et par sa paix.

Dieu ! Que la chasteté produit d’admirables amours ! Et de quels ravissements nous privent nos intempérances ! Il suffit de la raison pour être modéré ; mais la piété seule peut rendre chaste.

On a dit que la chasteté était la mère des vertus. Elle enchaîne, en effet, la plus chère et la plus impérieuse de nos passions. L’âme qu’elle habite acquiert, par elle, une énergie qui lui fait surmonter facilement les obstacles qu’elle rencontre dans la route du devoir.

Quand la chasteté est perdue, l’âme est molle et lâche : elle n’a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien.

Le nombre est le père de l’impudence ; l’unité en est l’ennemie.

La pudeur a inventé les ornements.

Il faut que les regards soient respectueux. « Dieu punira », disent les orientaux, " celui « qui voit et celui qui est vu. » belle et effrayante recommandation de la pudeur ! Les beaux sentiments embellissent. Voyez, par exemple, l’expression et l’admirable disposition que donnent au visage humain, la pudeur, le respect, la piété, la compassion et l’innocence.

Des yeux levés au ciel sont toujours beaux, quels qu’ils soient.

Il y a une certaine pudeur à garder dans la misère. Elle a, pour principe, cette répugnance louable et naturelle à tous les hommes bien nés, d’exposer aux yeux d’autrui des objets désagréables et dégoûtants. Il faut bien se garder de porter atteinte à ce sentiment honnête, dans les autres ou dans soi-même. Il est des hommes dont les bienfaits violent l’infortune ; d’autres dont les plaintes ou la contenance prostituent, en quelque sorte, leur malheur aux passants. Le pauvre doit avoir la modestie des jeunes vierges, qui ne parlent de leur sexe et de leurs infirmités qu’avec retenue, en secret et par nécessité.

Une femme doit avoir de la pudeur, non-seulement pour elle-même, mais pour tout son sexe, c’est-à-dire qu’elle doit être jalouse que toutes les femmes en gardent les lois, car ce qui blesse la modestie de l’une blesse la modestie de toutes. Celle qui se met nue aux yeux des hommes déshabille en quelque sorte toutes les femmes honnêtes ; en se montrant sans voiles, elle montre sans voiles toutes les autres.

Une toile d’araignée, faite de soie et de lumière, ne serait pas plus difficile à exécuter que cet ouvrage : qu’est-ce que la pudeur ?


TITRE VI.

QU’EST-CE QUE LA PUDEUR ?


J’ai à peindre un objet charmant, mais qui se refuse sans cesse à la couleur de tous les styles, et souffre peu d’être nommé. Je l’envisage ici de haut, et on le saisit avec peine, même quand on le considère dans soi-même ou auprès de soi. Mon entreprise est donc pénible ; elle est impossible peut-être. Je demande au moins qu’on me suive avec persévérance dans le dédale et les détours où mon chemin m’a engagé. Je désire qu’on m’abandonne à la pente qui me conduit. Enfin, je réclame pour moi ce que j’ai moi-même donné à mon sujet et à mon style, une espérance patiente et une longue attention.

La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que l’âme, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu’elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui, s’élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s’oppose à tout ce qui n’est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu. De là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance, et d’interrompre son bonheur. De là ces effarouchements par lesquels l’inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser.

La pudeur abaisse notre paupière entre nos yeux et les objets, et place un voile plus utile, une gaze plus merveilleuse entre notre esprit et nos yeux. Elle est sensible à notre œil même par un lointain inétendu et un magique enfoncement, qu’elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à notre air, à nos mouvements, et qui leur donnent tant de grâce. Car, on peut le voir aisément : ce qu’est leur cristal aux fontaines, ce qu’est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux paysages, la pudeur l’est à la beauté et à nos moindres agréments.

Quelle importance a la pudeur ? Pourquoi nous fut-elle donnée ? De quoi sert-elle à l’âme humaine ? Quelle est sa destination, et quelle est sa nécessité ? Je vais tâcher de l’expliquer.

Quand la nature extérieure veut créer quelque être apparent, tant qu’il est peu solide encore, elle use de précautions. Elle le loge entre des tissus faits de toutes les matières, par un mécanisme inconnu, et lui compose un tel abri, que l’influence seule de la vie et du mouvement peut, sans effort, y pénétrer. Elle met le germe en repos, en solitude, en sûreté, le parachève avec lenteur, et le fait tout à coup éclore. Ainsi s’est formé l’univers ; ainsi se forment en nous toutes nos belles qualités.

Quand la nature intérieure veut créer notre être moral, et faire éclore en notre sein quelque rare perfection, d’abord elle en produit les germes, et les dépose au centre de notre existence, loin des agitations qui se font à notre surface. Elle nous fait vivre à l’ombre d’un ornement mystérieux, tant que nous sommes trop sensibles et ne sommes pas achevés, afin que les développements qu’elle prépare à cette époque puissent se faire en sûreté dans nos capacités modestes, et n’y soient pas interrompus par les impressions trop nues des passions dures et fortes qui s’exhalent des autres êtres, et qui émanent de tous les corps.

Comme les molécules qui causent nos sensations, si elles entraient, sans retardement, dans cet asile ouvert à toutes les invasions, détruiraient ce qu’il contient de plus tendre, en livrant notre âme à l’action de la matière, la nature leur oppose un rempart. Elle environne d’un réseau inadhérent et circulaire, transparent et inaperçu, cette alcôve aimante et vivante, où, plongé dans un demi-sommeil, le caractère en son germe reçoit tous ses accroissements. Elle n’y laisse pénétrer qu’un demi-jour, qu’un demi-bruit, et que l’essence pure de toutes les affections. Elle oppose une retenue à toutes nos sensations, et nous arme d’un mécanisme suprême qui, aux téguments palpables destinés à protéger, contre la douleur, notre existence extérieure, en surajoute un invisible, propre à défendre du plaisir nos sensibilités naissantes. à cette époque de la vie, enfin, la nature nous donne une enveloppe : cette enveloppe est la pudeur.

On peut, en effet, se la peindre en imaginant un contour où notre existence en sa fleur est de toutes parts isolée, et reçoit les influences terrestres à travers des empêchements qui les dépouillent de leur lie, ou en absorbent les excès. Elle arrête à notre surface les inutiles sédiments des impressions qui arrivent du dehors, et, n’admettant entre ses nœuds que leur partie élémentaire, dégagée de toute superfluité, elle fait sans effort contracter à l’âme la sagesse, et à la volonté l’habitude de n’obéir qu’à des mobiles spirituels comme elle. Elle assure à nos facultés le temps et la facilité de se déployer, hors d’atteinte et sans irrégularité, en un centre circonscrit, où la pureté les nourrit et la candeur les environne, comme un fluide transparent. Elle tient nos cœurs en repos et nos sens hors de tumulte, dans ses invisibles liens, incapable de nous contraindre dans notre développement, mais capable de nous défendre, en amortissant tous les chocs, et en opposant sa barrière à nos propres excursions, lorsque trop d’agitation pourrait nous nuire ou nous détruire. Elle établit, entre nos sens et toutes leurs relations, une telle médiation et de tels intermédiaires, que, par elle, il ne peut entrer, dans l’enceinte où l’âme réside, que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés.

Est-il besoin maintenant de parler de sa nécessité ? Ce qu’est aux petits des oiseaux le blanc de l’œuf et cette toile où leur essence est contenue ; ce qu’est au pépin sa capsule ; ce qu’est à la fleur son calice, et ce que le ciel est au monde, la pudeur l’est à nos vertus.

Sans cet abri préservateur, elles ne pourraient pas éclore ; l’asile en serait violé, le germe mis à nu et la couvée perdue.

Appliquons cette idée aux faits, et le système aux phénomènes. Nous avons tous de la pudeur, mais non une pudeur pareille. Cette toile immatérielle a des contextures diverses.

Elle nous est donnée à tous, mais ne nous est pas départie avec une égale largesse, ni avec la même faveur. Quelques-uns ont une pudeur peu subtilement ourdie ; d’autres n’en ont qu’un lambeau. Ceux qui portent en eux les germes de toutes les perfections, ont seuls une pudeur parfaite, seuls une pudeur entière, et dont les innombrables fils se rattachent à tous les points où aboutit leur existence.

C’est celle-là que je décris.

Nous ne la gardons pas toujours. Elle est semblable à la beauté : d’affreux accidents nous l’enlèvent, et d’elle-même, sans efforts, elle diminue et s’efface, lorsqu’elle serait inutile et que le but en est atteint. La pudeur, en effet, subsiste aussi longtemps qu’il est en nous quelque particule inconnue, qui n’a pas pris sa substance et toute sa solidité, et jusqu’à ce que nos organes aient été rendus susceptibles d’adopter et de retenir des impressions éternelles. Mais quand les molles semences de nos solides qualités ont pris tout leur développement ; quand nos bienveillances premières, comme un lait qui se coagule, ont produit en nous la bonté, ou que notre bonté naturelle est devenue inaltérable ; quand, nourri de notions chastes, notre esprit s’est développé, et peut garder cet équilibre que nous appelons la raison, ou que notre raison est formée ; quand nos rectitudes morales ont insensiblement acquis cette indestructibilité qu’on nomme le caractère, ou que le caractère en son germe a reçu tous ses accroissements ; enfin, quand le secret principe d’aucune dépravation ne pouvant plus s’introduire en nous que par notre volonté, et nous blesser qu’à notre su, notre défense est en nous-mêmes : alors l’homme est achevé, le voile tombe et le réseau se désourdit.

Même alors, cependant, la pudeur imprime en nous ses vestiges et nous laisse son égide.

Nous en perdons le mécanisme, mais nous en gardons la vertu. Il nous reste une dernière ombre du réseau : je veux dire cette rougeur qui nous parcourt et nous revêt, comme pour effacer la tache que veut nous imprimer l’affront, ou pour s’opposer au plaisir excessif et inattendu que peut nous causer la louange.

Elle nous lègue encore de plus précieux fruits : un goût pur dont rien n’émoussa les premières délicatesses ; une imagination claire dont rien n’altéra le poli ; un esprit agile et bien fait, prompt à s’élever au sublime ; une flexibilité longue que n’a desséchée aucun pli ; l’amour des plaisirs innocents, les seuls qu’on ait longtemps connus ; la facilité d’être heureux, par l’habitude où l’on vécut de trouver son bonheur en soi ; je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui furent longtemps contenues entre des freins inextricables, où nul souffle ne put entrer : un charme qu’on porte en son âme et qu’elle applique à toutes choses, en sorte qu’elle aime sans cesse, qu’elle a la faculté d’aimer toujours ; une éternelle honnêteté ; car il faut ici l’avouer, comme il faut l’oublier peut-être : aucun plaisir ne souille l’âme, quand il a passé par des sens où s’est déposée à loisir et lentement incorporée cette incorruptibilité ; enfin, une telle habitude du contentement de soi-même, qu’on ne saurait plus s’en passer, et qu’il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait.


TITRE VII.

DES DIFFÉRENTS ÂGES,
DE LA VIE, DE LA MALADIE ET DE LA MORT.


I.

Rien ne coûte tant aux enfants que la réflexion. C’est que la dernière et essentielle destination de l’âme est de voir, de connaître, et non de réfléchir. Réfléchir est un des travaux de la vie, un moyen d’arriver, un chemin, un passage, et non pas un centre. Connaître et être connu, voilà les deux points de repos ; tel sera le bonheur des âmes.

II.

L’enfant prononce les mots avec la mémoire, longtemps avant de les prononcer avec la langue.

III.

* Les enfants tourmentent et persécutent tout ce qu’ils aiment. Quand les enfants jouent, ils font tous les mouvements nécessaires pour se persuader que leurs fictions sont des réalités. Les joujoux sont des images qui mettent les objets extérieurs à leur portée, en les proportionnant avec leur âge, leur stature et leurs forces.

L’accord des mouvements avec les sons charme les enfants.

Pendant notre jeunesse, il y a souvent en nous quelque chose de meilleur que nous-mêmes, je veux dire que nos désirs, nos plaisirs, nos consentements, nos approbations.

Notre âme alors est bonne, quoique notre intelligence et notre volonté ne le soient pas.

Un seul âge est propre à recevoir les semences de la religion. Elles ne germent pas sur un sol qu’ont ravagé les passions, ou qu’elles ont desséché et durci. Tout enfant impie est un enfant méchant ou débauché.

Par l’association des idées, le bonheur du premier âge en fait aimer tous les événements, les mets dont on fut nourri, les chants qu’on entendit, l’éducation que l’on reçut, et les peines mêmes qu’elle causa.

Les plus jeunes ne sont pas dans le devoir, quand ils n’ont pas de déférence pour les plus âgés, ni les plus âgés, quand ils n’exigent rien des plus jeunes.

N’estimez que le jeune homme que les vieillards trouvent poli.

La sagesse philosophique des jeunes gens est toujours folle par quelque point. Comment, dans les troubles de l’âge, garderait-on l’équilibre de la raison ? Comment aurait-on une raison droite, quand le cœur a tant de penchants, et le sang tant de turbulence et de fougue ? Adressez-vous aux jeunes gens : ils savent tout ! L’âge mûr est capable de tous les plaisirs du jeune âge dans sa fleur, et la vieillesse, de tous les plaisirs de l’enfance.

Il est un âge où les forces de notre corps se déplacent et se retirent dans notre esprit.

La première et la dernière partie de la vie humaine sont ce qu’elle a de meilleur, ou du moins de plus respectable ; l’une est l’âge de l’innocence, l’autre l’âge de la raison.

Les passions des jeunes gens sont des vices dans la vieillesse. Un jeune homme méfiant court le danger d’être fourbe un jour.

Pour bien faire, il faut oublier qu’on est vieux, quand on est vieux, et ne pas trop sentir qu’on est jeune, quand on est jeune.

Il n’y a de bon, dans l’homme, que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées.

La jeunesse aime toutes les sortes d’imitations ; mais l’âge mûr les veut choisies, et la vieillesse n’en veut plus que de belles.

Deux âges de la vie ne doivent pas avoir de sexe ; l’enfant et le vieillard doivent être modestes comme des femmes.

La vieillesse aime le peu, et la jeunesse aime le trop. Les quatre amours correspondant aux quatre âges de la vie humaine bien ordonnée, sont l’amour de tout, l’amour des femmes, l’amour de l’ordre, et l’amour de Dieu. Il est cependant des âmes privilégiées qui, s’adonnant, dès la jeunesse et presque dès l’enfance, à l’amour de l’ordre et à l’amour de Dieu, s’interdisent l’amour des femmes, et passent une longue vie à n’aimer rien que d’innocent.

Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.

Les vertus religieuses ne font qu’augmenter avec l’âge ; elles s’enrichissent de la ruine des passions et de la perte des plaisirs. Les vertus purement humaines, au contraire, en diminuent et s’en appauvrissent.

Chaque année il se fait en nous un nœud, comme dans les arbres ; quelque branche d’intelligence se développe, ou se couronne et se durcit. L’oisif studieux sait qu’il vieillit, mais le sent peu ; il est toujours également propre à ses études.

La lenteur de l’âge rend facile la patience dans le travail.

Avec l’âge, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau ; l’esprit se décrépit ; les notions et les opinions se détachent, comme par couches, de la substance médullaire ; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, à mesure que les autres s’en séparent et les y laissent à découvert.

On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès, dans l’âge mûr, consiste à revenir sur ses pas, et à voir où l’on fut trompé. Le désabusement, dans la vieillesse, est une grande découverte. Ce surcroît de vie que nous appelons la vieillesse, aurait toujours beaucoup de prix, quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleurs, sinon plus habiles.

La vieillesse est le temps où la chrysalide entre dans l’assoupissement.

L’âge a ses glaçons ; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds ; ils vont au cœur, mais ils n’y arrivent qu’à la fin.

La vieillesse n’ôte à l’homme d’esprit que des qualités inutiles à la sagesse.

Il semble que, pour certaines productions de l’esprit, l’hiver du corps soit l’automne de l’âme.

Tant qu’il conserve sa raison, il reste à l’homme assez de feu, d’esprit et de mémoire pour converser avec le ciel et avec les âmes simples et bonnes : cela suffit ; tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, pour les plaisirs et pour les honneurs.

Or, quelles affaires a-t-on, de quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin, quand on n’a rien de nécessaire à demander à la fortune, quand on est sage et qu’on est vieux ? La vieillesse, voisine de l’éternité, est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion, mais avec défiance, avec crainte. Si l’on n’a plus alors de passions, on en a eu, et l’on en conserve les habitudes ; si l’on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre ; enfin, on s’est longtemps trompé, et il faut craindre de se tromper encore, et surtout de tromper les autres.

Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur. Une belle vieillesse est, pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l’espérance pour soi ou pour les siens. C’est la perspective d’un âge où l’on se flatte d’arriver ; on aime à voir que cet âge a de la beauté.

Les vieillards sont la majesté du peuple.

Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse, et il ne sied qu’à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté ; on l’y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l’oublier eux-mêmes ; il ne leur est permis de parler que de leur débilité.

Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.

Il est un âge où l’on ne voit dans le visage que la physionomie, dans la stature que le support de la tête, dans le corps enfin que le domicile de l’âme.

Il n’y a de belle vieillesse que celle qui est patriarcale ou sacerdotale, et de vieillesse aimable, que celle du lévite ou du courtisan.

La politesse aplanit les rides.

Il ne convient au vieillard de parler long-temps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.

Craignons une vieillesse sourcilleuse.

Il n’est pas vrai que la vieillesse soit nécessairement dépourvue de grâce. Elle peut en avoir dans les regards, dans le langage, dans le sourire. L’harmonie d’action et l’espèce de franchise tempérée qui produisent la grâce peuvent se rencontrer à tout âge entre notre esprit et nos paroles, entre notre âme et nos manières.

Il y a, dans les vêtements propres et frais, une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s’entourer.

La vieillesse est amie de l’ordre, par cela même qu’elle est amie du repos. Elle aime l’arrangement autour d’elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peine, et facilitant les souvenirs.

La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoir que ce qu’il avait vu.

Il faut réjouir les vieillards.

Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous n’avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard. L’amitié qu’on a pour un vieillard a un caractère particulier : on l’aime comme une chose passagère ; c’est un fruit mûr qu’on s’attend à voir tomber. Il en est à peu près de même du valétudinaire ; on lui appliquerait volontiers le mot d’épictète : « j’ai vu casser ce qui était fragile. » chose effrayante, et qui peut être vraie : les vieillards aiment à survivre.

Avec des sens qui sont éteints, et des forces qui diminuent, on tient plus à la vie à venir qu’à la vie présente, et l’on est malheureux si, ne pouvant plus vivre de celle-ci, on ne veut pas non plus vivre de l’autre. En cherchant à retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes à les saisir, on s’éloigne, on se détourne des biens qui viennent et semblent d’eux-mêmes se donner à nous, tant ils conviennent à nos faiblesses et s’assortissent avec elles, par le peu de force et de vie qu’il faut pour les goûter. à cette époque, la mémoire n’a plus aucun ressort, et, par un bienfait signalé, la crédulité est extrême. Au lieu donc de chercher à ranimer ses souvenirs, il ne faudrait songer qu’à fortifier ses espérances, à les nourrir, à s’y plonger ; car c’est à cela seulement que nous sommes demeurés propres.

Or, les espérances, à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d’une autre vie.

Il n’y a d’heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.

Le temps et la santé, quand ils changent, changent notre tâche et nos obligations. Tout âge est près de sa fin ; il a un avenir toujours proche, et dont il nous importe à tous de nous occuper également, avenir que la jeunesse a sous ses pieds, comme la vieillesse le voit devant ses yeux. Faut-il donc agir, à la fin de la vie, comme au milieu ou au commencement ? Notre action, à cette époque, ne doit-elle pas être dirigée autrement que dans d’autres temps ? Doit-on agir alors pour ce qui fuit, ou pour ce qui s’approche ? Quant à moi, je crois qu’il faut planter et non bâtir, quoi qu’en aient dit les jeunes hommes.

La vie est un pays que les vieillards ont vu et habité. Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s’adresser qu’à eux, pour en demander les routes.

Il faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l’on veut pourvoir à la sûreté de l’avenir.

Notre vie est du vent tissu.

Que de gens boivent, mangent et se marient ; achètent, vendent et bâtissent ; font des contrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis, des plaisirs et des peines ; naissent, croissent, vivent et meurent, mais endormis ! Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier et de mourir. Il faut, tandis qu’on croît, vivre soumis à la volonté de ses parents. Il faut, plus tard, fonder, gouverner et pourvoir, pour le présent et pour l’avenir, sa maison, sa famille et sa société, en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probité et de vertu, en assujettissant assidûment à la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires, sa famille de bons exemples, et ses amis de bons souvenirs. Enfin il faut mourir en espérant une meilleure vie.

Un peu de vanité et un peu de volupté, voilà de quoi se compose la vie de la plupart des femmes et des hommes.

La vie entière est employée à s’occuper des autres : nous en passons une moitié à les aimer, l’autre moitié à en médire.

On a besoin pour vivre de peu de vie ; il en faut beaucoup pour agir.

Nous sommes prêtres de Vesta : notre vie est le feu sacré que nous avons mission d’entretenir, jusqu’à ce que Dieu lui-même l’éteigne en nous.

Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte de rosée.

Chacun est sa parque à lui-même, et se file son avenir.

Il faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits : mettre en accord, en harmonie, le commencement, le milieu et la fin. Nous avons besoin, pour cela, d’y faire beaucoup d’effaçures.

Songe au passé quand tu consultes, au présent quand tu jouis, à l’avenir dans tout ce que tu fais.

Les dettes abrégent la vie. N’aimer plus que les belles femmes, et supporter les méchants livres : signes de décadence.

Il faut accepter de bonne grâce les difformités que le ciel envoie ou que le temps amène.

Le meilleur des expédients, pour s’épargner beaucoup de peine dans la vie, c’est de penser très-peu à son intérêt propre.

On est heureux quand on sort de la santé pour entrer dans la sagesse.

Qui n’a pas l’esprit de son âge, de son âge a tout le malheur, dit Voltaire ; et non-seulement il faut avoir l’esprit de son âge, mais aussi l’esprit de sa fortune et de sa santé.

Les valétudinaires n’ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces.

Ils gardent jusqu’à la fin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu ; il ne nuit qu’à leur durée.

Des forces toujours en travail, une activité sans repos, du mouvement sans intervalles, des agitations sans calme, des passions sans mélancolie, des plaisirs sans tranquillité ! C’est bannir le sommeil de la vie, marcher sans jamais s’asseoir, vieillir debout, et mourir sans avoir dormi.

Vivre médicinalement, ce n’est pas toujours vivre malheureux, quoi qu’en dise le proverbe, si, pendant ce temps, on vit en soi, ou avec soi. Vivre en soi, c’est n’avoir de mouvement que ceux qui nous viennent de nous, ou de notre consentement ; et vivre avec soi, c’est ne rien éprouver qui ne nous soit connu ; c’est être le témoin, le confident, l’arbitre de tout ce qu’on fait, de tout ce qu’on dit et de tout ce qu’on pense ; c’est se servir de compagnon, d’ami et de régulateur ; c’est à la fois mener et contempler la vie.

L’air d’innocence qu’on remarque sur le visage des convalescents, vient de ce que les passions se sont reposées et n’ont pas encore repris leur empire.

Naître obscur et mourir illustre, ce sont les deux termes de l’humaine félicité.

Il faut mourir aimable, si on le peut.

La patience et le mal, le courage et la mort, la résignation et la nécessité arrivent ordinairement ensemble. L’indifférence pour la vie naît avec l’impossibilité de la conserver.

Cette vie n’est que le berceau de l’autre.

Qu’importe donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d’une métamorphose qui n’a sans doute ici-bas que ses commencements ? Lorsque la mort s’approche, la pensée se joue encore du cerveau, comme une vapeur légère prête à se dissoudre. Elle ne s’y fait plus qu’en tournoyant, semblable à la bulle de savon qui va se résoudre en goutte d’eau.

La poésie à laquelle Socrate disait que les dieux l’avaient averti de s’appliquer, avant de mourir, c’est la poésie de Platon, et non pas celle d’Homère, la poésie immatérielle et céleste, dont l’âme est ravie, et qui tient les sens assoupis. Elle doit être cultivée dans la captivité, dans les infirmités, dans la vieillesse.

C’est celle-là qui est les délices des mourants.

Quand on a trouvé ce qu’on cherchait, on n’a pas le temps de le dire : il faut mourir !

TITRE VIII


TITRE VIII.

DE LA FAMILLE ET DE LA MAISON,
DE LA SOCIÉTÉ, DE LA CONVERSATION, DE LA POLITESSE ET DES MANIÈRES.


I.

Il faut donner la souveraineté domestique aux pères sur les enfants, aux maîtres sur les apprentis, et aux vieillards sur la jeunesse.

II.

Dans un état bien ordonné, les rois commandent à des rois, c’est-à-dire à des pères de famille, maîtres chez eux, et qui gouvernent leur maison. Que si quelqu’un gouverne mal la sienne, c’est un grand mal sans doute, mais beaucoup moindre que s’il ne la gouvernait point.

III.

Gouverner sa maison, c’est être vraiment citoyen, c’est véritablement prendre part au gouvernement général de la cité, en exercer les plus beaux droits, et en rendre la marche plus facile. Chaque chef de famille devrait être pontife et roi dans sa maison.

Peu d’hommes sont dignes d’être chefs de famille, et peu de familles sont capables d’avoir un chef.

Tout ce que le père de famille dit aux siens doit inspirer l’amour ou la crainte.

La sévérité rend les parents plus tendres.

On aime ceux dont on est craint d’une crainte respectueuse.

Il est une classe de la société où les enfants pieux ne savent pas que leurs parents sont mortels. Ils n’ont jamais osé y penser.

Les malédictions des pères abrégent la vie ; celles des mères donnent la mort. Il faut ne choisir pour épouse que la femme qu’on choisirait pour ami, si elle était homme.

Rien ne fait autant d’honneur à une femme que sa patience, et rien ne lui en fait aussi peu que la patience de son mari.

Le triomphe des femmes n’est pas de lasser et de vaincre leurs persécuteurs, mais de les amollir et de faire tomber leurs armes.

De l’indissolubilité seule du mariage peut naître pour les femmes une communauté réelle des dignités de leurs époux, et de là, la considération extérieure, les honneurs et les respects.

On n’est, avec dignité, épouse et veuve qu’une fois.

Le divorce déplaît même dans les oiseaux.

Buffon a diffamé les tourterelles. Les enfants ne sont bien soignés que par leurs mères, et les hommes que par leurs femmes.

Il est de bonnes qualités qui ne se transmettent pas, ou qui n’entrent pas dans le cours de l’hérédité. Ce qui est délicat s’évapore. Le fils d’un homme grave et robuste est ordinairement un homme sensé ; le fils d’un homme d’esprit est rarement homme d’esprit.

Les cadets sont en général les plus beaux ; leur moulage est plus net et plus sûr.

Nos pères trouvaient leurs plaisirs dans leur famille, leur instruction dans les temples, leurs amusements dans leur bibliothèque, et leurs délassements chez leurs voisins.

L’usage du lit, quand on y est seul, est pour la sagesse : « il faut, dit Pythagore, se faire un temple de son lit. » la table est une espèce d’autel qu’il faut parer les jours de fête et les jours de festin.

Dans les festins, il suffit d’être joyeux pour être aimable.

Les repas du soir sont la joie de la journée ; les festins du matin sont une débauche. Je hais les chants du déjeuner.

Ni pour son plaisir ni pour le nôtre il ne faut avoir pour commensal habituel un excellent convive ; il nous blase et nous le blasons.

Il y a dans la sobriété de la propreté et de l’élégance.

On n’aime pas la tempérance où la vertu n’entre pour rien. Un peu de tout, rien à souhait : grand moyen d’être modéré, d’être sage, d’être content.

Ayez soin qu’il manque toujours dans votre maison quelque chose dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont le désir vous soit agréable. Il faut se maintenir en tel état qu’on ne puisse être jamais ni rassasié ni insatiable.

L’attention qu’on donne à la maison et aux meubles distrait du maître, comme le temple distrait du dieu.

« il n’est pas honnête de contredire les gens « dans leur maison », dit le conte. Chaque homme a le droit d’y être maître absolu, d’y vivre en roi, et d’y être heureux, même par son amour-propre. C’est là qu’il est comme permis à ses infirmités et à ses défauts d’être à l’aise. Il est chez lui : quiconque y vient, entre dans un empire étranger. Ce sont de tels priviléges qui, chez les peuples civilisés, rendent la vie domestique délicieuse, et préférable à toutes les indépendances de l’homme brut et isolé. Cette vie, au surplus, a des devoirs qui imposent perpétuellement le sacrifice de ces droits. Mais l’abandon qu’on en fait est volontaire, généreux, honorable ; il devient ainsi une possession, une jouissance et un bien de plus.

Il faut porter son velours en dedans, c’est-à-dire montrer son amabilité de préférence à ceux avec qui l’on vit chez soi.

L’aménité, le bon accueil sont un billet d’invitation qui circule toute l’année.

Voir le monde, c’est juger les juges.

On est dispensé d’être instrument dans la société, quand on y est modèle.

épurer son goût, en écumant son esprit, est un des avantages de la bonne compagnie et de la société des lettres, à Paris. Les idées médiocres s’y dépensent en conversation ; on garde les exquises pour les écrire.

Que de choses on dit de bonne foi, en discourant sur un sujet, qu’on ne penserait pas, si l’on se bornait à le connaître, sans en parler ! L’esprit s’échauffe, et sa chaleur produit ce qu’il ne tirerait pas de sa lumière. Parler est une source d’erreurs, mais peut-être aussi de quelques vérités. La parole a des ailes ; elle porte où l’on n’irait pas.

On ne doit mettre dans un livre que la dose d’esprit qu’il faut ; mais on peut en avoir, dans la conversation, plus qu’il ne faut.

Quand l’abus de l’esprit est un badinage, il plaît ; quand il est sérieux, il déplaît.

Dans la conversation, on affuble vite sa pensée du premier mot qui se présente, et l’on marche en avant.

On se contente, dans la conversation, de signaler, d’étiqueter les choses par leur nom, sans se donner le temps d’en avoir l’idée.

C’est un grand désavantage, dans la dispute, d’être attentif à la faiblesse de ses raisons, et attentif à la force des raisons des autres ; mais il est beau de périr ainsi.

Le but de la dispute ou de la discussion ne doit pas être la victoire, mais l’amélioration.

Ce n’est jamais l’opinion des autres qui nous déplaît, mais la volonté qu’ils ont quelquefois de nous y soumettre, lorsque nous ne le voulons pas.

Le plaisir de plaire est légitime, et le désir de dominer choquant. La contradiction ne nous irrite que parce qu’elle trouble la paisible possession où nous sommes de quelque opinion ou de quelque prééminence. Voilà pourquoi les faibles s’en irritent plus que les forts, et les infirmes plus que les sains.

On peut convaincre les autres par ses propres raisons ; mais on ne les persuade que par les leurs.

Une bonne raison, pour se faire comprendre, n’a jamais besoin que d’un mot, si on la sait bien.

Souvent une raison est bonne, non comme concluante, mais comme dramatique, parce qu’elle a le caractère de celui qui l’allègue, et qu’elle naît de son propre fonds ; car il y a des arguments ex homine, comme il en est ad hominem.

c’est presque toujours avec les difficultés

qui naissent de ses idées, et non avec celles qui naissent des choses, que l’homme est aux prises, dans les discussions dont il tourmente son esprit et l’esprit des autres.

Il faut se piquer d’être raisonnable, mais non pas d’avoir raison ; de sincérité, et non pas d’infaillibilité.

La franchise est une qualité naturelle, et la véracité constante, une vertu.

Bonne dans l’exécution, la circonspection nuit aux affaires dans les conseils, et ne sert qu’à celui qui l’a. C’est la sincérité qu’il faut dans les délibérations. Elle ouvre de nouvelles voies aux recherches ; elle promène l’esprit sur plus de points ; elle multiplie les unités dans la quantité d’expédients soumis aux délibérations ; enfin, elle aide aux heureux résultats ; car, pour bien choisir, il vaut mieux choisir entre mille qu’entre deux.

On ne peut s’expliquer franchement qu’avec l’espoir d’être entendu, et l’on ne peut espérer d’être entendu que par les gens qui sont moitié de notre avis.

Quelqu’un a dit plaisamment : « quand on « est parvenu à s’entendre, on ne sait plus « que se dire. » oui ; mais on est tenté de se quitter et de se fuir, quand on ne s’entend pas.

Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.

Certaines gens, quand ils entrent dans nos idées, semblent entrer dans une hutte.

Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein, et plein de lui-même ? L’huile coulant sur le marbre offre l’image d’un caractère impénétrable aux douceurs de la persuasion. On est pressé dans la vie, et ces caractères décidés, tout faibles qu’ils sont en secret, ressemblent à ces bornes qu’on aime mieux tourner que franchir, quand on les rencontre sur son chemin ; au lieu d’assiéger leurs opinions dans les règles, on les bloque, ou l’on s’en détourne.

Les esprits intraitables s’exposent à être flattés. On cherche naturellement à désarmer ceux qu’on ne peut pas vaincre, et qu’on ne veut pas combattre.

De toutes les monotonies, celle de l’assertion est la pire.

Il faut toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en passant.

Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n’ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d’extérieur ne peut entrer. Ayons le cœur et l’esprit hospitaliers. écrire serait cent fois moins pénible que converser avec ces gens qui sont perpétuellement occupés à passer la pierre ponce sur tout ce que vous pensez, et sur tout ce que vous dites ; ils vous font mal. Avec eux, on ne peut se délasser ; il faut joûter, ferrailler, combattre. La contrainte qu’ils vous imposent, sans but et sans nécessité, est le plus insupportable inconvénient de toutes les dépendances.

L’attention de celui qui écoute sert d’accompagnement, dans la musique du discours.

Il faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d’autrui.

Tout genre d’esprit qui exclut de notre caractère la complaisance, l’indulgence, la condescendance, la facilité de vivre et de converser avec les autres, de les rendre contents de nous et contents d’eux-mêmes, en un mot d’être aimable et d’être aimant, est un mauvais genre d’esprit. Un entendement doux est patient ; il cherche à comprendre avec lenteur, se prête à se laisser convaincre, évite de s’opiniâtrer, aime mieux s’éclairer que dominer.

Il vaut mieux se faire agréer que de se faire valoir.

Il est des entretiens où l’âme ni le corps n’ont de part. J’appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur ; où il n’y a ni abandon, ni gaieté, ni épanchement, ni jeu ; où l’on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation ; enfin, où l’on n’a rien donné et rien reçu, ce qui n’est pas un vrai commerce.

Dans la société, on parle de ce qu’on effleure ; mais dans l’intimité, on ne parle guère que de ce qu’on approfondit.

Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent ; ils naissent en nous, malgré nous, ou du moins sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré.

Une conversation ingénieuse avec un homme est un unisson ; avec une femme, c’est une harmonie, un concert. Vous sortez satisfait de l’une ; vous sortez de l’autre enchanté.

Il ne faut pas montrer une chaleur qui ne sera pas partagée ; rien n’est plus froid que ce qui n’est pas communiqué.

Dans le discours, la passion, qui est véhémente, ne doit être que la dame d’atours de l’intelligence, qui est tranquille. Il est permis, il est même louable de parler avec son humeur ; mais il ne faut penser et juger qu’avec sa raison.

Il vaut mieux remuer une question, sans la décider, que la décider, sans la remuer. L’un aime à dire ce qu’il sait, et l’autre à dire ce qu’il pense.

Qui ne sait pas se taire n’obtient point d’ascendant. S’il faut agir, prodigue-toi ; s’il faut parler, ménage-toi ; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l’abondance, l’ardeur, la volubilité.

La taciturnité est, dans quelques hommes, une qualité politique, espèce de charlatanisme qui a tous les effets des charlatanismes cachés.

Si quelqu’un a deux noms, il faut l’appeler du plus beau, du plus doux et du plus sonore.

N’usez que de pièces d’or et d’argent, dans le commerce de la parole.

On doit respecter la pudeur et la piété, dans la légèreté de la conversation. Les exposer à rougir et les flétrir, est un jeu grossier, un véritable attentat.

Se connaître est un devoir ; mais il ne nous est point ordonné de connaître les autres. Observer leurs défauts, au-delà du premier coup-d’œil, est utile aux affaires, mais inutile, nuisible même à nos vertus.

Rendre risible ce qui ne l’est pas, c’est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.

Quiconque rit du mal, quel que soit ce mal, n’a pas le sens moral parfaitement droit. S’égayer du mal, c’est s’en réjouir.

Il faut haïr et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût ; le sot rire est toujours le rire d’un sot ; il rend haïssable celui qui l’a.

Dans les qualifications odieuses, les âmes douces restent toujours en deçà : elles ménagent et se ménagent.

Ne montrez pas le revers et l’exergue à ceux qui n’ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.

La médisance est le soulagement de la malignité.

En prenant pour un travers d’esprit ce qui n’est qu’un travers d’opinion, ou pour un défaut de caractère ce qui n’est qu’un défaut d’humeur ; en jugeant un homme d’après un propos, une vie d’après un fait, une âme d’après un mouvement, quand tout cela est irrégulier, on fait beaucoup de mal et beaucoup d’injustices.

Pour dire du mal d’un homme illustre, il faut attendre qu’il en ait fait. S’il est pardonnable de juger les vivants avec son humeur, il n’est permis de juger les morts qu’avec sa raison. Devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une règle immortelle, celle de la justice.

Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.

Dire d’un homme vain et bavard : c’est un bon père de famille, un bon voisin, un hôte affectueux, c’est le juger avec son âme.

Dire, au contraire, du père de famille homme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospitalier, qu’il est bavard, c’est le juger avec son esprit ; c’est oublier le visage pour la verrue, et le plan pour le point.

Attribuer à un galant homme le mérite qu’il n’a pas, c’est méconnaître celui qu’il a. Repos aux bons ! Paix aux tranquilles ! Braver toujours les bienséances est d’une âme abjecte ou corrompue ; en être esclave dans toutes les occasions est d’une âme petite.

Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d’accord.

La déférence pour l’âge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir ; pour les égaux, les étrangers et les inconnus, elle est une partie de la politesse ou de la vraie civilité.

La politesse est la fleur de l’humanité. Qui n’est pas assez poli, n’est pas assez humain.

Rendez le pauvre vertueux et poli, afin qu’il soit également agréable aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu.

La politesse est une sorte d’émoussoir qui enveloppe les aspérités de notre caractère, et empêche que les autres n’en soient blessés. Il n’est jamais permis de s’en dépouiller, même pour lutter contre les gens grossiers.

Il y a de la bonne grâce et une sorte d’urbanité à commencer avec les hommes par l’estime et la confiance. Cela prouve en effet, tout au moins, qu’on a longtemps vécu en bonne compagnie, avec les autres et avec soi-même.

La politesse est à la bonté ce que les paroles sont à la pensée. Elle n’agit pas seulement sur les manières, mais sur l’esprit et sur le cœur ; elle rend modérés et doux tous les sentiments, toutes les opinions et toutes les paroles.

La civilité est une partie de l’honnête.

La familiarité plaît, même sans bonté ; avec la bonté, elle enchante. Le naturel qui s’expose à la risée, sans la prévoir, c’est le naïf ; s’il la prévoit, sans la craindre, c’est la franchise. Ceux qui ont su conserver entier leur propre naturel, sont toujours charmés de celui des autres, quand même il serait opposé au leur.

Toute naïveté court le risque d’un ridicule, et n’en mérite aucun, car il y a, dans toute naïveté, confiance sans réflexion et témoignage d’innocence.

La crédulité est l’indice d’un bon naturel.

La gravité n’est que l’écorce de la sagesse ; mais elle la conserve.

La bonhomie est une perfection. Elle consiste à ne refuser son intérêt à rien de ce qui occupe l’attention, et son attention à rien de ce qui est innocent. C’est une enfance agrandie, conservée, affermie et développée. Elle sert de bonheur à l’homme ordinaire, et devient une source abondante de plaisirs et de délassements pour l’homme occupé et pour le grand homme.

Les affaires ont une sorte de difformité que la bonhomie adoucit. Elle va jusqu’à leur prêter de l’attrait.

L’air content sied toujours à l’homme de bien.

Il faut que le mouvement ait de la grâce, la pensée de la fleur, le ton de la sincérité, la main du jeu, l’intention de l’équité, et le jugement de la droiture.

Oh ! Qu’il faut peu de chose pour empêcher un vers, un poëme, un tableau, un trait, un visage, un discours, une parole, un accent, un geste d’être touchants ! Le bon goût est nécessaire à la moitié de la morale, car il règle les bienséances. Les beaux habits sont un signe de joie.

Les habits modestes rendent modestes ceux qui les portent ; compliqués, ils amènent insensiblement quelque complication dans les manières des personnes les plus simples. Tous les hommes ne peuvent pas se donner un habit assorti à leurs mœurs ; mais tous assortissent inévitablement leurs manières à leur habit.

Le soldat bien vêtu s’estime plus lui-même ; bien armé, il est plus courageux ; bien nourri, il est plus fort, plus hardi, plus content, plus disposé à obéir et à bien faire. Il paraît aussi plus redoutable à l’ennemi et lui impose, car la bonne mine est une puissance.

Les vêtements doivent entrer dans l’idée de la beauté ; ils font la grâce.

Les femmes en habits d’hommes et non flottants perdent la grâce. La grâce imite la pudeur, comme la politesse imite la bonté.

Toute grâce provient de quelque patience, et par conséquent de quelque force qui s’exerce sur elle-même. Grâce ou retenue, c’est tout un.

La grâce entoure l’élégance, et la revêt.

La force est naturelle ; mais il y a de l’habitude dans la grâce. Cette qualité charmante a besoin d’être pratiquée, pour devenir continuelle.

Il ne faut pas décrier les beaux dehors, car ils offrent les apparences naturelles des belles réalités ; on ne doit censurer que ce qui les dément.

Les belles manières tendent à imiter la bonne mine. Celle-ci tient à la construction d’un corps bien fait, et les belles manières nous en donnent quelque apparence. On se tient droite, pour paraître grande ; on efface ses épaules, pour rendre sa poitrine plus large ; on marche la tête levée, pour donner à son cou une longueur plus gracieuse.

Les manières sont un art. Il y en a de parfaites, de louables et de fautives ; mais il n’en est point d’indifférentes. Comment n’y a-t-il pas, parmi nous, de préceptes qui les enseignent, ou du moins de doctrine qui nous apprenne à en juger, comme de la sculpture, de la musique ? La science des manières serait plus importante au bonheur et à la vertu des hommes qu’on ne le croit. Si la vertu conduit aux mœurs, les mœurs conduisent à la vertu : or, les manières sont une partie essentielle des mœurs. Il faut donc se donner des manières belles, simples et convenables, dans chaque occasion, pour parvenir à la sublime sagesse.


TITRE IX.

DE LA SAGESSE, DE LA VERTU, DE LA MORALE,
DE LA RÈGLE ET DU DEVOIR.


I.

La sagesse est une science par laquelle nous discernons les choses qui sont bonnes à l’âme, et celles qui ne le sont pas. Elle est la science des sciences, car elle en connaît seule la valeur, le juste prix, le véritable usage, les dangers et les utilités.

II.

La sagesse est le repos dans la lumière. Heureux sont les esprits assez élevés pour se jouer dans ses rayons !

III.

Consulte les anciens, écoute les vieillards. Est bien peu sage qui n’a que sa propre sagesse, et bien peu savant qui ne l’est que de sa science. La sagesse est la force des faibles.

L’illusion et la sagesse réunies sont le charme de la vie et de l’art.

Le bon sens s’accommode au monde ; la sagesse tâche d’être conforme au ciel.

La sagesse humaine éloigne les maux de la vie. La sagesse divine fait seule trouver les vrais biens. Il faut employer le mouvement à chercher la sagesse humaine, et le repos ou la méditation à chercher la sagesse divine.

Il n’y a pas assez de sagesse ou assez de vertu dans ceux de nos jugements et de nos sentiments où il n’y a pas assez de patience.

Il ne faut jamais regretter le temps qui a été nécessaire pour bien faire. Ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer.

La vertu est la santé de l’âme. Elle fait trouver de la saveur aux moindres feuilles de la vie.

La vertu cherche à se répandre, et ceux qui l’ont aiment à la donner.

Il faut exercer la vertu, même quand on ne l’a pas, c’est-à-dire l’exercer par sa volonté et contre son inclination. L’habitude fait qu’à la fin elle n’est plus sacrifice ; elle devient goût, instinct, mœurs.

La vertu par calcul est la vertu du vice.

Les vertus rendent constamment heureux ceux qui les ont. Elles rendent meilleurs ceux mêmes qui les voient et ne les ont pas. Sa vertu propre et le bonheur d’autrui, voilà la double fin de l’homme sur la terre.

Son bonheur, en effet, est sa destination suprême ; mais ce n’est pas ce qu’il doit chercher ; c’est seulement ce qu’il peut attendre et obtenir, s’il en est digne.

Il n’y a de grave, dans la vie civile, que le bien et le mal, le vice et la vertu. Tout le reste y doit être un jeu.

On doit refuser la science à ceux qui n’ont pas de vertu.

Il n’est pas inutile, pour être vertueux, de rendre aussi satisfaisant qu’on le peut le témoignage de soi-même.

La nécessité peut rendre innocente une action douteuse ; mais elle ne saurait la rendre louable. La parfaite innocence, c’est la parfaite ignorance.

Elle n’est ni prudente, ni méfiante, et l’on ne peut faire aucun fonds sur elle ; mais c’est une aimable qualité, qu’on révère presque autant et qu’on aime plus que la vertu.

On n’est point innocent, quand on nuit à soi-même.

Les femmes croient innocent tout ce qu’elles osent.

Il n’est point de vertu qui paraisse petite, quand elle se montre sur un grand théâtre.

On aime plus les qualités ; on estime davantage les vertus.

Peut-être, pour les succès du monde, faut-il des vertus qui fassent aimer, et des défauts qui fassent craindre. Les gens de bien de toute espèce sont faciles à tromper, parce qu’aimant le bien passionnément, ils croient facilement tout ce qui leur en donne l’espérance.

Il faut tout faire au gré des gens de bien.

favores ampliandi, odia restringenda : c’est une de ces maximes dont la vérité est cubique, ou qui sont belles et vraies sous quelque face qu’on les envisage. Je crois que la morale seule en a de telles.

La vertu sans récompense ne se plaint pas, ne s’indigne pas, ne s’agite pas ; l’injustice ne produit en elle aucun ressentiment, mais seulement une douce mélancolie.

Tout s’apprend, même la vertu.

Faites que ce qui est vice chez les autres soit chez vous une vertu. Que la colère vous rende modéré, l’avarice généreux, et la débauche tempérant.

La morale est la connaissance des règles auxquelles il nous importe de conformer non-seulement nos actions, mais encore nos affections.

Celles-ci sont une portion si importante de notre manière d’être, que je m’étonne qu’aucun philosophe ne les ait comprises encore dans la définition de l’objet essentiel de la morale. Nos affections, en effet, sont à nos actions ce que les idées sont aux mots. Le point essentiel, en morale comme en logique, est que les premières soient bonnes.

Il faut du ciel à la morale, comme de l’air à un tableau.

J-J Rousseau, dans sa manière d’envisager la morale, aurait pu la définir : « l’art « d’augmenter les passions avec utilité », et il y aurait eu là deux erreurs capitales : premièrement, quant à l’utilité ; car il ne peut y en avoir à augmenter les passions, c’est-à-dire à donner aux hommes plus de passions que la nature ne leur en a donné, ou des passions plus grandes qu’eux ; secondement, quant aux attributions ; car il peut être utile de dresser les passions à conserver, dans leurs opérations, leurs œuvres et leurs moindres mouvements, quelque droiture, quelque ordre, quelque bienséance, quelque beauté ; mais attribuer un pareil soin à la morale, c’est tout confondre. La morale n’est faite que pour réprimer et contenir ; elle est règle, règle immobile et immuable, et par cela même elle est barrière, elle est frein, et non aiguillon.

Nos haines et nos amours, nos colères et notre douceur, notre force et notre faiblesse, notre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger.

Il y a des gens qui n’ont de la morale qu’en pièce ; c’est une étoffe dont ils ne se font jamais d’habit.

La morale est le pain des âmes ; il faut la distribuer aux hommes tout apprêtée : la cribler, la moudre, la cuire, et la leur couper par morceaux.

Sans modèle, et sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire.

Une conscience à soi, une morale à soi, une religion à soi ! Ces choses, par leur nature, ne peuvent point être privées.

Chacun ne peut voir qu’à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d’autrui.

Il faut se pourvoir d’ancres et de lest, c’est-à-dire d’opinions fixes et constantes, garder son lest et rester sur ses ancres, sans dériver.

Laissez d’ailleurs flotter les banderoles, et laissez les voiles s’enfler ; le mât seul doit demeurer inébranlable.

Une maxime est l’expression exacte et noble d’une vérité importante et incontestable. Les bonnes maximes sont les germes de tout bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté.

Les maximes sont à l’intelligence ce que les lois sont aux actions : elles n’éclairent pas, mais elles guident, elles dirigent, elles sauvent aveuglément. C’est le fil dans le labyrinthe, la boussole pendant la nuit.

C’est toujours par l’oubli ou l’inobservation de quelque maxime triviale que tout périclite ou périt.

Il ne faut jamais offrir à l’attention et faire entrer dans la mémoire des hommes de mauvaises maximes bien exprimées.

Souvent on a le sentiment d’une vérité dont on n’a pas l’opinion, et alors il est possible qu’on dirige sa conduite d’après ce qu’on sent, et non d’après ce qu’on pense. Il est même de très-graves matières et des questions fort importantes où les idées décisives doivent venir des sentiments ; si elles viennent d’ailleurs, tout se perdra.

Les idées claires servent à parler ; mais c’est presque toujours par quelques idées confuses que nous agissons ; ce sont elles qui mènent la vie.

Il est un grand nombre de décisions où le jugement n’intervient pas. On décide sans évidence, de lassitude, avec précipitation, pour terminer un examen qui ennuie, ou pour faire cesser en soi une incertitude qui tourmente ; on décide enfin par volonté, et non par intelligence.

La raison peut nous avertir de ce qu’il faut éviter ; le cœur seul dit ce qu’il faut faire.

Dieu est dans notre conscience, mais non dans nos tâtonnements. Quand nous raisonnons, nous marchons seuls et sans lui.

La raison est dans l’homme le supplément universel de l’impuissance de la nature. Penser ce que l’on ne sent pas, c’est mentir à soi-même. Tout ce qu’on pense, il faut le penser avec son être tout entier, âme et corps.

Faire les plus petites choses par les plus grands motifs, et voir dans les plus petits objets les plus grands rapports, voilà le grand moyen de perfectionner en soi l’homme sensible et l’homme intellectuel.

La règle doit être droite comme un fil, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne, même lorsqu’il fléchit ; l’inflexion ne le fausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite ; les esprits durs la font de fer.

Toute règle a sa raison, qui en est l’esprit, et quand, en observant la règle, on doit s’écarter de sa raison, c’est à celle-ci qu’il faut se conformer. En toutes choses donc, suis la règle, ou mieux encore la raison de la règle, si tu la connais. Opposer la nature à la loi, sa raison à l’usage et sa conscience à l’opinion, ce n’est qu’opposer l’incertain au certain, l’inconnu au connu, le singulier à l’universel.

Le but n’est pas toujours placé pour être atteint, mais pour servir de point de mire.

Tel le précepte de l’amour des ennemis.

On ne doit placer la règle suprême ni en soi ni autour de soi, mais au-dessus de soi.

Il faut, quand on agit, se conformer aux règles, et quand on juge, avoir égard aux exceptions.

Qui vit sans but et, comme on dit, à l’aventure, vit tristement. Dans la vie morale, pour avoir du plaisir, il faut se proposer un but et l’atteindre ; or, tout ce qui est but est limite.

Non-seulement il n’y a pas de vertu où il n’y a pas de règle et de loi, mais il n’y a pas même de plaisir. Les jeux des enfants eux-mêmes ont des lois, et n’existeraient pas sans elles ; ces règles sont toujours gênantes, et cependant, plus on les observe strictement, plus on s’amuse.

Il y a, dans la règle, un repos qui attache, à toute autorité qui établit l’ordre, la reconnaissance de ceux qu’elle y soumet. L’homme aime naturellement son guide, celui qui l’instruit, lui commande et le dresse.

Gardons-nous bien de faire une proposition de ce qui est un précepte, une règle, un commandement.

Dans les temps où l’on n’a pas de règles, les gens de bien mêmes valent moins. La vie alors est un pont sans parapets, d’où les emportés se précipitent dans le vice, quand ils le veulent, et les gens ivres, sans le vouloir. On est, dans les bons temps, meilleur que soi-même, et pire dans les temps mauvais. Il faut que chaque homme ait en soi une force qui fasse plier ses actions, même les plus secrètes, à la règle, et qu’il dirige sur lui-même sa pensée et son action, les regards de son intelligence et la main de sa volonté.

Chacun doit être le magistrat, le roi, le juge de soi-même.

Notre goût juge de ce que nous aimons, et notre jugement décide de ce qui convient : voilà leurs fonctions respectives, et ils doivent s’y tenir. Il faut qu’il y ait entre eux la même différence qu’entre l’inclination et la raison.

Nos qualités ne sont qu’un ordre sans lumière, une régularité sans règle, une droiture sans cordeau, un équilibre sans aplomb, une harmonie dont rien ne nous bat la mesure, un instinct de ce qu’il faut être, et non pas de ce qu’il faut faire. Sans le devoir et son idée, point de solidité dans la vertu. Si les sensations sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle.

Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites.

Il nous faut des doctrines convenables à notre faiblesse, sinon nous ne pouvons les supporter, les retenir, les conserver ; convenables à notre force, sinon nous ne pouvons les admettre ou nous en contenter.

Le devoir ! à l’égard de nous-mêmes, c’est l’indépendance des sens, et, à l’égard d’autrui, c’est l’assiduité à l’aide, au support ; aide au bien-être, au bien-faire, au bien-vouloir, au bien-souhaiter ; aide par le concours et la résistance, par le don et par le refus, par la rigueur et la condescendance, par la louange et par le blâme, par le silence et les paroles, par la peine et par le plaisir. Habitants de la même terre, voyageurs du même moment et compagnons de la même route, nous devons tous nous entr’aider, et, lorsque nous arriverons au gîte, il faudra d’abord rendre compte de ce que nous aurons fait les uns pour le bonheur des autres, pour le bonheur ou la vertu. Un souris nous sera payé.

Nous avons beau faire, nous n’aurons jamais en propre que la pénétration dont le ciel nous a doués. Tout le reste n’est qu’une apparence trompeuse, un mensonge qui cache notre nullité. Mais par le cœur et par les actions, nous pouvons devenir tous les jours meilleurs.

Comme instruments, nous avons une destination ; comme créatures morales, nous avons une liberté.

La vie et la mort, par lesquelles nous entrons dans le monde ou nous en sortons ; les richesses et la pauvreté, qui nous y assignent une place ; la gloire et la honte, l’élévation ou l’abaissement, qui nous y font jouer un rôle, tiennent au train général des affaires humaines, et font partie de notre destinée. Dieu s’en est réservé la répartition ; il en distribue, à son gré, une mesure à chaque individu. Le bien et le mal, au contraire, sont dans nos mains, ou, comme dit l’écriture, dans les mains de notre conseil, parce qu’ils font nos mérites et nos démérites. De même donc que nous sommes assujettis à deux mouvements, celui de la terre et le nôtre, de même nous sommes dominés par deux volontés, la nôtre et celle de la providence ; auteurs de la première, et instruments de celle-ci ; maîtres de nos œuvres, pour mériter la récompense assignée à la vertu, et machines pour tout le reste. être meilleurs ou pires dépend de nous ; tout le reste dépend de Dieu.

Il serait facile de prouver la liberté par le crime, qui est une résistance au penchant de notre nature vers le bien-faire, et par les actes de vertu, qui sont une déviation de notre penchant vers le bien-être.

Il faut que les hommes soient les esclaves du devoir, ou les esclaves de la force.

Quand une fois l’idée exacte du devoir est entrée dans une tête étroite, elle n’en peut plus sortir.

Sans le devoir, la vie est molle et désossée ; elle ne peut plus se tenir.

Il ne faut pas regarder le devoir en face, mais l’écouter et lui obéir les yeux baissés.

Il y a de l’impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré.

Toujours occupé des devoirs des autres, jamais des siens, hélas ! L’homme véritablement vertueux remplit ses devoirs dans leur ordre, et fait céder les petits aux grands.

Il faut sacrifier son humeur à son rôle, et ses vertus mêmes à son devoir.

Les devoirs ont une loi qui en règle l’accomplissement. Aucun bon sentiment ne doit excéder le cercle de son ordre propre. Point d’empressement sans mesure ; point d’élan qui soit trop subit ; que la force ait de la souplesse ; que l’égalité soit dominante ; qu’on ait l’empire de soi-même, et que, par cet empire, on soit maître de ses vertus, en leur imposant l’à-propos.

Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l’esprit une musique qu’exécutent leurs actions ! Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nômes éternels.


TITRE X.

DE L’ORDRE ET DU HASARD, DU BIEN ET DU MAL.


I.

L’ordre est la coordination du moyen au but, des parties au tout, du tout à la destination, de l’action au devoir, de l’ouvrage au modèle, de la récompense au mérite.

II.

Le bien-être est la loi des corps animés ou vivants ; mais l’ordre est la loi des esprits.

III.

L’ordre est à l’arrangement ce que l’âme est au corps, ce que l’esprit est à la matière. L’arrangement sans ordre est un corps sans âme.

IV.

Imaginez l’ordre universel. Tout ce qui y est conforme dans les idées, dans les images, dans les sentiments, dans les institutions, est beau ; tout ce qui y est conforme dans les actions, dans les projets, dans les entreprises, est bon. Voilà la règle.

Se tromper sur l’ordre est à l’esprit ce que se tromper sur le beau est au goût.

Partout où il n’y a pas d’ordre et d’harmonie, il n’y a plus la marque de Dieu. Il y a désert, et il y a eu dégradation.

La régularité semble ne pouvoir partir que d’un dessein, d’une pensée. Quand elle est l’effet du hasard, ce hasard ressemble à une prévoyance.

Tous sont nés pour observer le bon ordre, et peu sont nés pour l’établir.

La faiblesse qui ramène à l’ordre vaut mieux que la force qui en éloigne. Il n’y a rien qui dure toujours ; mais ce qui dure le plus, c’est l’ordre, parce que c’est ce qu’il y a de plus convenable et de mieux assorti à la nature des choses.

Il est impossible de chanter et de danser juste sans plaisir, tant l’observation de toute mesure vraie est naturellement agréable, l’ordre moral est également mesure et harmonie ; il est impossible aussi de vivre bien, sans un secret et un très-grand plaisir.

Les esprits qui n’ont pu goûter les charmes de l’ordre, ou que ce charme n’a pu fixer, sont de mauvais esprits.

Le plaisir qu’on éprouve à être juste contre soi-même vient d’un retour à l’ordre par la vérité.

L’homme dans l’ordre, et en harmonie avec lui-même, éprouve la joie et le repos que ces choses-là donnent, et les voit sans les distinguer.

Au sentiment de la clarté douce et diffuse, qui pénètre intimement toutes ses facultés, se joint celui d’une chaleur dont son âme est secrètement et paisiblement remuée.

Toute idée sage tient l’homme à sa place dans l’univers, la lui fait sentir et la lui fait aimer, comme un lieu natal, aisé, commode, accoutumé.

Exceller dans le rang où la providence nous a fait naître et le garder, c’est là certes la meilleure des ambitions, et la seule conforme à l’ordre.

Les changements subits de fortune ont un grand inconvénient : les enrichis n’ont pas appris à être riches, et les ruinés à être pauvres.

Quand vous ôtez un homme médiocre d’une condition modeste, vous en faites un insolent,

dans le sens étymologique du mot ; il ne pourra jamais s’assortir et se conformer à une position si différente à la fois de son naturel et de ses habitudes.

Heureux celui qui n’est propre qu’à une chose ! En la faisant, il remplit sa destination.

Il faut aimer sa place, c’est-à-dire la bassesse ou la supériorité de son état. Si tu es roi, aime ton sceptre ; si tu es valet, ta livrée.

La pauvreté est un des moyens dont la providence se sert pour maintenir l’ordre du monde, en réprimant par ce frein quelques méchants, et en contenant leurs murmures par l’exemple de quelques bons qui souffrent comme eux.

ô exemples ! ô modèles ! … voyez ce pauvre homme : quatre ou cinq sensations par jour lui suffisent pour se trouver heureux et pour bénir la providence. De la paille pour s’y coucher, du pain trois fois par jour et quelques prises de tabac en font un roi.

Le hasard est une part que la providence s’est réservée dans les affaires de ce monde, part sur laquelle elle n’a pas même voulu que les hommes pussent se croire aucune influence.

Le hasard est ordinairement heureux pour l’homme prudent.

La prudence et le succès, les semailles et la moisson, les vertus et le bonheur se suivent naturellement, mais non indissolublement.

L’essence des choses les unit, mais souvent le train du monde les sépare.

Le succès sert aux hommes de piédestal ; il les fait paraître plus grands, si la réflexion ne les mesure. Si la fortune veut rendre un homme estimable, elle lui donne des vertus ; si elle veut le rendre estimé, elle lui donne des succès.

Dans la gloire il y a toujours du bonheur.

Les maux viennent de la nécessité et de l’ordre, et les biens de la seule volonté de Dieu.

Pensez aux maux dont vous êtes exempt.

Ne vous exagérez pas les maux de la vie, et n’en méconnaissez pas les biens, si vous cherchez à vivre heureux.

Il est des maux qui sont la santé de l’âme, maux préférables à cette force du corps qui endurcit les organes, qui opprime l’âme et qui accable l’esprit. Il n’y a pour l’âme qu’un moyen d’échapper aux maux de la vie, c’est d’échapper à ses plaisirs et de chercher les siens plus haut.

Il ne faut s’occuper des maux et des malheurs du monde que pour les soulager : se borner à les contempler et à les déplorer, c’est les aigrir en pure perte. Quiconque les couve des yeux en fait éclore des tempêtes.

Ni l’amour ni l’amitié, ni le respect ni l’admiration, ni la reconnaissance ni le dévouement ne doivent nous ôter la conscience et le discernement du bien et du mal. C’est un bien qu’il nous est défendu de vendre, et que rien ne saurait payer.

En toutes choses, quiconque corrompt l’idée que les hommes doivent se faire de la perfection, corrompt le bien dans ses premières sources. Le bien vaut mieux que le mieux. Tout ce qui est le meilleur ne dure guère.

Tout est bien dans le bien : le présent, le passé et l’avenir. On en jouit par la perspective, la réalité et le souvenir, triple espèce de possession. La simple idée qe quelque bien est un bien.

Il faut faire le bien par le bien, et le vouloir dans les moyens et dans la fin, dans les expédients et dans le but. Un bien qu’on a fait par le mal est un bien altéré, empoisonné, et qui produira le mal dont on a mis en lui le germe ; c’est une eau que les canaux ont corrompue.

Peut-être, par une juste disposition de la providence, les forfaits multiplient les maux qu’ils veulent prévenir. Peut-être, si Caligula n’avait pas été tué, par un coup et une conspiration qui d’abord paraissent louables, Claude n’aurait pas régné, ni Néron, ni Domitien, ni Commode, ni Héliogabale. Caligula, après quelques crimes, aurait vécu son âge, serait mort dans son lit, et la succession des empereurs romains aurait pris un autre cours, et un cours plus heureux. Peut-être ce qui est mal, ou entaché de mal, ne produit jamais que du mal. Dieu se réserve les malheurs pour les infliger à propos. Nous sommes chargés de bien faire, et de bien faire uniquement ; c’est là notre tâche.

TITRE XI


TITRE XI.

DE LA VÉRITÉ, DE L’ILLUSION ET DE L’ERREUR.


I.

La vérité est la réalité dans les choses intelligibles. Il en est de plusieurs sortes : la vérité universelle, et la vérité particulière ; la vérité de fait ou de simple existence, et la vérité de nature ou d’existence nécessaire. L’homme est un animal religieux : voilà une vérité de nature et de nécessité. Les hommes sont avides et intéressés : voilà une vérité de simple fait, qui, pouvant être ou n’être pas, peut être ignorée, sans dommage pour l’esprit. La connaissance de la vérité universelle, de la vérité de nature, est en effet d’une grande importance, pour le bon ordre et pour la lumière de l’esprit ; mais celle des vérités particulières n’est nécessaire ou même n’est utile qu’à nos affaires. Les vérités générales sont les vérités de Dieu. Les vérités particulières ne sont que des opinions de l’homme. Le nom de vérité devrait n’être donné qu’à ce qui regarde les natures, les essences, et n’appartenir à rien de ce qu’il est permis d’ignorer. Les vérités qui éclairent le cœur et règlent les actions sont seules dignes de ce beau nom. Quand on l’applique aux choses matérielles, on en obscurcit la clarté. Tout ce qui n’est pas abstraction et maxime ne mérite que le nom de fait.

La vérité ! Dieu seul la voit. Que dirait-on et que penserait-on là-haut ? C’est en cela que consiste la vérité. Elle consiste à imaginer les choses comme Dieu et les saints les voient, comme on les voit au delà du monde, quand on y jette les yeux. On ne voit rien au vrai, si on ne le voit de haut. Il faut qu’on puisse dire : cela est vrai sur la terre, cela est vrai dans le ciel.

La vérité ne vient pas et ne peut pas venir de nous. Dans tout ce qui est spirituel, elle vient de Dieu, ou des esprits amis de Dieu auxquels sa lumière a lui, et, dans ce qui est matériel, des choses où Dieu l’a placée.

Il faut donc consulter Dieu d’abord, puis les sages et son propre esprit, pour tout ce qui est spirituel, et fouiller dans le fond des choses, pour ce qui est matériel.

étudiez les sciences dans la vérité, c’est-à-dire en regardant Dieu, car elles doivent montrer la vérité, c’est-à-dire Dieu partout.

N’écrivez rien, ne dites rien, ne pensez rien dont vous ne puissiez croire que cela est vrai devant Dieu.

Il y a des vérités inférieures qui servent à la vie et à ses usages ; des vérités moyennes qui exercent l’esprit, et qui lui donnent quelque satisfaction ; enfin des vérités supérieures qui éclairent l’âme, la nourrissent et font son bonheur. Il faut toujours lier les inférieures aux supérieures par les moyennes.

La vérité historique, hors des affaires, n’intéresse que l’érudit ; la vérité physique n’intéresse que notre corps ; mais la vérité morale intéresse toute notre âme, notre vie et notre mort. Qu’importe donc la vérité historique, où est la vérité morale ? Si la première compromet la seconde, il faut s’en défier, et en attendre l’explication.

Les vérités suprêmes ont une si grande beauté, que les erreurs mêmes qui nous occupent d’elles ont quelque chose de ravissant, et les ombres qui les voilent je ne sais quoi de lumineux.

Nos moments de lumière sont des moments de bonheur ; quand il fait clair dans notre esprit, il y fait beau.

Cherchons nos lumières dans nos sentiments.

Il y a là une chaleur qui contient beaucoup de clarté.

Nous aimons tellement le repos d’esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité, et nous nous endormons sur les nuages.

Dans la lumière il y a deux points : le point qui éclaire et le point qui égare. Il faut s’en tenir au premier.

La vérité ressemble au ciel, et l’opinion à des nuages.

Ce qui est vrai à la lampe n’est pas toujours vrai au soleil.

Toute vérité a deux visages, toute règle deux surfaces, tout précepte deux applications.

« la vérité », dit-on, " est toujours utile à « la société. » il serait donc toujours permis de publier ce que l’on croit la vérité ? C’est ce que prétendaient les sophistes, et ce que prétendent encore quelques philosophes. Ils font consister la vérité à ne rien dire qu’ils ne puissent prouver. Ils l’aiment et la considèrent comme une prérogative, une dignité, une sorte d’affranchissement personnel. Persuadés que tous leurs sentiments sont la vertu même, et toutes leurs pensées la vérité, ils se croient magistrats nés, législateurs par nature, et, comme tels, non-seulement autorisés, mais obligés à répandre leurs opinions.

Oui, la vérité de Dieu est toujours utile à la société, parce qu’elle est toujours vérité ; mais la vérité de l’homme n’est souvent qu’erreur, parce que l’esprit de l’homme est faillible. Tout honnête homme, s’il a des opinions nouvelles, ne doit se permettre de publier que celles qui, éprouvées par l’avis des esprits bien faits, sont évidemment innocentes et évidemment utiles par elles-mêmes. L’utilité surtout peut fixer son indécision, car elle est un des caractères de la vérité ; elle en est le corps, comme la clarté en est l’ombre.

La clarté dans une opinion est la manifestation visible de la vérité ; l’utilité en est la manifestation palpable. Toute vérité n’est pas bonne à dire, car dite seule et isolée, elle peut conduire à l’erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire, si on les disait ensemble, et si l’on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois.

Savez-vous, en effet, d’où vient qu’il y en a de pernicieuses ? C’est qu’elles ne sont pas offertes à l’esprit avec celles qui pourraient leur servir de contrepoison. Aussi n’est-il sage de dire une vérité aux hommes que lorsqu’on peut leur en dire deux. Tant qu’on n’en a trouvé qu’une, il faut la tenir en réserve, et attendre que la vérité, sa compagne, vienne, en s’unissant à elle, produire l’utilité. Imitons cette intelligence amie des hommes qui, ayant, dit-on, imaginé le vin, ne voulut le leur faire connaître qu’après avoir aussi imaginé l’eau destinée à le tempérer. Si nous faisons quelque découverte, ne la communiquons aux autres que lorsque nous pourrons leur offrir ensemble l’eau et le vin de la vérité.

Si ce qui est rigoureusement vrai, comme conséquence, n’a pas isolément et en soi une vérité qui contente l’esprit, cela n’est pas assez vrai, ou d’une vérité assez utile. Pour qu’une proposition ait une vérité bonne, il faut qu’elle soit vraie comme principe et comme conséquence.

Le temps et la vérité sont amis, quoiqu’il y ait beaucoup de moments contraires à la vérité.

Quand on aime le vrai, on a toujours quelque plaisir à entendre un homme dire ce qu’il pense, et quelque plaisir même à voir un homme faire ce qu’il a voulu.

Il n’est pas toujours nécessaire que les accessoires de la vérité soient vrais ; il suffit qu’ils puissent l’orner et la rendre plus propre à toucher le cœur.

Quand on frappe inutilement à la porte de certaines vérités, il faut essayer d’y entrer par la fenêtre. Il est des préjugés naturels et non acquis, qui précèdent le jugement, et le conduisent où il faut nécessairement qu’il aille, et par les chemins qu’il doit suivre pour faire de justes progrès. On s’égare, si l’on se refuse à de tels guides. Le philosophe doit s’y conformer en exposant la vérité ; il peut même emprunter quelquefois aux préjugés de son temps leur langage, pourvu qu’il ne leur emprunte jamais leur égarement.

Le soin de bien dire la vérité et d’apprivoiser l’attention est un devoir, une fonction du sage et une marque de sa bonté.

éclaircir une vérité, la rendre plus intelligible, la montrer sous un jour plus beau et qui attire l’attention, lui donner enfin un lustre nouveau, c’est là répandre la lumière.

Une goutte de lumière vaut mieux à donner ou à recevoir qu’un océan d’obscurités. On rend presque démontré ce qu’on parvient à rendre sensible, et presque sensible ce que l’on rend imaginable. C’est donc un grand service à rendre aux vérités que de les rendre imaginables.

Ce qui est ingénieux est bien près d’être vrai.

La joie que causent la vérité et les belles pensées, se fait sentir dans les paroles avec lesquelles on les exprime.

L’évidence a quelque chose de poétique, car elle descend des régions de la lumière.

Son langage ne doit-il pas s’en ressentir ? Celui qui illumine une question, dore et colore la vérité.

Il y a des vérités qu’on a besoin de colorer pour les rendre visibles. Tout ce qui tient à l’imagination surtout ne peut avoir d’existence extérieure que par les formes et les couleurs.

Il faut en entourer la vérité, afin qu’elle soit regardée.

Ayez un esprit où la vérité puisse entrer nue, pour en sortir parée.

La vérité prend le caractère des âmes où elle entre. Rigoureuse et rude dans les âmes arides, elle se tempère et s’adoucit dans les âmes aimantes.

La grâce de la vérité est d’être voilée. Les sages ont toujours parlé en énigmes, et les énigmes d’un moment sont un grand moyen d’instruction ; nous aimons celle qui en résulte, parce que nous l’avons produite ; le mot appartient au lecteur qui l’a cherché, comme à l’auteur qui l’a placé. Toute vérité nue et crue n’a pas assez passé par l’âme, pas assez roulé dans notre tête ; l’intelligence ne l’a pas assez épurée, le cœur assez imbibée de ses sucs, l’imagination assez parée de ses livrées. L’esprit n’a fait que l’écarrir, comme une pièce de bois que la première main a dégrossie. La vérité, ou plutot la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée, jusqu’à ce qu’elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur.

Gardez-vous de traiter comme contesté, ce qui doit être regardé comme incontestable. Ne rendez pas justiciable du raisonnement ce qui est du ressort du sens intime. Exposez et ne prouvez pas les vérités de sentiment. Il y a du danger dans les preuves ; car, en argumentant, il est nécessaire de supposer problématique ce qui est en question ; or, ce qu’on s’accoutume à supposer problématique, finit par paraître douteux. Dans ce qui est visible et palpable, ne prouvez jamais ce qui est cru ; dans ce qui est certain et caché, par sa grandeur et sa nature, faites croire et ne prouvez pas ; dans ce qui est de pratique et de devoir, ordonnez et n’expliquez pas. » crains Dieu " a rendu des hommes pieux ; les preuves de l’existence de Dieu ont fait beaucoup d’athées. Les défis font naître l’attaque ; tout plaidailleur rend chicaneur, et l’on passe presque toujours, du désir de contredire le docteur, au désir de contredire la doctrine. L’audace avec laquelle on défend la vérité, excite une audace contraire ; les bravades de ses champions lui ont fait beaucoup d’ennemis. Parez-la et ne l’armez pas : on lui fera bien moins la guerre.

Il est d’imposantes maximes qui portent, dans leur propre sens, la raison de leur certitude, ce qui fait leur autorité. Or, cette raison très-puissante, qui fait la force du précepte, n’en peut pas être séparée. Elle tourne, en quelque manière, dans ce cercle qu’elle remplit, sans en excéder les limites, s’y concentre et n’en sort jamais. On sent qu’elle y est répandue, mais on n’oserait l’en abstraire, ni la dégager de la place qu’elle occupe dans notre esprit, et de la vague profondeur qui semble être sa sûreté. Elle s’y maintient hors d’atteinte, et pour ainsi dire, hors de prise, élevée au-dessus du doute, et à la fois inaccessible aux objections et à la preuve : signes complets de transcendance qu’on n’a pas encore observés ou clairement déterminés. Ainsi la terre et tous ces globes qui se balancent dans le vide, et roulent en nous éclairant, tiennent renfermés dans leur sphère leur gravitation toute entière et le principe qui la cause, sans en laisser rien déborder ; c’est là ce qui fait leur indépendance, et sert à leur onversation.

On trouve aisément des exemples de ces vérités suprêmes qui se soutiennent sans appui, de ces vérités nécessaires qui se font croire de plein droit, de ces vérités éternelles qui ne peuvent pas être neuves, mais qui, pour paraître nouvelles, n’ont pas besoin d’être ignorées.

L’illusion est une partie intégrante de la réalité ; elle y tient essentiellement, comme l’effet tient à la cause.

L’illusion étant le seul point de contact par lequel la matière pût toucher l’âme, Dieu la créa. Il fit d’abord, pour l’opérer, une matière subtile, insaisissable à tous les sens, et qui cependant pût les pénétrer. Il la plaça entre les aliments et le palais, et il en naquit les saveurs ; entre les fleurs et l’odorat, et il en naquit le parfum ; entre l’ouïe et les sons, et il en naquit l’harmonie, la mélodie ; entre les yeux et les objets, et il en naquit les couleurs, la perspective et la beauté. Si l’organe est vicié, ou l’objet altéré dans ses parties constitutives, l’illusion ne peut plus s’opérer, parce qu’une des deux parties manque de fournir son enjeu.

L’illusion, en effet, est un jeu de la nature qui s’amuse à nous donner quelques plaisirs par quelque évaporation. Elle ne peut être produite que par ces subtiles émanations, ces effluvions invisibles, qui entretiennent des courants perpétuels entre les différents êtres.

Dieu se sert de tout, même de nos illusions.

On peut donner aux hommes des idées justes, en employant des procédés trompeurs, et produire la vérité par l’erreur et l’illusion.

Les illusions viennent du ciel, et les erreurs viennent de nous.

L’illusion est dans les sensations et l’erreur dans les jugements. On peut à la fois jouir de l’illusion et connaître la vérité. Ce qu’il faut appeler erreur n’est pas une simple déception, mais un dogme, une doctrine qui nous trompent sur l’existence ou la nature de quelque essence principale.

La présomption apporte autant d’erreurs que la crédulité ; or, il vaut mieux se tromper de l’erreur d’autrui que de la sienne propre ; d’où je conclus que la crédulité est encore préférable à la présomption.

On se trompe par supériorité et par médiocrité.

La crédulité qui vient du cœur ne fait aucun mal à l’esprit.

L’erreur qui parle par sentences émet des oracles trompeurs. Une assertion hardie nous trompe avec autorité. Il y a des erreurs invincibles qu’il ne faut jamais attaquer.

Ce qu’il y a de pire dans l’erreur, ce n’est pas ce qu’elle a de faux, mais ce qu’elle a de volontaire, d’aveugle et de passionné.

Quelque erreur s’attache toujours aux grandes vérités qui courent le monde, et quelque fable aux grands événements qui ont fortement occupé l’attention de la multitude. Comme il y a toujours quelque chimère dans quelque esprit, il se rencontre toujours quelque esprit qui attache sa chimère à ce qui passe par lui. Ainsi point de réalité qui n’ait son merveilleux, si elle a circulé en tous lieux et passé de bouche en bouche.

On répète encore longtemps, par habitude, ce que l’on ne croit plus ; car les mauvais bruits survivent aux opinions, et le mensonge, plus vivace que l’erreur, la sème, même après l’avoir perdue.

Une des plus utiles sciences est de savoir qu’on s’est trompé, et une des plus délicieuses découvertes, de découvrir son erreur. » capable de se détromper " : belle louange et belle qualité ! On peut tomber dans la contradiction par l’erreur. Il est beau d’y tomber par la vérité, et alors il faut s’y jeter à corps perdu.

Dieu fit du repentir la sagesse autant que la vertu des mortels. La rétractation est à nos erreurs ce que la confession est à nos fautes, un devoir, un remède, une expiation. L’esprit du sage a, comme sa conscience, ses examens, ses afflictions, sa honte et ses fermes propos.

Ceux qui ne se rétractent jamais s’aiment plus que la vérité. Malheur à qui se trompe tard ! Il ne se détrompera pas.

« douter », dit M De Servan, " c’est sortir « d’une erreur. » il aurait dû ajouter que c’était aussi souvent sortir d’une vérité.

Quand l’esprit est rentré dans une vérité dont il était sorti, il ne la quitte plus.

Il y a des choses que l’homme ne peut connaître que vaguement : les grands esprits se contentent d’en avoir des notions vagues ; mais cela ne suffit point aux esprits vulgaires. Accablés d’ignorances par la nature et la nécessité, ils ne veulent, dans leur dépit puéril, en supporter aucune. Il faut, pour leur repos, qu’ils se forgent ou qu’on leur offre des idées fixes et déterminées sur les objets même où toute précision est erreur. Ces esprits communs n’ont point d’ailes ; ils ne peuvent se soutenir dans rien de ce qui n’est que de l’espace ; il leur faut des points d’appui, des fables, des mensonges, des idoles. Mentez-leur donc, et ne les trompez pas.

On ne peut sortir de certaines erreurs que par le haut, c’est-à-dire en élevant son esprit au-dessus des choses humaines.

Expliquer toujours le monde moral par le monde physique n’est pas sûr, car nous prenons souvent, dans celui-ci, les apparences pour des réalités, et nos conjectures pour des faits. Nous risquons ainsi d’avoir deux erreurs au lieu d’une, en appliquant à un monde les fausses dimensions que nous donnons à l’autre.

L’abus de l’expérience est de conclure de quelques unités à la multitude, ou de la multitude à l’universalité.

Il ne faut pas chercher aux événements humains des causes invisibles, quand il y en a de palpables, ni des causes douteuses, quand il y en a de certaines, à moins de recourir aux causes supérieures, par un de ces élans de notre esprit qui va se reposer dans le ciel, quand il s’est fatigué sur la terre.

Ce n’est pas du vrai et du faux qu’il faut s’occuper avant toutes choses, mais du mal et du bien ; car c’est moins l’erreur qu’il faut craindre que le mal.

Il est encore plus facile de se tromper sur le vrai que sur le beau.

Il y a des esprits qui vont à l’erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs.

Les esprits simples et sincères ne se trompent jamais qu’à demi.

Presque toutes les erreurs des bons esprits ne sont qu’un déplacement, une mauvaise application de quelque vérité. C’est par méprise qu’ils se trompent.

En se bandant l’esprit trop fortement, il n’est guère d’erreurs que l’homme ne puisse se donner de bonne foi ; mais, dans ces cas même, on peut souvent admirer l’arc et sa force, tout en méprisant le trait.

Il y a souvent plus d’esprit et de perspicacité dans une erreur que dans une découverte.

L’erreur agite ; la vérité repose.

TITRE XII


TITRE XII.

DE LA PHILOSOPHIE,
DE LA MÉTAPHYSIQUE, DES ABSTRACTIONS, DE LA LOGIQUE,
DES SYSTÈMES.


I.

Je, d’où, où, pour, comment ? c’est toute la philosophie : l’existence, l’origine, le lieu, la fin et les moyens.

II.

Les deux philosophies, celle qui s’occupe des corps et celle qui s’occupe des esprits, sont toutes les deux bonnes, utiles, nécessaires. Il faut étudier la matière avec les sens et l’expérience de la matière, comme il faut étudier l’esprit avec la vue interne et l’expérience de soi-même. Le raisonnement et l’imagination, la patience et l’enthousiasme, la réflexion et le sentiment, sont des instruments dont l’usage est également indispensable dans nos recherches. L’âme n’a pas trop de son tact et de sa sagacité, de son goût et de sa mémoire, de ses pieds et de ses ailes, pour atteindre à la vérité.

La philosophie doit rechercher les erreurs pour les combattre : voilà son seul emploi ; mais comme la vérité ressemble à l’erreur, et que souvent elles sont mêlées, elle a tué des vérités.

Il est une philosophie pleine de fleurs, d’aménité et d’enjouement, science gaie autant que sublime.

En bonne philosophie, le beau est toujours le plus vrai, ou du moins le plus approchant de la vérité.

Ne confondez pas ce qui est spirituel avec ce qui est abstrait, et souvenez-vous que la philosophie a une muse, et ne doit pas être une simple officine à raisonnement. Que faire avec cette philosophie qui bannit la spiritualité des systèmes du monde, et la piété de la morale ? C’est s’interdire, en un calcul, des quantités indispensables, des portions intégrales dans une énumération.

Spiritualiser les corps, c’est aller droit à leur essence ; il faut en faire un mérite plutôt qu’un reproche à ceux qui l’ont tenté avec quelque succès.

La métaphysique est une espèce de poésie ; la dévotion en est l’ode.

Comme la poésie est quelquefois plus philosophique même que la philosophie, la métaphysique, est, par sa nature, plus poétique même que la poésie.

La curiosité de connaître l’âme n’existe avec ténacité que dans les temps et dans les lieux où les arts sont connus. Chose singulière ! La métaphysique et la mécanique ont une époque d’existence simultanée.

La métaphysique plaît à l’esprit parce qu’il y trouve de l’espace ; il ne trouve ailleurs que du plein. L’esprit a besoin d’un monde fantastique où il puisse se mouvoir et se promener ; il s’y plaît, non pas tant par les objets que par l’espace qu’il y trouve. C’est ainsi que les enfants aiment le sable et l’eau, et tout ce qui est fluide ou flexible, parce qu’ils en disposent à leur gré.

Le vide, dans le monde métaphysique, est nécessaire à l’esprit et à ses évolutions, surtout si l’esprit a des ailes. Cette lumière diffuse, sans montrer aucun objet, et sans donner aucun savoir, perfectionne la vue, nourrit la perspicacité et augmente l’intelligence. C’est une région lumineuse, où l’erreur même est transparente, et n’obscurcit jamais l’esprit.

La pratique est grave, mais la théorie récrée ; l’âme s’y égaie et s’y rajeunit dans les joies de l’intelligence.

Ce qui nous trompe en morale, c’est l’amour excessif du plaisir. Ce qui nous arrête et nous retarde en métaphysique, c’est l’amour de la certitude.

Dans les questions de métaphysique, il faut se décider par la clarté, et, dans les questions de morale et de pratique, par l’utilité.

Dès qu’on peut dire : il est avantageux au genre humain, on a prouvé ce qu’il faut faire, de même que, lorsqu’on a conçu nettement, on a trouvé ce qu’il faut croire.

La métaphysique est à la morale ce que les mathématiques sont à la mécanique, la physique à la médecine, la chimie à la pharmacie : elle doit fournir des motifs, par ses clartés, comme les autres sciences, par leurs théories, doivent fournir des machines, des procédés, des mélanges. Malheureusement on ne l’a employée jusqu’ici qu’au service de sa servante, c’est-à-dire à perfectionner le langage de la logique ; à peu près comme un grammairien qui ne sait trouver, dans les vers de la plus haute poésie, que des règles et des exemples de constructions.

La métaphysique rend l’esprit singulièrement ferme ; voilà pourquoi rien n’est si cruel quelquefois qu’un métaphysicien.

La métaphysique est bonne pour ceux qui s’égarent dans les régions supérieures ; ceux qui ne quittent pas la terre n’en ont pas besoin : la morale leur en tient lieu.

La religion est la seule métaphysique que le vulgaire soit capable d’entendre et d’adopter.

Les métaphysiciens pratiques, ce sont les dévots.

Quiconque ne sent pas quelle différence on doit mettre entre ces mots : le beau et la beauté, le vrai et la vérité, l’idéal et l’abstrait,

est mauvais métaphysicien.

La véritable métaphysique ne consiste pas à rendre abstrait ce qui est sensible, mais à rendre sensible ce qui est abstrait, apparent ce qui est caché, imaginable, s’il se peut, ce qui n’est qu’intelligible, intelligible enfin ce qui se dérobe à l’attention.

Où le spiritualiste emploie les mots de dieu, création, volonté, lois divines, le raisonneur matérialiste est perpétuellement obligé de se servir d’expressions abstraites, telles que la nature, l’existence, les effets. il ne nourrit son esprit que de spectres sans traits, sans couleur, sans beauté.

Défiez-vous, dans les livres métaphysiques, des mots qui n’ont pas pu être introduits dans le monde, et ne sont propres qu’à former une langue à part.

L’incertitude des idées rend le cœur irrésolu. Aussi faudrait-il n’user des termes abstraits qu’avec une extrême sobriété. Non-seulement ils ne sont l’appellation d’aucun être véritable ; mais ils n’expriment même aucune idée fixe, et, en accoutumant l’esprit à ne pas s’entendre, ils accoutument bientôt la conscience à ne pas nous juger. Plus le style a de corps, plus il est moral. S’il arrive que la langue se perfectionne tellement qu’elle devienne toute physique, cette révolution en causera une importante dans les mœurs.

Affirmons hardiment qu’il n’y a souvent que des expressions figurées qui soient propres à représenter et à faire concevoir exactement l’état de l’âme, et ce qui se passe en elle, c’est-à-dire, la vérité. Hobbes a beau vouloir qu’on les bannisse de l’argumentation : il faut, ou nous interdire beaucoup d’explications, ou les y admettre. Non-seulement notre entendement, mais aussi la nature des choses le demande.

Quand l’âme, s’entretenant avec elle-même, se donne le spectacle de ses propres pensées, elle les revêt de figures, et se parle par images.

Ce langage est vraiment intime. Celui de l’esprit pur, que les malebranchistes ont tant recommandé, dépouille la pensée de sa pâte et de ses couleurs, pour n’en représenter que les plus secs linéaments. C’est l’art du névrologue ou du géomètre. L’âme ne se borne pas là : elle se peint tout et le peint ; l’esprit pur n’est qu’un de ses aides.

Quand, isolant sa faculté rationatrice de toutes ses autres facultés, on parvient à rendre abstrait, aux yeux de son esprit, ce qu’il y a de plus réel et même de plus solide dans le monde, et pour les sens et pour le cœur, tout est douteux, tout devient problématique, et tout peut être contesté. Que parle-t-on d’ordre, de beauté ? Il n’y a, pour la faculté rationatrice

isolée, que des non ou des oui, des absences ou des existences, des unités ou des nullités.

On a beau dire, les métaphores ne sont pas moins nécessaires à la métaphysique que les abstractions. Ayez donc recours à l’abstraction, quand la métaphore vous manque, et à la métaphore, quand l’abstraction est en défaut.

Saisissez l’évidence, et montrez-la comme vous pourrez : voilà tout l’art et toutes les règles.

Le grand abus des abstractions est de prendre, en métaphysique, les êtres de raison, tels que la pensée, pour des êtres réels, etc., et de traiter, en politique, les êtres réels, tels que le pouvoir exécutif, comme des êtres de raison.

Avant que l’abstraction soit devenue pour l’esprit une chose qu’il puisse se représenter, et même concevoir, que de temps il lui faut ! Par combien de retouches il faut fortifier cette ombre ! Combien de gens se font abstraits pour paraître profonds ! La plupart des termes abstraits sont des ombres qui cachent des vides.

Tous ces métaphysiciens prétendus n’apprennent rien qu’à ne rien croire en métaphysique ; et tout leur savoir à eux-mêmes se bornait là.

ô métaphysicaille ! La logique opère, la métaphysique contemple.

Dans ses opérations, la logique part d’une définition, et la métaphysique d’une idée.

L’une a pour but la conviction ; l’autre la clarté et l’assentiment. L’une appartient au judiciaire ; l’autre au démonstratif. La première, comme l’arithmétique, n’emploie dans ses opérations qu’une espèce de calcul ; la seconde est essentiellement persuasive, expositive : l’âme y prend part. Il y a entre elles la différence d’un axiome avec une idée, d’un principe avec une notion.

La logique est à la grammaire ce que le sens est au son dans les mots.

Le raisonnement est une espèce de machine intellectuelle, à l’aide de laquelle on conclut, c’est-à-dire, on enferme, dans une opinion déjà adoptée, une autre opinion qui souvent n’y entre pas naturellement. L’utilité la plus assurée du syllogisme est d’être une espèce d’escrime, de gymnastique qui délie l’esprit de ceux qu’on y exerce.

Ce choix de mots qui, vous offrant d’abord des images dont vous conviendrez, vous engage insensiblement à en admettre d’autres dont vous ne seriez pas convenu, c’est un raisonnement caché. Il a la force et la puissance d’un raisonnement véritable, et n’en a pas la dureté, l’impérieux, le rebutant.

Il se fait dans l’esprit une perpétuelle circulation d’insensibles raisonnements.

La justesse de raisonnement a ses règles et sa physionomie. La justesse de conception n’en a pas ; mais elle est bien supérieure à l’autre.

Qu’est-ce que définir ? C’est décrire, c’est dessiner avec des mots ce que l’esprit seul aperçoit ; c’est donner des extrémités à ce qui n’en a pas pour l’œil ; c’est peindre ce qu’on ne saurait voir ; c’est circonscrire, en un espace qui n’a pas de réalité, un objet qui n’a pas de corps.

Et qu’est-ce que bien définir ? C’est représenter nettement l’idée que tous les esprits se font, en eux-mêmes et malgré eux, de l’objet dont on veut parler, quand ils y pensent au hasard.

La haute logique n’a pas besoin d’arguments ; elle convainc par la seule tournure qu’elle sait donner à ses raisons.

Tâchez de raisonner largement. Il n’est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu’elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu’un raisonnement ait de la grâce : or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision. Le raisonnement sec est un squelette qu’on fait jouer aux osselets, pour amener le coup annoncé.

Sortir du raisonnement pour entrer dans le sens intime, du sujet pour parcourir la matière, des arguments pour prendre haleine, en se livrant au sentiment, est très-permis, très-utile et très-convenable dans les discussions de bonne foi. Il ne faut pas qu’elles soient méthodiques au point de ne pouvoir être ingénues.

L’extrême subtilité peut se trouver dans les idées, mais ne doit pas se trouver dans le raisonnement. Les idées font l’office de la lumière, et participent de sa nature ; mais le raisonnement est un bâton, et présente une espèce de tâtonnement où doit se trouver quelque chose de très-palpable.

Dès qu’un raisonnement attaque l’instinct et la pratique universels, il peut être difficile à réfuter, mais à coup sûr il est trompeur.

Quoiqu’on ne puisse pas parvenir à y répondre, il ne faut pas moins s’obstiner à y résister. L’homme sage s’en affranchit en gardant l’opinion commune.

Examiner le principe par les conséquences, est permis par la saine logique et ordonné par la saine raison.

Toutes les fois qu’une idée est claire, quelque embarrassante que soit l’objection qui l’attaque, cette objection est fausse ; s’y arrêter est une duperie.

Combattre des objections, ce n’est souvent détruire que des fantômes ; on n’éclaircit rien par là ; seulement on rend muets ceux qui obscurcissent.

La conviction est, pour l’esprit, une espèce de gehenne, dont il se tire par l’aveu. Dupe de sa propre douleur, il y échappe en confessant ce qu’il ne croit pas. L’art de convaincre, dont j’ai vu des gens si fiers, employé sur les hommes simples, n’est pas plus merveilleux que celui de serrer les pouces à un enfant. Avec un habile, ce n’est que l’art du rétiaire entre les gladiateurs. Dans la pratique journalière, quand on en use avec empire, avec orgueil et tout de bon, c’est-à-dire en contraignant les autres à y conformer leurs actions, leurs goûts, leurs discours et leur vie, c’est véritablement un art de bourreau, l’art de Bronte, le questionnaire.

Le sophiste se contente des apparences ; le dialecticien de la preuve ; le philosophe veut connaître par inspection et par évidence.

Le sophisme est un fantôme, une apparence de bon raisonnement et de raison.

Un système est une doctrine absolument personnelle à celui qui l’invente. Si elle contredit toutes les autres, le système est mauvais ; si elle les illumine, il est bon, au moins comme système.

Souvent un système n’est qu’une erreur nouvelle, qu’on ne sait comment réfuter, parce qu’elle n’avait pas encore existé, et qu’on n’a pas eu le temps de se dresser à la combattre. Tout système est un artifice, une fabrique qui m’intéresse peu ; j’examine quelles richesses naturelles il contient, et ne prends garde qu’au trésor. D’autres, au contraire, ne se soucient que du coffre ; ils en connaissent les dimensions, et savent s’il est de sandal ou d’aloès, d’acajou ou de noyer. Les vers à soie ont besoin, pour filer, de brins de bois disposés d’une certaine manière ; il faut les leur laisser, les leur fournir ; mais ce n’est pas à la quenouille qu’il faut regarder, c’est à la soie.

Si les systèmes sont des toiles d’araignées, qu’au moins elles soient faites avec des fils de soie.


TITRE XIII.

DE L’ESPACE, DU TEMPS, DE LA LUMIÈRE, DE L’AIR, DE L’ATMOSPHÈRE, DES CHAMPS, DES ANIMAUX, DES FLEURS, ETC.


I.

L’espace est la stature de Dieu.

II.

Les idées de l’éternité et de l’espace ont quelque chose de divin, ce que n’ont pas celles de la pure durée et de la simple étendue.

III.

L’espace est au lieu ce que l’éternité est au temps.

IV.

Le temps, cette image mobile
De l’immobile éternité,


mesuré ici-bas par la succession des êtres, qui sans cesse changent et se renouvellent, se voit, se sent, se compte, existe. Plus haut, il n’y a point de changement ni de succession, de nouveauté ni d’ancienneté, d’hier ni de lendemain : tout y paraît, et tout y est constamment le même.

Le temps est du mouvement sur de l’espace.

Il y a du temps dans l’éternité même ; mais ce n’est pas un temps terrestre et mondain, qui se compte par le mouvement et la succession des corps ; c’est un temps spirituel, incorruptible, qui se mesure par les affections des esprits et par la succession des pensées qui sont leurs mouvements. Il ne détruit rien : il achève.

Ses changements sont des améliorations, des développements. Il consume le mal pour le bien, et efface le bien par le mieux. Il offre à Dieu ses spectacles, et les lui offrira toujours.

L’année est une couronne qui se compose de fleurs, d’épis, de fruits et d’herbes sèches.

La rondeur assure à la matière qu’elle embrasse une plus facile durée : le temps ne sait par où la prendre.

Toute machine a été mise en jeu par un esprit qui s’est retiré.

La lumière est comme une humidité divine.

La lumière vient de Dieu aux astres, et des astres à nous.

La lumière est l’ombre de Dieu ; la clarté, l’ombre de la lumière.

Rien ne peut être beau dans la matière que par l’impression de la pensée ou de l’âme, excepté la lumière, belle par elle-même ou plutôt par l’impression de son principe immédiat, qui est Dieu.

Le reflet est pour les couleurs ce que l’écho est pour les sons. Les vrais et les faux diamants ont les mêmes facettes, la même transparence ; mais il y a, dans la lumière des premiers, une liberté, une joie qui ne se trouvent pas dans la lumière des seconds : le vrai y manque.

Rien n’est beau que le vrai.

L’âme du diamant est la lumière.

La première clarté du jour est plus réjouissante que celle des heures qui la suivent. Elle a, à proprement parler, un caractère essentiel d’hilarité, dont elle teint toutes nos humeurs, sans notre participation.

Remerciez le ciel quand il vous donne de beaux songes. » le sage », disaient les stoïciens, " a des songes ingénieux et sages. » la flamme est un feu humide. Le feu, dit-on, fait compagnie ; c’est qu’il fait réfléchir. En physique surtout, il n’est pas de spectacle plus inspirateur. L’attitude, le silence, le lieu, et l’espèce de rêverie où l’on est toujours, quand on se chauffe, contribuent à donner à l’esprit plus d’attention et d’activité. Le foyer est un Pinde, et les muses y sont.

L’or est le soleil des métaux.

On enlève aux orages une de leurs utilités, en ôtant aux hommes la crainte religieuse qu’ils en ont naturellement partout.

L’air est sonore, et le son est de l’air lancé, vibré, configuré, articulé.

Le bruit est un son écrasé, informe. Il fend l’air et le trouble ; le son s’y soutient et l’enchante. L’un nous agite, l’autre nous calme ; nous sommes des instruments que le son met d’accord et que le bruit désorganise.

Le son du tambour dissipe les pensées ; c’est par cela même que cet instrument est éminemment militaire.

Le son est au vent ce que la flamme est à la chaleur.

L’écho est le miroir du son et une image du bruit.

Le bruit qui vient d’un seul lieu fait paraître déserts ceux qui sont à l’entour. Quand il vient de plusieurs, il peuple jusqu’aux intervalles.

Sans l’accompagnement du chant de la cigale, le tremblottement de l’air, en été, au soleil et pendant la grande chaleur, est comme une danse sans musique. Il y a, pendant la pluie, une certaine obscurité qui allonge tous les objets. Elle cause, d’ailleurs, par la disposition où elle oblige notre corps à se placer, une sorte de recueillement qui rend l’âme plus sensible. Le bruit qu’elle produit, en occupant continuellement l’oreille, éveille l’attention et la tient en haleine. L’espèce de teinte brune qu’elle donne aux murailles, aux arbres, aux rochers, ajoute encore à l’impression causée par ces objets.

Enfin, la solitude et le silence qu’elle étale autour du voyageur, en obligeant les animaux et les hommes à se taire et à se tenir à l’abri, achèvent de rendre pour lui les sensations plus distinctes. Enveloppé dans son manteau, la tête recouverte, et cheminant dans des sentiers déserts, il est frappé de tout, et tout est agrandi devant son imagination ou ses yeux. Les ruisseaux sont enflés, les herbes plus épaisses, les minéraux plus apparents ; le ciel est plus près de la terre, et tous les objets, renfermés dans un horizon plus étroit, semblent avoir plus de place et plus d’importance. Les odeurs sont comme les âmes des fleurs : elles peuvent être sensibles dans le pays même des ombres.

La tulipe est une fleur sans âme ; mais il semble que la rose et le lys en aient une.

Les fleurs portent leurs parfums comme les arbres portent leurs fruits.

Il faudrait qu’on ne recueillît rien de ce qui croît dans nos cimetières, et que leur herbe même eût une inutilité pieuse.

Les lieux meurent comme les hommes, quoiqu’ils paraissent subsister.

Les monuments sont les crampons qui unissent une génération à une autre. Conservez ce qu’ont vu vos pères. L’agriculture produit le bon sens, et un bon sens d’une nature excellente.

On jouit, par le jardinage, des pures délicatesses de l’agriculture.

Nos jardins, à Paris, sentent le renfermé.

Je n’aime point ces arbres toujours verts.

Il y a quelque chose de noir dans leur verdure, de froid dans leur ombrage, de pointu, de sec et d’épineux dans leurs feuilles. Comme d’ailleurs ils ne perdent rien et n’ont rien à craindre, ils me paraissent insensibles, et par conséquent m’intéressent peu.

Les chemins produisent, sur le côteau, le même effet que la rivière dans la plaine.

Les rochers sont l’excuse et l’ornement de la stérilité. Les ailes du papillon sont des feuilles colorées qui le soutiennent sur les fleurs.

Qu’a donné Dieu au roitelet ? Il l’a rendu content.

J’imagine que les reptiles sont les plus prudents des animaux, qu’ils ont des notions presque toujours claires et vraies, beaucoup d’ignorances et peu d’erreurs.

Les poissons doivent être, comme les oiseaux de proie, fins et bornés.

Les poissons qui sont sans voix s’entendent sans doute et communiquent entre eux par les mouvements et les configurations qu’ils donnent au fluide dont ils sont environnés.

L’eau remuée frappe leur ouïe.

Les animaux carnassiers aiment non-seulement la proie, mais la chasse. Elle est leur jeu, leur passe-temps, leur plaisir. Tous, en effet, chassent gaîment, et en riant, pour ainsi dire.

Le plaisir de la chasse est le plaisir d’atteindre.

Il serait utile de rechercher si les formes que donne à son nid un oiseau, qui n’a jamais vu de nid, n’ont pas quelque analogie avec sa constitution intérieure. L’instinct, dans tous les cas, n’est-il pas l’effet des impressions nécessaires que produisent certaines sensations ? N’est-il pas un pur mécanisme ? La rapidité même avec laquelle nous agissons, par ce qu’on nomme instinct, ne nous permet pas de nous observer dans ce moment. C’est peut-être pour cela que plus un animal est pourvu d’instinct, moins il est pourvu de raison.


TITRE XIV.

DES GOUVERNEMENTS ET DES CONSTITUTIONS.


I.

La politique est l’art de connaître et de mener la multitude ou la pluralité ; sa gloire est de la mener, non pas où elle veut, mais où elle doit aller.

II.

Le plus grand besoin d’un peuple est d’être gouverné ; son plus grand bonheur, d’être bien gouverné.

III.

La multitude aime la multitude, ou la pluralité dans le gouvernement ; les sages y aiment l’unité. Mais, pour plaire aux sages et pour avoir sa perfection, il faut que l’unité ait pour limites celles de sa juste étendue, et que ses limites viennent d’elle ; ils la veulent éminente et pleine, semblable à un disque, et non pas semblable à un point.

Ceux qui veulent gouverner aiment la république ; ceux qui veulent être bien gouvernés n’aiment que la monarchie.

Placer la puissance où la force n’est pas, et lui donner des contre-poids, c’est le secret du monde politique. Plus il y a, dans un état, de puissance ou de force morale, en opposition avec la force réelle ou physique, plus cet état est habilement constitué. Il n’y a point d’art, point d’équilibre et de beauté politique, chez un peuple où la force et la puissance se trouvent dans les mêmes mains, c’est-à-dire dans celles du grand nombre. Aussi l’histoire des démocraties n’a-t-elle d’éclat et d’intérêt que lorsque la force se déplace réellement, par l’effet de l’ascendant de quelque homme vertueux sur les mouvements de la multitude, qui seule est forte par elle-même et sans fiction.

De la fiction ! Il en faut partout. La politique elle-même est une espèce de poésie. La multitude n’a pas besoin de tenir des lois et des conventions une puissance qu’elle tient de sa force. C’est la puissance qui ne vient que du consentement, qui a besoin d’être déclarée.

Il est nécessaire, dans le mécanisme politique, que la multitude oublie ses droits, et que le chef oublie sa faiblesse.

Dans les gouvernements qui obéissent à la supériorité du nombre, c’est une dignité de statique ou d’arithmétique, une prépondérance grossière ou de quantité, qui juge des choses humaines.

Quoi qu’on fasse, le pouvoir est un partout, nécessairement, inévitablement, indispensablement un, et homme. C’est bien la peine de se tant tourmenter, pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse ! La souveraineté appartient à Dieu, et à Dieu seul. Il la pose, il la maintient, il la retire, il la suspend et la promène à son gré. Ne dégoûtez pas les rois de leur rôle, car c’est un rôle nécessaire.

C’est parce que les maîtres préposés sont les égaux de leurs subordonnés, qu’il est besoin de les environner de pompe. En toutes choses, il faut embellir les rois, pour leur bonheur et pour le nôtre.

Un roi doit toujours être un législateur armé, et ne se mettre en tutèle, comme disait Henri Iv, que l’épée au côté.

Les princes sont plus sensibles aux offenses qui tendent à leur ôter l’autorité, qu’aux services qui la leur donnent.

Un roi sans religion paraît toujours un tyran.

Le châtiment des mauvais princes est d’être crus pires qu’ils ne sont. Comme le sauvage sacrifie sa subsistance à sa faim, le despote sacrifie sa puissance à son pouvoir ; son règne dévore le règne de ses successeurs.

Toute autorité légitime doit aimer son étendue et ses limites.

Action et ministère dans le pouvoir, pouvoir et volonté dans le ministère, sont un désordre qui annonce dans l’état, barbarie dans le premier cas, et affaiblissement, dégradation dans le second.

Les gouvernements sont une chose qui s’établit de soi-même ; ils se font, et on ne les fait pas. On les affermit, on leur donne la consistance, mais non pas l’être. Tenons pour assuré qu’aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix ; c’est presque toujours une affaire de nécessité.

Les constitutions politiques ont besoin d’élasticité ; elles la perdent, lorsque tout y est réglé par des lois fixes, et, pour ainsi dire, inflexibles.

La nature de l’homme est souple et s’ajuste à tout ; on doit y avoir égard dans les lois ou déclarations de la morale publique ; mais, dans la constitution des gouvernements, il faut avoir égard aux circonstances du passé et du présent. Les constitutions ont été, sont, et ne sauraient être que filles du temps.

Une constitution à faire est un édifice à élever ; mais songez surtout à la clef de voûte ; qu’elle soit tellement solide qu’autour d’elle rien ne puisse être abaissé, et qu’elle-même ne puisse jamais ni descendre ni s’exhausser.

Tout se fait et doit se faire par une sorte de transaction dans les nouveautés politiques.

Donner un nouveau gouvernement à une vieille nation, c’est mettre du jeune sang dans un vieux corps ; c’est le rajeunissement de Pélias.

En fait de gouvernement, il faut toujours la justice en avant ; il ne la faut pas toujours en arrière. Ce qui peut en consoler et porter à s’y résigner, c’est la considération d’une vérité triste, qu’il faut rarement rappeler, mais qu’il faut savoir ; la voici : en tous lieux et dans tous les temps, tout établissement politique a commencé par quelque injustice ; et les bonnes lois, chez tous les peuples, ont commencé par consolider ce qui existait.

Maintenir et réparer, belle devise ! La plus belle des devises pour un sage gouvernement au sortir des révolutions.

Un des plus sûrs moyens de tuer un arbre est de le déchausser et d’en faire voir les racines.

Il en est de même des institutions ; il ne faut pas trop désenterrer l’origine de celles qu’on veut conserver. Tout commencement est petit. En toutes choses, gardons-nous de fouiller sous les fondements.

Il n’y a de bon dans les innovations, que ce qui est développement, accroissement, achèvement.

En poésie, en éloquence, en politique, rien de nouveau, s’il n’est évidemment meilleur et par conséquent éprouvé par la pratique et l’examen.

Imitez le temps : il détruit tout avec lenteur ; il mine, il use, il déracine, il détache, et n’arrache pas.

Il est une nouveauté, fille du temps, qui fait les développements ; il en est une autre, fille des hommes, fille du mouvement, des passions, des fantaisies, qui dérange tout, brouille tout, et ne permet à rien de s’achever et de durer ; elle abolit toute antiquité ; elle est la mère du désordre, des destructions et du malheur.

Lorsque, par les réformes que l’on projette, on ne cherche à introduire dans les opinions que de la nouveauté, dans les religions que de la variété, dans les lois que des relâchements, dans les mœurs que de l’insolence, dans les fortunes que de l’agrandissement et dans les usages que de la commodité, on travaille à tout rendre pire.

Parler toujours de prospérité et de commerce, c’est parler comme un négociant, et non pas comme un philosophe. Ne tendre qu’à enrichir les peuples, c’est opérer en banquier, et non pas en législateur.

Cherchez par les sciences à rendre la subsistance meilleure, et, par là, la vertu plus facile, l’âme mieux disposée à tout ce qui est bien ; c’est là leur souveraine utilité. La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit.

La douceur qui succède à la force est une douceur qui se ressent de sa force passée : robur pristinum redolet.

les hommes naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu’il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l’éducation et les secours.

Tous ceux à qui il est permis de se placer et de vivre dans le repos sont comme assis au timon, et ont pour devoir et pour fonctions de gouverner et de diriger ceux qui sont obligés de vivre dans l’action et le mouvement.

Gouvernements, la guerre et la paix, l’abondance publique et la tranquillité générale sont votre affaire. Vous êtes établis pour débarrasser de ces grands soins les hommes privés.

Il ne doit y avoir de soucieux, à cet égard, dans un état bien administré, que ceux qui dirigent.

L’arbre qui protége est leur emblème.

à la vérité, il importe extrêmement, pour débarrasser les particuliers de ces soins, d’avoir un gouvernement qui en soit capable, c’est-à-dire, dont les parties se correspondent tellement, que ses fonctions soient faciles et sa durée assurée. Un peuple sans cesse inquiet est un peuple qui bâtit toujours ; son abri n’est qu’une tente : il est campé, non établi.

N’élevez pas ce qui est fragile.

Si l’on donne quelque exclusion aux hommes sans patrimoine, ce n’est pas qu’on doive penser qu’ils aimeraient moins la patrie ou la vertu : cette opinion ferait aux richesses trop d’honneur ; mais c’est que chacun peut se convaincre, par son expérience personnelle, que l’homme en butte aux flots du sort, à la tourmente du hasard, est moins le maître de soi-même, et risque d’être exagéré, parce qu’il n’a pas pour se recueillir et régler ses sentiments et ses pensées, assez de calme, de loisir et de bonheur. Il est moins sage, non par sa faute, mais par celle de sa position. C’est à ce titre seul qu’on peut, jusqu’à ce que cette position soit changée, refuser l’administration des affaires publiques à celui qui n’a pas eu d’affaires personnelles à manier.

Combien d’épaules sans force ont demandé de lourds fardeaux ! Conforme-toi à ta nature ; elle veut que tu sois médiocre, sois médiocre ; cède aux plus sages, adopte leurs opinions, et ne trouble pas le monde, puisque tu ne saurais le gouverner.

La lie a beau faire, elle retombe au fond par sa propre grossièreté.

On supporte aisément une puissance qu’on espère exercer un jour. Peu d’hommes, dans les grands drames politiques, sont propres à inventer un rôle ; beaucoup le sont à le jouer.

Les uns ne sont que les valets de la providence ; d’autres en sont les ministres. Ce sont ceux qui, en exécutant ses décrets, joignent leur volonté avec sa volonté, leur pensée avec sa sagesse.

Tous les grands hommes se sont crus plus ou moins inspirés.

Les grands hommes de certains temps et de certaines circonstances ne sont que des hommes plus fortement entêtés que tous les autres de l’opinion qui domine et qu’on veut faire triompher.

Tous les conquérants ont eu quelque chose de commun dans leurs vues, dans leur génie et dans leur caractère. Les hommes d’état s’enivrent de la vapeur du vin qu’ils versent, et leur propre mensonge es déçoit.

L’homme d’état est un messager à qui le temps présent est remis en dépôt, pour être rendu, tel qu’il est ou meilleur, au temps à venir.

Il faut décerner aux généraux victorieux des honneurs éminents, solides, durables et perpétuellement renouvelés, non-seulement par gratitude et par justice, mais par esprit d’institution, afin que ces décorations augmentent encore l’opinion qu’on a de leur mérite, et qu’ils en soient plus grands, plus dignes d’être obéis aux yeux des citoyens, et plus redoutables à l’étranger.

Les grenades et les baguettes d’honneur, les insignes et les décorations sont une monnaie morale excellente. Peu d’entre les forts ont cette imagination qui s’étend haut et loin. Il leur faut des gloires présentes et des prix qu’ils portent sur eux, qui les touchent, les distinguent et les parent ; une gloire qui saute aux yeux, pour ainsi dire, et qui s’incorpore avec eux. Décernez aux chefs des honneurs, mais revêtez-en les soldats.


TITRE XV.

DE LA LIBERTÉ, DE LA JUSTICE ET DES LOIS.


I.

Les droits du peuple ne viennent pas de lui, mais de la justice. La justice vient de l’ordre, et l’ordre vient de Dieu lui-même.

II.

C’est la force et le droit qui règlent toutes choses dans le monde ; la force, en attendant le droit.

III.

Le droit et la force n’ont entre eux rien de commun par leur nature. En effet, il faut mettre le droit où la force n’est pas, la force étant par elle-même une puissance.

IV.

Il y a bien un droit du plus sage, mais non pas un droit du plus fort. Demandez des âmes libres, bien plutôt que des hommes libres. La liberté morale est la seule importante, la seule nécessaire ; l’autre n’est bonne et utile qu’autant qu’elle favorise celle-là.

Il faut qu’il n’y ait en rien une liberté sans mesure, dans un état bien gouverné, même dans les habits et dans le vivre. Une liberté sans mesure, en quoi que ce soit, est un mal sans mesure. L’ordre est dans les dimensions ; la dimension dans les limites. Si tout doit être règle, rien ne doit être libre. Demander une liberté illimitée, sur quoi que ce soit, c’est demander l’arbitraire ; car il y a arbitraire partout où la liberté est sans limites.

Point de liberté, si une volonté forte et puissante n’assure l’ordre convenu.

La liberté doit être comme dans une urne, et l’urne dans les mains du prince, pour la déverser à propos. Il faudrait que le respect envers le prince ôtât seul la liberté.

Quand la providence divine livre le monde à la liberté humaine, elle laisse tomber sur la terre le plus grand de tous les fléaux.

La liberté est un tyran gouverné par ses caprices.

Que gagnent à la liberté les sages et les gens de bien, ceux qui vivent sous l’empire de la raison, et sont esclaves du devoir ? Peut-être ce que le sage et l’homme de bien ne peuvent jamais se permettre, ne devrait-il être permis à personne.

La liberté publique ne peut s’établir que par le sacrifice des libertés privées. Dans cette admirable institution, il faut que les forts cèdent une partie de leurs forces, et les faibles une partie de leurs espérances. Le despote seul est libre souverainement. On ne partage la liberté avec personne, sans en céder et en perdre une portion. Une liberté diminuée, communiquée et répandue, vaut mieux que celle qui est entière et concentrée. Rappelons-nous le mot d’Hésiode : « la moitié vaut mieux que « le tout " ; l’intensité vaut moins que l’étendue.

La subordination est plus belle que l’indépendance.

L’une est l’ordre et l’arrangement ; l’autre n’est que la suffisance unie à l’isolement.

L’une offre un tout bien disposé ; l’autre n’offre que l’unité dans sa force et sa plénitude.

L’une est l’accord, l’autre le ton ; l’une est la part, l’autre l’ensemble.

Liberté ! Liberté ! En toutes choses justice, et ce sera assez de liberté.

La justice est la vérité en action.

La justice est le droit du plus faible. Elle est en nous le bien d’autrui, et dans les autres notre bien.

La justice sans force, et la force sans justice : malheurs affreux ! Il y a des crimes que la fortune ne pardonne jamais.

Ordinairement, l’innocence est moindre que l’apologie, la faute moindre que l’accusation, et le mal moindre que la plainte.

Tout châtiment, si la faute est connue, doit être non-seulement médicinal, mais exemplaire.

Il doit corriger ou le coupable ou le public.

Il est dans l’ordre qu’une peine inévitable suive une faute volontaire.

La peine du talion n’est pas toujours équitable, quand elle égalise ; mais elle est toujours atroce, quand elle excède. » c’est la justice des « injustes », disait saint Augustin ; nous pouvons ajouter, des ignorants et des barbares.

L’indulgence est une partie de la justice.

Il ne faut pas que l’indulgence parle trop haut de peur d’éveiller la justice.

Il y a des actes de justice qui corrompent ceux qui les font.

Quand on a, soit en ses mains, soit dans son esprit, quelque autorité, il faut être non-seulement juste ou équitable, mais justicier, c’est-à-dire punisseur ou récompenseur.

On pensait autrefois que la justice ne devait pas naître de la loi, mais la loi de la justice.

Il y a des lois et des décrets. On ne peut appeler loi que ce qui paraît le plus juste, le plus sage, le plus moralement obligatoire, le plus conforme à la volonté de Dieu. Destinées à régner toujours, les lois doivent porter l’empreinte d’une raison élevée au-dessus de tous les cas particuliers. Les décrets, au contraire, n’ont que les circonstances en vue ; ils sont rendus par le législateur, non en tant que législateur, mais en tant qu’administrateur de la cité. Faits pour un temps, pour un moment, ils n’ont pas besoin d’être, comme la loi, l’expression de la raison éternelle : il suffit qu’ils soient commandés par la prudence. Les lois se taisent dans les troubles ; c’est alors que les décrets parlent. Les lois brillent dans les beaux jours, et les décrets dans les jours nébuleux.

Ils voilent la loi comme, en de certains moments où l’adoration est suspendue, on voile, dans nos temples, ce qu’on y honore, pour en éviter la profanation.

Les meilleures lois naissent des usages.

Les premières lois n’ont été que les premières pratiques rendues immuables par l’injonction de l’autorité publique. Tout ce qui devient loi, avait d’abord été coutume, et l’histoire de notre droit coutumier fut celle du droit de tous les peuples. Les lois de Solon se firent comme la coutume de Sens. Des lois ainsi faites ne sont pas les pires, et l’esprit de choisir, d’accommoder, de corriger, de rédiger avec perfection, n’est pas le moindre.

ôter aux lois leur vétusté, c’est les rendre moins vénérables : si on est réduit à en substituer de nouvelles aux anciennes, il faut leur donner un air d’antiquité ; il faut qu’il y ait de vieilles désinences dans les mots qui les expriment, et quelque chose qui réponde aux untor et unto des latins.

En Grèce, les sages avaient égard, dans leurs lois, à la commodité des peuples dont ils évitaient de contrarier les habitudes et les mœurs. Ils les faisaient propres à plaire, et comme ils auraient fait des vers. Il faut bien, en effet, que les lois s’ajustent, jusques à un certain point, aux habitudes et aux mœurs, et qu’elles soient bonnes, comme disait Solon, pour le peuple qui les reçoit ; mais il faut qu’elles soient meilleures que lui. On doit avoir égard, peut-être, à la grossièreté des esprits, mais non à leur dépravation ; car il s’agit de redresser, et il y a dans les hommes une chose qui est éternellement flexible : ce sont leurs vices. Nos in rectum genitos natura juvat, si emendari volumus.

XXXIV.

Les lois sont de simples écriteaux placés souvent dans des recoins où personne ne peut les lire. Si vous voulez que le public ne passe pas par un chemin, fermez-le par une barrière qui arrête, dès le premier pas, l’homme même le plus distrait. L’impossibilité éloigne mieux que la défense des choses qui sont interdites.

XXXV.

Nécessité qui vient des choses nous soumet ; nécessité qui vient des hommes nous révolte. Mettez donc dans des choses insensibles, impassibles et inflexibles, telles que la loi et la règle, les nécessités que vous avez besoin d’imposer aux autres ou à vous-mêmes.

XXXVI.

On peut plaider des causes, mais il ne faut pas plaider les lois. Plaider publiquement les lois, c’est en mettre le germe à nu. La source en doit être sacrée, et, par cette raison, cachée ; et vous l’exposez au grand air, au grand jour ! Quelle horrible profanation ! Quand les lois naissent de la discussion, elles ne viennent plus d’en haut, ni du secret de la conscience : elles naissent justiciables de la chicane.

XXXVII.

Depuis l’établissement des parlements, tout le monde, dans la plupart des causes, était jugé par les mêmes juges. Hors de l’administration de la justice, les juges n’étaient, à proprement parler, les supérieurs de personne. On était donc jugé par ses pairs, mais par des pairs plus savants que soi.

XXXVIII.

Passer des jurisconsultes aux pairs, c’est descendre et rétrograder.

XXXIX.

Pour bien présider un corps d’hommes médiocres et mobiles, il faut être médiocre et mobile comme eux.

XL.

Un corps vaut mieux qu’une assemblée, parce qu’il est moins pressé d’agir, de constater son existence, et que lorsqu’il s’égare et qu’il se trompe, il a le temps de se reconnaître et de s’amender.

XLI.

Il faut placer dans le temple des sages, et non pas sur les bancs des opinants, ceux dont l’opinion est d’une grande autorité. On doit les employer à décider, mais non pas à délibérer. Leur voix doit faire loi et non pas faire nombre. Comme ils sont hors de pair, il faut les tenir hors des rangs.


TITRE XVI.

DES MŒURS PUBLIQUES ET PRIVÉES ; DU CARACTÈRE DES NATIONS.


I.

Les mœurs se composent de coutumes et d’habitudes. Les coutumes font les mœurs publiques, et les habitudes les mœurs individuelles. Si les mœurs publiques sont bonnes, les mœurs individuelles comptent pour peu, parce que la diffamation, qui les punit, en arrête les inconvénients. Mais, quand les mœurs publiques sont mauvaises, les bonnes mœurs particulières acquièrent une importance extrême. Elles en deviennent la censure, et quelquefois le correctif. Elles sauvent les principes par une sorte de protestation contre le siècle ; elles conservent le feu sacré, et le transmettent, comme un dépôt, à la génération qui suit. Les mœurs publiques sont un chemin que les successeurs trouvent frayé dans la course de la vie. Où il n’y a pas de mœurs, il n’y a pas de chemin ; chacun alors est obligé de frayer le sien, et, au lieu d’arriver, il s’épuise à chercher la route.

L’erreur principale ou la principale faute de la morale, comme doctrine veillant sur les institutions et les habitudes de la société, consiste à laisser subsister comme innocent ce qui est funeste aux mœurs publiques.

Les mœurs poétiques conviennent à l’individu isolé, les mœurs patriarcales à la famille, les mœurs graves à l’homme public, et les mœurs saintes au prêtre, au vieillard, au malade et au chrétien. Les mœurs poétiques sont celles de l’âge d’or ; les mœurs patriarcales celles de la bible, les mœurs graves ou austères celles de l’histoire, les mœurs saintes ou religieuses celles des légendes. Si donc nous voulons connaître tout ce qui est digne d’être imité, il faut faire des légendes une partie de nos études et de nos observations.

Les merveilles de la vie des saints ne sont pas leurs miracles, mais leurs mœurs. Ne croyez pas à leurs miracles, si vous le voulez, mais croyez du moins à leurs mœurs, car rien n’est mieux attesté.

Il y a des mœurs et des coutumes attachées à la nature humaine, et qui se trouveront toujours partout. On dit de tel usage qu’il est grec, romain ou barbare ; moi, je dis qu’il est humain, et que les hommes s’en avisent et l’inventent partout où ils en ont besoin.

Le genre humain est, dans sa masse, une chose mobile qui cherche à se mettre de niveau.

Il s’agit, en histoire, d’apprécier les hommes ; en politique, de pourvoir aux besoins de l’âme et du corps ; en morale, de se perfectionner ; en littérature, de réjouir et d’embellir son esprit par les clartés, les figures et les couleurs de la parole ; en religion, d’aimer le ciel ; en toutes choses, de connaître et d’améliorer toutes choses en soi. Cherchez donc dans l’histoire des hommes ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas ; dans la politique, ce qui est utile et ce qui ne l’est pas ; dans la morale, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas ; dans la littérature, ce qui est beau et ce qui ne l’est pas ; dans les matières religieuses, ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas ; en toutes choses enfin, ce qui rend meilleur ou ce qui rend pire.

Les temps sont pour nous comme les lieux ; nous vivons dans les uns comme dans les autres ; nous en sommes environnés ; ils nous touchent, nous emboîtent, et font toujours sur nous quelque impression. Des lieux malsains et des temps corrompus nous infectent de leur contagion.

Il faut être caillou dans le torrent, garder ses veines, et rouler sans être ni dissous, ni dissolvant. Nous sommes tous plus ou moins échos, et nous répétons, malgré nous, les vertus, les défauts, les mouvements et le caractère de ceux avec qui nous vivons.

L’exemple descend et ne monte pas.

Nous avons reçu le monde comme un héritage qu’il n’est permis à aucun de nous de détériorer, mais que chaque génération au contraire est obligée de laisser meilleur à la postérité.

Peu d’hommes sont dignes de l’expérience.

La plupart s’en laissent corrompre.

Demander la nature humaine infaillible, incorruptible, c’est demander du vent qui n’ait point de mobilité.

Attacher ses pensées à des événements passagers, qui les emportent avec eux, c’est graver sur le sable, écrire sur les ondes, et bâtir sur l’aile des vents.

Les véritables opinions et les véritables sentiments des hommes se forment lentement, de quelque chose d’habituel, et non pas de quelque chose de subit. La contrainte, ou, pour mieux dire, la retenue, est très-propre à les rendre plus sincères, plus vives, plus complètes et plus durables.

L’expérience de beaucoup d’opinions donne à l’esprit beaucoup de flexibilité, et l’affermit dans celles qu’il croit les meilleures.

Dans l’embarras de savoir quelle est l’opinion la plus vraie, il faut choisir la plus honnête.

Il y a des opinions qui viennent du cœur, et quiconque n’a aucune opinion fixe, n’a pas de sentiments constants. N’ayons que les opinions compatibles avec d’excellents sentiments. Le sentiment est juge en bonne logique, même dans les choses intellectuelles.

Il y a uniformité dans les mœurs, quand les proverbes sont cités, avec la même révérence, par les prudents de toutes les classes de la société.

Le peuple est capable de vertu, mais incapable de sagesse. Plus infaillible dans son estime que dans ses préférences, il sait connaître, mais ne sait pas choisir. Il y a plus de sens qu’on ne croit dans cette épigramme contre un boucher qui, ayant besoin d’un avocat, se rendit au palais, en la grand’salle, et y fit choix du plus gras.

« je pense comme ma terre », disait un propriétaire ; mot plein de sens, et dont on peut faire l’application chaque jour. Les uns pensent en effet comme leur terre, les autres comme leur boutique, quelques uns comme leur marteau, quelques autres comme leur bourse vide et qui aspire à se remplir.

Le vrai bourgeois est, par caractère, possesseur paisible et paresseux de ce qu’il a ; il est toujours content de lui, et facilement content des autres.

Dans les classes sans éducation, les femmes valent mieux que les hommes : dans les classes distinguées, au contraire, on trouve les hommes supérieurs aux femmes. C’est que les hommes sont plus susceptibles d’être riches en vertus acquises, et les femmes en vertus natives.

Le public vertueux et judicieux est seul le véritable public, le seul dont les suffrages puissent compter, et dont les jugements fassent loi.

La voix du peuple n’a d’autorité que lorsqu’elle est celle d’un peuple contenu. L’idée de la perfection est plus nécessaire aux hommes que les modèles, je ne veux pas dire seulement dans les arts, mais aussi dans les mœurs.

Il faudrait qu’il y eût, pour le peuple, une histoire secrète des bienfaits des rois, et, pour ceux-ci, une histoire secrète des justes châtiments que les peuples ont quelquefois infligés aux rois. Les rois ne devraient lire que celle-ci, et les peuples que celle-là.

Jamais les hommes, même malgré d’immenses bienfaits, n’aiment invariablement ceux qui les dépravent.

Le peuple hait ses vices dans les grands ; mais il aime dans les rois une bonté qui ressemble à la sienne. C’est que la sienne est la meilleure, comme ses vices sont les pires.

On veut que le pauvre soit sans défauts ; c’est que peut-être il lui serait facile d’être parfait. La misère éteint les passions, et l’abondance les nourrit. Les petits n’ont guère que des besoins.

Une belle conduite est plus aimable avec des hommes innocents, comme une belle voix a plus d’éclat dans les lieux où il y a de l’écho.

Il convient aux hommes savants d’être populaires, comme cela convient aux rois.

L’opposé des défauts de chaque siècle plaît dans ce siècle-là, lors même que c’est un défaut.

Toujours prête à condamner ses défauts dans les autres, la grossièreté ne pardonne qu’aux vices raffinés.

Le luxe des petits ruine l’état.

Tout luxe corrompt ou les mœurs ou le goût. Ce n’est pas le désir des vrais biens qui déprave l’homme, mais le désir de ceux qui sont faux. Jamais un peuple ne s’est corrompu, pour avoir du blé, des fruits, un air pur, des eaux meilleures, des arts plus parfaits, des femmes plus belles ; mais pour avoir de l’or, des pierreries, des sujets, de la puissance, un faux renom et une injuste supériorité.

Une idée de paix, aussi bien que d’intelligence, se mêle à celle de l’étude, qui la fait respecter et presque envier comme une félicité par les hommes même grossiers.

Rien n’est beau, après les armes, que l’étude ou la piété.

Quand on vous dira qu’un peuple est savant, examinez toujours à quel point il connaît le beau dans les arts. Un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n’est pas très ingénieux, est naturellement porté à se jeter dans le savoir ; c’est sa ressource. La nature donne plus de patience aux esprits qu’elle a créés moins pénétrants.

Plus un peuple est humoriste, plus il est vif et brusque, plus il a d’accent. Son accent annonce en quoi il est peu contenu. Les courtisans, habitués à se contraindre, n’ont point d’accent. Des âmes toujours égales, toujours calmes, toujours élevées, expriment aussi sans accent leurs sentiments et leurs pensées.

Jamais homme éminent n’a gardé pur, c’est-à-dire entier, l’accent de ses compatriotes.

Quand les peuples ont perdu cette heureuse disposition de l’enfance à craindre et honorer les pouvoirs qui sont invisibles, et qu’une audace d’esprit excessive les a mis au-dessus de toute crédulité, ils sont alors sortis de la sphère de l’ordre accoutumé ; ils ont dépassé les bornes en-deçà desquelles leur nature est bonne ; ils deviennent méchants.

Les peuples qui ont perdu la vertu et le vrai savoir, ne peuvent plus les recouvrer. Personne, à l’exception des véritables sages, ne veut retourner en arrière, même pour reprendre le bon chemin.

Tout ce qui se corrompt fermente.

Il y a des destructions fatales. Notre sagesse en cherche le remède, et c’est un de nos devoirs.

Mais quand le remède est trouvé, il survient d’autres maux. Le ciel fait ce qu’il veut et ce qu’il faut.

Le même sang-froid qui nous fait dire : « l’état est vieux, et il doit périr », serait propre à nous faire dire aussi : « mon père est âgé, et il doit mourir. » c’est un sang-froid qui n’est pas permis. Il y a dans chaque siècle, même dans les siècles les plus éclairés, ce qu’on peut, à juste titre, appeler l’esprit du temps, sorte d’atmosphère qui passera, mais qui, pendant sa durée, trompe tout le monde sur l’importance et sur la vérité même de la plupart des opinions dominantes.

Le peuple veut voir le prince au visage, c’est-à-dire examiner le lot qui lui est échu dans la loterie des destinées.

Il y a des hommes qui respectent la puissance, comme d’autres respectent la vertu ; ceux qui en sont revêtus, leur inspirent la même estime, le même amour, la même admiration.

Le pouvoir est une beauté ; il fait aimer aux femmes la vieillesse même.

La noblesse est une dignité due à la présomption que nous ferons bien, parce que nos pères ont bien fait.

Il y a, dans le naturel des hommes et des peuples, quelque chose de querelleur. Quand cet esprit de dispute et de contestation s’exerce sur des minuties, pourquoi gémir ? Ce sont là les siècles heureux. Le mal à craindre est celui qui attaque et qui dérange ce qu’il y a de fondamental dans l’ordre de la société.

En politique, il faut toujours laisser un os à ronger aux frondeurs.

Il semble que les peuples aiment les périls, et que lorsqu’ils en manquent, ils s’en créent.

Il s’exhale de tous les cris et de toutes les plaintes une vapeur ; de cette vapeur il se forme un nuage, et de ce nuage il sort des foudres et des tempêtes.

Les révolutions sont des temps où le pauvre n’est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune, et l’innocent de sa vie.

établissez la communauté, et vous aurez bientôt un peuple chasseur, guerrier, dévastateur, et une agriculture abandonnée aux esclaves.

Ce qui rend les guerres civiles plus meurtrières que les autres, c’est qu’on se résout plus facilement à avoir son ennemi pour contemporain que pour voisin : on ne veut pas risquer de garder la vengeance si près de soi.

Flatter le peuple dans les tempêtes politiques, c’est dire aux flots de gouverner le vaisseau, et au pilote de céder aux flots.

Ce qui vient par la guerre s’en retournera par la guerre ; toute dépouille sera reprise ; tout butin sera dispersé ; tous les vainqueurs seront vaincus, et toute ville pleine de proie sera saccagée à son tour. Il s’établit toujours de grandes liaisons entre les peuples qui se font de longues guerres.

La guerre est une espèce de commerce qui lie ceux même qu’elle désunit.

Les français naissent légers, mais ils naissent modérés. Ils ont un esprit leste, agréable et peu imposant. Parmi eux, les sages mêmes, dans leurs écrits, semblent être de jeunes hommes.

Hors des affections domestiques, tous les longs sentiments sont impossibles aux français.

Il n’y a pas de peuple au monde qui fasse le mal avec aussi peu de dignité que nous. Notre cupidité n’a que de l’étourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu’une fanfaronnade.

Dès que nous nous écartons de la droiture et de la générosité, nous sommes ridicules et déplaisants ; nos mesures sont étroites, nos projets mal concertés, notre maintien même devient aigrefin. Les autres nations, plus graves, plus réfléchies, plus profondément émues, font bientôt de nous leur dupe ; on nous bafoue et l’on se moque de nous tant qu’on veut.

La vertu seule nous sied bien ; nous l’exerçons avec grâce, et presque en nous jouant ; nous faisons les plus nobles actions et les plus hauts sacrifices avec aisance, simplicité, grandeur.

Mais il faut que nous soyons abandonnés à notre instinct ; si l’on veut nous faire agir par des voies étrangères à notre naturel, nous devenons mesquins, intrigants sans succès, jouets de tous et dignes de mépris. C’est pour cela que l’histoire de nos armées est si belle, et celle de nos compagnies si misérable. Voyez le sort de nos établissements dans les Indes.

Nous avons bien pu, à main armée, chasser les nations rivales d’un poste qu’elles occupaient, et nous faire, par notre humeur, plus d’amis qu’elles en ces contrées. L’Amérique et l’Inde n’ont point à nous redemander le sang injustement versé, et nous n’avons à redouter ni leur vengeance ni leur haine ; mais nous avons eu souvent à rougir de leur juste dédain ; jamais nous n’avons su y supplanter le commerce d’aucune nation, et souvent elles ont chassé nos commis avec ignominie, comme des friponneaux maladroits, assez impudents pour se mêler d’être trompeurs, sans industrie et sans vocation. Il faut à la mauvaise foi des combinaisons, des précautions, du secret, de la lenteur ; le français n’y est pas propre. Il ne réussit bien qu’aux sentiments qui exigent du jet, et au commerce qui demande du goût, de la hardiesse et de la célérité.

Les journaux et les livres sont plus dangereux en France qu’ailleurs, parce que tout le monde y veut avoir de l’esprit ; et que ceux qui n’en ont pas, en supposent toujours beaucoup à l’auteur qu’ils lisent, et se hâtent de penser ou de parler comme lui.

Mettez la poésie d’Homère ou l’éloquence de Démosthènes à la mode, les français en feront, et même ils y excelleront.

En France, il semble qu’on aime les arts pour en juger bien plus que pour en jouir. Il faut ménager le vent aux têtes françaises, et le choisir, car tous les vents les font tourner.

Les français sont les hommes du monde les plus propres à devenir fous, sans perdre la tête. Ils ne se trompent guère que méthodiquement, tant ils sont peu faits pour la méthode.

Leur raison va toujours plus droit et plus vite que leur raisonnement.

Les français étaient un peuple moral, par leurs vices mêmes, qui les attachaient peu à la matière ; tandis que les hollandais, par exemple, étaient un peuple matériel, même par leurs vertus, l’amour du travail et l’esprit d’épargne.

Nous avons encore en france, une expression bourgeoise qui est un reste et un signe de la noblesse et du désintéressement ordinaires en nos mœurs passées. On dit, dans nos petites villes, d’un homme qui aime à entasser : il tient à la matière, expression très-philosophique, et qui certes fait honneur à la nation où elle est en usage. La sagesse de Bonaparte était dans ses pensées, et la folie dans ses passions.

Dans les hommes du midi, la méchanceté s’évapore en paroles et en pensées. Moins subtile et plus grave chez ceux du nord, elle ne peut se contenter que par des actes.

Dire vivement et avec feu des choses froides, est une coutume des méridionaux. C’est que leur vivacité ordinaire vient du sang, non de l’âme.

Les affaires d’Angleterre vont bien ; mais sa tranquillité va mal. Je ne vois là qu’un peuple qui croit ne pouvoir acheter ses richesses à trop haut prix. ôtez-lui son commerce : il trouvera demain ses anxiétés politiques insupportables, et ne voudra plus les souffrir. Une vie toute paisible lui rendrait sa constitution odieuse. Son gouvernement est pour lui un sujet d’inquiétude et de défiance, non d’amour, de repos et de sécurité. C’est de l’Angleterre que sont sorties, comme des brouillards, les idées métaphysiques et politiques qui ont tout obscurci.

Les anglais sont gens de bien pour leur propre compte, et gens sans foi pour le compte de leur pays.

Le peuple anglais est tranquille, toutes les fois qu’il n’est pas agité violemment : son caractère lui tient lieu de police. Il est d’une humeur posée, qui donne aux passions le temps de s’amasser lentement et de croître ; aussi ses sentiments sont-ils forts.

Les anglais sont élevés dans le respect des choses sérieuses, et les français dans l’habitude de s’en moquer.

En Angleterre, le parlement est roi, et le roi ministre, mais ministre héréditaire, perpétuel, inviolable. C’est un monarque mutilé, borgne, boiteux et manchot, mais honoré.

Fox était, dans toutes les acceptions de notre mot français, un homme qui savait se montrer ; il ne savait pas autre chose.

Le mot de Louis Xiv : « il n’y a plus de Pyrénées », manque de justesse. Ce n’est pas là ce qui a rendu l’Espagne et la France amies ; c’est plutôt la conquête de la Franche-Comté qui, n’ayant plus laissé, entre les deux nations, aucun sujet de discorde, a fait rentrer l’Espagne dans les limites naturelles où nous n’avions rien à lui envier. L’Espagne et la France sont donc et doivent rester unies, parce qu’il y a des Pyrénées.

L’orgueil est le caractère dominant du peuple espagnol. Jusque dans sa passion pour l’or, il y a plus d’orgueil que de cupidité. C’est l’éclat de ce métal, sa pureté, sa grandeur, et, pour ainsi dire, sa gloire, qui le lui rendent si cher. Il le regarde comme le roi des métaux, et se croit, comme la nation la plus noble de la terre, seul digne de le posséder.

Aussi a-t-il été impitoyable envers les indiens, pour leur arracher cette matière souveraine, qui lui semblait captive entre les mains d’un peuple nu.

Les espagnols ont, dans leurs sentiments, l’enflure qu’on trouve dans leurs livres ; enflure d’autant plus déplorable qu’elle couvre une force de caractère et une grandeur réelles.

Ils se sont rendus odieux et criminels par un faste insensé, et souffrent encore aujourd’hui de l’horreur que nous inspirent les conquérants de l’Inde. Cet exemple doit enseigner aux autres peuples à prendre plus de soin de l’honneur de leur nom, et à le maintenir sans tache ; car, malgré soi, on départ sur les individus, dans les rapports même de l’intimité, l’opinion qu’on a conçue des mœurs et du caractère général de leur nation.

Donner à ses souverains de nouveaux empires, et trouver l’occasion de devenir et de se montrer savant, tel était le double but qu’ambitionnait Améric Vespuce, et qui l’honorait à ses yeux. Il trouvait beau de se gouverner, sur la mer et dans des pays inconnus, par les règles de l’astronomie, science alors peu répandue et peu avancée. Il avait de l’élévation dans l’esprit et de la hardiesse dans le caractère ; mais aucun grand principe de morale ne le dirigea jamais. Dans ses relations, il veut toujours paraître imbu des bonnes lettres ; mais il écrit plutôt en homme à qui sa mémoire rappelle de belles descriptions, qu’en voyageur à qui son imagination représente de beaux objets.

Anson voyagea avec faste, suivi pompeusement d’une nombreuse escorte. Byron se promena sur la mer, en homme qui voulait la connaître, parce qu’il devait s’y battre ; Carteret, en marin qui aime son métier ; Wallis, en gentilhomme qui veut étudier les coutumes et les lieux ; M De Bougainville, en militaire français qui prépare une relation piquante ; Cook, en navigateur qui veut acquérir un grand nom et laisser une longue mémoire chez les nations polies et chez les sauvages. Frédéric Ii. Ce roi sans femmes, ne sera jamais mon héros. Sa fameuse tactique a déjà démenti toute l’estime qu’on en faisait, lorsqu’elle a voulu, dans ces derniers temps, se mesurer avec notre impétuosité française. Ces prussiens si vantés étaient toujours battus avant d’avoir achevé de se mettre en garde, en déroulant leurs longues évolutions. Si ses institutions militaires ont déjà peu réussi, que sera-ce de sa morale, ou, pour mieux dire, de ses influences de toute espèce, qui ont porté dans les esprits prussiens tant d’indifférence pour tout ce qui est grave et sérieux, hors du travail et de la guerre ? Il rendit son pays plus riche, plus belliqueux ; il ne le rendit pas meilleur.

La politesse dans les manières, et la barbarie dans les mœurs ; la faiblesse par l’ignorance, et la présomption par les succès ; l’imperfection par nature, et l’excellence par emprunt ; des vices qui ont mille ans et seront éternels, parce qu’ils sont de race, d’habitude et de climat ; des vertus qui n’ont qu’un jour et dureront peu, parce qu’elles sont de culture et non d’essence ; un peuple enfin dont on a fait ce qu’il ne peut pas être, et qui est condamné à redevenir ce qu’il était : tels sont les russes.

Il y a, dans les flatteries des orientaux, plus d’admiration que de crainte.

Les chinois sont-ils dans un état aussi imparfait qu’on le prétend, et y a-t-il au monde un seul peuple où le pouvoir, le ministre et le sujet soient plus fortement et plus distinctement unis, séparés, établis ? " ils ont été souvent vaincus », dit-on ; mais faut-il rendre les institutions d’une nation responsables des hasards et des événements de la guerre ? Ils ont été souvent vaincus ! Oui, leurs empereurs, mais jamais leurs mœurs. Et la durée n’est-elle pas un signe de l’excellence, dans les lois, comme l’utilité et la clarté sont un caractère de vérité, dans les systèmes ? Or, quel peuple eut jamais des lois plus anciennes, qui aient moins varié, et qui aient été plus constamment honorées, aimées, étudiées ? Voici comment on pourrait diviser le commerce des nations, d’après leur caractère : l’espagnol, joaillier, orfèvre, lapidaire ; l’anglais, manufacturier ; l’allemand, marchand de papiers ; le hollandais, marchand de vivres, et le français marchand de modes. Dans la navigation, le premier est courageux, le second habile, le troisième savant, le quatrième industrieux, et le cinquième hasardeux.

Il faut donner à un vaisseau un capitaine espagnol, un pilote anglais, un contre-maître allemand et des matelots hollandais ; le français ne marche que pour son compte. Il faut proposer au premier une conquête ; une entreprise au second, des recherches au troisième, au quatrième du gain, et un coup de main au cinquième. Le premier veut de grands voyages, le second des voyages importants, le troisième des voyages utiles, le quatrième des voyages lucratifs, et le cinquième des voyages rapides. Le premier s’embarque pour aller, le second pour agir, le troisième pour voir, le quatrième pour gagner, et le cinquième pour arriver. La mer enfin est pour l’espagnol un chemin, pour l’anglais un lieu, pour l’Allemand un cabinet d’étude, pour le Hollandais une voie de transport, et pour le Français une chaise de poste.


TITRE XVII.

DE L’ANTIQUITÉ.


I.

Trois choses attachaient les anciens à leur sol natal, les temples, les tombeaux et les ancêtres. Les deux grands liens qui les unissaient à leur gouvernement, étaient l’habitude et l’ancienneté. Chez les modernes, l’espérance et l’amour de la nouveauté ont tout changé. Les anciens disaient nos ancêtres, nous disons la postérité ; nous n’aimons pas comme eux la patrie, c’est-à-dire le pays et les lois de nos pères ; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants ; c’est la magie de l’avenir, et non pas celle du passé, qui nous séduit.

II.

Le mot patria, chez les anciens, voulait dire terre paternelle, et avait pour eux un son qui allait au cœur. Celui de patrie n’étant lié à aucun autre mot connu, ne s’entend que par réflexion ; il n’a pour nous qu’un son muet, un sens obscur, et ne peut exciter dans notre âme les mêmes affections. Devenu substantif dans nos idiomes, cet adjectif ne dénomme qu’une chose morale, et par conséquent, il est froid.

Beaucoup de mots ont changé de sens. Le mot de liberté, par exemple, avait, au fond, chez les anciens, le même sens que celui de dominium. Je veux être libre, signifiait chez eux : je veux gouverner ou administrer la cité,

et signifie parmi nous : je veux être indépendant.

liberté, chez nous, a un sens moral, et avait, chez eux, un sens tout politique.

Les anciens, que tout matérialisait dans leurs institutions, étaient spiritualisés par leur poésie. Ils disaient qu’il y avait une muse qui présidait à la science du gouvernement.

Les anciens avaient besoin de la vertu, et, n’y étant pas portés par le précepte, ils s’y menaient, pour ainsi dire, eux-mêmes par des raisonnements et des considérations légères.

Les anciens apprenaient au pied des autels de leurs dieux, en ne leur adressant que d’agréables et douces paroles, à être doux, ornés, polis dans leurs discours avec les hommes.

Ils faisaient cette prière à Vénus : « accordez-nous de ne rien dire que d’agréable et de ne rien faire qui ne plaise. » la politesse athénienne était supérieure à la nôtre. Elle avait presque le langage de la galanterie. Socrate, dans le banquet de Platon, disait à Alcibiade : « les yeux de l’esprit deviennent plus perçants, à l’âge où les yeux du corps s’affaiblissent, et vous êtes encore loin de cet âge. » quelle grâce dans la contradiction ! On demandait un jour à la fille d’Aristote, nommée Pythias, quelle couleur lui plaisait davantage. Elle fit réponse que c’était celle qui naissait de la pudeur sur le visage des hommes simples et sans malice. Dinarque disait aux athéniens : « vous avez fait mourir Menon, le meûnier, parce qu’il avait retenu dans son moulin un enfant libre de Pellène. Vous avez puni de mort Thémistius, parce qu’il avait insulté, pendant les fêtes de Cérès, une musicienne de Rhodes ; et Euthymaque, parce qu’il avait prostitué une jeune fille d’Olynthe… » quelle idée une telle sévérité donne à notre esprit de la douceur de mœurs et de la bonté naturelle des athéniens ! Quelquefois, en effet, des lois rigides annoncent un peuple qui est bon.

Le mépris des injures particulières était un des caractères des mœurs antiques.

Les anciens vantent toujours la fermeté comme une qualité héroïque et rare. Il fallait qu’ils fussent naturellement bien éloignés de notre sécheresse de cœur et de mœurs. Il y avait dans l’âme des anciens une sensibilité et des tendresses que nous n’avons plus. Des idées plus justes nous ont rendus, même envers les héros, des juges plus sévères.

On reprochait à Euripide d’avoir fait Ménélas méchant sans nécessité ; cette censure était honorable aux critiques ; ils regardaient comme une chose absurde la méchanceté gratuite.

Aux grecs, et surtout aux athéniens, le beau littéraire et civil ; aux romains, le beau moral et politique ; aux juifs, le beau religieux et domestique ; aux autres peuples, l’imitation de ces trois-là.

Les grecs aimaient la vérité, mais ils ne pouvaient se refuser au désir de la parer, et à l’occasion de l’embellir ; ils aimaient à la dire, même solide, avec des paroles flottantes.

Les athéniens et les grecs prenaient grandement garde à la beauté du naturel. La pénétration d’esprit, la douceur et le courage faisaient la perfection de l’homme, aux yeux de Socrate et de Platon : la douceur, qui rend l’homme pacifique dans la cité et agréable aux citoyens ; le courage, qui le rend ferme dans les maux, modéré dans les plaisirs même, et redoutable aux ennemis ; la pénétration d’esprit qui le rend délicieux à ses amis, dans la conversation, et parfait dans sa propre vie, en lui faisant toujours apercevoir et faire ce qui est le mieux.

Converser et connaître : c’était en cela surtout que consistait, selon Platon, le bonheur de la vie privée.

Il me semble beaucoup plus difficile d’être un moderne que d’être un ancien.

Quand je parle d’antiquité, j’entends la saine antiquité, car il y en eut une malade et délirante, comme celle de Porphyre et de Iamblique.

Les athéniens étaient délicats par l’esprit et par l’oreille. Ils n’auraient pas supporté un mot propre à déplaire, même quand on ne l’aurait que cité. On dirait qu’ils étaient toujours de bonne humeur en écrivant. Ils désapprouvaient dans le style l’austérité qui annonce des mœurs difficiles, âpres, tristes ou sévères.

La force naît de l’exercice, et l’exercice de l’obstacle. C’est ainsi que, dans les anciennes républiques, où les travaux étaient livrés aux esclaves, les citoyens, pour n’être pas énervés par la mollesse, introduisirent la lutte, le ceste, le pugilat. C’est ainsi que les grecs, pour qui le passé était une table rase, inventèrent leur versification, leur dialectique, leur rhétorique, c’est-à-dire des entraves à la raison, à l’esprit et à la parole, pour se rendre l’esprit agile, la raison pénétrante et le style parfait.

Il est étonnant combien les anciens avaient eu d’idées ingénieuses, combien même ils avaient découvert de vérités, en supposant, par exemple, qu’une chose avait toujours son contraire ou son opposé, et en le cherchant : qu’elle était première, moyenne ou dernière, et en supposait deux autres qu’ils essayaient aussi de déterminer. Cette méthode leur ouvrait des voies qui souvent les ont conduits très-loin.

Dans le style des premiers écrivains de l’antiquité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet.

La phrase a peu de membres, peu de jointures, et se lit d’un coup d’œil, comme elle se comprend par un seul mouvement d’attention.

Tout y est intelligible en soi. On dirait des gouttes lumineuses que l’œil pénètre d’un seul regard.

Les anciens se servaient ordinairement du mot vague le plus voisin du mot précis, afin de causer plus de plaisir à l’attention. Ils interdisaient le style ennemi de l’ampleur, les traits vifs qui disent tout, et qui rendent ainsi une longue éloquence impossible.

Dieu, ne voulant pas départir la vérité aux grecs, leur donna la poésie. Les anciens ne savaient presque jamais bien nettement ce qu’ils pensaient ; ils fouillaient peu dans leur esprit. Occupés du soin de bien dire, ils se contentaient du plaisir que leur faisaient leurs propres mots, ne cherchant dans la réflexion que ce qu’ils pouvaient se procurer de beauté par elle. On parle de leur imagination : c’est de leur goût qu’il faut parler ; lui seul réglait toutes leurs opérations, en appliquant leur discernement à ce qui était beau et convenable. Leurs philosophes mêmes n’étaient que de beaux écrivains, dont le goût était plus austère.

Les anciens disaient qu’un discours trop orné n’avait pas de mœurs, c’est-à-dire n’exprimait pas le caractère et les inclinations de celui qui parlait. Toutes nos recherches, en effet, ne peuvent montrer que nos richesses, notre art, nos habitudes littéraires.

Les grecs se plaisaient à parler leur langue, et à la sentir couler ou sous leur plume ou de leur bouche ; elle les charmait. C’est que leur langue était aisée ; et elle était aisée, parce que les constructions élégantes y étaient triviales ; le peuple et les auteurs la parlaient avec la même pureté. Aussi les allusions aux proverbes populaires sont-elles fréquentes dans les écrivains les plus polis ; Platon en est plein. Or, les allusions sont ce qui donne le plus de magie au style et d’amusement à l’esprit. Il s’y égaie, s’y délasse et s’y ranime.

En france, nous avons dit que les maximes étaient les proverbes des honnêtes gens. à Athènes, les maximes des honnêtes gens et les proverbes de la halle étaient une même chose.

Le rhythme s’opère par des cadences, comme l’harmonie par des sons. C’étaient des cadences et non des sons, du rhythme et non de l’harmonie, qu’opéraient les accents et la mesure des syllabes longues ou brèves, dans la langue des grecs et des latins.

Les latins s’écoutaient parler, et les grecs se regardaient dire, car ils voulaient que leurs paroles ressemblassent à leurs pensées. Les premiers aspiraient au nombre, à la pompe, à la dignité, à l’éloquence ; les seconds à la clarté et à la grâce.

Il y a de la rudesse dans les latins. Une modération noble et de bon goût distingue les grecs, et surtout les athéniens.

Ces fiers romains avaient une oreille dure, et qu’il fallait caresser longtemps, pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu’on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les grecs, au contraire, étaient doués d’organes parfaits, faciles à mettre en jeu, et qu’il ne fallait qu’atteindre pour les émouvoir. Aussi, la plus simple parure suffisait à une pensée élégante, pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : rien de trop. beaucoup de choix et de netteté dans les pensées ; des paroles assorties et belles de leur propre harmonie ; enfin, la sobriété nécessaire pour que rien ne retardât une impression, forment le caractère de leur bonne littérature. Ce n’est que chez les grecs gâtés par la vie romaine, que vous trouverez cette abondance de discours opposée à la pureté. Jamais une expression oratoire ne se présente dans leurs meilleurs historiens ; et l’éloquence, dans leurs grands orateurs, est plus voisine de l’histoire que, dans leurs bons conteurs, l’histoire n’est voisine de l’éloquence.

Les anciens, dans leurs compositions, avaient l’esprit plus à l’aise que nous. Ils n’étaient pas embarrassés de mille égards auxquels nous sommes forcés envers une foule d’ouvrages que nos lecteurs connaissent, et que nous ne pouvons nous dispenser de combattre ou de rappeler perpétuellement. Obligés ainsi de nous tenir en harmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie ; eux chantaient en paix leur solo.

C’est surtout du langage des anciens qu’il faut être scrutateur studieux. Les livres des anciens sont une encyclopédie de style, où l’on trouve en exemples l’art de tout dire avec délicatesse, avec bon goût, avec beauté ; car ils parlent de tout avec un accent doux et un beau langage. Leurs ouvrages, même les médiocres, sont tous empreints d’un beau type. Ils n’avaient pas plus de génie que nous, mais leur art valait mieux que le nôtre ; il y avait dans leur pays un meilleur goût, et ils avaient hérité d’habitudes meilleures.

Il est oratoire d’employer dans le discours l’autorité des anciens, et moral de la respecter.

La philosophie qui s’en sert dans ses raisonnements est plus douce, plus persuasive et plus propre à rendre meilleur. Un esprit de sagesse s’exhale de la lecture des anciens, et pénètre l’âme ravie.

La lie même de la littérature des grecs, dans sa vieillesse, offre un résidu délicat. Il faut lire les anciens lentement : on a besoin de beaucoup de patience, c’est-à-dire de beaucoup d’attention, pour avoir beaucoup de plaisir, quand on parcourt les beaux ouvrages.

L’antiquité ! J’en aime mieux les ruines que les reconstructions.

Les anciens avaient remarqué de la prolixité dans Euripide, et des inégalités dans Sophocle ; mais ils ne s’étaient pas permis de le leur reprocher, regardant, en quelque sorte, les fautes des grands écrivains comme un accident plutôt que comme un défaut. Leurs livres sont de beaux volumes où il n’y a que des taches d’eau.

« ce n’est pas l’auteur qui a fait la faute, c’est le temps », disait Aristarque, en parlant de ces beautés des vieux écrits auxquelles les générations postérieures ne peuvent plus être sensibles ; prétendant ainsi, et avec raison, que les mets et leurs saveurs n’avaient pas changé, mais les goûts.

Les anciens se laissaient plus éprendre que déprendre. Jamais leur esprit ne regimbait contre son plaisir, et ne contestait ce qui était ingénieux. Il semble que, chez eux, les lettres qu’ils appelaient humaines étaient en effet plus humaines que parmi nous. Leur critique était plus indulgente, plus douce, plus favorable que la nôtre ; elle était plus disposée à approuver. Ils admettaient trois genres : le sublime, le simple et le tempéré. » tous ceux », dit Cicéron, " qui se sont distingués chez les grecs, dans quelqu’un de ces genres, ont acquis un grand nom. » ces hommes, qui faisaient de si grandes choses avec la parole, et pour qui l’art de parler était une si grande puissance, n’accordaient peu d’estime à aucun ouvrage où la parole était employée avec habileté. Ils admiraient l’art avant tout, et tout ouvrage dont ils pouvaient dire : l’art y surpasse la matière, était à leurs yeux un chef-d’œuvre ; ils ne le mettaient au-dessous de rien, et le plaçaient à côté de tout. Et, en effet, pour la pratique et pour l’utilité, l’art, dans un ouvrage, est fort au-dessus du sujet. C’est l’art qui instruit ; c’est de lui qu’il est permis de s’enrichir. On peut enlever ses beautés et les placer ailleurs, sans rien ôter aux ouvrages où elles se trouvent. Les pots de terre des étrusques nous ont appris à modeler l’or et l’argent.

Nous ne savons rien dire sans le brouiller et le chiffonner. Les anciens, au contraire, déplissaient et déployaient tout.

Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire, même dans une harangue, il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d’où partît le mouvement, un autre où il allât aboutir et d’où il revînt, par une circulation qui s’étendît à tout et qui passât par tous les points.

Dans nos écrits, la pensée semble procéder par le mouvement d’un homme qui marche et qui va droit. Dans les écrits des anciens, au contraire, elle semble procéder par le mouvement d’un oiseau qui plane, et avance en tournoyant. Ils cherchaient plus la grâce, quid deceat, quid non , que la force et l’exactitude. Remarquez la liberté d’esprit et d’imagination particulière aux grecs. Nous avons, en comparaison, dans nos écrits, l’air de forçats attachés à la chaîne, d’esclaves à la tâche, d’idiots en extase.

Les anciens avaient dans l’esprit beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous. De là vient la modération de leurs discours et l’excellence de leur goût.

Les athéniens avaient l’esprit naturellement noble et pathétique, comme les français l’ont naturellement plaisant.

Les anciens n’avaient pas l’esprit dressé comme nous à la contention, à l’effort. Ils en étaient d’autant plus propres à faire passer leurs idées dans les esprits vulgaires, incapables en général d’une attention très-soutenue, ou peu propres à soutenir une attention pénible. Le style pathétique, élevé, harmonieux, et propre à l’éloquence de la tribune, était aussi facile à un grec ou à un romain, que le style spirituel et poli, vif et court, badin et flatteur, est facile à un français. Le génie de la vie intérieure et sociale domine parmi nous, comme celui de la vie publique dominait chez les anciens. Ils étaient instruits, dès l’enfance, et exercés, dès la jeunesse, à parler à la multitude ; nous le sommes à parler aux individus.

Ils avaient un langage abondant en figures et en paroles solennelles ; le nôtre abonde en mots à double face et en tournures ingénieuses.

Il leur était aisé de faire longuement des discours graves et touchants, comme il nous l’est de dire longtemps des choses agréables.

Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s’y trouve très-peu d’agréments.

Ses oraisons, au contraire, en offrent une source inépuisable ; son esprit s’y montre toujours varié, fécond, et semble n’être jamais las. Il eût été aussi difficile à Cicéron d’écrire une lettre comme Voltaire, qu’à Voltaire de faire un discours comme Cicéron. Il aurait même fallu de grands efforts à un romain, homme d’esprit, pour écrire une lettre telle que celles que Caraccioli prête à Clément Xiv.

Jamais une romaine, Véturie, mère de Coriolan, par exemple, ne fût parvenue à contrefaire un billet digne de Madame De Sévigné.

Peut-être, pourtant, une bouquetière d’Athènes y aurait-elle réussi. Chaque langue, dit-on fort bien, a son caractère ; mais, comme toutes les autres richesses des peuples, les richesses de chaque langue proviennent du commerce que les hommes en ont fait entre eux.


TITRE XVIII.

DU SIÈCLE.


I.

Civilisation ! grand mot dont on abuse, et dont l’acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice ; car tout cela unit les hommes ; et incivilisation, ou retour à la barbarie, par l’esprit de contestation, l’irréligion, l’impudence, l’audace, l’ambition de tous, l’amour constant de son bien-être, l’ardeur du gain ; car tout cela désunit les hommes, et ne nous attache qu’à nous-mêmes.

II.

Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent, et qui n’a pas les idées nécessaires. Quand je vois des jeunes gens tels que ceux de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le monde.

Faire de son humeur la règle de ses jugements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une affreuse habitude du siècle.

La coutume et l’autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel ; grossières, s’il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la bible, à la lumière de sa lampe ! Peu d’idées et beaucoup d’appréhensions ; beaucoup d’émotions et peu de sentiments ; ou, si vous l’aimez mieux, peu d’idées fixes et beaucoup d’idées errantes ; des sentiments très-vifs et point de sentiments constants ; l’incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés ; des esprits décidés et des opinions flottantes ; l’assertion au milieu du doute ; la confiance en soi-même et la défiance d’autrui ; la science des folles doctrines et l’ignorance des opinions des sages : tels sont les maux du siècle.

Pourquoi sommes-nous tous si sensibles à l’impression des choses agréables ou pénibles ? Nos pères l’étaient moins. C’est que notre esprit est plus vide, et notre faiblesse plus grande. Nous sommes plus désoccupés de sentiments sérieux ou de solides pensées. L’homme qui n’a que son devoir en vue et qui y court, prend moins garde à ce qui est sur son chemin.

Les esprits propres à gouverner, non-seulement les grands états, mais même leur propre maison, ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.

Il n’y a plus aujourd’hui d’inimitiés irréconciliables, parce qu’il n’y a plus de sentiments désintéressés : c’est un bien né d’un mal. On a aujourd’hui non-seulement la cupidité, mais l’ambition du gain.

Le même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature, dans l’état et dans la religion. Les philosophes ont voulu substituer leurs livres à la bible, comme les jacobins leur autorité à celle du roi.

Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu’il faut faire avec la tête.

Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé, jusque-là que l’instrument du supplice des innocents se forgeait d’après les dessins et sous l’inspection de la chirurgie.

Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l’esprit, le dégoût des religions. Ce n’est pas la liberté religieuse, mais la liberté irréligieuse qu’il demande.

On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait ; il faut se faire des échelles.

L’hérésie est moins à craindre aujourd’hui que l’irréligion ; l’église a changé d’ennemis et de dangers ; elle doit changer de sollicitudes et de combats.

L’irréligion n’est plus dans le monde qu’un préjugé ; car s’il en est qui viennent des hommes et du temps, il en est d’autres qui naissent des livres et de la nouveauté.

La politique appartient à la prudence plutôt qu’à la science, à la faculté élective plus qu’à la rationatrice, au judiciaire plus qu’au démonstratif. Ainsi, dans la manière dont elle est traitée aujourd’hui, on se trompe sur sa nature, sur son genre, sur son classement, et l’on se sert d’une méthode et d’un instrument non convenables.

Le philosophe, chez les grecs, était le métaphysicien ; en France, dans l’acception que l’on donne à ce mot, c’est le réformateur ; c’est un homme qui aspire à se conduire par sa propre raison, et jamais par la raison d’autrui ; qui érige, dans son esprit, un tribunal où il fait comparaître tout ce que les hommes respectent, et qui préfère ses pensées particulières et les réglements qu’il s’impose, aux mœurs, aux lois et aux usages qu’il trouve établis.

L’esprit philosophique du dernier siècle n’a été qu’un esprit de contradiction, appliqué aux mœurs et aux lois. L’esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie ; il est commode, car il n’exige aucun travail ; mais en même temps, il est funeste, destructeur.

L’esprit d’assentiment demande bien plus d’intelligence, d’examen et de savoir ; il est pénible, mais bienfaisant, conservateur, réparateur. Nos réformateurs ont dit à l’expérience : tu radotes, et au temps passé : tu es un enfant.

presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.

Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.

La commodité a détruit la religion, la morale et la politesse.

Toutes les fois que les mots autel, tombeaux, héritage, terre natale, mœurs anciennes, nourrice, maître, piété, sont entendus ou prononcés avec indifférence, tout est perdu.

Nous sommes gouvernés par des erreurs et des prestiges : erreurs dans les opinions, prestiges dans les hommes. La liberté, le jury, l’utilité supposée des représentations nationales sont des erreurs. Mirabeau et Napoléon lui-même furent des prestiges. Il plut au ciel d’envoyer le prestige au secours de l’erreur.

Il y a dans tous nos plans d’amélioration ou de réforme, une perpétuelle hyperbole d’intention, qui nous fait viser au-dessus et au delà du but.

Rempli d’un orgueil gigantesque, et, comme les géants, ennemi des dieux, ce siècle a eu, dans toutes ses ambitions, des proportions colossales ; vrai Léviathan entre les siècles, il a voulu les dévorer tous.

Nous vivons dans des conjonctures si singulières, que les vieillards n’y ont pas plus d’expérience que les jeunes gens. Nous sommes tous novices, parce que tout est nouveau.

Tout ce à quoi on nous défie, nous le faisons et au delà ; et, comme de vrais écoliers, nous avons tout brisé chez nous, pour montrer que nous étions les maîtres.

Nous ressemblons un peu à des gens qui, lorsqu’on met le feu à la maison, s’occupent à admirer la torche et la bonne mine de l’incendiaire, et bornent là leur prudence.

Il est dans le monde beaucoup de gens qui ont de mauvaises opinions, et qui sont faits pour en avoir de bonnes ; et d’autres qui ont de bonnes opinions, et qui sont faits pour en avoir de mauvaises.

Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d’endurcissement. Les tableaux trop énergiques de l’humanité souffrante rendent les cœurs inhumains, et la haine du mal même, quand elle est trop forte, peut rendre les hommes méchants. Ainsi, de la haine du mal qu’inspiraient les livres du dernier siècle, en n’offrant à notre attention que les malheurs attachés à quelques abus, vinrent les événements monstrueux dont nous avons été témoins, et les plus grandes inhumanités qui aient souillé l’histoire des hommes.

Un excès en amène un autre. à cette opinion : tout accusé est innocent, succéda bientôt celle-ci : tout accusateur est vertueux.

Quand on a accoutumé les esprits à des idées de crime, on y accoutume bientôt les mœurs.

On craint aujourd’hui l’austérité de mœurs et d’opinions dans le prince, plus qu’on n’y craindrait la rapacité, la cruauté, la tyrannie.

Nous sommes, en politique, presque tous remplis d’un feu qui ne fait que nous agiter, et d’une lumière qui ne fait que nous éblouir.

pouvoir législatif, exécutif, etc., ce ne sont là que des chiffres. On a porté dans la politique, et jusque dans la morale, les procédés et presque le langage de l’algèbre ; on se sert de mots abstraits au lieu de lettres ; on les combine, et l’on croit s’entendre et s’éclairer, parce qu’on a remué des ombres. Et, en effet, ces mots nouveaux, ces notions obscures ne sont pour l’esprit que des ombres sans corps, sans réalité, sans beauté.

Dans les démonstrations géométriques, du moins, si l’axiome est dans notre tête, la figure est devant nos yeux, et, entre elle et nos yeux, il y a la lumière de tout le soleil pour éclairer les erreurs que nous pourrions commettre, en appliquant le principe au fait. Mais dans les prétendues démonstrations politiques, nous ne voyons le fait que dans notre esprit, ou dans notre mémoire, puisqu’il est historique, et nous ne le voyons qu’à notre lumière, lumière vague et tremblotante.

C’est un grand malheur quand la moitié d’une nation est méprisée par l’autre ; et je ne veux pas seulement parler du mépris des grands pour les petits, mais du mépris des petits pour les grands.

être capable de respect est aujourd’hui presque aussi rare qu’en être digne. Il serait politique d’embellir les grandes familles, en forçant leurs héritiers à n’épouser que de belles femmes. Les nôtres n’eurent pas ce soin. Nos grands n’avaient plus même sur le peuple ces avantages de la bonne mine qui donnent tant d’autorité.

Où le siècle tombe, il faut l’appuyer.

Ce sont les erreurs de l’esprit qui seules ont fait tous nos maux. Les plus entêtés ont été les plus scélérats.

Ces grecs et ces romains étaient de grands personnages sans doute ; mais en admirant leurs actions, leurs paroles, leurs gestes et leurs attitudes, n’envions pas leur sort ; n’aspirons pas à nous faire une histoire qui nous rende semblables à eux ; traitons-les comme ces acteurs dont on aime le jeu, mais dont on n’aime pas le métier. Savez-vous ce que vous désirez, à votre insu, dans l’établissement d’un corps législatif ? Vous désirez un théâtre, et vous voulez vous faire acteurs. Avec le meilleur gouvernement représentatif possible, vous n’aurez encore qu’un mauvais peuple et un sot public.

Ayons le mérite du siècle, si nous en avons les défauts ; frappés du mal, aimons les dédommagements.

Il faut opposer aux idées libérales du siècle, les idées morales de tous les temps.

Le siècle a cru faire des progrès en allant dans es précipices.

Sans l’ignorance qui s’approche, nous deviendrions bientôt un peuple absolument ingouvernable.

Si les peuples ont leur vieillesse, qu’au moins elle soit grave et sainte, et non frivole et déréglée. Malheureux le sage qui vivrait au milieu d’un peuple vieilli dans ses habitudes perverses, gâté, flatté, endurci, incorrigible ! Il serait privé du plus grand de tous les plaisirs, celui d’aimer et d’estimer la multitude. Les vices des rois donnent aux grands hommes de saintes et vives colères ; mais ceux du peuple les désolent, quand ce peuple est son propre maître, et qu’on ne peut s’en prendre qu’à lui de ses malheurs et de ses fautes.

Il est lâche et tyrannique d’attaquer, dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre, des opinions qui ont régné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. C’est se battre à jeu sûr, et chercher un triomphe honteux.

Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien ; si vous flétrissez d’un nom qui porte avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain, tout ce qui a été consacré et rendu plus fort par le temps, vous le profanez et l’affaiblissez ; la décadence vient de vous.

Ayons une philosophie amie de l’antiquité, et non pas de la nouveauté, qui se propose l’utilité plus que l’éclat, et qui aime mieux être sage que hardie. La présomption est toujours en faveur de ce qui a été ; car s’il a été, s’il a subsisté, il y a eu quelque raison de son existence et de sa durée, et cette raison n’a pu être que sa convenance avec ce qui existait déjà, ou un besoin du temps, ou un besoin de la nature, quelque nécessité enfin qui le ramènera, si on le détruit, ou qui en fera sentir l’absence par quelque grave inconvénient.

Il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés.

Le temps nous entraîne et, avec nous, nos bonnes mœurs, nos bons usages, nos bonnes manières, et nos bonnes opinions. Pour ne pas les perdre et ne pas nous perdre nous-mêmes, il faut nous attacher à quelque époque dont nous puissions ambitionner de faire revivre en nous les mœurs, les opinions, les usages et les manières.

Dieu a laissé engendrer les sciences physiques aux temps ; mais il s’est réservé les autres : lui-même a créé la morale, la poésie, etc.

Les premiers germes, récemment produits par ses mains, furent déposés par lui dans les âmes et dans les écrits des premiers hommes.

Delà vient que l’antiquité, plus voisine de toutes les créations, doit nous servir de modèle dans ces choses dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des siens, insistere vestigiis.

une voix trompeuse a perdu le monde et les arts, en nous criant : invente, et tu vivras. ce qui était ancien n’a plus suffi au genre humain ; il a voulu des nouveautés, et s’est forgé des monstres qu’il s’obstine à réaliser.

En littérature, rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis, que l’ignorance des temps passés et le mépris des anciens livres.

On demande sans cesse de nouveaux livres, et il y a, dans ceux que nous avons depuis longtemps, des trésors inestimables de science et d’agréments qui nous sont inconnus, parce que nous négligeons d’y prendre garde. C’est le grand inconvénient des livres nouveaux : ils nous empêchent de lire les anciens.

On n’aime dans ce siècle, en littérature, ni le simple bon sens, ni l’esprit tout seul, ni le raisonnement soutenu. On veut plus que du bon sens ; on n’aime que l’esprit colossal, et, quant au raisonnement, il a trompé tout le monde ; on s’en souvient, et l’on s’en défie.

Les anciens étaient éloquents parce qu’ils parlaient à des peuples ignorants et avides de savoir. Mais qu’espérer de persuader et d’apprendre à des hommes qui croient tout connaître ? C’est à des critiques armés que nous parlons, plutôt qu’à des auditeurs bénévoles. Le jugement littéraire de nos pères était plus timide et plus tardif que le nôtre ; mais, nourri de graves maximes, leur sens moral était plus tôt formé. Ils ne savaient bien juger ni d’un air, ni d’un édifice, ni d’un tableau ; mais ils savaient ce qu’il fallait faire. On parle aujourd’hui : on agissait alors ; on s’entretient des arts : alors on s’occupait des mœurs.

Nous n’avons plus de bonhomie dans la pensée.

Nos pères jugeaient des livres par leur goût, par leur conscience et leur raison : nous en jugeons par les émotions qu’ils nous causent.

Ce livre peut-il nuire ou peut-il servir ? Est-il propre à perfectionner les esprits, ou à les corrompre ? Fera-t-il du bien ou du mal ? Grandes questions que se faisaient nos devanciers ! Nous demandons : fera-t-il plaisir ? Il fut un temps où le monde agissait sur les livres. Maintenant ce sont les livres qui agissent sur lui.

Après la nouvelle Héloïse, les jeunes gens eurent des prétentions à être amants, comme ils en avaient auparavant à être buveurs ou bretteurs. C’est à la honte du siècle, plus qu’à l’honneur des livres, qu’il arrive que des romans exercent un tel ascendant sur les habitudes et les mœurs.

Les auteurs français pensent, écrivent, parlent, jugent et imaginent trop vite. Et cela vient du vice radical de nos mœurs : nous sommes trop pressés de vivre et de jouir ; nous jouissons et nous vivons trop vite.

Nous n’écrivons pas nos livres quand ils sont faits ; mais nous les faisons en les écrivant.

Aussi, ce qu’ils ont de meilleur est-il masqué d’échafaudages. Ils sont pleins de ce qu’il fallait prendre et de ce qu’il fallait laisser.

Notre éloquence a pris l’habitude de parler en l’air. On entend, dans tous nos discours, une voix qui s’enfle et qui se perd.

Le style de la plupart des écrivains du jour est bon pour les affaires et pour la controverse ; mais il ne va pas au delà. Il est civil, et non pas littéraire.

Je vois partout dans les livres la volonté, je n’y vois pas l’intelligence. -des idées ! Qui est-ce qui a des idées ? On a des approbations et des improbations ; l’esprit opère avec ses consentements ou ses refus ; il juge, mais il ne voit pas.

Nous avons trop l’habitude et trop la facilité des abstractions ; notre esprit se paie de mots qui, comme une espèce de papier monnaie, ont une valeur convenue, mais n’ont aucune solidité. Voilà pourquoi il y a si peu d’or dans notre style et dans nos livres.

Toutes les choses qui sont aisées à bien dire ont été parfaitement dites ; le reste est notre affaire ou notre tâche : tâche pénible ! Pendant le siècle dernier, les écrivains médiocres s’exprimaient trop lentement ; le contraire arrive aujourd’hui. Les uns parlent trop bas ; d’autres trop vite ; quelques-uns semblent s’exprimer en termes trop menus. Notre style a plus de fermeté, mais il a moins de grâce : on s’exprime plus nettement et moins agréablement.

On articule trop distinctement, pour ainsi dire.

Presque tout le monde excelle aujourd’hui aux raffinements du style ; c’est un art devenu commun. L’exquis est partout, le satisfaisant nulle part. » je voudrais sentir du fumier », disait une femme d’esprit.

Le style frivole a depuis longtemps atteint parmi nous sa perfection.

En littérature, aujourd’hui, on fait bien la maçonnerie, mais on fait mal l’architecture.

Nous ne prenons plus garde, dans les livres, à ce qui est beau ou à ce qui ne l’est pas, mais à ce qui nous dit du bien ou du mal de nos amis et de nos opinions.

On ne saurait dire à quel point l’esprit est devenu sensuel, en littérature. On veut toujours quelque beauté, quelque appât dans les écrits les plus austères. On confond ainsi ce qui plaît avec ce qui est beau.

Le style philosophique, né parmi nous déclamatoire et violent, est demeuré depuis emphatique ou enflé. Même quand il se borne à disserter, il participe de ces défauts ; seulement, son emphase est plus froide et son enflure plus sèche. Il y a, dans toutes nos dissertations, l’accent de la querelle, et un ton hargneux déguisé.

Au lieu de ce langage poétique et mathématique tout à la fois, qu’on doit employer dans les matières métaphysiques, et dont les anciens nous ont laissé quelques exemples, nos idéologues modernes se sont fait une espèce de style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent à ce qui est spirituel une position et des dimensions fixes. Malheureux, qui durcissent tout et changent l’âme elle-même en pierre ! L’école avait trouvé l’art d’embrouiller avec des mots, et nous avons l’art d’embrouiller avec des pensées. Nos devanciers se trompaient avec du vide ; nous nous trompons avec du plein et de fausses solidités.

Ce qui fait que nous n’avons pas de poëtes, c’est que nous pouvons nous en passer. Ils ne sont pas nécessaires à notre goût, parce qu’ils ne le sont ni à nos mœurs, ni à nos lois, ni à nos fêtes politiques, ni à nos plaisirs domestiques.

Les premiers poëtes ou les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous. Les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages.

Les dramatiques modernes ont fait de leur art un jeu où, pour remporter le prix, ou se trouver hors de perte, il faut observer certaines règles, certaines formules difficiles et inutiles, dont ils sont convenus entre eux.

Le goût, en littérature, est devenu tellement domestique, et l’approbation tellement dépendante du plaisir, qu’on cherche d’abord dans un livre l’auteur, et, dans l’auteur, ses humeurs et ses passions. Nous voulons que l’âme des écrivains se montre avec la force et les faiblesses, le savoir et les erreurs, la sagesse et les illusions, qui peuvent rendre les hommes propres à notre usage, et que nous aimons à trouver dans les liaisons que nous formons. Ce n’est plus un sage que nous demandons, mais un amant, un ami, ou du moins un acteur qui se représente lui-même, et dont le rôle et le jeu charment nos goûts, beaucoup plus que notre raison.

Nous voulons que les livres nous rendent, non pas meilleurs, mais plus contents ; que ceux qui les ont faits excitent en nous une sorte de goût sensible ; qu’ils aient, enfin, de la chair et du sang. Nous ne saurions plus admirer de purs esprits. Cependant, la lumière est le bien des yeux ; et, comme nous sommes sensibles, si quelque intelligence céleste venait à nous inonder tout à coup de ses rayons, peut-être nous trouverions des délices inconnues dans le jour plus éclatant qu’elle ferait luire devant nous.

Un des maux de notre littérature, c’est que nos savants ont peu d’esprit, et que nos hommes d’esprit ne sont pas savants.

Des esprits rudes, et pourvus de robustes organes, sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.

La multitude des paroles qui remplit nos livres, annonce notre ignorance et les obscurités dont nos savoirs sont remplis.

Les anciens critiques disaient : plus offendit nimiùm quàm parùm. nous avons presque retourné cette maxime en donnant des louanges à toute abondance.

On ne trouve presque partout que des paroles qui sont claires et des pensées qui ne le sont pas.

Il est des découvertes où l’on ne peut arriver que par un détour. Les modernes s’obstinent à procéder par leurs lignes droites ; les circuits platoniciens étaient une méthode plus sûre.

Je suis las de ces livres où il n’est jamais question que de la matière. On dirait que les sciences ne sont étudiées et traitées que par des exploiteurs de mines, des maçons, des charpentiers, des tisserands, des arpenteurs ou des banquiers. Je ne sais si cette manière de s’instruire et d’instruire les autres, est favorable à la prospérité des arts ; mais à coup sûr elle est funeste à l’élévation de l’esprit et pernicieuse aux mœurs.

La physique, aujourd’hui, a une telle étendue et occupe une telle place, dans l’esprit qui veut l’étudier, qu’elle en remplit toutes les capacités et en absorbe toutes les pensées.

Que de savants forgent les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infatigables, mais qui n’ont qu’un œil ! La science confond tout ; elle donne aux fleurs un appétit animal ; elle ôte aux plantes mêmes leur chasteté.

« progrès des sciences " ! Dit-on sans cesse ; et l’on ne s’occupe pas, on ne dit rien de la possibilité et du danger de leur dégénération.

Des lueurs utiles et qui dirigent vers le gîte, valent mieux que des lumières éclatantes, qui nous éloignent du chemin. Le siècle des lumières ! Souhaitons le siècle des vertus.

Dans le luxe de nos écrits et de notre vie, ayons du moins l’amour et le regret de cette simplicité que nous n’avons plus, et que peut-être nous ne pouvons plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques.

Enfin, pour ne pas être corrompus en tout, chérissons ce qui vaut mieux que nous-mêmes, et sauvons du naufrage, en périssant, nos goûts et nos jugements.


TITRE XIX.

DE L’ÉDUCATION.


I.

L’idée de l’ordre en toutes choses, c’est-à-dire de l’ordre littéraire, moral, politique et religieux, est la base de toute éducation.

II.

Les enfants n’obéissent aux parents que lorsqu’ils voient les parents obéir à la règle. L’ordre et la règle, une fois établis et reconnus, sont la plus forte des puissances.

III.

* Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques. On peut appliquer à l’enfance ce que M De Bonald dit qu’il faut faire pour le peuple : peu pour ses plaisirs ; assez pour ses besoins ; et tout pour ses vertus.

L’éducation doit être tendre et sévère et non pas froide et molle.

Les enfants doivent avoir pour amis leurs camarades, et non pas leurs pères et leurs maîtres.

Ceux-ci ne doivent être que leurs guides.

La crainte trempe les âmes, comme le froid trempe le fer. Tout enfant qui n’aura pas éprouvé de grandes craintes, n’aura pas de grandes vertus ; les puissances de son âme n’auront pas été remuées. Ce sont les grandes craintes de la honte qui rendent l’éducation publique préférable à la domestique, parce que la multitude des témoins rend le blâme terrible, et que la censure publique est la seule qui glace d’effroi les belles âmes. La crainte fixe l’amour, au moins dans les enfants. Il y a, dans le premier de ces sentiments, quelque chose d’austère qui empêche l’autre de s’évaporer.

Trop de sévérité glace nos défauts et les fixe ; souvent l’indulgence les fait mourir. Un bon approbateur est aussi nécessaire qu’un bon correcteur.

Quand on applique la sévérité où il ne faut pas, on ne sait plus l’appliquer où il faut.

Apprenez aux enfants à être vertueux, mais non pas à être sensibles. On peut être raisonnable de la raison d’autrui, et bienfaisant par maximes, car la vertu s’acquiert ; mais la sensibilité d’emprunt est une hypocrisie odieuse : elle donne un masque pour un visage.

Souvenons-nous-en bien, l’éducation ne consiste pas seulement à orner la mémoire et à éclairer l’entendement ; elle doit surtout s’occuper à diriger la volonté.

Le discernement vaut mieux que le précepte, car il le devine et l’applique à propos.

Donnez donc aux enfants la lumière qui sert à distinguer le bien du mal, en toutes choses, sans leur vouloir enseigner tout ce qui est mal et tout ce qui est bien, détail immense et impossible ; ils le distingueront assez.

Il faut que les enfants aient un gouverneur en eux-mêmes : il y est mieux placé et plus assidu qu’à leurs côtés. Tous sont disposés à le recevoir, et il y a dans leur conscience une place toujours prête pour lui.

Ni en métaphysique, ni en logique, ni en morale, il ne faut placer dans la tête ce qui doit être dans le cœur ou dans la conscience.

Faites de l’amour des parents un sentiment et un précepte ; mais n’en faites jamais une thèse, une simple démonstration. On pourrait tellement préparer l’éducation de l’homme que tous ses préjugés seraient des vérités, et tous ses sentiments des vertus.

Il faut rendre les enfants raisonnables, mais non les rendre raisonneurs. La première chose à leur apprendre, c’est qu’il est raisonnable qu’ils obéissent, et déraisonnable qu’ils contestent. L’éducation, sans cela, se passerait en argumentations, et tout serait perdu, si tous les maîtres n’étaient pas de bons ergoteurs.

Quand les enfants demandent une explication, qu’on la leur donne et qu’ils ne la comprennent pas, ils se contentent néanmoins, et leur esprit demeure en repos. Et cependant qu’ont-ils appris ? Que ce qu’ils ne voulaient plus ignorer est très-difficile à connaître ; or, cela même est un savoir ; ils attendent, ils patientent, et avec raison.

L’éducation se compose de ce qu’il faut dire et de ce qu’il faut taire, de silences et d’instructions. Il y a partout des verenda, nefanda, silenda, tacenda, alto premenda.

Conservons un peu d’ignorance, pour conserver un peu de modestie et de déférence à autrui : sans ignorance point d’amabilité. Quelque ignorance doit entrer nécessairement dans le système d’une excellente éducation.

Rien de trop terrestre et de trop matériel ne doit occuper les jeunes filles. Il ne faut entre leurs mains que des matières légères. Comme la nature les dégage, en quelque sorte, de la terre et les forme élancées pour les faire belles, il faut que l’éducation fasse pour leur âme ce que la nature a fait pour leur corps. Tout ce qui exerce pleinement le tact, principalement sur les choses qui ont de la vie, est peu convenable à leur pureté et la détruirait.

Elles le sentent si bien par instinct qu’elles regardent beaucoup et touchent peu ; elles ne touchent même les choses les plus délicates que de l’extrémité de leurs doigts. Elles ressemblent à l’imagination et ne doivent qu’effleurer comme elle. Ce qu’il y a de moins virginal entre nos sens, en effet, c’est le tact.

Aussi remarquez qu’une fille ne touche rien comme une femme, ni une femme chaste en son âme comme celle qui ne l’est pas.

On ne voit dans les jeunes gens que des étudiants ; moi j’y vois de jeunes hommes.

Soufflez sur eux une molle indulgence, et faites fleurir leurs passions ! Ils en recueilleront des fruits amers.

En élevant un enfant, songez à sa vieillesse.

Il n’est pas bon d’apprendre la morale aux enfants en badinant. S’il doit y avoir, dans la vie humaine, quelque chose d’immuable et d’indépendant de nos goûts, de nos fantaisies, de notre volonté, c’est le devoir. C’est là le terme qu’il ne faut jamais remuer, le rocher où l’on se sauve, et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions.

Il nous importe d’accoutumer notre esprit à le considérer comme ne devant jamais changer ni de solidité, ni de place. Cependant, dans la plupart de leurs leçons badines, nos derniers moralistes font du devoir une espèce de jouet avec lequel ils prétendent exercer la jeunesse à bien faire. Ils lui donnent mille faces, et, l’asseyant sur le sable mouvant de notre imagination ou de notre sensibilité, ils veulent en faire l’objet de ce qu’il y a de plus léger et de plus variable en nous, notre plaisir.

Ce n’est pas ainsi qu’il faut traiter cette grande affaire de la vie, d’où dépend toute la vertu. Il est essentiel de la conduire avec une gravité profonde, constante, uniforme ; et cela importe non-seulement au bonheur des hommes, mais aux plaisirs mêmes de l’enfance.

Il y a, dans l’âme humaine, dès le moment où elle se forme, une partie sérieuse, aussi bien qu’il en est une légère et frivole.

Les enfants participent à la fois de l’impulsion qui les jeta où ils sont venus et du progrès qui les entraîne où ils doivent aller. Ils sentent leur destination éloignée, plus encore qu’ils ne se ressentent de leur origine si proche.

S’il y a autour d’eux un mouvement qui les distrait, il y a devant eux une lumière qui les attire, lumière si convenable à leur nature, que, sans qu’ils la distinguent nettement, tout ce qui en participe les charme.

Le sublime de tous les genres, celui des mots, celui des sentiments, leur cause toujours du plaisir ; tous lui paient le tribut d’une admiration aveugle. Vous ne sauriez donc satisfaire à tous leurs besoins, en cherchant à les amuser par un éternel badinage. Leur esprit veut s’en reposer ; et, quand vous leur présentez comme plaisant ce qui par sa nature est sérieux ; quand vous leur faites pratiquer, en se jouant et comme un divertissement, ce qui doit être pratiqué posément et comme un sacrifice, ils sentent, malgré eux et malgré vous, dans leur conduite, le malaise secret et le mécontentement involontaire d’une fausse position.

Ne montrez aux enfants rien que de simple, de peur de leur gâter le goût, et rien que d’innocent, de peur de leur gâter le cœur.

éloignez d’eux cette morale qui ressemble à une eau qui n’a pas de source, et ne leur faites boire que des eaux vives.

Le mot sage dit à un enfant, est un mot qu’il comprend toujours, et qu’on ne lui explique jamais.

Ce qu’on regrette de l’ancienne éducation, c’est ce qu’elle avait de moral, et non ce qu’elle avait d’instructif ; c’est le respect qu’on avait pour les maîtres, et celui qu’ils avaient pour eux-mêmes ; c’est le spectacle de leur vie et de l’idée qu’on s’en faisait ; c’est l’innocence de ce temps, et la piété qu’on inspirait à l’enfance pour les hommes et pour le ciel : bonheur de l’homme à tous les âges ! everso succurrere seclo, devrait être la devise de l’université.

Pour enseigner la vertu, dont il est tant parlé dans Platon, il n’y a qu’un moyen : c’est d’enseigner la piété.

C’est au prêtre seul à instruire les enfants dans la religion. Le maître d’école ne doit leur apprendre qu’à prier Dieu. Le soin du corps et l’apprentissage des arts, la négligence de l’esprit et l’ignorance des devoirs, sont les caractères de l’éducation nouvelle.

Il ne faut ni que les pères, ni que les maîtres paraissent se mêler de l’animalité des jeunes gens. Renvoyez cette sale et importante matière au confesseur, qui peut seul la traiter sans souillure pour l’élève et pour lui, parce que Dieu intervient et se place entre eux.

Il faut regretter, pour la jeunesse, les leçons de itié que jadis ses regards rencontraient partout, jusque sur les vitraux des cloîtres, dans l’aspect des monastères, et à la vue de ces prie-dieu au pied d’un crucifix, qui formaient, dans chaque maison, à la tête du lit du maître, une chapelle domestique.

Des écoles de piété ! Elles nous paraîtraient, si nous étions sages, indispensables à cet âge qui a besoin qu’on le dresse à aimer le devoir, car il va aimer le plaisir. La direction de notre esprit est plus importante que son progrès.

Il faut laisser à chacun, en se contentant de les perfectionner, sa mesure d’esprit, son caractère et son tempérament. Rien ne sied à l’esprit que son allure naturelle ; de là son aisance, sa grâce et toutes ses facilités réelles ou apparentes. Tout ce qui le guinde lui nuit ; en forcer les ressorts, c’est le perdre. Nous portons tous quelques indices de nos destinations.

Il ne faut pas les effacer, mais les suivre, sans quoi nous aurons inévitablement une fausse et malheureuse destinée. Il faut que ceux qui sont nés délicats, vivent délicats, mais sains ; que ceux qui sont nés robustes, vivent robustes, mais tempérants ; que ceux qui ont l’esprit vif, gardent leurs ailes, et que les autres gardent leurs pieds.

Les secours donnés à l’esprit pour le rendre plus attentif et plus étendu, sont une force prétendue, une industrie acquise, qui le trompent également sur sa nature et sur ses forces naturelles : erreur grave et funeste.

Rien ne corrige un esprit mal fait : triste et fâcheuse vérité, qu’on apprend tard et après bien des soins perdus.

N’avoir reçu que l’éducation commune aux autres hommes, est un grand avantage pour ceux qui leur sont supérieurs, parce qu’ils leur sont plus semblables.

Aux enfants, en littérature, rien que de simple. La simplicité n’a jamais corrompu le goût ; tout ce qui est poétiquement défectueux est incompatible avec elle. C’est ainsi que la limpidité de l’eau se détruit par le mélange de matières trop terrestres. Notre goût alimentaire se corrompt par des saveurs trop fortes, et notre goût littéraire, pur dans ses commencements, par les expressions trop prononcées. Ménagez, égayez la vue de ces jeunes esprits ; donnez-leur des auteurs qui la reposent et la réjouissent. Ne donnez aux enfants que des modèles de bonhomie et de bon goût ; ne mettez entre leurs mains que des auteurs où leur âme trouve à la fois un mouvement et un repos perpétuels, qui les occupent sans efforts et dont ils se souviennent sans peine.

Il faut donner pour exemples, aux enfants, des phrases où l’accord entre l’adjectif et le substantif soit non-seulement grammatical, mais moral. L’épithète est un jugement, et le plus insinuant de tous, car il se glisse avec le mot ; et si rien n’est plus important que les idées saines, rien n’est plus important aussi que cet accord. Je dirai donc à nos faiseurs de thêmes : joignez toujours aux substantifs des adjectifs qui expriment l’idée et le sentiment qu’il faut avoir de chaque chose ; mettez tout à sa place dans l’esprit, en laissant tout à sa place dans le monde.

Il faut apprendre aux enfants le terme propre, et leur laisser trouver le terme figuré. La préférence exclusive qu’on accorde aux mathématiques, dans l’éducation, a de grands inconvénients. Les mathématiques rendent l’esprit juste en mathématiques, tandis que les lettres le rendent juste en morale. Les mathématiques apprennent à faire des ponts, tandis que la morale apprend à vivre.

Les sciences sont un aliment qui enfle ceux qu’il ne nourrit pas ; il faudrait le leur interdire. Ce mets vanté leur fait dédaigner une autre nourriture qui serait meilleure pour eux, aveuglés et flattés qu’ils sont de leur faux embonpoint.

Il y a des sciences bonnes, dont l’existence est nécessaire à la société et la culture inutile aux esprits ; telles sont les mathématiques.

Votre géométrie est bonne peut-être à redresser l’esprit de l’homme ; mais elle raidit celui de l’enfant ; elle est opposée à la docilité.

Il faut que les idées spirituelles et morales entrent les premières dans la tête, car si elles y trouvaient la place prise par les dogmes de la physique, elles ne pourraient plus s’y faire jour. L’esprit alors habitué à se contenter de notions grossières en refuserait de meilleures.

En apprenant le latin à un enfant, on lui apprend à être juge, avocat, homme d’état.

L’histoire de Rome, même celle de ses conquêtes, enseigne à la jeunesse la fermeté, la justice, la modération, l’amour de la patrie.

Les vertus de ses généraux étaient encore des vertus magistrales, et, sur leur tribunal militaire, ils n’avaient point une autre contenance que sur la chaise curule. Les actions et les mots, les discours et les exemples, tout concourt, dans les livres latins, à former des hommes publics. Ces livres suffiraient pour apprendre au magistrat, qui connaîtrait l’histoire et la position de son pays, quels sont ses devoirs et quels doivent être ses mœurs, ses talents et ses travaux. C’est ce que savait fort bien un magistrat illustre, qui, dans ce siècle où des livres excellents ont décrié l’éducation ancienne, et où beaucoup de gens n’approuvent que l’étude des langues modernes, disait, avec autant de courage que de raison : « je veux que mon fils sache beaucoup de latin. » il suffit, pour une éducation noble et lettrée, de savoir de la musique et de la peinture ce qu’en disent les livres.

La manie de classifier peut être bonne à l’endoctrinement, mais elle est inutile à la science. Elle aide l’élève à répondre, et le docteur à enseigner ; mais elle n’apprend ni à l’un ni à l’autre à connaître. Elle est toute pédagogique, et rien au delà.

Souvent on apprend, par la réunion, plus facilement que par la division et la simplicité.

C’est ainsi qu’une médaille, en imprimant dans la mémoire le nom d’une ville, donne à l’enfant plus de facilité pour retenir celui d’une province, et que, partant de là comme d’un point connu, il se met plus aisément, de proche en proche, l’univers entier dans la tête.

L’histoire et la numismatique rendent l’étude de la géographie moins laborieuse, quoiqu’elles paraissent la compliquer. C’est que cette complication apparente n’est, en effet, qu’une juxta-position de simplicités réelles, dont chacune offre à l’esprit un degré, un échelon, une branche, à l’aide desquels il arrive au sommet, en sautant et en se jouant. Une analyse exacte et rigoureuse est donc quelquefois, et en un certain sens, un moyen d’ignorer plus qu’un moyen d’apprendre.

Une douce lumière, imperceptiblement insinuée dans les esprits, y porte une joie qui s’y augmente par la réflexion.

Qui n’a qu’un ton est monotone ; qui est monotone devient ennuyeux. Apprenez donc à la jeunesse toutes les formes du discours, et dressez-la à les mettre en œuvre avec facilité.

Le même ton ennuie, mais non la même voix ; la même manière, mais non la même main ; la même couleur, mais non le même pinceau. Il y a une uniformité qui plaît. Virgile est Virgile partout ; ainsi de Raphaël, de Greuze, de Fénelon, de Bossuet, de La Fontaine, de Racine ; vox hominem sonat ; on les retrouve et on les reconnaît avec délices, toujours les mêmes dans des ouvrages différents.

L’ouvrage déplaît, si l’on n’y reconnaît pas l’auteur. Celui-ci a opéré pendant que son âme était absente ; c’est une œuvre de son pinceau, de sa plume, et non de lui ; c’est l’art ou le métier tout seul ; ce sont des lignes et des couleurs, de l’encre et du papier ; mais il n’y a là qu’une apparence de livre, un mets insipide et froid : le maître y manque. L’âme sommeille quelquefois, il est vrai, bonus dormitat homerus ;

mais pourvu qu’on la sente, qu’on l’entrevoie, qu’on la devine, on est content. Elle plaît assoupie, oisive ou distraite. Les fautes mêmes font plaisir, si elle y a contribué ; mais rien n’est beau sans elle.

Il est plus aisé de rendre la régularité belle que le désordre beau, parce que celui-ci repousse la beauté, et qu’il faut, pour l’introduire en lui, une puissance singulière, et que la nature seule peut donner. C’est donc la régularité qu’on doit donner pour modèle aux commençants. Les maîtres seuls ont le droit de s’en proposer un autre.

Le plaisir que les hommes goûtent à se sentir instruire, suffirait à leur bonheur ; en être cause devrait aussi suffire à notre ambition ; mais nous ne nous contentons pas d’être utiles : nous voulons éblouir.

On ne remarque pas assez à quel point les mœurs et les humeurs du maître, manifestés par sa physionomie, ont d’influence sur les enfants, et les forment ou les déforment.

Craindre de passer pour un pédant, dans la profession de l’enseignement, c’est être un fat.

Enseigner, c’est apprendre deux fois.

Il faut que les livres d’un professeur soient le fruit d’une longue expérience, et l’occupation de son éméritat.

LX.

« Inspirez, mais n’écrivez pas », dit Lebrun ; c’est ce qu’il faudrait dire aux professeurs ; mais ils veulent écrire, et ne pas ressembler aux muses.



FIN DU TOME PREMIER.


TITRE XX.

DES BEAUX-ARTS.


I.

* L’art est l’habileté réduite en théorie.

II.

L’objet de l’art est d’unir la matière aux formes qui sont ce que la nature a de plus vrai, de plus beau et de plus pur. Loin de reléguer les arts dans la classe des superfluités utiles, il faut les mettre au nombre des biens les plus précieux et les plus importants de la société humaine. Sans les arts, il ne serait pas possible aux esprits sublimes de nous faire connaître la plupart de leurs conceptions. Sans eux, l’homme le plus parfait et le plus juste ne pourrait éprouver qu’une partie des plaisirs dont son excellence le rend susceptible, et du bonheur que lui destinait la nature. Il est des émotions tellement délicates et des objets si ravissants, qu’on ne saurait les exprimer qu’avec des couleurs ou des sons. On doit regarder les arts comme une sorte de langue à part, comme un moyen unique de communication entre les habitants d’une sphère supérieure et nous.

La doctrine qui considère l’imitation comme le principal fondement des beaux-arts, a un sens plus vrai et plus étendu qu’on ne le pense.

L’homme se peint lui-même dans ses ouvrages, et ne parvient à les trouver beaux qu’en leur donnant des proportions correspondantes aux siennes : je ne veux pas dire à celles qu’il distingue nettement en lui-même ; mais à celles qui y sont cachées, et qu’il ne se rend visibles que dans les imitations qu’il en fait à son propre insu.

Une imitation ne doit être composée que d’images. Si le poëte fait parler un homme passionné, il doit mettre dans sa bouche des expressions qui ne soient que l’image des mots qu’emploierait un homme réellement passionné. Si le peintre colore quelque objet, il faut de même que ses couleurs ne soient qu’une image des couleurs réelles. Un musicien ne doit employer que les images des sons réels, et non pas les sons réels eux-mêmes.

La même loi doit être observée par le comédien, dans le choix de ses tons et de ses gestes.

C’est la grande règle, la règle première, la règle unique. Tous les excellents artistes l’ont entrevue et observée, quoique personne ne l’ait encore proposée. Je le fais aujourd’hui avec d’autant plus de confiance, qu’elle se prouve par son évidence, comme tous les principes qui naissent de l’essence des choses. Les plus belles expressions, dans tous les arts, sont celles qui paraissent nées d’une haute contemplation.

Le beau ! C’est la beauté vue avec les yeux de l’âme.

L’intelligence doit produire des effets semblables à elle, c’est-à-dire des sentiments et des idées, et les arts doivent prétendre aux effets de l’intelligence. Artiste ! Si tu ne causes que des sensations, que fais-tu avec ton art, qu’une prostituée avec son métier, et le bourreau avec le sien, ne puissent faire aussi bien que toi ? S’il n’y a que du corps dans ton œuvre, et qu’elle ne parle qu’aux sens, tu n’es qu’un ouvrier sans âme, et n’as d’habile que les mains.

à l’exception de quelques représentations, où la médiocrité suffit à l’usage, comme dans les tableaux d’église, par exemple, tout le reste est inutile dans les arts, si le beau suprême ne s’y trouve pas.

Le vrai commun, ou purement réel, ne peut être l’objet des arts. L’illusion sur un fond vrai, voilà le secret des beaux-arts.

Il y a dans l’art beaucoup de beautés qui ne deviennent naturelles qu’à force d’art.

Il faut bannir des arts tout ce qui est rigoureusement appréciable, et pourrait être aisément contrefait ; on ne veut pas y voir trop clairement d’où viennent les impressions. La naïade y doit cacher son urne ; le Nil y doit cacher ses sources.

Un ouvrage de l’art doit être un être, et non une chose arbitraire. Il doit avoir ses proportions, son caractère et sa nature ; un commencement, un milieu, des accessoires et une fin. Il faut qu’on y distingue un tronc, des membres, une statue, une personnalité enfin. Dans une œuvre de l’art, quelle qu’elle soit, la symétrie apparente ou cachée est le fondement visible ou secret du plaisir que nous éprouvons. Tout ce qui est composé a besoin de quelque répétition dans ses parties, pour être bien compris, bien retenu par la mémoire, et pour nous paraître un tout. Dans toute symétrie, il y a un milieu ; or, tout milieu est le nœud d’une répétition, c’est-à-dire, de deux extrémités semblables.

Les belles lignes sont le fondement de toute beauté. Il est des arts où il faut qu’elles soient visibles, comme l’architecture, qui se contente de les parer. Il en est d’autres, comme la statuaire, où l’on doit les déguiser avec soin. Dans la peinture, elles sont toujours suffisamment voilées par les couleurs. La nature les cache, les enfonce et les recouvre dans les êtres vivants. Ceux-ci, pour être beaux, doivent peu montrer leurs lignes, car le squelette est dans les lignes, et la vie dans les contours. Cherchez dans les arts cette ligne de vie et de beauté, qui, même en n’y exprimant rien, embellit les corps qu’elle embrasse et les surfaces qu’elle parcourt. Elle doit se dérouler, sans se briser, dans notre tête ; mais il n’est pas possible à la main de la tracer sans s’interrompre et s’y reprendre à plusieurs fois.

L’élégance vient de la clarté dans les formes, qui les rend faciles à saisir, et même faciles à compter.

être naturel dans les arts, c’est être sincère.

La grâce est le vêtement naturel de la beauté ; la force sans grâce, dans les arts, est comme un écorché.

L’adolescence de l’art est élégante, sa virilité pompeuse, et sa vieillesse riche, mais surchargée d’ornements qui en dissimulent le dépérissement. Il faut tendre sans cesse à ramener l’art à son âge viril, ou mieux encore, à son adolescence.

L’architecture doit peindre les hommes en peignant les lieux ; il faut qu’un édifice annonce aux yeux celui qui l’habite. Les pierres, le marbre, le verre, doivent parler et dire ce qu’ils cachent.

Comme on donne un piédestal à une statue, il faut en donner un à un édifice, et surtout aux temples, qui doivent, pour ainsi dire, être placés sur un autel.

Lorsqu’un édifice régulier domine le jardin qui l’entoure, il doit, pour ainsi dire, rayonner de régularité, en la jetant autour de lui à toutes les distances d’où on peut le voir aisément.

C’est un centre, et le centre doit être en harmonie avec tous les points de la circonférence, qui n’est elle-même qu’un point central développé. à ces jardins irréguliers que nous appelons jardins anglais, il faut pour habitation un labyrinthe. De même que, dans la musique, le plaisir naît du mélange des sons et des silences, des repos et du bruit, de même il naît, dans l’architecture, du mélange bien disposé des vides et des pleins, des intervalles et des masses.

De beaux compartiments nous plaisent, parce qu’ils impriment en nous, avec netteté, l’idée d’une portion de l’espace, comme une belle mélodie nous fait sentir, sans calcul et sans attention, le mouvement et le repos qui sont les éléments du temps.

Il y a, parmi les antiques, une Vénus qui tient étendu un vêtement semblable à une voile enflée, et dont elle se prépare à se couvrir.

C’est celle-là qu’on peut appeler la Vénus pudique, car, par la disposition de l’accessoire, sa nudité fait inévitablement penser à sa pudeur.

Il est une espèce d’hommes que l’amour des arts possède tellement, qu’ils ne regardent plus l’art comme une chose qui est faite pour le monde, mais le monde, les mœurs, les hommes et la société, comme des choses qui sont faites pour l’art. Subordonnant tout, même la morale, à la statuaire, ils regrettent la nudité, la gymnastique, les athlètes, par dévouement aux sculpteurs. C’est qu’ils aiment les arts plus que les mœurs, et les statues plus que leurs propres enfants.

Il y a dans l’Apollon quelque chose de semblable à l’attitude d’un orateur qui vient de décocher une ironie.

Pigalle et l’art antique.

Pigalle avait reçu de la nature un œil savant, qui, dans chaque trait, découvrait mille traits, et, dans chaque partie, une infinité de parties. Il aimait à peindre ce qu’il savait voir.

Aucun artiste n’avait représenté avant lui cette multitude de détails que l’art aime à considérer nus, parce qu’il peut avoir besoin de les reproduire, mais que le bon goût se plaît à couvrir de voiles. Jamais il ne pouvait exprimer assez à son gré tous les reliefs du corps humain, comme les anciens ne pouvaient jamais assez les ramener au contour. Il semblait s’être fait une loi rigoureuse de n’imiter que la vérité, telle non-seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher. On eût dit qu’il ne traitait les passions que pour donner un plus grand nombre de modifications, d’inégalités et d’empreintes à la surface de ses statues. Ce qui le frappait, dans les corps animés, ce n’était pas cette forme fugitive et déliée qui semble les environner dans leur ensemble, ni ces formes idéales et molles dont ils sont comme empreints à chaque trait, et qu’un philosophe appelait des apparences de l’âme. Il y considérait d’abord ces lignes déterminées qui séparent l’individu, le concentrent en lui-même, et le détachent, pour ainsi dire, de l’air qui nous embrasse et nous lie à l’univers. Il était comme amoureux d’une sorte d’excès dans l’expression. On voit presque toujours, dans ses ouvrages, les deux états extrêmes de la vie humaine, celui où la nature, animant le corps avec vigueur, en fait saillir toutes les parties, et celui où, l’abandonnant, elle les découvre et les désunit. Sans doute il a peint quelquefois la beauté, mais non cette ravissante beauté d’un corps " hôte d’une belle « âme », pour employer, avec le poëte, une expression qui semble née au pied de quelque statue antique.

Les anciens, en effet, sans nuire à la fidélité de l’imitation, ne se privaient jamais entièrement de la représentation du beau physique, uni au beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une image invisible de la beauté absente. On reconnaissait, dans les traits de leurs vieillards, la place où fut la jeunesse, et leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé perdues.

Dans les ouvrages de Pigalle, au contraire, le vieillard offre des traits où l’on dirait que la jeunesse ne fut pas ; le malade, un corps où l’on croirait que la santé ne put jamais être.

En un mot, il peignait la vieillesse extrême, tandis que les anciens la peignaient vénérable ; il ne montrait que les ravages de la maladie, tandis que les anciens n’en représentaient que les langueurs. C’est qu’il était né souverainement sculpteur, et que les anciens étaient nés souverainement poëtes. Une idée leur suffisait pour un ouvrage, une statue pour un monument ; Pigalle, au contraire, était constamment réduit à la nécessité de multiplier ses personnages.

Lorsque, dans la statue du maréchal de Saxe, il eut peint l’homme robuste qui descend d’un pas ferme dans la tombe, il eut besoin, pour peindre le héros, de représenter un Hercule en deuil et la France en alarmes, au milieu des trophées. Lorsque, dans le monument de Reims, il eut représenté la assis, dont les formes austères indiquent cet esprit qui ne demeure oisif que lorsque tous les besoins ont été prévus, et tous les périls écartés, il lui fallut, pour montrer la douceur du gouvernement, imaginer une femme conduisant un lion par quelques fils de sa crinière. Ce luxe d’accessoires peut convenir à la magnificence de nos mœurs ; mais le génie de l’artiste se serait montré plus puissant, s’il eût fait refléter le bonheur des sujets dans l’image même du prince, et peint, dans le guerrier mourant, le noble et grave orgueil des regrets qu’allait exciter sa perte.

Parmi les œuvres de Pigalle, il n’en est pas une, peut-être, qui ne mérite d’être exposée dans une académie ; mais celles des grands artistes de l’antiquité semblaient destinées à être placées au milieu du monde.

Les anciens, il est vrai, vivaient dans d’autres temps ; ils avaient d’autres mœurs, et voyaient une autre nature. Leurs ateliers étaient les lieux d’exercices où l’amour de la fatigue et de la gloire tenait presque constamment la jeunesse dévêtue. C’est là qu’ils pouvaient choisir, pour modèles du beau physique, la jeunesse de leurs grands hommes, comme ils pouvaient, dans les autres lieux publics, choisir, pour modèles du beau moral, leurs filles et leurs sœurs, leurs philosophes et leurs pères, les épouses et les mères de leurs citoyens les plus illustres. Chez eux, toutes les scènes de la nature pathétique se passaient à découvert, aux noces et aux funérailles, dans les victoires et les défaites, dans les bannissements et les triomphes, dans tous les succès et les revers de la patrie et de la famille.

Cette nature, qui, perpétuellement en dehors chez les anciens, se déployait avec décence, ampleur et dignité, dans tous leurs gestes et toutes leurs habitudes, n’est parmi nous émue que par intervalles, et ne recourt, pour exprimer la douleur ou la joie, qu’aux brusques mouvements, aux expressions partielles et presque imperceptibles de l’homme solitaire retiré dans sa demeure. Nos artistes ne peuvent considérer leur modèle que dans le coin obscur de quelque chambre étroite.

Obligés de le placer aussi proche de leur vue que de leur pensée, ils ne l’étudient qu’au moment de le peindre, et avec cette attention excessive qui ne permet d’embrasser l’ensemble qu’en se détournant des détails, ou de saisir les détails qu’en se détournant de l’ensemble.

Ils n’ont à copier, pour exprimer la nature morale, que des attitudes commandées, qu’ils sont forcés d’inventer ou d’emprunter au théâtre. Enfin, pour peindre l’homme, ils n’ont que des statues vivantes ; car je ne saurais donner un autre nom à ces modèles gagés qui, n’étant animés par aucun sentiment personnel, n’offrent à l’artiste, dans leur ennui, que la froideur du marbre et son insensibilité.

On ne doit donc pas s’étonner de la supériorité des anciens. Ils voyaient l’objet de leur art aussi parfait que pouvait le souhaiter l’imagination même. Ils le voyaient toujours en haleine, toujours ému, toujours à sa place, et tel qu’ils devaient le peindre, je veux dire environné de l’univers. Cependant, si les ouvrages de Pigalle causent de moins grands plaisirs que les leurs, et ne comblent pas, comme eux, la mesure de l’admiration, ils sont dignes d’estime par leur genre de perfection et d’exactitude. Quoi que ce soit, en effet, que représente une imitation, elle rapproche son auteur des artistes les plus célèbres, quand elle est à ce point exacte et savante.

Ce n’est pas simplement alors une image, mais un objet réel ; ce n’est pas simplement un ouvrage, mais un être qui prend place dans le monde, au rang des êtres véritables, et s’y maintient comme un sujet éternel d’observation et d’étude.

Le bon goût, la religion et la politique s’accorderont un jour pour proscrire l’allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres, en exhumant, pour ainsi dire, les ossements de nos morts, pour les représenter sur la pierre même qui les recouvre.

Les anciens renfermaient dans une urne jusqu’aux cendres de leurs amis ; et nous, que tout devrait rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres, nous l’environnons d’épouvantails capables d’en repousser jusqu’à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux, des apparences de commandement et de pouvoir, des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre chose, sinon travailler à rendre l’homme mort odieux ou ridicule aux yeux de l’homme vivant ? Cette pureté de trait que l’on vante tant dans les ouvrages de Raphaël et des grecs, dépend absolument du beau genre des natures qu’ils choisissaient. Elle eût été impraticable pour eux-mêmes, s’ils n’avaient eu à exprimer que des natures communes. Ainsi, il ne faut pas confondre le trait pur avec le trait exact. Rubens est un très-grand dessinateur ; mais la qualité des objets qu’il avait à peindre, leurs formes inégales et raboteuses, leurs gros contours, exigeaient qu’il donnât à son dessin une terminaison plutôt bossante, si je puis ainsi parler, que finie et arrêtée en ligne élégante et précise. Il en est de même des ouvrages de Pigalle, comparés à ceux de Bouchardon. Il n’y a qu’une nature pure, svelte, élémentaire, idéale, qui soit susceptible d’admettre et de recevoir la pureté du trait et la perfection du coloris.

Dans les peintures de la nature morale, ce que l’artiste doit le plus craindre, c’est l’exagération, comme, dans les peintures de la nature physique, ce qu’il a le plus à redouter, c’est la faiblesse.

Un crucifiement devrait à la fois représenter la mort d’un homme et la vie d’un dieu.

Le peintre, en y offrant aux yeux un corps destiné à la sépulture, devrait cependant y faire entrevoir le principe et le germe d’une résurrection surnaturelle et prochaine. S’il choisit pour sujet de son tableau, le moment des douleurs du supplice, il faut qu’il peigne dans la victime un dieu qui éprouve comment l’homme souffre. L’impression de la divinité et de la béatitude doit se mêler à tous les caractères de la souffrance et de la mort.

L’esprit humain doit à la religion ce qu’il y a de plus élémentaire et de plus pur dans les expressions de la nature morale, je veux dire le sentiment de la maternité unie à la virginité : idée inconnue à l’art ancien, qui n’en a point traité où fussent exigées autant de délicatesse et de retenue ; idée où l’art moderne, épuisant toutes les beautés, sous les pinceaux de Raphaël, a peut-être surpassé toutes les merveilles précédentes.

Quand le peintre veut représenter un événement, il ne saurait mettre en scène un trop grand nombre de personnages ; mais il n’en saurait employer trop peu, quand il ne veut exprimer qu’une passion.

Les sculpteurs et les peintres ne nous montrent guère que des corps inhabités. Les plus habiles, comme Gérard, prennent la vie pour dernier but, et ne font que des corps vivants.

Et pourtant, il ne suffit pas même, pour atteindre l’objet de l’art, qu’un personnage semble animé d’une passion : il faut une passion où l’âme participe. Tout peintre et tout statuaire qui ne sait pas montrer, dans toutes ses figures, l’immatérialité et l’immortalité de l’âme, ne produit rien qui soit vraiment beau.

C’est une si belle chose que la lumière, que Rembrandt, presque avec ce seul moyen, a fait des tableaux admirables. On ne conçoit point de rayons et d’obscurité qui appellent plus puissamment les regards. Il n’a, le plus souvent, représenté qu’une nature triviale, et cependant on ne regarde pas ses tableaux sans gravité et sans respect. Il se fait, à leur aspect, une sorte de clarté dans l’âme, qui la réjouit, la satisfait et la charme. Ils causent à l’imagination une sensation analogue à celle que produiraient les plus purs rayons du jour, admis, pour la première fois, dans les yeux ravis d’un homme enfermé jusque-là dans les ténèbres. Dans ses belles figures, comme son rabbi, la lumière, il est vrai, n’est plus l’objet principal dont l’imagination soit occupée ; mais elle est encore le principal moyen employé par l’artiste pour rendre le sujet frappant.

C’est elle qui dessine ces traits, ces cheveux, cette barbe, ces rides et ces sillons qu’a creusés le temps. Ce que Rembrandt a fait avec le clair-obscur, Rubens l’a fait avec l’incarnat. Rubens a régné par les couleurs, comme Rembrandt par la lumière. L’un savait rendre tout éclatant, l’autre tout illuminer ; l’un est splendide, l’autre est magique ; et si l’âme n’est pas toujours charmée par eux, l’œil humain leur doit, du moins, ses plus brillantes illusions.

Pour qu’un groupe se forme et soit réel à l’œil, il faut qu’il y ait une liaison entre le mouvement de chaque figure et de celle qui la suit ; que les attitudes des personnages s’enchaînent l’une à l’autre ; qu’il y ait dans les caractères de leur couleur, de leurs traits ou de leurs expressions, une gradation bien ménagée et des nuances qui se fondent ; que l’esprit, aussi bien que l’œil, les embrasse d’un seul regard, et qu’enfin, suivant qu’il y a dans le tableau un seul ou plusieurs groupes, les personnages forment une seule ou plusieurs unités bien distinctes et dont le souvenir soit facile. Dans le Bélisaire, la femme, l’enfant et le vieillard groupent parfaitement ; mais le soldat ne groupe ni avec eux, ni avec les personnages peints dans le lointain, ni avec le lieu, ni, pour ainsi dire, avec lui-même. Pour qu’une figure groupe avec elle-même, en effet, il faut qu’elle ait une vérité d’expression comme de conformation, qui la replie sur son propre individu, et lui donne un mérite absolu, indépendant. C’est ce que celle-ci n’a aucunement ; son attitude et son expression sont fausses et mentent à la nature encore plus qu’au sujet. C’est peut-être par la même raison qu’elle ne groupe pas avec le lieu. Je me propose de l’examiner ailleurs.

Dans l’Endymion de Girodet, le personnage du zéphire donne un témoin à une scène qui ne devrait pas en avoir.

David, relève ton génie et ton Andromaque assise ! Regarder une mauvaise peinture avec respect, et une bonne avec délices, c’est la plus louable, et je dirai même la plus honorable disposition où puisse se trouver et se montrer une honnête ignorance. L’art théâtral n’a pour objet que la représentation.

Un acteur doit donc avoir l’air demi-ombre et demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes doivent sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu’un spectacle soit beau, qu’on croie imaginer ce qu’on y entend, ce qu’on y voit, et que tout nous y semble un beau songe.

L’objet de toute représentation est de donner une idée fixe et dont l’effet soit chaque fois infaillible. Or, pour y parvenir, il faut que la représentation soit très-déterminée, c’est-à-dire très-exacte et très-achevée dans toutes les parties qui doivent produire l’effet auquel on vise.

Il serait bon que les spectacles dramatiques fussent entièrement publics, ne fût-ce que pour donner au peuple une idée d’un beau son, d’un beau geste, d’un beau langage et d’une belle voix. Nos danseurs ennoblissent ce qui est grossier ; mais ils dégradent ce qui est héroïque.

La danse doit donner l’idée d’une légèreté et d’une souplesse pour ainsi dire incorporelles.

Les beaux-arts ont pour mérite unique, et tous doivent avoir pour but, de faire imaginer des âmes par le moyen des corps.

Tout bruit modulé n’est pas un chant, et toutes les voix qui exécutent de beaux airs ne chantent pas. Le chant doit produire de l’enchantement. Mais il faut pour cela une disposition d’âme et de gosier peu commune, même parmi les grands chanteurs.

La mélodie consiste en une certaine fluidité de sons coulants et doux comme le miel d’où elle a tiré son nom. La musique, dans les dangers, élève plus haut les pensées.

L’air périodique ne convient qu’à l’expression des sentiments où l’âme aime à circuler, pour ainsi dire, et dont elle ne peut se séparer qu’après un long détour. Toutes les émotions qu’on n’exprime que pour les exhaler, et se rendre soi-même plus calme, n’admettent l’air périodique qu’autant qu’il est court et brisé, comme l’air fameux : che faro senza euridice ?

la musique des chants de deuil semble laisser mourir les sons.

Il n’est pas toujours nécessaire, dans la musique, d’exprimer un mouvement marqué ou une émotion distincte. Le chant lui-même peut être l’objet du chant. S’il peint une âme en harmonie, un talent qui s’élève et redescend par une belle échelle de sons, une existence qui, libre de soins et livrée à mille affections passagères et rapides, s’égaie et se joue entre la terre et le ciel, enfin une intelligence désoccupée, qui vole au hasard, comme l’abeille, s’arrête sur mille objets, sans se fixer sur aucun, caresse toutes les fleurs et bourdonne son plaisir, cette peinture en vaut une autre.


TITRE XXI.

DE LA POÉSIE.


I.

Qu’est-ce donc que la poésie ? Je n’en sais rien en ce moment ; mais je soutiens qu’il se trouve, dans tous les mots employés par le vrai poëte, pour les yeux un certain phosphore, pour le goût un certain nectar, pour l’attention une ambroisie qui n’est point dans les autres mots.

II.

Platon enseignait que toutes les choses créées ne sont que le produit d’un moule, qui est dans l’esprit de Dieu, et qu’il appelle idée. L’idée est à l’image ce que la cause est au produit. Or, prétendait ce philosophe, toutes choses n’étant qu’une copie de l’idée, l’image qu’une copie des choses, et les mots, à leur tour, qu’une expression de l’image, les poëtes qui sont si fiers de leur art, ne font cependant, dans leurs poëmes, que des copies de la copie d’une copie, et, par conséquent, quelque chose d’infiniment imparfait, parce que cela est infiniment éloigné, et différent du vrai modèle. Platon voulait condamner la poésie, et il lui faisait des reproches dignes d’elle et dignes de lui. Mais je veux la défendre, et, en entrant dans sa doctrine, je la tourne toute en faveur de cette poésie qu’il proscrivait, en lui donnant une couronne. Je dis, n’en déplaise à Platon : tout est périssable et défectueux ici-bas, excepté les formes qui sont l’empreinte de l’idée. Or, que fait le poëte ? à l’aide de certains rayons, il purge et vide les formes de matière, et nous fait voir l’univers tel qu’il est dans la pensée de Dieu même. Il ne prend de toutes choses que ce qui leur vient du ciel. Sa peinture n’est pas la copie d’une copie, mais un plâtre de l’archétype, plâtre creux, si je puis dire, qu’on porte aisément avec soi, qui entre aisément dans la mémoire, et se place au fond de l’âme, pour en faire les délices dans les instants de son loisir. Les accents inarticulés des passions ne sont pas plus naturels à l’homme que la poésie.

L’esprit n’a point de part à la véritable poésie ; elle est un don du ciel qui l’a mise en nous ; elle sort de l’âme seule ; elle vient dans la rêverie ; mais, quoi qu’on fasse, la réflexion ne la trouve jamais. L’esprit, cependant, la prépare, en offrant à l’âme les objets que la réflexion déterre, en quelque sorte. L’émotion et le savoir, voilà sa cause, et voilà sa matière. La matière sans cause ne sert à rien ; la cause sans matière vaudrait mieux : une belle disposition qui demeure oisive, se fait au moins sentir à celui qui l’a, et le rend heureux.

Le talent poétique naît dans les âmes vives de l’impuissance de raisonner.

La poésie n’est utile qu’aux plaisirs de notre âme. La nature bien ordonnée, contemplée par l’homme bien ordonné, est la base, le fondement, l’essence du beau poétique.

C’est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie.

Rien de ce qui ne transporte pas n’est poésie.

La lyre est, en quelque manière, un instrument ailé.

Il faut que le poëte soit, non-seulement le Phidias et le Dédale de ses vers, mais aussi le Prométhée, et qu’avec la figure et le mouvement, il leur donne l’âme et la vie.

La haute poésie est chaste et pieuse par essence, disons même, par position ; car sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre, et la rend voisine du ciel. De là, comme les esprits immortels, elle voit les âmes, les pensées, et peu les corps. Quiconque n’a jamais été pieux ne deviendra jamais poëte. L’exemple de Voltaire même ne dément pas cette assertion. Il fut enfant, et ce qui prouve qu’il avait été dominé par les impressions religieuses, c’est qu’il passa sa vie à les rappeler, à les décrier et à les combattre.

Même quand le poëte parle d’objets qu’il veut rendre odieux, il faut que son style soit calme, que ses termes soient modérés, et qu’il épargne l’ennemi, conservant cette dignité qui vient de la paix d’une âme supérieure à toutes choses. Qu’il se souvienne de ce beau mot de Lucain : pacem summa tenent… voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée, et ses effets ? Lisez les poëtes.

Voulez-vous connaître la morale, la politique ? Lisez les poëtes. Ce qui vous plaît chez eux, approfondissez-le : c’est le vrai. Ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l’homme. Les poëtes sont enfants avec beaucoup de grandeur d’âme et avec une céleste intelligence.

Le poëte s’interroge ; le philosophe se regarde.

Les poëtes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n’en trouvent en cherchant le vrai.

Les poëtes qui, dans l’épique, représentent une communication, perpétuellement ouverte, de la terre au ciel, et entretenue par des êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux, n’ont fait qu’imaginer et que peindre confusément le véritable état du monde, dans ce qu’il y a de plus digne d’être connu et de plus caché à nos yeux.

Le vrai poëte a des mots qui montrent sa pensée, des pensées qui laissent voir son âme, et une âme où tout se peint distinctement. Il a un esprit plein d’images très-claires, tandis que le nôtre n’est rempli que de signalements confus.

Les poëtes sont plus inspirés par les images que par la présence même des objets.

Pour être bon et pour être oëte, il faut vêtir d’abord ce qu’on regarde, et ne rien voir tout nu. Il faut au moins mettre sa bienveillance et une certaine aménité entre tous les objets et soi.

Les autres écrivains placent leurs pensées devant notre attention ; les poëtes gravent les leurs dans notre souvenir. Ils ont un langage souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité.

Il sort des figures de leurs mots, et des images des choses qu’ils ont touchées.

Il ne faut pas seulement qu’il y ait dans un poëme de la poésie d’images, mais aussi de la poésie d’idées.

Il faut que les pensées des poëtes soient légères, nettes, distinctes, achevées, et que leurs paroles ressemblent à leurs pensées.

Les beaux vers sont ceux qui s’exhalent comme des sons ou des parfums.

Tous les vers excellents sont comme des impromptus faits à loisir. On peut dire de ceux qui ne sont pas nés comme d’eux-mêmes, et sortis tout à coup des flancs d’une paisible rêverie : prolem sine matre creatam. ils ont tous quelque chose d’imparfait et de non achevé.

Chaque parole du poëte rend un son tellement clair, et présente un sens tellement net, que l’attention, qui s’y arrête avec charme, peut aussi s’en détacher avec facilité, pour passer aux paroles qui suivent, et où l’attend un autre plaisir, la surprise de voir tout à coup des mots vulgaires devenus beaux, des mots usés rendus à leur fraîcheur première, des mots obscurs couverts de clartés.

L’élocution, dans l’éloquence, roule ses flots comme les fleuves. Mais, dans la poésie, il y a plus d’art : des jets, des cascades, des nappes, des jeux de mots de toute espèce y sont ménagés avec soin, et en augmentent le charme par leur variété.

Le caractère de la poésie est une clarté suprême.

Il faut que les vers soient de cristal ou diaphane ou coloré : diaphane, quand ils ne doivent nous donner que la vue de l’âme ou de sa substance ; coloré, quand ils ont à peindre les passions qui l’altèrent, ou les nuances dont l’esprit de l’homme se teint.

Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont de la ductilité et de l’éclat ; d’autres, au règne végétal : ils ont de la sève ; d’autres, enfin, au règne animal ou animé, et ils ont de la vie. Les plus beaux sont ceux qui ont de l’âme ; ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus.

Les vers ne s’estiment ni au nombre ni au poids, mais au titre.

Les belles poésies épiques, dramatiques, lyriques, ne sont autre chose que les songes d’un sage éveillé.

Dans l’ode, il faut laisser au poëte, pour repos et pour délassement, le plaisir de parler de lui.

Le poëte ne doit point traverser au pas un intervalle qu’il peut franchir d’un saut.

Quelquefois l’âme, en partant d’un sentiment, franchit tout, pour en atteindre un autre dont elle éprouve le besoin. Les strophes de l’ode en offrent de fréquents exemples. Il n’y en a pas moins entre elles un indissoluble lien ; elles sont unies des nœuds de la nécessité, nœuds éternels, célestes et ravissants.

Il est des vers qu’on croit rapides, et qui ne sont que remuants ; ils marquent plus le mouvement que le progrès ; ils n’ont pas d’ailes, mais des pattes, des pieds, des articulations où l’on voit la secousse. Il faut que le vers sérieux avance à grands pas, et non en piétinant. Il doit donner à la rapidité, quand il veut la peindre, la marche des dieux d’Homère : « il fait un pas, et il arrive. » dans le langage ordinaire, les mots servent à rappeler les choses ; mais quand le langage est vraiment poétique, les choses servent toujours à rappeler les mots.

Dans le style poétique, chaque mot retentit comme le son d’une lyre bien montée, et laisse toujours après lui un grand nombre d’ondulations. Une des causes principales de la corruption et de la dégradation de la poésie est que les vers n’aient plus été faits pour être chantés.

Le chant est le ton naturel de l’imagination.

On raconte l’histoire, mais on chante les fables ; la raison parle, mais l’imagination fredonne. Si les maximes et les lois offrent une sorte de mesure, c’est que la mémoire aime les cadences, et que le souvenir se plaît aux symétries.

Il faut que son sujet offre au génie du poëte une espèce de lieu fantastique qu’il puisse étendre et resserrer à volonté. Un lieu trop réel, une population trop historique emprisonnent l’esprit et en gênent les mouvements.

Tout ouvrage de génie, épique ou didactique, est trop long, s’il ne peut être lu dans un jour. On doit bannir avec soin du poëme épique, tout appareil combiné trop fastueux, et s’y interdire également les attitudes et les décorations du théâtre.

Tout ouvrage étendu ne peut être bien composé que par une égale continuité de force, de mouvement et d’attention. De là vient que la nature elle-même veut que les poëmes épiques soient écrits avec la même espèce de vers, et avec celui de tous qui demande, pour être bien fait, le plus de calme et de sagesse.

Il est nécessaire, pour le succès d’un poëme épique, que la moitié des idées et de la fable soit dans la tête des lecteurs. Il faut que le poëte ait affaire à un public curieux d’apprendre ce que lui-même est désireux de raconter.

C’est ainsi que l’auteur et les lecteurs ont à la fois la tête épique, conjonction ou conjoncture qui est réellement indispensable.

XLVI.

On ne peut trouver de poésie nulle part, quand on n’en porte pas en soi.

XLVII.

La poésie construit avec peu de matière, avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l’air, avec des riens. Mais, qu’elle soit transparente ou solide, sombre ou lumineuse, sourde ou sonore, la matière poétique doit toujours être artistement travaillée. Le poëte peut donc construire avec de l’air ou des métaux, avec de la lumière ou des sons, avec du fer ou du marbre, avec de la brique même ou de l’argile : il fera toujours un bon ouvrage, s’il sait être décorateur dans les détails et architecte dans l’ensemble.

XLVIII.

Les mots s’illuminent, quand le doigt du poëte y fait passer son phosphore.

XLIX.

Les mots des poëtes conservent du sens, même lorsqu’ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux sons. On dirait des paroles lumineuses, de l’or, des perles, des diamants et des fleurs.

L.

Il faut que les mots, pour être poétiques, soient chauds du souffle de l’âme, ou humides de son haleine.

LI.

Comme ce nectaire de l’abeille qui change en miel la poussière des fleurs, ou comme cette liqueur qui convertit le plomb en or, le poëte a un souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore. Il sait en quoi consiste le charme des paroles, et par quel art on bâtit avec elles des édifices enchantés.


TITRE XXII.

DU STYLE.


I.

Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s’exprimer nuit à l’esprit, parce qu’aucun obstacle ne l’arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles, il est contraint de faire ce choix, par le retardement que lui imprime la nécessité de fouiller dans sa mémoire, pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire, en ce cas, qu’avec une grande attention.

II.

L’homme aime à remuer ce qui est mobile, et à varier ce qui est variable ; aussi chaque siècle imprime aux langues quelque changement ; et le même esprit d’invention qui les créa, les détériore en subsistant toujours.

C’est toujours par l’au-delà, et non par l’en-deçà, que les langues se corrompent ; par l’au-delà de leur son ordinaire, de leur naturelle énergie, de leur éclat habituel. C’est le luxe qui les corrompt, et le fracas qui accompagne leur décadence.

Les mots dont le son, la clarté et, pour ainsi dire, le volume sont amoindris, c’est-à-dire, qui n’expriment rien que d’adouci, sont dans le langage ce que les demi-tons sont dans la musique ; ils y forment un genre achromatique. ces mots prennent faveur, lorsqu’une langue, ayant acquis toute son énergie, et en ayant abusé, son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauté qui frappe et qui plaît. Les esprits très-cultivés s’en contentent longtemps.

En littérature, il faut remonter aux sources dans chaque langue, parce qu’on oppose ainsi l’antiquité à la mode, et que d’ailleurs, en trouvant, dans sa propre langue, cette pointe d’étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir.

Quant aux inconvénients, ils sont nuls.

Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n’a plus rien à redouter de leur contagion.

On n’aime pas à trouver dans un livre les mots qu’on ne pourrait pas se permettre de dire, et qui détournent l’attention, non par leur beauté, mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu’ils sont là un fait de l’histoire littéraire ; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n’en montrent que la dépravation.

Remplir un mot ancien d’un sens nouveau, dont l’usage ou la vétusté l’avait vidé, pour ainsi dire, ce n’est pas innover, c’est rajeunir.

On enrichit les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.

Toutes les langues roulent de l’or.

Rendre aux mots leur sens physique et primitif, c’est les fourbir, les nettoyer, leur restituer leur clarté première ; c’est refondre cette monnaie, et la remettre plus luisante dans la circulation ; c’est renouveler, par le type, des empreintes effacées.

Le nom d’une chose n’en montre que l’apparence.

Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! Nous n’en avons que l’art, et même nous en avons peu l’art, parce que nous n’en avons pas assez la science.

Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent ; on en voit la couleur, la forme ; on sent son poids ; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent, pour en bien connaître le sens, la force, la propriété, avoir appris son histoire.

La science des mots enseignerait tout l’art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à ses sources, et on la contemple dans son cours. Pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l’or ne se trouve qu’à de certaines profondeurs.

Il est une foule de mots usuels qui n’ont qu’un demi-sens, et sont comme des demi-sons.

Ils ne sont bons qu’à circuler dans le parlage, comme les liards dans le commerce.

On ne doit pas les étaler, en les enchâssant dans des phrases, quand on pérore ou qu’on écrit. Il faut bien se garder surtout de les faire entrer dans des vers ; on commettrait la même faute que le compositeur qui admettrait, dans sa musique, des sons qui ne seraient pas des tons, ou des tons qui ne seraient pas des notes.

Il y a dans la langue française de petits mots dont presque personne ne sait rien faire. Dans la langue française, les mots tirés du jeu, de la chasse, de la guerre et de l’écurie, ont été nobles.

Il est important de fixer la langue dans les sciences, surtout dans la métaphysique, et de conserver, autant qu’il se peut, les expressions dont se sont servis les grands hommes.

Quand les mots n’apprennent rien, c’est-à-dire, lorsqu’ils ne sont pas plus propres que d’autres à exprimer une pensée, et qu’ils n’ont avec elle aucune union nécessaire, la mémoire ne peut se résoudre à les retenir, ou ne les retient qu’avec peine, parce qu’elle est obligée d’employer une sorte de violence pour lier ensemble des choses qui tendent à se séparer.

Avant d’employer un beau mot, faites-lui une place. Toutes les belles paroles sont susceptibles de plus d’une signification. Quand un beau mot présente un sens plus beau que celui de l’auteur, il faut l’adopter.

Il faut que les mots se détachent bien du papier ; c’est-à-dire qu’ils s’attachent facilement à l’attention, à la mémoire ; qu’ils soient commodes à citer et à déplacer.

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs, si l’on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture, il y a des mots rudes qui sont fort bons, car ils font trait.

Les hommes qui n’ont que des pensées communes et de plates cervelles, ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel de ceux qui ont la mémoire ornée, le cœur ému, l’esprit éclairé et l’œil perçant. Un seul beau son est plus beau qu’un long parler.

Les plus beaux sons, les plus beaux mots sont absolus, et ont entre eux des intervalles naturels qu’il faut observer en les prononçant.

Quand on les presse et qu’on les joint, on les rend semblables à ces globules diaphanes, qui s’aplatissent aussitôt qu’ils se touchent, perdent leur transparence, en se collant les uns aux autres, et ne forment plus qu’un corps pâteux, quand ils sont ainsi réduits en masse.

Pour qu’une expression soit belle, il faut qu’elle dise plus qu’il n’est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu’il faut ; qu’il y ait en elle abondance et économie ; que l’étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s’y confondent ; qu’enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l’objet auquel on l’applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l’appliquer. Que de soin pour polir un verre ! Mais on voit clair et on voit loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l’esprit ; l’esprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu’ils n’aident pas à mieux voir.

Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots, ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user ; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.

Il faut assortir les phrases et les mots à la voix, et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous, et les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu’on ne doit parler qu’aux yeux et, pour ainsi dire, à l’oreille de son lecteur.

Il y a harmonie pour l’esprit, toutes les fois qu’il y a parfaite propriété dans les expressions.

Or, quand l’esprit est satisfait, il prend peu garde à ce que désire l’oreille.

Quoi qu’on en dise, c’est la signification surtout qui fait le son et l’harmonie ; et, comme, dans la musique, c’est l’oreille qui flatte l’esprit, dans l’harmonie du discours, c’est l’esprit surtout qui fait que l’oreille est flattée.

Exceptez-en un petit nombre de mots très-rudes et d’autres qui sont très-doux, les langues se composent de mots d’un son indifférent, et dont le sens détermine l’agrément, même pour l’ouïe. Dans le vers de Boileau, par exemple, « traçât à pas tardifs un pénible sillon, " on remarque peu, ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-ça-ta-pas-tar…. ; tant il est vrai que le sens fait le son ! « moi, j’en étais haïe et ne puis lui survivre ! " la douceur du son, dans le mot haïe, en tempère le sens et adoucit ce qu’il a de rude.

De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son, il ne résulte qu’un mot triste : et les mots tristes sont beaux.

Ce n’est pas tant le son que le sens des mots, qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L’habile écrivain s’attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D’autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu’on puisse les lire sans obstacle, et qu’on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu’ils ont dit ; ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce dessein.

Elles amusent la voix, l’oreille, l’attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d’un papier feuilleté.

Il serait singulier que le style ne fût beau que lorsqu’il a quelque obscurité, c’est-à-dire quelques nuages ; et peut-être cela est vrai, quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu’il n’a jamais autant de charmes pour nous, que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n’entendons qu’à demi.

C’est un grand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.

Quelquefois le mot vague est préférable au terme propre. Il est, selon l’expression de Boileau, des obscurités élégantes ; il en est de majestueuses ; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l’esprit ce qu’il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir.

Bannissez des mots toute indétermination, et faites-en des chiffres invariables : il n’y aura plus de jeu dans la parole, et dès lors plus d’éloquence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable, dans les affections de l’âme, demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus, il n’y aura plus même d’axiomes. C’est l’équivoque, l’incertitude, c’est-à-dire, la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages, et qui permet d’en faire un usage exact.

Le sens caché dans les mots dont on fait usage, sens souvent très-étendu et très-important, mais d’une importance et d’une étendue qu’on sent et qu’on n’aperçoit pas, est comme une lueur dans un brouillard. C’est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais qui l’éclaire sûrement. Elle est en lui, mais loin de ses yeux, et lui fait tout voir, sans qu’il la voie.

Il y a des mots qui sont à d’autres ce que le genre est à l’espèce, ou ce que l’espèce est au genre. Les mots genre ont un sens plus large et plus vague ; ils ont de l’ampleur et sont flottants. C’est pour cela qu’ils conviennent mieux au style très-noble. Les mots espèce

conviennent au style concis, parce qu’ils pressent le sens, le serrent et s’y ajustent. C’est le justaucorps, le vêtement d’utilité. Les autres sont toges et manteaux, habits de décence, de dignité et de parade.

Que le mot n’étreigne pas trop la pensée ; qu’il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste ! Grande règle pour la grâce, dans les ouvrages et dans les mœurs.

Nous bégayons longtemps nos pensées, avant d’en trouver le mot propre, comme les enfants bégaient longtemps leurs paroles, avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.

Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée, semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier. Ils s’en détachent, pour ainsi dire, dès qu’une vive attention les fixe, et, accoutumés qu’ils étaient à se promener dans la mémoire de l’auteur, ils s’élancent vers celle du lecteur, par une sorte d’attraction que leur imprima l’habitude.

Jamais les mots ne manquent aux idées ; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que l’idée en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclot, se présente et la revêt.

Rejeter une expression qui ne blesse ni le son, ni le sens, ni le bon goût, ni la clarté, est un purisme ridicule, une pusillanimité.

Quand on se contente de comprendre à demi, on se contente aussi d’exprimer à demi, et alors on écrit facilement.

Il est des écrits et des sortes de style où les mots sont placés pour être comptés. Il en est d’autres où ils ne doivent être pris qu’au tas, au poids, et, pour ainsi dire, en sacs.

Les meilleurs temps littéraires ont toujours été ceux où les auteurs ont pesé et compté leurs mots.

« le style, dit Dussault, est une habitude « de l’esprit. » heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l’âme ! Chez les uns, le style naît des pensées ; chez les autres, les pensées naissent du style.

La Bruyère dit qu’il faut prendre ses pensées dans son jugement ; oui ; mais on peut en prendre l’expression dans son humeur et dans son imagination.

L’art de bien dire ce qu’on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très-grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l’autre ne pas exister. Le talent de bien exprimer n’est pas celui de concevoir ; le premier fait les grands écrivains, et le second les grands esprits. Ajoutez que ceux mêmes qui ont les deux qualités en puissance, ne les ont pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l’une agit sans l’autre.

Que de gens ont une plume et n’ont pas d’encre ! Combien d’autres ont une plume et de l’encre, mais n’ont pas de papier, c’est-à-dire, de matière où puisse s’exercer leur style ! Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.

Il y a des pensées qui n’ont pas besoin de corps, de forme, d’expression. Il suffit de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.

Il est une classe d’idées tellement belles par elles-mêmes, que, quoique susceptibles d’être produites par la plupart des esprits, elles mettent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. Il suffit qu’elles soient exprimées avec clarté, pour plaire, satisfaire et charmer. La grandeur, l’énergie, l’originalité de l’expression, n’en augmentent que peu le mérite, et leur beauté native semble rendre inutile l’agrément de la draperie. Appliquez cette observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si l’on veut que ces belles idées soient répandues et citées, et l’on doit en rendre digne tout ce qui est digne d’être connu, il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L’art seul impose aux hommes ; ils n’osent ignorer rien de ce qui peut être loué comme chef-d’œuvre, et méconnaissent même ce qui est beau, s’il n’a l’empreinte d’un talent extraordinaire.

Il faut que les pensées naissent de l’âme, les mots des pensées, et les phrases des mots.

On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu’ils expriment.

Il est beaucoup d’idées et de mots qui ne servent de rien pour s’entretenir avec les autres, mais qui sont excellents pour s’entretenir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n’entrent point dans le commerce, mais qu’on est heureux de posséder.

Quand une fois il a goûté du suc des mots, l’esprit ne peut plus s’en passer ; il y boit la pensée.

On dirait qu’il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l’expression, portent leur semence avec elles ; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe, charment l’esprit, mais ne produisent rien.

Lorsque la forme est telle qu’on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase, le fait pour le récit, le blâme pour l’épigramme, l’éloge pour le madrigal, et le jugement pour le bon mot.

Il y a, dans l’art d’écrire, des habitudes du cerveau, comme il y a des habitudes de la main dans l’art de peindre ; l’important est d’en avoir de bonnes. Un esprit trop tendu, un doigt trop contracté nuisent à la facilité, à la grâce, à la beauté. L’habitude d’esprit est artifice ; l’habitude d’âme est excellence ou perfection.

Il y a des formes de pensées et des formes de phrases ; celles-ci, quand elles sont seules, forment les écrivains inférieurs ; parmi les autres, il faut distinguer celles qui viennent de la mémoire seulement, de celles qui viennent de l’âme. Ces dernières font les écrivains excellents.

Il y a un style qui ruine l’esprit, tant il consomme de pensées, tant il met de forces en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, pour l’entretenir, souffrir de déperditions.

Chaque auteur a son dictionnaire et sa manière.

Il s’affectionne à des mots d’un certain son, d’une certaine couleur, d’une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l’on reconnaît sa main, et dont il s’est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, sa grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.

Il est des mots saillants qui s’emparent de l’attention au point de la détourner de la pensée.

Ils sont propres surtout à manifester les attitudes et les mouvements de l’esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.

On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu’il dise, au mouvement de sa phrase et à l’allure de son style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu’il aille.

Quand votre phrase est faite, il faut lui ôter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier. Il faut l’arrondir, afin qu’elle puisse entrer facilement dans les autres esprits, dans les autres mémoires.

Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu’elles soient employées avec goût ; il y a une foule d’expressions qui sont défauts chez les uns, et beautés chez les autres.

Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j’appellerais volontiers langue historique, parce qu’elle n’exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable, ne doit en user qu’avec une extrême sobriété.

Il est un style qui n’est que l’ombre, la vague image, le dessin de la pensée ; un autre qui en est comme le corps et le portrait en sculpture. Le premier convient à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux sentiments de piété, qui ont quelque chose d’infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent, et à ceux qu’ils veulent exprimer. De même donc qu’il y a deux sortes de styles, il y a deux sortes d’écrivains ; les uns qui dessinent ou peignent leur pensée, la laissant, pour ainsi dire, collée à leur papier, comme un tableau à la toile ; les autres qui y gravent la leur, l’y enfoncent ou l’en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, offertes à tous, et exposées, comme en une place publique, à l’attention universelle ; de cette espèce sont les lois, les inscriptions, les maximes, les proverbes ; tout ce qui, chez les anciens enfin, pouvait être appelé nômes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.

On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poëtes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi. La logique du style exige une droiture de jugement et d’instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste ; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu’on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d’innombrables détails.

Ajoutez que les pensées offrent une certaine étendue, par conséquent une multitude de points, et qu’il suffit qu’elles se touchent par un point. Dans le style, au contraire, chaque chose est si déliée et si fine, qu’elle échappe, en quelque sorte, au contact. Et cependant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu’entier ou nul. Il n’y a qu’un seul point par lequel, selon l’occurrence, un mot corresponde avec un autre mot. Il faut, pour être un grand écrivain, une perspicacité d’esprit, une finesse de tact plus grandes que pour être un grand philosophe.

L’art de grouper ses paroles et ses pensées exige que la pensée, la phrase et la période s’encadrent de leurs propres formes, subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau, s’était épargné la peine des transitions.

Oui ; mais il s’en était donné une autre, celle des aggroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit ; mais, pour l’agrégation, il en faut mille ; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.

Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l’humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l’aimer, mais on ne doit pas l’exiger.

Voltaire l’avait ; les anciens ne l’avaient pas.

Ces grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable ; mais ils n’avaient pas un style franc. Cette qualité est d’ailleurs incompatible avec d’autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s’allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi, mais aussi quelque chose d’un peu brusque et d’un peu pétulant. Le seul Drancès,

dans Virgile, a le style franc ; et en cela il est moderne, il est français. La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd’hui comme on écrivait du temps de Louis Xiv, nous n’aurions point de vérité dans le style, car nous n’avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau, aurait raison, quoiqu’il ne soit pas Boileau, parce qu’il ne s’agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu’on n’est un personnage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné, serait ridicule, parce qu’elle n’est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l’homme, aux mœurs du temps, plus le style doit s’écarter de celui des écrivains qui n’ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu’on s’écarte du meilleur goût, car le goût change avec les mœurs, même le bon goût. Quant à ce qui ne peut être dit et peint que par le mauvais goût, on doit s’abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, doivent toujours être les mêmes, car il ne s’agit point là d’humeurs ; et je crois qu’un orateur sacré ferait bien d’écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.

Tout son dans la musique doit avoir un écho ; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture ; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.

L’esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l’effet.

Dans le style, il faut que les tours se lient aussi bien que les mots. Prendre garde, en écrivant, d’enfoncer tellement le soc, qu’on ne puisse plus le retirer d’un sillon, pour le transporter dans un autre : c’est un principe important, mais difficile à observer, pour peu qu’on écrive avec force.

Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.

L’attention est d’étroite embouchure. Il faut y verser ce qu’on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte.

C’est un grand art que de savoir darder sa pensée et l’enfoncer dans l’attention.

Il y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l’oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l’odorat et insipides au goût. Le plus humble style donne le goût du beau, s’il exprime la situation d’une âme grande et belle.

Le style tempéré seul est classique.

Il en est des expressions littéraires comme des couleurs : il faut souvent que le temps les ait amorties, pour qu’elles plaisent universellement.

Une mollesse qui n’attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits, un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées, ne sont d’aucun mérite.

Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées, dans toutes les choses solides, comme dans l’architecture, et dans les pensées très-décidées, comme les maximes et la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchement, abandon, mollesse, il vaut mieux qu’elles soient indiquées seulement que parfaites.

Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l’attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues, comme on peut l’observer dans quelques airs champêtres, et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve, et au style de la douceur.

Mêlez, pour bien écrire, les métaphores trop vives à des métaphores éteintes, et les symétries marquées à des symétries effacées.

Le style concis appartient à la réflexion. On moule ce qu’on dit, quand on l’a pensé fortement.

Quand on ne songe pas, ou quand on songe peu à ce qu’on dit, l’élocution est coulante et n’a pas de forme ; ainsi ce qui est naïf a de la grâce et manque de précision.

Concision ornée, beauté unique du style.

Ceux qui ne pensent jamais au delà de ce qu’ils disent, et qui ne voient jamais au delà de ce qu’ils pensent, ont le style très-décidé.

Remarquez comme, dans la dispute, chacun donne à son opinion un tour sentencieux.

C’est que, de toutes les formes du discours, c’est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme, dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun asseoit son opinion de la manière que l’instinct lui indique être la plus propre à résister à l’attaque. Quant aux choses d’une vérité reconnue, et qui n’ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité, si j’ose ainsi dire, on leur donne ordinairement une certaine rondeur, une expression à contours, forme qui réunit la grâce à la solidité, et la simplicité à la richesse. Or, dans le style, il faut établir les vérités comme si elles étaient universellement reconnues.

L’urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c’est le seul qui convienne à un homme de lettres, parlant à des hommes de lettres.

Il est un style livrier, qui sent le papier et non le monde, les auteurs et non le fond des choses.

Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d’entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit, et le fait se mentir à lui-même, comme il entraîne celui qui lit, et le dispose à se laisser tromper.

Défiez-vous des piperies du style.

Le vrai caractère du style épistolaire est l’enjouement et l’urbanité. Le style familier est ennemi du nombre, et il faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.

C’est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C’est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l’or et l’argent marqués d’une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s’en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune, un homme qui sait la vie et les choses, et qui s’en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l’auteur s’est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu’il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin, ce qu’on dit en paraît plus vrai ; car rien n’est aussi clair, parmi les mots, que ceux qu’on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité, que souvent on la prend pour elle.

Les idiotismes semblent, par leur familiarité même, témoigner une plus grande sincérité.

Ils plaisent parce qu’ils montrent encore plus l’homme que l’auteur. Mais ils doivent se placer dans le style, comme des plis dans une draperie ; des largeurs autour d’eux peuvent seules les excuser.

Le style boursoufflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l’air, du vide, ou trop d’espace. L’épithète boursouflé, appliquée au style, est une des plus hardies, mais des plus justes métaphores qu’on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l’entend, et personne ne s’en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l’autre, il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. Il est trop gros, ou trop gras, ou même trop grand.

Il est tel auteur qui commence par faire sonner son style, pour qu’on puisse dire de lui : il a de l’or.

Il n’y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses, mais de finesses délicates.

La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s’imite, la force, la gravité, la véhémence, la légèreté même ; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles, un style sain n’annonce rien qu’un esprit droit.

Ce n’est pas assez de faire entendre ce qu’on dit, il faut encore le faire voir : il faut que la mémoire, l’intelligence et l’imagination s’en accommodent également.

Si l’on veut rendre apparent ce qui est très-fin, il faut le colorer.

Les images et les comparaisons sont nécessaires, afin de rendre double l’impression des idées sur l’esprit, en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle.

Il faut, dans les comparaisons, passer du proche au loin, de l’intérieur à l’extérieur, et du connu à l’inconnu. Il ne suffit pas en effet qu’elles soient justes, il faut encore qu’elles soient claires, et elles ne peuvent le devenir que lorsque l’objet auquel on compare est plus familier, plus apparent que l’objet comparé.

La figure qui résulte du style, doit entrer dans l’esprit tout à coup, et tout entière, dès qu’elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s’en détacher de lui-même, pour s’appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit, et quelque achevé que cela paraisse d’abord.

Lorsqu’au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images, on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on rend moins clairvoyants l’esprit des autres et le sien. Quand l’image masque l’objet, et que l’on fait de l’ombre un corps ; quand l’expression plaît tellement qu’on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu’au sens ; quand la figure enfin absorbe l’attention tout entière, on est arrêté en chemin, et la route est prise pour le gîte, parce qu’un mauvais guide nous conduit.

On peut concevoir et s’expliquer par les images, mais non pas juger et conclure.

Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux ; ils le conservent, le font durer, l’éternisent en quelque sorte.

On n’est correct qu’en corrigeant.

Le style recherché est bon, quand on le trouve ; mais j’aime mieux le style attendu. La netteté, la propriété dans les termes, la clarté sont le naturel de la pensée. La transparence est sa beauté. Il en résulte que, pour se montrer naturelle, il faut de l’art à la pensée.

Il n’en faut pas au sentiment : il est chaleur, l’autre est lumière.

Souvent les pensées ne peuvent toucher l’esprit que par la pointe des paroles.

Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l’esprit.

Quand il y a du recherché dans un bon style, c’est plutôt un malheur qu’un défaut ; car cela vient de ce que l’auteur n’a pas eu le temps ou la bonne fortune de trouver ce qu’il cherchait. Ce n’est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.

Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu’il écrit à petits plis. Le tour antithétique, énigmatique, recherché, est indispensable au raccourci dont on est obligé d’user, quand on veut faire tenir sa pensée, son humeur ou son sentiment, dans un espace trop borné de paroles et de temps.

Ce tour est alors naturel, et sa nécessité en fait l’excuse et le mérite.

Les saillies naissent quelquefois parce que l’esprit, après avoir vu tous les côtés, saisit rapidement celui qu’il faut choisir, pour piquer la curiosité, et abandonne tous les autres à l’attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d’être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d’un grand besoin d’être compris, en s’expliquant très-vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l’intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent, parce qu’elle rend ce talent nécessaire.

Dans le style, le substantif est de nature et de nécessité, l’épithète de réflexion et d’ornement. Il y a, dans l’emploi de l’un, quelque chose de sobre et de suffisant, et dans l’usage fréquent de l’autre, de la pompe, de l’ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les épithètes ne sont pas rares et clairsemées. Les écrivains qui en font abus n’ont rien ou ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve chez eux que de l’éclat ; aucune nature ne s’y rencontre dans sa propre sincérité. Ils teignent tout des couleurs naturelles à leur esprit ; proprio fucata succo depromunt.

Un assez bon nombre de nos poëtes ayant écrit en prose, le style ordinaire en a reçu un éclat et des hardiesses qu’il n’aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poëtes, sans naître versificateurs, ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de cette pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l’idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poëtes, Platon, Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poëtes par l’extase, tandis que les modernes le sont par la vivacité et la rapidité des aperçus. Ce n’est pas là ce que le génie poétique a de plus beau.

Un œil contemplatif a un caractère plus céleste qu’un œil perçant.

Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose, il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée, a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l’art, mais à l’influence, à la domination du caractère sur le talent.

Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.

Il faut aux phrases leur nombre, leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble parfait.

Lorsque le langage, dans les livres, n’a pas de pompe ou d’harmonie, et souvent il ne doit point en avoir, il faut qu’il ait au moins du mouvement ou de la cadence, de l’onction ou de l’abandon, de l’épanchement ou du flottant, comme les nuages dans le ciel.

Le style qui sent l’encre, c’est-à-dire, celui qu’on n’a jamais que la plume à la main, se compose de mots qui paraîtraient étranges, hors du discours où ils sont contenus, et qui n’existant point dans le monde, ne se trouvent que dans les livres, et n’ont d’utilité que par l’enchaînement. Ces mots n’ont pas naturellement d’accès dans la mémoire, parce qu’elle aime la netteté, et que demi-clairs et demi-obscurs, ils n’y porteraient qu’un nuage, une figure informe. Comme ils sont nés de l’écritoire, leur seul terrain est le papier. Il faut qu’il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l’âme, de l’espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place.

Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance, il faut qu’elle soit employée par un homme qui connaît l’harmonie, et qui y pense en la fuyant ; comme il faut, pour le mérite de la caricature, qu’elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand, et qui y pense en s’en écartant.

Pour conserver aux pensées et aux phrases, dans l’enchaînement du discours, leur liberté, leur air dégagé et mobile, il faut donner à chacune son orbite et son disque, son étendue et ses limites. Il faut que la phrase soit semblable à la pensée, c’est-à-dire, qu’elle n’en excède pas les dimensions, qu’elle n’en altère point la forme, qu’enfin elle ne reste en deçà, et n’aille au delà d’aucun de ses termes. C’est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers de la pensée. Cette rondeur s’acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire.

Achever sa pensée ! Cela est long, cela est rare, cela cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n’ont pas même besoin d’être belles pour plaire ; il leur suffit d’être finies. La situation de l’âme qui les a eues se communique aux autres âmes, et y transporte son repos.


TITRE XXIII.

DES QUALITÉS DE L’ÉCRIVAIN
ET DES COMPOSITIONS LITTÉRAIRES.


I.

Dans les qualités littéraires, les unes tiennent aux organes, d’autres à l’âme, quelques-unes à la culture, quelques autres à la nature. La verve, par exemple, nous est donnée, et le bon goût s’acquiert. L’intelligence vient de l’âme, et le métier de l’habitude. Mais ce qui vient de l’âme est plus beau, et ce qui nous est naturel plus divin.

II.

La verve a plus de mouvement, le goût un mouvement plus ordonné. Il y a dans la première plus de vie, et plus d’âme dans le second. L’une s’élance en sautant ; l’autre procède avec mesure. L’une est plus brillante ; l’autre plus harmonieux. La verve est une passion, une impulsion, un besoin : elle cherche à se contenter.

Le goût est un sentiment : il voudrait plaire à tout le monde.

Naturellement l’âme se chante à elle-même tout ce qu’il y a de beau, ou tout ce qui semble tel. Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont une certaine harmonie l’une avec l’autre, et chacune en soi. Quand il arrive à l’âme de procéder ainsi, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d’accord. Elles résonnent d’elles-mêmes et malgré l’auteur, dont tout le travail consiste alors à s’écouter, à remonter la corde qu’il entend se relâcher, et à détendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l’oreille délicate, quand ils jouent de quelque harpe. Ceux qui ont produit quelque pièce de ce genre m’entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d’abord, ou devenir à chaque ouvrage, un instrument organisé.

En poésie, en éloquence, en musique, en peinture, en sculpture, en raisonnement même, rien n’est beau que ce qui sort de l’âme ou des entrailles. Les entrailles, après l’âme, c’est ce qu’il y a en nous de plus intime.

Ce sont les enchantements de l’esprit et non les bonnes intentions qui produisent les beaux ouvrages. Celui qui, en toutes choses, appellerait un chat un chat, serait un homme franc et pourrait être un homme honnête, mais non pas un bon écrivain ; car, pour bien écrire, le mot propre et suffisant ne suffit réellement pas. Il ne suffit pas d’être clair et d’être entendu ; il faut plaire, il faut séduire, et mettre des illusions dans tous les yeux ; j’entends de ces illusions qui éclairent, et non de celles qui trompent, en dénaturant les objets. Or, pour plaire et pour charmer, ce n’est pas assez qu’il y ait de la vérité : il faut encore qu’il y ait de l’homme ; il faut que la pensée et l’émotion propres de celui qui parle se fassent sentir. C’est l’humaine chaleur et presque l’humaine substance qui prête à tout cet agrément qui nous enchante.

L’enthousiasme est toujours calme, toujours lent, et reste intime. L’explosion n’est point l’enthousiasme, et n’est pas causée par lui : elle vient d’un état plus violent. Il ne faut pas non plus confondre l’enthousiasme avec la verve : elle remue, et il émeut ; elle est, après lui, ce qu’il y a de meilleur pour l’inspiration.

Boileau, Horace, Aristophane, eurent de la verve ; La Fontaine, Ménandre et Virgile, le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fut jamais. J-B Rousseau eut plus de verve que Chaulieu, et Chaulieu plus d’enthousiasme que Rousseau. Quant à Racine, ce n’est pas là ce qui le distingue : il eut la raison et le goût éminemment. Dans ses ouvrages, tout est de choix, et rien n’est de nécessité.

C’est là ce qui constitue son excellence.

Il faut de l’enthousiasme dans la voix, pour être une grande cantatrice ; dans la couleur, pour être un grand peintre ; dans les sons, pour être un grand musicien, et dans les mots, pour être un grand écrivain ; mais il faut que cet enthousiasme soit caché et presque insensible : c’est lui qui fait ce qu’on appelle le charme.

Il y a deux sortes de génie : l’un qui pénètre d’un coup d’œil ce qui tient à la vie humaine ; l’autre, ce qui tient aux choses divines, aux âmes. On n’a guère le premier pleinement et parfaitement, sans avoir aussi quelques parties du second ; mais on peut avoir le second sans le premier. C’est que les choses humaines dépendent des choses divines, et y touchent de toutes parts, sans qu’il y ait réciprocité. Le ciel pourrait subsister sans la terre, non la terre sans le ciel.

Buffon dit que le génie n’est que l’aptitude à la patience. L’aptitude à une longue et infatigable attention est en effet le génie de l’observation ; mais il en est un autre, celui de l’invention, qui est l’aptitude à une vive, prompte et perpétuelle pénétration.

Il y a une sorte de génie qui semble tenir à la terre : c’est la force ; une autre qui tient de la terre et du ciel : c’est l’élévation ; une autre, enfin, qui tient de Dieu : c’est la lumière et la sagesse, ou la lumière de l’esprit.

Toute lumière vient d’en haut.

Sans emportement, ou plutôt sans ravissement d’esprit, point de génie.

Tout grand talent vient d’un contrepoids mal établi, où le vital est le plus faible et l’organique le plus fort ; sorte de désordre animal, mais force et santé d’esprit ; dérangement conforme à l’ordre moral, car il provient uniquement de ce qu’entre nos deux principes l’excellent a prédominé. Cette prédominance cependant a ses mesures et ne doit pas aller jusqu’à l’excès. Sans quelque proportion, il y aurait ruine ; ce ne serait plus seulement l’équilibre qui se romprait, mais la balance. L’esprit dominant la matière, la raison domptant les passions et le goût maîtrisant la verve, sont les caractères du beau.

La sagesse est le commencement du beau.

Il faut avant tout, pour qu’une personne, une chose, une production soient belles, que l’espèce ou le genre en soit beau. Sans cette condition, il n’y aura point là de beauté intérieure et qui puisse toucher l’âme ; car rien n’est touchant, rien n’est pénétrant que ce qui vient de Dieu, de l’âme et du dedans.

La facilité pour le beau est le bonheur et non le partage commun des grands génies. Ce n’est qu’une habitude de simples et belles tournures à laquelle l’esprit s’est trouvé propre de bonne heure, et qui dépend des siècles où l’on a vécu, des premiers maîtres, des premières affections, de la fortune, de l’éducation, bien plus que de la nature ; car, à génie égal, l’un peut l’avoir et l’autre ne l’avoir pas. Ainsi Homère, Euripide, Ménandre l’avaient plus qu’Hésiode et que Sophocle ; Cicéron plus que Démosthène ; Tite-Live beaucoup plus que Tacite ; l’Arioste que le Tasse ; Quinault même que Racine ; et Eschyle, le Dante, La Bruyère moins que Fénelon et que J-J Rousseau.

Voltaire lui-même ne l’avait pas du tout.

Le beau est plus utile à l’art ; mais le sublime est plus utile aux mœurs, parce qu’il élève les esprits.

Il y a deux manières d’être sublime : par les idées, ou par les sentiments. Dans le second état, on a des paroles de feu qui pénètrent, qui entraînent. Dans le premier, on n’a que des paroles de lumière, qui échauffent peu, mais qui ravissent.

L’eau qui tombe du ciel est plus féconde.

Souvent on ne peut éviter de passer par le subtil, pour s’élever et arriver au sublime, comme, pour monter aux cieux, il faut passer par les nuées. Si donc on se sert du subtil comme d’un moyen pour atteindre à de hautes réalités, on doit l’admettre ; mais si on voulait s’y arrêter, il faudrait l’interdire ; c’est-à-dire, qu’il faut l’admettre comme chemin, et l’interdire comme but.

Le sublime est la cime du grand.

L’énergie gâte la plume des jeunes gens, comme le haut chant gâte leur voix. Apprendre à ménager sa force, sa voix, son talent, son esprit, c’est là l’utilité de l’art, et le seul moyen d’exceller.

La force n’est pas l’énergie ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent.

Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté.

Les livres, les pensées et le style modérés font sur l’esprit le bon effet qu’un visage calme fait sur nos yeux et nos humeurs.

Une imagination ornée et sage est le seul mérite qui puisse faire valoir un livre.

Les paroles, les ouvrages, la poésie où il y a plus de repos, mais un repos qui émeut, sont plus beaux que ceux où il y a plus de mouvement. Le mouvement donné par l’immobile

est le plus parfait et le plus délicieux ; il est semblable à celui que Dieu imprime au monde ; en sorte que l’écrivain qui l’opère, exerce une action qui a quelque chose de divin.

Tout ce qui est brillant et qui passe devant les yeux, sans donner le temps de le regarder, éblouit. Il faut que l’ombre succède à l’éclair pour le rendre supportable.

On trouve dans certains livres des lumières artificielles, assez semblables à celles des tableaux, et qui se font par la même sorte de mécanisme, en amoncelant les obscurités dans certaines parties, et en les délayant dans d’autres. Il naît de là une certaine magie de clair-obscur, qui n’éclaire rien, mais qui paraît donner quelque clarté à la page où elle se trouve.

La splendeur est un éclat paisible, intime, uniforme dans tous les points ; le brillant, un éclat qui ne règne pas dans toute la masse, ne la pénètre pas, et ne se rencontre que dans les parties.

Il est bon, il est beau que les pensées rayonnent ; mais il ne faut pas qu’elles étincellent, si ce n’est fort rarement. Qu’elles reluisent est le meilleur. Nos idées, comme nos peintures, se composent d’ombres et de clartés, d’obscurités et de lumières.

Il y a des pensées lumineuses par elles-mêmes ; il en est d’autres qui ne brillent que par le lieu qu’elles occupent : on ne saurait les déplacer, sans les éteindre.

Quelques écrivains se créent des nuits artificielles, pour donner un air de profondeur à leur superficie, et plus d’éclat à leurs faibles clartés.

La véritable profondeur vient des idées concentrées.

Soyez profond en termes clairs, et non pas en termes obscurs. Les choses difficiles deviendront à leur tour aisées ; mais il faut porter du charme dans ce qu’on approfondit, et faire entrer, dans ces cavernes sombres, où l’on n’a pénétré que depuis peu, la pure et ancienne clarté des siècles moins instruits, mais plus lumineux que le nôtre.

Il est permis de s’écarter de la simplicité, lorsque cela est absolument nécessaire pour l’agrément, et que la simplicité seule ne serait pas belle.

L’affectation tient surtout aux mots ; la prétention, à la vanité de l’écrivain. Par l’une, l’auteur semble dire : je veux être clair, ou je veux être exact, et il ne déplaît pas ; il semble dire par l’autre : je veux briller, et on le siffle. Règle générale : toutes les fois que l’écrivain ne songe qu’à son lecteur, on lui pardonne ; s’il ne songe qu’à lui, on le punit.

L’affectation de l’excellent est la pire, sans contredit ; mais l’excellent est le meilleur.

On reproche de la recherche à certains auteurs. Pour moi, je recherche beaucoup dans les livres l’expression juste, l’expression simple, l’expression la plus convenable au sujet mis en question, à la pensée qu’on a, au sentiment dont on est animé, à ce qui précède, à ce qui suit, à la place qui attend le mot. On parle de naturel ! Mais il y a le naturel vulgaire, il y a le naturel exquis. L’expression naturelle n’est pas toujours la plus usitée, mais celle qui est conforme à l’essence. L’habitude n’est pas nature, et le meilleur n’est pas tout ce qui se présente le premier, mais ce qui doit rester toujours.

La manière est à la méthode ce que l’hypocrisie est à la vertu ; mais c’est une hypocrisie de bonne foi ; celui qui l’a en est la dupe.

On appelle maniéré, en littérature, ce qu’on ne peut pas lire, sans l’imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue, de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l’homme. Le précieux ou l’afféterie fait imaginer le pincement. Le ridicule donne une idée de contorsion. On ne peut lire certains auteurs sans leur attribuer un certain air de tête facile à contrefaire. Il y a quelquefois dans Montesquieu, par exemple, une sorte de pincement. C’est comme ce froncement des sourcils que fait la pénétration, pour ne laisser rien échapper.

Il est des agréments efféminés. On entend dans beaucoup de discours des voix de femmes plutôt que des voix d’hommes. Celle de la sagesse tient le milieu, comme une voix céleste qui n’est d’aucun sexe. Telle est celle de Fénelon et de Platon.

Le naturel ! Il faut que l’art le mette en œuvre, qu’il file et lisse cette soie.

Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu’on n’en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.

La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron : rien ne lui manque, que l’obstacle et le saut.

L’élégance et le soin sont nécessaires l’un à l’autre, et plaisent l’un par l’autre. Quand le soin a produit l’élégance, il devient, par cet agrément, facilité. L’aisance est importante dans l’ouvrage, mais non pas dans l’ouvrier, si ce n’est pour son plaisir propre. Pour celui du lecteur, il suffit que la peine l’ait produite.

Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c’est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l’auteur a prise.

Quand un ouvrage sent la lime, c’est qu’il n’est pas assez poli ; s’il sent l’huile, c’est qu’on a trop peu veillé.

Il ne faut qu’un moment à la sagacité pour tout apercevoir, il faut des années à l’exactitude pour tout exprimer. La perfection se compose de minuties. Le ridicule n’est pas de les employer, mais de les mettre hors de leur place.

Le génie commence les beaux ouvrages, mais le travail seul les achève.

L’oisiveté est nécessaire aux esprits, aussi bien que le travail. On se ruine l’esprit à trop écrire ; on se rouille à n’écrire pas.

L’ignorance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale.

Les études oubliées et négligées ne sont pas toujours les pires ; quelquefois même elles sont les meilleures.

On ne sait bien quoi que ce soit, que longtemps après l’avoir appris. Il est impossible de devenir très-instruit, si on ne lit que ce qui plaît.

Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains, que celui-ci : n’écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; l’émotion se propage aisément de l’écrivain au lecteur.

Dans les travaux littéraires, la fatigue avertit l’homme de l’impuissance du moment.

Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d’exercice, et peu d’aliments.

La conscience des auteurs tombés ou malades calomnie leur talent ; ils sentent alors leur faiblesse, mais ils ne sentent plus leur force.

Rendre agréable ce qui ne l’avait pas encore été, est une espèce de création. Les lieux-communs ont un intérêt éternel.

C’est l’étoffe uniforme que, toujours et partout, l’esprit humain a besoin de mettre en œuvre, quand il veut plaire. Les circonstances y jettent leur variété. Il n’y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus.

Le mot de Léandre : « ne me noyez qu’à « mon retour », est, au fond, le même que celui d’Ajax : « fais-nous périr à la clarté du jour. » mais, par les circonstances, le mot d’Ajax est héroïque, et celui de Léandre n’est que galant.

Les circonstances forment une espèce de lieu qui moule sur soi, et rapetisse ou agrandit ce qui se passe ou ce qui se dit au milieu d’elles.

Il faut que l’ouvrier ait la main hors de son ouvrage, c’est-à-dire, qu’il n’ait pas besoin de l’appuyer par ses explications, ses notes, ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l’esprit, c’est-à-dire, hors des systèmes ou des intentions de l’auteur. Vouloir se passer de ce qui est nécessaire, ou employer ce qui est inutile : sources de maux dans la composition.

Il est bon d’écrire ses vues, ses aperçus, ses idées, mais non pas ses jugements. L’homme qui écrit toujours ses jugements, place partout devant ses yeux des calpe et des abila. il en fait des nec plus ultrà, et ne va pas plus loin.

Il ne faut jamais pousser hors de soi toute sa pensée, excepté celle dont il est bon de se débarrasser. Exhalez la colère tout entière, mais non pas l’amitié ; l’injure, et non pas la louange. N’éteignez pas l’esprit ; ne le videz pas non plus. Retenez toujours une portion de ce qu’il a produit, et laissez un peu de son miel à cette abeille, afin qu’elle s’en nourrisse.

Celui qui fait tout ce qu’il peut, s’expose au danger de montrer ses bornes. Il ne faut porter à ces extrémités ni son talent, ni sa force, ni sa dépense.

Il faut éviter, dans toutes les opérations littéraires, ce qui sépare l’esprit de l’âme.

L’habitude du raisonnement abstrait a ce terrible inconvénient.

Pour produire une pensée, il ne faut que de la chaleur et du mouvement, je veux dire une conviction et un jugement. Mais une idée est le résultat, l’esprit, la pure essence d’une infinité de pensées. Pour la mettre au jour, il faut une notion exacte et claire, et des paroles transparentes. Or, on ne saurait y parvenir, sans laisser longtemps fumer sa tête, afin que l’esprit soit plus net ; sans donner à son premier aperçu le temps de quitter sa lie, enfin sans polir ses mots, comme les verres se polissent.

Les beaux sentiments et les belles idées que nous voulons étaler avec succès dans nos écrits, doivent nous être très-familiers, afin qu’on sente dans leur expression la facilité et le charme de l’habitude.

Il y a pour le connaisseur des pensées remarquables partout, même dans la conversation des sots et dans les écrits les plus médiocres.

Ces pensées sont en circulation comme les pièces d’or dont tout le monde fait usage et dont presque personne ne remarque l’éclat, la valeur intrinsèque et la beauté. On peut cependant en faire des joyaux ; mais l’art est de savoir les mettre en œuvre.

Les pensées qui nous viennent valent mieux que celles que nous trouvons. Elles naissent sous nos pas, pendant le chemin de la vie, comme ces sources qu’en pressant la terre le pied fait jaillir, sans qu’on y songe.

On devrait ne croire ce qu’on sent qu’après un long repos de l’âme, et s’exprimer, non pas comme on sent, mais comme on se souvient. Ce n’est pas tant la ressemblance que l’essence de nos pensées, leur suc, leur extrait, leur vertu, qui doivent entrer dans nos discours.

Il ne faut décrire les objets que pour décrire les sentiments qu’ils nous font éprouver, car la parole doit à la fois représenter la chose et l’auteur, le sujet et la pensée. Tout ce que nous disons doit être teint de nous, de notre âme. Cette opération est longue, mais elle immortalise tout.

Il faut qu’un ouvrage de l’art ait l’air, non pas d’une réalité, mais d’une idée. Nos idées, en effet, sont toujours et plus nobles, et plus belles, et plus propres à toucher l’âme, que les objets qu’elles représentent, quand, d’ailleurs, elles les représentent bien.

Loin d’employer la réalité, c’est toujours avec des clartés qu’on doit représenter les ombres, et avec des beautés qu’il faut figurer les défauts.

L’esprit conçoit avec douleur ; mais il enfante avec délices.

Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre : le talent, l’art et le métier, c’est-à-dire, la nature, l’industrie et l’habitude.

Un ouvrage gai peut être l’œuvre de plusieurs, et non un ouvrage grave, parce que la gravité a besoin d’uniformité et d’harmonie, tandis que la gaîté se compose de saillies et de discordances.

On doit, en écrivant, songer que les lettrés sont là ; mais ce n’est pas à eux qu’il faut parler.

Dans la pure région de l’art, il faut éclairer son sujet avec un rayon de lumière unique et partant d’un seul point. Par la nature de notre goût, par les qualités nécessaires à un sujet vrai ou feint, pour plaire à l’imagination et pour intéresser le cœur, enfin, par la condition donnée et l’immutabilité de la nature humaine, il est peu de sujets épiques, peu de tragiques, peu de comiques, et, par nos combinaisons pour en créer de nouveaux, nous tentons souvent l’impossible.

L’utilité ou l’inutilité essentielle de nos pensées est le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.

Il ne faut qu’un sujet à un livre ordinaire ; mais pour un bel ouvrage, il faut un germe qui se développe de lui-même dans l’esprit comme une plante. Il n’y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

Pour faire un grand ouvrage, il faut avoir eu plus d’une idée gigantesque ; l’excès réduit à la juste mesure donne la grandeur dans ses proportions.

L’ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements.

Le beau désordre dont parle Boileau, est un désordre apparent et un ordre réel. L’esprit est conduit au but, après l’avoir désiré, et y parvient par un labyrinthe délicieux.

Il y a, dans le lucidus ordo d’Horace, quelque chose de sidéral. Notre sèche méthode est plutôt un ordo ligneus vel ferreus ; tout s’y tient par des crampons, ou s’y enchâsse par des mortaises.

Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard, aucun jeu d’architecture, et quelques constructions seulement qu’il a fallu au maçon pour distinguer ses matériaux. Les meilleures pensées de certains écrivains ne me paraissent pas avoir occupé plus de place dans leur esprit qu’elles n’en occupent sur leur papier. Je ne vois dans leurs idées que des points lumineux au centre et de l’obscurité autour. Il n’y a rien là de retentissant, rien qui se meuve librement dans un espace plus grand que soi.

Il faut se faire de l’espace pour déployer ses ailes. Si l’incohérence est monstrueuse, une cohésion trop stricte détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. Je voudrais que les pensées se succédassent, dans un livre, comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre, et non pourtant sans se suivre, s’accorder et s’assortir. Je voudrais, enfin, qu’elles roulassent, sans se tenir, en sorte qu’elles pussent subsister indépendantes, comme des perles défilées.

Une pensée n’est parfaite que lorsqu’elle est disponible, c’est-à-dire lorsqu’on peut la détacher et la placer à volonté.

Ce sont les pensées seules et prises isolément qui caractérisent un écrivain. On a raison de les nommer des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le visage, pour ainsi dire ; le reste ne fait voir que les mains.

Rien ne se groupe, ne se drape et ne se dessine dans l’esprit de certains écrivains.

Leurs livres offrent une surface plane, sur laquelle roulent des mots.

Faire d’avance un plan exact et détaillé, c’est ôter à son esprit tous les plaisirs de la rencontre et de la nouveauté dans l’exécution ; c’est se rendre cette exécution insipide, et par conséquent impossible, dans les ouvrages qui dépendent de l’enthousiasme et de l’imagination. Il n’en est pas de même dans les œuvres dont l’achèvement dépend de l’œil ou de la main. Les formes et les couleurs qui naissent à chaque instant, sous le ciseau du sculpteur ou le pinceau du peintre, leur offrent une foule de ces rencontres indispensables au génie pour lui faire trouver du plaisir dans le travail. Mais il ne faut à l’orateur, au poëte, au philosophe qu’un plan entrevu et non pas arrêté ; il leur suffit de connaître par avance le commencement, le milieu et la fin de leur ouvrage, de choisir leur diapazon, leur repos et leur but.

L’ouverture, l’exorde, le prélude, servent à l’orateur, au poëte, au musicien, à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attention. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre. L’artiste y doit faire montre de ses ressources, afin de donner des gages de sa capacité, mais avec la modestie et la réserve d’un homme dont les sens s’éveillent, pour ainsi dire, et n’entrent en jeu que l’un après l’autre. Ce n’est que lorsque l’esprit a pris son vol, et l’attention sa stabilité, que l’opération commence et que le sujet se déploie.

Les épisodes rendent, par l’entrelacement, la trame plus solide et la fable plus vraisemblable.

La seconde fable, en se mêlant à la première, accoutume l’esprit à y trouver plus de réalité, et semble, par une plus longue durée, lui donner plus d’existence.

Il y a des citations dont il faut faire usage, pour donner au discours plus de force, pour y ajouter des tons plus tranchants, en un mot, pour en fortifier les pleins. Il en est d’autres qui sont bonnes pour y jeter de l’étendue, de l’espace, et, pour ainsi dire, du ciel, par des teintes plus délayées. Telles sont celles de Platon.

En composant, on ne sait bien ce qu’on voulait dire que lorsqu’on l’a dit. Le mot, en effet, est ce qui achève l’idée et lui donne l’existence. C’est par lui qu’elle vient au jour, in lucem prodit.

il faut que la fin d’un ouvrage fasse toujours souvenir du commencement.

Que le dernier mot soit le dernier ; c’est comme une dernière main qui met la nuance à la couleur : on n’y peut rien ajouter. Mais aussi que de précautions à prendre pour ne pas dire le dernier mot le premier ! Ce qui fait qu’on cherche longtemps, quand on compose ou qu’on crée, c’est qu’on ne cherche pas où il faut, et qu’on cherche où il ne faut pas. Heureusement, en s’égarant ainsi, on fait plus d’une découverte ; on a des rencontres heureuses, et l’on est souvent dédommagé de ce qu’on cherche sans le trouver, par ce qu’on trouve sans le chercher.

De même que nous avons dans les mains des lignes qui sont des puissances, comme le levier, de même il y en a dans la rhétorique, dans la poétique, et jusque dans les opérations de l’esprit seul avec lui-même. Souvent, après s’être donné une idée inutile, il se la souffre et la manie, pour en faire venir une autre. C’est ainsi que, dans les écrits et dans les arts, certaines phrases et certaines couleurs ne sont là que pour en faire mieux apercevoir d’autres. Seules, elles ne seraient rien ; mais elles deviennent puissances par leur effet, et cet effet n’est pas dû à leur nature ou à leur valeur propre, mais à la place qu’elles occupent, à l’application qu’on en fait. Leur voisinage en fait le prix, leur isolement le néant.

Il vient dans la tête beaucoup de phrases inutiles, mais l’esprit en broie ses couleurs.

Il faut dire ce qu’on pense, pour être content de soi et de ce qu’on dit ; mais pour être éloquent, fécond, varié, abondant, pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n’avoir à dire que ce qu’on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l’instant même. La chaleur des pensées, en effet, vient de leur nouveauté, et leur surabondance, des indécisions mêmes de l’esprit. Le sage, c’est-à-dire, celui qui ne met au grand jour que ce qu’il a mûri, le sage peut être éloquent comme un oracle ; mais il ne sera jamais disert comme Cicéron. Pour faire aisément de beaux discours, il faut opérer sur soi-même comme on veut opérer sur son auditeur, c’est-à-dire, se persuader, à proportion qu’on parle, de la vérité de ce qu’on dit.

Il y a deux sortes d’éloquence : l’une tend à communiquer nos enthousiasmes, et l’autre nos passions. Dans la première, tout vise au repos et à la lumière ; tout dans la seconde, au contraire, tend à l’ardeur et au mouvement.

Toute éloquence doit venir d’émotion, et toute émotion donne naturellement de l’éloquence.

L’orateur est occupé de son sujet, et le déclamateur de son rôle ; l’un agit, l’autre feint ; le premier est une personne exposant de grandes idées, et le second un personnage débitant de grands mots.

On ne persuade aux hommes que ce qu’ils veulent. Il ne s’agit donc, pour les dissuader, que de leur faire croire que ce qu’ils veulent, en effet, n’est pas ce qu’ils pensent vouloir.

Beaucoup de choses sont des motifs, et ne sont pas des raisons ; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas l’intelligence et n’y portent point de clarté.

L’orateur doit employer et les motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu’à instruire ; mais le but où il se propose d’arriver et d’amener les autres, doit être le plus sage et le plus juste, aux yeux de sa propre raison et de sa propre intelligence. Il faut que son mobile unique soit l’équité, ou la légitimité de sa cause préalablement démontrée à sa conscience.

Il y a un grand charme à voir des faits à travers des mots, parce qu’on les voit alors à travers une pensée.

Tout n’est pas grave et important dans l’histoire des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties qu’on se plaît à y regarder, et qui n’y sont point inutiles, soit parce qu’elles détendent et amusent l’attention, soit parce qu’elles entrent facilement dans l’esprit, et, s’attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux, dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les petits faits sont des traits excellents pour le signalement.

Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l’humeur d’un personnage, à ses goûts, à ses habitudes, à ses manies. C’est un fonds qui les a produits, un terrain où on les a vus.

Les grands événements naissent des choses et de l’enchaînement des causes ; mais les petits naissent de l’homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol, et qui en décèlent la qualité.

La couleur qu’on nomme historique est d’autant meilleure qu’elle sert en quelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les figures nues ; mais, dans les figures vêtues, peignez soigneusement la chair. Il faut que la nudité porte toujours son voile avec elle, et que jamais le vêtement ne cache toute la nudité. Il faut, enfin, dans les œuvres de l’art, que le feint et le vrai jouent perpétuellement ensemble.

Les récits coupés et rapides, en entraînant le lecteur, le cahotent.

La description d’une bataille devrait être une leçon de morale. Il faudrait n’en parler avec quelques détails, que pour montrer l’empire que le sang-froid, les précautions, la prévoyance, ont sur la fortune, ou l’empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin que les audacieux soient prudents, et que les heureux soient modestes. Mais, au lieu de leçons de morale, on ne trouve guère, dans l’histoire, que des leçons de politique et d’art militaire.

Il ne faut mêler aux récits historiques que des réflexions telles que l’intelligence d’un lecteur judicieux ne suffirait pas pour les lui suggérer.

L’histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d’être malléables.

Il faut que l’auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs, celui-ci pour être égal à son ouvrage, et celui-là pour être supérieur au sien.

Le comique naît du sérieux du personnage ; le pathétique, de la patience ou du repos de celui qui souffre. Il n’y a donc point de comique sans gravité, ni de pathétique sans modération. Celui qui fait rire doit oublier qu’il est risible, et celui qui pleure, ignorer ou retenir ses larmes.

Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes.

Mais il faut, pour l’honneur du poëte, que le rire qu’il excite soit agréable, et que les larmes soient belles. Il faut, en d’autres termes, que la tragédie et la comédie nous fassent rire et pleurer décemment. Ce qui force le rire et ce qui arrache les larmes n’est pas louable.

Le vrai comique excite, non pas seulement de la gaîté, mais de la joie. C’est qu’il y a, dans le vrai comique, beaucoup de lumière et d’espace ; les caractères y sont montrés dans un jour vrai et tout entiers ; l’attention en fait le tour.

La comédie ne corrige que les travers et les manières, et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.

La comédie doit s’abstenir de montrer ce qui est odieux.

Les théâtres doivent divertir noblement, mais ils ne doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale, c’est corrompre à la fois la morale et l’art. Une morale héroïque et poétique peut y avoir son utilité sans doute ; mais la morale usuelle, quand on l’enseigne sur ces tréteaux, en contracte je ne sais quoi de comique ou de tragique, qui n’en fait plus qu’un verbiage de comédien.

Pour être dramatiquement beau, l’homme flétri par le malheur doit l’être par un long malheur : tel Oedipe. Il faut qu’on découvre dans ses traits la destinée qui l’attend, comme on prévoit le sacrifice jusque dans l’arrangement des fleurs dont la victime est couronnée.

Niobé doit conserver la trace, et, pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passée.

Avec la fièvre des sens, le délire du cœur et la faiblesse de l’esprit ; avec les orages du temps et les grands fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort, on fera tant qu’on voudra des romans qui feront pleurer ; mais l’âme dit : « vous me faites « mal. » « j’ai faim, j’ai froid, donnez. » il y a là matière à une bonne œuvre, mais non à un bon ouvrage. Il ne suffit pas pour écrire d’attirer l’attention et de la retenir ; il faut encore la satisfaire.

Le talent a-t-il donc besoin de passions ? Oui, de beaucoup de passions réprimées.

lasciva est nobis pagina, vita proba ; ce n’est pas là une excuse. pagina lasciva importe ; vita proba importe moins.

Il n’est pas nécessaire qu’il y ait de l’amour dans un livre, pour nous charmer ; mais il est nécessaire qu’il y ait beaucoup de tendresse.

tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense que les arts d’imitation doivent montrer à la vertu. Ce serait lui faire une promesse imprudente et menteuse que de lui dire : toujours tu seras contente du sort. hélas ! Il faut, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes, à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires, sont avides d’excès, dans leur implacable faim. C’est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l’espérance du calme, à tous les grands mouvements qu’apportent de longues et périlleuses navigations, ne goûtent plus le repos de la terre, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l’orage et ses horreurs.

Peignez au moins, dans les passions exclusives et dominantes, le cri de la nature qu’elles tourmentent, et l’effort de l’âme qu’elles épuisent.

Il n’y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains. Un goût sûr est celui qui sait distinguer la matière de la forme, et séparer les vices de la forme de l’excellence du fond, les vices du fond de l’excellence de la forme.

Dans toutes les sortes d’ouvrages de goût et de génie, la forme est la partie essentielle, et le fond n’est qu’un accessoire.

Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules ; ils écrivent sur les mots comme il n’est permis d’écrire que sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.

Où n’est pas l’agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n’est plus littéraire.

La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.

La critique est un exercice méthodique du discernement.

La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n’en est que le métier et la dernière utilité.

Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts, ni l’or en barres. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances, un trébuchet ; mais elle n’a ni creuset, ni pierre de touche. Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu’ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

Le goût est la conscience littéraire de l’âme.

Le goût sert plus souvent de mesure au plaisir que de discernement de ce qui est bien.

Que de gens, en littérature, ont l’oreille juste, et chantent faux ! Le bon jugement en littérature est une faculté très-lente, et qui n’atteint que fort tard le dernier point de son accroissement.

L’homme raisonnable veut la solidité, l’homme d’esprit l’apparence, l’homme de goût la saveur. La matière suffit à l’un, la forme à l’autre ; il faut au dernier les délices et la salubrité.

En littérature, ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples, par état et par nature, aiment peu la simplicité dans les arts ; elle les étonne trop peu. De là vient que les rois et les grands ont un meilleur goût littéraire.

Dans les moments d’émotion universelle, il n’est pas un seul homme qui n’ait du goût.

Voyez, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis ! Le mauvais goût consiste à aimer ce qui n’est pas aimable, et le faux enthousiasme, à s’enflammer pour ce qui naturellement n’enflamme point. Lorsqu’il naît, dans une nation, un individu capable de produire une grande pensée, il en naît un autre capable de la comprendre et de l’admirer.

Nous trouvons éloquent dans les livres, non-seulement tout ce qui augmente nos passions, mais aussi tout ce qui augmente nos opinions.

Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C’est dans le fond des esprits que sont les littératures.

Ne réprouvons pas ce qui sort du bon goût, pour entrer dans le grand goût. L’esprit a parfois de grands traits, des mouvements, des coups de maître qui ne dépendent pas de lui.

Parfois se produisent de certaines beautés d’imagination ou de sentiment absolument nouvelles.

On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis ; on craindrait, en les approuvant, de hasarder son jugement, de compromettre l’honneur de son opinion ; on n’ose donc les goûter, et on laisse l’épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu’on les a vues pour la première fois, de se sentir charmé et subjugué par elles. C’est qu’il y a, dans les beautés littéraires, quelque chose qui vient du ciel, et qui échappe aux efforts des hommes, quand ils veulent le dépriser.

L’exception est de l’art aussi bien que la règle. L’une en défend et l’autre en étend le domaine.

Quand on se souvient d’un beau vers, d’un beau mot, d’une belle phrase, on les voit devant soi, et les yeux semblent les suivre dans l’espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on l’a lu, et c’est là que la mémoire le voit d’abord, quand on le cite. La mémoire n’aime que ce qui est excellent.

Le je ne sais quoi, en littérature, se moule à chaque esprit, à chaque goût ; c’est comme un mets exquis, où se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs, et qui se change, au goût de ceux qui s’en nourrissent, en l’aliment que chacun d’eux préfère.

Ce qui étonne, étonne une fois ; mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier coup d’œil ; mais elle laisse toujours quelque beauté, quelque agrément, quelque mérite à découvrir.

Les livres qu’on se propose de relire dans l’âge mûr, sont assez semblables aux lieux où l’on voudrait vieillir. Recherchons les écrits qui, participant aux plus exquises qualités des choses agréables, l’odeur, la saveur, les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux trois facultés de l’esprit qui correspondent à l’ouïe, à la vue et au goût : l’attention, l’imagination et le discernement.

Les beaux ouvrages n’enivrent pas, mais ils enchantent.

Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l’homme, développées dans toute leur étendue ; il en résulte un plaisir que toute l’âme approuve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle, qui s’attache aisément à la mémoire.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs, et la partie de leurs doctrines qu’on peut appeler des assertions, qui instruisent et nourrissent le plus l’esprit. Il y a, dans la lecture des grands écrivains, un suc invisible et caché ; c’est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste.

Il est des poëmes et des tableaux où il n’y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l’idée, et tout ce qui donne l’idée du beau charme l’esprit.

On rencontre dans l’art et dans la nature, des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu’eux-mêmes, en quelque sorte, parce qu’ils appartiennent visiblement à un beau genre ; c’est l’espèce alors qui, belle par elle-même, embellit seule la personne ou la chose qui en est empreinte. Anacharsis, par exemple, donne l’idée d’un beau livre et ne l’est pas.

Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leur génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu’ils en laissent voir.

Il est des livres où l’on respire un air exquis. Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujours dans l’esprit une netteté de plus, ne fût-ce que par l’idée ou le souvenir que l’on en garde.

Il faut, si l’on veut lire avec fruit, rendre son attention tellement ferme qu’elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

Entre l’estime et le mépris, il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu’on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie.

Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.

La vogue des livres dépend du goût des siècles.

Même ce qui est ancien est exposé aux variations de la mode. Corneille et Racine, Virgile et Lucian, Sénèque et Cicéron, Tacite et Tite-Live, Aristote et Platon, n’ont eu la palme que tour à tour. Que dis-je ? Dans la même vie, selon les âges, dans la même année, selon les saisons, et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous préférons un livre à l’autre, un style à un autre style, un esprit à un autre esprit.

Le talent va où est la voix de la louange ; c’est la syrène qui l’égare.

L’esprit, dans nos ouvrages, s’évapore en passant à travers les siècles : il n’y a que ce qu’ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C’est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s’accoutument successivement à les transmettre comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu’à la fin, un bien présent.

L’esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces, mais non pas la même industrie, ni d’aussi heureuses directions. Il est des siècles où règne une température qui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.

Il faut entrer dans les idées des autres, si l’on veut retirer quelque profit des conversations et des livres. Quand il y a, dans un ouvrage dogmatique, des clartés qui pourront nous plaire, il importe de souffrir les obscurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.

Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d’un ouvrage, même d’un ouvrage d’esprit, d’un mot, d’un livre, d’un discours.

En littérature, et dans les jugements établis sur les auteurs, il y a plus d’opinions convenues que de vérités. Que de livres, dont la réputation est faite, ne l’obtiendraient pas, si elle était à faire !

CLXXXV.

Le médiocre est l’excellent pour les médiocres.

CLXXXVI.

« Ton sort est d’admirer, et non pas de savoir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l’homme qui peut, à la fois, et savoir, et admirer. Le savoir qui ôte l’admiration est un mauvais savoir : par lui la mémoire se substitue à la vue, et tout est interverti. Un homme devenu tellement anatomiste qu’il a cessé d’être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche, qu’un jeu de muscles, comme un facteur d’orgues qui n’entendrait, dans la plus belle musique, que les petits bruits du clavier.

CLXXXVII.

Naturellement, l’esprit s’abstient de juger ce qu’il ne connaît pas. C’est la vanité qui le force à prononcer, quand il voudrait se taire.

CLXXXVIII.

Les esprits faibles demandent si le conte est vrai ; les esprits sains examinent s’il est moral, s’il est naïf, s’il se fait croire. Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l’auteur ; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus ; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.

L’abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs ; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.

Même pour le succès du moment, il ne suffit pas qu’un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet ; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu’un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peut le rappeler que par l’agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.

Décomposez un poëme excellent ; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s’il n’ajoute rien, il est impossible qu’il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changez l’ordre de toutes les pensées d’un beau discours ; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder ; démolissez, ruinez tant qu’il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d’un observateur.

Il n’y a, dans la plupart des livres agréables, qu’un caquet qui n’ennuie pas.

Il est beaucoup d’écrits dont il ne reste, comme du spectacle d’un ruisseau roulant quelques eaux claires sur de petits cailloux, que le souvenir des mots qui ont fui.

Rien n’est pire au monde qu’un ouvrage médiocre qui fait semblant d’être excellent.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur affaire, leur vie ; en quelques autres, leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là, c’est magistrature, fonction, devoir, inspiration ; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu’ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu’ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres faire à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profit.

Les vrais savants, les vrais poëtes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail.

Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n’est pas leur ambition, mais leur génie. Les savants fabriqués sont les eaux de Barèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l’emploi, et non par leur essence.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol, mais de l’engrais dont il a été couvert.

Tous les hommes d’esprit valent mieux que leurs livres ; les hommes de génie et peut-être les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et l’instinct plus que la bête.

Il y a des fantômes d’auteurs et des fantômes d’ouvrages.

évitez d’acheter un livre fermé.

La littérature que M De Bonald appelle l’expression de la société, n’est souvent que l’expression de nos études, de notre humeur, de notre personnalité ; et cette dernière est la meilleure. Il y a des livres tellement beaux que la littérature n’y est que l’expression de ceux qui les ont faits.

Il vaut cent fois mieux assortir un ouvrage à la nature de l’esprit humain qu’à ce qu’on appelle l’état de la société. Il y a quelque chose d’immuable dans l’homme ; c’est pour cela qu’il y a des règles immuables dans les arts et dans les ouvrages de l’art, des beautés qui plairont toujours, ou des arrangements qui ne plairont que peu de temps.

C’est à la mode des portraits qu’on doit les caractères de La Bruyère. Plus d’un mauvais genre a été, en littérature, l’origine d’un chef-d’œuvre.

La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans. Hélas ! Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs.

Quelquefois même les pensées consolent des choses, et les livres consolent des hommes.

Il y a des livres plus utiles par l’idée qu’on s’en fait que par la connaissance qu’on en prend.

Il ne suffit pas qu’un ouvrage soit bon ; il faut encore qu’il soit fait par un bon auteur, et qu’on y voie, non-seulement la beauté qui doit lui être propre, mais encore l’excellence de la main qui l’a fait. C’est toujours l’idée de l’ouvrier qui cause l’admiration. La trace du travail, l’empreinte de l’art, si tout le reste est achevé, sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets, et disposer toutes ses œuvres, de manière à pouvoir s’y montrer sans affectation : simul denique eluceant opus et artifex. il n’est rien de plus beau qu’un beau livre.

On ne trouve guère dans un livre que ce qu’on y met. Mais dans les beaux livres, l’esprit trouve une place où il peut mettre beaucoup de choses.

Il faut être capable du trop et n’en être jamais coupable ; car si le papier est patient, le lecteur ne l’est pas, et sa satiété est plus à craindre que son regret.

La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n’est pas l’abondance, mais l’excellence qui est richesse. L’économie en littérature annonce le grand écrivain.

Sans bon ordre et sans sobriété, point de sagesse ; sans sagesse, point de grandeur.

Gardez-vous de trop étendre ce qui est très-clair.

Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n’offrent que l’uniforme blancheur d’une longue muraille et nous en causent tout l’ennui. On n’est pas architecte parce qu’on a construit un grand mur, et l’on n’a pas fait un ouvrage parce qu’on a écrit un gros livre. écrire un livre ou écrire un ouvrage sont deux choses. On fait un ouvrage avec l’art, et un livre avec de l’encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages, et ne faire qu’un livre en dix volumes in-folio.

l’étendue d’un palais se mesure d’orient en occident, ou du midi au septentrion ; mais celle d’un ouvrage, d’un livre, se toise de la terre au ciel ; en sorte qu’il peut se trouver autant d’étendue et de puissance d’esprit, dans un petit nombre de pages, dans une ode, par exemple, que dans un poëme épique tout entier.

Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il y a telle pensée qui contient l’essence d’un livre tout entier ; telle phrase qui a les beautés d’un vaste ouvrage ; telle unité qui équivaut à un nombre ; enfin telle simplicité si achevée et si parfaite, qu’elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.

être aigle ou fourmi, dans le monde intellectuel, me paraît à peu près égal ; l’essentiel est d’y avoir une place marquée, un rang assigné, et d’y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent, s’il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tâche, peut atteindre le but comme un plus grand. Il n’y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu et durable. Tous les autres ne font qu’occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les hommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l’argent, en leur faisant goûter les choses de l’esprit, me paraît en effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos productions littéraires.

Quand elles ont d’autres effets, c’est par hasard et c’est tant pis. Celles qui s’emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses.

Elles n’introduisent dans la société que des singularités et des sectes ; elles y jettent une plus grande variété de poids, de règles et de mesures ; elles y troublent la morale et la politique.

Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu ; il choisit les plus importantes, les livre telles qu’elles sont, et ne perd point son temps aux déductions. Triptolême, quand il donna le blé aux hommes, se contenta de le semer ; il laissa à d’autres le soin de le moudre, de le bluter et de le pétrir.

Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres ; mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Virgile et Horace n’ont qu’un volume. Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Térence n’en ont pas davantage. Ménandre, qui nous charme, est réduit à quelques feuillets. Sans Télémaque, qui connaîtrait Fénelon ? Qui connaîtrait Bossuet, sans ses oraisons funèbres et son discours sur l’histoire universelle ? Pascal, La Bruyère, Vauvenargues et La Rochefoucauld ; Boileau, Racine et La Fontaine, n’occupent que peu de place, et ils font les délices des délicats. Les très-bons écrivains écrivent peu, parce qu’il leur faut beaucoup de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse.

Excelle, et tu vivras.

Rappelons-nous le mot cité de saint François De Sales, à propos de l’imitation : « j’ai « cherché le repos partout, et je ne l’ai trouvé « que dans un petit coin, avec un petit livre. » heureux est l’écrivain qui peut faire un beau petit livre !

TITRE XXIV


TITRE XXIV.

JUGEMENTS LITTÉRAIRES.


I.



ÉCRIVAINS DE L’ANTIQUITÉ.


I.

Il n’y aura jamais de traduction d’Homère supportable, si tous les mots n’en sont choisis avec art et pleins de variété, de nouveauté et d’agrément. Il faut, d’ailleurs, que l’expression soit aussi antique, aussi nue que les mœurs, les événements et les personnages mis en scène. Avec notre style moderne, tout grimace dans Homère, et ses héros semblent des grotesques qui font les graves et les fiers.

II.

Toute belle poésie ressemble à celle d’Homère, et toute belle philosophie à celle de Platon. Platon est le premier des théologiens spéculatifs.

La révélation naturelle n’eut point d’organe plus brillant.

Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d’or.

J’admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n’en a plus besoin pour triompher. C’est là le caractère de ce grand métaphysicien.

Il y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais.

On l’aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou ; il ne faut que heurter ses pensées pour l’en faire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n’attend que le choc.

Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C’est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L’éclat en lui naît du sublime.

Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le fit.

Il s’élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur intellectuelle.

Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c’est ce qu’il cherchait lui-même.

Il y a en lui plus de lumière que d’objets, plus de forme que de matière. Il faut le respirer et non pas s’en nourrir.

Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu’autorisait la rhétorique du dialogue, du sujet et du moment. La haute philosophie a ses licences, comme la haute poésie. Au même titre, elle a les mêmes droits. Platon ne fait rien voir, mais il éclaire, il met de la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous dresse, nous façonne, et nous rend propres à tout savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter.

Comme l’air des montagnes, elle aiguise les organes, et donne le goût des bons aliments.

Dans Platon, l’esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.

Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.

Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, et l’explication de ce qui est clair, sont les défauts de Platon. Comme les enfants, il trouble l’eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s’épurer.

à la vérité, c’est afin de mieux établir le caractère de son personnage ; mais il sacrifie ainsi la pièce à l’acteur, et la fable au masque.

Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements, substitue souvent l’apparence de la chose à ce qui en est la réalité.

Il dérobe l’objet en question ; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l’exposer qu’à la vue, tantôt aux yeux pour n’en occuper que l’esprit. Ses tours de phrase sont parfois de vrais tours de gobelet.

Le Phédon est un beau tableau, admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.

Socrate, dans Platon, se montre trop souvent philosophe par métier, au lieu de se contenter de l’être par nature et par vertu.

Aristote a rangé, dans la classe des poésies épiques, les dialogues de Platon. Il a eu raison, et Marmontel, qui le contredit, a mal connu la nature et le caractère de ces dialogues, et mal entendu Aristote.

Platon doit être traduit d’un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées ; elles ont peu de corps, et, pour les revêtir, il suffit d’une draperie, d’un voile, d’une vapeur, de je ne sais quoi de flottant.

Si on leur donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites.

Platon, Xénophon et les autres écrivains de l’école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits ; ils embrassent beaucoup d’espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu’ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s’y abattent. En imaginant le sillage que trace en l’air le vol de ces oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j’ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style. ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l’air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes, parce que l’idée qu’ils les emploient à tracer, est elle-même une grande et longue figure.

Aristote redressa toutes les règles et ajouta, dans toutes les sciences, aux vérités connues, des vérités nouvelles. Son livre est un océan de doctrines, et comme l’encyclopédie de l’antiquité. C’est de lui que le savoir a découlé comme d’une source dans les siècles qui l’ont suivi. Si tous les livres disparaissaient, et que ses écrits fussent conservés par hasard, l’esprit humain ne souffrirait aucune perte irréparable, excepté celle de Platon.

Il y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté. Son esprit cependant fait quelquefois un pas de plus qu’il ne faudrait, par cette force qui emporte souvent le mobile au delà de son but, quelque mesurée que soit l’impulsion primitivement reçue. Il me semble que le style d’Aristote contient plus de formules que de tournures.

Xénophon écrivait avec une plume de cygne, Platon avec une plume d’or, et Thucydide avec un stylet d’airain.

Les choses mémorables de Xénophon sont un fil délié, dont il a l’art de faire une magnifique dentelle, mais avec lequel on ne peut rien coudre.

Hérodote coule sans bruit.

Homère écrivait pour être chanté, Sophocle pour être déclamé, Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. De ces différentes destinations de leurs ouvrages, devait naître une multitude de différences dans leur style. Il semble qu’Ennius écrivit tard, Salluste rarement, Tacite difficilement, Pline le jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

Térence était africain, et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniennes.

Le miel attique est sur ses lèvres ; on croirait aisément qu’il naquit sur le mont Hymette.

Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d’emprunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaiblie.

Cicéron, dans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de véritable critique.

Aucun écrivain n’eut, dans l’expression, plus de témérité que Cicéron. On le croit circonspect et presque timide ; jamais langue, pourtant, ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire ; mais elle coule à gros bouillons et cascades, quand il le faut.

Il y a mille manières d’apprêter et d’assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.

On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu’il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général, cependant, l’idée principale de chacune de ses petites pièces est d’une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis, mais son instrument est baroque.

Horace contente l’esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

Il n’y a pas dans Horace une tournure, et, pour ainsi dire, un mot dont Virgile eût voulu se servir, tant leurs styles sont différents.

Ce sont les symétries du style de Sénèque qui le font citer.

Pline le jeune soignait ses mots, mais il ne soignait pas ses pensées.

ôtez sa bile à Juvénal, et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.

Plutarque, dans ses morales, est l’Hérodote de la philosophie.

Je regarde les vies des hommes illustres comme un des plus précieux monuments que l’antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l’espèce humaine s’y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont fait de meilleur, nous y sert d’exemple. La sagesse antique est là tout entière. Je n’ai pas pour l’écrivain l’estime que j’ai pour sa compilation. Louable de mille vertus, lui qui ne laissait vendre ni ses vieux esclaves, ni les animaux que le travail ou des accidents avaient mutilés à son service, il ne l’est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes, sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer, et qui lui donne, pour tous les hommes célèbres, le respect qu’on ne doit qu’à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.

Avec un excellent jugement, Plutarque a cependant une singulière frivolité d’esprit.

Tout ce qui l’amuse, l’attire et l’occupe. C’est un maître écolier, dans la force de ses études.

Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l’histoire.

La pensée de Plutarque, dans ses morales, se teint de la pourpre de tous les autres livres.

Il y dit ce qu’il sait plutôt que ce qu’il pense.

XLV.

* Plutarque, en interprétant Platon, est plus clair que lui, et cependant il a moins de lumière et cause à l’âme moins de joie.

XLVI.

Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en tournures variées, est pourtant plus parfait peut-être que celui de Cicéron même ; car tous les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact ; or, la perfection suprême réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits.

XLVII.

* Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite l’orateur et l’écrivain, mais le peintre, peintre de faits et de pensées inimitable.

XLVIII.

Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit, qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d’expression, qui ne permettent pas de lire beaucoup. L’esprit, comme partagé entre la curiosité qui l’entraîne et l’attention qui le retient, éprouve quelque fatigue : * l’écrivain s’empare en effet du lecteur jusqu’à le violenter.

XLIX.

Le style de Tacite était propre à peindre les âmes noires et les temps désastreux.


II.

ÉCRIVAINS RELIGIEUX.


I.

* Saint Thomas et saint Augustin sont l’Aristote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Aristote que Saint Augustin n’est Platon.

II.

* Le style de saint Jérôme brille comme l’ébène.

III.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douce. Comme peu ont ce sentiment, peu aussi ont eu ce style. Il concevait fortement ; mais il n’a rien inventé, c’est-à-dire, rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de Montaigne, qu’il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal, on voit l’attitude de cet esprit ferme et exempt de toute passion. C’est là surtout ce qui le rend très-imposant.

Nicole est un Pascal sans style. Ce n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il pense, qui est sublime ; il ne l’est pas par l’élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines.

On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. Il faut le lire avec un désir de pratique.

Dans les essais de Nicole, la morale de l’évangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils. Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur.

Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

Voltaire est clair comme de l’eau, et Bossuet comme le vin ; mais c’est assez : il nourrit et il fortifie.

Bossuet emploie tous nos idiomes, comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois, des politiques et des guerriers ; celui du peuple et du savant, du village et de l’école, du sanctuaire et du barreau ; le vieux et le nouveau, le trivial et le pompeux, le sourd et le sonore : tout lui sert ; et de tout cela il fait un style simple, grave, majestueux.

Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes. Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents, comme toutes les choses et tous les mots. C’était moins un homme qu’une nature humaine, avec la tempérance d’un saint, la justice d’un évêque, la prudence d’un docteur et la force d’un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côte ; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets.

L’un a la voix de la sagesse, et l’autre en a l’autorité ; l’un en inspire le goût ; mais l’autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C’est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M De Beausset dit de Fénelon : « il aimait « plus les hommes qu’il ne les connaissait. » ce mot est charmant ; il est impossible de louer avec plus d’esprit ce qu’on blâme, ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu’il ne la termine. Rien en lui n’est assez moulé. Le style du Télémaque ressemble à celui d’Homère, mais de l’Homère de madame Dacier.

Les pensées de Fénelon sont traînantes, mais aussi elles sont coulantes.

Fénelon nage, vole, opère dans un fluide ; mais il est mou ; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d’habiter un élément pur. Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence, et il n’en a point. Oh ! Qu’il eût bien mieux dit, s’il eût parlé d’élévation et de délicatesse, qualités par lesquelles il excelle ! Je lui attribue de l’élévation, non qu’il se porte et qu’il se tienne jamais très-haut, mais parce qu’il ne touche presque jamais la terre.

Il est subtil, il est léger, mais d’une subtilité de nature, et non de pratique. Cet esprit demi-voilé et entrevu, … qualem primo qui surgere mense aut videt, aut vidisse putat per nubila lunam, plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente, c’est qu’on l’a loué jusqu’ici sans précision, et avec une exagération peu conforme à ses goûts, à sa manière, aux règles de sa poétique et de sa critique. Ordinairement ce qu’il dit échappe à la mémoire, mais n’échappe pas au souvenir ; je veux dire, qu’on ne se rappelle pas ses phrases, mais qu’on se souvient du plaisir qu’elles ont fait. Cette perfection de style, qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée, qu’il soit impossible de se rappeler l’une sans l’autre, n’est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l’état de son âme, la douceur de son affection. Si l’on y voit moins bien ses pensées, on y voit mieux ses sentiments.

Fénelon avait cet heureux genre d’esprit, de talent et de caractère, qui donne infailliblement de soi, à tout le monde, l’idée de quelque chose de meilleur que ce qu’on est. C’est ainsi qu’on attribue à Racine ce qui n’appartient qu’à Virgile, et qu’on s’attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémissements ; et parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté. L’un avait plus d’amis, et, pour ainsi parler, plus d’adorateurs que l’autre, parce qu’il avait plus d’artifices. Il n’y a point d’ensorcellement sans art et sans habileté. L’esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie, ont l’air de la simplicité, mais n’en sont pas. Les plis, les replis et l’adresse qu’il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d’explications ; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes ; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu’il était dans le premier âge du monde, lorsqu’il avait de la candeur, du bonheur et de l’innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant ; sans perfidie, mais non sans tortuosité.

De Saci a rasé, poudré, frisé la bible ; mais au moins il ne l’a pas fardée. L’abbé Fleury est à Fénelon ce que Xénophon est à Platon, un demi-Fénelon, un Fénelon rustique.

Il n’y a, en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité.

Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s’est caché ; cet éclat tempéré à dessein ; cette beauté qui s’est voilée ; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes, et qui occupent si peu d’espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

XXIV.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

XXV.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.


III.

MÉTAPHYSICIENS.


I.

Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique ; aussi hardi et aussi hasardeux à établir des conjectures, en invoquant l’expérience, que Platon était magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées ; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi trompe-t-il en physique plus que l’autre ne trompe en métaphysique. Voyez son histoire de la vie et de la mort. Tous deux, au reste, étaient de grands et beaux esprits. Tous deux ont fait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d’un pied léger et ferme, Platon avec de grandes ailes.

Hobbes était, dit-on, humoriste ; je n’en suis pas surpris. C’est la mauvaise humeur surtout qui rend l’esprit et le ton décisifs ; c’est elle qui nous porte irrésistiblement à concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives ; mais, pour devenir philosophique, il faut qu’elle naisse uniquement de la déraison d’autrui, et non pas de la nôtre ; du mauvais esprit du temps où l’on vit, et non de notre mauvais esprit.

Descartes semble vouloir dérober son secret à la divinité, comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel, afin d’introduire et de multiplier les arts sur la terre.

Cela est si vrai, qu’une hypothèse à l’aide de laquelle on peut arriver à ce but, lui paraît, de son propre aveu, aussi utile, aussi belle, aussi précieuse que la vérité même. Il n’y a pas d’homme à qui la probabilité ait plus suffi, pour déterminer ses opinions, pourvu que cette probabilité fût établie sur des raisons qui lui fussent propres.

Tout est tellement plein dans le système de Descartes, que la pensée même ne peut s’y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier, comme au parterre : de l’air ! De l’air ! On étouffe, on est moulu ! Locke a raisonné avec une sorte de rigueur plus adroite que sincère et ingénue. Il a abusé de la simplicité et de la bonne foi des scolastiques. C’est un philosophe sournois.

Leibnitz est plus franc, plus sincère, plus éclairé.

Parmi les hommes qui ont quelque grandeur, il passe Locke de toute la tête.

Le livre de Locke est imparfait. Son sujet n’y est point tout entier, parce que l’auteur ne l’avait pas dans l’esprit par avance. Il se jette sur des parcelles, qu’il divise et subdivise à l’infini. Il quitte le tronc pour les branches, et son ouvrage est trop rameux. Locke se montre presque toujours logicien inventif, mais mauvais métaphysicien, antimétaphysicien. Il n’était pas seulement, en effet, dépourvu de métaphysique : il en était incapable et ennemi. Bon questionneur, bon tâtonneur, mais sans lumière, c’est un aveugle qui se sert bien de son bâton.

Malebranche a fait une méthode pour ne pas se tromper, et il se trompe sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son entendement avait blessé son imagination.

Tout occupé des vérités de sa chère physique, il veut absolument en faire naître la morale.

Toutes ses explications sont d’un matérialiste, quoique tous ses sentiments et toutes ses doctrines fussent opposées au matérialisme.

Ce Malebranche est bien hardi à se moquer des hardiesses ! Les siennes ont plus d’excès que toutes celles qu’il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n’est pas ce qu’on en a cité. Il semble, au surplus, que son esprit ne soit parvenu à ce qu’il y a de bon dans son livre, que par induction, et par forme de conséquence des principes cartésiens. Son indépendance des opinions de Descartes est toute cartésienne. Il est rebelle par fidélité.

Malebranche me semble avoir mieux connu le cerveau que l’esprit humain.

Tout ricanement déplacé vient de petitesse de tête, et Malebranche en a de tels.

Le mot de beau, pris substantivement, ne se trouve pas une seule fois dans Malebranche.

Il paraît qu’il n’en avait jamais eu l’idée. Le beau étant, en effet, le bien de l’imagination, et cette faculté lui paraissant essentiellement nuisible, son bien devait lui sembler un véritable mal.

Leibnitz ne s’arrêtait pas assez aux vérités qu’il découvrait ; il passait outre, et allait trop tôt et trop vite en chercher de nouvelles. Il y avait en lui de cette légèreté qui fait qu’on voit de loin, mais qu’on ne regarde rien fixement.

Condillac est plein de demi-vérités ; de sorte qu’il n’est au pouvoir de l’esprit, ni de lui refuser toute attention, ni de lui en donner une entière. C’est là ce qui le rend fatigant. On éprouve, en le lisant, une sorte de malaise et de tiraillement. La pensée est perpétuellement, avec lui, dans une fausse position.

Condillac parle beaucoup de la pensée, et la connaît assez bien ; mais il n’a pas entrevu l’âme. C’est le Saunderson de la métaphysique.

Condillac me semble substituer un cerveau artificiel et mécanique, à un cerveau vivant et naturel. Je méprise cet homme par synthèse ; ne me questionnez donc pas par analyse.

Kant paraît s’être fait à lui-même un langage pénible, et comme il lui a été pénible à construire, il est pénible à entendre. De là vient sans doute qu’il a pris souvent son opération pour sa matière. Il a cru se construire des idées, en ne se construisant que des mots. Ses phrases et ses appréhensions ont quelque chose de tellement opaque, qu’il ne lui était guère possible de ne pas croire qu’il s’y trouvait quelque solidité. Nos transparences et nos légèretés nous trompent moins. Il y a un sujet à traiter ; le voici : « des tromperies que l’esprit « se fait à lui-même, selon la nature du « langage qu’il emploie. » on est perpétuellement tenté de dire à Kant : « dégagez l’inconnue " ; on ne la voit jamais.

Kant a toujours devant les yeux quelque lueur, mais jamais aucune clarté : « je me « pique », dit-il quelque part, " d’ignorer ce « que tout le monde sait. » il est, au reste, doué de la faculté de se représenter longtemps ses propres abstractions, et de leur donner à ses yeux de la consistance et une durée presque absolue. Il a une grande puissance et une grande patience d’attention. Esprit tenace, il est par là devenu propre à établir très-bien certains principes généraux de la morale. Il semble croire que nous avons, dans nos idées, quelque chose de plus invariable et de plus indestructible que dans nos sentiments et dans nos penchants naturels eux-mêmes. Voilà pourquoi il regarde le mot devoir comme un mot si fort et si important. Toute bonté lui paraît molle et presque fluide ; tout sens du droit lui semble inflexible, et il en tire la règle.

Saint-Martin a la tête dans le ciel, mais dans un ciel nébuleux et noir, d’où s’échappent quelques éclairs, qui ne laissent voir que des nuées. Il s’élève aux choses divines, avec des ailes de chauve-souris.

Azaïs a entendu en songe quelques paroles sans liaison, dont il remplit mal les intervalles.

C’est le bonhomme Her De Platon.


IV.

PROSATEURS, PHILOSOPHES, PUBLICISTES, ETC.


I.

Toute l’ancienne prose française fut modifiée par le style d’Amyot et le caractère de l’ouvrage qu’il avait traduit. Il n’y eut plus que des scoliastes. Plutarque lui-même n’est pas autre chose : scoliaste, non de mots, mais de pensées.

II.

En France, la traduction d’Amyot est devenue un ouvrage original, * dont on aime à citer le texte.

III.

L’abbé Arnaud, avec des vérités, du savoir, et des observations quelquefois très-fines et très-solides, donne du génie et de la littérature grecs une idée parfaitement fausse.

IV.

* Balzac, Lemaître, Patru ont dans le style un caractère plus contemplatif qu’animé. Platon peut-être n’en aurait pas fait peu de cas, lui qui estimait tant Isocrate.

Balzac, un de nos plus grands écrivains, et le premier entre les bons, si l’on consulte l’ordre des temps, est utile à lire, à méditer, et excellent à admirer ; il est également propre à instruire et à former, par ses défauts et par ses qualités. Souvent il dépasse le but ; mais il y conduit : il ne tient qu’au lecteur de s’y arrêter, quoique l’auteur aille au-delà.

Balzac ne sait pas rire ; mais il est beau, quand il est sérieux.

Les beaux mots ont une forme, un son, une couleur et une transparence qui en font le lieu convenable où il faut placer les belles pensées, pour les rendre visibles aux hommes.

Ainsi leur existence est un grand bien, et leur multitude un trésor ; or, Balzac en est plein : lisez donc Balzac. Plein de belles pensées et de belles raisons, Balzac habite constamment les hautes régions de la pensée et de la langue. Grand artisan de la parole, il introduisit la pompe et les hauteurs du style noble dans le style familier ; ses phrases ont presque toujours un beau son et un beau sens ; mais il a raison trop magnifiquement, et ne sait pas assez se jouer de ses grands mots.

Ce qui a manqué à Balzac, c’est de savoir mêler les petits mots avec les grands. Tout, dans son style, est construit en blocs ; mais tout y est de marbre, et d’un marbre lié, poli, éclatant.

L’emphase de Balzac n’est qu’un jeu, car il n’en est jamais la dupe. Ceux qui le censurent avec amertume et gravité, sont des gens qui n’entendent pas la plaisanterie sérieuse, et qui ne savent pas distinguer l’hyperbole de l’exagération, l’emphase de l’enflure, la rhétorique d’un homme de la sincérité de son personnage, enfin ce qui tient à l’art de ce qui tient à l’artiste.

On peut donner de la simplicité à la richesse ; il faut le faire même dans tous les genres. On peut aussi, comme La Fontaine, donner de la richesse à la simplicité ; mais cela n’est permis qu’en badinant. C’est à quoi Balzac a manqué.

Mézerai, qu’on pourrait appeler le dernier des gaulois, n’avait pas une idée juste de la liberté de l’histoire. Il fut plutôt un écrivain hardi qu’un historien savant et sage.

D’Aguesseau a trop d’égalité dans la marche de sa raison.

Il n’y a rien de si clair que le badinage, rien de si leste et de si gai que le libertinage d’esprit. Le badinage du comte de Grammont et d’Hamilton est moins élégant que celui de Voltaire ; mais il est plus exquis, plus agréable, plus parfait. Dans Montesquieu il y a des idées, mais il n’y a pas de sentiments politiques. Tous ses ouvrages ne sont que des considérations. C’est par les sentiments politiques cependant que les états ont une âme et de la vie. Hors de là, les empires n’ont qu’un mouvement dont le ressort n’est pas en eux.

La tête de Montesquieu est un instrument dont toutes les cordes sont d’accord, mais qui est trop monté et rend des sons trop aigus.

Quoiqu’il n’exécute rien contre les règles, il a, dans ses vibrations trop continues et trop précipitées, quelque chose d’au-delà de toutes les clefs d’une belle et sage musique.

Montesquieu fut une belle tête sans prudence.

Il sort perpétuellement de l’esprit de Montesquieu, des étincelles qui éblouissent, qui réjouissent, qui échauffent même, mais qui éclairent peu. C’est un esprit plein de prestiges ; il en aveugle ses lecteurs. On apprend plus à être roi dans une page du prince que dans les quatre volumes de l’esprit des lois.

Montesquieu avait les formes propres à s’exprimer en peu de mots ; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses.

La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée ; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions graves. Il y a en lui des élans, comme pour sortir d’une profondeur.

Voltaire a répandu dans le langage une élégance qui en bannit la bonhomie. Rousseau a ôté la sagesse aux âmes, en leur parlant de la vertu. Buffon remplit l’esprit d’emphase.

Montesquieu est le plus sage ; mais il semble enseigner l’art de faire des empires ; on croit l’apprendre en l’écoutant, et toutes les fois qu’on le lit, on est tenté d’en construire un. Voltaire eut l’esprit mûr vingt ans plus tôt que les autres hommes, et le conserva dans sa force trente ans plus tard. L’agrément que nos idées prêtent quelquefois à notre style, son style le prêtait à toutes ses idées.

Voltaire conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très-forte impression de l’esprit de ses premiers maîtres.

Impétueux comme un poëte, et poli comme un courtisan, il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n’a observé plus soigneusement, mais avec plus d’art et de mesure, la fameuse maxime dont il s’est tant moqué : se faire tout à tous. il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu’il n’avait pu gagner.

Voltaire, esprit habile, adroit, faisant tout ce qu’il voulait, le faisant bien, le faisant vite, mais incapable de se maintenir dans l’excellent. Il avait le talent de la plaisanterie, mais il n’en avait pas la science ; il ne sut jamais de quelles choses il faut rire, et de quelles il ne le faut pas. C’est un écrivain dont on doit éviter avec soin l’extrême élégance, ou l’on ne pensera jamais rien de sérieux.

à la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l’une à l’autre.

Il avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c’est-à-dire, une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société ; mais il n’en cherchait point le remède. On eût dit qu’ils n’existaient que pour sa bile ou sa bonne humeur ; car il en riait ou s’en irritait, sans s’arrêter jamais à les plaindre.

Voltaire aurait lu avec patience trente ou quarante volumes in-folio, pour y trouver une petite plaisanterie irréligieuse. C’était là sa passion, son ambition, sa manie.

Voltaire est quelquefois triste ; il est ému ; mais il n’est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.

il est des défauts difficiles à apercevoir, qui n’ont pas été classés, déterminés, et qui n’ont pas de nom. Voltaire en est plein.

Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour l’éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C’est un farfadet, que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave.

Voltaire avait le jugement droit, l’imagination riche, l’esprit agile, le goût vif, et le sens moral détruit.

Voltaire, dans ses écrits, n’est jamais seul avec lui-même. Gazetier perpétuel, il entretenait chaque jour le public des événements de la veille. Son humeur lui a plus servi, pour écrire, que sa raison ou son savoir.

Quelque haine ou quelque mépris lui a fait faire tous ses ouvrages. Ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion.

Mépriser et décrier, comme Voltaire, les temps dont on parle, c’est ôter tout intérêt à l’histoire qu’on écrit.

Voltaire est l’esprit le plus débauché, et, ce qu’il y a de pire, c’est qu’on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement ôté la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant jamais homme n’eut l’âme moins indépendante.

Triste condition, alternative déplorable, de n’être, en observant les bienséances, qu’un écrivain élégant et utile, ou d’être, en ne respectant rien, un auteur charmant et funeste ! Ceux qui le lisent tous les jours s’imposent à eux-mêmes, et d’une invincible manière, la nécessité de l’aimer. Mais ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son esprit a répandues, se font un acte d’équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr. Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu’il ne plaise pas.

Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d’une habile main, un laid visage.

Cette autorité oratoire dont parlent les anciens, on la trouve dans Bossuet plus que dans tous les autres ; et, après lui, dans Pascal, dans La Bruyère, dans J-J Rousseau même ; mais jamais dans Voltaire.

Voltaire eut l’art du style familier. Il lui donna toutes les formes, tout l’agrément, toute la beauté même dont il est susceptible ; et parce qu’il y fit entrer tous les genres, son siècle abusé crut qu’il avait excellé dans tous.

Ceux qui le louent de son goût, confondent perpétuellement le goût et l’agrément : on ne le goûte point, mais on l’admire. Il égaie, il éblouit ; c’est la mobilité de l’esprit qu’il flatte, et non le goût.

Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s’y fixer, même pour un instant.

Ses vers passent devant l’attention rapidement, et ne peuvent s’y arrêter, par l’impulsion de vitesse que l’esprit du poëte leur imprima, en les jetant sur le papier.

Je vois bien qu’un Rousseau, j’entends un Rousseau corrigé, serait aujourd’hui fort utile, et serait même nécessaire ; mais en aucun temps un Voltaire n’est bon à rien.

Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l’esprit, qu’on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d’or ou d’argent. Tant d’attention à plaire à son lecteur, annonce plus de vanité que de vertu, plus d’envie de séduire que de servir, plus d’ambition que d’autorité, plus d’art que de nature, et tous ces agréments exigent plutôt un grand maître qu’un grand homme.

Voltaire a, par son influence et le laps du temps, ôté aux hommes la sévérité de la raison.

Il a corrompu l’air de son siècle, donné son goût à ses ennemis mêmes, et ses jugements à ses critiques.

J-J Rousseau avait l’esprit voluptueux.

Dans ses écrits, l’âme est toujours mêlée avec le corps, et ne s’en sépare jamais. Aucun homme n’a fait mieux sentir que lui l’impression de la chair qui touche l’esprit, et les délices de leur hymen.

J-J Rousseau donna, si je puis ainsi m’exprimer, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d’assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison. Son visage essuyé n’a plus rien que d’affreux : c’est ce qu’on pourrait dire de J-J Rousseau, si l’on dépouillait ses pensées de leur faste, qu’on en essuyât les couleurs, qu’on en ôtât, pour ainsi dire, la chair et le sang qui s’y trouvent.

Donnez de la bile à Fénelon et du sang-froid à J-J Rousseau, vous en ferez deux mauvais auteurs. Le premier avait son talent dans sa raison, le second, dans sa folie. Tant que rien ne remua les humeurs de celui-ci, il fut médiocre : tout ce qui le rendait sage en faisait un homme vulgaire. Fénelon, au contraire, trouvait son génie dans sa sagesse.

Quand on a lu M De Buffon, on se croit savant. On se croit vertueux, quand on a lu Rousseau. On n’est cependant pour cela ni l’un ni l’autre.

Donner de l’importance, du sérieux, de la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J-J Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil ; l’orgueil s’y donne hardiment pour une vertu ; la paresse y prend l’attitude d’une occupation philosophique, et la grossière gourmandise y est fière de ses appétits. Il n’y a point d’écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe.

On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. Il était son Pygmalion.

L’esprit de Jean-Jacques habite le monde moral, mais non l’autre qui est au-dessus.

Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, un dogmatisme qui détruit toute autorité : voilà le caractère de la philosophie de Rousseau.

La vie sans actions, toute en affections et en pensées demi-sensuelles ; fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté ; inutile et paresseuse activité, qui engraisse l’âme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience un orgueil bête, et à l’esprit l’attitude ridicule d’un bourgeois de Neufchâtel se croyant roi ; le bailli suisse de Gessner, dans sa vieille tour en ruines ; la morgue sur la nullité ; l’emphase du plus voluptueux coquin, qui s’est fait sa philosophie, et qui l’expose éloquemment ; enfin le gueux se chauffant au soleil, et méprisant délicieusement le genre humain : tel est J-J Rousseau.

Je parle aux âmes tendres, aux âmes ardentes, aux âmes élevées, aux âmes nées avec un de ces caractères distinctifs de la religion, et je leur dis : « il n’y a que J-J « Rousseau qui puisse vous détacher de la religion, « et il n’y a que la religion qui puisse « vous guérir de J-J Rousseau. » Fontenelle. C’était une ombre d’homme qui n’avait qu’une ombre de voix. On ne l’entendait plus ; mais on l’écoutait avec soin. Il ressemblait au vieux Titon, quand il fut changé en cigale.

Buffon a du génie pour l’ensemble, et de l’esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.

Marmontel n’avait que l’esprit qu’il s’était fait. Singulier talent et bien singulier pouvoir que celui de se donner de l’esprit, quand on n’en a pas ! Les règles ont une raison qui est la règle des règles, et qui en détermine à la fois les limites et l’étendue. Les exceptions viennent de la raison des règles. Qui connaît le métier connaît les règles ; qui connaît l’art connaît la raison de ces règles, ou la sent et y obéit.

C’est là ce qui fait les modèles. La Harpe savait le métier, mais il ne savait rien de l’art.

La facilité et l’abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique, lui donnent l’air habile ; mais il l’est peu. Cet élégant petit esprit n’était habitué qu’à juger des mots.

On voit qu’il est dépaysé, quand il s’agit des choses ; il chancelle, et, quelque bonne mine qu’il fasse, on sent qu’il n’est plus là sur son terrain. Aussi cherche-t-il à se raccrocher promptement à quelque passage de livre.

Thomas a la tête concave : tout s’y peint grossi et exagéré.

Raynal était amoureux de paroles et de grandisonance.

D’Alembert, dans son style, semble ne tracer que des figures géométriques.

Diderot et les philosophes de son école prenaient leur érudition dans leur tête, et leurs raisonnements dans leurs passions ou leur humeur.

Diderot est moins funeste que J-J Rousseau.

La plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagesse.

Diderot ne vit aucune lumière, et n’eut que d’ingénieuses lubies. Il avait des idées fausses sur le but et les beautés de l’art ; mais il les a bien exprimées.

Condorcet, il est vrai, ne dit que des choses communes ; mais il a l’air de ne les dire qu’après y avoir bien pensé, et c’est là ce qui le distingue.

Il y a, dans les écrits de Cerutti, plus de vibrations que d’émotions ; on y sent le nerf plutôt que le cœur. Son élocution renferme plus de figures que d’images, et plus de feu que de chaleur. Ses pensées ont plus de lumière que d’éclat, et presque toutes ses opinions viennent plutôt d’éblouissement que de clarté. Il y a enfin, dans la marche de son esprit, plus de mouvement que de progrès. En tout, cet écrivain a peu de ce qui se communique ; car on n’aime et on ne reçoit avec plaisir la vibration que par l’émotion, la figure que par l’image, le feu que par la chaleur, et le mouvement littéraire que par le progrès.

Rivarol caresse les surfaces de la vérité ; mais il ne pénètre pas plus avant. Dans son discours préliminaire, il brode des obscurités, et couvre de ses filigranes la simplicité des questions qu’il soulève. En admettant comme solides les abstractions de Condillac, il a pris un brouillard pour une terre.

Rivarol avait plus d’urbanité que Voltaire.

Celui-ci pensait au public, tandis que l’autre ne pensait qu’aux délicats. On peut dire qu’il avait, en littérature, plus de volupté que d’ambition.

Il n’y a pas, dans les écrits de Rivarol, une grande fermeté de pensées, mais il y a une grande fermeté de diction. Son goût et son imagination, en le retenant dans les limites de ce qui peut plaire, sauvaient son esprit de bien des écarts. Aussi son expression est-elle ordinairement meilleure et plus saine que ses opinions.

Le système de Bernardin De Saint-Pierre n’est qu’un épicuréisme extatique, une morale gravement anacréontique. Ceux qui partagent ce système ne ramènent pas tout à Dieu, dans leurs mouvements religieux les plus vifs ; mais ils ramènent Dieu à eux, sorte d’égoïsme moral, par lequel, au lieu de se conformer à la règle, on ajuste la règle à soi.

Il y a, dans le style de Bernardin De Saint-Pierre, un prisme qui lasse les yeux. Quand on l’a lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés, dans la campagne, qu’ils ne le sont dans ses écrits.

Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu’il bannissait du monde, et qu’on y trouve à chaque pas. La nature a bien sa musique ; mais elle est rare heureusement.

Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique, et l’on mourrait d’assoupissement.

Les Necker et leur école. Jusqu’à eux on avait dit quelquefois la vérité en riant ; ils la disent toujours en pleurant, ou du moins avec des soupirs et des gémissements. à les entendre, toutes les vérités sont mélancoliques.

Aussi M De Pange m’écrivait-il : « triste « comme la vérité. » aucune lumière ne les réjouit ; aucune beauté ne les épanouit ; tout les concentre. Leur poétique est héraclitienne.

Le style de M Necker est une langue qu’il ne faut pas parler, mais qu’il faut s’appliquer à entendre, si l’on ne veut pas être privé de l’intelligence d’une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves.

Madame Necker ne s’occupait des hommes et des événements que pour les comparer aux livres. Les littératures furent son monde.

Dupuis, dans tout son livre, est un savant en colère et furieux. Aussi se dément-il et se contredit-il le plus souvent, comme les hommes emportés et qui se fâchent.

L’abbé Barthlélemy fait minauder son esprit. Son érudition est fausse, et ment pour trop vouloir être agréable.

Le style de Dussault est un agréable ramage, où l’on ne peut démêler aucun air déterminé.

Que disaient-ils, que M De Bonald ne sait pas écrire ? Il sait écrire, et écrire parfaitement ; mais il ne sait pas plaire. On trouve souvent en lui des idées aimables et platoniques, unies au ton dogmatique, impérieux, austère, des raisonneurs de l’école moderne.

Il donne à ses expressions un rigorisme de sens qui tyrannise l’attention.

M De Bonald a besoin de la terre ; son esprit a des pieds, mais il n’a point d’ailes, ou il n’a du moins que des ailes fort courtes et qui ne lui servent qu’à marcher mieux et plus vite.

M De Bonald jette un filet sur les esprits, et ce filet a des couleurs ; mais il est tellement serré, qu’on ne peut rien voir au travers, lorsqu’une fois on est dedans.

On rencontre quelquefois chez M De Bonald de singulières conséquences. Il semble qu’on y tombe par un casse-cou, et l’esprit se sent quelque chose de démis.

Il n’y a souvent, dans ce qu’écrit M De Bonald, que l’attitude et l’insistance d’un homme qui affirme résolument. Il se trompe avec une force ! … c’est un gentillâtre de beaucoup d’esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.

M De Beausset a retrouvé le fil perdu de la narration continue, ce fil ductile qui se plie et se replie en mille manières, sans se brouiller et sans se rompre. Une élégance simple, une facilité soignée, une modération vraie, rien de cherché, voilà ce qui est rare aujourd’hui, ou plutôt ce qu’on ne voit plus, et ce qui distingue éminemment cet écrivain. Dans Fénelon, il avait à enchâsser des perles, et il les a entourées plus richement. Dans Bossuet, il avait à montrer des blocs, et il les a isolés, cultivant les Muses sévères. Ses citations sont, dans le cours de son récit, comme des îles toutes pleines de monuments. En le lisant, on croit descendre un fleuve, par un beau temps, et au milieu d’un beau pays. Le siècle qu’il traverse, est montré à droite et à gauche. Il a rendu son caractère au genre tempéré, le seul qui soit classique et propre à nous ramener aux beautés saines qui charment l’âme, sans en altérer la lumière, sans la troubler par des passions. Mais on dirait, hélas ! qu’il faut au siècle présent des vertus molles, où il puisse soupçonner quelques blessures, des vertus malades, dont il puisse avoir pitié.


V.

POÈTES ET ROMANCIERS.


I.

Pétrarque adora pendant trente ans, non pas la personne, mais l’image de Laure ; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations ! C’est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

II.

Pétrarque estimait peu ses poésies italiennes qui l’ont immortalisé ; il leur préférait son latin. C’est que son siècle aimait le latin, et n’aimait pas encore l’italien.

III.

Le dic mihi, musa, manque aux nouvelles de Boccace. Il n’ajoute rien à ce qu’on lui a dit, et ses inventions ne dépassent jamais le champ formé par sa mémoire. Son récit finit où a fini le conte vulgaire ; il le respecte comme il respecterait la vérité. Le Tasse était sur son art un penseur profond, et ce serait un service à rendre aux lettres que d’examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires. Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dans ses vers ; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poëte, par les tournures de son style, ne ressemble pas aux poëtes anciens, mais il ressemble aux anciens sages.

Il y a cet inconvénient, dans les lettres de voiture, qu’il y montre son masque plutôt que son visage, ce qui les rend plus divertissantes d’abord, mais beaucoup moins longtemps intéressantes.

Très-agréable et très-ingénieux, il ressemble cependant un peu à ces portraits qui rient éternellement.

Et souvent avec Dieu balance la victoire.

C’est là le vice impardonnable du poëme de Milton.

On reproche à Corneille ses grands mots et ses grands sentiments ; mais pour nous élever, et ne pas être salis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses.

Il peut y avoir, dans l’âme, un degré de hauteur inutile à la pratique des arts, à la beauté des ouvrages, mais non pas au respect que doit inspirer le mérite de l’auteur, démontré par son œuvre. Beaucoup plus parfait que Corneille, et moins grand, Racine doit être moins révéré.

Racine eut son génie en goût, comme les anciens. Son élégance est parfaite ; mais elle n’est pas suprême, comme celle de Virgile.

Racine est l’homme du monde qui s’entend le mieux à filer les mots, les sentiments, les pensées, les actions, les événements ; et chez lui, les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles, tout est de soie.

Pradon a quelquefois aussi des paroles de soie ; mais il ne faisait que brouiller.

Le talent de Racine est dans ses œuvres, mais Racine lui-même n’y est pas. Aussi s’en dégoûta-t-il.

tibiis acta ludis megalensibus : il me semble que je lis ces mots à la tête de toutes les tragédies de Racine.

Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béjaunes et pensionnaires de couvent. Admirable, sans doute, pour avoir rendu poétiques les sentiments les plus bourgeois et les passions les plus médiocres, il ne tient lieu que de lui-même. C’est un écrivain supérieur, et, en littérature, c’est tout dire.

Mais ce n’est point un écrivain inimitable.

Pradon, lui-même, a fait beaucoup de vers pareils aux siens.

Boileau est un grand poëte, mais dans la demi-poésie.

Racine et Boileau ne sont pas des eaux de source. Un beau choix dans l’imitation fait leur mérite. Ce sont leurs livres qui imitent des livres, et non leurs âmes qui imitent des âmes.

Racine est le Virgile des ignorants.

Alfieri n’est qu’un forçat condamné par la nature aux galères du permesse italien.

Molière est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas ; c’est là ce qui constitue son excellence.

Molière s’est joué, dans tartuffe, de la forme des affections religieuses, et c’est là, sans doute, un grand mal.

Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître.

Il y a, dans La Fontaine, une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. Il n’est pas bon de donner à certains mots une valeur qu’ils n’ont pas, et un sens qu’ils ne sauraient avoir, comme on l’a fait récemment du vers de La Fontaine : notre ennemi, c’est notre maître, en disant de Louis Xiv : il craint même, étrange faiblesse ! L’Homère du peuple bêlant, et mon La Fontaine le blesse d’un mot de son âne parlant.

La fable de l’âne et du vieillard est plus ancienne que l’histoire. Connue en Grèce sous le nom d’ésope, elle l’est, en orient et aux Grandes-Indes, sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a, de temps immémorial, circulé dans le monde, sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux.

Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Cha-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l’année 1700, ne s’en sont trouvés offensés.

Il ne nous paraît pas probable que Louis Xiv en ait eu peur, et que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque, pour un vers mal interprété, lui qui ne put fâcher personne, lorsqu’il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres dans sa vie, n’eut jamais un seul ennemi qui ne l’appelât le bonhomme,

même après qu’il s’était vengé. Tant il se montra peu terrible, dans ses plus vifs ressentiments ! Tant il eut un génie heureux ! Tant sa bonté fut fortunée ! On dénigre l’enfant des muses, un enfant des neuf sœurs, enfant à barbe grise, quand, pour lui faire honneur, sans doute, mais à tort et à contre-temps, on l’érige ainsi tout à coup en épouvantail politique. On dégrade un monarque illustre, en le frappant d’un tel effroi. On déguise l’esprit du temps, et on le fait méconnaître, lorsqu’on place, sous un tel règne, de pareils effarouchements.

Le mot de l’âne n’attaque pas les empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers. En se l’appliquant à lui seul, Louis Xiv eût commis une usurpation dont son grand sens le rendit toujours incapable.

Tous les âniers de son royaume y avaient autant de droits que lui ; il tombe sur tout ce qui est maître ; et qui ne l’est pas, dans ce monde ? L’aveugle est maître de son chien, et, comme dit notre proverbe, charbonnier est maître chez lui. C’est, dans le monde, un mot d’humeur qu’exhale, dans ses lassitudes, la servitude impatientée, et qu’on lui pardonne aisément.

C’est, en littérature, un mot comique par son genre, qui est subalterne. C’est, dans l’auteur français, un mot plaisant ; car La Fontaine l’égaya avec un art qui lui est propre, lorsqu’il donna à l’animal qui profère cet apophthegme, et dont la bouche le décrie, il faut l’observer en passant, une épithète qui est gaillarde, et la bonne humeur d’un gourmand.

Ce mot sert de pendant à l’adage bourgeois : nos valets sont nos ennemis. ils se balancent et se contiennent l’un par l’autre. Le premier n’est pas plus un signe de rébellion, que le second un signe d’oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation, et non pas de doctrine ; mots très-abusifs, très-malsonnants, mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l’importance et une sorte de dignité, on s’expose à les introduire dans la société par l’histoire, et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d’esprits, qui peuvent être amusants, mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire, ceux qu’une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament, et ceux dont la légèreté, comme a si bien dit Saint-Lambert : craint le pilote et non l’orage.

Gardons-nous d’ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d’admirer ce qu’il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l’autorité suprême en des mains fortes et capables de la porter. Quand le xviie siècle n’eût pas été éloigné, par sa morale et par ses mœurs, de faire servir la sagesse à blesser ceux qu’il respectait, il en eût été détourné par l’excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l’insulte produit, n’est jamais beau que d’une sorte de beauté sombre, et qui ne peut donner un plaisir parfait, ni à l’écrivain qui l’a produit, ni au lecteur même qui l’admire. En faisant cet emploi de leur talent, les écrivains de ce temps n’auraient pu se contenter. Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lorsqu’à la fin de son livre, il disait de la leçon qui le termine : je la présente aux rois, je la propose aux sages, qu’habitant paisible du monde et citoyen soumis à la loi de tous les pays, lorsqu’à propos d’un autre âne et des deux voleurs, il écrivait : l’âne, c’est quelquefois une pauvre province ; les voleurs sont tel et tel prince, comme le transylvain, le turc et le hongrois : au lieu de deux, j’en ai rencontré trois.

La Fontaine fut, de tous les hommes de son temps, le moins enclin à tout attentat, même indirect, contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, et de ce courage qui n’est que la peur surmontée d’un danger créé à plaisir, il ne songeait qu’à exprimer l’utile et l’agréable, sans aucun retour sur lui-même, et sans aucune application directe. Le fablier se couvrit de ses fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d’aucune épine les mains qui s’empressaient à les cueillir.

Les vers de J-B Rousseau sont trop pensés.

leur harmonie est plus exacte qu’agréable. Il chante juste, mais non pas divinement.

Le talent de J-B Rousseau remplit l’intervalle qui se trouve entre La Mothe et le vrai poëte.

Piron. C’est un poëte qui jouait bien de sa guimbarde.

L’abbé Delille n’a dans la tête que des sons et des couleurs ; mais voyez l’usage qu’il en fait ! Delille moule assez fortement les vers, mais il ne les anime pas.

Les géorgiques de Delille me semblent être les géorgiques d’Ovide.

Des blasphèmes mielleux, ou plutôt des ordures vernissées, d’où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné, voilà Parny. Le puritas impuritatis de Juste Lipse, est fait pour lui. Il a le cœur et l’âme eunuques. Son impuissance sans doute a quelque grâce ; mais il ne se montre insinuant que parce qu’il est énervé.

La sophistique littéraire est l’art de farder les pensées par des mots. Les mots fardent les pensées, quand ils leur donnent de l’éclat, sans y ajouter de la beauté. Il y a un lustre nécessaire à un bon style, qui n’est pas précisément du fard ; il n’est que de la propreté.

Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui l’emploient ne fardent pas, à proprement parler, mais ils dorent ce qu’ils disent. On croirait qu’ils écrivent avec une encre plus luisante, ou qu’ils ont jeté, sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d’ailes de papillons.

Tout cela ne va ni à l’âme ni au goût, mais s’arrête aux yeux de l’esprit, qui, d’abord ébloui, en est insensiblement fatigué. Esménard offre un exemple perpétuel de cette espèce d’artifice.

On dit que les allemands ont excellé dans le genre pastoral : cela n’est pas vrai. Ils s’y sont appliqués, l’ont affecté, l’ont contrefait ; mais ils n’y ont point excellé. Dans leurs pastorales, il n’y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fontenelle ; ils minaudent la vertu, l’innocence et les mœurs champêtres ; ils affectent la simplicité, bien plus que Fontenelle n’affectait la finesse et la galanterie ; ils parodient l’âge d’or.

Je suis effrayé de dire, mais très-fondé à assurer, que jamais homme n’eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie, fardée avec de la morale. Il n’a de naturel ni dans ses poëmes, ni dans ses lettres à son fils ; et malgré sa réputation de bonhomie, et sa physionomie un peu rustique, je suis sûr que, même dans sa conversation familière et domestique, il y avait de l’affectation, l’affectation de cette bonhomie qu’on lui attribue à un degré supérieur.

C’était un suisse, un paysan, un allemand précieux, un petit maître d’Arcadie.

Cervantes a, dans son livre, une bonhomie bourgeoise et familière, à laquelle l’élégance de Florian est antipathique. En traduisant Don Quichotte, Florian a changé le mouvement de l’air, la clef de la musique de l’auteur original. Il a appliqué aux épanchements d’une veine abondante et riche, les sautillements et les murmures d’un ruisseau : petits bruits, petits mouvements, très-agréables sans doute, quand il s’agit d’un filet d’eau resserré, qui roule sur des cailloux, mais allure insupportable et fausse, quand on l’attribue à une eau large, qui coule à plein canal sur un sable très-fin.

On peut dire des romans de Le Sage, qu’ils ont l’air d’avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie.

Berquin excella dans un art où personne, avant lui, n’avait prétendu exceller, celui de parler aux enfants le langage le plus propre à leur plaire, et dont leur jeune esprit s’est fait secrètement un modèle. Cet âge, comme tous les autres, a son idiome, et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d’être mêlé de justesse et de naïveté. Cette langue qui leur est particulière, les enfants savent la trouver dans la langue commune, et sont industrieux à l’en extraire. C’est une chose à remarquer que le nombre de mots qui, dans les langues même les plus ingrates, servent à signifier les mêmes pensées ou les mêmes objets, surtout lorsqu’il s’agit des qualités et des sentiments. Chaque couleur n’a pas plus de nuances, que n’en a chaque manière d’exprimer une même chose.

Observez les êtres humains, que l’éducation n’a pas soumis à l’uniformité, et vous verrez avec quelle variété, non-seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s’en forment un, composé d’expressions toutes très-connues, et qu’ils arrangent cependant d’une manière si nouvelle, que celles de l’enfant se ressentent toujours de son âge, comme celles du pauvre de sa fortune. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse, aiment quelquefois à entendre parler magnifiquement ; mais si l’on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère, on ne les contente qu’en en parlant comme ils voudraient en parler eux-mêmes, c’est-à-dire, naïvement et pathétiquement. Encore faut-il, pour les satisfaire, être naïf et pathétique avec plus de raison et d’élégance qu’ils ne pourraient l’être eux-mêmes ; il faut qu’on réalise à leur oreille et à leur esprit, le modèle idéal que chacun d’eux porte secrètement en soi. C’est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité : de l’enfance naïve observateur fidèle, il parla son langage en s’exprimant mieux qu’elle, et ce n’est pas seulement son langage qu’il sait imiter ; il peint, avec plus d’exactitude encore et de perfection, ses manières et ses humeurs : en sorte qu’il offre en même temps aux enfants le tableau de ce qu’ils imaginent, et celui de ce qu’ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.

Madame De Genlis a peint, en général, des figures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demi-monstres ; mais je connais d’elle des demi-anges qui m’ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais exemples, elle ne l’a pas approuvé. Elle recommande la règle, peut-être même avec aigreur. Enfin, malgré quelques écarts répréhensibles, qu’on peut et qu’on doit reprocher à ses écrits, par habitude et par principes, sa plume est prude, et son génie collet-monté.

XXXV.

Il y a dans le monde une femme d’une âme vaste et d’un esprit supérieur..... Madame de Staël était née pour exceller dans la morale ; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens : l’éclat de la flamme et des feux l’a égarée. Elle a pris les fièvres de l’âme pour ses facultés, l’ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu’il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme.

XXXVI.

* Il y a, dans la Corinne de madame de Staël, un besoin de philosopher qui gâte tout.


VI.

SUR QUELQUES ROMANS DU TEMPS.


Dans les romans, vus du côté de l’art, il s’agit d’une flamme à peindre, et l’on y peint un brasier. Réaliser, en effet, les destinées que ces dames imaginent, ce serait jeter une vie en enfer.

Pour être beau et pour intéresser, il faut que le malheur vienne du ciel, ou que du moins il tombe de haut. Ici, il frappe d’en bas et de trop près : les malheureux l’ont dans le sang.

La tragédie a ses malheurs ; mais ils sont finement tissus ; ils sont d’un autre temps, d’un autre monde, ils ont peu de poids, peu de corps, et ne durent qu’un moment ; ils intéressent. Ici, le malheur est présent ; il est durable ; il est de fer, et grossièrement fabriqué ; il fait horreur.

On aime assez les catastrophes ; mais on n’aime pas les supplices. Or, on ne nous donne là que les martyrs de l’amour, les uns étendus sur le chevalet de l’attente, d’autres déchirés de remords, tous avec une passion qui leur dévore le cœur. Malgré toutes les belles qualités dont on étale pompeusement les noms sur ces théâtres, il est très-vrai de dire qu’on y voit moins des événements déplorables que des personnages mal nés. Aussi on les plaint peu, ou, si on les plaint, on les plaint mal.

Quelques-uns ont dit : « la vie humaine est « une toile noire où se mêlent quelques fils « blancs " ; d’autres : « c’est une toile blanche « où se mêlent quelques fils noirs. » dans ces romans, la vie humaine est une toile rouge et noire ; le mal y est seul, ou n’est mêlé que de mal.

Qu’on se représente une terre qui dévore ses habitants ; un ciel sans astres, où l’on ne voit que des éclairs ; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée ; enfin, un horizon d’airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant, avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J’ai remarqué qu’un des plus beaux mots de la langue, le mot bonheur,

y résonne comme sous les voûtes infernales ; celui de plaisir y est affreux. Il s’exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un âge de feu, dévoré par sa propre flamme ; la beauté, comme une victime toujours destinée aux couteaux ; la souffrance y est sans relâche, le délire perpétuel, et la vertu elle-même, soit par les choses qu’elle éprouve, soit par les sentiments qu’elle inspire, y est incessamment souillée. Il n’est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : c’est une rose sur laquelle on a marché.

J’ai vu les loges de la Salpêtrière et les fureurs de la révolution, et il me semble toujours, par une liaison d’idées dont je ne distingue que le nœud, apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses, la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l’odeur de ce livre infect, qui porte un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sein. Ces livres honnêtes et ce livre infâme, que je ne veux pas nommer, de peur que l’air n’en soit souillé, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste ; ces papiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d’amour et de sang.

Que si cette comparaison indigne les âmes délicates, je leur dirai qu’elle m’indigne aussi ; mais elle se fait malgré moi ; je l’écarte, et elle me poursuit… tant l’abîme appelle l’abîme, tant l’horreur appelle l’horreur ! Il y a des livres dont l’effet naturel et inévitable est de paraître pires qu’ils ne sont, comme l’effet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu’eux-mêmes ; ceux-ci, parce qu’ils donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui en devient comme inséparable ; ceux-là, parce qu’ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid, qui en deviennent inséparables aussi.

Quand la fiction n’est pas plus belle que le monde, elle n’a pas droit d’exister. Aussi ces monstruosités existent dans la librairie ; on les y voit pour quelques francs, et on en parle quelques jours ; mais elles n’ont pas de rang dans la littérature, parce que, dans la littérature, l’objet de l’art, c’est le beau. Au delà, est l’affreuse réalité. Si, oubliant l’ancien précepte : « hors du temple et du sacrifice, ne « montrez pas les intestins », les arts tombent dans son domaine, ils sortent des limites et sont perdus.

La nature a fait assez de passions. Le bien, et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés ; les romans mêmes doivent rendre l’amour parfait.

On ne peut aimer que follement des folles ; les belles âmes, on les aime parfaitement : tout amour né de la perfection est, par lui-même, une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand, au lieu de nous tempérer, ils nous agitent ou nous dépravent, en jetant de l’éclat sur ce qu’il y a de pire, l’excès et le désordre, et de l’obscurité sur ce qu’il y a de meilleur, la modération et la règle.

Chose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient pour la première fois été franchies ! Il y a pourtant une morale littéraire, et elle est plus sévère que l’autre, puisqu’elle établit les règles du goût, faculté plus chaste que ne l’est la chasteté même.



FIN DES PENSÉES, ESSAIS ET MAXIMES.

  1. La plupart des Pensées avaient été, pour une nouvelle édition, disposées dans un meilleur ordre et sous un nombre de titres moins considérable par les soins du premier éditeur. Nous suivons religieusement son travail. Les Pensées inédites sont indiquées par un astérisque.