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Pensées et Maximes

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Meline, Cans et compagnie (p. 1-139).

Pensées
et
Maximes
par
Félix Bogaerts.

Bruxelles.
Meline, Cans et Compagnie.
Imprimerie, libraire et fondeur.
1837






À mon Ami
Nicaise De Keyser
ces
Pensées et Maximes.





Félix Bogaerts





Foi, Devoirs, Indépendance.



Trente ans ! — Pour la plupart de nous, cette époque de la vie répond à celle de l’année qui voit les chantres de nos forêts déserter la feuillée que jaunit et qu’attriste le premier souffle de l’automne.

Alors l’homme se fait homme dans toute l’acception de ce mot, — luttant avec le présent et se préparant à sa lutte avec l’avenir.

Alors une grande voix se fait entendre et nous dit : « Regarde, c’est pour jamais que disparaissent à tes yeux ces nuages fantastiques aux formes gracieuses, aux scintillantes couleurs d’azur et d’or, qui se jouaient sur l’horizon de tes jeunes années. Si quelques-uns encore s’offrent à toi, çà et là, dans le lointain, que leur apparition ne captive plus tes regards crédules ; car, comme ceux qui ne sont plus, eux aussi bientôt s’évanouiront pour ne laisser de souvenir après eux que celui d’un beau jour à l’approche de la saison des neiges. »

Cette voix attristante est celle de la réalité qui parle, lorsque la voix caressante des illusions cesse de charmer nos oreilles.

Trente ans ! — C’est alors que la réalité nous apparaît dans toute sa désolante nudité.

C’est alors que se soulève pour nous le linceul qui couvre le cadavre de la jeune fille que la veille encore nous vîmes si jolie, si fraiche, caresser de sa lèvre amoureuse les bords de la coupe enivrante de la vie ; hier elle folâtrait, la jeune fille, insouciante, heureuse ; hier on contemplait avec ivresse ces traits qu’animait une âme d’ange : — aujourd’hui nous reculons avec effroi en la voyant telle que la mort l’a faite.

La réalité ! voilà donc le mot de la grande énigme, lorsque, après avoir achevé une partie de notre course, nous cherchons à comprendre, à nous expliquer comment la route fleurie que nous avons parcourue jusqu’alors, se change tout à coup en des landes stériles, comment la source où nous nous promettions d’étancher notre soif ardente fuit et se tarit à l’approche de nos lèvres avides.

La réalité ! Et pourtant c’est à elle que, durant toute la première période de notre existence, nous demandons avec impatience l’accomplissement de tous nos vœux, de tous nos désirs.

Pleins de foi en ses promesses, nous hâtons, nous précipitons nos pas pour atteindre le seuil de son temple ; nous brûlons de voir face à face cette divinité virginale, au regard souriant, à la voix caressante ; il nous tarde de déposer sur son autel les fleurs que nous cueillîmes sur notre passage et auxquelles du moins nous l’espérons ainsi — elle doit donner une fraîcheur nouvelle, un éclat plus vif, un parfum plus enivrant.

Oh ! c’est qu’alors elle s’offre à nous, non telle qu’elle est, mais telle que nous voudrions qu’elle fût.

Mais à mesure que fuit derrière nous l’espace qui nous séparait d’elle, nous voyons ces magiques nuages qui la cachaient mystérieusement à nos yeux se changer en de noires bouffées d’une sombre et lourde fumée, à travers lesquelles l’or du temple ne projette plus qu’un pâle éclat qui nous décèle enfin sa fausseté.

Et alors, désenchantés et pleins de regrets, nous voudrions retourner sur nos pas et regagner cette distance d’où nos regards, autrefois, se perdant dans un lointain et souriant avenir, y puisaient l’espérance et le bonheur ; surpris et sans espoir, nous nous écrions, comme celui que la ruse et l’imprudence ont fait tomber dans un piège : Malheur à moi ! ce chemin est celui de ma perdition !

Mais il n’est plus alors de voix de consolation qui réponde aux gémissements de nos plaintes : désormais un mur d’airain s’est à jamais élevé entre le passé et nous, et tristement nous descendons la pente rapide qui nous conduit au fond de la vallée : et là, le voile se déchire ; et là, la grande voix nous dit encore : « Jusqu’ici l’avenir t’appartint ; désormais c’est toi qui appartiendras à l’avenir. »

Et maintenant, est-ce un malheur pour l’homme de voir ainsi s’évanouir les rêves de sa jeune et ardente pensée ? Est-ce un malheur pour lui de voir toutes choses non plus à travers le prisme du prestige, mais à l’œil nu et telles qu’elles sont réellement ?

Je le crois fermement.

Et d’abord, ne dites pas qu’une illusion n’est qu’une tromperie et que l’erreur ne peut faire que des victimes ; car ce raisonnement, vous ne le faites, cette conviction ne vous vient que lorsque vos illusions ne sont plus, lorsque ces croyances que vous appelez des mensonges ont cessé d’exister pour vous : faites-y attention, votre raisonnement appartient à la logique de la résignation.

Car aussi longtemps qu’elles vivent autour de nous, aussi longtemps qu’elles nous caressent de leurs ailes d’or, nos illusions ne sont-elles pas pour nous des êtres réels ? Ne créent-elles pas autour de nous un monde aussi vrai que l’est pour le malheureux privé en naissant de la vue, celui qu’enfante son imagination ?

Eh ! que m’importe qu’à vous ce monde paraisse trompeur et stérile ! ce monde m’appartient, c’est la patrie de mon âme, je le chéris, je le préfère à tout autre, moi, comme l’Indien préfère ses courses vagabondes et ses sables brûlants, et le Calédonien ses froides et humides montagnes à tous les lieux enrichis des bienfaits de la civilisation.

Qu’est-ce donc qu’une illusion ? n’est-ce pas une route que nous traçons dans les vastes champs de l’avenir et qui, trompant un jour notre attente, se termine ailleurs que là où nous croyions qu’elle devait aboutir ?

Eh bien ! aussi longtemps que nous la suivons sans remarquer sa déviation, n’est-elle pas pour nous celle qui doit nous conduire à notre but ?

Mais cette route n’est qu’une route trompeuse, dites-vous ? Aujourd’hui je le sais comme vous, mais hier je l’ignorais encore.

Hier l’avenir m’appartenait tout entier ; hier je savourais le parfum de la rose sans songer que le froid de la nuit dût la flétrir.

Hier j’écoutais avec délices les sons harmonieux d’une musique lointaine sans savoir que pour celui qui l’entendait de près ce n’était que l’exécution rude d’un orchestre étourdissant.

Hier enfin je rêvais le bonheur et rien ne pouvait me faire entrevoir la destruction prochaine du monde intellectuel où s’égarait ma pensée et qui m’apparaissait si riche d’espérances et d’avenir.

Mais le souffle glacial du désenchantement a passé sur tout cela, et tout cela a disparu pour toujours, comme de légers nuages qu’emporte et disperse l’aquilon.

Et dites-moi : lorsque nos illusions s’évanouissent, lorsque notre pied heurte enfin la borne du champ de la réalité, n’est-ce pas alors que nous sentons la tristesse s’attacher à notre âme, le découragement et le dégoût de la vie s’emparer de nous ? Ne sommes-nous pas alors aussi étrangers sur cette terre nouvelle qui s’offre devant nous que l’est sur une plage inconnue le malheureux que la tempête y a jeté ? — N’est-ce pas dans ce terrible moment de transition que l’on voit tant de lâches quitter volontairement la vie parce que le présent n’est pas pour eux la réalisation du passé ?

Croyez-le, la perte de nos illusions est un malheur ; c’est un malheur inévitable, inhérent à la condition humaine.

Et devons-nous nous en plaindre ? Non, car cette destruction est encore un bienfait de la Providence, qui veut que nos illusions se fanent et meurent, comme les fleurs des champs, afin que, arrivés au terme de notre course, nous puissions rejeter la vie comme un bouquet flétri.

Après cette perte, désormais sans retour, n’est-il donc plus de bonheur pour l’homme ? Oui, sans doute. Au milieu de tout ce qui l’environne dans le monde positif où le prestige ne saurait plus mentir à ses yeux, il lui reste d’abord le bonheur que donne la résignation ; et pour l’avenir qui s’étend devant lui, il retrouve plus puissante que jamais cette irrésistible force qui l’y entraîne et l’y pousse. Cette force c’est la foi qui la fait naître en nous, la foi, cette mère de nos plus douces espérances, ce seul asile où puisse se réfugier encore celui qui n’a plus rien à se demander à lui-même.

Car c’est un besoin instinctif dans l’homme que celui de rêver à un avenir de félicité. Jeune, il se le crée dans sa crédule imagination, l’embellit de tous les charmes qui jaillissent d’une ardente pensée, et puis il l’attend avec une entière confiance. Plus tard, quand le désenchantement est venu lui révéler la vanité de ses chimériques conceptions, il a détourné à peine ses regards des routes trompeuses qu’il a parcourues, que déjà il les porte vers des régions nouvelles. Et c’est alors que, forte et consolante, la foi se fait entendre à lui ; c’est alors que descendent dans son cœur ces grandes espérances, filles sublimes du ciel, que le temps ni les infortunes ne sauraient affaiblir, et qui seules désormais peuvent combler le vide qu’a laissé dans son cœur la disparition de ses rêves à jamais détruits.

Malheur donc, oui, malheur à l’homme qui n’élève point alors ses regards vers le ciel, car son espérance est comme la colombe de l’arche planant au-dessus de l’abyme sans savoir où se reposer.

À cette voix si rassurante qui dit à l’homme : « Crois et espère, » vient s’unir encore celle de la sagesse qui lui dit : « Remplis tes devoirs, sois indépendant, et tu seras heureux. »

Ainsi, foi, devoirs, indépendance, voilà les seules sources d’où puisse découler toute la somme de bonheur dont nous sommes capables comme hommes et comme membres de l’état social.

Indépendance. Il ne s’agit pas ici de cette absence de toute borne mise à notre volonté et à nos actions : une liberté pareille, brisant tous les liens de l’ordre social, ne sera jamais qu’une vaine rêverie. Il ne s’agit pas non plus de cet affranchissement intellectuel qu’on pourrait appeler la fatuité de l’orgueil, et qui, ne souffrant pas que la raison humaine se soumette et s’humilie, lui arroge le droit de rejeter tout ce qu’elle ne saurait ni comprendre ni démontrer ; droit semblable à celui que réclamerait l’enfance en repoussant les sages conseils des vieillards parce qu’elle n’en saurait entrevoir ni la portée ni l’importance.

L’indépendance, telle que je la conçois, est cette force morale, cette volonté puissante qui nous donne l’empire sur nous-mêmes et sait repousser celui que voudraient usurper sur nous les hommes et les événements.

Il faut que l’homme s’affranchisse de tout ce qui, dans lui-même, voudrait mettre obstacle au libre exercice de sa volonté : c’est à sa raison et non à ses passions qu’il doit dire : Parlez et j’obéirai ; car s’il étouffe la voix de celle-là pour suivre les conseils de celles-ci, il sera comme le prisonnier dont le pardon aurait ouvert le cachot, mais qui ne se sentirait plus le courage de se lever de dessus sa paille pour aller recouvrer la liberté et le bonheur. Il faut, en un mot, que l’homme sache et s’imposer des ordres et les accomplir.

Maîtres de nous-mêmes, prenons garde de ne point devenir les esclaves des autres, de ne pas tomber victimes de leur astucieux égoïsme, qui sans cesse tend autour de nous ses piéges adroitement cachés. Ne soyons pas assez simples pour confier notre avenir et nos espérances à leurs promesses, si généreuses en apparence, aux secours qu’ils nous offrent, aux paroles amies dont ils flattent nos oreilles. — Déception que tout cela ! — Songeons au sort des malheureux aux yeux desquels l’atroce rapacité des marchands de chair humaine étalait de perfides richesses : les infortunés ! à peine s’étaient-ils courbés pour toucher ces funestes trésors qui avaient ébloui et captivé leurs regards trop crédules, qu’ils sentirent tomber sur leur dos les chaînes meurtrissantes d’un éternel esclavage.

C’est avec cette même énergie qui le sauve de la domination des autres, que l’homme doit encore braver les circonstances qui le contrarient ; sans elle son existence entière ne sera que défaites, car entre l’avenir et nous s’abaisse un voile qu’il n’est donné à aucune intelligence humaine de soulever entièrement. C’est donc une lutte courageuse qu’il nous faut soutenir contre les événements dont les péripéties viennent si souvent nous montrer tout à coup la vanité de nos prévisions ; c’est contre eux qu’il faut que nous nous dressions de toute la hauteur de notre courage. Sommes-nous vaincus ? ressemblons, dans notre défaite, au général qu’a trahi le sort des armes, mais qui, dans sa retraite glorieuse, a le droit de lever le front parce que sa valeur et sa prudence lui eussent assuré la victoire si les résultats avaient répondu à ses savantes combinaisons.

Si vous ôtez à l’homme cette fermeté d’âme, à quoi tiendra désormais son bonheur ? Sans elle son existence entière devient le jouet des caprices du hasard, puisque des milliers d’incidents, que l’esprit le plus scrutateur ne saurait prévoir, peuvent à chaque instant rendre vains tous ses efforts : sans elle, son bonheur n’est plus que celui de Damoclès.

Devoirs. Il en est que nous impose notre titre de citoyen, il en est que nous prescrit notre titre d’homme.

Les premiers attachent l’homme à l’homme, les familles aux familles, et les réunissent en nations. Quel que soit le fardeau, ou plus lourd ou plus léger, qu’ils font peser sur nous, nous ne saurions nous refuser à le porter, sans renoncer en même temps aux droits dont l’accomplissement de nos devoirs peut seul nous faire jouir dans l’ordre social : ces droits sont pour nous le salaire de l’ouvrier. Il faut que tous les bras soient levés et tendus pour soutenir le toit hospitalier sous lequel nous nous abritons ; et si tous n’ont pas à se raidir avec la même force, tous au moins doivent être prêts à obéir et à se lever au premier signal. Ces obligations sont les bases fondamentales de toute organisation sociale, et celui qui déchire du livre qui les renferme la page où sont inscrits ses devoirs en arrache en même temps et son nom et son titre de citoyen.

Si cette réciprocité reconnue de devoirs et de droits organise une multitude d’hommes en société et leur donne une existence de force et de bonheur, les lois de la morale peuvent seules leur donner l’existence d’une grande famille de frères. Celles-ci, comme les premières, ne se contentent pas de soumettre notre égoïsme à des privations, à des sacrifices que réclame l’intérêt commun et qui rendent à celui qui se les impose une part de la somme des avantages qu’ils procurent à tous. Plus austères, plus sublimes, elles exigent un courage bien plus généreux, une abnégation bien plus complète : ce n’est pas seulement pour le salut ou le bien-être de tous quelles nous inspirent le dévouement ; ce n’est pas au citoyen, mais à l’homme qu’elles parlent. Elles ne nous permettent pas de dire à nos frères : « Dévouez-vous, car je me dévoue, moi ; » ni d’examiner s’il doit nous revenir quelque profit du service que nous leur rendons, ou si, nous trouvant un jour dans la même situation qui afflige celui à qui nous tendons la main, on s’empressera d’accourir de même à notre secours.

Les lois de la morale exigent des vertus ; or, la vertu, c’est la victoire remportée par le devoir dans sa lutte avec l’égoïsme.

Nos devoirs sociaux, c’est la main des hommes qui les a inscrits dans le contrat qui les unit ; nos devoirs moraux, c’est le doigt de Dieu qui les a gravés dans nos consciences.

Celui qui recule devant eux, quelque pénibles qu’ils s’offrent à lui, n’est qu’un égoïste, qu’un lâche.

Je le répète : foi, devoirs, indépendance, voilà les trois guides que nous avons à suivre pour retrouver le bonheur au milieu de la réalité qui nous environne. C’est en les suivant que j’ai demandé des leçons à l’expérience et que j’ai recueilli ce petit nombre de réflexions que je me hasarde à publier aujourd’hui, dans l’espoir que quelques-unes d’entre elles pourront être utiles à mes frères.

Je voudrais que tous ceux dont la prudence s’est formée à l’étude du cœur de l’homme et du cours des événements communiquassent à ceux qui viennent d’entrer dans la carrière les fruits de leurs observations ; ce serait le plus précieux des héritages qu’ils pourraient léguer après eux ; car ce n’est que d’un pas mal assuré que nous nous présentons d’abord dans la lice pénible de la vie, où des luttes nouvelles doivent à chaque instant surgir devant nous : peu faits encore au maniement de nos armes, mille fois nous tombons terrassés sous les coups de nos adversaires, et ce n’est que bien tard que nous acquérons l’art de vaincre à force d’avoir combattu.

Dans ces circonstances critiques où un seul instant décide souvent de notre sort, et où les longs raisonnements deviennent impossibles à notre esprit irrésolu, effrayé, combien sont précieux pour nous les prudents conseils de ceux qui déjà ont combattu et triomphé ! combien moins nombreuses seraient nos défaites si, vive et forte, une seule pensée, une seule maxime venait alors nous frapper tout à coup et nous arracher au doute affreux qui nous tourmente au moment qu’il nous faudrait agir. Cette pensée, cette maxime serait pour nous comme la lumière inattendue qui éclairerait subitement le malheureux voyageur égaré dans les ténèbres et dont le pied touche le bord d’un horrible précipice.

C’est ce que sentirent si bien les anciens législateurs et ceux à qui la vénération et la reconnaissance décernèrent autrefois le titre glorieux de sage : tous leurs efforts tendaient propager parmi le peuple qu’ils étaient appelés à instruire des maximes courtes et pleines de sens, résultats d’une longue suite d’expériences ; des exhortations fortes à la vertu, des avertissements énergiques que le simple bon sens pouvait comprendre et la mémoire la plus faible retenir sans peine.

Il est à regretter vivement que cet usage si utile de retracer partout sous les yeux de la multitude les sublimes leçons de la morale qui la rappellent sans cesse à ses devoirs, ait cessé d’exister parmi nous : en le laissant périr on a perdu un des plus puissants leviers de l’instruction du peuple. Les Anglais, cette nation si habile à profiter de toutes les institutions propres à améliorer le moral des masses, les Anglais sont les seuls qui l’aient conservé encore. Parcourez leurs villes, et partout vous admirerez de superbes monuments que la nation reconnaissante érigea à la mémoire des grands hommes dont les actions firent la gloire de la patrie : ces marbres et ces bronzes ne rappellent pas seulement aux citoyens qui les regardent le souvenir des grandes journées de leurs pères et les noms de ceux qui en furent les héros, mais leurs socles font en même temps briller à leurs yeux d’éloquentes leçons qui semblent sortir encore de la bouche des hommes illustres dont ils supportent les statues.

Qu’on me permette de rapporter ici un fait dont je fus témoin, et qui prouvera toute l’importance de ces inscriptions publiques qui parlent au nom de la patrie ou de la morale.

J’étais à Liverpool en 1835 : on sait que c’est dans cette ville que le célèbre Richard Westmacott a élevé le plus beau de tous les monuments consacrés par l’Angleterre à la mémoire de Nelson, ce génie tutélaire de la Grande-Bretagne, cet homme dont le nom est prononcé avec un religieux respect par tous les partis, par tous les âges. Pendant que j’admirais ce chef-d’œuvre et que je copiais sur mes tablettes la belle inscription que porte le piédestal : — « England expects every man to do his duty, » — je vis deux jeunes gens s’avancer avec recueillement vers le mausolée ; l’un, les bras croisés sur la poitrine, le contemplait avec une indicible expression ; pendant plusieurs minutes il demeura immobile et comme plongé dans une méditation profonde : l’agitation qui le tourmentait visiblement prouvait que son esprit était frappé d’une grande pensée. Je m’approchai de lui et le regardai avec le plus vif intérêt, lorsque, tout a coup, comme sortant d’un rêve pénible, il saisit avec force la main de son compagnon, et lui désignant les mots gravés dans le bronze, « Tu le vois, dit-il avec exaltation, la patrie attend que chacun fasse son devoir : eh bien ! je ne veux pas lutter davantage ; moi aussi, je saurai remplir celui qu’elle me prescrit ! » Et il s’éloigna en jetant un regard d’enthousiasme sur la statue de Nelson.

Je n’ai pas l’orgueil de croire que les pensées et maximes que je livre aujourd’hui au public doivent un jour se répandre parmi le peuple.

Puisse une seule d’entre elles être utile, une fois, à un seul de mes concitoyens, et je m’applaudirai toute ma vie de les avoir publiées !







PENSÉES ET MAXIMES.


Orgueil, orgueil, c’est toi qui nous fais commettre la plupart de nos fautes et qui nous empêches de les réparer !


Il ne suffit pas d’accorder des larmes aux infortunes de vos frères, il faut encore que vous sachiez sourire aux vôtres.


C’est par égoïsme souvent que nous nous plaignons d’un égoïste.


La voix de la conscience est l’écho de la voix de Dieu.


La paresse est une lâcheté qui nous ôte jusqu’au courage de jouir.


Nos connaissances sont comme les jeunes plantes : trop serrées elles étouffent.


Voulez-vous conserver vos amis ? empressez-vous toujours de porter du secours à leurs besoins, mais ne leur faites jamais connaître les vôtres.


Ouvrir la porte aux habitudes et aux besoins factices, c’est en même temps l’ouvrir aux privations.


Dans l’absence des grandes choses, les petites le deviennent.


Consultez toujours le cadran de l’opinion publique ; mais ne croyez pas à l’heure qu’il indique.


Envisagez le jour qui commence comme s’il était passé déjà, et songez à la satisfaction ou aux regrets qui vous attendent le soir.


L’homme véritablement indépendant est celui qui supporte avec le même calme la présence du mal et l’absence du plaisir.


Les connaissances qui garnissent la plupart de nos jeunes têtes sont comme les couleurs sur les aîles du papillon ; — brillantes mais éphémères.


Ne donnez jamais comme si vous désiriez refuser ; refusez comme si vous désiriez accorder.


Plus vous vous ferez de reproches, moins les autres vous en feront.


Il en est des fruits de la science comme de ceux de la terre : la maturité change en un suc doux et bienfaisant leur première amertume.


Le sage, par sa conduite, corrige celle des autres, et par celle-ci, apprend à corriger la sienne.


Comme les vaisseaux dont la course hardie brave les dangers, les œuvres de l’esprit sont destinées à lutter sur l’océan des âges à venir : songez bien qu’il n’y a que les bâtimens solides qui résistent aux tempêtes.


Le murmure est une plainte inutile aux yeux du monde ; une lâcheté aux yeux du sage ; un crime devant Dieu.


Revoir c’est bien voir.


Celui qui s’ennuie étant seul, n’est souvent qu’un ennuyeux auprès des autres.


Si vous craignez les chutes, ne gravissez pas la montagne.


Plus vous aurez fait d’efforts, moins il vous coûtera d’en faire.


Tel perd la seconde place qui ne voulait que la première.


Les fleurs que vous jette la flatterie sont comme les pavots de Morphée, elles assoupissent la raison.


La vanité est au cœur de l’homme ce que les jointures sont à l’armure du combattant.


Portez des coups continuels à votre amour-propre ; ne blessez jamais celui des autres.


L’éducation de l’homme ne finit qu’alors qu’il a acquis assez de force pour guider celle des autres.


L’infortune serait bien moins accablante si son image s’offrait plus souvent à nos regards durant nos jours de prospérité.


L’égoïste est une branche morte sur l’arbre social.


La liberté existe alors que la volonté suprême est l’écho de la volonté de tous.


Si nous parlions plus de nos souffrances et moins de nos plaisirs, nous supporterions mieux les premières et goûterions davantage les seconds.


Qui trop tôt se résout, souvent trop tard se repent.


La richesse des productions d’un champ n’est pas à raison de son étendue, mais de sa culture.


L’homme heureux ne serait pas celui qui n’aurait plus rien à désirer ; mais celui qui ne désirerait rien.


L’espérance de l’homme sans foi est comme la colombe de l’arche planant au-dessus de l’abîme sans savoir où se reposer.


Si nous étions moins crédules, il y aurait moins de fripons.


Songez que le futur sera au présent ce que les fruits sont à l’arbre qui les porte.


Le corail au fond des eaux de l’océan ; l’expérience au fond de celles de l’adversité.


Heureux le peuple chez qui la liberté est jeune encore lorsque son arbre a vieilli !


La croix qui brille au-dessus de l’inscription d’une tombe est comme un écho céleste répondant à la douleur plaintive de la terre.


Vil et lâche calomniateur ! comme le grillon, dont les morsures cachées font dessécher et mourir la jeune plante, c’est dans l’ombre aussi que tu attaques l’honneur et la vertu de tes frères : comme l’immonde insecte, tu n’oses paraître au grand jour, car tu sais que comme lui, on t’écraserait du pied.


Soyez insensible aux louanges des hommes et vous le serez à leurs mépris.


Il y a des hommes qui ressemblent aux hérons : ceux-ci attendent tristement que la proie qui doit apaiser leur faim veuille s’offrir d’elle-même à la portée de leur bec avide ; ceux-là passent leurs jours dans l’ennui, espérant que les circonstances viennent fortuitement leur jeter en passant le plaisir qu’ils n’ont pas le courage d’aller chercher eux-mêmes.


Si vous ne savez vous passer des joies du monde, vous ne saurez non plus éviter les amertumes qu’il donne.


Je voudrais est d’un lâche ; je veux, d’un homme de cœur.


Nous serions bien plus savans si nous avions le courage de paraître plus souvent ignorants.


Les plus belles pages de l’histoire d’un peuple sont celles qui nous le montrent dominé par le sentiment de ses devoirs.


N’oubliez jamais que le ciel le plus serein peut à chaque instant se couvrir de sombres nuages.


Prêtez volontiers vos forces aux autres, mais travaillez à n’avoir point besoin des leurs.


Il est deux puissances en nous, celles des passions et de la raison : la sagesse consiste a faire fléchir la volonté des premières devant celle de la seconde.


L’économie nous apprend à n’accorder aux exigences de nos besoins et de nos désirs que la juste part qui convient à leur importance ; c’est une mère prudente qui n’a point d’enfans gâtés.


Nous souffririons avec moins de peine, en mourant, la rupture des liens qui nous attachent encore à la terre, si nous avions plus de résignation, lorsque, durant notre vie, un d’eux vient a se briser.


Cent amis ne peuvent vous faire autant de bien qu’un seul ennemi peut vous faire du mal.


Le sage n’éprouve aucun regret à voir finir les plaisirs que donne le monde : il n’en éprouve non plus aucun à ne point voir se réaliser ceux que le monde lui avait promis.


Il est près de la vérité celui que le doute inquiète.


Si vous videz la coupe des plaisirs, elle se brise.


«Un nom ! — Que vaut cela ? — Se flatte-t-il donc, le poète, que l’écho de ses chants et de sa renommée retentira, pour le consoler de ses peines, au fond de sa tombe ? — Pitié ! »

C’est ainsi que vous parlez, vous, dont le cœur n’a plus de fibre qui tressaille à l’impulsion d’une inspiration venue du ciel.

Conquérir un nom ; sillonner en passant sur cette terre une trace qui, dans l’avenir, atteste notre passage, léguer un souvenir aux générations futures, oui, voilà ce qui fait palpiter quelques cœurs, oui, voilà ce qui torture quelques âmes. Et si ces grandes pensées appellent un sourire de pitié sur vos lèvres souillées de boue, tremblez, car ce sourire est un blasphème devant Dieu.

Car, ces grandes pensées qui sans cesse remuent l’âme, la réchauffent, l’exaltent, et se gravent en elle en traits de feu, par qui, répondez, par qui donc y furent-elles tracées si ce n’est par le doigt de Dieu ?

Quand la parole de l’éternelle sagesse fit jaillir l’univers du néant et le lança tournoyant dans l’espace, ses lois sublimes qu’il n’est point donné au génie de l’homme d’approfondir et contre lesquelles vous osez — vous ! — élever un front dédaigneux, imprimèrent à chaque ressort de l’immense machine son mouvement immuable, et apprirent à chaque être la volonté de celui qui tous les avait créés.

Dieu dit à l’aigle : Tu bâtiras ton séjour au séjour des orages, sur la cime stérile des montagnes où jamais ne viendra s’arrêter le pas impuissant de l’homme ; l’immensité qui sépare mon trône de la terre soit ton domaine !

Dieu dit à l’hirondelle : Compagne du printemps, tu fuiras les rigueurs des climats ; toutes les régions salueront avec joie ton retour ; car ta venue leur annoncera le retour de la saison de la vie ; et les malheureux ouvriront leur cœur à l’espérance et ils diront : voici la fin du deuil de la terre ; bientôt aussi naîtra pour nous ce printemps éternel qui doit nous faire oublier toutes nos souffrances.

Dieu dit au coursier : Tu seras tour à tour le modeste et le fier compagnon de l’homme : tu gémiras avec lui, en labourant ses champs fertiles, et tu l’emporteras sur ton dos frémissant lorsque la cupidité, la haine, l’injustice l’appelleront au champ de l’homicide : là, il meurtrira tes flancs poudreux, là, couvert du sang de mille victimes et maudit par des voix expirantes, tu broieras sous ton pied de fer et le cadavre de ton maître et celui de son ennemi.

Et depuis lors jusqu’à nos jours, l’aigle, l’hirondelle et le coursier ont accompli, et jusqu’à la fin des temps, ils accompliront la volonté suprême.

Et Dieu dicta ainsi sa volonté à tous les êtres, et tous, jusqu’à la fin des temps, obéiront à la volonté de Dieu.

Et croyez-vous, homme téméraire, qu’en imposant ses lois à toutes les créatures l’éternelle sagesse ait dédaigné de parler à la plus sublime d’entre elles ? ou croyez-vous qu’elle ait dit à l’homme : Fils de la terre, que le hasard guide tes pas dans la vallée de larmes que tu auras pour domaine : marche et poursuis, jusqu’à ce que tu succombes, ta course aventureuse ; marche, je retire ma main de dessus toi ?

Blasphème !

Non, non ; tous, nous suivons irrévocablement, dans la grande œuvre, la route qui nous y attendait.

Quand une âme s’échappe du sein de Dieu et vient, pour quelques jours, animer ici bas un peu d’argile, elle porte en elle le germe fécond de la parole divine ; forte et puissante cette voix fait tressaillir l’âme du poète ; c’est en vain qu’elle chercherait à lutter contre sa destinée ; il faut que lui aussi, le poète, comme nous tous, accomplisse la volonté de Dieu et qu’il dise, comme autrefois le chevalier en déployant son gonfalon où brillait la sainte croix : Dieu le veut ! Dieu le veut !


Ne perdez jamais courage : songez que chaque fois que vous vous relevez d’une chute, vous avez fait quelques pas de plus vers le but où le succès vous attend.


Quand le souffle de la crainte agite l’âme, elle ressemble à la surface de l’onde : chez le lâche c’est l’ouragan : chez le sage c’est à peine un léger zéphyr.


Faut-il toujours dire la vérité ? — Dis-moi, serait-il utile que le soleil brillât toujours ?


Avec un homme instruit, parlons plutôt de ce que nous ignorons que de ce que nous savons.


Qu’est-ce qu’un petit maître ? un petit être dont les discours ressemblent à de grandes sottises coquettement tracées par la main d’un calligraphe.


Telle est la tyrannie de la débauche qu’elle ôte à l’homme jusqu’à la force d’oser sortir de la fange immonde, où elle le retient plongé.


Malheur à la nation qui ne se souvient plus de l’histoire de ses pères ! car son histoire à elle touche à sa fin.

Parcourez les pages lugubres qui renferment les derniers jours de l’agonie des peuples qui ne sont plus, et vous y verrez cette menace aussi complètement réalisée que celle qu’une main invisible traça sur les murs du palais du dernier roi de Babylone.


Pauvres, n’enviez point les trésors de l’opulence ; croyez-le, posséder n’est pas jouir.


Le vieillard heureux est celui qui retrouve dans les souvenirs du passé, l’accomplissement des espérances de sa jeunesse.


Quelqu’un cherche-t-il à presser adroitement le ressort de votre vanité ; prenez-y garde, c’est à celui de votre escarcelle qu’il en veut.


Ne dévoilons pas au premier venu les pensées de notre cœur : soyons semblables aux vieux diplômes qui ne sont aisés à lire que pour ceux qui les voient souvent.


La cheminée que surmonte la plus forte fumée n’est pas toujours celle qui annonce le meilleur repas.


Pauvres gens qui perdez à discuter les affaires de l’état, le temps qu’il vous serait si profitable de consacrer à l’arrangement des vôtres !


Chaque jour de la vie du sage est un jour de lutte : celui de sa mort est celui de sa victoire.


Celui qu’une contrariété fait renoncer à son entreprise est semblable au nautonier qui jetterait à la mer la voile à laquelle l’ouragan aurait fait une déchirure.


Si nous avions un peu plus de modestie, nous trouverions bien moins d’orgueil dans les autres.


Les masses populaires ne voient que ce qu’elles voient.


Pour déployer tes voiles attends que tu aies gagné le large.


Pour la plupart des hommes le bonheur n’existe qu’alors qu’il y a pour eux absence de mal : c’est dans l’infortune au contraire que celui du sage brille d’un plus vif éclat.


Qu’importe à l’homme généreux que le souvenir de ses bienfaits s’efface dans le cœur de celui qui les reçut ! il lui suffit de savoir qu’ils sont écrits dans le livre du Ciel.


Cherchez bien plutôt à connaître les autres qu’à vous faire connaître vous-même.


L’histoire la plus affligeante, mais la plus instructive, serait celle de la crédulité de l’esprit humain.


À quoi peuvent servir les conseils de la prudence, si vous permettez à la peur d’assourdir vos oreilles ?


Que nous revient-il de l’étude de la sagesse ? — De ne point douter quand nous agissons et d’agir alors que les autres doutent.


Tendons avec joie la main aux étrangers dont nous pouvons nous servir, mais ne soyons pas assez simples pour accueillir ceux qui ne viennent parmi nous que pour se servir de nous.


La prière est à l’âme attristée, ce que la rosée est à la plante altérée.


La méditation est aux produits du domaine de l’esprit et de l’observation, ce que le soleil est à ceux de la terre : elle seule peut les mûrir.


N’ouvrez point votre cœur à celui qui, sans y être invité, vous ouvre le sien.


Les paroles du menteur peuvent bien porter l’empreinte apparente de la véracité, mais semblables à de faux grains, elles demeurent stériles.


Il est deux choses plus difficiles à conserver qu’à trouver : un ami et de l’or.


En conversant avec les hommes, cherchez bien plutôt à vous instruire qu’à instruire les autres.


L’amour de la patrie est la force vitale d’un peuple : que ce sentiment s’affaiblisse en lui et bientôt, comme un vieux tronc dont le suc nourricier s’est tari, il se dessèche et meurt.


Si vous n’avez le courage de vous faire des reproches, il vous faudra subir l’humiliation de les recevoir.


Voulez-vous qu’on parle toujours bien de vous ? ne parlez jamais mal des autres.


Modeste fleur qui nais, t’épanouis et meurs sur la terre remuée d’une fraîche tombe, d’où vient le charme consolant que ta vue fait éclore dans notre ame attristée ? D’où vient, qu’en voyant tes mélancoliques corolles se dorer aux premiers rayons du jour, d’où vient que nos larmes alors coulent avec moins d’amertume pendant que, agenouillés et recueillis, nous prions sur le tombeau qui couvre un ami ? D’où vient qu’alors nos lèvres murmurent cette parole si douce, la seule qui puisse jeter une lueur de consolation dans un cœur assombri par la douleur : Espérance ! Oh ! c’est que ta destinée, pauvre fleur, est pareille à la destinée de celui dont la dernière demeure fut ton berceau ; pareille à celle de nous tous ! Lorsque, froide et humide, la brise automnale disperse au loin les débris de tes corolles, naguère si fraîches, si vives, si brillantes, maintenant fanées et noircies ; quand le souffle avant-coureur de la saison des neiges rompt et souffle de fange ta tige morte et tes feuilles qui tombent ; pauvre fleur ce n’est que pour quelques instans que tu disparais aux yeux de celui qui venait et reviendra prier encore sur la tombe où tu vivais : ce n’est que l’adieu d’un jour que tu lui dis.

Car lorsque l’aquilon aura cessé d’agiter l’herbe desséchée des tombeaux, lorsque bientôt reviendront les jours d’amour, toi aussi, tu renaîtras de ta tige, jeune, vive, souriante, comme naguère. Comme toi, pauvre fleur, nous sentons le souffle de l’adversité dessécher et emporter loin de nous nos espérances, nos illusions.

À ceux qui nous environnent, il nous faut, comme toi, dire aussi : pour un jour, adieu, adieu.

Comme toi, nous mourons pour renaître à la clarté d’un printemps nouveau. Mais plus heureux que toi, nous repuisons la vie aux sources d’un printemps qui ne doit pas finir ; car c’est celui des régions célestes ; ton printemps à toi, pauvre fleur, doit passer encore ; ce n’est que celui de la terre.


Demain ! est à la fois le mot favori de la prudence et de la paresse ; mais presque toujours celle-là s’applaudit et celle-ci se repent de l’avoir prononcé.


Les beaux parleurs ressemblent aux fausses médailles ; quelques jours d’usage en font disparaître tout le brillant.


Dans les combats la coutume de Caton-le-Censeur était de ne reculer jamais, d’avancer toujours, de frapper rudement, et de montrer à l’ennemi un visage terrible. Osons ainsi combattre nos vices et la victoire est à nous.


De toutes les puissances qui dominent l’homme, il n’en est pas de plus despotique que l’habitude.


Nos connaissances seraient véritablement plus nombreuses, si nous cherchions moins à les multiplier.


Celui-là seul est un lâche qui recule devant l’accomplissement d’un devoir.


La véritable majorité n’est pas celle du nombre : elle réside dans cette fraction de la société, qui, calme, libre et sans crainte, n’obéit qu’à la voix de la raison.


Aux yeux du sage les habits dorés prouvent le mérite d’un homme, comme la richesse de sa reliure atteste la valeur d’un livre.


« Je ne crains point la mort, je n’ai fait de mal à personne. » — C’est réduire la justice de Dieu au niveau de celle des hommes.


Un homme blasé est un clavier muet.


Parti du pied de la montagne, prenez garde, en vous élevant vers sa cime, de coudoyer en passant ceux que vous devancez : le contre-coup pourrait vous faire retomber.


Ne détruisons pas les illusions de la vie : car Dieu en a embelli notre existence, comme il a répandu des fleurs dans le désert et des couleurs brillantes sur les ailes du papillon.


Le refus n’a rien de pénible pour celui qui s’y attend.


C’est pour n’avoir jamais songé à l’avenir, que nous ne nous souvenons si souvent qu’avec regret du passé.


L’emportement à vouloir avoir raison est souvent la logique de celui qui a tort.


Vous ne possédez rien aussi longtemps qu’il vous reste la plus légère dette à payer.


Le sage est celui qui sait concilier le plus d’indépendance possible avec l’accomplissement de ses devoirs.


Les discours d’un prétendu savant ressemblent au son tiré d’une harpe discorde.


Il n’y a jamais moins de liberté que lorsqu’on crie : vive la liberté !


Pour le sage le passé est un ami qui sans cesse lui apprend d’heureuses nouvelles, le présent un ami qui lui serre cordialement la main, et l’avenir un ami qui l’invite à son festin.


L’estime que nous concevons de nous-mêmes est souvent en raison inverse de celle qu’en ont les autres.


Si les hommes ne s’efforçaient pas tant à se montrer autres qu’ils ne sont, ils n’auraient pas si souvent à rougir de paraître tels qu’ils sont réellement.


Les oracles de l’histoire sont comme ceux des prophètes : il faut qu’eux aussi s’accomplissent.


Si vous ne savez attendre sans impatience le plaisir que vous vous promettez, vous ne saurez non plus, avec résignation, voir s’avancer vers vous la peine que vous ne pouvez éviter.


Consolations humaines ! c’est le Dieu vous aide jeté en passant au pauvre qui meurt de faim.


Quand l’ouragan de l’emportement attaque vos voiles, amenez-les promptement pour les hisser de nouveau, intactes et fortes, au retour du calme.


À qui veut chanter trop haut souvent la voix manque.


Qu’importent à l’homme de nombreuses mais vagues connaissances ? — Que peuvent pour celui que le danger menace mille voix confuses qui l’assourdissent ? Qu’une seule alors lui donne un sage conseil et il est sauvé.


La possession ne fait jouir que celui qui sait jouir sans elle.

Ce n’est pas pour les peuples qu’il faut écrire l’histoire des rois : c’est pour ceux-ci qu’il faut écrire l’histoire des peuples.


Le travail sourit à celui qui marche au devant de lui ; son aspect n’est menaçant que lorsque lui-même s’avance à notre rencontre.


Je ne saurais comprendre comment un homme puisse prier ayant une haine dans le cœur, et comment il puisse s’endormir lorsqu’à cette même heure quelqu’un souffre par lui.


Voulez-vous que l’appétit se mette avec vous à table ? Qu’avec vous aussi il en sorte.


Aux yeux du monde le sage souvent passe pour un sot et celui-ci pour un sage : c’est que le plus souvent le monde n’admire de supériorités que celles de son espèce.


Les habitants d’un pays sans nationalité sont comme des enfants qui n’ont plus de mère.


Plaignez les infortunes de vos frères, et ils ne se réjouiront point des vôtres.


La liberté sans la vertu, c’est l’arme de la mort dans la main du brigand.


À voir l’indifférence avec laquelle les hommes jouissent de leur prospérité et le chagrin que leur font éprouver les contrariétés, il semblerait qu’ils regardent le bonheur comme un lot qui nous est dû et les contrariétés comme des torts que le ciel nous fait.


Êtes-vous faible, prenez garde en mettant votre main dans celle du fort : son moindre serrement peut vous l’écraser.


Que faut-il apprendre aux enfants ? Ce que, pour le bien de tous, il importe qu’un jour ils apprennent aux leurs.


Quand les chants joyeux du festin ont cessé d’étourdir les convives, quel est, dites-moi, celui d’entre eux que doive tourmenter le regret d’entendre sonner l’heure d’adieu ?

Ce ne sera point celui dont la voix épuisée meurt en achevant un dernier refrain et qui ne retrouve plus dans sa main assez de force pour dépouiller son front incliné de sa couronne fanée.

Ce ne sera point celui dont le corps débile et souffrant succombe aux fatigues de la durée, trop longue pour lui, du bruyant banquet ; celui dont le regard triste et mourant se sera promené péniblement sur tous les mets étalés devant lui, sans inviter sa main à les toucher : celui qui d’une voix éteinte aura dit : Que ne puis-je, comme vous, ô mes compagnons, savourer, avec délices, les parfums des vins enivrants et mêler mes chants de joie à vos chansons d’amour !

Ce ne sera point celui qui, sans couronne sur la tête et sans regret dans le cœur, aura, sans unir sa voix à elles, souri avec indulgence aux clameurs étourdissantes des convives, et qui de tous les mets aura choisi ceux qui raniment la santé et la force et repoussé avec dédain ceux-là qui les énervent et les tuent.

Non, non, aucun d’eux n’a le droit de s’écrier : Hélas ! hélas ! l’heure est passée ! — Malheur et regrets à nous !

Et lorsque l’heure suprême qui annonce la fin du festin de la vie a sonné pour nous, lorsqu’est venu le moment où il nous faut dire à tout ce qui nous environne : adieu, adieu ; qui de nous, dites-moi, doit trouver de l’amertume à prononcer cette parole ?

Ce ne sera pas celui que, pendant plus d’un demi-siècle la prospérité aura couronné chaque jour de fraîches fleurs, et qui, pour boire à longs traits dans la coupe du plaisir, n’avait qu’à se donner la peine de dire : viens à moi !

Ce ne sera pas celui dont l’existence souffrante n’a pu jouir des largesses que l’opulence jetait au-devant de ses pas.

Ce ne sera pas celui qui, repoussé par elle, aura traîné dans la misère de longs jours de fatigues et de faim, de longues nuits de froid et de larmes.

Ce ne sera pas celui qui a dit au plaisir : Tu n’es point mon maître, et à la souffrance : Je ne suis pas ton esclave : celui qui a marché dans le chemin de la vie, les yeux constamment fixés sur le terme de son voyage goûtant des fruits que sa main cueillait sur son passage et guérissant avec résignation les blessures dont les ronces meurtrissaient parfois son pied qui les foulait.

Non, non, aucun d’eux non plus n’a le droit de s’écrier : Hélas, hélas ! l’heure est passée ! malheur et regrets à nous !


Le jeu captive le malheureux qui s’y livre comme la glu retient prisonnier l’imprudent oiseau : il leur faut à tous deux des efforts inouïs pour recouvrer la liberté, et jamais ils n’y réussissent qu’au prix, l’un d’une partie de ses plumes, l’autre d’une partie de sa fortune et de son honneur.


Si nous savions accompagner un refus de quelques paroles propres à exprimer la peine que nous éprouvons à le faire, il en causerait bien moins à celui qui le reçoit.


Malheur à celui qui, entrant dans la vie, épuise d’un seul trait la coupe qu’elle lui tend : il ressemble au convive qui arriverait chancelant d’ivresse au banquet où l’attendaient ses amis et la joie.


Le chemin du sage, comme celui des autres hommes, est couvert de ronces qui le blessent ; mais il sait verser sur leurs piqûres un baume qui les guérit promptement.


Que la sagesse remplisse le vide que laissent dans votre cœur les désirs qui s éteignent : c’est le fruit qui succède à la fleur desséchée.


La société dont tous les membres exigeraient toute l’étendue de leurs droits ne serait qu’une société d’égoïstes.


Faisons quelque chose qui vaille, et ne nous

inquiétons pas pour savoir si nous valons mieux que les autres.


Le despotisme peut mener un peuple à l’agonie, mais non le faire mourir.


Nous serions bien plus riches en bonnes œuvres si, regardant chacune de nos actions comme un capital, nous calculions, avant de le placer, les intérêts qu’il doit nous rapporter.


La renommée empêche de mourir, d’accord ; mais songes-y bien, jeune enthousiaste, elle ne fait pas vivre.


En marchant au combat, c’était en se rappelant, tantôt le souvenir d’une journée glorieuse, tantôt celui d’une défaite fatale, que le soldat romain se préparait à une victoire nouvelle. — Quand nous combattons contre nous-mêmes, nous aussi, souvenons-nous et de la satisfaction que nous éprouvâmes aux jours de nos victoires, et de la honte qui suivit les défaites dues à notre lâcheté.


Le plus beau paysage du monde est celui qui, dans son lointain, nous offre, après une longue absence, le clocher du lieu qui nous a vus naître.


Si votre raison ne sait se soumettre et obéir, de quel droit voulez-vous que j’obéisse et me soumette à elle ? car si la vôtre est infaillible, pourquoi la mienne ne le serait-elle pas ?


Songe que les blessures que tu portes à l’amour-propre de tes frères ne se cicatrisent jamais et que sans cesse elles distillent un poison terrible dans lequel il trempe les traits qu’il te lance à son tour.


La voix du peuple ne se doit baisser que devant celle de Dieu.


Le duel est ou n’est pas un devoir prescrit par le véritable honneur ; s’il l’est, d’où vient qu’aucun peuple ne le proclame comme tel ? s’il ne l’est pas, où donc est la honte à ne pas s’y soumettre ?


Ne dites point au poète : Vos rêves, vos chimères ! — Car ce que vous appelez ses rêveries c’est un monde réel pour lui.

Ne lui dites point : Qu’importent vos chants au monde : — car les chants du poète importent au monde ce qu’ils importent à Dieu quand il crée le poète.


Ne voir dans les événements de ce monde que des combinaisons humaines et n’y reconnaître nulle part le doigt de Dieu, c’est être myope au point de ne discerner que de près et les uns après les autres les détails d’un cadre immense, sans pouvoir les embrasser à la fois d’un seul coup d’œil.


Les récompenses ne sont dues qu’à celui qui, dans l’intérêt de ses frères, a plus fait que ne l’exigeait son devoir.


Un des plus grands secrets de l’art d’être heureux est celui de savoir par une autre jouissance remplacer celle qui nous échappe.


C’est un lâche celui qui tremble en relevant l’ancre alors qu’il lui faut gagner le large.


La peur n’est qu’un fantôme qui doit s’évanouir à la clarté du flambeau de la raison.


Songez bien qu’un achat mal fait est une double perte.


Que chacune de vos actions soit le résultat d’un raisonnement : que tous vos raisonnements aient pour but une action.


Il nous importe moins de tenir note de ce que nous savons déjà que de ce qu’il nous reste à connaître encore.


Le travail dont il ne reste rien est un travail perdu.


Voulez-vous jouir en paix et sécurité des biens que vous avez amassés ? Imitez la prudence du rossignol, qui n’élève plus la voix quand est venu le temps de la couvée.


Si vous cherchez à plaire toujours aux autres, rarement vous vous plairez à vous-même.


La plupart des hommes voient les choses comme les voit un myope sans le secours de ses lunettes.


Il est mon ami ; c’est dire quelque chose. Il est de mes amis : c’est ne rien dire.


Les illusions sont à la vie de l’homme ce que le parfum est aux fleurs.


Je ne puis est souvent synonyme de je n’ose ou je ne veux pas.


Ne dites pas : je ne suis plus jeune, mais : je deviens vieux. Il nous importe bien plus d’envisager la distance qui nous sépare de la tombe, que celle qui s’étend entre nous et notre berceau.


Prêter de l’argent, c’est s’exposer souvent au risque d’en emprunter un jour.


Ce n’est pas celui qui travaille le plus longtemps qui rassemble la plus forte gerbe : mais celui qui travaille avec le plus d’ardeur.


L’honneur et la vertu sont deux trésors que nul n’a le pouvoir ni de nous donner ni de nous ôter.


Songez, songez sans cesse à l’avenir, et quand il sera venu, vous vous rappellerez avec joie le passé.


Soyez en paix avec tout le monde et vous le serez avec vous-même.


L’infortune franchit rarement le seuil où sont reçus les infortunés.


Le nid le mieux caché recèle la couvée la mieux assurée.


Sachez écouter et vous serez écouté.


Eh ! qu’est-ce qu’un renom qui sans haine et sans gloire
N’apporte dans les temps qu’un vague souvenir ?
Rien qu’un astre douteux qu’on voit dans la nuit noire,
Inconnu, sans éclat, poindre un moment et fuir.


Ce n’est pas en cherchant à briller que vous plairez : plaisez et vous brillerez.


Pour mettre fin aux joies du monde il suffit de quelques gouttes de pluie qui tombent, d’une heure qui sonne ; mais rien ne saurait troubler le bonheur du sage, ni les flots de l’infortune, ni l’approche de la dernière heure qui doit sonner pour lui.


Si nous songions un peu plus avant d’accomplir une action, il nous faudrait songer bien moins après.


À quoi sert la sagesse ? à nous mener avec résignation et fermeté à travers les adversités qu’elle n’a pu nous faire éviter.


Celui qui porte la parole bien haut souvent baisse le front bien bas.


Singulière prudence des hommes ! Ils recherchent et recueillent tous les moyens possibles pour guérir leurs maux sans songer à ceux qui les leur feraient éviter.


Songez bien qu’après avoir atteint un but on ne se repent d’aucune des démarches qui nous y ont conduits, et que dans le cas d’insuccès on regrette toute sa vie d’en avoir négligé une seule.


Ne perdez point votre temps et vos peines à vouloir faire avouer ses torts à l’homme suffisant ; car il ne juge que par ce qu’il voit et entend, et il n’entend et ne voit que lui-même.


Entretien est père de longue durée.


Le temps qu’on peut mieux employer n’est pas bien employé.


Pour que le fruit naisse et se développe, ne faut-il pas que d’abord la fleur se fane ? La sagesse est le fruit de l’infortune.


Le sage trouve en lui la hardiesse des jeunes gens pour se tirer du péril où il est tombé, et la prudence des vieillards pour l’éviter.


Le bel esprit est au vrai savoir ce que le masque est à la figure qu’il couvre.


D’où proviennent la longueur et l’acrimonie de nos discussions ? C’est que nous sommes bien moins animés du désir d’examiner de quel côté est la raison, que de l’orgueilleuse vanité de faire croire que nous avons raison.


L’éloquence des lèvres n’est pas celle du cœur.


N’acquérir que des connaissances légères, n est-ce pas imiter l’imprudente coquette qui n’opposerait qu’un léger tissu de soie aux rigueurs de la saison ?


Il ne suffit pas à un peuple de planter l’arbre de la liberté : il faut encore qu’il lui soit donné de jouir de son ombrage hospitalier.


Que votre journée se passe de telle manière que vous voudriez la recommencer.


La promptitude dans ses moyens de communication est le thermomètre de la civilisation d’un peuple.


Ne cherchez pas à monter trop haut, car les grandes élévations donnent des vertiges et ceux-ci font glisser le pied.


Nos dépenses seraient bien plus sages si, en les faisant, nous songions à celles de la veille et à celles du lendemain.


N’élevez point votre front trop haut durant vos jours de prospérité, et vous ne devrez point l’abaisser jusqu’à terre aux jours de l’infortune.


Grands parleurs, petits faiseurs.


Analysez la joie du monde et vous verrez que le plus souvent ce n’est que celle du joueur à qui la chance sourit un instant.


Le souvenir d’une bonne action est un parfum qui embaume le chemin de la vie.


Qui tôt se reppose tôt s’endort.


L’économie rend nos plaisirs plus vils en les rendant moins nombreux, et plus complets par l’assurance de pouvoir les renouveler.


Le bonheur ne se peut trouver que dans la satisfaction que nous donne l’accomplissement de nos devoirs. Ceci nous fait comprendre les chants qu’élève le martyr au milieu de son supplice.


Une seule lame sépare-t-elle encore votre esquif du rivage ? prenez-y garde, vous n’avez point abordé.


La consolation puisée dans l’infortune des autres n’est qu’une consolation d’égoïste ; celle d’un homme généreux consiste à s’applaudir qu’il soit seul malheureux.


Sur l’arbre de la science la main imprudente du vulgaire ne cueille que des fleurs : celle du sage se porte sur les fruits.


Si la lecture de la vie des grands hommes n’a pas d’attraits pour vous, on ne lira jamais la vôtre.


L’homme vertueux qui meurt est un vase qui se brise et dont l’encens remonte vers le ciel.



Si, étant jeunes, nous avions un peu plus de ressemblance avec la vieillesse, nous aurions, étant vieux, beaucoup plus de ressemblance avec la jeunesse.


Fille de la foi, l’espérance enfante la confiance et celle-ci la consolation.


Si vous reculez devant une répugnance, elle ne reculera plus devant vous.


Ne livrez point votre âme au découragement : c’est un lâche celui qui jette les armes après la défaite.


Nous serions bien moins faibles si nous nous estimions un peu moins forts.


La durée de la réputation d’un livre est presque toujours à raison du temps qu’on a mis à le faire.


Pardonner tout aux autres et rien à soi-même, c’est le meilleur moyen pour n’avoir besoin du pardon de personne.

Qu’est-ce que la plainte ? c’est le fer qu’on retourne dans la blessure.


Le livre le plus utilement savant n’est pas celui qui renferme le plus d’érudition, mais ce lui qui la donne le mieux.


Le ciel ne se réfléchit que dans une onde pure.


Voulez-vous que jamais on ne se rende maître de vous, soyez-le toujours de vous-même.


Au bord de l’abime, prends-y garde, il ne te reste plus qu’un seul pas à faire pour y tomber.


Faveur populaire ! mot faiblement tracé dans le sable et qu’efface le plus léger souille de l’adversité.


Avant de commettre une faute la voix de la raison est pour nous celle d’une amie ; après, elle se change en celle d’un juge inexorable qui nous condamne.


Comme au retour d’un lointain voyage, l’homme de bien, en mourant, replie ses voiles que la tempête a fatiguées, mais qu’elle n’a pu déchirer.


Si vous aimez mieux une bonne action au grand jour qu’à l’ombre, c’est que vous avez plus de vanité que de générosité dans le cœur.


Ne laissez point dépérir une bonne habitude, car il n’est rien de plus difficile que de lui rendre sa première vigueur ; ne permettez pas à une mauvaise de croître et de grandir, car rien encore n’est plus difficile que de la déraciner.


Le cœur de l’homme sans foi est comme un ciel orageux où ne brille aucun rayon du soleil.


Nos discussions seraient bien moins longues et bien plus amicales si nous nous persuadions que pour celui qui cherche de bonne loi la vérité il y a tout autant de profit et de satisfaction à aider les autres à sa découverte qu à la découvrir lui-même le premier. — Qu’importe en effet que ce soit vous ou moi qui déterre le trésor si son partage doit être égal entre nous ?


La générosité n’est parfois qu’un vaniteux égoïsme.


Ne méprisez point l’indigent laborieux ; car songez que ses sueurs sont le suc nourricier de l’arbre social.


Les révolutions ne seraient pas aussi nombreuses si les peuples savaient garder la liberté comme ils savent la conquérir.


Il n’y a que celui qui avoue ses propres erreurs qui ait le droit d’attaquer celles des autres.


L’ennui ne s’empare que des ennuyeux.


Ce n’est pas à leur premier éclat, mais à la durée de leur brillante empreinte qu’on distingue les fausses monnaies des véritables ; sans peine vous discernerez de même le vrai savoir de ce frivole étalage d’érudition qui n’en porte que la passagère apparence.


Tirez avantage du quart de votre temps perdu inutilement et, je me trompe fort, ou il équivaudra à la moitié de celui que vous mettez a profit.


Sans regret nous rejetons le bouquet dont les fleurs ont perdu leur parfum et leurs riches couleurs.

Ne nous plaignons pas quand, une à une, s’évanouissent nos illusions ; car Dieu l’a ainsi voulu, afin qu’au terme de notre carrière nous puissions sans regret aussi rejeter la vie comme un bouquet flétri.


Combien de temps il se perd à combiner com­ment on l’emploiera !


Fixant dans l’avenir le terme de notre course, nous disons : là, je voudrais m’arrêter ; le sage, n’importe quand et où son pèlerinage s’achève, dit : Je suis arrivé.


Aux yeux du sage le prix d’un objet ne consiste pas à venir d’un pays lointain, mais à être utile dans celui où il se trouve.


Nous serions bien plus savants si nous cédions moins au désir d’être interrogés qu’à celui d’interroger les autres.


Ne point se soumettre à la voix de la raison, alors que pourtant elle nous force d’avouer nos torts, c’est ressembler au coursier indompté refusant d’obéir au frein qui le captive.


N’abaissez sur l’envie qu’un regard de mépris ; la vipère peut bien souiller de sa bave immonde le tronc du chêne, mais elle ne saurait le faire mourir.


Quand vous êtes seul, songez au moment où vous serez avec les hommes ; êtes-vous avec eux, songez au moment où vous serez seul.


Quelque grande que soit la violence des flots qui battent le rocher, ils n’en sauraient arracher l’arbuste dont les racines se cramponnent aux entrailles du granit : quelque terribles que soient les vagues de l’infortune, elles ne sauraient non plus vous entraîner dans leur cours, si les leçons de la sagesse ont jeté dans votre cœur leurs puissantes racines.


D’où vient que nous aimons si peu à relire le même livre, tandis que nous trouvons tant de charmes à revoir souvent le même ami ? C’est qu’en lisant nous ne faisons que prêter l’oreille, et que le discours de celui qui parle toujours seul ne saurait nous plaire longtemps.


Ouvrir des écoles c’est fermer les prisons.


L’homme qui se fait l’esclave de ses habitudes est comme la fleur délicate qu’abrite une serre chaude : hors de là, la plus légère intempérie de l’air la rend triste et souffrante : la moindre rigueur de la saison la prive de sa vigueur.


Aux oiseaux inconnus arrivés de lointains pays ne donnez la becquée qu’avec la plus grande méfiance : que le charme de leur voix, que l’éclat de leur plumage ne vous séduisent pas ; prenez garde, ce sont des oiseaux de proie peut-être.


Une espérance fondée sur une promesse, c’est un bouton naissant sur une branche qui se meurt.


Ne comptez point sur les hommes, aux jours de vos infortunes, car entre vous et eux s’élève alors un mur si haut que vos cris de détresse ne sauraient, frapper leurs oreilles.

Ne comptez point sur la stabilité de votre prospérité, car une seule heure vous sépare peut-être de sa perte.

Ne comptez point sur l’avenir, car souvent la cloche des morts a sonné pour celui qui la veille se promettait d’entendre la cloche des fêtes.

Ne comptez par sur vos forces, car demain peut-être, en présence de puissantes circonstances que vous n’aurez pu repousser, ce que vous appelez vos forces ne sera plus qu’une vaniteuse faiblesse.


Les plus gros livres ne sont pas toujours les plus utiles ; ce ne sont pas non plus toujours les hommes les plus savants qui rendent les plus grands services.


La fusion intime de deux peuples est une chose impossible. En les parquant sur la terre, Dieu donna à toutes ces grandes familles un caractère propre, ineffaçable. Il peut bien s’établir entre elles des relations, des alliances, des héritages ; mais jamais on ne verra deux d’entre elles vivre longtemps en paix abritées sous le même toit.


Ne fléchissez pas le genou devant les préjugés que révère le peuple ; mais, champion isolé, ne cherchez pas à rompre témérairement en visière avec eux ; vos armes se briseraient sur leur forte armure.


La durée des fortunes que l’on voit naître et grandir promptement est presque toujours en raison des peines qu’elles nous ont coûtées pour les acquérir. D’où vient qu’un si grand nombre d’entre elles s’évanouissent si rapidement ? C’est que la prudence ne conserve que ce qu’elle même a amassé.


Que l’instruction soit tout, et la naissance ne sera plus rien.


N’exigez jamais des hommes qu’ils soient autres qu’ils ne sont réellement ; de vous-même exigez toujours que vous soyez ce que vous devez être.


Rejeter les promesses consolantes de la foi pour cela seul qu’on ne les saurait comprendre, n’est-ce pas ressembler au mendiant aveugle qui, ne pouvant reconnaître au toucher la pièce d’argent que la charité a glissée dans sa main, la rejetterait loin de lui ?


Vous raillez ceux qui s’agenouillent et prient devant la modeste image d’une madone, et ceux-ci vous plaignent : franchement, que vaut-il mieux d’être plaint ou raillé ?


Dans la culture des arts, que l’imitation soit pour nous comme un ami qui nous guide et non comme un servile esclave qui nous porte sur ses épaules.


Faites d’abord ce que vous devez faire et puis songez à ce que vous pouvez faire.


En maniant le flambeau de la philosophie prenez garde qu’il ne vous brûle les doigts ; n’interceptez pas non plus sa lumière en vous plaçant entre lui et l’objet qu’il était destiné à éclairer, mais placez-le de telle manière qu’il puisse, sans obstacle, faire jaillir les rayons de sa vive clarté et sur vous et sur tout ce qui vous environne.


Un seul moment de méditation peut faire naître une bonne pensée et celle-ci faire éclore une résolution qui décide à jamais de nos destinées.


Les traces que le souvenir de nos infortunes imprime dans le champ de la vie sont comme les sillons creusés par la main du laboureur dans un champ cultivé. Sans ceux-ci point de riches moissons ; sans-celles-là point d’abondantes récoltes pour l’expérience.


Fol est celui qui se confie aux promesses des hommes, car presque toutes elles ressemblent à ces nuages orageux dont l’apparition fait espérer enfin à la terre longtemps altérée une pluie abondante, et qui tout à coup se dissipent et disparaissent à jamais, laissant à peine tomber quelques faibles gouttes sur les champs desséchés.


Une science confusément acquise nous est un guide aussi inutile que l’est pour le navigateur privé de sa boussole, l’étoile polaire dans un ciel couvert de nuages.


Soyez assez courageux pour vous imposer parfois des privations et des sacrifices lorsque la nécessité ne vous y force pas, et le courage ne vous manquera pas alors quelle vous les commandera.


Sans la tolérance point de libre pensée, sans libre pensée point de progrès.


Ne serrez qu’avec une extrême prudence la main inconnue qui presse la vôtre avec une extrême cordialité.


Celui qui ne sait se suffire à lui-même ressemble

à la plante qui pour s’épanouir attend que les rayons du soleil viennent la caresser


Voyez-vous ce tilleul dont la taille pyramidale s’élève et se balance avec orgueil dans les airs et dont les dévorantes racines plongent dans le sein de la terre ? Voyez comme autour de lui se groupent et croissent tristement ces nombreux arbrisseaux, frustres de leur part du suc nourricier dont pour lui seul — lui il appauvrit le sol, et auxquels son impitoyable égoïsme permet à peine d’étaler une pâle verdure sur leurs branches souffrantes. Ce tilleul c’est l’aristocrate dans l’ordre social.


Je comprends très-bien qu’un homme s’endorme aux sifflements de la tempête, au bruit tonnant du canon ; mais je ne saurais concevoir comment il puisse jouir d’une heure de repos aux cris de ses créanciers.


Voulez-vous que les hommes sensés recherchent vos discours ; évitez de discourir avec ceux qui ne le sont pas.


Nous remettrions bien moins de choses au lendemain, si nous songions à la satisfaction que nous fait éprouver, à notre réveil, la vue d’un travail achevé la veille.


Que de fois ou a vu un esprit fort cesser de l’être quand le corps s’affaiblissait ! C’est que cette force apparente n’est le plus souvent que le masque hypocrite de la pusillanimité.


Fier de la riche et vigoureuse feuillée que ses robustes rameaux déployaient en un dôme immense, le chêne dit un jour au pin qui s’élevait près de lui et dont la modeste verdure contrastait vivement avec celle de l’autocrate des forêts : Tu peux avec justice maudire la main du maladroit qui te planta dans ce lieu : auprès de ceux de ton espèce tu paraitrais bien moins triste, bien moins mal favorisé de la nature. Quoi ! tu pourrais briller même. Mais auprès de moi qui m’élève si haut au-dessus de toi ! auprès de moi dont le feuillage inspire la joie à la folâtre jeunesse qui vient danser autour de mon tronc ! oh ! vraiment, il a dû t’en vouloir beaucoup, mon cher, celui t’a ainsi traité.

L’humble pin ne répondit pas à la vaniteuse allocution de l’arbre druidique et celui-ci, à l’exemple des fats, prit le silence de pitié de son voisin pour un aveu qui voulait dire : vous avez raison en tous points.

Mais bientôt le souffle glacial vint agiter et le chêne orgueilleux et le pin modeste. Alors cette verdure si riante, si fraîche, si vantée du premier se colora d’une teinte jaunâtre, sombre, attristante : chaque jour le vent emporta, pour les disperser au loin, une partie de ses feuilles sèches, noires, déchirées. Le pin alors eut son tour et dit avec humilité : Votre verdure est belle et abondante, sans doute ; mais vous la perdez chaque année et pour bien longtemps. La mienne, je l’avoue sincèrement, ne saurait lui être comparée ; mais je sais la conserver en dépit de l’ouragan qui vous a dépouillé de la vôtre, en dépit des froides neiges qui vont tomber sur votre tronc et sur vos rameaux nus.