Peter McLeod/08

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(p. 77-87).


— VIII —


La porte s’ouvrit, avala l’odeur de la cuisine qui emplissait la pièce et jeta en échange un opaque nuage de buée blanche. Enfin, elle laissa passer Jean Gauthier qui la referma vite en criant :

« He ! là, Mary !… la messe est finie. Tout est prêt, je suppose !…

La grande pièce qui servait de réfectoire aux hommes qui logeaient à la « Maison du Moulin » était silencieuse et sombre. Les tables étaient mises et les couverts d’étain et de faïence bleue faisaient des taches sur la nappe de toile écrue. Des « rats » de fonte huileuse, accrochés aux murs, jetaient autour d’eux une lueur graisseuse. L’œil du gros poêle de fer faisait au plafond une tache rouge qui s’avivait quand des braises traversaient l’ovale clignotant du feu.

« Mary… Mary… où es-tu ? La messe est finie, tu sais : ils s’en viennent, là !…

Jean Gauthier passa dans la cuisine plus sombre encore. Un ragoût mijotait dans le fourneau. Une odeur de lièvre en sauce était partout répandue, se mêlant à celle du graillon de croquignoles frais. Un gros chat gris sortit d’en dessous du poêle, s’étira, fit le rond-dos et ronronna à la manière d’une horloge qu’on remonte. Mais le silence continua de monter, lugubre, au plafond.

« Mary !… Mary !… cria encore Jean Gauthier ; mais où es-tu donc, sacré bonguinne ?…

Silence. La porte de nouveau s’ouvrit et des silhouettes d’hommes apparurent dans le cadre gris aussitôt masqué. On entrait, bruyants, joyeux de sentir déjà la chaleur de l’intérieur.

Où est Mary ? demanda, haletant, Jean Gauthier.

— Mary, répondit l’un des arrivants, mais elle est ici puisqu’elle est restée pour préparer le réveillon… Elle est peut-être chez vous, Jean…

Jean Gauthier ôta son casque, s’essuya de la main le front où perlaient de grosses gouttes de sueur, et dit :

« C’est p’tre vrai, ça. » Il sortit.

Il avait neigé durant une grande partie de la soirée. Après un temps de calme relatif durant lequel, au ciel livide et sournois de gros nuages s’éparpillaient par flocons, le vent se mit à bondir méchamment, soulevant partout sur le chemin, des nuages de poudre blanche. Soudain, il s’arrêta contre la façade de la maison de Jean Gauthier et se mit à tourbillonner devant l’unique fenêtre. Celle-ci était noire. Jean Gauthier poussa la porte. Il faisait froid dans la maison. Le poêle était froid. La maison était vide. Jean Gauthier ne prit pas même la peine d’appeler sa fille. Dès le seuil, il fut certain que Mary n’était pas là.

Il revint à la maison du moulin. Tous les gens de la messe de minuit étaient maintenant réunis pour le réveillon. Au bout du village, la chapelle, tout à l’heure illuminée, trouait le paysage tout blanc d’une tache sombre. Des collines moutonnées avançaient jusqu’aux berges de la rivière. On n’entendait dans tout le hameau que le bruit confus des voix dans la maison du réveillon.

Jean Gauthier entra. Un profond silence se fit aussitôt à l’intérieur. La plupart des hommes étaient déjà à table et mangeaient goulûment. Tous se tournèrent avec anxiété vers le contremaître qui dit simplement, las :

« Mary n’est pas à la maison…

Il s’assit près du poêle, plié en deux, les mains tendues vers la masse de fonte qui devenait rose. À ce moment, la porte grinça, s’ouvrit et lança une traînée de froid sur le plancher. Un homme blanc comme un Pierrot entra :

« Ah ! ça, voulez-vous bien me dire ce que vous faites là figés comme des souches ?…

On lui désigna silencieusement Jean Gauthier affalé près du poêle.

« Qu’est-ce qu’il y a donc, Jean ?

— M. McLeod… Mary a disparu.

— Mary a disparu !… Goddam ! qu’est-ce qu’on me chante là ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?…

— On veut dire que Mary Gauthier a disparu, quoi ! fit un des hommes.

— Je sais bien, brute !… vous venez de me le dire… et vous êtes là comme des andouilles à regarder le fourneau de votre pipe !… ou à vous empiffrer… Mary a disparu, où, comment ?… Mais, Goddam !… parlez donc, vous devez savoir quelque chose !…

— Rien de plus. M. McLeod, répondit Jean Gauthier en se levant de son banc. Tout ce qu’on sait, c’est que Mary était restée ici pour préparer le réveillon pendant qu’on était à la chapelle… Vous savez, M. McLeod, comment c’qu’elle était… Elle voulait pas que personne manque la cérémonie, pas même le cook, et elle est restée. Un peu avant la fin d’là messe, j’suis venu pour voir si tout était prêt… pas d’Mary. Je cherche partout, rien !… Les autres arrivent ; ils ont rien vu. J’vas à la maison, pas d’Mary là non plus. J’en arrive, la maison est vide ; le poêle est froid. Et voilà. M. McLeod…

Peter McLeod jura un bon coup.

« Mais il faut chercher ailleurs, tas de moules !… partout, ici encore, à la Rivière-du-Moulin… Allons, ouste !… qu’une “gang” s’en aille aux recherches pendant que les autres mangent pour aller ensuite remplacer les premiers !… Il faut fouiller toute la concerne, entendez-vous… Voyez-les donc !… C’est pas à vous regarder le nombril que vous trouverez, hein ?

Le grincement de la porte se fit de nouveau entendre en même temps que les éclats d’une voix au paroxysme de l’indignation :

"Les maudits !… les blasphèmes !… les enfants de chienne !… ils m’ont volé mes huskies… mon cosmétique… tout, tout. Je suis ruiné… Ah ! les enfants maudits !…

C’était Pit Tremblay qui exhalait ainsi sa plainte. Effectivement, durant la messe, on lui avait volé ses huskies dont il était si fier, et son traîneau flambant neuf qu’il avait fait fabriquer, au début de l’hiver, par les sauvages de Betsiamitz.

« Ah ! c’est donc ça… je les ai entendu japper, tes chiens, pendant que j’étais couché dans mon « office », remarqua Peter McLeod. Je crois même les avoir entendu passer sur le chemin. Je croyais naturellement que c’était toi qui t’en allais faire une ballade du côté du grand’Brûlé…

— C’était pas moé !… Ah ! les maudits !… mes pauv’chiens !… Ous qu’on va les trouver, asteur, je vous l’demande… Vous savez, j’veux les trouver, mes huskies, je vous l’jure… j’les trouverai, mes chiens.

— Il s’agit bien de tes enfants de chienne de chiens, hurla Peter McLeod, il faut surtout trouver Mary Gauthier.

— Mary Gauthier ?

— Oui, disparue, elle aussi, comme tes chiens !

— C’est-à-dire avé mes chiens. On s’est servi de mes chiens pour enlever Mary Gauthier, quoi !

— Tiens, mais c’est une idée, ça !… T’as raison. Pit, et en trouvant tes chiens, on trouve Mary Gauthier, hein !…

On fouilla en tous sens la concerne. Toutes les maisons, les cabanes, les tentes furent visitées. Les berges de la rivière Chicoutimi furent soigneusement fouillées. Un instant, on crut que la jeune fille aurait pu être victime de la chute. On en étudia en vain tous les abords. Pas le moindre indice au pied ni au sommet de la cataracte. Il est vrai que la neige, tombée durant la soirée, avait fait disparaître tout vestige de vie sur le chemin et ailleurs. Mais, il était visible que les amoncellements de neige bordant la rivière et la chute ne révélaient aucune piste même ancienne. Toutefois, on constata avec la même évidence que la neige tombée dans la soirée avait recouvert des pistes récentes… De longs endains de neige jetés par la rafale laissaient ici et là, deviner des empreintes. Au bout du village et remontant vers la rivière, on remarqua ces renflements qui étaient évidemment des traces recouvertes de neige d’abord, puis balayés par la rafale. Bientôt, il n’y eut plus de doute possible, à quelques arpents en arrière de la concerne, le long de la rivière. il y avait des pistes de traîneau relativement fraîches. Cela était de plus en plus visible à mesure que les pistes longeaient la partie inférieure des berges escarpées de la rivière où le vent s’était fait moins sentir.

Pit Tremblay, qui faisait partie de l’équipe de recherches, déclara qu’il n’était pas passé avec ses chiens en cet endroit depuis au-delà d’un mois. Alors, pas de doute possible.

On revint à la maison où on apprit que l’équipe de la Rivière-du-Moulin n’avait rien découvert. Les chiens avaient donc pris par la Belle-Rivière en direction évidente du lac Saint-Jean.

À la maison, l’anxiété était à son comble. Toute la population de la concerne était réunie là et la conversation roulait naturellement sur l’événement de la soirée, la tragédie plutôt. Un enlèvement !… On n’en revenait pas. Mais, qui pouvait donc avoir fait le coup ? C’est à ne pas répondre à cette question qu’on pouvait constater les seuls silences qui trouaient, pour ainsi dire, l’épais barrage des autres questions qui se posaient, des interjections, des exclamations, des rappels de tragédies et de drames de la forêt dont plusieurs de ceux qui étaient là avaient été les témoins…

« Pour moi », dit Joe Morin, y a du sauvage dans cette affaire-là. L’année dernière, vous savez, j’étais sur l’Saint-Maurice. J’ai eu connaissance d’un enlèvement comme ça… Non, j’dirai pas qu’j’en ai eu connaissance… mais j’en ai entendu parler. Une petite fille de cinq ans, qui s’appelait Philomène Desmarais, a été enlevée par des sauvages pendant qu’elle était restée seule, un matin, dans la sucrerie où son père l’avait amenée. Cette enfant-là fut conduite par les sauvages jusqu’au Lac Saint-Jean. On l’avait fait souffrir de toutes les façons, la pauvre petite. On la faisait boucaner pour qu’elle ressemble aux sauvages. C’est à l’automne seulement qu’on réussit à la trouver, j’me rappelle plus de quelle façon : j’crois que ce sont de ces sauvages, qui étaient revenus sur le Saint-Maurice et qui se sont vendus. Toujours est-il qu’une fois retournée à ses parents, il a fallu garder la petite fille dans un couvent parce qu’on entendait dire que les sauvages voulaient se r’venger en la reprenant.

— Mais, c’est terrible, ça ! fit Jean Gauthier… Si on allait faire de même à Mary !…

— N’aie pas peur, Jean Gauthier… y a du sauvage là-dedans rien que dans la tête de bouc de Joe Morin… Moi, je sais qui a fait le coup… Tas de placoteux !… On dirait des vieilles bonnes femmes à les entendre…

La surprise fit taire tout le monde. C’était Peter McLeod qui venait de parler. Depuis qu’il était revenu des premières recherches, le long de la rivière, Peter McLeod avait gardé un silence farouche. Assis à un bout de la grande table, les yeux durs comme des clous, il s’était fait apporter un gobelet et, ayant sorti de la poche de son gros capot d’ours un énorme flasque de whisky, il en avait ingurgité trois ou quatre énormes lampées. Il avait renversé sa chaise contre le mur, placé ses pieds chaussés de mocassins sur la table, enfoui ses mains dans ses poches et s’était mis à concentrer ses pensées sur le problème qui surgissait devant lui, tout en prêtant une oreille distraite à ce qui se disait, dans la pièce ; puis, il avait à plusieurs reprises allumé sa pipe.

— Alors…, vous savez qui a fait le coup, M. McLeod ? demanda Jean Gauthier.

— Oui, et encore une fois, il n’y a pas de sauvage là-dedans. Il y a pire !

— Pire… pire que les sauvages ! Alors ?

« Je vas vous le dire », reprit Peter McLeod. « C’est Tommy Smith qui a enlevé Mary Gauthier et les chiens de Pit Tremblay ».

Celui-ci sursauta.

« Ah ! l’enfant de démon ! j’vous cré, M. McLeod, je vous cré, asteur. Il y a que c’bandit-là capable de faire une affaire pareille ! »

— Mais, Tommy Smith n’est donc pas à l’Anse-au-cheval ? demanda Joe Morin

— Vieux nigaud… Il y était, mais il en est revenu quand il a su que Fred Dufour était à ses trousses. Il a voulu se venger de lui en passant par ici et… vous savez ce qu’il a fait. Et puis, à présent, vous apprendrez, vous autres, ce que nous avons à faire… Le savez-vous ?

— Courir après, Bon Dieu de l’Épouvante ! éructa Pit Tremblay… Il me faut mes « huskies », moi ! Des chiens que j’ai payé quarante piastres !… Des chiens comme il y en a pas sur toute la Côte Nord !…

Peter McLeod se versa derechef un plein verre de whisky, puis par un réflexe qui lui était coutumier, se radoucissant subitement :

« Mes amis, je vous invite à en prendre aussi pour vous donner du cœur… si vous en avez… je veux dire du whisky… Moi, j’en ai plus une goutte, ici. Ensuite, vous mangerez… Tout le monde a les tripes vides. Inutile de se laisser mourir de faim… et de soif. Après, on dormira quelques heures. Il est deux heures. À cinq heures. Pit Tremblay et moi… debout ! On est tous deux de bons raquetteurs… En route pour le lac Saint-Jean par la Belle-Rivière… Vous avez compris ? »

— On va se rendre au lac Saint-Jean en raquettes ? demanda, non sans une certaine inquiétude, Pit Tremblay.

— Comment veux-tu qu’on s’y rende, blasphème ? Pas avec tes chiens, je suppose ! Et où veux-tu que nous allions ? À Québec, hein ?

— Alors, M. McLeod, interrogea Jean Gauthier, vous supposez que ceux qui ont enlevé ma fille… que Tommy Smith et ses bandits… ont pris par le Lac Saint-Jean ?

— Je suppose pas, je suis certain, lis sont en route pour un des postes de la Compagnie, soit celui de la Métabetchouan, soit celui de l’Assuapmouchouan… Les couillons, nous les poursuivrons jusqu’à la Baie d’Hudson s’il le faut !

Et Peter McLeod continua, amer :

« Pensez-y, mes amis, mon honneur est engagé dans cette affaire-là ! » Hésitant un instant, il ajouta : « Fred Dufour, avant de partir à l’Anse-au-Cheval, m’avait confié la garde de Mary… ce maudit Tommy Smith, on dirait qu’il le savait. Et s’il a voulu se venger de Fred Dufour, c’est à moi aussi qu’il en voulait, c’est sûr ! Mais, on verra ce qu’on verra ! Dommage tout de même que Fred Dufour ne soit pas avec nous ! Lui et les raquettes, ça se connaît en diable ! »

— Alors, moi, M. McLeod, qu’est-ce que je fais ?… C’est ma fille, quoi !… qu’on a volée !…

— Toi, Jean Gauthier… je te confie la garde de la concerne et du moulin pendant mon absence. Demain… ou plutôt aujourd’hui, c’est dimanche, on se reposera. Mais après, tout le monde au travail… vous m’entendez ? À présent, au repos !… À cinq heures, Pit… debout !

Quelques minutes plus tard, tout était silencieux dans le bourg gelé… Car il gelait terriblement. Le ciel profond, net et dur, était criblé d’étoiles qu’on eut dit polies par le froid des astres de glace… La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle aussi, semblait défaillante et si faible qu’on craignait qu’elle allât rouler là-haut au-dessus des monts Sainte-Marguerite, où elle paraissait saisie, paralysée, répandant sur le long ruban blanc du Saguenay et sur le village désert, cette lueur triste et mourante qu’elle jette, chaque mois, à la fin de sa résurrection.

Peter McLeod et son compagnon, alertes comme des merles, partirent à la fine pointe de l’aube. Ils marchèrent longtemps le long de la Belle-Rivière sous un ciel gris et pesant, lourd sur les forêts de pins qui étendaient, de chaque côté, leur monotonie prodigieuse…

Le lendemain soir, à Chicoutimi, Fred Dufour arrivait à l’Anse-au-Cheval.