Peter McLeod/10

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(p. 101-110).


— X —


À la façon navrante dont sa pipe pendait au coin droit de sa bouche, un observateur serait arrivé vite à la conclusion que Fred Dufour était plongé dans des réflexions plutôt noirâtres. Et l’observateur ne se serait pas trompé. Il y avait de quoi.

Fred Dufour était arrivé, la veille, à Chicoutimi, venant en droiture de l’Anse-au-Cheval. Et il était tombé au beau milieu de l’émoi causé par la disparition mystérieuse de Mary Gauthier et le vol des chiens de Pit Tremblay. Il était déjà d’assez mauvaise humeur. Sa mission à l’Anse-au-Cheval était manquée. Il s’était fait jouer un sale tour par ce Tommy Smith de malheur. Il aurait été si heureux d’annoncer à Peter McLeod qu’il avait maté le « boulé » de la Compagnie et qu’on en entendrait plus parler.

Qu’avait-il été faire là-bas ?… Courir comme un chien de chasse des pistes dont il ignorait même la provenance exacte. Il avait perdu son temps et avait fait perdre celui des hommes de l’Anse-au-Cheval. Beau résultat pour une mission de confiance.

Et voilà que pour comble, pour intensifier sa mauvaise humeur, il arrivait à Chicoutimi en pleine catastrophe. Sa douce Mary disparue !… Il en avait à peine cru ses oreilles quand on lui apprit le triste événement de la nuit de Noël. Ah ! s’il avait été là, Mary ne serait pas disparue, c’est certain !… D’abord, il serait resté avec elle à la maison du moulin. A-t-on été assez bête de laisser comme ça, seule, dans un village, une jeune fille sans défense, quand on sait que des sauvages, des bandits parcourent du nord au sud la forêt, cherchant le mauvais coup à faire… Et maintenant, au sentiment d’humiliation causé par le fiasco de sa mission, à la douleur que provoquait la disparition tragique de sa fiancée, voici que le cruel petit diable de la jalousie venait piquer son cœur de son aiguille empoisonnée. Peter McLeod parti à la recherche de Mary !… Pourquoi ? Il y en avait d’autres… Il se rappelait non sans amertume que Peter McLeod, comme un chat autour d’une soucoupe de lait, rodait souvent autour de Mary. Dans le temps, en réalité, cela ne lui faisait ni chaud ni froid. Sa stratégie amoureuse n’était pas d’un dynamisme bien absolu et il avait toujours joué assez mal son rôle de Roméo. Il le regrettait maintenant. À quel sentiment le “boss” avait-il obéi en abandonnant la direction du moulin pour entreprendre, vers des lieux inconnus, à travers des forêts sans fin, à pieds, cette randonnée qui établirait, sans doute, un record d’endurance physique même en ne se rendant qu’aux premiers postes du nord, mais que tout autre aurait pu réussir aussi bien que lui… s’il réussissait ?

Peut-être Peter McLeod avait-il été précisément tenté par cette perspective d’un exploit dont nul autre ne pourrait se vanter avant lui ? On ne sait jamais avec ce diable d’homme ! Pour l’instant, Fred Dufour croit très faiblement que Peter McLeod a uniquement obéi à ce mouvement d’amour-propre de « boulé ». Encore une fois, pourquoi cette folle course, cette filature dans le nord ?…

Et Fred Dufour s’enfonçait de plus en plus dans le noir, poussait des soupirs à fendre une bûche de Noël.

Il avait dormi une partie de la journée. Puis, maussade, il s’était renfrogné dans un coin de la salle à manger des hommes. À coups rapides, il suçait sa pipe, s’enveloppait dans un nuage de fumée de plus en plus opaque. De temps en temps, il jetait par la fenêtre un coup d’œil distrait. Il avait vue sur la rivière. Le paysage hivernal étincelait de blancheur sous le soleil d’après-midi. Il l’apercevait cependant quelque peu déformé par les arabesques de frimas qui recouvraient avec ténacité les vitres malgré la chaleur que projetait dans la pièce le gros poêle ronflant. Parfois une moucheture de soleil, que la vitre filtrait pauvrement, venait danser sur son crâne. Au loin, il entendait le teuf-teuf monotone du moulin et les cris rauques de cochons qu’on saigne des scies mécaniques mordant à belles dents les grumes d’épinette et de pin que leur livraient les hommes…

Juste comme Fred Dufour pensait à Jean Gauthier qui avait la direction du moulin, celui-ci entra apportant dans la salle une forte bouffée d’air froid. Il venait chercher les fanaux à pétrole qui devaient éclairer les hommes vers la fin de leur travail. Il aperçut Fred Dufour dans la pénombre de son coin :

« Ah !… en voilà une tête de bois !… Sais-tu, Fred, à quoi tu me fais penser ?… À un ours qu’a mal aux dents !… Non, mais si j’avais pas, et il toucha sa poitrine d’un geste brusque,… ce bouchon de chagrin qui m’étrangle, je rirais comme un fou de te voir la binette…

— Jean, viens ici un peu… Tu vas me dire une chose, là, franchement, dans ton âme et conscience…

— Fred, j’suis prêt à répondre à tout c’que tu me demanderas, mon vieux. Tu peux parler.

— Tu vas me dire c’qui a forcé le “Boss” à partir, comme ça, à laisser le moulin et les hommes en plein travail pour courir après Mary… C’est toujours pas pour les chiens à Pit Tremblay, blasphème !…

— Fred, j’vas te l’dire, c’est ni pour Mary, ni pour les chiens à Pit, comme tu dis, c’est pour… son honneur…

— Son honneur ?… j’comprends pas.

— C’est ben simple. Tu t’rappelles, quand il est parti pour l’Anse-au-Cheval, que tu lui as confié ma fille… Tu t’en rappelles ?…

— Oui, oui,… j’m’en rappelle, c’était plutôt pour badiner.

— Oui, mais l’boss a pris ça au sérieux, lui. J’ai vu ça. Eh ben, Mary a disparu pendant que t’étais parti. Son honneur était donc en jeu. Il a cru ça et j’ai vu ça tout de suite, moé. Il s’est dit : « J’avais la garde de c’t’enfant-là, Fred me l’avait confiée. J’ai pas su la garder. Il faut que j’la retrouve… C’est à moi de la trouver… pas un autre, quand même j’devrais aller dans le fin fond d’là Baie d’Hudson pour la trouver… Fred, v’la c’que s’est dit Peter McLeod, et v’la pourquoi il est parti…

— J’suis ben content, Jean, de c’que tu m’dis-là. Oui, j’sus ben content, et j’te cré, mon vieux. T’as deviné juste, j’connais Peter McLeod. Qu’est-ce que ça veut dire que j’avais pas pensé à ça… Mais, j’me connais, moi aussi, Jean, et tu m’connais… C’est à moi aussi de la chercher, Mary, et d’là trouver… D’abord, comme le “boss”, comme tous vous aut’s, j’ai tout de suite deviné c’qui a fait le coup… C’est Tommy Smith : c’en est pas d’autres. Celui-là, je l’attends… Ah ! j’lui dois, lui, un chien de ma chienne… J’irai l’chercher jusqu’au fond du lac Mistassini, s’il le faut…

— Quoi ! Fred, tu partiras toujours pas, toi aussi ?

— Moi, j’partirai pas ?… Tu vas voir demain matin, Jean.

— Mais à quoi ça servira, puisqu’ils sont deux là-bas… Tu sais qu’il y en a pas un qui soit plus intéressé à c’t’affaire-là que moé, eh ! ben, j’crois qu’c’est inutile que tu partes…

— Je partirai quand même, Jean, pour moi aussi, c’est une affaire d’honneur. Il faut que j’sois là-bas quand on réglera son affaire à Tommy Smith…

— Partir seul, comme ça !… Tu sais pas même où tu iras… Une tempête arrive tout d’un coup et, crac ! te voilà écarté !…

— Penses-tu que j’connais pas c’pays-là ? J’ai été déjà jusqu’à la hauteur des terres, moé. J’irai encore, s’il le faut…

Jean Gauthier connaissait l’entêtement de Fred Dufour. Il n’insista pas davantage. Ayant allumé ses fanaux qu’il prit deux par deux dans chaque main, il se dirigea vers la porte et dit avec émotion :

« Enfin, fais c’que tu voudras, Fred. Je t’admire, tu sais, ce que tu veux faire là, c’est pour ma fille… la pauvre enfant… pourvu qu’on l’ait pas fait souffrir, les bandits. J’sais qu’elle est courageuse et brave… Tu le sais aussi, hein, Fred ?

Fred Dufour sortit avec Jean Gauthier sur le seuil de la porte. L’obscurité régnait déjà dans tout le bourg. Ici et là une lumière clignotait dans les ténèbres. Les baraques en rondins s’éparpillaient alentour comme si elles étaient tombées d’une enfantine boîte de jouets.

« Ah ! diable de diable ! » cria Jean Gauthier disparaissant dans le crépuscule indécis, « et les hommes qui m’attendent avec les fanaux !…


La lune teintait encore la nature blanche et silencieuse de sa clarté vert jaune quand Fred Dufour quitta le bourg et s’engagea dans les écarts de la Belle-Rivière, lui aussi, sur la route du Père DeQuen… Elle fut rude pour Fred Dufour, cette route parcourue en 1646 par l’héroïque découvreur du lac Saint-Jean. Le premier jour, tout se passa assez bien et il arriva sans encombres au pied du lac Kénogami. Il passa la nuit dans un vieux campe construit naguère par la Compagnie de la Baie d’Hudson. Le lendemain, comme il s’avançait sur le lac, de petites poussées de vent commencèrent à enrouler la neige en fuseau. À l’horizon. des nuages se mirent à monter en minces rubans vers le soleil. La température s’abaissa brusquement et le froid pénétra ses habits. Ces signes annonçaient qu’un blizzard prochain approchait rapidement. C’est la terreur nordique. Avec des mouvements vifs et précis. Fred Dufour fixa solidement ses raquettes à ses mocassins et se rapprocha des rives. Il avait pensé s’engager dans le bois, mais celui-ci était si épais des deux côtés du lac qu’il lui aurait été presque impossible d’y circuler… Déjà, le vent augmentait de force et une fine poussière de neige, dure et froide, volant bas, filait le long de la surface durcie du lac, avec des sifflements. De plus en plus pressée, cette neige piquait son visage comme si c’eut été des aiguilles brûlantes. Le soleil, déjà pâle depuis le matin, s’obscurcissait de minute en minute. Les arbres des rives pliaient sous les rafales. Toute la nature prenait un aspect terne sous la lumière. Enfin, la tempête éclata avec une furie d’enfer, la neige montait dans l’air comme un mur qui cachait tout. L’homme marchait le plus souvent, le visage détourné pour éviter la lanière cinglante du vent. Celui-ci hurlait et frigorifiait son corps. Il respirait à petits coups avec difficulté. Ce grésil lui piquait la peau et l’aveuglait. Il marchait la plupart du temps les yeux fermés.

Alors, il décida de recourir au refuge qu’offraient les arbres de la rive droite. Quelques instants après, il était à l’abri sous les sapins. Il se félicita de n’avoir pas perdu son temps et d’avoir franchi de cette façon plusieurs milles. Désormais, seuls les hurlements de taureau de la rafale au sommet des sapins, le lourd balancement des branches craquantes sous la neige pressée lui donnaient une idée de la tourmente qui bouleversait tout autour de lui. Voulant profiter de ce qui restait de jour, il s’enfonça comme il put dans l’épaisseur du bois mais il put à peine parcourir un mille. Alors un petit coin découvert dans un fourré de résineux le décida à s’y installer pour la nuit. Il s’érigea un sommaire abri de branches de sapin et s’enroula dans une épaisse couverte qu’il avait apportée. Avant de s’endormir il s’amusa pendant quelques instants au plaisir de se sentir baigner dans ce sentiment d’euphorie qui nous remplit lorsque nous contemplons autour de nous, à l’abri, les forces déchaînées de la nature… Puis il s’endormit. À l’instar des êtres primitifs, Fred Dufour se donnait corps et âme à l’action, mais une fois disparue la nécessité d’agir, son corps et son cerveau se détendaient immédiatement…

À l’aube, la nature se montra de nouveau claire et souriante. Il se remit en route, mais dans la neige épaisse et molle, il avançait lentement. Il lui fallait lever un pied qui tremblait, lever une tonne de neige, le placer devant l’autre, et ainsi de suite, pas à pas, arpent par arpent. Il lui semblait parfois se démener dans un cauchemar. Enfin il arriva à la tête nord de Kénogami. La marche, dans la suite, fut plus facile sous le bois plus clair et en terrain plat.

Le troisième jour, il aperçut la nappe immense du lac Saint-Jean s’étendant à l’infini et qui resplendissait sous le soleil du midi. Mille joyaux cristallins apportés par le gel paraient le lac. Joyeux et léger, Fred Dufour s’engagea sur la glace, bifurqua vers l’est et bientôt il aperçut à son tour le petit poste de la Métabetchouan laissant échapper une fumée qui s’élevait en une blanche colonne droite dans l’air calme et froid.

Puis, brusquement le soir tomba sur le lac. Les rayons pâles d’un soleil mourant caressaient encore les berges d’une blancheur de linceul. La lune ne devait pas être éloignée de l’horizon. Bientôt, en effet, elle surgit de derrière les montagnes rangées comme une garde géante. Une douce lueur traîna, puis ce fut un flot de lumière blanche qui inonda toute l’immense plaine du lac. Au fond, de grandes ombres s’étiraient, avalant des blancheurs, mais bientôt, la pleine lune, plus haute, ayant escaladé la cime des arbres couronnant les hauteurs, s’en détacha et l’espace d’une vaste clarté semblait passer à l’émail tout ce blanc qu’elle frôlait. L’astre monta rapidement dans le ciel, et sa course lui communiquait la beauté de la vie. Un second jour atténué éclaira la nature. On voyait au loin des choses mystérieuses, aux douces nuances. On pouvait cueillir comme une fleur précieuse cette beauté épandue dans l’espace…

Mais Fred Dufour ne jeta à cette fleur qu’une attention distraite. À peine, au bout de la longue pointe qui s’enfonce dans le lac, se tourna-t-il pour envelopper d’un regard circulaire la plaine qu’il venait de parcourir en partie. C’est vers le poste, au sommet de la colline qui couronnait la pointe, que tendaient ses aspirations. Une faible lumière brillait à une fenêtre. Il marcha vite, encore que la fatigue lui tiraillait les jambes. Au loin, à droite, du côté du Rocher Percé, un chien aboya. C’était l’aboiement éraillé et en fausset d’un « huskie ». Un autre chien suivit, puis un troisième. Enfin, toute la cacophonie d’un orchestre du Labrador…

Des sauvages, sans doute, qui campaient là… Fred Dufour grimpa, essoufflé, la colline boisée, à travers les sapins enneigés. Puis, tout à coup, au sommet, il reçut, en face, tout près de lui, la vue du poste, comme un coup de poing dans l’œil. Les vitres givrées des fenêtres brillaient faiblement.

Sur le seuil, Fred Dufour détacha ses raquettes, puis il frappa à la porte. On ne répondit pas. Alors, il entra. Une douce chaleur l’enveloppa tout entier. Le commis était assis, les jambes allongées devant le foyer qui flambait comme un feu de forêt. L’homme, dans un état parfait d’euphorie, suçait sa pipe comme si c’eut été une pastille délicieuse.

« Bonjour ! fit simplement Fred Dufour, on est bien ici. »

Le commis tourna légèrement la tête du côté de la porte. Une lueur malicieuse brûlait dans ses yeux noirs comme une lampe dans la nuit.

« Bonjour, Fred Dufour !… le champion des boxeurs de Chicoutimi et… le bienvenu à mon poste…

Sidéré, Fred Dufour recula instinctivement d’un pas. Il ouvrit une bouche de carpe, et il lui sembla tout à coup avoir perdu trois pouces de sa taille. Sa moustache, son toupet frisé, la cambrure de ses reins, tout son être portait la marque de l’hébétude…

Le commis, c’était Tommy Smith.