Peter McLeod/17

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(p. 195-207).


— XVII —


C’est quelques mois après le voyage à Montréal avec les chefs montagnais que la fin arriva pour Peter McLeod. L’alcool, plus que le temps, avait commencé de bonne heure à opérer son œuvre de désagrégation. Et c’est juste au déclin prématuré de cette vie ardente que s’inscrivait pour lui au livre du destin une œuvre de miséricorde corporelle qui devait être la grande œuvre de sa jeune vie. Il n’avait que quarante-deux ans… Un peu plus tard, lorsque l’atroce souffrance aura cloué son corps, masse inerte, sur un poisseux grabat de fortune, il songera, non sans une certaine volupté, à cette miséricordieuse mission qu’il avait remplie, cet été-là, pour ses frères les Montagnais, auprès du représentant à Montréal du grand Ononthio…

Avec quelle cordialité lui et ses compagnons indiens : Tumas Mésituapaniskan, Jusep Bakanifus et Basil Thishenapan, ainsi que son ami de la Côte Nord, John McClaren, avaient été reçus par le gouverneur Elgin ! C’est lui, le Boss, qui avait traduit pour le « grand frère » l’adresse présentée en langue montagnaise et lue par Tumas Mésituapaniskan. Il y avait mis toute son âme et toute sa farouche énergie. Au nom de toute la malheureuse tribu montagnaise, et à la suite du chef, il avait clamé :

« On est pas capable de dire par le moyen d’écriture tout ce que l’on endure, mais on t’envoie trois de nos frères aimés, des chefs, qui te diront tout ce que tu voudras savoir de l’état de notre misère ; on te prie, notre bon père, de les écouter et t’accorder ce que l’on te demande… »

Et Peter McLeod avait souligné avec une décisive énergie et avec des trémolos d’émotion dans la voix :

« Comprends-nous bien, on ne te blâme pas pour cela parce que tu ne connais pas combien l’on souffre de faim et que tu as le cœur assez charitable pour nous prendre en pitié, mais on ne peut rien avoir pour notre usage sans payer avec de l’argent… on ne peut pas t’expliquer, mais crois que nous pleurons souvent notre triste sort. Quand on voit arriver l’hiver, on tremble de peur de nous voir sans de quoi nous habiller et voilà bien des hivers tristes que nous passons de même. »

Et ce dernier cri de détresse, comme il avait mis toute son âme et son cœur à le pousser :

« Nous prions Dieu tous les jours pour que tu vives longtemps et pour que nos raisons te touchent le cœur… Crois donc, c’est pénible après avoir hiverné dans les terres et enduré toutes les misères, la faim et le froid, et que assemblées au lieu ordinaire, le printemps, on voit des familles entières qui manquent ; et, mon Père, on demande de quelle maladie ils sont morts. On tourne le dos en pleurant, et c’est fini. On comprend qu’ils sont morts de faim… On te salue, notre bon Père… »

Le gouverneur avait été touché jusqu’aux larmes. Il organisa une grande fête en l’honneur des délégués du Saguenay et leur fit toutes sortes de cadeaux.

Vrai ! ce furent de belles heures de gloire et d’honneurs… Peter McLeod, la brute, le bourreau, le tigre, il a accompli là une belle et bonne et grande action dont la vertu pour le moment adoucit la souffrance… Il y pense avec volupté, comme il pense à tous les enthousiasmes qui ont fait vibrer sa jeune vie ardente et fiévreuse, à toutes les ambitions qui ont agité son cœur, à toutes les étranges amitiés contractées, entretenues dans les solitudes sauvages où il a vécu, à toutes les flambées de passion qui l’ont brûlé, comme le brûle le feu atroce qui dévore maintenant ses entrailles…

Et à présent, tout s’éloigne de lui, comme tant de fois il a vu s’éloigner, au détour de la Pointe de Saint-Fulgence, ces énormes cages de bois carré multicolorement pavoisées, et qui, parties, à l’aurore, du port de Chicoutimi, disparaissaient dans le labyrinthe du Saguenay pour ne plus jamais revenir… Oh ! alors, on ne peut donc pas prendre toute la vie comme une grande rigolade… ?

Mais n’anticipons pas.

Au retour de Montréal, Peter McLeod avait laissé partir ses amis les Montagnais et s’était arrêté à Québec pour se livrer, comme il le faisait chaque été, à l’une de ses affreuses et stupides saouleries dans lesquelles, pendant pas moins de quinze jours, il perdait tout ce qu’on connaît de caractéristique à l’humain. Le malheureux, pendant des jours et des jours… son état était celui d’un de ces agonisants qui meurent la bouche béante des cris qu’ils éructent et qui prolongent dans la mort comme l’écho d’une dernière et sombre épouvante… Nulle éclaircie dans cette nuit épouvantable où, à flots précipités, l’eau-de-feu coulait dans une bouche avide, trou noir et hideux qui, tirant le bas du masque, tendait des joues arides, blafardes et sèches, qui s’avalaient sous les pommettes, écartelaient les paupières qui ressemblaient à d’affreuses déchirures…

Cette fois, ce fut pire que toutes les autres fois.

Mais, contre toutes les prévisions de ceux qui assistèrent à cette hideuse agonie d’une âme, Peter McLeod, au bout d’une quinzaine, revint à son état à peu près normal d’homme. La machine toutefois en ressentit un choc tout de suite inquiétant. Ce n’était plus, cette fois, un simple et passager mal de cheveux.

Il revint à Chicoutimi comme un aigle aux ailes meurtries regagne instinctivement son aire. On eut peine à le reconnaître.

Et puis survinrent des tracas de toute nature. La société Price-McLeod, formée depuis plusieurs années, ne marchait pas comme sur des roulettes depuis quelque temps. Dans ses moments lucides, Peter McLeod sentait qu’il se faisait jouer par cet Anglais finaud, rompu aux conditions les plus subtiles du marché du bois aussi bien en Amérique qu’en Europe. Il en connaissait tout le mécanisme avec ses bénéfices, ses divers truquages, ses ruses même, ses crédits de commande ou ses compressions qui font vivre ou crever une entreprise… Lui, homme des bois, n’était guère expert dans ces roueries du commerce international. Il craignait parfois que les Price fissent de lui ce qu’ils avaient fait de son père quand, ayant quitté le service de la Compagnie de la Baie d’Hudson, il était allé établir un commerce de bois aux Terres Rompues. À cet effet, le paternel avait acquis la plus grande partie des limites forestières qui s’étendent de la Rivière-à-Mars, qui coule dans la Baie des Ha ! Ha ! jusqu’au bassin de la rivière Péribonka, tributaire du lac Saint-Jean… et ces limites, le père McLood les avait passées à son fils qui savait depuis longtemps que les Price — William et David — voulaient les posséder. Plusieurs fois, ils avaient offert au père et au fils de les acquérir mais leurs offres avaient toujours été énergiquement repoussées… Alors, marchant toujours au but, les Price prirent un détour. Ils tentèrent de ruiner Peter McLeod en lui faisant avorter l’exécution de contrats d’achats de bois qu’ils passaient avec lui.

Un jour, quelque temps après son catastrophique voyage à Québec, retour de Montréal. Peter McLeod reçut des Price l’ordre de remplir immédiatement un contrat passé au printemps, et par lequel il devait fournir neuf goélettes de bois scié à ses moulins. Les Price savaient que Peter McLeod ne possédait alors ni le bois ni la main d’œuvre nécessaires pour exécuter ce contrat. On voulait donc le lui faire rater et le ruiner. Ensuite, on pourrait acquérir ses limites et de ses moulins…

Mais Peter McLeod, encore que malade et déprimé, était encore Peter McLeod. Il résolut de déjouer le complot. Il fit embaucher par un de ses “foremens” tout ce qu’il pouvait trouver d’hommes sur les côtes sud et nord du St-Laurent. Il en fut engagé trois cents qu’il fit travailler jour et nuit par équipes qu’on stimulait avec de l’eau-de-vie que les hommes puisaient avec des cuillers à pots dans des barriques placées à la porte des campes.

Tant et si bien que dans le temps fixé par les Price, Peter McLeod réussit à charger ses neuf goélettes.

Mais cette couillonnerie affecta le boss autant que la plus carabinée de ses saouleries de jeunesse. Le mal qui le rongeait depuis le retour de Québec augmenta. Il ressentait presque continuellement dans son corps d’affreuses douleurs, comme les brûlures d’un fer chaud. Ses intestins surtout lui semblaient lardés d’épines acérées. Il amaigrit, son visage s’amenuisa sous les hachures du couteau de la souffrance… Il n’osait plus sortir. Chaque effort lui causait une insupportable douleur, le laissait haletant, le cerveau comme chargé de gros afflux de sang et le reste du corps vide de forces, les muscles contractés à bloc…

Parfois, la nuit, le fer rouge qui travaillait ses tripes le jetait pantelant sur le parquet rugueux de son “office” qui était aussi sa chambre à coucher et, souvent, sa salle à manger. Il était heureux alors que ses crises n’aient aucun témoin. Son orgueil répugnait de donner à ses hommes le spectacle de sa déchéance physique. Le jour le tirait de la torpeur qui l’anesthésiait. Grâce à sa volonté de fer, il réussissait à dompter à tel point le mal qui le dévorait que les hommes le croyaient seulement de mauvaise humeur ce qui était, d’ailleurs, son état plutôt normal. À peine mettait-il le pied dans les cours à bois des moulins qu’il retrouvait son courage et presque toute sa force. Il exultait en un soudain regain de vie. On eut dit que des piles de planches et de madriers d’où se dégageait la bonne odeur du bois humide fraîchement scié, des arbres proches, madriers et planches futurs, des sonores murailles de la scierie, se levaient en foule des forces mystérieuses qui venaient à son secours, que des voix amies qui disaient d’espérer… Mais, c’était quand même un être à bout, ravagé, qui marchait et dont le coup d’attaque n’était plus aussi sûr ni aussi puissant. Et alors, sous cette impression, de vagues écœurements lui montaient aux lèvres et il entrait dans d’hallucinantes hébétudes qui anéantissaient tout son être. Il craignait l’humiliation honteuse qui vous met la rage aux dents tandis qu’on se doit d’entendre jusqu’au bout, puérile et violente, s’avouer bassement la haine cachée d’avoir été si fort et d’être si faible. Mais il eut aimé mieux mourir que d’avouer son épuisement. N’importe, il ne pouvait plus maintenant empêcher les autres de le voir de plus en plus faible, se soutenir de sa seule volonté, hâve, déprimé, l’œil fiévreux, se dépensant avec une hâte maladive, comme pour gagner du temps et forcer la tâche… Mais dès qu’il s’apercevait qu’on l’observait, il se sentait en chair vive, rageait, puis, allait s’enfermer dans son “office” et se saoulait jusqu’à la gorge. Alors il se sentait mangé comme par des chiens…

Quand il revenait à ses sens, durant la nuit, il aimait parfois à s’approcher de sa fenêtre et là, longtemps, comme insensible à ses douleurs, il rêvait. Le clair de lune lui faisait découvrir tout le Bassin et une partie du Saguenay jusqu’aux Terres Rompues avec, de l’autre côté, la forêt, son indéfectible amie. Il soupirait. En quelques instants, son passé surgissait par bribes et défilait dans son esprit comme les images d’un kaléidoscope tournant à un rythme désordonné.

Certaines scènes s’immobilisaient un court moment avant de céder la place à d’autres…

Il avait comme une pénétration inconsciente des êtres, si chère, dépouillée, à certaines heures, où l’on ne se défend plus, comme des moments fraternels, à la fois grossiers et purs, où l’homme a la simplicité de l’arbre…

Un soir, ses regards s’arrêtèrent sur la petite chapelle qui s’élevait en contrebas de la colline au sommet de laquelle se trouvait la maison du moulin. Un souvenir traversa son cerveau et il souria avec amertume… Le Père Honorât, une année, avait voulu réparer la vieille chapelle des Jésuites qui tombait en ruines et il convoqua à cette fin, un dimanche, après la mission, tous les notables du bourg. On décida de faire les réparations nécessaires… Mais voici que survint Peter McLeod qui s’assied sans façon à califourchon sur une chaise en face du Père Honorât. Il était accompagné d’un de ses plus féroces « boulés » Jean Deschênes. Le Père apprit à Peter McLeod qu’on avait décidé de faire les réparations à la chapelle :

« Non !… » hurla brutalement le boss. « Rien ne se fera !… »

— Mais !…

— Je vous dis que rien ne se fera. On me doit de l’argent, tous, ici, et on me doit tout son temps… Pas d’argent ni de temps pour la chapelle. Non et non !… On m’entend ?…

Et Peter McLeod sortit en égrenant un nouveau chapelet de jurons.

Il se rappelait que le Père Honorât avait passé outre à sa défense et que les travaux de la chapelle commencèrent le lendemain, comme si de rien n’était. Alors, Jean Deschênes était venu le voir pour lui demander s’il devait aller étouffer le Père…

« Non, laisse-le faire. Jean », s’était-il contenté de dire…

D’autres souvenirs, alors, grignotaient sa mémoire et, en les écoutant, il oubliait les douleurs qui lui rongeait les entrailles.

Le Père Honorât !… Comme il était bon, doux, miséricordieux ! Et c’était à cause de cela qu’il ne s’accordait guère avec lui, le boss, violent, brutal, et qui voulait avoir droit de jambage sur tout le hameau… En ces moments de détresse morale et de souffrance physique, Peter McLeod songe à l’Oblat avec une sorte de tendresse émue !

Et pourtant, quelle autre tempête le bon Père avait soulevée en lui le jour où, à cause de lui, Peter McLeod, il avait demandé à un autre missionnaire de son ordre, le Père Flavien Durocher, de venir le remplacer au Saguenay. Le Père Durocher avait dit qu’il espérait faire quelque chose avec Peter McLeod :

« Si vous convertissez Peter McLeod », avait riposté le Père Honorât « vous serez capable de convertir le diable ».

Peter McLeod apprit ce propos qui, prétendait-il, nuisait à sa réputation. Aussi, lors d’un voyage qu’il fit peu après à Québec, il alla tout de go se plaindre à Mgr Turgeon…

« Lequel des deux aura raison ? » demanda simplement l’évêque de Québec. Et Peter McLeod n’en dit pas davantage.

Un pâle sourire souligna ce souvenir dans la figure du boss qui ensuite soupira à faire voguer toutes les goélettes du monde.

Cependant un repos qu’on lui conseilla et qu’il consentit à prendre, aussi bien qu’un régime alimentaire auquel il s’astreignit pendant quelques jours, semblèrent lui donner soudain un regain de vie. Un mieux sensible se manifesta dans son état général. Une vieille sauvagesse qui vint, un jour, lui offrir un remède contre les maux d’intestins, compléta presque la guérison du boss. L’espoir de la bonne vie lui revint… Mais dans le masque, le mal avait creusé des sillons d’ombre, enfoncé profondément des yeux intenses, durs, empreints de cette indéfinissable lassitude des libérés et, en même temps, de l’inquiétude étrange des êtres qui s’accordent en eux et écoutent la mesure qu’ils se battent désespérément. N’existait plus en lui ce rythme intime d’un équilibre inhumain dans le désordre. Il ne dormait plus que d’un sommeil pesant, et il trouvait presque agréable d’être une masse lourde jetée sur un lit, de ne penser à rien et de suer comme une bête… Il demeurait inactif, perdu dans un songe obscur.

Peter McLeod ne devait pas, comme cela, mourir d’un coup. Il y avait trop de morceaux d’hommes dans cet homme…

À Québec, ses puissants associés apprirent sa maladie et ils s’en émurent. Un jour, on vit descendre à Chicoutimi, d’une goélette venant de Québec, un personnage assez étrange dont l’apparition ne fut pas sans causer une certaine sensation parmi la population du bourg. Il se disait envoyé de Québec pour soigner Peter McLeod à qui il se présenta aussitôt. Peter McLeod pensa d’abord foutre l’homme à la porte d’un bon coup de pied au derrière. Mais il se ravisa en lisant un billet que lui remit le nouveau venu et dans lequel on écrivait : « Je t’envoie notre bon “Indian Doctor” : suis ses prescriptions. C’est un médecin qui fait revenir les morts. »

C’était le Dr Linguenne ou « Indienne ».

Ce légendaire charlatan jouissait alors dans le district de Québec d’une assez problématique réputation qu’il avait acquise par le mystère dont il s’entourait. D’un côté, on prétendait qu’il avait accompli des guérisons miraculeuses, ailleurs on le qualifiait de criminel. Vivant toujours seul, ici et là, sa demeure devenait vite un sujet de terreur, et on racontait de lui, mais sous le manteau de la cheminée et sans jamais apporter de preuves, des choses qui, prouvées, eussent pu le faire balancer, sans procès, au bout d’une corde dans n’importe quel pays. On ne le voyait jamais autrement qu’enveloppé dans une vaste houppelande d’indienne à fleurs sombres. De là, son nom de Linguenne, les habitants des campagnes canadiennes, prononçant le mot indienne « Inguenne »…

Rien de moins avenant que la figure du docteur Linguenne tel qu’elle apparut dans le bourg de Chicoutimi en 1852. Un visage rasé, lisse, au teint d’Oriental, à la fois sanguin et bilieux : des yeux ardoise qui, dès qu’ils se posaient, prenaient une fixité dure : un nez en arc qui lui faisait un profil d’oiseau de proie ; le bas de la figure si large qu’il semblait qu’il se le tirât à l’aide d’un crochet passé dans les joues : des narines étalées, plates, descendues vers une fente qui était la bouche…

L’étrange docteur commença par procéder à un examen complet de l’anatomie de Peter McLeod. Il le fit tousser, cracher, marcher, crier : lui sonda la poitrine à coups de poing, comme on frappe sur un tonneau. Puis il annonça qu’il reviendrait le lendemain…

Malheur de malheur, être Peter McLeod, le dompteur d’hommes, et se faire ainsi manipuler, triturer par cette sorte de singe à face humaine !… Goddam !… faut-il tant tenir à la vie ?

Et c’était à la mort qu’il courait, le dompteur d’hommes…

Le docteur Linguenne revint le lendemain matin et administra à son malade une forte dose d’un comprimé jaunâtre que le malheureux avala avec des grimaces simiesques. Cinq minutes plus tard, Peter McLeod hurlait comme un damné et sans qu’il s’en rendit compte, quelques instants après, le charlatan lui coulait dans la gorge un autre comprimé…

Alors, ce fut pendant quelques instants le délire sourd où montait la parole épuisée, incompréhensible. Le délire ne cherche pas de phrases. Il veut des cris. Ils furent affreux… Un regard éperdu, un œil virant comme un disque dans une face blême d’épouvante, des mains vaines et sans force qui se tendent vers tout ce qui s’offre, un souffle épuisant, des narines qui se pincent, des spasmes hideux qui contractent tout le corps qui devient une forme vide et flasque… La tête en arrière, les lèvres pendantes, le malheureux semblait vouloir comme arracher des lambeaux d’air avec ses dents, ainsi que des touffes d’herbe… des yeux horrifiés qui s’exorbitent… Puis, une minute d’une paix, d’un calme abominable.

Enfin, un cri : le hurlement d’un fauve, un long râle douloureux, atroce, poignant !… horrible, décevante et dernière ardeur d’une vie étouffée, laissant chanter dans la chair, dans la cervelle, une presque imperceptible plainte saccadée, ralentissant en le scandant le rythme douloureux du sang qui se figea soudain…

Et alors, n’ayant que pour témoin, un bonhomme à la face de singe, qui ricanait, la mort entra en plein soleil et en pleine lumière, clarté mourante et geste d’ombre… Sur le visage de Peter McLeod, elle posa le geste de ses mains, toucha les ailes du nez, allongea le front, aiguisa des angles d’os dans le masque livide, fabriqua avec industrie cette beauté que compose la dernière paix où il ne reste ni angoisse ni détresse, mais bien plutôt l’apaisement, dans une mystérieuse certitude, et comme un épanouissement… laissant au creux ardent des yeux, la suprême ardeur, en veilleuse… Et jusqu’à l’enfouissement sous terre, il n’y eut dans ce corps immobile autre chose que cette lueur.

Peter McLeod avait vécu. C’était en prime automne — 1852 — le soir, le couchant laissant filtrer dans le “main office” une large coulée d’or…


— FIN —