Petites Confessions/Albert Sorel

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Albert Fontemoing, éditeur (Collection « Minerva ») (Première sériep. 1-10).



M. ALBERT SOREL




M. ALBERT SOREL


Il est, à Honfleur, au bord de la grand’route qui mène de Rouen à Alençon, une maison que cachent un peu, en été, les branches touffues des ormes. Elle est paisible, douce et heureuse. Un jardin l’entoure à demi, où sous les arbres sommeille un étang, et des coteaux verdoyants, qui arrêtent et charment le regard, forment son horizon. Le matin, elle rit sous les premiers rayons du soleil qui l’éveillent de leurs caresses, et, le soir, quand les ombres indécises commencent à descendre, elle semble se recueillir et songer. Parfois, le cri d’une sirène invisible trouble le silence, ou le cri lointain d’un paysan excitant ses chevaux. La mer est toute proche, on la devine, on en respire la brise fraîche, on voit presque les voiles frissonnantes des barques de pêcheurs. C’est là que naquit, d’une vieille famille normande, Albert Sorel, l’historien de l’Europe et de la Révolution française ; c’est là que, chaque année, fidèle à la terre de Flaubert et de Maupassant, il vient se reposer en travaillant ; c’est là qu’il acheva ce livre magistral Bonaparte et le Directoire, qui éclaire de la plus éclatante lumière et fixe à jamais les retentissants débuts de la légende napoléonienne, et c’est là qu’il termine les trois derniers volumes de cette œuvre colossale, qui va de la chute de la royauté aux traités de 1815.

C’est de cette demeure tranquille et accueillante que je me souvenais en sonnant à l’appartement de la rue d’Assas, où, depuis qu’il n’est plus secrétaire général du Sénat, habite M. Albert Sorel, car mes yeux en garderont toujours l’image délicieuse. Pourtant, là aussi, à deux pas du Luxembourg, je retrouvais le même calme provincial. Comme j’étais loin du boulevard, de ses potins et de sa turbulence, et comme soudain ces quelques mètres de macadam, qui s’étendent de la rue Drouot à l’Opéra, et qui semblent si importants quand on les foule, devenaient insignifiants ! Par la fenêtre du cabinet, j’apercevais les arbres dénudés du jardin, et le ciel gris où s’amassaient des nuages. Trois bibliothèques chargées de livres cachaient le mur du fond ; sur la cheminée, un Molière méditait ; sur le mur de droite, au-dessus du belliqueux portrait de son fils, en uniforme de fantassin de deuxième classe, des marines de Boudin s’accrochaient, femmes de matelots cherchant au loin le bateau surpris par la tempête, bateaux quittant le port, quais tumultueux et grouillants au retour de la pêche ; et plus loin, signé du nom d’un jeune peintre normand, Léon Le Clerc, plein de talent, une vieille rue de Honfleur, à la fois sombre et lumineuse.

Lié d’une profonde amitié avec son fils et son gendre, j’avais si souvent causé avec lui qu’à cette heure où je venais le voir d’une façon presque officielle, le journaliste que j’étais, pour quelques instants, se sentait terriblement gauche. Sagement, je m’assis au bord d’un fauteuil, et comme il m’avait offert un cigare, je le conservais avec respect entre mes doigts. Je n’aurais pas senti plus de gêne, si j’avais été reçu pour la première fois. Lui, sur une chaise, à sa table, où une paire de lunettes maintenait des feuillets noircis, près d’une bibliothèque tournante où philosophait un petit éléphant de peluche, il me regardait en souriant. Nous restâmes ainsi silencieux quatre ou cinq minutes, qui me parurent aussi longues qu’un siècle. Je cherchais vainement une phrase, et l’idée ne me venait point de noter que M. Albert Sorel était très grand, pareil, avec son nez en forme de bec d’aigle, à un aventureux Normand d’autrefois, ni que ses cheveux étaient gris, ni qu’il portait une jaquette noire rougie d’une rosette à la boutonnière ; car, le connaissant depuis trois ans, ces détails ne me frappaient pas. Je découvrais seulement qu’il avait rajeuni, et avec naïveté j’en attribuais la cause à la joie d’avoir quitté à jamais l’Administration.

— Eh bien ! mon ami, me dit-il, qu’est-ce que je dois vous raconter ?

J’esquissai un geste vague d’ignorance, et nous ne pûmes nous empêcher de rire. Ce rire me sauva.

— Puisque votre livre vient de paraître, lui dis-je, le plus simple est de parler d’abord de lui et de votre œuvre. Comme au bout de quelques instants, les conversations les plus sérieuses s’égarent toujours vers des sujets différents de ceux qui les provoquèrent, nous n’aurons…

Des deux mains, M. Sorel approuva.

— J’ai lu tout récemment La Grande Falaise, votre premier roman, lui dis-je, car vous avez débuté dans la littérature par le roman, n’est-ce pas ? L’action se déroule en pleine Terreur, et les personnages sont des émigrés et des républicains. Je me suis demandé s’il n’y avait pas, dans ces trois cents pages, comme le germe de vos études historiques, et si ce n’était pas en étudiant la Révolution, pour documenter des romans, que vous aviez été amené à l’étudier pour elle-même.

M. Sorel s’étonna : « Comment ! vous avez lu La Grande Falaise ? » et comme je m’étonnais qu’il s’étonnât, il reprit :

— Mon Dieu ! en me consacrant à l’histoire, je n’ai pas abandonné le roman. L’historien est aussi un romancier : il raconte. Quand vous écrivez un roman — je ne parle pas d’un roman de pure fantaisie — vous dépeignez des hommes dans un milieu, à une époque donnés… ce milieu, cette époque, il faut que vous les connaissiez ; ces hommes, vous les avez vus, tout au moins vous savez comment ils pensaient, quels étaient leurs goûts, leurs vices, leurs vertus. Eh bien ! l’historien fait-il autre chose que dépeindre des hommes, à une époque donnée ? Cette société, que le romancier reconstruit avec des personnages d’imagination, lui, la reconstruit avec ceux-là mêmes qui la constituaient… Et puis, les événements m’ont entraîné. J’étais attaché avant la guerre aux Affaires étrangères, je l’étais encore en 1870, à Tours ; je lisais, je copiais, je rédigeais des papiers diplomatiques. L’histoire contemporaine s’accomplissait sous mes yeux… Pendant vingt-six ans, au Sénat, j’ai continué d’être, en même temps qu’un fonctionnaire zélé (ici, les lèvres se fendirent d’un large sourire), le spectateur attentif de la vie politique. On ne vit pas impunément dans une pareille atmosphère.

Mais j’avais mon idée. Il me plaisait de retrouver déjà l’historien dans le jeune diplomate épris de littérature et je voulais que ce roman contînt toute l’histoire de l’Europe et de la Révolution, du moins toutes ses idées directrices : et M. Sorel ne me contredisait pas trop.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Vous vous rappelez peut-être cette scène : les officiers sont réunis, on leur a appris la mort de Danton. L’un d’eux s’écrie avec colère : « Nous ne nous battrons pas pour Saint-Just et Robespierre », et leur général répond : « C’est pour la République, contre ses ennemis, que nous nous battons. » Vous savez si on m’a reproché ma sympathie pour Danton et mon horreur pour Robespierre. Voyez, elles sont déjà dans ces quelques lignes et ce livre renferme même cette idée, que je crois capitale, que la Révolution a été avant tout nationale. Dans les discours, les orateurs peuvent bien crier qu’elle est cosmopolite. Les faits prouvent le contraire. Nous l’avons propagée chez des peuples étrangers, c’est vrai, mais ce sont ces peuples qui, à leur tour, ont fait une révolution nationale. Les idées abstraites…

Ce n’est plus l’académicien, c’est le professeur aux Sciences politiques qui est devant moi. Les mains, qui frappent la table, accentuent de leurs coups répétés les démonstrations ; la voix s’est animée, elle veut convaincre et prouver ; le bras se tend, comme pour apporter des arguments. Soudain, M. Sorel s’interrompt et se prend à rire.

« Tiens, c’est un cours que je vous fais. »

M. Albert Sorel s’est levé. Il a quitté la table qui faillit se transformer en chaire professorale et, désertant les jardins de l’histoire, il évoque, comme mes yeux sont fixés sur les aquarelles de Boudin, les ciels gris et bleus de la côte normande, avec la mer moutonnante et les collines vertes, « toute cette nature colorée, mouvante, contrastée, tour à tour riante, épanouie, mélancolique, douloureuse à l’automne, hérissée en hiver et peuplée de fantômes, qui enchante, berce, endort, trouble, épouvante[1] ». Les bruits de la rue arrivent, affaiblis, jusqu’à nous. Un rire d’enfant perle tout près. C’est bien l’homme privé qui parle maintenant et mon esprit se rappelle la gaîté charmante des soirées dominicales où il réunit, après dîner, ses jeunes amis, ainsi qu’il les appelle lui-même, jeunes poètes, jeunes dramaturges, jeunes romanciers, dont le plus âgé a tout juste vingt-huit ans. Nul plus que lui, en effet, n’est soucieux de la vie moderne et de l’art contemporain, et toute cette jeunesse, à la fois ambitieuse et inexpérimentée, bruyante et ardente, le consulte, l’interroge, lui confie ses espoirs. Les doigts sans cesse occupés à rouler des cigarettes, il va d’un groupe à l’autre, dépassant les plus grands de sa haute taille, courbé vers les plus petits. C’est une symphonie entendue l’après-midi qu’il discute : c’est une pièce en répétition, L’Indiscret, d’Edmond Sée, ou La Rabouilleuse, d’Émile Fabre, dont il s’inquiète ; c’est un roman récent qui l’a séduit et qu’il loue avec un enthousiasme de jeune homme. Mme Marcelle Tinayre ne se doute peut-être pas des lecteurs qu’il lui amena ainsi, un soir où il glorifiait La Maison du Péché, Mme Henri de Régnier saura peut-être, par des échos affectueux, combien il fut parlé chez lui de L’Inconstante, et M. Paul Adam n’ignore pas quel admirateur fervent il possède en lui. Rien ne lui plaît cependant plus qu’une conversation générale. Il peut alors, pour ainsi dire, pousser les intelligences et les obliger à se révéler tout entières. Pour être en force, tous à l’ordinaire se liguent contre lui. Un jour il fut seul à soutenir la beauté de la littérature présente, alors que tous les jeunes écrivains qui l’entouraient en déploraient, avec des soupirs désabusés de vieillards, la décadence irrémédiable. Mais lui, qui avait assisté à l’apparition des chefs-d’œuvre des parnassiens et des naturalistes, qui avait goûté l’impatience d’attendre des vers de Hugo, un roman de Daudet ou de Maupassant, tenait bon et défendait les contemporains avec l’ardeur de Perrault défendant, dans les salons du xviie siècle finissant, les modernes contre les anciens. C’était lui ainsi qui apparaissait comme le plus jeune de nous tous, et n’est-ce pas d’ailleurs le propre des grands talents qu’ils demeurent toujours jeunes ?

  1. Eugène Boudin, discours prononcé par M. Albert Sorel, le 13 août 1899.