Petits châteaux de Bohême (Didier, 1853)/Second château

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Petits châteaux de Bohême : prose et poésie
Eugène Didier (p. 43-82).

SECOND CHÂTEAU


Celui-là fut un château d’Espagne, construit avec des châssis, des fermes et des praticables… Vous en dirai-je la radieuse histoire, poétique et lyrique à la fois ? Revenons d’abord au rendez-vous donné par Dumas, et qui m’en avait fait manquer un autre.

J’avais écrit avec tout le feu de la jeunesse un scénario fort compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J’emportai avec effusion l’espérance qu’il me donnait ; seulement un autre opéra, Les Frères corses, lui était déjà destiné par Dumas, et le mien n’avait qu’un avenir assez lointain. J’en avais écrit un acte lorsque j’apprends, tout d’un coup, que le traité fait entre le grand poëte et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi. — Dumas partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris la route de l’Allemagne. La pauvre Reine de Saba, abandonnée de tous, est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des Nuits du Rhamazan.

C’est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral dans le troisième dessous. — Toutefois, les idées scéniques et lyriques s’étaient éveillées en moi, j’écrivis en prose un acte d’opéra-comique, me réservant d’y intercaler, plus tard, des morceaux. Je viens d’en retrouver le manuscrit primitif, qui n’a jamais tenté les musiciens auxquels je l’ai soumis. Ce n’est donc qu’un simple proverbe que je n’insère ici qu’à titre d’épisode de ces petits mémoires littéraires.


CORILLA



PERSONNAGES

Fabio.

Marcelli.

Mazetto, garçon de théâtre.

Corilla, prima dona.


Le boulevard de Sainte-Lucie, près de l’Opéra, à Naples.

FABIO, MAZETTO.

FABIO. — Si tu me trompes, Mazetto, c’est un triste métier que tu fais là…

MAZETTO. — Le métier n’en est pas meilleur ; mais je vous sers fidèlement. Elle viendra ce soir, vous dis-je ; elle a reçu vos lettres et vos bouquets. FABIO. — Et la chaîne d’or, et l’agrafe de pierres fines ?

MAZETTO. — Vous ne devez pas douter qu’elles ne lui soient parvenues aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son cou et à sa ceinture ; seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu’elle n’a trouvé encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son costume.

FABIO. — Mais, m’a-t-elle vu seulement ? m’a-t-elle remarqué à la place où je suis assis tous les soirs pour l’admirer et l’applaudir, et puis-je penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche ?

MAZETTO. — Fi, monsieur ! ce que vous avez donné n’est rien pour une personne de cette volée ; et, dès que vous vous connaîtrez mieux, elle vous répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. Il en est de même des dix ducats que vous m’avez remis déjà, et des vingt autres que vous m’avez promis dès que vous aurez l’assurance de votre premier rendez-vous ; ce n’est qu’argent prêté, je vous l’ai dit, et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts. FABIO. — Va, je n’en attends rien.

MAZETTO. — Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin de votre fortune ; veuillez donc me compter la somme convenue, car je suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de chaque soir.

FABIO. — Mais pourquoi n’a-t-elle pas fait de réponse, et n’a-t-elle pas marqué de rendez-vous ?

MAZETTO. — Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c’est-à-dire de la scène aux loges, comme vous ne l’avez vue vous-même que des loges à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, entendez-vous ? votre son de voix, que sais-je ! Voudriez-vous que la première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu sans plus d’information ?

FABIO. — Mais l’oserai-je aborder seulement ? et dois-je m’exposer, sur ta parole, à l’affront d’être rebuté, ou d’avoir, à ses yeux, la mine d’un galant de carrefour ?

MAZETTO. — Je vous répète que vous n’avez rien à faire qu’à vous promener le long de ce quai, presque désert à cette heure ; elle passera, cachant son visage baissé sous la frange de sa mantille ; elle vous adressera la parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car l’endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content ?

FABIO. — O Mazetto ! si tu dis vrai, tu me sauves la vie !

MAZETTO. — Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis convenus.

FABIO. — Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

MAZETTO. — Vous êtes méfiant ; mais votre amour m’intéresse, et je l’aurais servi par pure amitié, si je n’avais à nourrir ma famille. Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet ; je vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise.

(Il sort.) FABIO. — seul.

Je vais la voir ! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, entendre, pour la première fois, des paroles qu’elle aura pensées ! Un mot d’elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours ! Ah ! j’ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner, ma passion était grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n’habitait que des palais radieux et des rives enchantées ; la voici ramenée à la terre et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, j’adorais la forme extérieure d’une femme ; seulement la statue se mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et de sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant voici qu’elle descend à moi. Mais l’amour qui a fait ce miracle est un honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé !… Elle vient, c’est bien elle ; oh ! le cœur me manque, et je serais tenté de m’enfuir si elle ne m’avait aperçu déjà !


FABIO. — UNE DAME en mantille.

LA DAME, passant près de lui. Seigneur cavalier, de peur qu’on ne donnez-moi le bras, je vous prie, nous observe, et marchons naturellement. Vous m’avez écrit…

FABIO. — Et je n’ai reçu de vous aucune réponse…

LA DAME. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu’à mes paroles ?

FABIO. — Votre bouche ou votre main m’en voudrait si j’osais choisir.

LA DAME. Que l’une soit le garant de l’autre : vos lettres m’ont touchée, et je consens à l’entrevue que vous me demandez. Vous savez pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi ?

FABIO. — On me l’a dit.

LA DAME. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches. Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la Villa-Reale, j’y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir quelques instants d’entretien.

FABIO. — J’y serai.

LA DAME. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir… Soyez discret et confiant. (Elle sort.)

FABIO. — seul. C’était bien elle ! … En me quittant, elle s’est toute révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J’avais à peine reconnu son visage, et pourtant l’éclair de ses yeux me traversait le cœur, de même qu’au théâtre, lorsque son regard vient croiser le mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant de simples paroles ; et, cependant, je croyais jusqu’ici qu’elle ne devait avoir que le chant, comme les oiseaux ! Mais ce qu’elle m la dit vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si doux, n’empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de Cimarosa ! Ah ! toutes ces héroïnes que j’adorais en elle, Sophonisbe, Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu’elle joue à ravir avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin… Encore Mazetto !


FABIO. — MAZETTO

MAZETTO. — Eh bien ! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un homme sans honneur ?

FABIO. — Tu es le plus vertueux des mortels ! Mais, tiens, prends cette bourse et laisse-moi seul.

MAZETTO. — Vous avez l’air contrarié.

FABIO. — C’est que le bonheur me rend triste ; il me force à penser au malheur qui le suit toujours de près.

MAZETTO. — Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au lansquenet cette nuit ? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter d’autre.

FABIO. — Cela n’est point nécessaire. Adieu.

MAZETTO. — Prenez garde à la jettatura, seigneur Fabio ! (Il sort.) FABIO. — seul.

Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon amour ; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu’a-t-il fait, d’ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes fleurs, qu’on avait longtemps repoussés ? Allons, allons, l’affaire a été habilement conduite et touche à son dénoûment… Mais pourquoi suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et frapper ces dalles d’un pied triomphant ? N’a-t-elle pas cédé un peu vite, et surtout depuis l’envoi de mes présents ?… Bon, je vois les choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu’à préparer ma rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à l’emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia ; mais il faudra être brillant, passionné, fou d’amour, monter ma conversation au ton de mon style, réaliser l’idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers… et c’est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie… J’ai envie d’aller me remonter l’imagination avec quelques verres de vin d’Espagne.


FABIO. — MARCELLI

MARCELLI. — C’est un triste moyen seigneur Fabio ; le vin est le plus traître des compagnons ; il vous prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.

FABIO. — Ah ! c’est vous, seigneur Marcelli ; vous m’écoutiez ?

MARCELLI. — Non, mais je vous entendais.

FABIO. — Ai-je rien dit qui vous ait déplu ?

MARCELLI. — Au contraire, vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c’est tout ce que j’ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus gai qu’on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau ; je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j’ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l’un à l’autre un instant ; je vaux bien une bouteille pour l’ivresse, et cependant je ne suis rempli que de joie ; j’ai besoin de m’épancher comme un flacon de sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.

FABIO. — De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J’ai la tête prise, mon cher ; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d’âne, je vous jure que je serais incapable de m’en souvenir demain pour le répéter.

MARCELLI. — Et c’est ce qu’il me faut, vrai Dieu ! un confident muet comme une tombe.

FABIO. — Bon ! ne sais-je pas vos façons ?… Vous voulez publier une bonne fortune, et vous m’avez choisi pour le héraut de votre gloire.

MARCELLI. — Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous confiant bénévolement certaines choses que vous n’avez pas manqué de soupçonner. FABIO. — Je ne sais ce que vous voulez dire.

MARCELLI. — On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu’une confidence engage.

FABIO. — Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.

MARCELLI. — Il convient alors que je vous dise tout.

FABIO. — Vous n’allez donc pas au théâtre ?

MARCELLI. — Non, pas ce soir ; et vous ?

FABIO. — Moi, j’ai quelque affaire en tête, j’ai besoin de me promener seul.

MARCELLI. — Je gage que vous composez un opéra ?

FABIO. — Vous avez deviné.

MARCELLI. — Et qui s’y tromperait ? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo : vous arrivez dès l’ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air ; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. Mais une seule chose m’inquiète : êtes-vous poète ou musicien ? FABIO. — L’un et l’autre.

MARCELLI. — Pour moi, je ne suis qu’amateur et n’ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques semaines, ne peut avoir d’autre motif qu’une intrigue amoureuse…

FABIO. — Dont je n’ai nulle envie d’être informé.

MARCELLI. — Oh ! vous ne m’échapperez point par ces faux-fuyants, et ce n’est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère dont mon amour a besoin.

FABIO. — Il s’agit donc de quelque actrice… de la Borsella ?

MARCELLI. — Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Corilla !… Par Bacchus ! vous avez bien remarqué les furieux clins d’oeil que nous nous lançons ?

FABIO. — avec humeur. Jamais !

MARCELLI. — Les signes convenus entre nous à de certains instants où l’attention du public se porte ailleurs ?

FABIO. — Je n’ai rien vu de pareil. MARCELLI. — Quoi ! vous êtes distrait à ce point ? J’ai donc eu tort de vous croire informé d’une partie de mon secret ; mais la confidence étant commencée…

FABIO. — vivement. Oui, certes ! vous me voyez maintenant curieux d’en connaître la fin.

MARCELLI. — Peut-être n’avez-vous jamais fait grande attention à la signora Corilla ? Vous êtes plus occupé, n’est-ce pas, de sa voix que de sa figure ? Eh bien ! regardez-la, elle est charmante !

FABIO. — J’en conviens.

MARCELLI. — Une blonde d’Italie ou d’Espagne, c’est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.

FABIO. — C’est également mon avis.

MARCELLI. — Ne trouvez-vous pas qu’elle ressemble à la Judith de Caravagio, qui est dans le Musée royal ?

FABIO. — Eh ! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, n’est-ce pas ?

MARCELLI. — Pardon ; je ne suis encore que son amoureux. FABIO. — Vous m’étonnez.

MARCELLI. — Je dois vous dire qu’elle est fort sévère.

FABIO. — On le prétend.

MARCELLI. — Que c’est une tigresse, une Bradamante…

FABIO. — Une Alcimadure.

MARCELLI. — Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j’en ai conclu qu’elle avait des raisons pour être insensible… chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les planches d’une scène d’opéra… Je sondai le terrain, j’appris qu’un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près d’elle, en raison de son service au théâtre…

FABIO. — Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.

MARCELLI. — Vous le saviez donc ?

FABIO. — Et aussi quelques présents qu’il vous conseilla de faire.

MARCELLI. — Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout ?

FABIO. — Vous n’avez pas reçu de lettres d’elle ?

MARCELLI. — Aucune. FABIO. — Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous…

MARCELLI. — Vous êtes le diable, ou moi-même !

FABIO. — Pour demain ?

MARCELLI. — Non, pour aujourd’hui.

FABIO. — A cinq heures de la nuit ?

MARCELLI. — A cinq heures.

FABIO. — Alors, c’est au rond-point de la Villa-Reale ?

MARCELLI. — Non ! devant les bains de Neptune.

FABIO. — Je n’y comprends plus rien.

MARCELLI. — Pardieu ! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que moi. C’est particulier. Maintenant que j’ai tout dit, il est de votre honneur d’être discret.

FABIO. — Bien. Ecoutez-moi, mon ami… nous sommes joués l’un ou l’autre.

MARCELLI. — Que dites-vous ?

FABIO. — Ou l’un et l’autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la même personne, à la même heure : vous, devant les bains de Neptune ; moi, à la Villa-Reale !

MARCELLI. — Je n’ai pas le temps d’être stupéfait ; mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.

FABIO. — Si c’est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous en donner ; si c’est un coup d’épée qu’il vous faut, dégainez la vôtre.

MARCELLI. — Je fais une réflexion : vous avez sur moi tout avantage en ce moment.

FABIO. — Vous en convenez ?

MARCELLI. — Pardieu ! vous êtes un amant malheureux, c’est clair ; vous alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueurs, je soupe ce soir avec l’objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant, mais, si c’est moi qui suis tué, vous conviendrez qu’il serait dommage que ce fût avant, et non après. Les choses ne sont pas égales ; remettons l’affaire à demain.

FABIO. — Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu’indiscret.

MARCELLI. — Bon ! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n’a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.

FABIO. — Je vous en promets autant ; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. A demain donc.

MARCELLI. — A demain, seigneur Fabio.


FABIO. — seul.

Je ne sais quelle inquiétude m’a porté à le suivre de loin, au lieu d’aller de mon côté. Retournons ! (Il fait quelques pas.) Il est impossible de porter plus loin l’assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode ; rien ne leur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de don Juan ne leur coûterait que la peine de l’écrire. Certainement, d’ailleurs, si cette beauté nous trompait l’un pour l’autre, ce ne serait pas à la même heure. Allons, je crois que l’instant approche, et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude, Mais en vérité n’aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme ?… Je suis fou véritablement ; si c’est lui, ce ne peut être elle… Que faire ? Si je vais de leur côté, je manque l’heure de mon rendez-vous… et, si je n’éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d’un sot. C’est là une cruelle incertitude. L’heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j’aie rencontré cet étourdi, qui s’est joué de moi peut-être ? Il aura su mon amour par Mazetto, et tout ce qu’il m’est venu conter tient à quelque obscure fourberie que je saurai bien démêler. — Décidément, je prends mon parti, je cours à la Villa-Reale. (Il revient.) Sur mon âme, ils approchent ; c’est la même mantille garnie de longues dentelles ; c’est la même robe de soie grise… en deux pas ils vont être ici. Oh ! si c’est elle, si je suis trompé… je n’attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux !… Que vais-je faire ? un éclat ridicule… retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont bien eux-mêmes.


FABIO. — caché, MARCELLI ; la signora CORILLA, lui donnant le bras.

MARCELLI. — Oui, belle dame, vous voyez jusqu’où va la suffisance de certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d’avoir aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n’étais sûr de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop longtemps différée…

CORILLA. — Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si avantageux… le connaissez-vous ?

MARCELLI. — C’est à moi justement qu’il a fait ses confidences…

FABIO. — se montrant. Vous vous trompez, seigneur, c’est vous qui me faisiez les vôtres… Madame, il est inutile d’aller plus loin ; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras ; mais ensuite, qu’il se souvienne bien que je l’attends, moi.

MARCELLI. — Ecoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n’être que ridicule.

FABIO. — Ridicule, dites-vous ?

MARCELLI. — Je le dis. S’il vous plaît de faire du bruit, attendez que le jour se lève ; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.

CORILLA. — Cet homme est fou ; ne le voyez-vous pas ? Eloignons-nous.

FABIO. — Ah ! madame ! il suffit… ne brisez pas entièrement cette belle image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas ! content de vous aimer de loin, de vous écrire… j’avais peu d’espérance, et je demandais moins que vous ne m’avez promis !

CORILLA. — Vous m’avez écrit ? à moi !…

MARCELLI. — Eh ! qu’importe ? ce n’est pas ici le lieu d’une telle explication…

CORILLA. — Et que vous ai-je promis, monsieur ?… je ne vous connais pas et ne vous ai jamais parlé.

MARCELLI. — Bon ! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l’air, le grand mal ! Pensez-vous que mon amour s’en inquiète ?

CORILLA. — Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur ? Puisque les choses sont allées si loin, je veux que tout s’explique à l’instant. Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi : qu’il parle et qu’il se nomme avant tout ; car j’ignore ce qu’il est et ce qu’il veut.

FABIO. — Rassurez-vous, madame ! j’ai honte d’avoir fait cet éclat et d’avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m’accusez d’imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l’avez dit, je suis fou, j’ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme votre fantôme passait, m’adressait de douces paroles et promettait de revenir… Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les détails restent présents à ma pensée. J’étais là, je venais de voir le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia le bord de son manteau rougeâtre ; la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées… Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû vous l’apprendre, mais vous n’entendrez plus parler de moi, je le jure, et vous dis adieu.

CORILLA. — Vos lettres… Tenez, tout cela a l’air d’un imbroglio de comédie, permettez-moi de ne m’y point arrêter davantage ; seigneur Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte chez moi. (Fabio salue et s’éloigne.)

MARCELLI. — Chez vous, madame ?

CORILLA. — Oui, cette scène m’a bouleversée !… Vit-on jamais rien de plus bizarre ? Si la place du Palais n’est pas encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent ; appelez un d’entre eux…

MARCELLI. — Holà ! quelqu’un ! par ici… Mais, en vérité, vous sentez-vous malade ?

CORILLA. — A ne pouvoir marcher plus loin…


FABIO. — MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS.

FABIO. — entraînant Mazetto. Tenez, c’est le ciel qui nous l’amène ; voilà le traître qui s’est joué de moi.

MARCELLI. — C’est Mazetto ! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi ! c’était aussi votre messager ?

MAZETTO. — Au diable ! vous m’étouffez.

FABIO. — Tu vas nous expliquer…

MAZETTO. — Et que faites-vous ici, seigneur ? je vous croyais en bonne fortune ?

FABIO. — C’est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne confesses pas toute ta fourberie.

MARCELLI. — Attendez, seigneur Fabio, j’ai aussi des droits à faire valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant. MAZETTO. — Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas tous les deux à la fois. De quoi s’agit-il ?

FABIO. — Et de quoi peut-il être question, misérable ? Mes lettres, qu’en as-tu fait ?

MARCELLI. — Et de quelle façon as-tu compromis l’honneur de la signora Corilla ?

MAZETTO. — Messieurs, l’on pourrait nous entendre.

MARCELLI. — Il n’y a ici que la signora elle-même et nous deux, c’est-à-dire deux hommes qui vont s’entre-tuer demain à cause d’elle ou à cause de toi.

MAZETTO. — Permettez : ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend de dissimuler davantage…

FABIO. — Parle.

MAZETTO. — Au moins, remettez vos épées.

FABIO. — Alors nous prendrons des bâtons.

MARCELLI. — Non ; nous devons le ménager s’il dit la vérité tout entière, mais à ce prix-là seulement.

CORILLA. — Son insolence m’indigne au dernier point.

MARCELLI. — Le faut-il assommer avant qu’il ait parlé ? CORILLA. — Non ; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure, il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.

MAZETTO. — Ma confession est votre panégyrique, madame ; tout Naples connaît l’austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, était passionnément épris de vous ; il allait jusqu’à promettre de vous offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre ; mais il fallait qu’il pût du moins mettre à vos genoux l’hommage de son cœur, je ne dis pas de sa fortune, mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et lui aussi.

MARCELLI. — Faquin !…

FABIO. — Laissez-le finir.

MAZETTO. — La délicatesse du motif m’engagea dans son parti. Comme valet du théâtre, il m’était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. Les premiers furent brûlés ; d’autres, laissés ouverts, reçurent un meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au seigneur Marcelli, lequel m’en a fort bien récompensé !…

MARCELLI. — Mais qui te demande tout ce récit ?

FABIO. — Et moi, traître ! âme à double face ! comment m’as-tu servi ? Mes lettres, les as-tu remises ? Quelle est cette femme voilée que tu m’as envoyée tantôt, et que tu m’as dit être la signora Corilla elle-même ?

MAZETTO. — Ah ! seigneurs, qu’eussiez-vous dit de moi et quelle idée madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux ? Il faut de l’ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, m’avait singulièrement touché. Je le laissai d’abord épancher sa verve en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora, supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe ; passions d’écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant… Mais c’était plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s’épuisait à fléchir ma résolution vertueuse…

MARCELLI. — En voilà assez ! Signora, nous n’avons point affaire, n’est-ce pas, de ces divagations…

CORILLA. — Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.

MAZETTO. — Enfin, j’imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les yeux seulement, puisqu’il n’avait jamais pu réussir à s’approcher de madame et n’avait jamais entendu sa voix qu’en musique, il suffisait de lui procurer la satisfaction d’un entretien avec quelque créature de la taille et de l’air de la signora Corilla… Il faut dire que j’avais déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle s’arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une voix d’un timbre fort clair…

MARCELLI. — Une bouquetière qui ressemble à la signora ; allons donc ! ne l’aurais-je point aussi remarquée ?

MAZETTO. — Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de Sicile, et porte encore le costume de son pays.

CORILLA. — Cela n’est pas vraisemblable, assurément. MAZETTO. — Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n’a pas cru tantôt voir passer madame elle-même ?

FABIO. — Eh bien ! cette femme…

MAZETTO. — Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l’heure étant de beaucoup passée.

FABIO. — Peut-on imaginer une plus noire complication d’intrigues ?

MARCELLI. — Mais non ; l’aventure est plaisante. Et, voyez, la signora elle-même ne peut s’empêcher d’en rire… Allons, beau cavalier, séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d’importance… Ou plutôt, tenez, profitez de son idée : la nuée qu’embrassait Ixion valait bien pour lui la divinité dont elle était l’image, et je vous crois assez poète pour vous soucier peu des réalités. — Bonsoir, seigneur Fabio !


FABIO. — MAZETTO

FABIO. — à lui-même. Elle était là ! et pas un mot de pitié, pas un signe d’attention ! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma simplicité !… Oh ! tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif, je ne maudis plus ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la mer à mon infortune, car je n’ai plus même l’énergie d’être furieux.

MAZETTO. — Seigneur, vous feriez bien d’aller rêver du côté de la Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore…


FABIO. — seul.

En vérité, j’aurais été curieux de rencontrer cette créature et de la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle qui se prête à une telle manœuvre ? Est-ce une niaise enfant à qui l’on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu’on n’a eu que la peine de payer et de mettre en campagne ? Mais il faut l’âme d’un plat valet pour m’avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et pourtant elle ressemble à celle que j’aime… et moi-même, quand je la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son si pur de sa voix… Allons, il est bientôt six heures de nuit, les derniers promeneurs s’éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et les terrasses des maisons se garnissent de monde… A l’heure qu’il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n’ont d’amour que pour ces débauchés sans cœur.


FABIO. — UNE BOUQUETIÈRE

FABIO. — Que me veux-tu, petite ?

LA BOUQUETIERIE. Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la chambre de votre amoureuse ? On va bientôt fermer le jardin, et je ne puis remporter cela chez mon père ; je serais battue. Prenez le tout pour trois carlins.

FABIO. — Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la mine d’un amant favorisé ?

LA BOUQUETIÈRE. — Venez ici à la lumière. Vous m’avez l’air d’un beau cavalier, et, si vous n’êtes pas attendu, c’est que vous attendez… Ah ! mon Dieu !

FABIO. — Qu’as-tu, ma petite ? Mais vraiment, cette figure… Ah ! je comprends tout maintenant : tu es la fausse Corilla !… A ton âge, mon enfant, tu entames un vilain métier !

LA BOUQUETIÈRE. — En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et vous allez me mieux juger. On m’a déguisée en grande dame, on m’a fait apprendre des mots par cœur ; mais, quand j’ai vu que c’était une comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et j’ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du Jardin royal.

FABIO. — Cela est-il bien vrai ?

LA BOUQUETIÈRE. — Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur ; et puisque vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en passant : demain elles seraient fanées.

FABIO. — Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l’autre, et je te conseille de ne plus le quitter. Tu es, toi, la fleur sauvage des champs ; mais qui pourrait se tromper entre vous deux ? Tu me rappelles sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l’âme d’un amant la belle image qu’il s’est plu tous les jours à parer d’un nouveau prestige ? Celle-là n’existe plus en réalité sur la terre ; elle est gravée seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais rendre son impérissable beauté.

LA BOUQUETIÈRE. — Pourtant on m’a dit que je la valais bien, et, sans coquetterie, je pense qu’étant parée comme la signora Corilla, aux feux des bougies, avec l’aide du spectacle et de la musique, je pourrais bien vous plaire autant qu’elle, et cela sans blanc de perle et sans carmin.

FABIO. — Si ta vanité se pique, petite fille, tu m’ôteras même le plaisir que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment , tu oublies qu’elle est la perle de l’Espagne et de l’Italie, que son pied est le plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant ! la misère n’est pas la culture qu’il faut à des beautés si accomplies, dont le luxe et l’art prennent soin tour à tour.

LA BOUQUETIÈRE. — Regardez mon pied sur ce banc de marbre ; il se découpe encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l’avez-vous seulement touchée ?

FABIO. — Il est vrai que ton pied est charmant, et ta main… Dieu ! qu’elle est douce !… Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon enfant, c’est bien elle seule que j’aime, et le charme qui m’a séduit n’est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, je n’ai pas manqué de la voir un seul jour d’Opéra. Trop pauvre pour briller près d’elle, comme tous les beaux cavaliers qui l’entourent aux promenades, n’ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des poètes qui l’inspirent et qui la servent dans son talent, j’allais sans espérance m’enivrer de sa vue et de ses chants, et prendre ma part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et la vie. Oh ! tu la vaux bien peut-être, en effet… mais as-tu cette grâce divine qui se révèle sous tant d’aspects ? As-tu ces pleurs et ce sourire ? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n’est qu’une belle idole ? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des fleurs aux promeneurs de la Villa-Reale…

LA BOUQUETIÈRE. — Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence, aurait-elle oublié la voix ? Je chante fort bien, je vous jure ; mais les directeurs de San-Carlo n’auraient jamais l’idée d’aller ramasser une prima donna sur la place publique… Ecoutez ces vers d’opéra que j’ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la Fenice.

(Elle chante.)

Air italien.

 
Qu’il m’est doux — de conserver la paix du cœur, — le calme de la pensée.
Il est sage d’aimer — dans la belle saison de l’âge ; — plus sage de n’aimer pas.

FABIO. — tombant à ses pieds. Oh ! madame, qui vous méconnaîtrait maintenant ? Mais cela ne peut être… Vous êtes une déesse véritable, et vous allez vous envoler ! Mon Dieu ! qu’ai-je à répondre à tant de bontés ? je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d’abord reconnue !

CORILLA. — Je ne suis donc plus la bouquetière ?… Eh bien ! je vous remercie ; j’ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m’avez donné la réplique admirablement.

FABIO. — Et Marcelli ?

CORILLA. — Tenez, n’est-ce pas lui que je vois errer tristement le long de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l’heure ?

FABIO. — Evitons-le, prenons une allée.

CORILLA. — Il nous a vus, il vient à nous.


FABIO. — CORILLA, MARCELLI

MARCELLI. — Hé ! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière ? Ma foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir. FABIO. — Eh bien ! qu’avez-vous donc fait de la signora Corilla ? vous alliez souper ensemble gaiement.

MARCELLI. — Ma foi, l’on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle s’est dite malade, et je n’ai pu que la reconduire chez elle ; mais demain…

FABIO. — Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.

MARCELLI. — Voyons donc cette ressemblance tant vantée… Elle n’est pas mal, ma foi !… mais ce n’est rien ; pas de distinction, pas de grâce. Allons, faites-vous illusion à votre aise… Moi, je vais penser à la prima donna de San-Carlo, que j’épouserai dans huit jours.

CORILLA, reprenant son ton naturel. Il faudra réfléchir là-dessus, seigneur Marcelli. Tenez, moi, j’hésite beaucoup à m’engager. J’ai de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d’avoir été comédienne en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l’épreuve tous deux. Maintenant, je vous l’avouerai, je ne sais trop si aucun de vous m’aime, et j’ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur Fabio n’adore en moi que l’actrice peut-être, et son amour a besoin de la distance et de la rampe allumée ; et vous, seigneur Marcelli, vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir difficilement dans l’occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop poète. Et maintenant, veuillez tous deux m’accompagner. Chacun de vous avait gagé de souper avec moi : j’en avais fait la promesse à chacun de vous ; nous souperons tous ensemble ; Mazetto nous servira.

MAZETTO, paraissant et s’adressant au public. Sur quoi, messieurs, vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus moralement du monde. — Excusez les fautes de l’auteur.