Phalya-Mani

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Phalya-Mani
Conte sanscrit

Extrait du journal La République des Lettres
du 22 octobre 1876, p. 53-59.


PHALYA-MANI

conte sanscrit

Ô Mâyâ, qu’es-tu, sinon le torrent des mobiles chimères ? Tu fais jaillir incessamment du cœur de l’homme la joie, la douleur, l’amour et la haine, la lumière et les ténèbres, la substance et la vision des choses mouvantes. Et le cœur de l’homme, ô Mâyâ, qu’est-il, sinon toi qui n’es rien ?

C’était le temps d’Aryâmân, le Pandavaïde, qui régnait sur les montagnes, les bois, les vallées, les lacs, les fleuves et les cités du Madhyadeça. Et le Madhyadeça fleurit sur le dos de la Tortue primitive, et les sept Étalons couleur d’or, hennissants, furieux, les crins épars, se cabrant dans la poussière flamboyante des nuées, illuminent la terre sacrée, la matrice antique des bêtes et des plantes, le large berceau des Bharatas, nourriciers des hommes.

Aryâmân était un vieux Radjah d’une haute vertu. Il accomplissait les rites avec exactitude. Ses yeux, toujours grands ouverts, sans cils ni sourcils, répandaient un regard immuable qui apaisait au cœur des sages le trouble passager des désirs et des regrets ; mais la race perverse, sachant l’inflexibilité de sa justice, le contemplait avec terreur quand il jugeait les peuples, assis, les cuisses croisées, sur la peau de l’antilope, tel que Hâri, le conservateur des choses.

Cependant, le Pandavaïde n’avait pas atteint le point suprême de la perfection. Les Dêvas lui refusaient encore la sainteté prodigieuse du Richi Viçvamitra, dont le cœur était comme un bloc de pierre et qui se laissa manger vivant par la vermine. Bien que cette vertu sans égale fût l’objet constant de son aspiration, celle-ci subissait parfois de graves défaillances. Aryâmân s’inquiétait, dans ses heures mauvaises, du monde changeant des apparences. Une attache mystérieuse le liait à l’illusion troublante des affections humaines. Il aimait sa fille unique, Phalya-Mani, qu’on nommait ainsi parce qu’elle était la Fleur et la Perle du Madhyadeça.

Or, le Radjah vénérable se rendit seul, un soir, dans la quatre-vingt-dix-septième année de sa vie, sur les bords de la rivière Dêvavithi, pour y faire ses ablutions accoutumées. Les éléphants dormaient sous les bambous ; les princes rayés des djungles miaulaient çà et là dans l’ombre, et les gazelles légères effleuraient d’un bond la cime aiguë des nopals. Aryâmân se mit tout nu. Son corps était fort maigre et couturé des cicatrices saignantes de ses macérations, comme il convient à la chair d’un homme pieux. Puis, il dénoua le chignon de ses longs cheveux blancs qui se répandirent, épais comme aux jours de sa jeunesse, sur le dos et les reins. Cela fait, il prit une feuille de figuier, s’en frotta les dents et dit :

— Eau sacrée, maîtresse des bois, reine des herbes, donne-moi la vertu et l’intelligence.

Il entra dans la rivière en récitant la Gâyatri :

— Eau divine, donne-moi la vue éclatante du Dieu suprême en qui tout rentre. Eau pure, fais-moi partager ton essence.

Il but une gorgée d’eau, priant tout bas :

— Roi du sacrifice, ton cœur est au milieu du large océan des délices ; puissé-je m’y absorber à jamais !

Il revint au bord, et l’image de sa fille Phalya-Mani passa dans son cœur, et il oublia de secouer huit fois ses mains pleines d’eau vers les huit points du monde. En ce moment, une Voix très-grêle sortit de la rivière Dêvavithi. Le son en était extrêmement faible et comme lointain, et si net qu’il semblait tout proche. Et cette Voix dit ceci :

— Ô Radjah Aryâmân, qui protéges les opprimés, retire-moi de cette rivière où des monstres voraces me dévoreraient.

Le Pandavaïde lui répondit :

— Par la sainteté des Védas, je le veux. Où es-tu ?

— Baisse-toi, dit la voix, et emplis d’eau le creux de ta main.

Ainsi fit Aryâmân, qui aperçut un petit poisson rouge et noir, tout étincelant dans l’eau qu’il avait recueillie. Et il remporta avec beaucoup de sollicitude jusqu’à sa demeure royale, et il le déposa dans une coupe à demi-pleine ; mais, le lendemain, le petit poisson avait grandi de telle sorte que la coupe ne pouvait plus le contenir.

Aryâmân le mit successivement dans une citerne, dans un étang, dans un lac. La citerne se tarit, l’étang déborda, le lac rompit ses digues et s’écoula dans la mer avec le poisson monstrueux qui agitait furieusement ses nageoires et sa queue.

À peine eut-il plongé dans l’écume salée qu’un bruit terrible éclata sur les grandes eaux, et que le démon Mahâmaraka ouvrit ses dix ailes rouges et noires et s’enleva en spirale dans le ciel.

Autrefois, en effet, tandis que Brahma dormait sur le Nymphéa éternel, ce démon rusé avait tenté de dérober les Védâs qui coulaient des lèvres divines. Et il subissait, depuis mille et mille années, dans la Dêvavithi, le châtiment que la bonté d’Aryâmân venait d’abréger. Voyant cela, celui-ci fut très étonné, et se livra à de grandes austérités. Il resta debout, douze lunes entières, la plante du pied droit posée sur la cuisse gauche et les deux mains en éventail contre les oreilles, ce qui est une marque merveilleuse de piété. Mais, parce qu’il avait oublié, en songeant à sa fille Phalya-Mani, d’asperger les huit points du monde, l’œil enflammé de Sûryâ dessécha les rizières et cent mille Sûdras moururent de faim, et le vieux Radjah comprit qu’il allait expier la faute qu’il avait commise.

Qu’elles sont belles, au matin les Vallées du Madhyadeça ! Argunî, Cyama, Dhavali et Rôhini, les génisses aurorales, hument de leurs mufles roses les nuées bleues qui ondulent au faîte du Suryâgiri où volent et se jouent les génies bienheureux, amis des hommes, tandis que les pointes glacées et les gorges noires de l’Himavat sont hantées par les démons Marakas, mangeurs de chair et buveurs de sang.

Que l’arôme des vallées est doux quand le soir empourpre le monde ! Toutes les fleurs qui se sont inclinées sous la lumière ardente, exhalent leur âme dans l’air attiédi. La vapeur parfumée monte jusqu’aux sommets resplendissants de la sainte montagne qui rafraîchit ses larges pieds dans les eaux de la Dêvavithi où boivent les panthères aux robes étoilées, sous les verts parasols des lataniers. Une pluie d’ailes écarlates descend, tourbillonne et se glisse dans les feuillages sombres, et les tourterelles des bois, gonflant leurs cols d’azur et d’émeraude, unissent leurs roucoulements amoureux aux mille rumeurs naissantes de la nuit.

La fille bien-aimée d’Aryâmân, la vierge Phalya-Mani, aimait à jouer matin et soir, dans la vallée natale, avec ses jeunes compagnes et les gazelles familières qu’elle nourrissait de sa main et qui buvaient dans ses paumes délicates. Et Phalya-Mani était très belle.

Elle avait une robe de soie blanche brodée de fleurs de nymphéa rosé. Un bandeau de mousseline semée de perles de Lanka retenait ses tresses lisses. Sa chaussure était de fil de nopal teinté de cochenille. Ses yeux, étroits et longs, étincelaient à travers l’ombre lumineuse de ses cils ; son nez charmant était pointu comme la flèche du désir ; ses lèvres luisaient comme les pétales de l’açoka, et leur sourire était semblable à la première clarté de l’aurore sur la neige pure du Suryâgiri. Ses genoux étaient comme deux boules d’ivoire poli. De légers bracelets d’or ornés de petites clochettes d’argent pressaient ses jambes rondes et fines, et, sous le triple collier de rubis, son jeune sein soupirait plus doucement que la colombe dans les figuiers touffus. Phalya-Mani était la Fleur du Madhyadeça, la Perle du monde.

Et c’est pourquoi Vyâghrâ, le neveu d’Aryâmân le Pandavaïde, très-brave, très-fort, très-agile, et pareil au tigre rayé des gorges de l’Himavat, aimait la fille du frère de son père. Mais il n’était ni pieux, ni pacifique, et le vénérable Radjah l’avait rejeté de sa présence, et Vyâghrâ était parti, emportant le cœur de Phalya-Mani.

Et voici qu’elle se promenait, pensive, avec ses compagnes et ses gazelles. Le jour tombait ; une longue ligne d’or coupait l’hoziron de la mer occidentale. Il y avait une année que Vyâghrâ s’était éloigné du Madhyadeça. Au souvenir du jeune guerrier, des larmes argentaient les cils de Phalya-Mani, et ses compagnes les essuyaient de leurs lèvres ; mais Phalya-Mani pleurait toujours.

Une d’elles, voulant flatter la douleur de la vierge royale, parla ainsi :

— Vyâghrâ est plein de courage et sa force est grande. Quand sa lance de bambou vibre dans le combat, les hommes pâlissent et courbent la tête.

Une autre jeune fille dit :

— Vyâghrâ est beau comme un Dêva. La flamme de ses yeux brûle doucement le cœur des vierges, et elles rougissent comme la neige au lever de l’aurore.

Une troisième reprit : — Vyâghrâ est léger et ses jarrets ne se lassent point. Quand il poursuit la gazelle et l’antilope dans les bois, son pied presse leurs pieds et son souffle échauffe leurs croupes.

Alors Phalya-Mani dit en pleurant :

— Vyâghrâ ! Vyâghrâ !

Si bien que le démon Mahâmaraka l’entendit. Et, se penchant de la cime de l’Himavat, il vit, au fond de la vallée, Phalya-Mani et ses compagnes qui pleuraient. Et, dès qu’il les eût vues, il lui vint en tête de causer une grande douleur au vieux Radjah Pandavaïde, en lui enlevant sa fille bien-aimée. Mais il fallait qu’elle le suivît de bonne volonté, les Dêvas ne permettant aux mauvais génies que la ruse et le mensonge, et non la violence. Il déploya donc ses dix ailes au vent et descendit en formant de grands cercles dans l’air.

Tandis que Phalya-Mani courait un tel danger, que faisaient le saint Radjah et le jeune guerrier ? Le vénérable Aryâmân, desséché par le jeûne, immobile sur un pied, voyait, par les yeux de la foi, le divin Viçnou couché dans les replis du serpent sacré et flottant sur la mer de lait. Et la tige du Nymphéa mystique sortait du nombril éternel, et les trois faces de Brahma resplendissaient dans la fleur épanouie. Pour le jeune guerrier, il chassait à coups de flèches les hommes noirs du Dekkân, bien loin du Madhyadeça.

Et le démon Mahâmaraka descendait toujours en spirale, réfléchissant au moyen de ne pas effrayer Phalya-Mani, car, ne pouvant plus changer de forme à son gré, il était horrible à voir, monstrueux et moussu comme une vieille pagode haute et massive. Sa tête était hérissée de cheveux rouges, ses membres ressemblaient à des troncs noueux, et ses dix ailes de chauve-souris grinçaient comme des gonds rouillés.

Phalya-Mani et ses compagnes entendirent bientôt le bruit que faisaient au-dessus de leurs têtes les dix ailes de Mahâmaraka, et, levant les yeux, elles le virent. Leur épouvante fut grande. Toutes poussèrent un même cri et voulurent s’enfuir ; mais le démon leur dit en adoucissant sa voix :

— Vyâghrâ, le jeune guerrier, m’envoie vers la Perle du monde.

Celle-ci s’arrêta et dit :

— Ô génie, est-il vrai ?

— Telle est la vérité. Le jeune Radjah demande que la Fleur du Madhyadeça vienne lui rendre son âme qu’elle a gardée, sinon il mourra de douleur, car le très-pieux Aryâmân l’a exilé de la Terre sacrée des Pandavas. Le jeune homme royal est dans ma demeure, à la cime de l’Himavat. S’il est cher à la Perle du monde, elle mettra sa confiance en moi, et je la transporterai auprès de son bien-aimé.

— Je le veux ! Emporte-moi, ô génie !

L’amour vole comme la flèche violemment repoussée par la corde tendue. L’amour n’a qu’un regard, il ne voit qu’une chose, et cette chose qu’il voit emplit le monde.

Alors, malgré les prières de ses compagnes et les gémissements de ses gazelles, Phalya-Mani s’assit sur une des ailes du démon Mahâmaraka, qui tourbillonna dans la brume du soir et disparut.

Et le saint Radjah, au moment où sa fille lui était enlevée, récitait la Gâyatri et se mouillait les deux oreilles en l’honneur de Hâri, le conservateur de l’univers ; car la piété confond la pensée et le cœur dans l’abîme de ce qui est un et par soi-même. Le piété plonge les justes dans l’essence première. Leurs yeux se ferment au monde des apparences changeantes et fugitives ; leurs oreilles n’entendent plus rien des bruits terrestres. Que verraient les justes ? qu’entendraient-ils ? L’abîme de ce qui est un et par soi-même n’est-il point noir et muet ? Telle est la doctrine sacrée. Elle est très-consolante.

Cependant, Phalya-Mani, assise sur l’aile de Mahâmaraka, montait dans les ombres croissantes de la nuit. Et ils atteignirent les hauteurs où pleuvent les neiges éternelles. Et le démon s’était creusé là une caverne dans la glace. Il y déposa la vierge royale, et, soufflant autour d’elle une tiède haleine pour qu’elle ne mourût point, il lui dit :

— Phalya-Mani, fille d’Aryâmân, Fleur du Madhyadeça, Perle du monde, tu ne reverras jamais ni la lumière de Suryâ, ni ton père, ni ton amant.

La Vierge poussa un grand cri et s’évanouit. Le démon la ranima et reprit :

— Tu seras la femme du génie Mahâmaraka, qui règne sur les neiges de l’Himavat. —

Et, la laissant gémir au fond de la caverne, il s’élança dans l’air noir, à travers la neige qui tombait abondamment sur les pics solitaires de la montagne, cherchant à découvrir les traces du jeune Radjah, afin de lui tendre des embûches et de le faire périr. Et, planant comme le Rok, par delà les nues glacées, il regarda toute la terre, du Népâl à Launka, et ses yeux étaient comme deux lunes rouges mais il ne vit point le jeune homme, grâce aux Dêvas, car celui-ci avait pensé dans son cœur :

— Je reverrai la Fleur du Madhyadeça avant de mourir. —

Et il avait quitté les plaines du Dekkân, et il errait dans les gorges de l’Himavat où miaulent les tigres ; mais le démon Mahâmaraka ne le vit point.

Suryâ s’était plongé trois fois dans les grandes eaux, et le jeune guerrier marchait depuis trois jours à travers la montagne, quand il arriva au bord d’un abîme profond. Ce gouffre s’étendait à droite et à gauche aussi loin que le regard pouvait porter, et il n’y avait aucun sentier qui y descendit. Tandis que le Radjah hésitait, songeant à retourner sur ses pas, une voix suppliante cria du fond de l’abîme :

— Vyâghrâ ! Vyâghrâ !

Il se pencha et vit un beau génie Jama, ami des hommes, lié par des lianes noueuses à un rocher énorme :

— Ô génie, ami des hommes, pourquoi es-tu ainsi lié ? Que me veux-tu ?

Le génie Jama lui répondit :

— Les cruels Marakas, qui habitent les cimes de l’Himavat, m’ont lié, grâce au sommeil qui m’a surpris. Si j’eusse été éveillé, cela ne serait point arrivé, car ma force est bien supérieure à la leur ; mais il est dit qu’un génie Jama, lié pendant son sommeil par les Marakas, ne peut ni briser ses liens, ni punir ses ennemis qu’à l’aide d’un homme brave et généreux. Cela est juste. Quand nous dormons, nous ne pouvons veiller sur les hommes que nous aimons.

Vyâghrâ voulut de nouveau descendre au fond de l’abîme où le génie était lié, mais les parois étaient verticales et il n’y pendait même pas une liane. Voyant cela, il s’élança courageusement dans le gouffre. Aussitôt, le beau génie, rejetant ses liens factices, vola au-devant de lui et l’emporta vers l’autre bord, où il le déposa sur la mousse. Et alors, il lui dit :

— Ceux qui racontent que ton cœur est ferme et transparent comme le diamant disent vrai. Mon nom est Atouli-Jama. Retourne auprès du saint Radjah Aryâmân, et si, bientôt, tu as besoin de mon aide, crie trois fois mon nom. Va.

Et le jeune guerrier, poursuivant sa route, entra, après dix journées de marche, dans la demeure royale d’Aryâmân, afin d’implorer le pardon du frère de son père et de revoir la Fleur du Madhyadeça. Mais le Pandavaïde ne priait pas ce jour-là, et son esprit n’était pas absorbé par la contemplation intérieure, et il pleurait sa fille disparue. Dès qu’il eut aperçu le fils de son frère, ses yeux jetèrent des flammes, et il s’écria, en étendant le pouce ouvert de sa main droite fermée :

— Enfant des dix péchés maudits ! race de Divi foudroyée par Çiva ! Que n’es-tu venu au monde dans le temps où la farouche Dîthi proscrivît tous les mâles nouveau-nés ! Ô ravisseur de ma félicité, viens-tu insulter à ma douleur ? où as-tu caché Phalya-Mani, la Perle du monde ?

Vyâghrâ resta muet, ne sachant point l’enlèvement de la Fleur du Madhyadeça, Et les compagnes désolées de la vierge royale racontèrent qu’un génie de l’Himavat l’avait emportée, se disant l’ami du jeune guerrier. Et Vyâghrâ poussa un cri de rage, sa face devint blanche comme celle d’un mort. Le poil de ses moustaches se hérissa ; ses yeux rougirent pareils à des charbons ardents ; sa lèvre saignante se retroussa comme le mufle d’un tigre blessé, et ses dents brillantes grincèrent. Puis, bondissant hors de la demeure, il courut vers l’Himavat couronné de neiges. Tout un jour et toute une nuit il courut ainsi à travers les bois, les rivières et les djungles, passant les fleuves à la nage et gravissant les rocs. Enfin, le souffle lui manqua, et il se souvint d’Atouli-Jama, et il cria son nom trois fois.

Aussitôt le beau génie, ami des hommes, apparut dans le ciel, descendit auprès du jeune guerrier, et lui dit :

— Me voici !

— Atouli-Jama ! un démon de l’Himavat, — qu’il soit maudit ! — a enlevé Phalya-Mani, la Perle du monde. Quel est son nom ! où est-il ?

— C’est le démon Mahâmaraka qui vole là-bas sur les neiges éternelles. Il retient la belle jeune fille dans sa caverne de glace.

— Enlève-moi sur tes ailes, beau génie ! Porte-moi au repaire du ravisseur, afin que je le punisse et délivre la Fleur du Madhyadeça.

— Ô jeune homme, tu ne peux combattre un génie. La seule haleine du Maraka te tuerait. Viens ! je châtierai le maudit.

Et le Jama prit le jeune guerrier sur ses ailes et s’enleva dans les nues.

Pendant ce temps, Phalya-Mani gémissait au fond de sa prison glacée. Celle-ci était transparente au dedans, mais au dehors elle était opaque, de sorte que la vierge royale voyait, soir et matin, le corps immense de Brahma aux mille formes, aux mille couleurs, les montagnes, les vallées et le large océan, resplendir autour d’elle ; mais nul ne pouvait la voir, et les routes de la vie s’étaient refermées devant ses pas.

Phalya-Mani était comme la perruche blanche prise dans un réseau. Ses belles larmes ruisselaient sur ses joues pâlies ; elles inondaient son jeune sein. Ses gémissements mouraient étouffés par les parois de la caverne. La Fleur du Madhyadeça se flétrissait, dérobée aux regards de Suryâ aux sept étalons couleur d’or, son aïeul. La Perle du monde gisait, enfouie sous la neige de l’Himavat. La fiancée du jeune Pandavaïde était la proie du Maraka aux dix ailes rouges et noires.

Les Vierges qui fleurissent sur la terre du Nymphéa sacré sont faibles comme la liane aux clochettes roses des ravines, mais leur cœur est fidèle. Elles sont timides comme la gazelle aux yeux noirs des bois, mais elles ne reprennent jamais l’amour qu’elles ont donné. Et le démon de l’Himavat se réjouissait que Phalya-Mani versât des larmes et que le vénérable Aryâmân oubliât de réciter la Gayâtri en songeant à sa fille, et que le jeune Radjah ne dût plus revoir sa bien-aimée. Et il songeait que ni les génies de Sûryâgiri, ni les Dêvas eux-mêmes ne pourraient découvrir la Perle du monde. La méchanceté des Marakas est très-grande, mais leur intelligence est très-petite.

Au milieu de la treizième journée, tandis que le démon, assis dans son repaire, regardait pleurer Phalya-Mani et se délectait de ses gémissements, une lumière éblouissante enveloppa la cime neigeuse de l’Himavat, et il vit le beau génie Atouli-Jama qui venait, fendant les lourdes nuées de son vol splendide et portant Vyâghrâ sur une de ses ailes. Un tourbillon de vent arracha du roc et broya les murailles de l’antre qui se dispersa tout entier comme une poussière de diamant, et Mahâmaraka, hérissant ses cheveux rouges, poussa un cri sauvage qui roula avec le retentissement de la foudre dans les gorges de l’Himavat.

Et le beau génie, ami des hommes, lui dit :

— Mahâmaraka, qui habites les neiges éternelles, en horreur aux Dêvas et aux justes, tu as enlevé la vierge Phalya-Mani, la Fleur du Madhyadeça, que voici, la fille bien-aimée du saint Radjah Aryâmân qui t’a délivré des eaux de la rivière Dêvavithi. Rends la Perle du monde à son père et à son fiancé, sinon je briserai tes ailes et t’enfermerai pour mille années à mille pieds sous la neige.

Le Maraka, grinçant des dents, lui répondit :

— Atouli-Jama, vil esclave, je ne rendrai jamais la Perle du monde, et je me ris de toi, et je te défie.

— Prépare-toi donc au combat, Maudit, car l’heure de ton châtiment est venue, Phalya-Mani et Vyâghrâ contempleront la lutte des génies et seront le prix de la Victoire.

— Viens, dit le Démon. J’arracherai tes plumes, je romprai tes membres et tu ramperas désormais dans la fange et dans l’herbe, et la Fleur du Madhyadeça se flétrira, et je tordrai le cou de Vyâghrâ, le jeune Pandavaïde !

Et les deux génies prirent leur vol pour combattre.

Atouli-Jama, le beau génie, recula jusqu’aux cimes bleues de Suryâgiri, mais le démon resta au-dessus de l’Himavat. Puis, ils volèrent l’un contre l’autre. Les nuages pleins d’éclairs écumaient derrière eux, l’air sifflait et grondait, balayant les vieilles neiges amoncelées sur les montagnes et courbant comme des brins d’herbe les takamakas et les figuiers séculaires. Il y eut un choc plus terrible que le tonnerre d’Indra, et le démon se déroula dans le ciel avec une aile brisée. Et huit fois encore il fut renversé, furieux et tout sanglant. Alors, ne pouvant plus combattre, il se laissa tomber dans l’espace au-dessus des jeunes fiancés qui applaudissaient à la victoire du beau génie, et, d’un coup de sa dernière aile, il les précipita dans les abîmes de l’Himavat.

Atouli-Jama descendit sur lui comme l’éclair. Les neiges s’entrouvrirent et le démon fut enseveli pour mille années. Puis, l’Esprit victorieux vola à la recherche de Phalya-Mani et du jeune Radjah. Ils roulaient encore dans le vide, les bras enlacés, quand il les atteignit, et il les transporta dans la demeure royale d’Aryâmân ; mais le Maraka les avait tués tous deux d’un coup d’aile. Et Phalya-Mani dormait, pâle et souriante, la tête appuyée sur la poitrine immobile de son bien-aimé, et celui-ci la regardait fixement de ses grands yeux morts.

Et quand le Radjah vénérable vit sa fille à jamais inanimée, il dit :

— Qu’y a-t-il ? La Fleur du Madhyadeça s’est flétrie, la Perle du monde est tombée dans la mer divine. Mes cent années s’effeuillent au vent. Elles ne reverdiront plus. L’immense univers se noie tout entier dans la première larme du dernier des Pandavaïdes.

Et, poussant un long soupir, il rentra dans l’énergie latente des Dieux.

Ô Mâyâ, l’antique silence absorbe en un moment éternel les siècles écoulés, les minutes présentes et les heures futures. La vie inépuisable est faite du tourbillon sans fin de nos rêves.