Philomène/I

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É. Guillaume (p. 3-27).
II  ►


I


Notre voiture descendait rapidement la rampe de Talloires. Arrivé au Vivier, le cocher mit son cheval au pas pour le laisser souffler, de sorte que nous pûmes examiner à loisir le paysage matinal. — La route creusée dans le roc courait, blanche, au long du lac d’Annecy en doublant la pointe où se dresse la chapelle abandonnée de la Madeleine. À droite, la nappe glauque du lac, que le vent ridait légèrement, s’étendait jusqu’à la bordure des vignobles qui forment la première assise des montagnes d’Entrevernes. De longs nuages errants, coupant les sommets par le milieu, n’en laissaient voir que la base verdoyante et la cime ensoleillée. Au fond, les bois de sapins de la gorge de Doussard, à demi noyés dans une vapeur bleu foncé, faisaient mieux valoir encore l’azur clair de l’eau sur laquelle la presqu’île d’Angon découpait les dentelures de ses peupliers. À notre gauche, une paroi de rochers surplombait au-dessus de la route et, parmi les broussailles qui en tapissaient la crête, on distinguait un sentier de chèvre, serpentant sur la corniche, à une trentaine de mètres.

— C’est ici, dis-je à mon compagnon, qu’à l’époque où Henri IV envahit la Savoie, il arriva malheur aux équipages de M. de Lesdiguières. Il faisait nuit noire ; les mulets qui portaient la vaisselle plate du connétable perdirent pied et dégringolèrent dans le lac. Toute la massive argenterie du duc est encore aujourd’hui au fond de l’eau…

Notre cocher, qui jusque-là sifflait insoucieusement à plein gosier, devint tout à coup silencieux et prêta l’oreille à la conversation. — Un gentil garçon que ce Jacques Sonnerat ; vingt-cinq ans, svelte, large d’épaules, avec de beaux yeux limpides, intelligents, et une fine moustache blonde estompant ses lèvres rieuses. Il nous avait séduits par sa bonne mine, son entrain, sa gaieté un peu narquoise, et nous l’avions choisi pour nous voiturer, — ou plutôt c’était lui qui nous avait choisis. En nous entendant demander à quelle distance se trouvait le village d’Angon, il avait offert ses services avec une si engageante bonne humeur qu’il avait triomphé de nos hésitations. — Pourquoi allions-nous à Angon au lieu de filer droit sur Genève, comme nous l’avions projeté ?… Tout simplement par un de ces caprices que les vrais touristes comprendront, et qui est un des charmes du voyage. — Au coin d’une des rues d’Annecy, nous étions tombés sur un cadre de photographies représentant des fac-similé d’aiguières et de plateaux de cuivre curieusement travaillés, et nous avions lu au bas du cartel : « Toinoz, artiste ciseleur sur cuivre à Angon, près Talloires. » L’envie nous avait pris de posséder quelques échantillons de l’industrie locale et, Jacques Sonnerat aidant, nous étions partis.

Le cheval de Jacques marchait bien. Cinq minutes après avoir dépassé la Madeleine, nous entrions à Angon ; — un village ou plutôt un hameau composé de vingt maisons nichées dans un fouillis de noyers et chevauchant un ruisseau qui se jette dans le lac.

— Nous voici rendus ! s’exclama Jacques en sautant à terre pour prendre son cheval par la bride et le soutenir dans la descente du chemin raviné ; vous savez, ou vous ne savez point, messieurs, qu’il n’y a pas d’auberge à Angon, mais je vas tout de même vous conduire chez le père Toinoz, et sa demoiselle trouvera bien de quoi vous confectionner un déjeuner.

Il s’était arrêté devant une rustique demeure au toit en auvent, composée d’un seul étage surélevé au-dessus d’un sous-sol auquel on accédait par un raide escalier de pierre. Dans le massif de maçonnerie de l’escalier, une porte cintrée ouvrait sur une sorte de cave éclairée par une lucarne donnant sur le jardin ; dans le demi-jour de ce cellier on distinguait des futailles, un étau, des bancs, un établi chargé d’outils et de feuilles de cuivre. La cave servait d’atelier à l’artiste ciseleur.

Jacques Sonnerat était entré le premier. À peine eut-il franchi le seuil qu’il fut accueilli par un grognement peu hospitalier :

— Te voilà, feignant !… Tu viens encore traîner tes guêtres par ici ?

— Bonjour, père Toinoz, répliqua le cocher, le sourire aux lèvres ; plaignez-vous ! … Je vous amène de la pratique… Voici des messieurs qui souhaiteraient voir vos cuivres.

— Ha ! c’est différent… Je vous salue bien, messieurs ; passez de ce côté, si ça ne vous dérange pas.

Il nous emmena près de la fenêtre et nous distinguâmes alors un petit homme trapu, en bras de chemise, vêtu d’un pantalon de coutil et portant avec une certaine solennité une tête drôlement construite : mâchoires saillantes, yeux luisants et enfoncés sous des sourcils broussailleux, front têtu et un peu fuyant.

— Vous savez, continua-t-il, je ne travaille que sur commande, et je n’ai pas grand’chose à vous montrer…

En même temps il fouillait dans un coin et tirait, d’un paquet de chiffons, une buire de forme orientale, entièrement couverte de ciselures d’un dessin fort original.

— Voici ce que je puis faire, et voici, ajouta-t-il en déroulant des photographies, les modèles que vous pouvez choisir.

Notre choix se fixa sur un plateau et une buire, puis il nous fit son prix qui était relativement modeste. Le seul point qui donna matière à discussion fut le délai stipulé pour la livraison. Le bonhomme exigeait un mois et n’en démordait pas. Tandis que mon compagnon s’efforçait d’obtenir un délai moins long, j’avisai sur un tonneau des morceaux de minerai où scintillaient des paillettes de métal.

— Est-ce du minerai de cuivre ? demandai-je au ciseleur.

Les yeux de M. Toinoz eurent des scintillements pareils à ceux des parcelles métalliques semées dans ses cailloux.

— Il y a du cuivre, répondit-il avec un hochement de tête mystérieux, mais il y a aussi autre chose…, de l’or, monsieur, du bel et bon or de la montagne.

— Comment, on trouve de l’or ici ? m’écriai-je.

— Il y en a là-haut, reprit-il en levant le doigt d’un air illuminé ; — où ?… On ne sait pas au juste… La montagne garde son secret et cache son or ni plus ni moins qu’un avare. Seulement, à la fonte des neiges, le torrent roule des débris de roche dans les gorges d’Angon, et ces débris-là contiennent de l’or… Moi seul je sais les reconnaître…, je les devine à la forme et au toucher, et je les ramasse… C’est la dot de ma fille Philomène !… Philo sera riche un jour, ajouta-t-il en lançant un regard méprisant du côté de Jacques Sonnerat, — et je ne la marierai qu’à un garçon qui aura de quoi…

Le jeune cocher, sans trop s’émouvoir de cette insinuation qui avait tout l’air d’être envoyée à son adresse, se contentait de secouer les épaules et de sourire avec une lueur gouailleuse dans l’œil. Il sortit du cellier sous prétexte de commander le déjeuner « à la bourgeoise », et nous allâmes, en attendant, visiter le hameau.

Laissant mon ami en contemplation devant la cascade, je suivis le ruisseau qui sautillait sous les noyers. Je gagnai ainsi en quelques minutes la lisière d’un pré qu’on venait de faucher et qu’une haie de coudriers, enchevêtrée de vigne sauvage, séparait du chemin. De l’autre côté de cette muraille de verdure, j’entendis deux voix jeunes et alertes qui dialoguaient à l’ombre des pommiers et, en me haussant sur le talus, je pus apercevoir les deux causeurs : — une fille de vingt ans environ, occupée à retourner l’herbe fauchée, et Jacques Sonnerat en personne. Au milieu des jonchées de foin odorant, ces deux jeunes gens formaient un couple vraiment fait pour réjouir les yeux. — La jeune fille avait le buste serré dans un de ces casaquins de toile claire à trois larges plis dans le dos, qu’on nomme une taille dans le pays ; la jupe de même étoffe collait aux hanches et tombait jusqu’aux pieds chaussés de gros brodequins ; les manches retroussées au-dessus du coude montraient de beaux bras hâlés, appuyés sur le râteau ; — sous le chapeau de paille un visage frais s’arrondissait, éclairé par de vifs yeux bleus sur lesquels se jouaient des mèches de cheveux frisottants. — Jacques Sonnerat, le pantalon enfoncé dans ses bottes, la veste sur l’épaule, se profilait vigoureusement en plein soleil et mâchonnait un brin d’herbe, tout en dévorant du regard son interlocutrice.

— Je suis content de vous revoir, Philomène, disait-il, de sa voix la plus caressante ; vous devez être étonnée…, et un peu contente aussi, pas vrai, que je sois revenu si tôt par chez vous ?

— Pour sûr, Jacques… Je croyais que vous aviez dessein de passer la semaine à Annecy.

— C’était mon plan, en effet : mais quand j’ai entendu ces deux messieurs parler d’Angon, j’ai si bien manœuvré que je les ai décidés à monter dans ma voiture, et nous avons marché rondement, je vous en réponds !… On aurait dit que le Blond se doutait que j’allais vers vous…, Philo ! Comme récompense, si vous me laissiez vous embrasser un brin ?

— Non, Jacques, tenez-vous tranquille… Les gens peuvent nous voir et tout redire au père… Il n’est toujours pas consentant, vous savez, et nos affaires ne marchent pas aussi bien que votre cheval.

— Bah ! le père Toinoz est occupé avec ses pratiques… Un petit baiser sur la joue, ce sera tôt fait !

— Nenni…, quand nous serons mariés, vous m’embrasserez tant que vous voudrez ; mais jusque-là, rien !

— C’est ce que nous allons voir ! ripostait l’entreprenant Jacques Sonnerat en passant lestement le bras autour de la taille de son amie, — pas si lestement néanmoins qu’elle n’eût le temps de se jeter de côté en le menaçant de son râteau.

Peu effrayé de cette menace et excité par le sourire de défi qui courait sur les lèvres de Philomène, Jacques allait renouveler sa tentative, quand il fut arrêté net par une voix rude qui criait à l’autre bout du pré :

— Attends un peu, drôle ! Je vas t’aider, moi, à coups de fourche !… Et toi, Philo, au lieu de te laisser affronter par ce coureur-là, tu ferais mieux d’aller chez nous où la besogne ne manque pas… Je t’ai défendu de causer avec lui… Décampe, et va mettre le couvert dans la chambre haute !…

La jeune fille jeta son râteau, et, sans se presser, avec un mouvement d’épaules qui marquait une médiocre disposition à l’obéissance passive, elle s’éloigna dans la direction de la maison. Les deux hommes restèrent en présence. Jacques Sonnerat sans se déconcerter, mâchonnait de nouveau son brin d’herbe et s’avançait nonchalamment vers l’artiste ciseleur.

— Comme ça, dit-il, père Toinoz, vous êtes toujours aussi peu raisonnable… Vous ne voulez pas me donner votre Philomène !… Je l’aime pourtant bien et nous ferions une belle paire ensemble !

— Aime-la ou ne l’aime pas, ça m’est égal, grogna Toinoz… Tu connais mes idées : je veux un gendre qui m’aide à exploiter mon minerai… Pour ça il faut de l’argent et de l’industrie. Or, toi, mon garçon, tu ne sais rien que conduire ton cheval et pêcher dans le lac… Ça ne suffit pas, et tu n’es point mon homme.

— Père Toinoz, vous avez tort ; je ne suis pas plus maladroit qu’un autre et, quant à de l’argent, j’ai mon oncle le curé de Rovagny, qui est à l’aise et qui me laissera son héritage.

— Pff ! siffla dédaigneusement le ciseleur, ton oncle de Rovagny est vert comme un houx et ne veut pas mourir de sitôt. Je n’ai pas le temps d’attendre qu’il soit défunt ; le minerai est là qui presse et je veux un gendre qui se mette tout de suite dans l’affaire jusqu’au cou… Tu n’es pas mon homme !

— C’est votre dernier mot, monsieur Toinoz ?

— C’est mon dernier mot, Jacques Sonnerat.

— Eh bien ! qui vivra verra, répliqua le cocher avec son éternel sourire ; en attendant, je m’en vais déjeuner…

Pendant ce déjeuner servi par Philomène, que Sonnerat, en dépit de la défense du ciseleur, reluquait sournoisement tout en mettant les morceaux doubles, il fut convenu que nous irions nous installer à Talloires, dont nous ferions notre centre d’excursions jusqu’au moment où Toinoz pourrait nous livrer ses cuivres. Nous reprîmes donc vers le tantôt le chemin de l’auberge de l’Abbaye, et quand, sur le seuil de notre nouveau gîte, nous eûmes réglé le compte de Sonnerat, celui-ci me tira à l’écart :

— Dites-moi, monsieur, murmura-t-il confidentiellement, est-ce que c’est la vraie vérité, cette histoire des mulets tombés dans le lac avec leur charge d’argenterie, près de la Madeleine ?

— C’est absolument vrai, mon brave.

— Et vous pensez que la vaisselle d’argent est toujours au fond de l’eau ?

— Dame, c’est fort possible… Toutefois, comme on a construit une route neuve au pied des rochers, il y a apparence que l’argenterie de M. de Lesdiguières est aujourd’hui couverte par trente mètres de remblai.

— Ah ! fit-il un peu désappointé… ; tout de même, avec de la persévérance et de l’adresse, on arriverait peut-être à repêcher le magot… Croyez-vous, monsieur ?

— Auriez-vous l’intention de plonger au fond du lac pour y chercher le trésor, Jacques ?

Le cocher se mit à rire :

— On ne peut pas savoir, répliqua-t-il plaisamment ; votre histoire s’accorde avec un vieux conte qui court dans le pays : Par les nuits de pleine lune, on rencontre, dit-on, près de la Madeleine, un fantôme à jambes de bois ; et, si on a le courage de le suivre, il vous conduit au coup de minuit vers une balme (une grotte) où il y a un trésor… C’est peut-être bien l’argenterie de votre ancien troupier ? ajouta-t-il en grimpant sur son siège, faudra voir !… Hue, Blond !… Bien le bonsoir, messieurs !

Et là-dessus il prit congé de nous.