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Philosophie de l’Anarchie/Instruction et éducation

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P.-V. Stock (p. 110-121).


INSTRUCTION ET ÉDUCATION


Il est cependant une branche qui, dans la société la plus libertaire, exige une certaine somme d’autorité, c’est l’instruction.

Certes, les systèmes pédagogiques reposant sur les punitions corporelles, les menaces terrifiantes, la compression cérébrale et le surmenage seront absolument proscrits, mais il ne s’en suit pas que toute autorité doive être bannie dans les rapports des professeurs avec les élèves et qu’on puisse reconnaître à des enfants ignorants de tout la même liberté illimitée qu’à des hommes faits.

Le vrai précurseur de l’anarchie, Bakounine, est d’avis que les enfants doivent être soumis à une discipline de plus en plus atténuée à mesure qu’ils avancent en âge ; parvenus au couronnement de l’adolescence, ils ne trouveront plus en leurs maîtres que des conseillers et des amis.

C’est cette progression rationnelle qui a marqué les phases de l’existence des peuples. Soumis dans leur enfance au despotisme absolu de la force, ils s’émancipent peu à peu, obtiennent des garanties, des constitutions sur lesquelles ils piétineront demain, les trouvant insuffisantes : le droit électif remplace le droit héréditaire et bientôt l’élection elle-même sera jugée incompatible avec l’autonomie de tous ; le pouvoir imposé ou consenti sera brisé.

L’humanité, en effet, est un homme qui se perfectionne toujours et ne meurt jamais : l’homme est un résumé de l’humanité.

Il faut se garder de confondre instruction et éducation : cette dernière, qui est l’assimilation d’habitudes sociales, doit s’inspirer du plus grand principe de liberté ; l’instruction, au contraire, enseignement de connaissances utiles mais souvent arides, suppose un plan, une méthode qui, rendue aussi attrayante que possible, sera toujours autoritaire [1].

L’enseignement universitaire, qui fait perdre un temps précieux dans l’étude des langues mortes, qui incarne l’histoire dans les faits et gestes des souverains et dans quelques dates douteuses, qui bourre les cervelles encore non développées de mathématiques apprises dans le livre ou sur le tableau noir et non dans la pratique journalière, est depuis longtemps et malgré les pseudo-réformes qu’on y a apportées, condamné par tous les esprits sérieux. L’instruction donnée dans les écoles professionnelles est préférable ; moins brillante mais plus solide, elle se perd moins vite que les formules latines ou les mathématiques inappliquées ; toutefois, il faut reconnaître que ce n’est encore qu’une ébauche de l’enseignement de l’avenir. L’internat, cette forme de réclusion qui tient l’élève dans l’ignorance du monde extérieur, aboli ; les études rendues aussi attrayantes que possible et continuées insensiblement dans les récréations ; l’émulation entretenue tout autrement que par la crainte de punitions ; l’histoire apprise dans la vie des peuples et non dans celle des rois ; l’étude des langues vivantes primant celle des langues mortes, ces dernières enseignées dans leurs racines et leur mécanisme, non plus à travers les documents poudreux d’auteurs momifiés dans la nuit des siècles ; les mathématiques montrées insensiblement et d’une façon pratique au cours des promenades et des récréations ; la géologie apprise sur place dans des excursions amusantes ; la mécanique montrée à l’atelier plus souvent qu’au tableau ; des exercices corporels marchant de front avec les études techniques ; enfin, et comme couronnement, la philosophie expérimentale synthétisant toutes les sciences et éclairant l’humanité dans sa marche ininterrompue vers le progrès indéfini, telles seront à grands traits les bases de l’enseignement nouveau [2].

Les États-Unis, qui n’ont pas notre vieux barbarisme universitaire, produisent plus que nous des ingénieurs, des physiciens, des chimistes, des savants de la science pratique, en un mot, des hommes vraiment utiles. Leur système d’enseignement, mis entièrement en rapport avec les tendances nouvelles et affiné par le génie des races latines, prévaudra sur les pédagogies du passé.

L’éducation diffère de l’instruction : deux individus également instruits peuvent être, l’un une brute orgueilleuse, l’autre un homme modeste et serviable.

L’éducation commence dès le berceau ; on peut dire qu’elle se continue toute la vie, car le milieu social se modifiant indéfiniment, les habitudes contractées et les idées reçues sont forcées de se modifier aussi. Il est évident aussi qu’elle ne peut avoir la même prise sur un vieillard fixé dans ses idées, ancré dans ses habitudes que sur un enfant à l’esprit éveillé, à l’imagination confiante et naïve.

La véritable éducation, celle que l’on ne donne pas aujourd’hui, doit être non l’enseignement de conventions plus ou moins ridicules, de formules apprises par cœur, mais le développement normal des aptitudes et leur adaptation au milieu social, le redressement des penchants mauvais légués par hérédité ou plutôt leur déviation, de manière à les utiliser, car il est à remarquer que même les défauts : orgueil, avarice, colère, peuvent, lorsqu’ils sont orientés d’une certaine façon, tourner au profit des individus et de la société tout entière. Elle doit viser surtout à faire de l’enfant un homme libre, ayant conscience de sa liberté, considérant son indépendance et son bien-être comme intimement liés à l’indépendance et au bien-être de ses semblables.

La première éducation se fait par les yeux, les sens sont éveillés bien avant la raison. Il importera donc que l’enfant n’ait jamais devant lui de spectacle dégradant : père et mère se maltraitant ou s’humiliant, camarades frappés par leurs parents, délations même puériles, terreurs devant un danger soit réel soit imaginaire.

L’amour-propre et l’esprit de solidarité sont deux sentiments qu’il convient d’éveiller et développer parallèlement chez l’enfant, l’un corrigeant ce que l’autre pourrait avoir d’excessif. Tandis que le christianisme prêchait la dégradante résignation, « la joue gauche après la joue droite », l’individu vivant au sein d’une société anarchiste ne doit pas souffrir le moindre empiètement sur son droit imprescriptible d’être libre. Tandis que le mot d’ordre de la bourgeoisie est « Chacun pour soi et Dieu pour tous », égoïsme bête qui ne garantit pas la digestion des heureux contre la révolte des affamés, — la devise du communisme est : « Tous pour un, un pour tous ».

La curiosité, insupportable quand elle s’exerce aux dépens d’autrui, dirigée dans un sens scientifique, sera un stimulant précieux à l’esprit d’initiative. Elle contribuera à entretenir l’activité que des pessimistes redoutent de voir s’éteindre dans une société où les hommes, gorgés de bien-être, pourront, sans une grande somme de travail, satisfaire tous leurs besoins.

L’émulation, nécessaire pour entretenir le progrès, agira sur les enfants et sur les hommes ; elle sera nourrie par le contentement moral et aussi par ce sentiment, moins parfait peut-être, mais tout aussi nécessaire : la recherche d’une approbation flatteuse. Il ne faut pas, sous le prétexte d’une étroite égalité, briser toute initiative individuelle et couper les ailes au génie. S’il est faux de prétendre qu’un savant ait droit à des privilèges et à des distinctions qu’on n’accorde pas au charpentier ou au maçon, par contre, l’admiration est un sentiment qu’on ne peut ni ne doit proscrire. Admirer les vers d’un poète, les ciselures d’un orfèvre, les costumes d’un tailleur, les meubles d’un ébéniste ne trouble pas la paix sociale, ne blesse en rien les sentiments égalitaires.

Avec son caractère artistique, la race latine est portée à s’enthousiasmer plus spécialement pour les œuvres agréables ; la race saxonne, au contraire, donne la préférence à l’utile : un tableau admiré par les Français sera négligé par les Américains pour un outil perfectionné [3]. De ces tendances différentes, se formera, lorsque le communisme aura internationalisé les peuples et fusionné les mœurs, un juste milieu, une résultante.

Les races tendent à s’équilibrer ; les qualités qui manquent aux unes sont, chez d’autres, poussées à l’excès. C’est ainsi que les peuples latins sont doués d’une vivacité de sentiment qui fait défaut aux nations saxonnes plus savantes, mais savantes avec raideur. Quel contraste entre l’Anglais flegmatique et le Napolitain traduisant toutes ses impressions par ses cris, ses rires et ses pleurs, par le jeu de sa physionomie mobile !

Proscrire la passion comme le rêvent quelques sectaires effrénés, serait proscrire la vie même, faire, selon la maxime jésuite, de l’être humain un cadavre. Certes, il faudra, aux approches de la tempête qui balaiera le monde bourgeois, se garder du sentimentalisme, mais, au lendemain de la crise, le sentimentalisme revivra. C’est la loi naturelle qui veut que des excès contraires se succèdent avant le rétablissement de l’équilibre. Tant que la révolution n’aura pas accompli son œuvre, les champions de la nouvelle société devront se bronzer le cœur ; trop souvent, les effusions de pitié, les attendrissements intempestifs ont fait perdre la bataille et abouti au massacre des prolétaires, salué par les acclamations des philanthropes à la Jules Simon. Mais après, quand le bien-être sera général, qu’il n’y aura plus de papes, de rois, d’empereurs, de gouvernants d’aucune sorte, que les luttes du passé ne seront plus qu’un souvenir, on sentira combien il est bon de vivre en aimant ; le nouvel état social amènera une détente, une explosion de sentimentalisme, mais non plus de ce sentimentalisme hypocrite qui prévalait au xviiie siècle chez les fausses bergères de Trianon, non plus de ce sentimentalisme bête qu’au lendemain de son triomphe, la bourgeoisie sut inculquer au peuple ignorant. Ce qui se manifestera alors dans toute son ampleur, ce sera ce sentiment jusqu’ici entrevu plutôt que réalisé, irréalisable d’ailleurs dans notre société pourrie : la fraternité.




  1. Infiniment moins qu’aujourd’hui, certes, mais autoritaire en ce sens que l’élève ne peut être absolument abandonné à lui-même ; les initiatives étant éveillées, c’est au professeur à les contrôler et à les guider vers ce but qu’il connaît et que les élèves ignorent. C’est ce que semble démontrer une tentative d’enseignement sans autorité, faite à Yasnaïa Touliana (Russie), sous les auspices de Léon Tolstoï et qui a donné des résultats excellents dans certaines branches, négatifs dans d’autres.
  2. Un établissement réalisait d’aussi près que possible cet idéal : celui de Cempuis, dirigé par un novateur audacieux en même temps que pédagogue de haute valeur, Paul Robin. Une guerre ininterrompue réussit à amener le renvoi du savant éducateur.
    À Cempuis était réalisée la coéducation des sexes. Normale aux États-Unis, elle fut trouvée abominable en France et fut une des raisons apparentes de la mesure prise contre le chef de l’établissement. Cela prouve, une fois de plus, combien les réformes sérieuses sont difficiles, pour ne pas dire impossibles, dans le milieu actuel.
  3. Bien entendu, nous parlons ici au point de vue de la masse et non de quelques exceptions. Les richissimes bourgeois américains qui couvrent d’or les tableaux d’un Meissonnier, obéissent non à un sentiment artistique mais à un orgueil de parvenu. Ils font généralement preuve d’ignorance et de mauvais goût.