Physionomies de saints/Saint Jean l’Aumônier

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 110-127).

SAINT JEAN L’AUMÔNIER


« Pourquoi la loi de l’amour serait-elle toujours proclamée sans jamais passer dans la vie ?… Sans doute notre cœur est aride, cet amour saint ne nous est pas donné, cet amour qui embrasse tous les hommes et se donne pour tous. Nous en sommes loin, mais qui peut refuser de faire le premier pas, et, pour arriver à l’amour, de commencer par la compassion ?… Celui que dans l’état présent du monde, la compassion ne touche pas, celui-là vit dans un état criminel ».
Gratry

Bien des siècles se sont écoulés depuis que le grand patriarche d’Alexandrie a traversé la vallée de larmes, mais sa bienfaisance n’a pas été surpassée.

Jamais cœur mortel n’a plus ressenti les souffrances du pauvre ; jamais main humaine n’a plus donné.

C’est le Vincent de Paul de l’Orient. L’organisation de la charité n’était ni de son pays, ni de son époque, mais Jean a merveilleusement accompli le commandement de l’amour, et, comme un astre aux flambes éternelles, sa figure rayonne à travers l’ombre des siècles.

Il naquit à Amathonte, vers l’an 555, d’une famille noble, opulente et chrétienne. Son père, gouverneur de l’île de Chypre, lui fit donner une éducation brillante. Il rêvait pour son fils les plus hautes dignités de l’empire, mais telles n’étaient point les vues du Seigneur.

Dès ses jeunes années, Jean eut dès lors, pour tous les malheureux, une singulière compassion. Il eut voulu ne vivre que pour les soulager, mais il était l’unique héritier d’une grande famille, et la volonté de son père l’engagea de bonne heure dans le mariage.

Il y donna l’exemple des plus rares vertus. La mort de ses enfants et de sa femme lui ayant rendu sa liberté, il rompit avec les fastueuses habitudes ordinaires aux grands et se jeta à corps perdu dans la bienfaisance.

Les pauvres semblèrent devenus les propriétaires de ses biens. Lui n’en parut plus que le dispensateur.

Son nom ne tarda pas à devenir célèbre, non seulement dans sa patrie, mais encore dans les contrées environnantes ; et, à la mort du patriarche d’Alexandrie, Théodore Stribon, le peuple mit tout en œuvre pour que Jean lui succédât. On envoya une députation à l’empereur Héraclius afin d’implorer son puissant concours. L’empereur l’accorda et, malgré sa résistance, Jean fut élevé sur le siège patriarcal d’Alexandrie.

Alexandrie était alors une ville immense et fameuse où les philosophes se donnaient rendez-vous. Le courant intellectuel y était, dit-on, si fort, que les portefaix eux-mêmes s’arrêtaient sous les portiques des écoles, pour suivre les discussions du jour. Mais, malgré la grande réputation de quelques-uns des savants et des orateurs, ce n’est pas à leur plaire que Jean songea, en arrivant dans sa ville métropolitaine.

À peine avait-il pris possession de son siège, qu’il réunit les intendants et les secrétaires du patriarcat.

« — Avant toutes choses, mes frères, leur dit-il, il faut rendre au Christ les services qu’il attend de nous. Allez donc par la cité tout entière, et inscrivez soigneusement les noms de mes seigneurs.

— Quels sont les seigneurs du patriarche d’Alexandrie ? demandèrent les officiers qui ne comprenaient point.

— Ceux que vous appelez pauvres et indigents [1] je les appelle mes seigneurs et mes protecteurs, repartit le saint, car c’est par eux que j’espère conquérir une place au royaume des cieux ».

L’ordre fut exécuté. Les envoyés découvrirent dans Alexandrie sept mille cinq cents indigents, et l’archevêque régla, sur-le-champ, l’aumône qui serait distribuée tous les jours à chacun d’eux.

Il fit construire des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les étrangers et les pèlerins, des asiles pour les vieillards et leur assigna des rentes.

Ses officiers, épouvantés de ses libéralités, lui représentaient parfois qu’il fallait ménager les biens de son église.

« Dieu pourvoira aux besoins de mon église, répondait le saint avec calme ».

Les maux extrêmes, amenés par l’invasion des Perses, mirent encore plus en lumière l’héroïsme de sa confiance en Dieu et de sa charité.

Les barbares s’étaient emparés de la Palestine, de la Syrie et des contrées voisines, ils avaient tout mis à feu et à sang. La désolation était à son comble : dès milliers et des milliers de personnes, naguère riches, étaient en grand danger de mourir de misère. Dans leur cruelle détresse, ces infortunés se souvinrent du saint dont la renommée racontait tant de merveilles. Tous ceux qui pouvaient fuir se dirigèrent vers Alexandrie. Les vieillards, les enfants, les femmes, les magistrats, les prêtres, les évêques même coururent se réfugier auprès du patriarche.

Jean les accueillait tous, les traitait, les consolait, non comme de pauvres fugitifs, mais comme de véritables frères. Il fit mettre les blessés et les malades dans des hôpitaux où ils étaient soignés gratuitement. Ils n’en sortaient que lorsqu’ils voulaient, et lui-même allait les visiter deux ou trois fois la semaine.

Parmi les fugitifs qui se présentaient pour recevoir l’aumône, il y en avait de bien portants, de richement mis qui portaient même des bracelets et des ornements d’or. Les économes hésitaient à donner à ceux-là. Ils consultèrent le saint. Son visage si doux prit une expression sévère :

« Si vous voulez être mes économes, ou plutôt ceux de Jésus-Christ, répondit-il, obéissez simplement au commandement qu’il nous a fait de donner à quiconque nous demande. Vous n’avez pas d’enquête à faire. Jésus-Christ n’a pas besoin de ministres curieux, ni moi non plus ».

En voyant affluer ces innombrables malheureux, dénués de tout, les citoyens d’Alexandrie s’alarmèrent, ils craignirent la famine, mais le saint leur dit :

« Vous manquez de foi. Quand tous les hommes s’assembleraient à Alexandrie pour demander l’aumône, ils n’épuiseraient pas les trésors infinis de Dieu ».

Sa sollicitude s’étendit sur ceux qui étaient restés dans leur pays ravagé. Il se hâta d’envoyer sur les lieux des hommes sûrs avec beaucoup d’argent, de blé, de provisions diverses, et de vêtements portés par une grande caravane de bêtes de somme. En même temps, il fit partir deux évêques pour racheter, à ses frais, ceux qui avaient été emmenés captifs. Les députés du patriarche lui rapportèrent que le prêtre Modeste, qui avait entrepris de reconstruire les saints lieux, était en grand besoin des choses nécessaires. Il lui envoya sur-le-champ mille pièces d’or, mille sacs de froment, mille de légumes, mille livres de fer, mille paquets de poissons secs, mille vaisseaux de vin et mille ouvriers égyptiens, avec une lettre où il disait : Pardonnez-moi si je ne vous envoie rien qui soit digne des temples du Christ, je voudrais aller y travailler moi-même.

Les paroles et les exemples du saint réveillèrent la foi et la charité dans bien des cœurs. On vit des riches vendre en grande partie leurs biens et lui en apporter le prix, afin qu’il le distribuât aux pauvres.

Le vénéré patriarche acceptait ces sacrifices avec joie. Il savait que l’aumône n’a pas seulement les promesses de la vie future.

Dans sa jeunesse, il s’était plu à vérifier si Dieu, suivant sa promesse, lui rendait au centuple ce qu’il donnait.

« J’ai fait cela mille fois, disait-il, et jamais mon attente n’a été trompée ».

Plus avancé dans la perfection, il se reprocha ces calculs et donna sans compter jamais. Ses aumôniers, ayant un jour donné moins qu’il n’avait ordonné, Dieu les confondit par un miracle.

Il s’agissait d’un noble égyptien lequel avait été dépouillé de ses biens. Réduit à la dernière misère, cet homme aborda le patriarche, un dimanche qu’il se rendait à l’église, et fit appel à son cœur… Jean qui l’avait connu riche, honoré, fut profondément ému.

« Allez lui donner quinze livres d’or », dit-il tout bas à l’aumônier qui le suivait. Celui-ci, avant d’exécuter l’ordre, en parla au référendaire et à l’économe. Tentés d’envie contre ce pauvre honteux, ils trouvèrent le don exorbitant et décidèrent de ne donner que cinq livres.

Cependant, comme le patriarche s’en revenait, une veuve très riche, et qui n’avait qu’un fils, lui présenta un écrit par lequel elle s’engageait à donner cinq cents écus aux pauvres.

Jean prit le papier, et après avoir congédié les personnes de condition qui l’accompagnaient, il fit venir ses aumôniers et leur dit :

« — Combien de livres d’or avez-vous données à cet homme ?

— Quinze, comme Votre Sainteté l’avait ordonné, répondirent-ils tous ensemble.

Mais une lumière intérieure fit connaître au bienheureux qu’ils ne disaient pas la vérité. Il envoya chercher l’égyptien et lui demanda :

» — Combien de livres d’or avez-vous reçues ?

— Cinq, répondit-il.

Alors, montrant à ses aumôniers l’acte de donation qu’il tenait, le saint leur dit :

» — Dieu vous demandera compte de mille écus de plus, car, si vous eussiez donné quinze livres d’or comme je l’avais dit, Dieu, par la main de cette femme, nous en aurait rendu quinze cents. Et afin que vous n’en puissiez douter, je m’en vais la faire venir ».

Il envoya deux hommes de considération prier la dame de se rendre auprès de lui. Elle vint aussitôt et déposa à ses pieds les cinq cents écus promis.

Après avoir remercié et prié Dieu pour elle et pour son fils :

« — Dites-moi, je vous prie, ma fille, demanda le patriarche, est-ce là ce que vous aviez dessein de donner à Jésus-Christ ? Lui en vouliez-vous donner davantage ?

Cette femme, voyant que Dieu lui avait révélé ce qu’elle seule savait, répondit toute tremblante :

» — À la vérité, Seigneur, j’avais d’abord écrit mille cinq cents écus ; mais l’instant d’après, ayant ouvert le papier sans savoir pourquoi, je trouvai le mot mille effacé. Je fus fort étonnée et je me dis : Ce n’est donc pas la volonté de Dieu que je donne plus de cinq cents écus ».

En entendant ces mots, les aumôniers se jetèrent aux pieds du saint et lui demandèrent pardon de leur désobéissance, protestant que jamais plus ils ne commettraient semblable faute.

Un homme, pressé par ses créanciers, avait prié un grand seigneur de lui prêter, sur gages, cinquante livres d’or. Le seigneur avait promis, mais différait toujours d’acquitter sa promesse. Le débiteur, appréhendant la contrainte par corps, eut recours au patriarche.

« Mon fils, lui dit ce bon pasteur, pour vous venir en aide, je vendrais l’habit même que je porte ».

Il lui donna aussitôt l’argent nécessaire. La nuit suivante, le seigneur vit en songe un homme qui se tenait debout sur un autel. Plusieurs personnes lui offraient des présents, et, pour chaque offrande déposée sur l’autel, chacun recevait cent fois autant. Près de lui, sur un banc, il y avait une offrande, et quelqu’un lui dit :

« Monsieur, prenez cette offrande et la mettez sur l’autel, et vous recevrez cent fois autant ».

Mais comme il différait de le faire, le patriarche survint, prit l’offrande, la mit sur l’autel et reçut le centuple comme tous les autres.

À son réveil, le seigneur se prit à réfléchir, puis il envoya chercher l’emprunteur et voulut lui donner les cinquante livres d’or.

« — Je n’en ai plus besoin, répondit cet homme. Voyant que vous tardiez à me rendre ce service, je me suis, comme tout le monde, adressé à notre saint patriarche. Lui ne m’a pas fait attendre.

— Ah, c’est donc vrai, dit le seigneur, c’est lui qui recevra la récompense de cette bonne action.

Il raconta alors son rêve, ajoutant amèrement :

» — Malheur à qui diffère de faire le bien ».

Un songe analogue rendit charitable un évêque dur et avare. Cet évêque, nommé Troïle, accompagnait un jour le saint dans ses visites aux pauvres. Indifférent aux plus navrantes misères, il ne songeait qu’à un buffet d’argent ciselé dont il avait envie, et faisait porter, par l’un de ses domestiques, trente livres d’or qu’il destinait à cette emplette. Jean l’ayant appris, lui dit avec cet accent qui subjuguait tous les cœurs :

« Mon frère Troïle, aimez, soulagez les frères de Jésus-Christ ».

Malgré son avarice, l’évêque fut touché. Il ordonna de distribuer les trente livres d’or aux pauvres, et l’ordre fut à l’instant exécuté. Mais, dans ce cœur dur, la sainte impression fut bien fugitive.

L’or était à peine donné que l’avare ressentit un regret terrible, tellement qu’il fut pris de tremblement, de frissons convulsifs qui l’obligèrent de se mettre au lit en rentrant chez lui. Le patriarche l’ayant fait prier de venir dîner, il s’en excusa sur ce qu’il était travaillé de la fièvre.

Jean comprit que le don des trente livres d’or avait causé cette maladie. Quittant la table, il se rendit auprès de l’évêque et lui dit gaiement :

« Mon frère Troïle, ce que vous avez donné aux pauvres sur ma demande, je considère que je vous l’ai emprunté, et je vous le rapporte ».

En entendant ces mots, l’avare se trouva subitement guéri. Sans faire la moindre objection, il reprit l’or qu’il avait donné.

« Maintenant, lui dit Jean souriant, vous allez m’abandonner, par écrit, la récompense que vous auriez reçue de Dieu pour cette aumône.

Troïle y consentit volontiers. Il écrivit la renonciation en ces termes : Mon Dieu, récompensez monseigneur Jean, très saint patriarche d’Alexandrie, de trente livres d’or qu’il vous a données et qu’il m’a rendues.

Cela fait, il remit le papier au saint, et, guéri, joyeux, dispos, s’en alla dîner avec lui. Mais la nuit suivante, l’avare vit en songe un palais d’une beauté si extraordinaire, si merveilleuse, qu’auprès les plus magnifiques édifices de la terre n’auraient semblé que des taudis. Le portail lui parut d’or pur et au-dessus, il lut : C’est ici la demeure éternelle et bienheureuse de l’évêque Troïle.

Dans un saisissement de joie inexprimable, Troïle restait à contempler sa future demeure, quand un personnage, qui semblait l’un des premiers officiers du palais, s’approchant du portail, dit à ceux qui le suivaient : L’évêque Troïle a renoncé à la divine récompense pour ravoir ses trente livres d’or. Au nom du monarque de l’univers, arrachez cette inscription.

Ce rêve jeta l’effroi dans l’âme de l’avare. Il le raconta humblement au patriarche et, soutenu par ses prières, devint aussi compatissant, aussi libéral qu’il avait été dur et avare.

« Soyez charitable, disait souvent le saint à ses serviteurs, soyez charitable, et jamais Dieu ne vous abandonnera ». Lui ne pouvait, sans fondre en larmes, voir pleurer ceux qui étaient dans l’affliction. Il avait la commisération infinie du cœur, une pitié sans bornes des souffrances, des détresses impuissantes des petits et des humbles.

Suivant un usage établi par saint Paul, l’évêque jugeait alors les différends qui s’élevaient entre chrétiens. Le bienheureux savait que ceux qui sont opprimés par des personnes puissantes n’osent pas toujours demander justice ; aussi, deux fois la semaine, il donnait publiquement audience. Tous les mercredis et les vendredis, on lui mettait un siège devant les grandes portes de l’église ; il allait attendre là ceux qui voulaient lui parler et, afin d’encourager les plus timides, il n’avait auprès de lui qu’un seul officier. Il écoutait avec bonté tous ceux qui se présentaient et leur donnait satisfaction sans délai.

Il arriva un jour que personne ne se présenta à son audience. Le saint en fut affligé et, après avoir longtemps attendu, se retira les larmes aux yeux. L’un de ses prêtres lui demanda la cause de cette tristesse.

« — C’est qu’aujourd’hui je n’ai rien à offrir à Jésus-Christ en expiation de mes péchés, répondit le patriarche.

— Très-saint père, répliqua le prêtre, il me semble plutôt que vous avez grand sujet de vous réjouir, car, dans le troupeau que Jésus-Christ vous a confié, vous avez rendu les hommes semblables aux anges, en les faisant vivre sans contestation et sans dispute ».

Touché de cette réponse, le doux pontife rentra dans son palais en bénissant Dieu.

Comme il sortait un jour de la ville pour aller à une église des martyrs, une femme vint se prosterner devant lui, demandant justice contre son gendre. Ceux qui accompagnaient le saint, lui dirent de se retirer, que le patriarche l’entendrait au retour.

« Comment Dieu exaucera-t-il mes prières, si je remets à écouter cette femme, s’écria Jean, qui m’assure que demain je serai en vie » ?

Et il expédia sur-le-champ l’affaire.

Cette pensée de la mort lui était toujours présente : il voulait qu’on creusât chaque jour son tombeau, et, dans les grandes circonstances, alors qu’on lui rendait tous les honneurs dus à son rang, il avait chargé quelqu’un de lui venir dire :

« Monseigneur, donnez vos ordres pour qu’on finisse votre tombeau, car vous ignorez l’heure de votre mort ».

Il disait que considérer attentivement les tombeaux est chose fort utile ; il assistait souvent ceux qui étaient longtemps à l’agonie. Sur l’abandon où l’âme se trouve alors, le saint faisait des réflexions profondes :

« On mourra seul, disait-il, nos œuvres seules nous suivront ».

Tout ce qui pouvait blesser la charité lui semblait à craindre. À l’occasion de nouveaux droits que le gouverneur d’Alexandrie voulait imposer, Jean eut un jour avec lui une discussion fort vive. Offensé de rencontrer chez le saint une résistance invincible, Nicétas le quitta très en colère. Le patriarche en fut contristé. Il avait toujours devant les yeux la loi du Seigneur et, vers le soir, faisant allusion à cette parole de l’Écriture : « Que le soleil ne se couche point sur votre colère », il envoya un archiprêtre accompagné d’un clerc dire de sa part au gouverneur :

« Le soleil est près de se coucher ».

Cet avis fut comme un trait qui perça le cœur de Nicétas. Il courut chez le saint et, les larmes aux yeux, lui fit des excuses, promettant de ne plus écouter ceux qui le portaient à pressurer les pauvres.

« Je vous assure, lui dit le patriarche, que, si je ne vous avais vu si en colère, je serais allé moi-même vous trouver ».

Comme on l’a remarqué de saint Vincent de Paul, son humilité surpassait encore sa charité. À l’en croire, il n’était qu’un composé de misères, de faiblesse, de corruption et d’orgueil.

Un homme qui lui avait demandé l’aumône, vomit un jour mille injures contre lui, parce qu’il ne lui avait fait donner que dix sous. Ceux qui accompagnaient le patriarche voulaient châtier cet insolent, il les reprit avec sévérité :

« Laissez-le faire, mes frères, ajouta-t-il. Quelle apparence que je n’endure pas ces injures, moi qui, depuis plus de soixante ans, insulte continuellement Jésus-Christ par mes mauvaises actions » ?

Il ordonna à l’aumônier d’ouvrir le sac de monnaie et d’en laisser prendre à cet homme autant qu’il en voudrait.

Un clerc indigne mit encore plus en lumière l’humilité du saint. Cet ecclésiastique, frappé des censures de l’Église, s’en déclarait heureux parce qu’il avait plus de liberté, et nourrissait contre Jean, qui l’avait excommunié, un violent ressentiment.

Le patriarche ne l’ignorait pas. Il avait résolu de le faire venir afin de lui parler avec cette tendresse qui lui ouvrait tous les cœurs. Mais Dieu permit qu’il l’oubliât.

Le dimanche suivant, il monta à l’autel pour offrir solennellement le saint sacrifice. Le diacre avait fini l’oraison, il allait lever le voile du calice, quand l’ecclésiastique revint à la mémoire du pontife. En même temps il se rappela la parole du divin Maître : Quand vous êtes à l’autel pour offrir votre présent, si vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, allez d’abord vous réconcilier avec votre frère.

Pour obéir au commandement du Seigneur, il dit au diacre de recommencer l’oraison et de la répéter jusqu’à son retour, puis, descendant de l’autel, il se rendit à la sacristie et envoya vingt de ceux qui étaient de semaine à la recherche de l’ecclésiastique. Dieu permit, dit le vieux récit, qu’on le trouva à l’instant même. On le conduisit au saint qui se mit à genoux devant lui, et lui dit : « Pardonnez-moi mon frère ».

En entendant ces paroles, en voyant à ses pieds le patriarche vénéré de tous, cet homme se mit à trembler de frayeur, croyant que le feu du ciel allait tomber sur lui. Il se prosterna en confessant sa faute, en implorant pardon et miséricorde.

Jean rentra à l’église pour continuer la messe. L’ecclésiastique servit à l’autel et, depuis ce jour, vécut si purement qu’il mérita d’être ordonné prêtre.

Avec une charité céleste Jean s’appliquait à réconcilier ceux que la haine divisait. L’un des plus grands seigneurs d’Alexandrie en haïssait mortellement un autre. Bien des fois, le saint avait tâché de l’adoucir, mais toujours inutilement. Voyant cela, il le fit prier de le venir trouver et l’engagea à entendre la messe dans sa chapelle, où il ne laissa entrer avec le seigneur que celui qui devait servir à l’autel. Après la consécration, comme ils récitaient tous ensemble l’oraison dominicale, quand on en fut à la demande : Pardonnez-nous, etc., le patriarche se tut et fit signe au servant de se taire aussi, de sorte que le seigneur prononça seul les paroles : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Alors le saint, se tournant de son côté, lui dit avec une pénétrante douceur :

« Pensez, je vous en supplie, à ce que vous venez de dire à Dieu dans ce moment terrible des saints mystères ».

Ces mots terrassèrent cet homme endurci. Il lui sembla ressentir la cruelle atteinte du feu éternel. Saisi d’effroi, il déclara qu’il pardonnait à son ennemi avec qui il se réconcilia de la manière la plus touchante et la plus sincère.

Quand le bienheureux entendait médire du prochain, il détournait adroitement le discours. Afin d’inspirer de l’horreur pour un vice si opposé là l’esprit chrétien, il refusait l’entrée de sa maison aux médisants. Il punissait les délateurs et donnait souvent à son peuple des instructions sur les jugements téméraires :

« Comment, disait-il, osons-nous juger les autres ! Les circonstances sont si variées qu’il est presqu’impossible que nous ne tombions point dans l’erreur. C’est le devoir des magistrats de punir les coupables ; notre devoir, à nous particuliers, c’est de prendre leur défense ».

Mieux qu’aucune parole, le trait suivant prouvera qu’il ne condamnait jamais personne.

Un homme avait enlevé une religieuse et l’avait emmenée à Constantinople. La nouvelle de ce scandale affligea tellement le patriarche qu’il en fut réduit à l’extrémité. Après son rétablissement, comme il assistait à une conférence ecclésiastique, on vint à parler de cette triste affaire, et plusieurs prêtres chargèrent d’anathèmes le séducteur qui avait, disaient-ils, perdu deux âmes. Mais Jean leur ferma la bouche :

« Mes enfants, dit-il, ne parlez pas ainsi, puisqu’on cela vous commettez un double péché, l’un en ce que vous transgressez le commandement du Seigneur qui a dit : Ne jugez pas l’autre en ce que vous ne savez pas certainement si ces personnes continuent dans le péché et n’ont point fait pénitence ».

Ce saint, en qui la charité semblait être personnifiée défendait pourtant aux catholiques toute communication avec les hérétiques dans les choses divines :

« Mes enfants, disait-il aux fidèles, n’entrez jamais dans le lieu où les hérétiques font leurs prières ».

Jamais il ne disait rien d’inutile, mais il trouvait un plaisir infini à s’entretenir des actions des saints. Les actes héroïques de charité lui arrachaient souvent des larmes d’admiration. Un jour qu’il lisait la vie de saint Séraphion, il réunit tous ses aumôniers et leur dit :

« Vous croyez peut-être que nous faisons quelque chose en donnant tout ce que nous pouvons d’argent. Écoutez ce que des hommes ont fait pour l’amour de leurs frères, ou plutôt pour l’amour de Jésus-Christ ».

Et fondant en pleurs, il leur lut qu’une veuve dont les enfants mouraient de faim, ayant demandé l’aumône à saint Séraphion, le saint, qui n’avait rien du tout à lui donner, se donna lui même afin qu’elle le vendît comme son esclave à des bateleurs grecs.

« Nous qui ne donnons que notre bien, avec quelle humilité devons-nous assister les pauvres », disait souvent le bienheureux.

Un homme qu’il avait secouru dans une nécessité pressante, lui exprimait sa reconnaissance dans les termes les plus vifs ; il lui fit cette belle réponse :

« Mon frère, je n’ai pas encore répandu mon sang pour vous comme Jésus-Christ, mon maître et mon Dieu me le commande ».

Un marchand, qui avait perdu toute sa fortune dans un naufrage, eut recours à la bonté de Jean qui lui donna par deux fois de quoi rétablir ses affaires. Le même malheur lui étant arrivé une troisième fois, cette homme devint comme fou de chagrin et voulut se tuer. Mais le saint lui envoya dire de le venir trouver sans crainte et, après l’avoir repris de son désespoir :

« Béni soit Dieu qui veille sur vous, dit-il, je crois par la foi qu’il m’en donne, qu’il ne vous arrivera plus de faire naufrage ».

Il commanda qu’on lui donnât la conduite de l’un des grands navires de l’église, lequel était chargé de vingt mille boisseaux de blé et voici ce que ce marchand déposa plus tard sous la foi du serment :

« Après avoir quitté le port d’Alexandrie, nous naviguâmes durant vingt jours et vingt nuits avec un vent si impétueux que ne pouvant du tout, ni par les étoiles, ni par la vue d’aucune terre, reconnaître où nous étions, il ne nous restait plus d’autre espérance que celle que nous donnait le pilote, en nous disant qu’il voyait le saint patriarche qui tenait le gouvernail avec lui et lui disait : « Ne craignez rien, vous êtes sur votre route ». Le vingtième jour nous aperçûmes les îles de la Grande-Bretagne. La famine y sévissait. Quand le chef de l’île où nous débarquâmes apprit que notre vaisseau était chargé de blé, il nous dit : C’est Dieu qui vous envoie ici. Choisissez entre une pièce d’argent pour chaque boisseau, ou un poids en étain égal au poids du blé ». Nous décidâmes de prendre moitié de l’un, moitié de l’autre. Nous retournâmes heureusement à Alexandrie et, lorsqu’on déchargea le vaisseau, on reconnut que tout l’étain était changé en argent très pur ».

Ce n’est pas là le seul miracle que Dieu fit en faveur du patriarche. L’église d’Alexandrie était alors la plus riche du monde ; mais, si considérables qu’en fussent les revenus, on comprend qu’ils n’auraient jamais suffi aux aumônes du saint.

Autant il était bon et généreux envers les autres, autant il était dur à lui-même. Sa table, ses meubles, ses vêtements, tout chez lui respirait la pauvreté. Il dormait sur un petit lit tout contre terre et n’avait qu’une couverture de laine tout usée, toute déchirée. Un seigneur d’Alexandrie l’ayant su, lui en envoya une magnifique qui coûtait trente-six pièces d’argent et le conjura de s’en servir pour l’amour de lui. Jean s’en servit en effet la nuit suivante, mais la pensée qu’il était chaudement et à son aise, tandis que tant de malheureux manquaient de tout, chassa loin le sommeil. Il passa quasi la nuit entière à soupirer et à gémir ; ceux qui couchaient dans sa chambre l’entendaient se dire :

« J’ai sur moi une couverture qui a coûté trente six pièces d’argent et les frères de Jésus-Christ meurent de froid… Combien y en a-t-il maintenant qui frissonnent et qui tremblent ?… Combien y en a-t-il qui, n’ayant sous eux que la moitié d’une natte de jonc et autant dessus ne peuvent étendre leurs pieds ?… Combien y en a-t-il dans les montagnes qui n’ont ni pain, ni feu et souffrent du double tourment de la faim et du froid ?… À cette heure, dans Alexandrie même, combien y en a-t-il qui manquent d’abri, qui dorment, sur le pavé, peut-être mouillés par la pluie… Combien y en a-t-il qui manquent de tout, qui seraient heureux de se nourrir des miettes de la table de mes serviteurs ?… Combien y en a-t-il qui, n’ayant qu’un habit pour l’été et pour l’hiver, ressentent l’incommodité de n’en pouvoir changer ?… Et toi, Jean, qui prétends jouir un jour du bonheur éternel, tu bois du vin, tu manges de grands poissons, tu es bien logé et de plus, maintenant, tu as cela de commun avec les méchants d’être chaudement et à ton aise, sous une couverture qui a coûté trente-six pièces d’argent. Certes, en vivant de la sorte et dans un tel relâchement, tu ne dois pas espérer de jouir dans l’autre vie des joies réservées aux saints, tu n’as à attendre que la sentence portée contre ce riche dont il est parlé dans l’Évangile, car, comme lui, tu jouis pendant que les pauvres souffrent. Dieu ait pitié de moi… Jean, voici la première et la dernière nuit que tu mettras sur toi cette couverture, car avec une pièce d’argent on peut avoir quatre petites couvertures, et il est bien juste, et Dieu a sans doute pour très agréable, que cent-quarante-quatre de ceux qui sont les frères de Jésus-Christ aussi bien que toi aient de quoi se couvrir plutôt que toi seul ».

Dès le matin, il envoya vendre la couverture. Celui qui lui en avait fait présent, l’ayant su, l’acheta trente-six pièces d’argent et la lui donna une seconde fois. Le lendemain et le jour suivant, ayant vu qu’on la mettait encore en vente, il la racheta au même prix et la redonna au patriarche qui lui dit en souriant : « Nous verrons qui se lassera le premier de nous deux ».

Le bienheureux disait agréablement que, pour soulager les pauvres, on peut dépouiller les riches et leur ôter doucement jusqu’à leur chemise, surtout s’ils sont avares et n’ont point compassion de leur prochain. Il voyait en cela un double bien, puisqu’en soulageant les malheureux on travaille au salut des riches.

Un étranger, de passage à Alexandrie, ne pouvant croire ce qu’il entendait raconter de la charité du saint, résolut de l’éprouver.

Il se déguise, se revêt de haillons et va se placer sur la route du patriarche qui visitait ce jour-là les malades.

« — Seigneur, dit-il, ayez pitié d’un pauvre captif, vendu comme esclave.

— Donnez-lui six pièces d’argent, dit Jean à l’aumônier qui l’accompagnait.

Le faux mendiant remercie, s’esquive, échange prestement son costume contre un autre aussi misérable et court attendre le saint un peu plus loin.

» — Seigneur, dit-il, ayez pitié d’un malheureux.

— Donnez-lui six pièces d’or, ordonna Jean.

L’aumônier obéit, mais, s’approchant du saint, lui dit à l’oreille :

« — Monseigneur, je vous affirme que celui-ci a reçu deux fois l’aumône.

Un peu après, l’étranger se présente sous un autre déguisement.

» — Mais c’est le même que tout à l’heure, fait remarquer l’aumônier.

— Donnez-lui douze pièces d’or, dit le saint. Qui sait si ce n’est pas Jésus-Christ qui veut me tenter.

Le patriarche commençait à sentir le poids de l’âge. Il avait résolu de se retirer à l’île de Chypre pour se préparer à la mort, mais Nicétas lui dit :

« — Si mes prières ont sur vous quelque pouvoir, vous irez auparavant à Constantinople, faire visite à l’empereur. Il mérite que vous lui donniez cette marque d’affection.

Jean se laissa persuader et partit pour Constantinople avec le gouverneur. Ils débarquèrent à l’île de Rhodes. Là, un inconnu d’une rayonnante beauté, s’approchant du saint, lui dit en lui tendant un sceptre d’or :

» — Venez, le roi des rois vous appelle.

Le patriarche envoya aussitôt chercher son compagnon de voyage et, le visage tout brillant de larmes, lui dit :

» — Vous me vouliez mener vers l’empereur de la terre, mais celui du ciel me fait la grâce, si indigne que j’en sois, de me commander d’aller à Lui ».

Il lui raconta comment un ange lui était apparu.

Partagé entre la douleur de le perdre et la joie de le voir s’en aller au ciel, Nicétas se jeta à ses pieds et lui demanda sa bénédiction pour lui et pour l’empereur.

Jean la donna avec une tendresse incomparable et, rebroussant chemin, s’embarqua pour l’île de Chypre, sa patrie, où il voulut mourir.

À peine arrivé à Amalhonte, lieu de sa naissance, il dicta son testament en ces termes :

« Je vous rends grâces très humblement, Seigneur, de la grâce que vous m’avez faite de m’élever à la dignité du sacerdoce. J’ai eu à ma disposition une très grande quantité d’or et d’argent ; des sommes quasi infinies m’ont été mises entre les mains par les serviteurs de Jésus-Christ, mais vous m’avez fait la faveur de reconnaître que toutes ces choses vous appartenaient comme au Créateur de l’univers, et, par votre grâce, ô mon Dieu, je n’ai point différé de vous donner ce qui était déjà à vous, et, si misérable que je sois, vous avez daigné exaucer la prière que je vous ai faite de n’avoir à ma mort qu’une pièce de monnaie : il ne me reste qu’un tiers de sou que je veux qu’on donne aux pauvres, puisqu’il ne vous appartient pas moins que tout le reste ».

Et, recommandant son âme à Dieu, le grand patriarche d’Alexandrie expira.

Il fut inhumé à Amalhonte, en l’église de saint Tycon. Lorsqu’on déposa le corps dans le tombeau, deux évêques, qui y reposaient déjà, se reculèrent comme s’ils eussent été vivants, pour lui faire place.


  1. Les pauvres sont vos maîtres et les miens, les voiles dessous lesquels se cache Noire-Seigneur Jésus-Christ, disait, mille ans plus tard, Vincent de Paul aux Filles de la Charité. Comme autrefois l’apôtre bien-aimé, dans son extrême vieillesse, ne savait plus dire qu’un mot : Aimez vous les uns les autres, Vincent de Paul, à la fin de sa vie, répétait toujours : Aimez les pauvres, ce sont vos maîtres et les miens.