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Physique/Paraphrase du livre 8

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PARAPHRASE DU LIVRE HUIT


LIVRE VIII


DE L’ÉTERNITÉ DU MOUVEMENT.


I.

Après tous les développements qui précèdent, il ne nous reste plus guère qu’à nous occuper d’une dernière question, celle de l’éternité du mouvement. Le mouvement a-t-il commencé à un certain moment de la durée, avant lequel il n’existait pas ? Et de même qu’il aurait commencé à un certain jour, y aura-t-il un jour où il devra cesser, de manière que rien ne doive plus absolument se mouvoir ? Ou bien en niant ces idées de commencement et de fin, doit-on dire que le mouvement n’a point eu de commencement, et qu’il n’aura point de fin ? Doit-on penser qu’il a toujours été et qu’il sera toujours, immortel, indéfectible pour tous les êtres, et comme une vie qui anime tout ce que la nature a formé ?

Tous ceux des philosophes qui ont étudié la nature et qu’on peut appeler des Physiciens, s’accordent unanimement à admettre l’existence du mouvement, parce qu’ils se sont tous occupés de l’origine du monde, et que toutes leurs théories roulent sur la génération et la destruction des choses, lesquelles ne peuvent être si le mouvement n’est pas. Lors même qu’on soutient que les mondes sont infinis, et que les uns naissent tandis que les autres s’éteignent et périssent, on n’en admet pas moins l’existence éternelle du mouvement ; car les mondes ne peuvent naître et périr qu’à la condition nécessaire du mouvement. Les philosophes mêmes qui n’admettent qu’un seul monde, et qui ne le supposent pas éternel, font également sur l’existence et la réalité du mouvement des hypothèses conformes à leurs systèmes.

Lorsqu’on suppose que le mouvement n’est pas éternel, et qu’il y a eu un temps où il n’existait point, il n’y a que deux manières de comprendre cette opinion : ou comme Anaxagore, il faut dire que, toutes les choses ayant été confondues et ensevelies dans le repos durant un temps infini, survint l’Intelligence qui leur a communiqué à un certain moment l’ordre et le mouvement ; ou bien avec Empédocle, il faut penser que les choses sont tantôt en mouvement, tantôt en repos ; qu’il y a mouvement quand de plusieurs choses séparées l’Amour n’en fait qu’une seule, ou que d’une chose unique la Discorde en fait plusieurs ; et qu’il y a repos dans les intervalles qui séparent l’action de l’Amour et l’action de la Discorde. C’est ce qu’Empédocle veut nous faire entendre, quand il dit en propres termes :


En sachant ramener leur foule à l’unité,

Puis quittant l’union pour la pluralité,

Ils vont, sans que le temps les arrête ou les presse ;

Et comme en aucun d’eux le changement ne cesse,

Dans ce cercle immuable ils se font éternels.


Examinons à notre tour où est la vérité dans ces obscurs problèmes ; car il importe de la découvrir et de la bien comprendre, non pas seulement pour la science de la nature que nous étudions ici, mais encore pour la connaissance du principe premier des choses. Nous commencerons tout d’abord en rappelant les définitions que nous avons posées plus haut dans notre Physique (Livre III, ch. 1). Nous répétons donc que le mouvement est la réalisation et l’achèvement, l’entéléchie du mobile en tant que mobile ; et, par une conséquence nécessaire, il faut supposer préalablement l’existence actuelle de choses qui peuvent être mues, quelle que soit d’ailleurs l’espèce de mouvement qu’elles reçoivent. Sans même s’arrêter à cette définition du mouvement, il n’est personne qui ne convienne que nécessairement tout ce qui peut recevoir une des espèces quelconques du mouvement, doit d’une manière générale être susceptible d’être mu. Par exemple, si l’objet s’altère, il faut que ce soit un objet susceptible d’altération ; s’il y a translation, il faut que ce soit un objet susceptible d’être déplacé dans l’espace, absolument comme il faut qu’il y ait du combustible pour qu’il y ait combustion, et comme il faut que le combustible existe avant de pouvoir brûler.

Par une conséquence non moins nécessaire, il faut aussi, ou que les choses naissent à un certain moment donné avant lequel elles n’existaient pas, ou qu’elles soient éternelles. En prenant cette première hypothèse, et en supposant que tous les mobiles et les moteurs sont nés à un certain moment, il faudrait nécessairement encore qu’avant ce mouvement, qu’on prend pour le premier, il y eût eu un changement préalable, et un mouvement qui aurait fait naître et le mobile qui peut être mu et le moteur qui peut mouvoir. Dans la seconde hypothèse, où l’on suppose que les moteurs et les mobiles ont éternellement existé, sans qu’il y eût de mouvement, on voit quelles étranges conséquences sortent de cette théorie pour peu qu’on la presse ; car comment concevoir que le mouvement ait pu commencer après un éternel repos ?

En y regardant encore d’un peu plus près, les conséquences n’en deviennent que plus frappantes. Si, en effet, parmi les choses qui reçoivent le mouvement ou qui le donnent, il faut nécessairement un premier moteur et un premier mobile, et, en l’absence du moteur et du mobile, un absolu repos, il en résulte non moins nécessairement qu’il y a eu un changement antérieur, puisqu’il y avait une cause à ce repos, le repos n’étant que la privation du mouvement. Donc, avant ce changement qu’on prétend le premier, il y aura déjà eu un changement antérieur.

Certaines choses, en effet, ne produisent qu’une seule espèce de mouvement ; d’autres produisent des mouvements contraires. Ainsi le feu échauffe et il ne refroidit pas, tandis que la science des contraires paraît une seule et même science, c’est-à-dire que quand on sait un des deux contraires on sait aussi l’autre du même coup. Cependant il y a, même dans l’exemple que nous citons ici, quelque chose d’analogue à ce double effet ; sans doute le feu ne refroidit jamais ; mais, quand il est absent, son absence refroidit, de même que le froid échauffe par son absence, et que celui qui sait une chose peut, par erreur volontaire, employer à rebours la science qu’il possède.

D’ailleurs, ceci n’empêche pas nécessairement que toutes les choses qui sont susceptibles d’agir, de souffrir, de mouvoir ou d’être mues, n’agissent pas toujours et dans tous les cas selon leur capacité propre. Il y faut eu outre certaines conditions, et, par exemple, qu’elles soient en contact les unes avec les autres. C’est en se rapprochant que l’une donne le mouvement, et que l’autre le reçoit, et qu’elles s’arrangent de telle façon que l’une puisse être mue et que l’autre puisse mouvoir. Si donc le mouvement n’a pas toujours eu lieu, s’il n’est pas éternel, c’est que les choses n’étaient pas disposées de telle façon que l’une pût recevoir le mouvement qu’une autre pouvait lui communiquer. Il a fallu que l’une des deux tout au moins vint à changer ; car c’est là une nécessité absolue pour tous les relatifs ; et le moteur et le mobile sont des relatifs. Ainsi, par exemple, une chose qui n’était pas antérieurement le double d’une autre en est actuellement le double ; il faut absolument que l’une des deux tout au moins, si ce n’est toutes les deux à la fois, aient éprouvé quelque changement. Par conséquent, avant ce changement qu’on croyait le premier, puisqu’on faisait commencer le mouvement, il y aura eu un autre changement qui l’aura précédé.

Ainsi donc, si l’on suppose les moteurs et les mobiles éternels, il est impossible que le mouvement ne le soit pas comme eux. Mais voici une autre conséquence absurde qu’il convient de ne pas omettre : c’est que s’il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas de temps non plus ; car, comment concevoir qu’il puisse y avoir antériorité et postériorité, s’il n’y a pas de temps ? Et comment y aurait-il du temps, s’il n’y a pas de mouvement ? Le temps n’est que le nombre du mouvement, ou même, on peut dire, un mouvement d’une certaine espèce ; et du moment que le temps est éternel, le mouvement est éternel ainsi que lui. Tous les philosophes en général, si l’on en excepte peut-être un seul, semblent unanimes dans leurs théories sur le temps ; tous le regardant comme incréé ; et c’est même en soutenant que le temps n’a point été créé, que Démocrite essaie de démontrer que l’univers n’a jamais pu l’être. Le seul philosophe que j’exceptais tout à l’heure, c’est Platon qui a soutenu que le temps a été créé ; selon lui, le temps est né avec le ciel : car, à son avis, le ciel aussi a pris naissance. Si donc l’existence et la conception même du temps sont impossibles sans la notion et l’existence de l’instant, et si l’instant est une sorte de moyen terme réunissant en lui un commencement et une fin, le commencement de l’avenir, et la fin du passé, il faut nécessairement que le temps soit éternel ; car l’extrémité du temps que l’on considère est toujours dans un certain instant, puisque la seule partie saisissable du temps est l’instant lui-même ; et comme l’instant est à la fois commencement et fin, il est clair qu’il y a toujours du temps des deux côtés de l’instant, soit avant, soit après ; or, du moment que le temps existe ainsi, il est clair que le mouvement n’existe pas moins, puisque le temps n’est qu’un mode et une affection du mouvement lui-même.

Le raisonnement qui vient de nous prouver que le temps n’a pas pu commencer, doit nous prouver aussi qu’il ne peut pas finir, et qu’il est indestructible. De même qu’en cherchant à expliquer l’origine du mouvement, on arrivait à cette conclusion nécessaire qu’il y a un changement antérieur à ce changement qu’on prétendait être le premier, de même il faudra supposer, dans ce nouveau cas, qu’il y a un changement postérieur même à ce changement qu’on croit le dernier ; car ce n’est pas du même coup que le moteur cessera d’être moteur, et le mobile d’être mobile ; l’un pourra toujours agir, et l’autre pourra toujours souffrir l’action, même après que l’acte de l’un et de l’autre aura cessé. Un objet combustible cesse de brûler, si l’on veut ; mais il n’en reste pas moins combustible, bien que d’ailleurs il puisse fort bien n’être pas brûlé. L’objet capable de mouvoir cesse de mouvoir à un certain moment donné ; mais il n’en est pas moins capable de mouvoir encore. Que si, au lieu de prendre un simple changement de transformation, on veut considérer un changement où la chose est détruite, et qui, par conséquent, serait bien le dernier, l’impossibilité reste la même ; car le destructible, avant d’être détruit, devra être détruit par quelque chose, et ce quelque chose subsiste encore après lui, puisque la destruction est une espèce de changement.

Toutes ces impossibilités ne sont que trop réelles, et il est de toute évidence que le mouvement, éternel comme il l’est, ne peut pas tantôt être et tantôt n’être point. Avancer cette dernière opinion, et soutenir que le mouvement a des intermittences dans la nature, c’est, je le crains bien, une pure rêverie. Il n’y a pas plus de raison à prétendre pour toute explication, comme le fait Empédocle, que la nature le veut ainsi, et que c’est là ce qu’on doit regarder comme le principe des choses ; car c’est à cette dernière conclusion qu’aboutit le système d’Empédocle, quand il nous dit que l’Amour et la Discorde dominent tour à tour, et donnent le mouvement aux choses par une nécessité inhérente à leur nature, et que dans l’intervalle de leur lutte il y a un temps de repos.

C’est bien là encore ce que disent ceux qui, comme Anaxagore, ne reconnaissent qu’un seul principe, et qui croient qu’à un moment donné ce principe est entré en mouvement, après être resté un temps infini dans une absolue inaction. Mais jamais il ne peut y avoir de désordre dans les choses qui sont faites par la nature, et qui sont conformes à ses lois ; toujours la nature est une cause d’ordre et de régularité. Le mouvement infini, que suppose Anaxagore, ne peut avoir aucun rapport avec le repos infini qui l’avait précédé ; car les infinis sont incommensurables, tandis que l’ordre suppose toujours entre les choses un rapport, que la raison approuve et qu’elle peut comprendre. Mais, qu’après un repos qui a duré un temps infini, survienne par hasard le mouvement, et qu’on trouve indifférent que le mouvement survienne à tel instant plutôt qu’à tel instant antérieur, sans qu’il y ait en ceci aucun ordre, j’affirme que ce ne peut plus être là l’œuvre de la nature ; car ce qui est par nature est d’une manière absolue ; il ne peut pas tantôt être et tantôt n’être plus, être tantôt de telle manière et tantôt de telle autre.

Le feu se dirige naturellement toujours en haut, et il n’est pas possible qu’il y ait en ceci une alternative, et que tantôt il se dirige en haut, et que tantôt il ne s’y dirige pas. Et quant à ce qui n’est pas absolu dans la nature, il y a du moins une cause rationnelle aux changements qui surviennent ; et ici l’on n’en voit pas au changement tout arbitraire qu’on suppose.

Il vaudrait donc encore mieux imaginer avec Empédocle ou tel autre philosophe que l’univers est tour à tour en repos et en mouvement ; car il y a dans cette succession alternative des phénomènes un certain ordre et une certaine régularité. Du reste, quand on avance de pareilles théories, il ne faut pas se contenter de simples affirmations ; il faut tâcher de remonter aussi jusqu’à la cause et de l’expliquer ; et au lieu de se borner à une hypothèse gratuite, et de poser un axiome qui choque la raison, il faut ou en appeler à l’induction tirée des faits observés, ou apporter une démonstration qui se rattache à des principes incontestables. Empédocle ne s’est pas donné la peine de remonter à des causes, et il s’est contenté d’hypothèses gratuites. Le rôle prêté à l’Amour et à la Discorde peut être vrai ; et l’un, en effet, réunit les choses tandis que l’autre les divise ; mais on ne nous dit pas par quelle cause l’un vient après l’autre. On parle bien de leur succession alternative ; mais encore faudrait-il dire à quoi elle tient. Sans doute, entre les hommes, il y a l’Amour, qui les rapproche ; et la Discorde, qui les fait ennemis et les éloigne les uns des autres. De l’humanité on transporte cette loi à l’univers, et il est bien sûr que parfois les choses s’y passent également ainsi ; mais ce qu’on n’explique pas, et ce qu’il fallait expliquer, c’est comment ces phénomènes opposés s’accomplissent dans des périodes égales et régulières. C’est qu’elles ne sont pas plus dans le monde qu’elles ne sont parmi les hommes.

En général, se contenter d’affirmer qu’une chose est toujours de telle ou telle manière, et qu’elle se produit toujours de même, et croire que c’est là un principe et une raison suffisante des choses, ce n’est pas du tout satisfaire la raison. C’est à cela cependant que Démocrite réduit toutes les explications prétendues qu’il nous donne, quand il nous dit que les choses sont actuellement ainsi, et qu’elles y étaient antérieurement. Mais, quant à la cause véritable de cet état éternel, il se garde bien de la chercher. Je ne dis pas d’ailleurs que ce principe de Démocrite ne puisse jamais trouver une seule application ; mais je dis qu’il ne faut pas l’appliquer indifféremment à tout. Par exemple, c’est bien une vérité éternelle et immuable que tout triangle a ses trois angles égaux à deux droits ; cependant, on ne s’arrête pas purement et simplement à ce théorème, et l’on peut trouver une cause à cette propriété éternelle du triangle, puisqu’on la démontre, tandis qu’il y a d’autres principes qui sont également éternels, et auxquels il faut s’arrêter sans essayer de remonter à une cause plus haute. Nous avons donc démontré les relations nécessaires du temps et du mouvement, et nous avons établi que le temps n’a pu exister et ne pourra exister qu’à la condition que le mouvement ait existé ou doive exister comme lui.

II.

Je sais qu’on peut opposer des principes contraires à ceux que je viens d’établir ; mais je crois aussi qu’il n’est pas difficile de répondre à ces objections. En attendant, voici les principaux arguments par lesquels on peut entreprendre de prouver que le mouvement, loin d’être éternel, a dû se produire à un certain moment donné sans avoir du tout préalablement existé.

D’abord, peut-on dire, il n’y a pas de changement qui soit éternel, parce que nécessairement tout changement a lieu entre deux états divers, l’un d’où il part et l’autre où il aboutit. Par une conséquence évidente, tout changement a pour limites les contraires entre lesquels il se passe. Donc, il n’y a pas de mouvement qui puisse être infini. En second lieu, on peut se convaincre par l’observation, que le mouvement est souvent interrompu, et qu’il a des alternatives. Tel objet qui actuellement n’est pas mu et qui n’a en soi aucun mouvement, peut être mu à un certain moment donné ; et ceci est particulièrement observable dans les êtres inanimés ; tantôt le tout ou la partie y est immobile, et tantôt il y a mouvement. Mais si le mouvement ne peut pas naître ou sortir du néant, il faut reconnaître alors ou que le mouvement est éternel, ou qu’il est éternellement impossible. Si cette remarque est manifeste pour les êtres inanimés, elle l’est davantage encore pour les êtres animés ; et nous pouvons nous prendre pour exemple. Actuellement nous sommes en repos, et il n’y a pas le moindre mouvement en nous ; puis, tout à coup, nous nous mettons en mouvement, le principe de l’action venant uniquement de nous sans la moindre intervention du dehors. Les choses inanimées, au contraire, ne se meuvent jamais que par une cause extérieure. Quant à l’être animé, on dit qu’il se meut luimême ; car, s’il est quelquefois en repos, il peut aussi tout à coup se produire en lui un mouvement qui ne vient que de lui seul et où le dehors n’est pour rien. Mais si ce phénomène peut se passer dans l’animal, et si le mouvement peut commencer en lui, pourquoi la même chose ne se passerait-elle pas aussi dans l’univers ? Le phénomène qui a lieu dans le petit monde, peut avoir lieu aussi dans le grand : et, si c’est possible dans l’univers, c’est possible aussi dans l’infini, en supposant toutefois que l’infini puisse se mouvoir tout entier ou demeurer tout entier en repos.

De ces divers arguments, le premier est très vrai, et il est impossible qu’entre deux limites opposées, le mouvement soit éternellement le même et reste numériquement un. Il y a toujours et nécessairement des intervalles de repos. Il y a ici nécessité absolue qu’il en soit ainsi ; car une seule et même chose ne peut avoir un mouvement qui soit un et numériquement toujours le même. Je cite un exemple pour éclaircir ceci. Soit une corde d’instrument de musique qu’on met en mouvement. Je demande si le son que rend cette corde est toujours un seul et même son, ou si ce n’est pas toujours un son différent, chaque fois qu’on la touche de la même manière et qu’on lui imprime la même vibration. Mais quoiqu’il en soit de ce phénomène particulier, il ne prouve pas que le mouvement ne puisse point être un et le même en étant continu et éternel. Je reviendrai un peu plus loin sur ce principe afin de l’éclaircir empiétement.

Je passe au second argument et je l’admets ; car on peut regarder comme certain, dès à présent, qu’il n’y a rien d’absurde à soutenir qu’un corps qui n’était pas en mouvement puisse y être mis, selon que le moteur qui lui est extérieur existe ou n’existe pas. Ce qu’il faut savoir c’est à quelles conditions ce mouvement, transmis est possible. Mais au fond quand on dit qu’une chose peut tantôt être mue par son moteur spécial et tantôt ne l’être pas, cela revient absolument à rechercher comment il se fait que les choses sont tantôt en mouvement et tantôt n’y sont pas, question sur laquelle je reviendrai plus tard. Mais ici le mouvement est précédé d’un autre mouvement, et ce n’est que le premier mouvement qu’il faut étudier.

Quant au troisième argument, qui tend à prouver que le mouvement peut avoir commencé spontanément, j’avoue qu’il est plus embarrassant ; car dans les êtres inanimés, le mouvement semble se produire tout à coup sans avoir antérieurement existé. L’être est en repos ; puis tout à coup, il se met en marche, sans qu’aucune cause extérieure ait agi sur lui, du moins à ce qu’il semble. Mais c’est là une erreur. Dans l’animal, il y a toujours quelqu’un des éléments naturels dont il est formé, qui est en mouvement. Or, ce n’est pas l’être lui-même qui est la cause du mouvement de ces éléments, et c’est sans doute le milieu même dans lequel l’animal est placé ; car lorsqu’on dit que c’est l’être animé lui-même qui se meut, on entend parler seulement du mouvement dans l’espace et non des autres espèces de mouvement d’altération, d’accroissement, etc. Mais il se peut fort bien, et il est peut-être nécessaire qu’il se passe dans le corps une foule de mouvements causés par ce qui l’entoure. Ces agents extérieurs agissent à leur tour sur la pensée ou sur le désir, qui mettent eux-mêmes en mouvement l’être entier, et l’on ne peut plus dire ainsi que ce soit l’être lui-même qui se meuve spontanément. Cette transmission de mouvements venus du dehors se voit bien nettement dans les phénomènes du sommeil. L’animal s’éveille tout à coup sans qu’il y ait de mouvement observable, et cependant on ne peut douter qu’il n’y ait eu un mouvement intérieur d’un certain genre, lequel ne dépendait pas de l’animal ; mais ce qui va suivre éclaircira tout ceci.

III.

Nous commencerons la discussion par la question que nous venons d’indiquer, à savoir comment il se fait que certains êtres sont tantôt en mouvement et tantôt en repos. Nécessairement, il n’y a que les alternatives suivantes qui soient possibles : Ou tout est toujours en mouvement, ou tout est toujours en repos : ou bien il n’y a que certaines choses qui se meuvent, tandis que certaines autres sont dans un repos complet ; et ce dernier cas peut se décomposer selon que le mouvement des unes et le repos des autres sont chacun éternel, ou selon que tout peut être indifféraient soit en mouvement soit en repos ; on bien enfin, et c’est la troisième et dernière hypothèse, parmi les êtres, il y en a qui sont éternellement immobiles, tandis que d’autres sont dans un mouvement éternel et que d’autres encore participent tour à tour du mouvement et du repos.

Voilà ce qu’il nous faut étudier ; nous y découvrirons la solution de toutes les questions que nous nous étions posées, et ce sera pour nous le complément définitif de tout ce traité. Soutenir que tout dans la nature est en repos, et s’obstiner à ne pas accepter le témoignage de l’observation sensible qui nous atteste le contraire, c’est une faiblesse d’esprit, malgré ce que certaines gens peuvent en penser. C’est nier et mettre en doute la Physique tout entière et non pas seulement une de ses parties. Mais ce sujet n’intéresse pas uniquement le Physicien ; il regarde aussi toutes les sciences et toutes les théories, puisque toutes supposent l’idée du mouvement. Cependant, il faut faire ici une observation qui est d’une application générale. Dans les mathématiques, on ne discute pas les objections qu’on peut élever contre les principes sur lesquels elles reposent, et ces objections ne regardent pas, à vrai dire, le mathématicien. Il en est de même pour toutes les autres sciences ; et je dis que les objections élevées contre la réalité du mouvement ne doivent point être réfutées par le Physicien, puisque la science qu’il étudie n’existerait point, s’il n’admettait pas que la nature est le principe du mouvement.

Je ne me prononce pas sur la théorie contraire, et peut-être est-ce aussi une erreur que de soutenir que tout est en mouvement ; mais du moins cette erreur, si toutefois c’en est une, s’éloignerait moins des vérités de la science ; car nous avons établi (Livre I, ch. II) que, dans les choses physiques, il faut considérer la nature comme le principe unique du mouvement et du repos, et que le mouvement est essentiellement un fait naturel. En. effet, quelques philosophes soutiennent aussi que le mouvement n’est pas partiel, attribué à telles choses et refusé à telles autres, mais que tout est en mouvement de toute éternité, et que seulement ii est des mouvements qui, par leur ténuité même, se dérobent à nos sens et échappent à notre observation. Une objection qu’on peut faire à ce système, c’est que ceux qui le défendent n’ont pas dit assez précisément de quelle espèce de mouvement ils entendent parler ; et, s’ils prétendent que leur théorie s’applique à toutes les espèces du mouvement sans exception, il n’y aurait pas de peine à les réfuter. Ainsi, ces mouvements particuliers qu’on appelle accroissement et destruction, ne peuvent pas être continus et perpétuels ; et il y a toujours dans l’un et l’autre des intervalles de repos.

C’est comme quand on prétend que la goutte d’eau qui tombe successivement sur la pierre finit par la percer, ou que la plante qui pousse dans ses interstices finit par la rompre. En effet, si la goutte a creusé ou enlevé telle partie de la pierre, cela ne veut pas dire que dans un temps moitié moindre, elle en ait enlevé antérieurement la moitié. Mais les gouttes dans leur ensemble agissent comme font les matelots en se réunissant pour le halage d’un navire ; tant de gouttes accumulées ont produit tel mouvement ou telle diminution dans la pierre ; c’est vrai sans doute. Mais cela ne veut pas dire que telle partie des gouttes ait pu produire telle quantité précise de changement et de mouvement dans aucune partie du temps. La portion enlevée de la pierre peut bien se subdiviser elle-même en plusieurs autres parties, si le morceau détaché est assez gros ; mais on ne peut pas dire qu’aucune de ses parties ait été séparément détachée, puisqu’elles forment encore un certain tout qui est le morceau même enlevé de la pierre. Ces parties ont été enlevées toutes ensemble. Donc, évidemment, il n’est pas nécessaire que quelque chose soit enlevé de la pierre à chaque goutte qui tombe sur elle, par ce motif que le morceau détaché peut se diviser à l’infini ; la seule chose nécessaire, c’est qu’à un certain moment donné le morceau se détache tout entier.

Les objections que je viens de faire contre la continuité de la destruction s’appliquent non moins bien à la continuité de l’altération, quelle qu’elle soit ; car, l’altération même ne peut pas se diviser à l’infini, par cela seul que l’objet altéré peut se diviser lui-même indéfiniment. Il y a des phénomènes ou l’altération serait tout d’un coup, par exemple, la congélation de l’eau ; et l’altération ne s’y produit pas par degré ni petit à petit. Dans le cas de la maladie, l’altération a lieu encore successivement ; car il y a un temps où l’on peut dire du malade qu’il guérira ; par conséquent, il n’est pas encore guéri, et il est en état de maladie. Ce n’est donc pas tout à coup qu’il passe de la maladie à la santé, et à l’extrémité du temps où il a souffert. Il y a, dans la guérison, des intervalles de maladie, et l’altération n’est pas continue. Le changement ne se fait dans ce cas que de la maladie à la santé, et non point apparemment à autre chose ; or, ce sont là des contraires, et soutenir que le changement a lieu perpétuellement d’un contraire à l’autre, c’est vouloir contredire par trop gratuitement les faits les plus palpables ; car, arrivé au contraire, il s’arrête. On ne peut pas contester davantage le repos pour une foule de choses qui restent dans l’état où elles sont ; et, par exemple, la pierre demeure ce qu’elle est, sans devenir ni plus molle ni plus dure. Si de l’ altération je passe au mouvement local, j’y vois les mêmes temps d’arrêt ; car il est impossible qu’on ne remarque pas que la pierre portée en bas s’arrête sur la terre, une fois qu’elle y est parvenue. Il faut encore ajouter que la terre et tous les autres corps naturels occupent les lieux qui leur sont propres, et qu’ils y demeurent nécessairement une fois qu’ils y sont arrivés. Par conséquent, s’il est des corps qui restent ainsi en repos, il faut en conclure que tous les corps ne sont pas nécessairement en mouvement dans l’espace, ainsi qu’on le dit ; et, si l’existence du mouvement est démontrée, celle du repos ne l’est pas moins.

Ainsi, les considérations que nous venons de présenter, et celles qu’on pourrait y joindre, démontrent bien que tout n’est pas en mouvement et que tout n’est pas en repos. Ces deux théories extrêmes sont insoutenables. Mais on ne peut pas dire davantage que certaines choses sont éternellement en repos, et certaines autres choses dans un mouvement perpétuel, et qu’il n’y ait rien qui soit tantôt en mouvement et tantôt en repos. Cette dernière impossibilité, que nous avons déjà signalée plus haut, est de toute évidence ; car nous voyons dans une foule de choses se produire des changements successifs du genre de ceux que nous venons d’indiquer. Le contester ce serait vouloir aller contre le témoignage le plus manifeste de nos sens. En effet, ni l’accroissement des choses ni le mouvement forcé qu’elles reçoivent quelquefois, quand elles sont mues contre leur nature, rie sont concevables qu’à la condition d’un repos antérieur. Dire qu’il n’y a pas d’alternative de mouvement et de repos, c’est méconnaître et nier absolument la génération et la destruction des choses, dans lesquelles le repos est toujours indispensable ; et l’on peut, dire que c’est nier aussi toute espèce de mouvement, puisque le mouvement ne signifie guère, en général, que la destruction ou la production de certains phénomènes ; car, soit qu’un corps s’altère, soit qu’il change de place dans l’espace, l’état qu’il abandonne en s’altérant périt, et c’est une destruction de cet état antérieur ; et, quand le corps se déplace, la position qu’il occupait périt également, de même que l’état nouveau du corps se produit, ou que sa nouvelle position se produit aussi.

Donc évidemment, il faut reconnaître qu’il y a (les choses qui, à certains moments donnés, sont en mouvement, et d’autres choses qui à certains moments sont en repos. Quant à cette opinion que toutes choses dans l’univers, sont tantôt en repos et tantôt en mouvement, il suffit pour la réfuter de la rapprocher des arguments que nous venons d’exposer en examinant les autres hypothèses. Mais pour mieux montrer combien elle est vaine, nous rappellerons les définitions que nous avons antérieurement posées, et qui déterminent bien les diverses solutions qu’on peut donner du problème. Reprenons-les. Ou tout est en repos, ou tout est en mouvement ; ou bien parmi les choses, les unes sont en mouvement, et les autres sont en repos ; et en admettant le repos des unes et le mouvement des autres, il faut nécessairement, ou que toutes soient tantôt en repos et tantôt en mouvement, ou que toujours les nues soient en mouvement, et les autres toujours en repos, ou enfin qu’il y en ait qui passent alternativement du repos au mouvement et du mouvement au repos.

Nous avons déjà démontré plus haut qu’il ne se peut pas que tout soit en repos ; car le témoignage des sens atteste le contraire. Mais nous insistons sur ce point ; car si l’on prétend, comme on le fait quelquefois, que l’être est infini et immobile, il faut du moins convenir que nos sens ne peuvent pas s’en apercevoir, et qu’il est une foule de choses qui se meuvent sous nos yeux. Je vais jusqu’à admettre, si l’on veut, que ce soit là une illusion, et qu’il n’y ait dans tout cela qu’un simple effet de l’imagination ; mais toujours est-il qu’il n’y en a pas moins mouvement, puisque le fait même de l’imagination est un mouvement d’un certain genre, par la mobilité seule des apparences qui sont dans l’esprit, tantôt d’une façon et tantôt d’une autre ; car l’imagination et l’opinion qu’elle provoque dans l’intelligence, sont elles-mêmes des mouvements réels et qu’on ne peut nier. Mais disserter à perte de vue, et faire des raisonnements sur des choses où nous pouvons avoir mieux que des raisonnements, à savoir le témoignage infaillible de nos sens, c’est mal juger le meilleur et le pire, le plus fort et le plus faible ; c’est mal discerner le certain de l’incertain ; en un mot, ce n’est pas savoir distinguer un principe réel de ce qui n’est pas principe.

Si donc tout l’univers n’est pas en repos, il n’est pas moins impossible non plus qu’il soit en mouvement, et qu’une partie de l’univers soit dans un mouvement éternel, tandis que l’autre partie serait dans un éternel repos. A tous ces systèmes qui faussent la nature, il n’y a toujours à opposer qu’une seule réponse ; mais elle est péremptoire : l’observation nous atteste qu’il y a des choses qui sont tantôt en mouvement et tantôt en repos. Donc évidemment il est tout aussi impossible que tout soit continuellement en repos, et que tout soit continuellement en mouvement, qu’il est impossible que, parmi les choses, les unes soient dans un mouvement éternel et les autres dans un éternel repos. Reste donc à examiner une seule hypothèse, à savoir que l’univers étant susceptible de mouvement et de repos, il y a des choses qui sont tantôt en mouvement et tantôt en repos, puis des choses qui sont dans un repos immuable, et d’autres enfin qui sont sans cesse en mouvement. C’est là ce que nous allons démontrer.

IV.

Il faut nous reporter à quelques principes que nous avons déjà antérieurement exposés. Ainsi, parmi les moteurs et les mobiles, il faut distinguer ceux qui le sont d’une manière indirecte et accidentelle, et ceux qui le sont en soi et d’une manière essentielle. Le mouvement d’un objet n’est qu’accidentel, quand il a ce mouvement parce qu’il est dans un autre objet qui lui-même est mu, ou bien quand une de ses parties seulement est en mouvement. Au contraire, les moteurs et les mobiles sont en soi et essentiels, quand le mouvement ne leur vient pas uniquement de l’objet dans lequel ils sont, ou d’une de leurs parties séparément.

Dans les moteurs et les mobiles en soi, on peut encore faire une distinction entre ceux qui se meuvent eux-mêmes et ceux qui sont mus par une cause extérieure ; on peut en outre distinguer le mouvement naturel et le mouvement forcé et contre nature. Ce qui se meut soi-même est mu naturellement ; et, par exemple, les animaux se meuvent, du moins à ce qu’il semble, d’une manière spontanée. La nature leur a donné la faculté de se mouvoir comme ils veulent ; et c’est là ce qui fait que, pour tous les êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement, on dit que c’est naturellement qu’ils se meuvent ; la nature a voulu que l’animal pût toujours se mouvoir ainsi lui-même tout entier. Quant au corps de l’animal, et considéré en lui seul indépendamment du principe interne de son mouvement propre, il peut avoir un mouvement contre nature ou naturel ; et il y a pour lui, comme pour tout autre corps inerte, une grande différence entre les mouvements qu’il peut recevoir, comme il y en a dans les éléments dont il est composé. Enfin dans les êtres qui sont mus autrement que par eux-mêmes, on peut distinguer aussi des mouvements contre nature et des mouvements naturels ; par exemple, un mouvement contre nature est celui des corps graves qui montent en haut quand on les projette, et des corps légers quand ils vont en bas, de la terre qui monte et du feu qui descend. Sans même parler du corps entier, il y a des mouvements contre nature dans les parties du corps, quand elles n’ont pas leur position régulière ou qu’elles n’ont pas leur mode d’action habituel.

Or, c’est surtout dans les mouvements contre nature qu’on peut voir clairement que c’est du dehors que le mouvement est imprimé au mobile, et l’on peut se convaincre par une pleine évidence que le mobile est mu par un autre que lui-même. Après les mouvements contre nature, les mouvements où le phénomène est le plus manifeste, ce sont ceux des êtres qui se meuvent euxmêmes ; et qui ont en eux le principe du mouvement, comme les animaux, dont il vient d’être question. En effet, il n’y a pas le moindre doute, sauf les réserves que nous avons faites, que ce sont eux-mêmes qui se déterminent au mouvement et qu’il n’y a point de cause extérieure. Mais on peut avoir encore des doutes sur le point de savoir au juste ce qui meut ou ce qui est mu en eux ; car ce qui se passe dans un bateau, par exemple, où c’est le pilote qui meut le bâtiment et est mu avec lui, se passe également dans les animaux, où l’on peut très bien distinguer ce qui fait mouvoir et ce qui est mu ; et cette distinction peut servir à expliquer le mouvement dans tout être qui se meut lui-même.

Mais les choses ne sont pas aussi simples dans les êtres qui ne se meuvent pas eux-mêmes, seconde division que nous avons établie plus haut. Parmi les êtres qui, ne tirant pas d’eux-mêmes le mouvement, sont mus par une force étrangère, les uns le sont naturellement, les autres le sont contre leur nature ; et c’est pour ces derniers qu’il est difficile de se bien rendre compte de la force qui les meut. Ainsi, quelle est la cause qui meut les corps légers et les corps graves ? Ce n’est que par force qu’ils sont portés dans les lieux qui leur sont opposés. Quand ils vont dans les lieux qui leur sont naturellement propres, le léger va en haut par sa nature, tandis que le grave se dirige en bas. Dans ce cas, qui les meut l’un et l’autre ? Quelle est la force qui les met en mouvement ? C’est là ce qui n’est pas de toute évidence, comme ce l’est quand ces corps reçoivent un mouvement contre nature, au lieu de recevoir leur mouvement naturel. II est bien impossible de dire que ces corps se meuvent eux-mêmes ; car cette faculté du mouvement spontané est essentiellement vitale, et elle ne peut appartenir qu’aux êtres animés. Si ces corps se donnaient à eux-mêmes le mouvement qu’ils ont, une conséquence nécessaire, c’est qu’ils pourraient également s’arrêter ; et nous voyons, en effet, que quand un être est cause à lui-même de la marche qu’il a, il peut aussi suspendre cette marche quand il lui plaît. Par conséquent, s’il ne dépendait que du feu de se porter en haut, il pourrait tout aussi bien se porter en bas. Il faut ajouter que, dans ce cas, il ne serait pas plus concevable que les éléments ne se donnassent qu’un seul et unique mouvement, sans jamais se donner des mouvements contraires, s’ils avaient cette prétendue faculté de se mouvoir eux-mêmes.

Il y a de plus, pour les éléments naturels, cette autre difficulté qu’ils sont homogènes et continus ; or, comment l’homogène et le continu pourrait-il se mouvoir lui-même ? Il y faudrait au moins la distinction du moteur et du mobile, qui ne se trouve point ici. En tant que l’élément est un et continu, ce ne peut pas être par le contact qu’il se meuve ; car, dans ce qui est absolument homogène, il n’y a pas de contact possible ; et il faut nécessairement qu’il y ait séparation et non continuité entre deux choses, pour que l’une des deux puisse agir, et l’autre supporter l’action de la première. Ainsi, les éléments naturels ne peuvent se mouvoir eux-mêmes par cela seul qu’ils sont homogènes ; et il n’y a pas de continu qui puisse avoir non plus un mouvement spontané. Il faut toujours, pour qu’il y ait mouvement dans un cas quelconque, que le moteur soit distinct et séparé du mobile, comme nous l’observons pour les choses inanimées, lorsqu’un être animé vient à leur communiquer un mouvement qu’elles n’ont pas par elles-mêmes.

Il reste donc certain que les éléments naturels, ne se donnant pas à eux-mêmes le mouvement, doivent être mus aussi par une force étrangère, et c’est ce qu’on peut vérifier aisément en recourant aux divisions que nous avons établies plus haut entre les causes du mouvement, pour ce qui concerne les mobiles. Ces divisions ne sont pas moins applicables aux moteurs, et l’on peut les distinguer également en ce que les uns sont contre nature, et en ce que les autres sont naturels. Ainsi, ce n’est pas par sa seule nature que le levier meut les corps pesants ; il faut de plus, pour qu’il agisse, une cause qui le fasse agir. D’autres moteurs, au contraire, agissent par leur propre nature ; et, par exemple, ce qui est actuellement chaud échauffe par sa seule action les corps qui sont susceptibles d’être échauffés, et qui, cependant, ne sont pas chauds en acte, et ne le sont qu’en puissance. A ces deux exemples, nous pourrions en joindre autant d’autres que nous voudrions, pour prouver qu’il y a des moteurs selon la nature, et des moteurs contre nature. On pourrait appliquer aux mobiles des distinctions analogues ; et le mobile, selon la nature, sera celui qui en puissance a une certaine qualité, une certaine quantité, et une certaine position, qui lui permettent d’avoir une des trois espèces du mouvement, l’altération, l’accroissement ou la locomotion. J’entends d’ailleurs parler de ces mobiles qui ont en eux le principe de leur mouvement propre, et qui ne l’ont pas seulement d’une façon accidentelle ; car la quantité et la qualité peuvent être affectées de mouvement dans un seul et même être ; mais alors l’une n’est qu’accidentellement à l’autre, et elle n’y est pas essentiellement.

Le feu et la terre, c’est-à-dire les éléments, ont un mouvement forcé qui leur vient de quelque cause étrangère, quand ils n’ont pas le mouvement qui leur est propre. Ils ont leur mouvement naturel et non un mouvement forcé, quand ils tendent à leurs actes spéciaux, bien qu’ils ne les accomplissent pas réellement, s’ils ne sont encore qu’en puissance. Mais comme cette dernière expression peut avoir plusieurs sens, cette équivoque empêche qu’on ne voie clairement la cause qui meut ces corps, et qui fait que le feu va en haut et la terre en bas.

Des exemples éclairciront ceci. Évidemment, quand on dit de quelqu’un qu’il est savant en puissance, cette expression a une signification fort différente, selon qu’on est ignorant et qu’on peut apprendre, ou selon qu’ayant la science on la possède sans en faire usage. Mais, toutes les fois que ce qui peut agir, et ce qui peut souffrir se rencontrent et sont simultanés, le possible arrive à l’acte et se réalise. Ainsi, par exemple, quand on sort de l’ignorance pour apprendre quelque chose, on passe de la simple possibilité d’apprendre à un état où l’on est encore en puissance, mais où la puissance est tout autre que dans le premier état. En effet, celui qui possède la science et ne l’applique pas, est encore savant en puissance ; mais la puissance qu’il a dans ce cas ne doit pas se confondre avec celle qu’il avait avant de rien apprendre, et quand il était en pleine ignorance. Quand il a la puissance d’appliquer la science, il l’applique, et il agit si nul obstacle ne s’y oppose ; car, s’il n’agit point alors, c’est que de fait il est dans le contraire de la science, c’est-à-dire dans l’ignorance. Cette distinction des deux espèces de puissance doit s’appliquer aux éléments et aux choses de la nature. Le chaud, par exemple, est froid en puissance ; mais quand il cesse d’être froid en puissance, il devient chaud ; et alors en tant que feu il brûle, si rien ne l’empêche d’agir selon sa nature, et ne fait obstacle à son action.

Ces distinctions qui sont très réelles peuvent s’appliquer aux corps graves et aux corps légers, et nous faire mieux comprendre la cause qui les met en mouvement. Le léger vient du pesant ; et, par exemple, l’air vient de l’eau qui se vaporise. Le pesant est d’abord léger en puissance, et il devient réellement et effectivement léger, si rien ne l’en empêche et ne lui fait obstacle. L’acte réel du léger ; c’est d’être en un certain lieu, c’est-à-dire en haut ; et quand il est dans un lieu contraire, c’est qu’il y a quelque cause qui s’oppose à son acte propre. Je ne parle ici que du mouvement dans l’espace, de la translation ; mais ceci s’appliquerait également, soit au mouvement de quantité, soit au mouvement de qualité, comme je le dirai tout à l’heure. Que si l’on veut aller plus loin que ces explications, et si l’on demande encore pourquoi les corps graves ou légers se dirigent ainsi vers les lieux qui leur appartiennent, il n’y a plus rien à répondre, si ce n’est que c’est là une loi de la nature, et que ce qui constitue essentiellement le léger et le pesant, c’est que l’un se dirige exclusivement en haut, tandis que l’autre se dirige, au contraire, exclusivement en bas. Mais, ainsi qu’on vient de le voir, il y a deux manières de comprendre que le grave et le léger sont en puissance. Ainsi, à un certain point de vue, l’eau est légère en puissance, attendu qu’elle peut, en se vaporisant, devenir de l’air ; mis même lorsqu’elle est devenue de l’air, il est possible encore que cet air ne soit léger qu’en puissance aussi ; par exemple, quand il rencontre un obstacle qui l’empêche de monter en haut, comme il le ferait par son mouvement naturel ; mais, dès que l’obstacle a disparu, le léger en acte se produit, et l’air monte dans un lieu plus élevé. Ce double changement de puissance que je signale dans l’air se produit également dans tous les mouvements de qualité ; et pour reprendre l’exemple cité un peu plus haut, la qualité de savant doit changer pour arriver à être en acte ; car, lorsqu’on a déjà la science, on peut l’appliquer sur le champ, si rien ne fait obstacle ; mais il faut l’avoir préalablement avant de pouvoir l’appliquer. De même encore pour les mouvements de quantité ; car la quantité se dilate et s’étend si rien ne s’y oppose. Écarter l’obstacle qui s’oppose à l’acte et l’empêche, c’est, si l’on veut, mouvoir d’une certaine façon, puisque c’est rendre le mouvement possible ; mais, en réalité, on ne peut pas dire que ce soit précisément mouvoir. Par exemple, si l’on retire la colonne qui supporte une pierre, la pierre tombe ; mais on ne peut pas dire que ce soit la mouvoir. Si l’on retire un poids qui est placé sur une outre pleine d’air au fond de l’eau, l’outre remonte à la surface ; mais on ne lui a pas donné le mouvement à vrai dire. Ce n’est mouvoir qu’indirectement ; de même qu’on ne peut pas dire que ce soit le mur qui meuve la balle, quoiqu’il la renvoie ; celui qui, réellement, meut la balle, c’est le joueur qui l’a lancée. Maintenant il nous faut résumer toute la discussion qui précède ; et nous disons qu’on doit admettre comme démontré qu’ aucun des éléments ne se meut précisément lui-même et qu’ils ont en eux le principe au mouvement, non pas pour mouvoir et produire spontanément le mouvement, mais seulement pour le recevoir et pour le souffrir. Nous ajoutons que tous les mobiles qui sont mus effectivement, ont ou un mouvement naturel, ou un mouvement forcé et contre nature. Tout ce qui est mu par force est mu par quelque cause extérieure et étrangère. Même, parmi les choses qui sont mues selon la nature, celles qui se meuvent elles-mêmes sont mues encore par quelque cause, tout aussi bien que celles qui ne se meuvent pas elles-mêmes. Ainsi, les corps légers ou pesants reçoivent leur mouvement de ce qui les rend tels qu’ils sont, ou de ce qui éloigne l’obstacle qui les empêchait d’agir. Donc, on peut dire d’une manière générale que tout ce qui est mu, que tous les mobiles reçoivent leur mouvement de quelque cause.

V.

Ce principe que tout ce qui est en mouvement est mu par quelque chose, peut avoir deux significations, selon que le moteur ne meut pas par lui-même, mais par un intermédiaire qui le met lui-même en mouvement, et selon qu’il meut directement et par lui seul. Dans ce dernier cas, où le moteur meut par lui-même, on peut encore faire cette distinction : Ou le moteur vient tout de suite après l’extrême qui communique le mouvement, ou bien il y a entre le moteur et le mobile plusieurs intermédiaires. Ainsi, le bâton qui meut la pierre est moteur relativement à elle ; mais le bâton lui-même est mis en mouvement par la main que l’homme fait mouvoir ; et, dans cet exemple, c’est l’homme qui d’abord produit le mouvement, sans être lui-même mu par autre chose. On dit indifféremment de ces deux moteurs, soit le premier soit le dernier, qu’ils donnent le mouvement ; mais cependant cela doit surtout s’entendre du premier moteur qui peut donner le mouvement au dernier, sans que ce dernier puisse le lui rendre. Sans le premier, le dernier reste hors d’état de mouvoir ; et celui-ci ne peut agir sans celui-là, puisque évidemment le bâton ne transmettra pas le mouvement si d’abord la main de l’homme ne le lui imprime.

Si donc c’est une nécessité que tout ce qui est mu soit mu par quelque chose, et que cette autre chose soit elle-même mue â son tour ou qu’elle ne soit pas mue, il n’est pas moins nécessaire, en supposant encore que le mobile soit mu lui-même par un autre, qu’il y ait enfin un premier moteur, lequel ne soit pas mu lui-même par une autre cause. Que si ce moteur premier est bien en effet le premier, comme on le pense, alors il n’est pas besoin d’en rechercher un autre ; car il est impossible que la série aille à l’infini, du moteur au mobile mu lui-même par un autre, et toujours ainsi de suite, puisque dans l’infini il n’y a pas de premier ; ce qui est contre l’hypothèse. Une autre conséquence, c’est que, si tout mobile est mu par quelque chose, et si le moteur premier est celui qui n’est pas mu lui-même par un autre, il faut nécessairement que ce moteur premier se meuve lui-même, puisque c’est lui qui donne le mouvement, et qu’il ne serait pas premier s’il le recevait.

A cette première démonstration, on peut en joindre une autre. Tout moteur meut quelque chose, et il meut le mobile au moyen de quelque chose qu’il emploie pour agir. Mais le moteur meut ce mobile, auquel il donne le mouvement, soit par lui-même soit par quelque intermédiaire. Ainsi, l’homme meut directement la pierre, ou il la meut par le moyen de son bâton ; le vent fait directement tomber quelque chose, ou cette chose tombe sous le coup de la pierre que le vent a chassée. Or, il est impossible qu’il y ait jamais un mouvement sans un moteur qui meuve par lui-même l’intermédiaire par lequel il transmet le mouvement an mobile ; et, s’il meut par lui-même le mobile, il n’y a pas besoin d’un autre intermédiaire par lequel il lui soit possible de mouvoir. S’il y a un intermédiaire de ce genre, il faut toujours un moteur qui donne le mouvement lui-même sans le recevoir d’un autre ; car, autrement, on irait à, l’infini et l’on s’y perdrait.

En arrivant à un mobile qui, est moteur sans être mu lui-même, il n’y a plus de série à l’infini, et l’on a le premier moteur qu’on cherchait. En effet, le bâton donne le mouvement parce qu’il est mu lui-même par la main, et c’est alors la main qui meut le bâton ; mais si l’on suppose qu’il y a encore quelque autre cause qui se sert de la main pour communiquer le mouvement, il fait que ce nouveau moteur soit différent de la main ; et, toutes les fois qu’il y a un moteur qui communique lui-même le mouvement par un intermédiaire, il est clair qu’il faut arriver à un moteur qui meuve par lui-même, et qui donne le mouvement qu’il ne reçoit pas. Mais si le moteur est mis en mouvement sans que ce soit un autre que lui-même qui le meuve, il faut bien que le moteur alors se meuve lui-même et spontanément. Ainsi, on doit conclure que le mobile est mu par un moteur qui se meut lui-même, ou du moins qu’il faut toujours remonter jusqu’a un moteur de ce genre.

On peut arriver à la même démonstration en se plaçant à un point de vue un peu différent de ceux qui viennent d’être indiqués. Si tout ce qui reçoit le mouvement le tient d’un moteur qui est mu lui-même, il n’y a qu’une alternative Ou bien c’est un simple accident que le mobile transmette le mouvement qu’il a reçu lui-même, sans l’avoir de son propre fonds ; ou bien ce n’est pas un accident, et c’est quelque chose d’essentiel et en soi, J’examine tour à tour ces deux hypothèses ; et je commence par la première.

D’abord, si l’on conçoit que le mouvement soit un simple accident, il n’y a plus aucune nécessité que le mobile soit mu ; et, ceci admis, il est clair qu’il est possible qu’aucun être au monde n’ait de mouvement ; car l’accident n’est jamais nécessaire, et il peut tout aussi bien ne pas être. Si donc on suppose que le mouvement est simplement possible, il n’y a rien là qui soit absurde, bien que d’ailleurs ce puisse être une erreur ; mais il est de toute impossibilité qu’il n’y ait pas de mouvement au monde ; et dès lors le mouvement n’est pas simplement possible ; il est absolument nécessaire ; car il a été démontré plus haut (dans ce même Livre, ch. 1), que le mouvement doit être éternel de toute nécessité. Tout ceci, d’ailleurs, paraît tout à l’ait conforme à la raison ; car il y a ici trois termes indispensables, le mobile qui est mu, le moteur qui meut, et ce par quoi il meut. Le mobile doit nécessairement être mu, puisqu’il est mobile ; mais il n’y a pas nécessité qu’il meuve à son tour, et qu’il transmette le mouvement qu’il a reçu. Quant à l’intermédiaire par lequel le moteur donne le mouvement, il faut à la fois qu’il meuve et qu’il soit mu. En effet, cet intermédiaire doit subir le même changement que le mobile, puisqu’il coexiste avec lui et qu’il est dans les mêmes conditions, c’est-à-dire que, pour mouvoir le mobile, il faut qu’il soit mu lui-même, et qu’en ce sens il soit mobile. C’est ce qu’on peut voir clairement dans les corps qui en déplacent d’autres dans l’espace ; ils doivent, dans une certaine mesure, se toucher l’un l’autre pour que le déplacement soit possible. Après le mobile et l’intermédiaire, reste enfin le moteur qui est immobile, et après lequel il n’y a plus d’intermédiaire qui transmette le mouvement. Mais, comme de ces trois termes nous voyons que le dernier reçoit le mouvement qu’il n’a pas par lui-même, et que l’intermédiaire est mu par une cause étrangère également, sans avoir non plus en lui le principe de son action, il est très rationnel, pour ne pas dire nécessaire, de penser que le troisième terme, qui est le moteur, doit donner le mouvement tout en restant lui-même immobile.

Cette immobilité nécessaire du moteur explique en un point et justifie le système d’Anaxagore, quand il prétend que l’Intelligence, dont il fait l’ordonnatrice de l’univers, est à l’abri de toute affection et de tout mélange, de quelque nature que ce soit. Il n’en peut pas être autrement, du moment qu’il place le mouvement du principe dans l’Intelligence ; car c’est uniquement en étant elle-même immobile qu’elle peut créer le mouvement ; et elle ne peut dominer le monde qu’en ne s’y mêlant point.

Nous avons supposé plus haut que le mouvement du moteur pouvait être accidentel ou nécessaire, et nous venons de prouver qu’il ne pouvait être accidentel. Reste donc qu’il soit nécessaire ; or, si le mouvement du moteur est nécessaire, et s’il ne peut jamais donner le mouvement sans le recevoir lui-même, il faut non moins nécessairement, ou que le moteur reçoive un mouvement de même nature que celui qu’il transmet, ou qu’il reçoive une autre espèce de mouvement. Par exemple, il faut dans le mouvement de qualité que ce qui échauffe soit lui-même échauffé, que ce qui guérit soit lui-même guéri, et dans le mouvement local que ce qui transporte soit lui-même transporté ; ou bien en variant les mouvements, il faut que ce qui guérit soit transporté, ou que ce qui transporte soit animé lui-même d’un mouvement de quantité et d’accroissement. Mais il est par trop évident que cette dernière supposition est tout à fait impossible ; et l’on peut s’en convaincre en poussant cette division et cette diversité des mouvements jusqu’aux cas particuliers et individuels. Ainsi, en admettant que le moteur puisse avoir un mouvement autre que celui qu’il transmet, il faudrait que si quelqu’un enseigne la géométrie, on lui enseignât à lui-même cette même proposition de géométrie qu’il démontre à un autre ; il faudrait que, si on jetait quelque projectile, on fût soi-même jeté d’un jet tout pareil à celui qu’on communique au corps qu’on lance.

Ainsi, le mouvement du moteur ne peut pas être pareil à celui qu’il donne. Mais j’ajoute qu’il ne se peut pas davantage qu’il soit d’un autre genre et d’une espèce différente. Si l’on faisait cette dernière supposition, le corps qui en transporterait un autre devrait avoir lui-même un mouvement d’accroissement, de même que le corps qui donnerait à un autre un mouvement d’augmentation en quantité, devrait avoir lui-même un mouvement d’altération ; puis, le corps qui donnerait à un autre un mouvement d’altération, éprouverait lui-même une autre espèce d’altération. Mais il est clair que cette série ne peut pas aller fort loin, et qu’il faut bientôt s’arrêter, puisque les différentes espèces de mouvement sont en nombre limité. Que si l’on prétend qu’il y a répétition et retour du même mouvement, et que le corps qui altère se trouve lui-même transporté un peu plus tard, cela revient à dire, au bout de certaines alternatives, que ce qui transporte est transporté, que ce qui enseigne est enseigné, c’est-à-dire que le moteur est animé du même mouvement qu’il communique. Autant valait le dire sur le champ ; car évidemment tout mobile n’est pas mu seulement par le moteur qui le touche ; il est mu aussi par le moteur supérieur, et le premier des moteurs est aussi celui de tous qui produit le plus de mouvement. Mais il est impossible que le moteur ait le même mouvement que le mobile ; car celui qui enseigne peut bien lui-même être enseigné, et à son tour apprendre quelque chose ; mais au moment où il enseigne, il n’en faut pas moins que l’un possède la science, et que l’autre ne l’ait point, puisqu’autrement l’enseignement et la transmission de la science ne pourraient avoir lieu. Je veux signaler une dernière conséquence plus insoutenable encore que les précédentes, et qui ressort évidemment de ce principe erroné, que tout mobile doit être mu par un autre mobile : c’est qu’alors tout ce qui peut donner le mouvement devrait le recevoir à son tour. Dire que le moteur doit toujours et nécessairement être mu de la même espèce de mouvement qu’il communique, c’est dire que le médecin qui guérit le malade doit être lui-même guéri et non pas seulement guérir son client ; c’est dire que l’architecte qui est capable de construire une maison est construit comme elle, soit directement, soit grâce à plusieurs intermédiaires. D’une manière générale, cela revient à soutenir que tout moteur qui a la faculté de mouvoir, doit être mis lui-même en mouvement par un autre moteur, sans que le mouvement reçu par lui soit le même que le mouvement qu’il transmet à son tour à un mobile voisin, et au contraire, en supposant que cc mouvement est différent, comme si, par exemple, le médecin qui a la faculté de guérir était instruit. Mais même en variant les mouvements de cette façon, on arriverait bientôt de proche en proche à un mouvement qui serait de la même espèce, ainsi que nous venons de le dire, parce que les diverses espèces de mouvement sont limitées, et qu’on aurait bientôt épuisé la série. Donc l’une de ces conséquences, à savoir que tout moteur est animé du même mouvement que celui qu’il transmet, est absurde ; et l’autre, à savoir que tout moteur est toujours mu lui-même, est erronée ; car il est absurde de croire qu’un être qui a la faculté de produire une altération, doit par cela seul subir un mouvement d’accroissement. Donc en résumé, il n’est pas nécessaire que tout mobile sans exception soit mis en mouvement par un moteur qui serait mu lui-même. Donc il y aura un temps d’arrêt ; et alors de deux choses l’une : on le mobile sera mu primitivement par un moteur qui est lui-même en repos et immobile ; ou bien le mobile se donnera à lui-même le mouvement qui le pousse. Quant à la question de savoir quel est le principe et la vraie cause du mouvement, ou de l’être qui se meut lui-même ou de celui qui est mu par un autre, c’est là ce qu’il est très facile de décider, et tout le monde voit la solution : ce qui est cause en soi est toujours antérieur et supérieur à ce qui n’est cause que par un autre.

VI.

Comme suite à ce qui précède, il faut voir, en supposant qu’il y ait quelque chose qui se meuve soi-même spontanément, à quelles conditions ce mouvement spontané est possible. Ce sera là en quelque sorte un nouveau principe pour nos études. Rappelons-nous d’abord que tout mobile est nécessairement divisible en parties, qui sont elles-mêmes divisibles à l’infini ; car c’est un principe démontré plus haut, dans nos considérations générales sur la nature (Livre VI, ch. I), que tout mobile doit être continu en tant qu’il est mobile. Mais comment peut-on comprendre qu’une chose se meuve elle-même ? D’abord il est impossible que ce qui se meut soi-même se meuve tout entier absolument ; car on tomberait alors dans une foule de contradictions toutes plus insoutenables les unes que les autres. Ainsi, un corps serait transporté tout entier en même temps qu’il transporterait, par le même et unique mouvement ; et tout en restant un et spécifiquement indivisible, il serait altéré en même temps qu’il altérerait ; il instruirait en même temps qu’il serait instruit ; il guérirait et serait guéri pour un seul et même cas de guérison, toutes suppositions plus impossibles les unes que les autres.

De plus il a été établi (Livre III, ch. 1) que tout mobile, quand il est mu, est seulement en puissance et non pas en acte ; or, ce qui n’est qu’en puissance tend à se compléter en devenant actuel, et le mouvement, tant qu’il dure, est l’acte incomplet du mobile ; l’acte étant complet lorsque le mouvement est achevé. Quant au moteur, il est en acte et en fait, et non pas simplement en puissance. Par exemple, ce qui est chaud échauffe et communique sa chaleur ; et, d’une manière générale, ce qui a la forme engendre aussi la forme ; ce qui a une certaine qualité produit cette même qualité. Si donc le corps se meut lui-même tout entier, il en faudra conclure qu’une même chose pourra tout à la fois et dans le même moment avoir les mouvements contraires ; elle pourra, tout à la fois et sous le même rapport, être chaude et non chaude ; et de même dans tous les autres cas analogues, où le moteur devrait avoir la même affection que le mobile et subir les mêmes mouvements. Mais ceci est absolument impossible, et il n’est pas admissible que le corps se meuve lui-même absolument tout entier, comme on le supposait d’abord.

Reste donc à dire que dans l’être qui se meut lui-même, il y a une partie qui meut et une autre partie qui est mue. Mais ici encore il faut distinguer ; car les deux parties ne peuvent pas être dans ce rapport que l’une puisse indifféremment mouvoir l’autre, sans qu’il y ait de distinction entre elles. La raison en est simple ; c’est qu’alors il n’y aurait plus de premier moteur, si l’une des deux parties pouvait indifféremment mouvoir l’autre à son tour. L’antérieur est cause du mouvement bien plus que ce qui ne vient qu’après lui ; et il meut certainement davantage. En effet, nous avons dit que mouvoir peut s’entendre en deux sens, c’est-à-dire mouvoir directement et par soi seul, ou mouvoir par un ou plusieurs intermédiaires. Or, ce qui est éloigné du mobile plus que ne l’est le milieu, est aussi plus rapproché du moteur initial ; et si les deux parties peuvent indifféremment se mouvoir l’une l’autre, il s’ensuit qu’aucune d’elles ne pourra être prise pour le premier moteur, puisque chacune sera tour à tour plus et moins éloignée du principe ; ce qui est contradictoire. De plus, une des deux parties pouvant indifféremment mouvoir l’autre, il n’y a plus de nécessité pour le mouvement ; car le mouvement n’est nécessaire que quand le moteur se meut lui-même. Or, si l’une des deux parties rend à l’autre le mouvement qu’elle a reçu, ce n’est qu’accidentellement, et elle pourrait ne pas le rendre : II pourrait donc se faire que l’une des deux parties fût en mouvement, et que l’autre fût au contraire le moteur initial qui resterait immobile. Il ne serait pas nécessaire que le moteur fût mu à son tour, et il pourrait ne pas l’être. Mais ce qui est de toute nécessité, c’est que le moteur qui donne le mouvement soit immobile, ou qu’il se meuve lui-même, puisqu’il y a toujours mouvement, et que le mouvement est éternel. De plus, si les deux parties se donnent une impulsion réciproque et successive, le mouvement ne pourra qu’être identique de part et d’autre, et le moteur recevrait alors le mouvement qu’il communique ; ce qui échauffe serait échauffé ; or, cela est contradictoire, ainsi que nous venons de le dire.

Nous venons aussi de voir qu’il est impossible d’expliquer le mouvement spontané, en supposant que les deux parties dont se composerait le corps agiraient indifféremment l’une sur l’autre ; il n’est pas plus possible de supposer que ce soit une seule partie du corps en plusieurs parties du corps mu primitivement par lui-même, qui chacune se meuvent spontanément ; car il n’y a pas d’alternative, et si le moteur entier se meut lui-même, il faut qu’il soit mu par une quelconque de ses parties, ou que le tout soit mu par le tout. Si le corps entier est mu parce qu’une de ses parties se meut spontanément, alors c’est cette partie spéciale qui est le premier moteur, le moteur qui se meut primitivement lui-même ; car, séparée de tout le reste, cette partie pourra se mouvoir encore elle-même ; tandis que sans elle le tout ne peut plus avoir aucun mouvement. Le corps entier ne sera donc plus le premier moteur, comme on le disait. Mais si l’on suppose que c’est le corps entier qui se meut lui-même tout entier, alors les parties n’ont plus le mouvement que d’une manière indirecte et accidentelle. Par conséquent, si le mouvement ne leur est pas nécessaire, elles peuvent ne pas l’avoir, et le mouvement peut ne pas exister. Il faut donc supposer que, dans la masse entière du corps, il y a une partie qui donne le mouvement tout en restant elle-même immobile, et qu’il y a une autre partie qui, sans avoir de mouvement propre, reçoit celui qui lui est communiqué ; et c’est seulement ainsi qu’on peut se rendre compte du mouvement spontané.

Autre argument : Supposons que ce soit une ligne qui se meuve ainsi elle-même tout entière ; une partie de cette ligne donne le mouvement, et une autre partie le reçoit. Il s’ensuit cette contradiction que la ligne AB pourra tout à la fois se mouvoir elle-même tout entière, et qu’elle sera mue seulement par A. Ainsi, elle sera mue à la fois par AB et par A ; ce qui est impossible. Mais, puisque le mouvement peut être donné, ou par un moteur qui est mu lui-même par quelque autre cause, ou par un moteur immobile, et que le mouvement peut être reçu, soit par un mobile qui meut lui-même quelque chose à son tour, soit par un mobile qui ne meut plus rien, il s’ensuit que le moteur qui se meut lui-même doit être composé de deux parties, dont l’une qui meut est immobile, et dont l’autre qui est mobile ne meut pas nécessairement, puis qu’elle peut indifféremment mouvoir et ne mouvoir pas.

Pour préciser davantage ceci, je prends une formule littérale. A est le moteur immobile ; B qui est mu par A meut à son tour C ; et ce dernier qui est mu par B ne meut plus rien. Il pourrait y avoir plusieurs intermédiaires entre A qui donne le mouvement initial, et C qui le reçoit en dernier lieu ; mais nous avons préféré ne supposer qu’un seul intermédiaire, pour que les choses se comprissent mieux. Le tout ABC a la puissance de se mouvoir lui-même ; mais de ces trois termes, je puis retrancher C ; et AB pourra toujours se mouvoir lui-même, puisque c’est A qui donne le mouvement, et B qui le reçoit. Mais C ne peut se mouvoir lui-même ; et abandonné à lui seul, il ne pourra être mu en aucune façon. D’autre part, BC, s’il était séparé, ne pourrait davantage se mouvoir sans A ; car B ne peut communiquer le mouvement que parce qu’il le reçoit lui-même d’un autre, et non d’une de ses parties. Ainsi donc, AB peut seul se mouvoir lui-même ; et, par conséquent, le corps qui peut se mouvoir lui-même doit nécessairement avoir deux parties, l’une qui meut et reste immobile, l’autre qui est mue et ne meut plus rien nécessairement à son tour.

Maintenant, ou ces deux éléments se touchent réciproquement, ou bien il n’y en a qu’un qui touche l’autre, parce que l’un est incorporel et l’autre corporel. On ne peut pas supposer que le moteur soit continu, bien que le mobile le soit de toute nécessité ; car, dans ce cas, le tout serait en mouvement, non point parce qu’une de ses parties aurait la faculté de se mouvoir elle-même, mais ce serait l’ensemble qui serait mu tout entier à la fois, mobile et moteur également, parce qu’il y aurait en lui quelque chose qui meut et qui est mu. Or, cela est impossible ; car ce n’est pas le tout qui meut, de même que ce n’est pas non plus le tout qui est mu ; mais c’est A tout seul qui donne le mouvement, et c’est B tout seul qui le reçoit, comme on vient de le démontrer.

En supposant que le moteur immobile soit continu, on peut demander si le mouvement est encore possible, après qu’on aura enlevé une partie de A et une partie de B ; car l’un et l’autre étant divisibles en tant que continus, on peut leur retrancher quelque chose. On demande alors si le reste de A continuera à donner le mouvement comme A tout entier, et si le reste de B le recevra comme B tout entier le recevait. Si l’on admet que le reste puisse de part et d’autre exercer la même action, c’est que ce n’était pas primitivement AB tout entier qui pouvait se mouvoir lui-même, puisque même après un retranchement, le reste de AB peut continuer encore à se mouvoir. A ce doute, on peut répondre qu’en puissance rien n’empoche que tous les cieux, le moteur et le mobile, ou tout au moins l’un des deux, le mobile, ne soient divisibles, mais en fait et en acte le moteur reste absolument indivisible ; car s’il était divisé, il ne jouirait plus de la même faculté de mouvoir. Ainsi rien ne s’oppose à ce que cette faculté de se mouvoir soi-même ne se trouve primitivement dans des corps qui sont simplement divisibles en puissance et qui sont indivisibles en acte.

Je conclus de tout ceci qu’évidemment le moteur premier est immobile ; car, soit que le mobile qui reçoit le mouvement soit seul, et qu’il s’arrête sans autre intermédiaire au primitif immobile qu’il touche directement, soit qu’il touche un autre mobile qui aurait la faculté de se mouvoir lui-même tout en étant en repos, de l’une et l’autre manière, le moteur primitif n’en est pas moins toujours immobile, après tous les intermédiaires qu’il met en mouvement.

VII.

Le mouvement étant nécessairement éternel, et ne devant jamais cesser, il faut nécessairement aussi qu’il y ait quelque cause qui meuve primitivement les choses, soit une, soit multiple ; et cette cause est le premier moteur immobile. Peu importe, d’ailleurs, pour la démonstration que nous raisons ici, qu’il y ait des choses éternelles qui ne produisent point le mouvement ; nous ne nions pas l’existence de ces choses ni leur immobilité ; et nous nous bornons à prouver qu’il faut de toute nécessité qu’il existe quelque chose qui soit à l’abri de toute espèce de changement, soit absolue, soit accidentelle, et qui ait la faculté de communiquer le mouvement à quelque autre chose qui est en dehors de lui et lui est étranger. On peut objecter encore qu’il y a des choses qui, sans naissance et sans destruction, c’est-à-dire sans changement, peuvent tantôt être et tantôt n’être pas ; j’en conviens, et si une chose sans parties et absolument indivisible tantôt existe et tantôt n’existe pas, il faut nécessairement qu’elle éprouve cette alternative sans subir le moindre changement. Mais si pour les principes qui sont tout à la fois moteurs et immobiles, il y en a quelques-uns qui peuvent tantôt être et tantôt n’être pas, cela est impossible pour tous, et il faut arriver à un de ces principes qui soit dans une autre condition, c’est-à-dire d’une entière immuabilité.

En effet il est clair que, pour les choses qui se donnent à elles-mêmes le mouvement, il faut qu’il y ait une cause permanente qui fait que tantôt elles sont et tantôt ne sont pas. Tout ce qui se meut soi-même doit de toute nécessité avoir une certaine grandeur, puisqu’une chose qui n’a pas de parties ne peut pas non plus avoir de mouvement. Mais d’après ce que nous avons dit plus haut, le moteur ne doit pas avoir de parties, et l’on peut très bien le concevoir comme n’en ayant pas. Si donc certaines choses se produisent et certaines autres disparaissent selon un ordre perpétuel, on ne peut pas trouver la cause de ce phénomène incessant dans des choses qui ne sont pas éternelles, tout en étant immobiles. On ne peut pas davantage la trouver dans des choses qui en meuvent d’autres éternellement, et qui sont elles-mêmes mues par d’autres à leur tour. Toutes ces causes intermédiaires, soit qu’on les prenne séparément, soit qu’on les prenne ensemble, ne peuvent jamais produire ni l’éternel ni le continu. L’existence du mouvement est un fait éternel et nécessaire ; mais la coexistence de ces choses est impossible, parce qu’elles sont en nombre infini, Donc évidemment, en supposant aussi nombreux qu’on voudra, les principes des choses qui restent elles-mêmes immobiles tout en produisant le mouvement ; en supposant même que beaucoup de ces choses qui ont un mouvement propre périssent et renaissent, et que le moteur immobile meuve telle chose qui à son tour en meut un autre, il n’en faut pas moins arriver enfin à cette conclusion, qu’il y a quelque chose qui enveloppe et comprend tout cela, qui domine toutes ces choses et en est indépendant, qui est la cause de cette alternative continuelle d’existence et de destruction, et de ce changement perpétuel, et qui communique spontanément le mouvement aux intermédiaires, lesquels le transmettent à d’autres.

Ainsi donc le mouvement étant éternel, il faut que le moteur soit éternel comme lui, en supposant que ce moteur soit unique ; ou si l’on admet qu’il y a plusieurs moteurs, il faudrait que tous ces moteurs fussent éternels ainsi que le mouvement. Or, dans l’incertitude, il vaut mieux penser que le moteur est unique plutôt que de penser qu’il est multiple ; de même qu’il vaut mieux supposer que les moteurs sont finis plutôt que de supposer qu’ils sont infinis en nombre, si l’on admet qu’il y en a plusieurs. Toutes conditions restant d’ailleurs égales, il est préférable qu’ils soient en nombre fini ; car dans les choses de la nature, le fini et le meilleur, quand ils sont possibles, sont plus ordinairement que leurs contraires ; et il suffit d’un principe unique et éternel parmi les immobiles, pour produire le mouvement qui devra se communiquer au reste de l’univers.

J’ajoute un dernier argument pour démontrer que le premier moteur doit être nécessairement un et éternel c’est que d’après ce que nous avons établi plus haut, il faut que le mouvement lui-même soit éternel de toute nécessité ; or, si le mouvement est éternel, il faut aussi qu’il soit continu ; car ce qui est éternel est nécessairement continu, et ce qui est successif au lieu d’être éternel n’a plus de continuité. D’une autre part, si le mouvement est continu, il s’ensuit qu’il est un ; et quand je dis qu’il est un, j’entends qu’il est produit par un seul moteur agissant sur un seul mobile ; car si le moteur meut d’abord une chose, puis ensuite une autre, dès lors le mouvement entier, séparé par des intervalles de repos, n’est plus continu ; et il devient réellement successif.

VIII.

Nous venons de prouver qu’il existe un moteur primitif immobile, un et éternel ; mais on peut se convaincre que le mouvement de ce moteur doit être essentiel et non accidentel, en regardant aux divers principes suivant lesquels agissent les moteurs.

L’observation la plus superficielle suffit à nous convaincre que, parmi les choses, les unes sont tantôt en mouvement et tantôt en repos. Elle démontre également que toutes les choses sans exception ne sont pas toutes en mouvement ni toutes en repos, pas plus qu’elles ne sont ou toujours en mouvement ou toujours en repos ; car on peut voir qu’il y a une foule de choses qui participent du repos et du mouvement, et qui ont la propriété de tantôt se mouvoir et tantôt de rester immobiles. Bien que ce soit là des faits incontestables pour tout le monde, nous voulons cependant approfondir la nature de ces deux ordres de phénomènes, et prouver que parmi les choses il y en a qui sont éternellement immobiles, et d’autres qui sont mues éternellement. En procédant tout à l’heure à cette démonstration, et en admettant que tout mobile est mu par quelque chose, que ce quelque chose est ou immobile ou mn à son tour, et que s’il est mu, il l’est toujours ou par lui-même spontanément ou par une cause étrangère, nous en sommes arrivés à établir les principes suivants : Il y a un principe qui donne le mouvement à tout ce qui est mu ; pour tous les mobiles, quels qu’ils soient, ce principe est toujours en définitive le moteur qui se ment lui-même ; en un mot, ce qui ment l’univers doit être immobile.

Un premier fait de toute évidence, c’est qu’il y a des êtres qui se meuvent eux-mêmes : tels sont les animaux, et d’une manière plus générale, les êtres vivants. C’est même en observant les êtres de cette espèce, qu’on a été conduit à penser que le mouvement avait pu naître à un moment donné, sans avoir existé préalablement, parce qu’on voyait ces êtres, qui à un certain instant sont immobiles, se donner tout à coup le mouvement à eux-mêmes, du moins en apparence. Mais il faut remarquer que ces êtres ne peuvent se donner à eux-mêmes qu’une seule espèce de mouvement, la translation dans l’espace, et même qu’à y bien regarder ils ne se la donnent pas précisément, puisque la cause initiale de leur mouvement se trouve véritablement en dehors d’eux. De plus, il y a dans ces animaux une foule de mouvements non moins naturels que la translation qu’ils ne peuvent se donner en rien, l’accroissement, la destruction, la respiration, etc., mouvements que l’animal subit même en restant en place, et sans aucun rapport à ce mouvement spécial qu’il semble se donner à lui-même quand il le veut. La cause de ces mouvements fort différents de la translation c’est tantôt le milieu où vit l’animal, l’ingestion de divers éléments qui entrent eu lui, et, par exemple, l’ingestion de la nourriture qu’il prend. Les animaux dorment, quand ils digèrent ; et lorsque la nourriture est distribuée dans le corps ils s’éveillent, et ils se mettent alors en mouvement par une cause qui leur est étrangère. C’est là ce qui t’ait que les animaux ne se meuvent pas continuellement, et qu’ils ont des intermittences de repos ; car dans les êtres qui se meuvent ou semblent se mouvoir eux-mêmes, le moteur doit être différent d’eux, bien que ce moteur lui-même puisse être mu et qu’il puisse changer.

Dans tous ces cas, le moteur primitif, c’est-à-dire ce qui est à soi-même cause du mouvement, se meut bien spontanément ; mais c’est cependant encore d’une façon accidentelle, en ce sens que c’est le corps qui change de place, et que par suite ce qui est dans le corps en change aussi. Le moteur alors est mu, comme il arrive dans le cas d’un levier qui soulève un poids. Le levier est mis en mouvement par la main, qui, elle-même, est mue ainsi que lui par l’homme.

De ces observations, on peut conclure qu’un moteur immobile par lui-même, mais qui est susceptible d’un mouvement indirect, ne peut jamais produire un mouvement continuel. Or, il y a nécessité que le mouvement soit continu et éternel. Il faut donc non moins nécessairement qu’il y ait un moteur immobile qui ne soit pas mu par simple accident, s’il est vrai. ainsi que nous l’avons dit (dans ce même livre, ch. VII) qu’il doit y avoir dans les choses un mouvement indéfectible et éternel, et s’il est vrai que l’univers doit demeurer en lui-même tel qu’il est et toujours dans le même lieu ; car, le principe restant perpétuellement le même, il faut que tout le reste, qui est rattaché au principe, demeure perpétuellement aussi dans le même état et dans le même rapport. C’est une continuité que rien ne peut interrompre ni suspendre. D’ailleurs, quand on parle du mouvement accidentel, il faut bien distinguer celui que se donne l’être à lui-même, et celui qu’il reçoit d’un autre ; car le mouvement qui vient d’une cause étrangère peut appartenir aussi à certains corps célestes, lesquels peuvent être animés de plusieurs espèces de translations ; mais quant à l’autre mouvement que les êtres se donnent accidentellement à eux-mêmes, il ne peut se trouver que dans les êtres destinés à périr.

IX.

Si le moteur immobile et éternel existe bien comme nous venons de le dire, il faut que le mobile premier qu’il met en mouvement soit éternel ainsi que lui,. Il ne peut y avoir dans l’univers, changement, naissance et destruction, que si quelque mobile communique à d’autres choses le mouvement qu’il a reçu lui-même. En effet, l’immobile, tout moteur qu’il est, ne peut jamais donner que le même mouvement, et le donner de la même manière ; il ne peut produire qu’un seul et unique mouvement, puisqu’il ne change jamais de quelque façon que ce soit dans son rapport avec le mobile qu’il meut. Au contraire, le mobile mu par l’immobile ou par un autre mobile qui a déjà lui-même reçu le mouvement, se trouve dans des rapports constamment divers avec les choses, et il peut alors être cause des mouvements les plus variés ; le mouvement qu’il transmet n’est plus identique. En passant successivement dans des lieux contraires, ou en revêtant des formes contraires, il transmettra aussi d’une façon contraire le mouvement à tous les mobiles secondaires, selon qu’il sera lui-même tantôt en mouvement et tantôt en repos.

Ceci nous amène à la solution de la question que nous nous étions posée au début (dans ce même livre, ch. III), à savoir : Pourquoi toutes choses ne sont-elles pas en mouvement ou en repos ? Pourquoi certaines choses sont-elles dans un mouvement éternel ? Pourquoi certaines autres sont-elles dans un éternel repos ? Pourquoi y a-t-il des choses qui sont tantôt en repos et tantôt en mouvement ? La cause de toutes ces diversités doit maintenant nous être évidente : c’est que les unes sont mues par un moteur immobile ; et alors elles changent éternellement, tandis que les autres n’étant mues que par un mobile qui change lui-même, doivent changer dans les mêmes conditions que lui et en subir toutes les variations. Enfin, quant au moteur immobile qui persiste, ainsi que nous l’avons dit (dans ce même livre, ch. VII), dans une absolue identité, ce qui est éternellement le même, il ne peut communiquer qu’un seul et absolu mouvement.

X.

Pour rendre tout ceci encore plus clair, nous allons prendre un autre principe et rechercher s’il peut ou non y avoir un mouvement continu ; et, en admettant l’existence d’un tel mouvement, nous rechercherons ce qu’il est et quel est le premier de tous les mouvements parmi toutes les espèces que nous connaissons. Le mouvement éternel étant nécessaire, il s’ensuit que le moteur premier produit un mouvement qui doit être aussi de toute nécessité, toujours un, toujours le même, continu et premier.

Rappelons d’abord qu’il y a trois espèces de mouvements, qui se distinguent en ce que l’une a lieu dans la grandeur, l’autre dans la qualité et la troisième dans l’espace. Je dis que le mouvement dans l’espace, que l’on nomme aussi la translation, doit être nécessairement le premier de tous les mouvements. En effet, l’accroissement, c’est-à-dire le mouvement dans la grandeur, ne peut se produire sans une altération préalable ; l’altération précède donc l’accroissement. Ce qui s’accroit ne peut s’accroître que par le semblable en partie, et en partie par le dissemblable ; car, ainsi qu’on le dit, le contraire est l’aliment du contraire ; le contraire nourrit le contraire ; et tout s’agglomère et se réunit en devenant semblable au semblable qui le reçoit. Ainsi, l’altération, qui est une espèce du mouvement, peut s’appeler le changement dans les contraires. Mais, pour que la chose soit altérée, il faut un principe altérant qui fasse, par exemple, d’une chose qui n’est chaude qu’en puissance une chose qui devienne chaude en acte et en pleine réalité. Donc, évidemment, le moteur n’est pas toujours dans ce cas au même état ; mais il est tantôt plus proche et tantôt plus éloigné de la chose altérée ; le moteur se déplace donc ; et, sans un déplacement, sans une translation initiale, toute la série de ces phénomènes serait impossible. Si donc le mouvement est nécessaire dans tous les changements quels qu’ils soient, on peut dire que la translation est toujours aussi le mouvement originaire, le premier des mouvements ; et si, dans la translation même, on distingue diverses espèces de translations antérieures ou postérieures, il s’ensuit que la première de toutes les translations est aussi le premier des mouvements, le mouvement premier.

Ce mouvement de translation ou de déplacement que nous venons de voir dans tous les changements de qualité, se retrouve également dans les changements de quantité. En effet, on a dit que toutes les affections des choses se réduisent à la condensation et à la raréfaction. Ainsi, la pesanteur et la légèreté, la mollesse et la dureté, le chaud et le froid ne sont, à ce qu’il semble, que des modifications qui condensent les corps ou les raréfient d’une certaine manière. Or, la condensation et la raréfaction ne sont au fond que la réunion et la séparation des éléments dont les corps se composent, et qui font, selon qu’ils sont réunis ou séparés, qu’on dit des choses qu’elles naissent ou qu’elles périssent. Mais pour se réunir, aussi bien que pour se séparer, il faut toujours qu’il y ait un changement de lieu, un déplacement, de même encore que pour s’accroître ou dépérir, il faut aussi que la grandeur change plus ou moins de lieu dans l’espace. Ici encore il y a donc translation, c’est-à-dire mouvement local.

Voici encore un autre argument pour prouver que la translation est le premier des mouvements, le mouvement par excellence. Mais il faut expliquer d’abord ce qu’on entend par Premier ; car ce mot, soit qu’il s’agisse de mouvement, soit qu’il s’agisse de toute autre chose, peut avoir plusieurs acceptions. Ainsi, on appelle dans un sens Premier et antérieur, tout ce dont l’existence est indispensable à l’existence de certaines autres choses, et qui peut lui-même exister indépendamment d’elles. L’antériorité de ce genre peut encore s’appliquer tout à la fois au temps et à l’essence. Nécessité, temps et essence, telles sont les trois nuances de la priorité. Or, la translation est nécessaire aux autres espèces de mouvements, tandis que les autres espèces de mouvements ne sont pas nécessaires à la translation. De toute nécessité, il faut que le mouvement existe continûment ; or, ce mouvement qui existe perpétuellement peut être ou continu ou successif. Mais c’est bien plutôt le mouvement continu qui peut être éternel ; car le continu est préférable au successif ; et dans la nature, le mieux se produit toujours par cela seul qu’il est possible. Nous démontrerons plus loin que la continuité du mouvement est possible, et en attendant nous la supposons. Or, il n’y a que la translation qui puisse être continue, et par conséquent il est nécessaire que la translation soit le premier des mouvements. En effet, il n’y a pas nécessité que le corps qui subit un mouvement de translation et qui se déplace dans l’espace, subisse aussi un mouvement d’accroissement ou d’altération, c’est-à-dire un mouvement dans la quantité ou dans la qualité. Il n’y a pas davantage nécessité qu’il naisse ou qu’il périsse. Mais aucun de ces mouvements d’altération ou d’accroissement, ne serait possible sans un mouvement continu, qui implique un déplacement local, et que peut seul produire le premier moteur.

Ainsi, la translation est le premier mouvement, comme étant indispensable à tous les autres. Chronologiquement et sous le rapport du temps, elle est aussi le premier des mouvements ; car les choses éternelles ne peuvent pas avoir d’autre mouvement que la translation ; et, par conséquent, la translation est éternelle.

Mais on dira peut-être qu’au contraire la translation, dans toutes les choses qui naissent et périssent, est nécessairement le dernier des mouvements ; ainsi, après que les êtres sont nés, le premier mouvement pour eux c’est l’altération et la croissance, tandis que la translation ne leur est possible que quand ils sont complets et parachevés. Mais à cela on peut répondre qu’il faut nécessairement une chose antérieure qui ait déjà un mouvement de translation, pour que la génération, l’altération ou la croissance soient possibles ; il faut antérieurement à ces changements une chose qui, sans être produite elle-même, soit cause de la production pour les choses qui naissent et surgissent, comme par exemple l’être qui engendre est cause de l’être engendré, auquel il doit être nécessairement antérieur. Il semble au premier coup d’œil que c’est la génération qui doit être antérieure à. tout le reste, puisqu’il faut tout d’abord que la chose commence par naître. Je conviens qu’il en est bien ainsi pour tout ce qui est sujet à naître et à se produire. Mais avant ce qui naît et se produit, il faut de toute nécessité quelque autre chose qui existe déjà par soi-même, et qui produise sans être soi-même produit, du moins à cet instant. Ce producteur peut avoir lui-même une origine, sans que d’ailleurs la série puisse aller ainsi à l’infini.

On voit donc que la génération ne peut être le premier mouvement ; car alors tout ce qui est sujet au mouvement serait périssable, puisqu’il serait engendré. Mais si la génération même n’est pas le premier mouvement, il est clair qu’aucun des mouvements postérieurs à la génération ne peut être antérieur à la translation. Quand je dis mouvements postérieurs, j’entends l’accroissement, l’altération, la décroissance, la destruction, tous mouvements qui ne peuvent venir qu’après la naissance et la génération, parce qu’ils la supposent nécessairement. Si donc la génération n’est pas antérieure à la translation, aucun autre mouvement ne pourra l’être davantage. En général, ce qui se produit et devient est par celai même, on peut dire, incomplet ; et il tend à un principe où il sera définitivement tout ce qu’il doit être. Par conséquent, ce qui est postérieur en génération semble être antérieur par nature ; et la translation étant la dernière pour toutes les choses soumises à la génération, il parait qu’elle doit être la première en essence. Aussi parmi les êtres vivants, en voit-on qui sont absolument immobiles par défaut d’organes, les plantes, par exemple, et bon nombre d’animaux qui ne marchent pas. D’autres au contraire qui sont plus parfaits sont doués du mouvement de translation, et c’est à cause de leur perfection même. Si donc la translation appartient plus particulièrement aux êtres qui ont une nature plus complète, on doit penser que cette espèce de mouvement doit être aussi en essence le premier de tous les mouvements.

Voilà bien des raisons qui font que la translation est le premier des mouvements et qu’elle est supérieure à tous les autres. Mais une autre raison non moins forte, c’est que dans le mouvement de translation l’être sort moins de sa substance et de ses conditions naturelles que dans toute autre espèce de mouvement. Il n’y a que la translation où il ne change rien de son être, tandis que dans l’ altération il change de qualité, et qu’il change de quantité dans la croissance et le décroissement. Ce n’est que dans la translation qu’il reste ce qu’il est essentiellement, ne changeant absolument que de lieu sans la moindre modification substantielle. Enfin une dernière preuve, et la plus forte de toutes, qui atteste que la translation est le premier des mouvements, c’est que ce mouvement est celui qui convient d’une manière toute spéciale au moteur primitif, au moteur qui se meut lui-même ; or, ce qui se meut soi-même est le principe et la cause initiale pour tous les mobiles et les moteurs qui suivent, et qui viennent après, quel qu’en soit le nombre. Donc, en résumé, la translation est évidemment d’après tout ceci le premier des mouvements.

XI.

Maintenant, il nous faut expliquer la nature et l’espèce de cette translation première ; et la même étude nous conduira à démontrer la vérité de ce principe que nous avons supposé plus haut (chapitre précédent) et que nous supposons encore ici, à savoir qu’il peut y avoir un mouvement continu et éternel.

Je m’attache d’abord à prouver qu’il n’ y a que le mouvement de translation qui puisse être continu. En effet, dans tous les mouvements et dans tous les changements, quels qu’ils soient, le mouvement se fait toujours d’un opposé à un opposé, c’est-à-dire entre des contraires. Ainsi, par exemple, l’être et le non-être sont les limites entre lesquelles se passent, ]a génération et la destruction. Pour l’altération, les limites dans lesquelles elle se renferme sont les affections contraires dont les choses peuvent être douées tour à tour. Enfin pour l’accroissement et la décroissance, les limites sont la grandeur et la petitesse, ou encore l’achèvement de l’être arrivé à toutes ses dimensions, et son inachèvement, qui sont l’un et l’autre d’une certaine grandeur déterminée. Les mouvements contraires sont ceux qui aboutissent à des contraires ; or, quand une chose n’est pas animée d’un mouvement éternel, elle a dû nécessairement être en repos, si elle existait antérieurement au mouvement qu’elle reçoit. Donc tout ce qui change aura évidemment un instant de repos dans le contraire, avant de changer.

Le même raisonnement doit s’appliquer à toutes les autres espèces de changements et de mouvements. Ainsi, la génération est d’une manière générale opposée à la destruction ; et si l’on descend aux cas particuliers de génération et de destruction, l’opposition n’est pas moins complète. Par conséquent, s’il est impossible qu’un même objet subisse à la fois des mouvements contraires, il n’y aura pas dans ce cas de mouvement continu ; car il y aura toujours un instant de repos, quelque court qu’il soit, dans l’intervalle de ces mouvements divers. On pourrait nous objecter que les changements qui sont compris sous la contradiction de l’être et du non-être, ne sont pas réellement des changements contraires. Mais peu importe pour notre démonstration ; car il suffit que la génération et la destruction soient contraires en ce sens qu’elles ne puissent pas appartenir toutes les deux à la fois à un seul et même objet. Peu importe même qu’il n’y ait pas nécessairement de repos entre les cieux termes de la contradiction, l’être et le non-être, et qu’il n’y ait pas non plus un changement contraire au repos, c’est-à-dire un réel mouvement ; car on peut dire que le non-être, puis qu’il n’est pas, ne peut pas être réellement en repos ; la destruction qui tend au non-être n’y est pas davantage. Mais il suffit qu’entre l’être et le non-être, il y ait du temps d’interposé, pour qu’on puisse affirmer que dès lors le mouvement n’est plus continu. Il n’est pas besoin de supposer que dans l’état qui précède, soit l’être, soit le non-être, il y ait une véritable opposition par contraires ; ce qu’il nous faut ici pour notre démonstration, c’est que les deux états de l’être et du non-être ne puissent pas appartenir simultanément à un seul et même objet. En ce sens, ils sont contraires, et il y a nécessairement entre eux un intervalle de repos qui empêche la continuité du mouvement.

Du reste, il ne faut pas s’inquiéter de nous voir admettre qu’une seule et même chose puisse être contraire à plusieurs, ni s’étonner que nous fassions le mouvement tantôt contraire au repos et tantôt contraire à un autre mouvement. Je ne dis pas que dans ces deux cas la contrariété soit également complète ; mais il suffit, à notre point de vue, que le mouvement, que j’appelle contraire, soit opposé, d’une façon quelconque, soit à un autre mou-veinent soit au repos, de même que le moyen ou l’égal est opposé tout à la fois et à ce qui surpasse et à ce qui est surpassé ; car l’égal est l’opposé tout ensemble et du plus et du moins. Du moment que les deux mouvements ou changements ne peuvent coexister dans le même objet, nous les regardons comme contraires, ne serait-ce qu’à ce point de vue restreint. J’ajoute que pour la génération et la destruction, il est d’autant plus impossible d’admettre la continuité du mouvement qu’il faudrait alors que l’être pérît immédiatement après qu’il est né, sans subsister la moindre parcelle de temps ; ce qui est contraire à l’observation. Si ce principe est vrai de la génération, à plus forte raison l’est-il des autres mouvements ; car il est conforme aux lois de la nature que ce qui a lieu pour une espèce de changement, ait lieu également pour les autres espèces.

XII.

Après avoir prouvé que la translation seule peut être continue, il nous faut prouver qu’il n’y a qu’une seule espèce de translation, la translation circulaire, qui puisse fournir un mouvement infini, unique et éternellement continu.

Quand un corps est animé d’un mouvement de translation, il ne peut avoir qu’une de ces trois directions, ou il se meut circulairement, ou il se meut en ligne droite, ou il se meut suivant une combinaison du cercle et de la ligne droite. La translation est donc ou circulaire, ou directe, ou composée. Il est d’ailleurs évident que, si l’un de ces deux premiers mouvements n’est pas continu, il est égaleraient impossible que le mouvement formé des deux le soit davantage.

Je veux démontrer d’abord que la translation en ligne droite ne peut pas être continue. Le mouvement d’un corps qui se meut en ligne droite et dans une ligne finie doit être fini ; car ce corps revient nécessairement sur lui-même ; et, en revenant par la ligne droite qu’il a déjà parcourue, il reçoit les mouvements contraires. S’il s’agit de l’espace, le mouvement en haut est contraire au mouvement en bas ; le mouvement en avant est contraire au mouvement en arrière ; et le mouvement à droite est contraire au mouvement à gauche ; car ce sont là les oppositions de l’espace et du lieu. Nous avons ensuite établi plus haut (Livre V, ch. VI) quelles sont les conditions qui font qu’un Mouvement est un et continu ; et nous avons dit que c’est le mouvement d’une seule chose, dans un seul temps, et dans un récipient qui ne présente pas de différence spécifique ; car il n’y a que trois termes à considérer : le moteur-mobile, homme ou Dieu, peu importe ; le moment ou le mouvement se passe, c’est-à-dire le temps ; et enfin ce en quoi il se passe, c’est-à-dire, ou le lieu, on l’affection, ou la grandeur. Or, les contraires diffèrent spécifiquement, et ne sont pas les mêmes. Ainsi, une des conditions leur manque, et le mouvement qui se passe entre des contraires ne peut pas être continu.

Je viens de dire qu’un corps qui parcourt une ligne droite, et qui revient par cette même ligne, a des mouvements contraires. Ce qui le prouve, c’est que, si l’on suppose deux mouvements simultanés, l’un de A en B et l’autre de B en A, il est clair que ces deux mouvements s’arrêtent mutuellement et se font obstacle. Donc, ils sont contraires. Il en serait de même pour le cercle, si les deux mouvements avaient lieu sur une même circonférence dans des sens différents. Le mouvement de A en B y est contraire au mouvement de A en C ; ils s’arrêtent réciproquement, bien qu’ils soient continus et qu’ils n’aient point de retour sur eux-mêmes, par cela seul que les contraires s’empêchent et se détruisent l’un l’autre. Les deux seuls mouvements qui ne soient pas précisément contraires, tout en partant d’un seul et même point, c’est celui qui va soit en haut soit en bas, et celui qui s’écarte suivant une ligne oblique. Mais ce qui prouve surtout que le mouvement en ligne droite ne peut pas être continu, c’est que le corps qui revient sur lui-même doit nécessairement s’arrêter un moment, quelque court que ce moment puisse être. D’ailleurs, ce repos a lien sur la ligne circulaire, quand le corps y revient sur lui-même, aussi bien que sur la ligne droite ; car il faut bien distinguer ici entre un mouvement qui est réellement circulaire et un mouvement qui a lieu sur le cercle ; dans ce dernier cas, le corps peut rétrograder vers le point d’où il est parti et revenir de nouveau sur ses pas, tandis que dans le mouvement circulaire, le mouvement est tout à fait continu.

Mais qu’il y ait nécessairement un moment de repos, quand le mouvement rétrograde sur lui-même, c’est ce dont on peut se convaincre par la raison seule, indépendamment même de l’observation sensible ; et voici la démonstration qu’on peut en donner. Trois termes étant à considérer dans le phénomène du mouvement, à savoir le point de départ, le milieu et la fin, on peut dire que le milieu, tout en restant un numériquement, est cependant deux par rapport aux deux autres termes ; s’il reste numériquement un, il est deux rationnellement ; car le milieu est la fin pour le point de départ, et le commencement pour la fin. J’ajoute qu’il faut bien distinguer ici, comme dans tant d’autres cas, l’acte et la puissance. Une droite étant donnée, un point quelconque de cette droite peut servir de milieu ; il est donc milieu en puissance ; mais il ne l’est en acte et en fait, que s’il divise réellement cette droite, et si à ce point précis le mouvement s arrête pour recommencer ensuite ; car c’est à cette condition seulement que le milieu devient tout à la fois commencement et fin, commencement du mouvement qui suit, fin du mouvement qui précède. Je précise ceci par un exemple.

Soit un corps A qui parcourt une ligne droite, et qui s’arrête en B avant de parvenir à C, fin de sa course ; voilà pour le mouvement interrompu. Mais si le mouvement est continu, on ne peut plus dire que A est arrivé en B ni qu’il s’en est éloigné, puisqu’alors B n’est pas réellement le milieu et qu’il ne l’est qu’en puissance. A n’a été en B qu’un instant, c’est-à-dire une partie inappréciable de temps, comme il a été dans tous les autres points de la ligne ; et ce n’est qu’une partie du temps total ABC, dont B n’est pas à vrai dire une partie, mais une simple division, quand on en fait un lieu réel, où le corps s’arrête et recommence ensuite son mouvement.

Que si l’on suppose que A arrive d’abord en B et qu’ensuite il s’en éloigne, il faudra de toute nécessité qu’alors il s’arrête un moment en B ; car il est bien impossible que ce soit tout à la fois et dans le même instant qu’il y arrive et qu’il s’en éloigne. Ce sera donc nécessairement dans un instant différent. Il y aura par conséquent un intervalle de temps entre les deux mouvements, et c’est dans cet intervalle que A s’arrêtera en B. Le même raisonnement qu’on applique à B pourrait s’appliquer également à tout autre point pris entre A et C. Mais lorsque A, dans son mouvement, emploie le point B, comme si ce point était double, commencement et fin tout ensemble, alors il faut bien qu’il s’y arrête un certain moment quelque court qu’on le fasse ; et alors B est double en acte, tout aussi bien que la pensée peut le concevoir. Seulement, il y a cette différence entre les trois termes que B, qui est le milieu, peut recevoir un double emploi, tandis que A ne peut jamais servir que de point de départ, et que C ne peut servir que de point d’arrivée.

Mais voici un autre argument qui prouve que A doit s’arrêter quelque peu en B et y perdre un certain temps avant de reprendre sa course. Soit une ligne E égale à une ligne F. A se meut d’un mouvement continu de l’extrémité vers C, et il arrive au point B en même temps que D se meut de l’extrémité F vers G, par un mouvement continu aussi et avec la même vitesse que A. Je dis que D arrivera à G avant que A n’arrive à C, bien qu’il ait à parcourir la même distance ; car il est parti avant A, et s’étant mis en mouvement le premier, il doit nécessairement aussi arriver auparavant. Mais ce n’est pas en même temps absolument que A est arrivé en B et qu’il s’est éloigné de B ; c’est là ce qui fait qu’il arrive un peu plus tard que D ; car s’il était parti tout à fait au même moment, il ne serait pas en retard, puisqu’il a la même vitesse, et qu’il a la même distance à parcourir. Il y a donc eu en B un certain temps d’arrêt, avant que A ne commençât son mouvement. Donc il ne faut pas admettre que, quand A parvenait en B, D s’éloignait en même temps de l’extrémité F ; car une fois que A est arrivé en B, il faut ensuite qu’il s’en éloigne ; et ces deux faits, l’un de mouvement qui cesse, et l’autre de mouvement qui recommence, ne peuvent se passer en même temps absolument. Ces deux mouvements ne pourraient être simultanés que s’ils se passaient dans une section du temps et non pas dans le temps lui-même ; or, tout ceci est inapplicable au continu, dans lequel il n’y a pas de temps d’arrêt, quelque court qu’on le suppose.

C’est là tout au contraire ce qui se passe nécessairement dans un mouvement qui revient sur lui-même. Car supposons qu’un corps monte de G en D, et qu’il redescende ensuite de D en G, il est clair que l’extrémité D devient double pour ce corps, qui l’emploie à la fois comme fin et comme commencement, et qui d’un seul point en fait deux. Donc nécessairement le corps s’arrête en D, et ce n’est pas dans un seul et même temps qu’il peut y arriver et sur le champ en repartir ; car, autrement, il serait tout à la fois et ne serait point dans un seul et même instant, ce qui est absolument impossible.

Mais on ne peut plus dire du point G ou du point D ce que nous disions du point D, considéré comme milieu. On ne peut pas considérer D comme une simple section de la ligne où le corps arrive et d’où il repart ensuite ; car le point G, ou le point I), n’est plus en simple puissance ; il est en acte ; et l) est la fin que le corps doit nécessairement atteindre quand il va en un sens, et G la fin qu’il atteint nécessairement aussi, quand il va dans un sens différent. B, au contraire, en tant que milieu, n’était qu’en puissance, tandis que G ou D est nécessairement eu acte, quand le mouvement s’arrête effectivement,à l’un de ces points pour revenir sur lui-même. L’un est la fin quand le mouvement va de bas en haut, et l’autre est le commencement quand le mouvement va de haut en bas.

Ce qu’on dit des points doit d’ailleurs s’entendre tout aussi bien des mouvements que le corps reçoit tour à tour, c’est-à-dire que les mouvements ne sont pas moins différents que les points eux-mêmes.

Donc nécessairement le corps qui revient en ligne droite sur ses pas doit s’arrêter ; donc aussi il est impossible que, sur une ligne droite, qui est toujours finie, il y ait un mouvement continu et éternel.

Les arguments qu’on vient de rappeler peuvent être employés utilement contre la théorie de Zénon, qui niait l’existence du mouvement, sous prétexte que comme le mouvement doit parcourir tous les milieux, et que les milieux sont en nombre infini, le mouvement est impossible parce que l’infini ne peut jamais être parcouru. Ou bien, selon une autre expression de la même théorie et sous une forme un peu différente, on prétend que si le mouvement était possible, il faudrait qu’on pût compter le nombre infini des milieux que le corps parcourt successivement, à partir du premier milieu que l’on considérerait, jusqu’à la fin de la ligne entière. Or, comme il est impossible de compter un nombre infini, on en conclut que le mouvement est impossible également.

Dans nos recherches précédentes (Livre VI, ch. 1) sur le mouvement, nous avons réfuté le système de Zénon, en disant que le temps a des parties infinies et qu’il renferme des infinis en lui. Il n’est donc pas absurde de soutenir que dans un temps infini on peut parcourir l’infini, et que l’infini se retrouve alors dans la grandeur aussi bien que dans le temps. Cette réponse est très complète contre l’argumentation même de Zénon ; car la question était seulement de savoir si, dans un temps fini, on peut parcourir ou nombrer l’infini. Mais au point de vue de la question même et de la pure vérité, cette réponse n’est peut-être pas tout à fait satisfaisante. En effet, on peut laisser de côté la longueur à. parcourir, et cette question de savoir si dans un temps fini on peut parcourir l’infini ; et l’on peut poser la question relativement au temps lui-même, et se demander comment il se peut, puisqu’il a des divisions infinies, que jamais on lui pose une limite quelconque et qu’on le circonscrive de quelque façon que ce soit. A ce point de vue, la solution que je viens d’indiquer ne paraît plus suffisante.

Il faut donc en revenir à la distinction si vraie que nous faisions tout à l’heure entre l’acte et la puissance. Quand on divise une ligne continue, par exemple, eu deux moitiés, alors il y a un point sur cette ligne qui compte pour deux et qui est à la fois considéré comme commencement et comme fin. Or, c’est là ce que l’on fait précisément, soit que l’on compte le nombre infini des milieux, soit qu’on divise la ligue en moitiés, selon les deux formes indiquées plus haut pour l’objection de Zénon contre le mouvement. Mais on ne s’aperçoit pas que par cette division la ligue cesse d’être continue, ce qui est contre l’hypothèse, et que le mouvement cesse de l’être aussi bien que la ligne ; car il n’y a de mouvement continu que suivant un continu, soit ligne, soit temps. Or, dans le continu, les milieux, les moitiés sont bien, si l’on veut, en nombre infini ; mais ils n’y sont qu’en puissance, ils n’y sont pas en acte. Que si l’on fait un milieu en acte, si on en réalise un seul, alors le mouvement n’est plus continu, et il s’arrête à ce milieu même. Or, c’est là, précisément aussi ce qui arrive quand, au lieu de mesurer les milieux, on prétend les compter ; car alors, sur la ligne prétendue continue, il faut que l’on compte un point pour deux, puisque ce point est la fin d’une des moitiés et le commencement de l’autre, du moment que l’on compte non plus une ligne continue, mais deux demi-lignes.

Ainsi, à quelqu’un qui demande s’il est possible de parcourir l’infini, soit en temps soit en longueur, il faut répondre qu’en un sens c’est possible et qu’en un autre sens ce ne l’est pas. En acte, en réalité et en l’ait, c’est impossible ; mais en puissance, cela se peut. Par exemple, dans un mouvement continu, on a parcouru l’infini ; mais ce n’est qu’accidentellement, parce qu’en effet la ligne que l’on a parcourue ainsi a des divisions possibles en nombre infini. Mais on ne peut pas dire d’une manière absolue qu’on ait parcouru l’infini réellement. La ligne a bien en puissance des milieux en nombre infini ; mais par son essence et sa nature, elle est elle-même finie ; et par conséquent, en la parcourant on ne parcourt pas l’infini d’une manière directe et effective. L’essence de la ligne, telle que la donne sa définition, est tout autre, puisque elle ne repose pas sur cette propriété d’être indéfiniment divisible.

Il faut bien, du reste, se dire que le point qui divise le temps en antérieur et postérieur, doit être rapporté à la partie postérieure, et non à l’antérieure ; et si l’on n’admet pas ce principe, on arrive à cette conséquence absurde et insoutenable qu’une même chose est et n’est pas tout à la fois, et que quand elle sera devenue, elle ne sera pas devenue, ce qui est contradictoire. Ainsi, tout en restant identique et numériquement un, le point est commun aux deux temps, à l’antérieur et au postérieur, puisqu’il est le commencement du second. En ce sens il est deux, au moins aux yeux de la raison ; mais au fond, il appartient réellement à l’affection postérieure, c’est-à-dire à la partie postérieure du temps et non point à la partie antérieure.

Soit le temps représenté par ABC, et soit la chose qui change, représentée par D. Dans la première partie du temps, dans A, cette chose est blanche ; mais dans le temps B, elle ne l’est plus. Il s’ensuit que dans le temps C, il faut qu’elle soit tout à la fois blanche et non-blanche ; il faut tout à la fois qu’elle soit et ne soit pas. Ainsi, dans A tout entier et dans un point quelconque que l’on prendrait sur A, elle est certainement blanche ; mais en B elle ne l’est plus ; et comme C est dans les deux, il faut aussi qu’elle soit en C l’un et l’autre. Il n’est donc pas tout à irait exact de dire que la chose est blanche dans A tout entier ; il faut en excepter le dernier instant de A représenté par C, et c’est la, précisément que commence la partie postérieure du temps.

Ce qu’on vient de dire pour la pure existence de la chose, pourrait s’appliquer également à son devenir et à sa destruction. Si au lieu d’être blanche en A tout entier, elle devenait non-blanche, ou cessait d’être blanche, ce serait dans le point C qu’elle serait devenue ce qu’elle est, ou bien qu’elle aurait cessé de l’être. Ce serait. donc toujours en C qu’il faudrait dire qu’elle est blanche ou qu’elle ne l’est pas ; car autrement on tomberait dans les impossibilités signalées plus haut, et alors on serait amené à dire que la chose ne sera pas, bien qu’elle soit devenue, et qu’elle sera encore, bien qu’elle ait péri. En d’autres termes, on arrive à cette conclusion contradictoire que la chose est tout ensemble blanche et non-blanche, c’est-à-dire qu’elle est et qu’elle n’est pas.

De ceci il ressort en outre cette conséquence, que le temps ne peut pas se diviser en indivisibles comme on le prétend souvent ; car ce qui devient n’était pas nécessairement ; et s’il devient, c’est qu’il n’était pas encore ; il part du non-être pour devenir quelque chose. En effet, si D est devenu blanc dans le temps A, il l’est devenu et il l’est tout à la fois dans un autre temps indivisible comme A, c’est-à-dire en B, qui est la suite et la continuité de A. Or, s’il est devenu quelque chose en A, c’est qu’il ne l’était pas auparavant, et cependant il l’est en B. II faut donc qu’entre A et B, qu’on suppose à tort continus, il y ait un point intermédiaire où la génération se produit ; et par conséquent, il y a nécessairement un certain temps où l’objet a changé de couleur, et est devenu quelque chose qu’il n’était pas d’abord. Il est vrai qu’on objecte à ceux qui soutiennent la divisibilité indéfinie du temps, qu’ils ne peuvent pas non plus se servir de cette démonstration, qui tournerait également contre eux. Mais on répond, quand on suppose le temps indéfiniment divisible, que la chose est devenue et qu’elle est ce qu’elle est, au point extrême du temps pendant lequel elle se produisait. Ce point ne tient ni à ce qui le précède ni à ce qui le suit, tandis que si l’on suppose les temps indivisibles, il faut nécessairement qu’ils se suivent et se tiennent. Mais il est clair que, si l’on soutient que la chose est devenue ce qu’elle est dans le temps entier A, il s’ensuit que le temps durant lequel elle est devenue et a été, n’est pas plus considérable que le temps tout entier durant lequel elle est simplement devenue.

Tels sont les arguments principaux par lesquels on peut prouver que le mouvement en ligne droite ne peut pas être continu et éternel. On peut encore en ajouter d’autres qui aboutiront à la même conséquence. J’indique ces nouveaux arguments.

Tout corps qui se ment d’une manière continue se meut, si aucun obstacle ne l’arrête, vers le point même auquel ii arrive dans sa translation ; et il y est porté avant d’y atteindre. Par exemple, si un corps est arrivé à B, c’est qu’il était antérieurement porté en B ; et ce n’est pas seulement quand il en est proche, c’est dès le début même de son mouvement ; car il n’y a pas de raison qu’il y soit plus porté quand il en approche qu’il ne l’était avant d’y parvenir. Or, le mobile qui va de A en C, suivant une ligne droite, reviendra, d’après l’hypothèse, de C en A, puisqu’on suppose son mouvement continu et éternel. Lors donc qu’il partait de A pour aller en C, il avait déjà le mouvement qui devait le ramener de C en A, puisqu’on prétend que son mouvement. est continu. Mais on ne s’aperçoit pas que c’est alors lui donner des mouvements contraires ; car ces deux mouvements en ligne droite de A en C et de C en A sont contraires l’un à l’autre. Mais, en même temps, c’est supposer que l’objet change et sort d’un état où il n’est pas, et que le mobile part d’un point où il n’est pas encore arrivé. Or, comme c’est là une impossibilité manifeste, il faut que le mobile s’arrête en C ; et dès lors le mouvement n’est pas un et continu, ainsi qu’on le disait ; car, il est interrompu par un repos qui, eu le divisant, en fait deux mouvements au lieu d’un.

Ce que je viens de dire du mouvement local, peut être généralisé et s’appliquer à toute espèce de mouvements, en éclaircissant encore cette théorie. Tout ce qui est en mouvement ne peut en effet avoir qu’un des trois mouvements indiqués par nous ; et il ne peut y avoir de repos que dans les repos opposés à ces diverses espèces de mouvements. Mais un mobile qui n’a pas toujours eu le mouvement qui l’anime, doit nécessairement s’être reposé, avant son mouvement, dans le repos contraire au mouvement qu’il a ; et quand je parle ici de mouvements divers, il s’agit de mouvements du mobile entier, et non du mouvement de quelque partie du mobile ; car le repos n’est que la privation du mouvement. Si donc les mouvements contraires sont ici ceux qui ont lieu en ligne droite, et s’il est impossible que le même corps ait en même temps des mouvements contraires, le mobile qui va de A en C ne peut tout ensemble aller de C en A. Mais comme ces mouvements ne peuvent pas être simultanés, et que cependant le corps les éprouve, il faut bien qu’il se soit arrêté en C avant de reprendre sa course vers A ; car c’était ce repos antérieur en C, qui était l’opposé du mouvement parti de C pour retourner en A de nouveau. Donc à ce point de vue encore, il est certain que le mouvement de A en C et de C en A ne peut pas être continu.

On doit ajouter un autre argument qui est peut-être plus direct encore que ceux qui précèdent. Si l’on suppose le mouvement continu quand il est local, il le sera également. quand il se passe dans la quantité ou dans la qualité. Ce serait donc en un seul et même temps que l’objet cesse d’être non-blanc et qu’il devient blanc ; le non-blanc périt en même temps que le blanc vient à se produire. Or, si l’altération qui mène au blanc est continue, ainsi que celle qui s’éloigne du blanc, et si elle ne subsiste pas un certain laps de temps, il s’ensuit qu’une seule et même chose peut avoir en même temps trois états différents quoique simultanés ; ainsi, le non-blanc périt, en même temps que le blanc se produit, et en même temps qu’il cesse d’être blanc. Il n’y a donc qu’un seul et même temps pour ces trois états ; or, c’est là ce qui est impossible, et par conséquent le mouvement n’est pas continu ainsi qu’on l’a cru. Il faut dire en outre que le temps peut très bien être continu pour ces trois états du mobile subissant une altération, sans que le mouvement soit pour cela continu comme le temps. Le mouvement n’est dans ce cas que successif. Enfin. ce qui prouve bien que le mouvement de A en C et celui de C en A ne sont pas continus, c’est qu’il n’y a pas de terme commun où leurs extrémités puissent se réunir : car comment se pourrait-il que des contraires eussent une extrémité commune ? Et quel est, par exemple, le terme commun entre le blanc et le noir ?

Mais si le mouvement en ligne droite ne peut être continu, parce qu’il faut qu’il revienne sur lui-même, il en est tout autrement du mouvement circulaire, et celui-là peut être absolument un et continu. Il n’y a plus là aucune des impossibilités que nous venons de signaler. Ainsi, le mobile part d’un point A, et tout ensemble il retourne vers ce point par l’impulsion même qui l’en éloigne. Il se meut vers le point d’où il part et où il devra arriver. Et cependant, il n’aura dans cette évolution, ni les mouvements contraires ni même les mouvements opposés ; car tout mouvement partant d’un point n’est pas contraire ni opposé à un mouvement revenant à ce pas. Cette opposition n’a lieu que dans le mouvement en ligne droite ; et le mouvement sur cette ligne peut avoir des contraires, parce que la ligne droite peut avoir aussi des contraires dans l’espace ou le lieu. On pourrait dire qu’un carré étant donné, le mouvement qui aurait lieu sur le diamètre, aller et retour, est un mouvement contraire, tandis que le mouvement d’aller et de retour aussi sur un des côtés, représenterait un mouvement qui serait simplement opposé. Ainsi donc, rien n’empêche que le mouvement circulaire ne soit continu, et il n’y a aucun intervalle de temps qui s’interpose et en interrompe la continuité.

C’est qu’en effet, le mouvement circulaire part de soi pour revenir à soi encore, tandis que le mouvement direct part de soi pour aller à un autre. Le mouvement circulaire ne passe jamais par les mêmes points, tandis que le mouvement direct y passe aussi souvent qu’on veut. Ainsi, le mouvement qui est sans cesse dans un point, puis dans un autre point, puis dans un autre, peut fort bien être continu ; mais celui qui revient plusieurs fois dans les mêmes points ne peut pas l’être ; car il faudrait que le corps pût avoir en même temps des mouvements opposés. Par une conséquence évidente, il n’y a pas non plus de mouvement continu pour le demi-cercle, le mobile parcourant d’abord la demi-circonférence et revenant ensuite en ligne droite au point de départ, ni pour une partie quelconque de la circonférence, où le mouvement serait d’abord en ligne courbe, puis ensuite en ligne directe ; car il faudrait alors que les mobiles subissent à plusieurs reprises les mêmes mouvements, et ils éprouveraient des changements contraires, puisqu’alors la fin ne se rattacherait pas au point de départ, comme elle s’y rattache sans cesse dans le mouvement circulaire. C’est là ce qui fait que ce mouvement est le plus accompli de tous et le seul qui soit parfait.

La distinction que nous venons de faire doit prouver que les autres espèces de mouvement ne peuvent pas plus être continus que la translation en ligne droite ; car, dans toutes les espèces de mouvement autres que le déplacement local, il faut que le mouvement se répète à plusieurs reprises et toujours dans les mêmes points. Ainsi, dans l’altération, le mouvement passe par les qualités intermédiaires, et dans le mouvement de quantité, par les grandeurs moyennes, selon que le corps grandit ou qu’il diminue. II n’importe pas d’ailleurs que ces intermédiaires soient plus ou moins nombreux, de même qu’il n’importe pas qu’on retranche au corps ou qu’on y ajoute. De toute façon, le mouvement se répète en passant plusieurs fois par les mêmes points.

Une conséquence assez importante que nous pouvons tirer de tout ce qui précède, c’est que les physiciens ou philosophes naturalistes ont eu bien tort de prétendre que toutes les choses qui tombent sous nos sens, sont dans un flux et un mouvement perpétuels, attendu que selon eux les choses doivent toujours avoir un des mouvements dont nous avons parlé. A les en croire, ce serait surtout le mouvement d’altération qui se produirait dans les choses ; car ils prétendent qu’elles sont dans un état d’écoulement et de dépérissement incessants ; et de plus, ces philosophes rangent la génération et la destruction des choses dans le mouvement d’altération. Mais la théorie que nous venons d’exposer est contraire à celle-là ; et elle a dû prouver, contre l’opinion des Naturalistes, qu’il n’y a qu’un seul mouvement qui puisse être continu, et que ce mouvement est le mouvement circulaire. Par conséquent, la continuité du mouvement n’est possible, ni dans l’altération, ni dans l’accroissement et la décroissance malgré ce qu’on en a cru. Voilà ce que nous voulions dire pour démontrer qu’il n’y a de changement ou de mouvement infini et continu que dans la translation circulaire. Partout ailleurs, le mouvement ne peut être ni continu ni infini.

XIII.

Il est tout aussi clair que, parmi les translations, c’est la translation circulaire, qui est la première de toutes. En effet, ainsi que nous l’avons dit un peu plus haut (dans ce même livre, ch. XII) la translation ne peut avoir que trois espèces : ou elle est circulaire, ou elle est en ligne droite, on enfin elle est mi-partie de l’un et de l’autre, circulaire et directe. Évidemment la translation circulaire et la translation en ligne droite sont antérieures à la translation mixte, qui se compose des deux. Mais j’ajoute que la translation circulaire est antérieure aussi à la translation directe ; et la raison, c’est qu’elle est plus simple et plus complète ; car il est bien impossible qu’une droite, selon laquelle se passerait le mouvement, soit infinie ; il n’y a point d’infini de ce genre. En supposant même qu’il y eût une ligne de cette espèce, le mouvement n’y pourrait avoir lieu pour quoi que ce fût, attendu que l’impossible ne se produit jamais, et qu’il est bien impossible qu’un mobile quelconque puisse parcourir jamais une ligne infinie. Il faut que la droite soit finie ; mais alors le mouvement qui a lieu sur cette droite n’est plus simple ; il est composé, puisqu’il revient sur lui-même. Dès lors il n’y a plus un mouvement unique ; il y a deux mouvements. Que si le mouvement ne revient pas sur lui-même, il est incomplet et il s’éteint. Mais le complet est antérieur à l’incomplet, en nature, en raison et même chronologiquement, de même que l’impérissable est également antérieur au périssable. Ajoutez que le mouvement qui peut être éternel, est supérieur à celui qui ne peut pas l’être. Or, la translation circulaire peut être éternelle, tandis que parmi tous les autres mouvements, translation ou tout autre, il n’ y en a pas qui jouisse de cette propriété ; car il y faut toujours un repos ; et du moment qu’il y a repos, c’est que le mouvement a cessé et a péri.

XIV.

Du reste, on comprend très bien que la translation circulaire soit une et continue, tandis que la translation en ligne droite ne peut pas l’être. Dans le mouvement direct, tout est déterminé : le point de départ que quitte le mobile, le milieu qu’il traverse ou l’intervalle qu’il parcourt, et la fin à laquelle il arrive ; la ligne droite a tout cela en elle-même. Ainsi il y a un point où le mobile commencera nécessairement son mouvement, et un point où il achèvera et finira de se mouvoir ; car tout mobile est nécessairement en repos aux deux extrémités, et à celle d’où il part puisqu’il n’a pas encore le mouvement, et à celle où il arrive, puisqu’il ne l’a plus. Mais dans la translation circulaire, tous ces éléments sont infinis ; car dans les points qui forment une circonférence, où trouver une limite quelconque, ici plutôt que là ? Tous les points sans exception peuvent être pris indifféremment, les uns aussi bien que les autres, soit pour le commencement, soit pour le milieu, soit pour la fin. Toujours il y en a qui sont au commencement et à la fin, en même temps que jamais ils n’y sont. Il n’y a donc réellement ni commencement, ni milieu, ni fin, comme il y en a dans la ligne droite. Ainsi, quand une sphère se meut sur elle-même, on peut dire tout à la fois qu’elle est en mouvement et en repos, puisqu’en effet, elle occupe toujours le même lieu.

Ce qui fait que toutes ces propriétés appartiennent au cercle, c’est que le centre aussi les possède avant lui. Le centre est tout ensemble le commencement, le milieu et la fin de la grandeur. Mais comme le centre est en dehors de la circonférence, il n’y a pas de point où le mobile une fois mis en mouvement doive s’arrêter après avoir épuisé son mouvement ; car, sur la circonférence, il est porté sans cesse vers le centre et non pas vers l’extrémité. C’est là comment le cercle, dans son entier, est en quelque sorte toujours immobile et toujours en repos, tout en étant cependant dans un mouvement continu.

Mais dans les rapports du mouvement circulaire aux autres mouvements, il y a une sorte de réciprocité ; et c’est parce que le mouvement circulaire est la mesure de tous les autres, qu’il doit être nécessairement le premier de tous les mouvements ; car tout se mesure dans chaque genre sur le primitif. Et, réciproquement, c’est parce que le mouvement est le premier qu’il sert de mesure à toutes les autres espèces de mouvements. Il faut ajouter qu’il n’y a que le mouvement circulaire qui puisse être réellement uniforme ; car il est impossible qu’un mouvement en ligne droite soit absolument uniforme au début et à la fin, attendu que tout mobile sans exception se meut avec d’autant plus de vitesse qu’il s’éloigne davantage de son point d’inertie, quand le mouvement est naturel comme dans la chute des graves. Mais le ralentissement ou l’accélération n’a pas lieu dans le mouvement circulaire, parce que c’est le seul mouvement qui ait en dehors de lui et non en lui-même son origine et sa fin.

Aux arguments qui précèdent, on peut joindre le témoignage des philosophes qui se sont occupés de l’étude du mouvement ; car tous ils admettent que la translation dans l’espace est le premier des mouvements. Tous sans exception ils font remonter les principes du mouvement aux seuls moteurs qui produisent cette espèce particulière de mouvement. Ainsi on peut examiner les différents systèmes, et l’on verra qu’il ne s’agit dans tous que de mouvements de déplacement. Par exemple, la division et la combinaison des choses ne sont que des mouvements dans l’espace ; et c’est ainsi que l’Amour et la Discorde font tour à tour mouvoir les choses, puisque l’un les combine et les réunit, tandis que l’autre les sépare et les divise. C’est encore un déplacement qu’admet Anaxagore, quand il prétend que l’Intelligence, moteur premier de tout l’univers, a divisé et ordonné les choses qui étaient dans la confusion et le chaos. C’est bien là encore le sentiment de ces philosophes qui ne reconnaissent point dans le monde de cause intelligente comme le fait Anaxagore, et qui ne voient que le vide pour origine possible du mouvement. Eux aussi admettent par là que le mouvement dont la nature est animée, est un mouvement dans l’espace, puisque le mouvement dans le vide n’est en réalité qu’une translation, et qu’il s’accomplit dans le vide absolument comme il s’accomplit dans l’espace et le lieu. Tous ces philosophes pensent que le mouvement de translation est le seul qui puisse appartenir aux éléments primitifs des choses, et les mouvements différents de la translation ne s’appliquent qu’aux composés que forment ces éléments premiers en se combinant de toutes manières. Ainsi, selon eux, l’accroissement, le dépérissement, l’altération, ne sont que des réunions ou des séparations des corps indivisibles, des atomes. Au fond, c’est bien là encore l’opinion de ceux qui expliquent la production et la destruction des choses par la condensation et la raréfaction ; car la condensation et la raréfaction ne sont en réalité que des combinaisons et des divisions d’une certaine espèce. Enfin c’est là aussi l’opinion de ces autres philosophes qui font de l’âme la cause du mouvement. Dans leur système, c’est le principe doué de la faculté de se mouvoir lui-même qui met tout le reste en mouvement ; et le mouvement que se donne l’animal, ou tout être qui a une âme, est le mouvement dans l’espace ou la locomotion.

J’ajoute une dernière considération : c’est qu’à proprement parler, on ne dit d’une chose qu’elle a du mouvement que quand elle se meut et se déplace dans l’espace. Si elle demeure en repos dans le même lieu et sans changer de place, elle a beau ou s’accroître, ou dépérir, ou s’altérer d’une façon quelconque, on dit alors qu’elle se meut d’une certaine manière, et l’on ne dit pas d’une manière absolue qu’elle se meut. Cette nuance de langage témoigne bien que dans l’opinion commune, c’est la translation qui est le premier des mouvements, et presque le seul mouvement.

Ainsi donc, nous avons jusqu’ici démontré que le mouvement a toujours existé, et qu’il continuera à exister dans toute la durée du temps ; nous avons expliqué, en outre, quel est le principe du mouvement éternel, et quel est le premier de tous les mouvements, et aussi quelle est l’espèce de mouvement qui seule peut être éternelle ; enfin, nous avons établi que le moteur premier doit être immobile.

XV.

Maintenant il nous reste à prouver que ce moteur immobile ne peut nécessairement avoir ni parties, ni grandeur quelconque ; mais pour que ce principe soit parfaitement clair, nous expliquerons d’abord quelques autres principes antérieurs à celui-là.

Un de ces principes que je rappelle tout d’abord, c’est qu’il est impossible qu’une force finie puisse jamais produire un mouvement d’une durée infinie. Il y a ici trois termes : le mobile, le moteur, et ce dans quoi le mouvement se passe, c’est-à-dire le temps. De ces trois termes, ou tous sont infinis, ou tous sont finis, ou quelques-uns seulement, deux ou même un seul, peuvent être ou infinis ou finis. Je désigne le moteur par A, le mobile par B, et le temps qui est supposé infini, par C. Supposons que D partie de A meuve une partie de B que nous représenterons par B ; je dis que D ne peut pas mouvoir une partie de B dans un temps égal à C ; car un mouvement plus grand doit avoir lieu dans un temps plus long. Ainsi, le temps F que D emploie à mouvoir E, ne sera pas infini. Or, en ajoutant constamment à. D, on arrivera à le faire égal à A, de même qu’en ajoutant sans cesse à E, on le rendra égal à B. Mais on aurait beau ajouter au temps F une portion proportionnelle, on n’arrivera jamais à l’égaler à C, puisque C est supposé infini. Donc il faut conclure que A pris tout entier mettra B tout entier aussi en mouvement, non pas dans un temps infini C, mais dans une portion finie de ce temps. Donc il est impossible qu’un moteur fini puisse donner à un mobile quelconque un mouvement infini ; donc évidemment le fini ne peut jamais produire le mouvement pendant un temps infini.

Un second principe non moins important que celui-là, c’est qu’une grandeur finie ne peut pas du tout avoir une puissance infinie, de quelque nature que soit son action ; et voici comment je le prouve. Soit, en effet, une puissance toujours de plus en plus grande produisant le même effet dans un temps moindre ; peu importe d’ailleurs quelle est l’action de cette puissance, soit qu’elle échauffe soit qu’elle adoucisse, soit qu’elle projette un mobile, soit que simplement elle meuve d’une façon quelconque. Le moteur fini auquel on suppose une puissance infinie, doit nécessairement exercer son action sur ce qui l’éprouve, avec plus de force que ne le ferait tout autre moteur, puisque la puissance infinie est nécessairement la plus grande de toutes. Mais il ne peut plus rester ici la moindre parcelle de temps pour l’action de la puissance supposée infinie. Soit, en effet, A le temps durant lequel la force infinie a agi, soit pour échauffer soit pour pousser le mobile sur lequel elle agissait ; soit aussi AB le temps durant lequel ait agi une force finie. En faisant cette force finie de plus grande en plus grande, j’arriverai à l’égaler à celle qui a donné le mouvement dans le temps A ; car, en ajoutant sans cesse à un terme fini, j’arriverai à dépasser tout fini quelconque, de même qu’en retranchant sans cesse j’arriverai également à épuiser le tout. Ainsi, dans un temps égal, la force finie sans cesse augmentée aura produit un mouvement aussi grand que la force infinie. Or, c’est là une chose absolument impossible ; donc aucune grandeur finie ne peut avoir une puissance infinie.

Je pose un troisième principe qui est la conséquence de celui-ci, c’est qu’une grandeur infinie ne peut avoir une puissance finie. Il se peut bien qu’il y ait une puissance plus grande dans une grandeur moindre, et il n’y a rien là de contradictoire ; mais il est bien clair encore que si cette grandeur moindre s’accroit, sa puissance s’accroîtra aussi. Soit donc AB la grandeur infinie BC, autre moteur, a une certaine puissance qui, dans un certain temps représenté par EF, meut le mobile D. Si je double la grandeur de BC, cette nouvelle force produira le meuve mouvement dans la moitié du temps EF, proportion que nous avons démontré subsister toujours entre la grandeur et le temps, Cette moitié de EF sera représentée par FG. En procédant toujours ainsi et en accroissant BC de plus en plus, je n’arrive pas, il est vrai, à égaler AB qui est supposé infini ; mais je prends toujours de moins en moins de temps, sans que jamais ce temps, ainsi diminué, puisse être égal à celui durant lequel AB est censé agir. Donc, la puissance de AB sera infinie, puisqu’elle surpasse toute puissance finie. Donc, pour toute puissance finie, il faut que le temps soit fini comme elle ; car, si dans un tel temps donné, telle force produit un certain mouvement, une force plus grande dans un temps moindre, mais dans un temps toujours fini, produira ce même mouvement ; et ce sera selon une proportion inverse, c’est-à-dire que plus la force augmentera, plus le temps diminuera. Mais, ici, la force totale est supposée infinie, comme le sont le nombre infini ou la grandeur infinie, qui surpassent tout nombre ou toute grandeur finie. On pourrait encore démontrer ce troisième principe en supposant une puissance de même espèce que celle de la grandeur infinie, et en plaçant cette nouvelle puissance, qui serait finie, dans une grandeur finie, au lieu d’une grandeur infinie. Etant finie, elle pourra mesurer la puissance finie qui est dans la grandeur infinie ; et, alors, la grandeur infinie sera dénuée de toute puissance ; ce qui est impossible. Donc, il est impossible aussi qu’une grandeur infinie n’ait qu’une puissance finie.

Donc, en résumé, une puissance infinie ne peut pas se trouver dans une grandeur finie, pas plus qu’il ne peut y avoir de puissance finie dans une grandeur infinie.

Un quatrième et dernier principe, c’est qu’un mouvement, pour être continu et uniforme, doit s’appliquer à un seul mobile et être donné par un seul et unique moteur. Mais avant de démontrer ce principe, il faut résoudre une question assez délicate qu’on pose assez souvent pour les corps qui sont animés d’un mouvement de translation. La voici. Nous avons dit que tout mobile est toujours mu par quelque chose ; et alors, on demande comment il se l’ait que certains corps, les projectiles, par exemple, qui n’ont point de mouvements par eux-mêmes, et qui reçoivent une impulsion du dehors, conservent un mouvement continu sans que le moteur qui les a mis en mouvement les touche encore. Comment ces corps conservent-ils l’impulsion qui leur a été communiquée ? On répond bien que ce phénomène de mouvement continué tient à ce que le moteur initial, en donnant le mouvement au corps projeté, meut aussi quelque autre chose, l’air, par exemple, et que l’air qui est mu lui-même continue à transmettre le mouvement dont il est animé.

Mais cette explication paraît peu satisfaisante, et il semble toujours impossible que le corps continue à se mouvoir, quand le premier moteur ne le meut plus. Toute la série des mouvements doit être mise à la fois en action, et elle doit aussi s’arrêter à la fois, quand le moteur originaire cesse d’agir. La difficulté n’est que reculée, et il reste toujours à savoir comment l’air, que la main ne presse plus, peut agir sur le projectile qui poursuit sa course. On n’éclaircit pas les choses, même en supposant que le moteur agit à la façon de l’aimant, et que le premier mettant le second à l’état magnétique, ce second y mette le troisième et ainsi de suite, de manière que le corps qui a reçu le mouvement puisse à son tour aussi le transmettre. Mais, dans ce cas, c’est toujours le premier aimant qui agit, et les autres n’agiraient pas sans lui. Il faut donc nécessairement admettre que non seulement le premier moteur transmet à un autre corps, l’air, l’eau ou tel autre milieu, la faculté de produire le mouvement, ce milieu pouvant tout ensemble et être mu et mouvoir.

Mais, en outre, il faut que le moteur et le mobile ne cessent pas tout ensemble et d’un seul coup, et que le mouvement transmis succède après quelque intervalle de temps au mouvement reçu. Le mobile cesse bien d’être mu au moment même que le moteur cesse de mouvoir ; mais le mobile devient moteur à son tour, et il transmet le mouvement au corps suivant, qui lui-même le transmet de la même façon à un autre. La force, ainsi communiquée, devient de moins en moins capable d’agir, et elle finit par s’arrêter, quand le corps précédent ne donne plus au corps qui le suit assez de force d’impulsion pour que ce dernier corps puisse à. son tour en mouvoir un autre. Le dernier corps de toute la série reçoit encore le mouvement ; mais il ne le transmet plus. Tout cesse alors nécessairement du même coup ; il n’y a plus ni moteur ni mobile, et toute la série des phénomènes est arrêtée.

Telle est l’explication qu’on peut donner pour le mouvement des choses qui n’ont pas un.mouvement éternel, et qui sont tantôt en mouvement et tantôt en repos. Pour elles, à vrai dire, le mouvement n’est pas continu ; mais il semble l’être, parce que les corps qui sont mis en mouvement, ou se suivent mutuellement, ou se touchent ; car le moteur n’y est pas unique, comme dans le cas que nous venons d’analyser, et il y a mouvement de la part de tous les corps qui composent la série, et qui agissent mutuellement les uns sur les autres. Il y a une suite de moteurs qui se succèdent, quand les milieux traversés sont, comme l’air et comme l’eau ; susceptibles d’être mus et de mouvoir. On appelle par fois ce phénomène d’impulsion reçue et transmise, du nom de résistance réciproque ou répercussion. Mais il est impossible de résoudre les questions que nous avons posées autrement que par notre explication. Cette résistance réciproque fait bien que le système entier peut être mu et mouvoir successivement ; mais elle suppose aussi qu’il y a un repos pour l’ensemble. Or, dans le cas du projectile, il n’y a qu’un corps unique dont le mouvement est continu sans un seul moment d’interruption, jusqu’à ce qu’il cesse. Par qui donc ce mouvement continu est-il donné ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne l’est pas par le même moteur ; et l’on ne peut pas dire, par conséquent, que le mouvement soit absolument continu au sens où nous l’entendons.

Au contraire il y a nécessairement dans le monde et l’ensemble des choses un mouvement continu et unique, et il faut non moins nécessairement qu’il s’applique à une grandeur une comme lui ; car, ce qui est sans dimension et n’a point de grandeur quelconque ne peut recevoir le mouvement. Il faut de plus que ce soit le mouvement d’un seul et unique mobile, de même que c’est le mouvement d’un seul et unique moteur. Ces trois conditions sont indispensables pour que le mouvement soit vraiment continu. Car, autrement, un des mouvements suivrait l’autre ; et le mouvement total, au lieu d’être continu, serait divisé en plusieurs mouvements. Quant au moteur, qui doit être unique, ou il donne le mouvement après l’avoir reçu lui-même, ou il donne le mouvement tout en étant lui-même immobile. Si on suppose qu’il est mu, il faudra remonter toute la série ; et comme il subit un changement, il est clair qu’il doit être mu par un autre moteur. Mais, dans cette recherche, il faudra finir par s’arrêter en arrivant à un mouvement qui sera produit par l’immobile. Arrivé à ce dernier terme, on verra que celui-là n’a plus besoin de changer comme changent les autres ; et il aura la puissance de produire le mouvement tout en étant immobile, parce qu’il n’aura aucune peine ni aucune fatigue à le produire ainsi. Le mouvement créé de cette façon est uniformément égal, et il l’est tout seul parmi le reste des mouvements ; ou du moins, il l’est plus que tous les autres ; car, dans ce cas, le moteur immobile ne subit aucun changement. J’ajoute que le mobile lui-même, du moins relativement au moteur, ne doit point en éprouver davantage, afin que son rapport au moteur immobile étant immuable, le mouvement soit toujours uniforme et semblable. D’ailleurs, il faut nécessairement que le moteur ait une de ces deux places, ou le centre, ou la circonférence ; car ce sont les deux seuls points d’où le mouvement puisse partir. Mais ce qui est le plus rapproché du moteur est toujours animé d’un mouvement plus rapide ; et c’est bien là ce qu’on observe dans le mouvement du monde et de la sphère universelle. Donc c’est à la circonférence qu’est le moteur immobile qui donne le mouvement à toutes choses.

Mais le mouvement une fois produit, reste toujours à savoir comment il est possible qu’un mobile qui reçoit le mouvement du dehors le communique lui-même d’une manière continue, ou si sa continuité n’est pas plutôt connue une suite d’impulsions qui se répètent l’une après l’autre. Ainsi un moteur, qui ne produit le mouvement que parce qu’il le reçoit lui-même, ne peut agir qu’en poussant ou en attirant, ou en produisant ces deux actes à la fois, ou en subissant une action qui peut être réciproque de la part des cieux corps, comme dans le cas des projectiles que nous expliquions tout à l’heure. Mais alors le mouvement n’est plus continu et un ; c’est un mouvement consécutif et composé de parties successives ; car l’air et l’eau, où se produit ce mouvement du projectile, transmettent le mouvement parce qu’ils sont divisibles ; et il faut qu’ils soient mus constamment par des impulsions qui viennent à la suite des autres. Donc, encore une fois le mouvement vraiment continu ne peut être produit que par l’immobile, puisqu’alors le moteur étant éternellement semblable, il sera à l’égard du mobile qu’il meut dans un rapport toujours le même et continu.

Ainsi, je conclus d’après tous les principes précédemment exposés, que le moteur premier et immobile ne peut pas avoir de grandeur quelconque ; car s’il avait une grandeur, elle serait ou finie ou infinie. Or, nous avons démontré plus haut dans nos Considérations physiques (Livre III, ch. VII), qu’il ne peut pas y avoir de grandeur infinie, et nous venons de prouver que le fini ne peut pas posséder une force infinie, pas plus qu’une chose finie ne peut produire le mouvement pendant un temps infini. Mais le premier moteur produit un mouvement éternel pendant une infinie durée. Donc, le premier moteur doit être indivisible ; donc il est sans parties ; donc il n’a absolument aucune espèce de grandeur ; et c’est à ces conditions seulement qu’il donne un mouvement indéfectible à l’univers entier.

FIN DE LA PARAPHRASE DE LA PHYSIQUE D’ARISTOTE.