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Pierre Corneille. Pour l’Anniversaire de sa naissance

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PIERRE CORNEILLE


POUR L’ANNIVERSAIRE DE SA NAISSANCE


LE 6 JUIN 1851


Par une rue étroite, au cœur du vieux Paris,
Au milieu des passants, du tumulte et des cris,
La tête dans le ciel et le pied dans la fange,
Cheminait à pas lents une figure étrange :
C’était un grand vieillard, sévèrement drapé,
Noble et sainte misère, en son manteau râpé.
Son œil d’aigle, son front argenté vers les tempes,
Rappelaient les fiertés des plus mâles estampes,
Et l'on eût dit à voir ce masque souverain,
Une tête romaine à frapper en airain.
Chaque pli de sa joue austèrement creusée
Semblait continuer un sillon de pensée,
Et dans son regard noir, qu’éteint un sombre ennui,
On sentait que l’éclair autrefois avait lui.
Le vieillard s’arrêta dans une pauvre échoppe.
Le roi-soleil alors illuminait l’Europe,
Et les peuples baissaient leurs regards éblouis,
Devant cet Apollon qui s’appelait Louis.
À le chanter Boileau passait ses doctes veilles ;
Pour le loger, Mansard entassait ses merveilles ;
Au coin d’un carrefour, auprès d’un savetier,
Pied nu, le grand Corneille attendait son soulier.

Sur la poussière d’or de sa terre bénie
Homère sans chaussure, aux chemins d’Ionie
Pouvait marcher jadis avec l’antiquité,
Beau comme un marbre grec par Phidias sculpté ;
Mais Homère à Paris, sans crainte du scandale,
Un jour de pluie, eût fait recoudre sa sandale.
Ainsi faisait l’auteur d’Horace et de Cinna,
Celui que de ses mains la Muse couronna,
Le fier dessinateur, Michel-Ange du drame,
Qui peignit les Romains si grands, — d’après son âme !
Ô pauvreté sublime ! ô sacré dénûment,
Par ce cœur héroïque accepté simplement !
Louis, ce vil détail que le bon goût dédaigne,
Ce soulier recousu me gâte tout ton règne.
À ton siècle vanté de lui-même amoureux,
Je ne pardonne pas Corneille malheureux ;
Ton dais fleurdelisé cache mal cette échoppe.
De la pourpre, où ton faste à grands plis s’enveloppe,
Je voudrais prendre un pan pour Corneille vieilli,
S’éteignant loin des cours dans l’ombre et dans l’oubli.
Sur le rayonnement de toute ton histoire,
Sur l’or de tes soleils, c’est une tache noire,
Ô roi ! d’avoir laissé, toi qu’ils ont peint si beau,
Corneille sans souliers, Molière sans tombeau.
Mais pourquoi s’indigner ? — Que viennent les années,
L’équilibre se fait entre ces destinées :
Le roi rentre dans l’ombre, et le poëte en sort,
Et chacun à sa place est remis par la mort.
Pour courtisans Versaille a gardé ses statues,
Les adulations et les eaux se sont tues :
Versaille est la Palmyre où dort la royauté.
Qui des deux survivra, génie ou majesté ?
L’aube monte pour l’un, le soir descend sur l’autre.
Le spectre de Louis aux jardins de Le Nôtre

Erre seul, et Corneille, éternel comme un dieu,
Toujours sur son autel voit reluire le feu
Que font briller plus vif à ses fêtes natales
Les générations, immortelles vestales !
Quand en poudre est tombé le diadème d’or,
Son vivace laurier pousse et verdit encor ;
Dans la postérité, perspective inconnue,
Le poëte grandit et le roi diminue !

1851.