Pierre Curie (Marie Curie)/4

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CHAPITRE IV

MARIAGE ET ORGANISATION DE VIE DE FAMILLE. — PERSONNALITÉ ET CARACTÈRE.


Je rencontrai Pierre Curie pour la première fois au printemps de l’année 1894, alors que je vivais à Paris, où, depuis trois ans, je poursuivais des études à la Sorbonne [1]. J’avais passé les examens de la licence de physique et je préparais ceux de la licence de mathématiques ; en même temps, je commençais à travailler au laboratoire de recherches du professeur Lippmann. Un physicien polonais, avec qui j’étais en relation, et qui estimait beaucoup Pierre Curie, nous invita un jour ensemble pour passer la soirée avec lui et sa femme.

Quand j’entrai, Pierre Curie se tenait dans l’embrasure d’une porte-fenêtre donnant sur un balcon. Il me parut très jeune, bien qu’il fût alors âgé de trente-cinq ans. J’ai été frappée par l’expression de son regard clair et par une légère apparence d’abandon dans sa haute stature. Sa parole un peu lente et réfléchie, sa simplicité, son sourire à la fois grave et jeune inspiraient confiance. Une conversation s’engagea entre nous, bientôt amicale ; elle avait pour objet des questions de sciences sur lesquelles j’étais heureuse de demander son avis, puis des questions d’intérêt social ou humanitaire, auxquelles nous nous intéressions tous deux. Il y avait entre sa conception des choses et la mienne, malgré la différence de nos pays d’origine, une parenté surprenante, attribuable, sans doute, en partie, à une certaine analogie dans l’atmosphère morale, au milieu de laquelle chacun de nous avait grandi dans sa famille.

Nous nous rencontrâmes de nouveau à la Société de physique et au laboratoire ; puis il demanda à me rendre visite. J’habitais alors une chambre au sixième étage d’une maison dans le quartier des Écoles, et c’était un logement pauvre, car mes ressources étaient extrêmement restreintes. Je m’y trouvais pourtant très heureuse, ayant réalisé à vingt-cinq ans seulement l’ardent désir que j’avais eu depuis longtemps de faire des études de sciences approfondies. Pierre Curie vint me voir avec une sympathie simple et sincère pour ma vie de travailleuse. Bientôt il prit l’habitude de me parler de son rêve de vie consacrée entièrement à la recherche scientifique, et il me demanda de partager cette existence. Toutefois, il ne m’était pas facile de prendre une telle décision, car elle comportait la séparation de mon pays, de ma famille, et le renoncement à des projets d’activité sociale qui m’étaient chers. Ayant grandi dans une atmosphère de patriotisme entretenue par l’oppression exercée sur la Pologne, je voulais, comme tant d’autres jeunes gens de mon pays, contribuer par mes efforts à la conservation de l’esprit national.

Les choses en étaient là, quand, au début des vacances, je quittai Paris pour me rendre auprès de mon père en Pologne. Notre correspondance pendant cette séparation a contribué à resserrer entre nous le lien d’affection qui commençait à s’établir.

Pierre Curie m’écrivit durant l’été 1894 des lettres que je crois admirables dans leur ensemble. Aucune d’elles n’est très longue, car il avait l’habitude de la rédaction concise, mais toutes ont été écrites par lui dans le souci évident de se faire connaître à celle qu’il désirait pour compagne, tel qu’il était, avec une sincérité objective. La qualité même de la rédaction m’a toujours paru exceptionnelle ; nul n’était capable comme lui de décrire en peu de lignes un état d’esprit où une situation, de manière à en évoquer une image saisissante de vérité par des moyens très simples. Quelques fragments de ses lettres ont déjà été cités au cours de ce récit, et d’autres le seront par la suite. Il convient d’en reproduire ici quelques passages qui expriment comment il envisageait l’éventualité de son mariage :

« Nous nous sommes promis (n’est-il pas vrai ?) d’avoir l’un pour l’autre au moins une grande amitié. Pourvu que vous ne changiez pas d’avis ! Car il n’y a pas de promesses qui tiennent ; ce sont des choses qui ne se commandent pas. Ce serait cependant une belle chose à laquelle je n’ose croire que de passer la vie l’un près de l’autre, hypnotisés dans nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique. De tous ces rêves-là, le dernier seul, est, je crois, légitime. Je veux dire par là que nous sommes impuissants pour changer l’état social, et s’il n’en était pas ainsi, nous ne saurions que faire, et en agissant dans un sens quelconque nous ne serions jamais sûrs de ne pas faire plus de mal que de bien, en retardant quelque évolution inévitable. Au point de vue scientifique, au contraire, nous pouvons prétendre faire quelque chose ; le terrain est ici plus solide et toute découverte, si petite qu’elle soit, reste acquise…

» Je vous conseille vivement de revenir à Paris au mois d’octobre. Cela me ferait beaucoup de peine si vous ne veniez pas cette année, mais ce n’est pas par égoïsme d’ami que je vous dis de revenir. Je crois seulement que vous travaillerez mieux et que vous ferez ici besogne plus solide et plus utile. »

On peut comprendre, d’après cette lettre, qu’il n’y avait pour Pierre Curie qu’une seule manière d’envisager son avenir. Il avait voué sa vie à son rêve scientifique ; il lui fallait une compagne qui pût vivre le même rêve avec lui. Il m’a dit plusieurs fois que s’il ne s’était pas marié jusqu’à trente-six ans c’est qu’il ne croyait pas à la possibilité d’un mariage répondant à ce qui était pour lui un besoin absolu.

À vingt-deux ans, il écrivait dans son journal : « La femme, bien plus que nous, aime la vie pour vivre ; les femmes de génie sont rares. Aussi lorsque poussés par quelque amour mystique, nous voulons entrer dans quelque voie antinaturelle, lorsque nous donnons toutes nos pensées à quelque œuvre qui nous éloigne de l’humanité qui nous touche, nous avons à lutter avec les femmes ; — et la lutte presque toujours est inégale, car c’est au nom de la vie et de la nature qu’elles essaient de nous ramener ».

On voit, d’autre part, dans la correspondance citée plus haut, la confiance inébranlable qu’il avait dans la science et dans le pouvoir de celle-ci pour le bien général de l’humanité ; et il semble légitime de rapprocher ce sentiment de celui qui dicta à Pasteur les paroles bien connues :

« Je crois invinciblement que la science et la paix triompheront de l’ignorance et de la guerre ».

Cette confiance dans les solutions scientifiques rendait Pierre Curie peu enclin à prendre une part active à la politique. Il était attaché par éducation et par sentiment aux idées démocratiques et socialistes, mais il n’était dominé par aucune doctrine de parti. Il remplit, d’ailleurs, toujours ses obligations d’électeur, ainsi que le fit son père. Dans la vie publique comme dans la vie privée, il ne croyait pas à l’emploi de la violence :

« Que penseriez-vous, m’écrivait-il, de quelqu’un qui songerait à se jeter la tête la première contre un mur de pierre de taille, avec la prétention de le renverser ? Cela pourrait être une idée résultant de très beaux sentiments, mais, de fait, cette idée serait ridicule et stupide. Je crois que certaines questions demandent une solution générale, mais ne comportent plus aujourd’hui de solutions locales, et que lorsqu’on s’engage dans une voie qui n’a pas d’issue, on peut faire beaucoup de mal. Je crois encore que la justice n’est pas de ce monde, et que le système le plus fort, ou plutôt le plus économique sera celui qui prévaudra. Un homme est exténué par le travail et vit quand même misérable ; c’est là une chose révoltante, mais ce n’est pas pour cela qu’elle cessera ; elle disparaîtra probablement parce que l’homme est une sorte de machine, et qu’il y a avantage au point de vue économique à faire fonctionner une machine quelconque dans son régime normal, sans la forcer ».

Il appliquait à sa vie intérieure le même besoin de clarté et de compréhension qu’à l’examen de problèmes généraux. Un grand besoin de loyauté envers lui-même et envers les autres le faisait souffrir des compromis imposés par l’existence, bien qu’il les réduisît au minimum.

« Nous sommes tous esclaves de nos affections, esclaves des préjugés de ceux que nous aimons ; nous devons aussi gagner notre vie, et par cela devenir un rouage de machine. Le plus pénible, ce sont les concessions qu’il faut faire aux préjugés de la société qui nous entoure ; on en fait plus ou moins selon qu’on se sent plus faible ou plus fort. Si l’on n’en fait pas assez, on est écrasé. Si l’on en fait trop, on est vil et l’on prend le dégoût de soi-même. Me voilà loin des principes que j’avais il y a dix ans. Je croyais à cette époque qu’il fallait être excessif en tout, et ne faire aucune concession au milieu qui nous entoure. Je croyais qu’il fallait exagérer ses défauts comme ses qualités. »

Telles étaient les pensées de celui qui, sans fortune lui-même, souhaitait associer sa vie à celle de l’étudiante sans fortune qu’il avait rencontrée.

Au retour des vacances, nos relations amicales nous sont devenues de plus en plus chères, chacun comprenant qu’il ne pouvait trouver un meilleur compagnon d’existence. Notre mariage fut donc décidé et eut lieu le 25 juillet 1895. Conformément à nos goûts communs, la cérémonie a été réduite au strict minimum ; elle a été civile, car Pierre Curie n’appartenait à aucun culte, et moi-même je n’étais pas pratiquante. Les parents de Pierre Curie m’accueillirent avec la plus grande cordialité et, réciproquement, mon père et mes sœurs, qui assistaient à mon mariage, furent heureux de connaître la famille dont j’allais faire partie.

Notre première installation, extrêmement modeste, consistait en un petit logement de trois pièces situé rue de la Glacière, non loin de l’École de physique. Son mérite principal était d’avoir vue sur un vaste jardin. L’ameublement, très sommaire, se composait d’objets ayant appartenu à nos parents. Nos ressources ne nous permettaient pas de nous faire servir. Je devais donc assurer presque entièrement les soins du ménage, ce dont j’avais pris l’habitude pendant ma vie d’étudiante.

Le traitement de professeur de Pierre Curie était de six mille francs par an, et nous tenions à ce qu’il ne s’imposât pas d’occupations supplémentaires, tout au moins au début. Pour ce qui me concerne, j’entrepris de préparer le concours de l’agrégation des jeunes filles en vue d’un poste dans l’enseignement et je fus reçue en 1896. Notre existence était entièrement organisée en vue du travail scientifique, et nos journées se passaient au Laboratoire où Schützenberger m’autorisa à travailler auprès de mon mari.

Celui-ci était alors engagé dans un travail sur la croissance des cristaux, qui l’intéressait vivement. Il désirait savoir si certaines faces d’un cristal se développent de préférence parce qu’elles ont une vitesse d’accroissement différente ou parce que leur solubilité est différente. Il obtint assez rapidement des résultats intéressants (non publiés), mais dut interrompre ce travail afin de poursuivre des recherches sur la radioactivité, et ne put jamais le reprendre, ce qu’il regrettait fréquemment. J’étais occupée, à la même époque, d’une étude sur l’aimantation des aciers trempés.

La préparation de son enseignement à l’École était pour Pierre Curie un souci important. La chaire était nouvellement créée, et aucun programme de cours ne lui était imposé. Il partagea d’abord ses leçons entre la cristallographie et l’électricité, puis, reconnaissant de plus en plus l’utilité d’un cours théorique sérieux d’électricité pour de futurs ingénieurs, il se consacra entièrement à ce sujet et réussit à établir un enseignement (en cent-vingt leçons environ), le plus complet et le plus moderne alors à Paris. Il dut accomplir pour cela un effort considérable, dont j’ai été le témoin journalier, constamment soucieux de donner une image complète des phénomènes et de révolution des théories et des idées, soucieux aussi de précision et de clarté dans le mode d’exposition. Il songeait à publier un traité résumant cet enseignement, mais, absorbé par des préoccupations multiples pendant les années suivantes, il ne put malheureusement mettre ce projet à exécution.

Nous vivions très unis, nous intéressant en commun à toutes choses : travail théorique, expériences de laboratoire, préparation de cours ou d’examens. Pendant onze années de vie commune, nous ne nous sommes presque pas séparés, à tel point qu’il n’existe que peu de lignes de correspondance entre nous de cette époque. Nos journées de repos ou de vacances étaient consacrées à des promenades à pied ou à bicyclette, soit dans la campagne des environs de Paris, soit au bord de la mer ou en montagne. La préoccupation de travail était si absorbante chez Pierre Curie qu’il pouvait difficilement séjourner un temps prolongé dans un endroit où les moyens de travail lui manquaient. Après quelques jours, il lui arrivait de dire : « Il me semble qu’il y a bien longtemps que nous n’avons rien fait ». En excursion, au contraire, au cours de journées successives il se sentait heureux et jouissait pleinement de ces promenades que nous faisions ensemble, de même qu’il avait joui jadis de celles faites en commun avec son frère, sans que, d’ailleurs, la joie de voir de belles choses l’empêchât de penser à des questions scientifiques. Nous parcourûmes ainsi les régions des Cévennes et des monts d’Auvergne, ainsi que les côtes de France, et quelques-unes de ses grandes forêts.

Ces journées de grand air et de belles visions nous laissaient des impressions profondes que nous aimions évoquer par la suite. Un souvenir radieux nous est resté d’une journée de soleil, où, après une montée longue et pénible, nous traversions la prairie verte et fraîche de l’Aubrac, dans l’air pur des hauts plateaux. Un autre souvenir vivant était celui d’un soir où, attardés au crépuscule dans la gorge de la Truyère, nous avons été particulièrement séduits par un air populaire qui se mourait au loin, venant d’une barque qui descendait au fil de l’eau, et où ayant bien mal prévu nos étapes, nous n’avons pu regagner notre logis avant l’aube ; une rencontre avec des charrettes dont les chevaux prirent peur de nos bicyclettes, nous obligea à couper au travers des champs labourés : nous reprîmes ensuite la route sur le haut plateau, baigné par la lumière irréelle de la lune, tandis que les vaches qui passaient la nuit dans des enclos, venaient gravement nous contempler de leurs grands yeux tranquilles.

La forêt de Compiègne nous a charmés au printemps, par sa tendre verdure et ses tapis, à perte de vue, de pervenches et d’anémones ; à la lisière de la forêt de Fontainebleau, les bords du Loing, chargés de renoncules d’eau, étaient pour Pierre Curie un objet de ravissement. Et nous aimions la mélancolie des côtes de la Bretagne et l’étendue des landes de bruyères et d’ajoncs, jusque vers les pointes du Finistère, semblables à des griffes ou des dents s’enfonçant dans le flot qui toujours les ronge.

Plus tard, ayant notre enfant avec nous, nous avons été amenés à prendre des vacances dans une même localité, sans voyager. Nous vivions alors aussi simplement que possible, dans des villages retirés où l’on pouvait à peine nous distinguer des habitants de la région. J’ai le souvenir de la stupéfaction d’un journaliste américain qui nous retrouva au Pouldu, au moment où, assise sur les marches de pierre de la maison, j’étais occupée à vider le sable de mes espadrilles ; toutefois, sa perplexité ne fut pas de longue durée, et prenant son parti de cette situation, il s’assit à côté de moi et se mit en devoir de crayonner dans son calepin mes réponses à ses questions.

Les relations les plus affectueuses s’établirent entre les parents de mon mari et moi. Nous allions fréquemment à Sceaux, où l’ancienne chambre de mon mari restait toujours à notre disposition ; je me liai aussi d’affection tendre avec Jacques Curie et sa famille (il était marié et père de deux enfants) ; le frère de mon mari est devenu le mien et l’est toujours resté.

Notre fille aînée, Irène, vint au monde en septembre 1897, et peu de jours après, Pierre Curie eut la douleur de perdre sa mère. Le docteur Curie vint alors habiter avec nous dans une maison avec jardin située aux fortifications de Paris (108, boulevard Kellermann), au voisinage du parc de Monsouris. C’est là que Pierre Curie vécut jusqu’à la fin de sa vie.

Avec la naissance de notre enfant, les difficultés de notre organisation de travail se trouvaient augmentées, car il me fallait consacrer plus de temps à la vie d’intérieur. Fort heureusement, je pouvais laisser ma petite fille en compagnie de son grand-père qui aimait beaucoup s’en occuper. Il fallait songer aussi à se procurer des ressources nouvelles pour la famille agrandie et pour l’aide qui m’était désormais nécessaire à la maison. Cependant notre situation resta encore la même pendant les deux années suivantes, que nous avons consacrées à un travail de laboratoire intensif sur la radioactivité. Elle ne s’améliora qu’en 1900, au détriment, il est vrai, du temps que nous pouvions employer à nos recherches scientifiques.

Toute préoccupation de vie mondaine était exclue de notre existence. Pierre Curie avait pour les obligations de ce genre une répugnance invincible ; pas plus dans sa vie de jeune homme que plus tard, il n’accepta de faire des visites, ou de nouer des relations sans intérêt. Grave et silencieux, il préférait s’abandonner à ses réflexions, plutôt que d’échanger des paroles banales. Il attachait, au contraire, beaucoup d’importance aux relations avec ses amis d’enfance, et avec ceux à qui il était lié par une communauté d’intérêt scientifique.

Parmi ces derniers, il faut citer E. Gouy, professeur à la Faculté des sciences de Lyon. Ses relations amicales avec Pierre Curie dataient du temps où tous deux avaient été préparateurs à la Sorbonne ; ils entretenaient une correspondance scientifique régulière et prenaient plaisir à se revoir lors des courtes visites de E. Gouy à Paris, durant lesquelles ils étaient inséparables. Il y avait aussi d’anciennes relations d’amitié entre Pierre Curie et Ch.-Ed. Guillaume, aujourd’hui directeur du Bureau international des poids et Mesures, à Sèvres ; ils se voyaient à la Société de physique, et se rejoignaient parfois le dimanche à Sèvres ou à Sceaux. Plus tard, il se forma autour de Pierre Curie un groupe d’amis plus jeunes, engagés comme lui dans les recherches de physique et de chimie, faisant partie du domaine le plus nouveau de ces sciences : André Debierne, son collaborateur dans les travaux sur la radioactivité, et ami intime, Georges Sagnac, son collaborateur pour une étude sur les rayons X, Paul Langevin, son ancien élève, qui devint professeur au Collège de France, Jean Perrin, actuellement professeur de chimie-physique à la Sorbonne, Georges Urbain, ancien élève de l’École, maintenant professeur de chimie à la Sorbonne. Souvent l’un ou l’autre venait nous voir dans la tranquille maison du boulevard Kellermann. Nous poursuivions alors une causerie sur les expériences récentes ou futures, sur les idées et théories nouvelles, et nous ne nous lassions pas de jouir du merveilleux développement de la physique moderne.

On ne faisait guère de réunions nombreuses dans notre maison, car Pierre Curie n’en éprouvait pas le désir. Il était plus à son aise dans une conversation à quelques-uns et allait rarement à d’autres réunions que celles de sociétés scientifiques. Si d’aventure il se trouvait égaré dans un milieu où la conversation générale ne pouvait l’intéresser, il se réfugiait dans un coin tranquille et pouvait oublier l’assistance en poursuivant ses pensées.

Nos relations de famille étaient très restreintes, de son côté comme du mien, la sienne étant peu nombreuse et la mienne éloignée. Il était cependant très affectueux pour ceux des miens qui venaient me voir à Paris ou pendant les vacances.

En 1899, Pierre Curie fît avec moi un voyage en Pologne autrichienne, dans les Carpathes, où l’une de mes sœurs mariée avec le docteur Dluski, et médecin elle-même, dirigeait avec son mari un grand sanatorium. Par un désir touchant de connaître tout ce ce qui m’était cher, il voulut apprendre le polonais bien qu’il connût peu, en général, les langues étrangères, et bien que je ne lui eusse point conseillé cette étude qui ne pouvait lui être suffisamment utile. Il avait une sincère sympathie pour mon pays et croyait au rétablissement d’une Pologne libre dans l’avenir.

Dans notre vie commune, il m’a été donné de le connaître comme il le souhaitait et de pénétrer sa pensée chaque jour davantage. Il était autant et plus que tout ce que j’ai pu rêver au moment de notre union. Constamment grandissait mon admiration pour ses qualités exceptionnelles, d’un niveau si rare et si élevé, qu’il m’apparaissait parfois comme un être presque unique, par son détachement de toute vanité et de ces petitesses qu’on découvre chez soi-même et chez les autres, et que l’on juge avec indulgence, non sans aspirer à un idéal plus parfait.

C’était là, sans doute, le secret du charme infini qui se dégageait de lui et auquel on ne pouvait guère rester insensible. Sa figure pensive et la clarté de son regard exerçaient un grand attrait. Cette impression s’augmentait ensuite en raison de sa bienveillance et de la douceur de son caractère. Il lui arrivait de dire qu’il ne se sentait point combatif, et cela était entièrement vrai. On n’eût pu entamer une dispute avec lui, car il ne savait pas se fâcher. « Je ne suis pas très fort pour me mettre en colère, » disait-il en souriant. S’il avait peu d’amis, il n’avait point d’ennemis, car il ne lui arrivait jamais d’être blessant, même par inadvertance. Pourtant, on ne pouvait guère le faire dévier de sa ligne d’action, ce qu’exprimait son père en lui donnant le nom de « doux entêté ».

Quand il exprimait son opinion, il le faisait toujours avec franchise, car il était convaincu que les procédés diplomatiques sont, en général, puérils, et que la voie directe est à la fois la plus simple et la meilleure. Il acquit, par là, une certaine réputation de naïveté ; en réalité, il agissait ainsi par volonté réfléchie plutôt que par instinct. C’est peut-être parce qu’il savait se juger et se recueillir en lui-même qu’il était parfaitement capable d’apprécier avec lucidité les mobiles d’action, les intentions et les pensées des autres, et s’il pouvait négliger des détails, il se trompait rarement sur le fond. Le plus souvent il réservait pour lui ce jugement si sûr, mais il l’exprimait sans réticence quand il en avait pris la décision, avec la certitude de faire un acte utile.

Dans ses relations scientifiques, il n’avait aucune âpreté et ne se laissait pas influencer par l’amour-propre et le sentiment personnel. Tout beau succès lui faisait plaisir, même dans un domaine où il s’attendait à avoir la priorité. Il disait : « Qu’importe que je n’aie pas publié tel travail si un autre le publie », et pensait qu’en matière de science l’on doit s’intéresser aux choses et non aux personnes. Toute idée d’émulation était si contraire à son sentiment, qu’il la condamnait même sous la forme de concours ou de classement dans les lycées, aussi bien que sous la forme de distinctions honorifiques. Ses conseils et ses encouragements ne faisaient jamais défaut à ceux qu’il croyait aptes au travail scientifique, et certains lui en conservent une profonde reconnaissance.

Si son attitude était celle d’un homme d’élite ayant atteint le plus haut sommet de la civilisation, ses actes étaient ceux d’un homme vraiment bon, doué d’un sentiment de solidarité humaine intimement lié à sa formation intellectuelle, plein de compréhension et d’indulgence. On le trouvait toujours disposé à aider dans la mesure de ses moyens toute personne dans une situation difficile, et même à employer pour cela une partie de son temps, ce qui pour lui était le plus grand des sacrifices. Son désintéressement était si spontané qu’on songeait à peine à le remarquer, les moyens matériels ne pouvant servir, à son point de vue, qu’à assurer, en dehors d’une existence simple, la possibilité d’aider les autres et de travailler selon ses goûts.

Que dire enfin de son amour pour les siens et de ses qualités d’ami ? Son amitié qu’il donnait rarement était sûre et fidèle, car elle reposait sur une communauté d’idées et d’opinions. Plus rare encore a été le don de son affection, mais combien ce don a été complet envers son frère et envers moi-même ! Sa réserve coutumière pouvait céder à un abandon qui laissait s’établir l’harmonie et la confiance. Sa tendresse était le plus exquis des bienfaits, sûre et secourable, pleine de douceur et de sollicitude. Il était bon d’en être entouré, il était cruel de la perdre après avoir vécu dans un milieu qui en était tout imprégné. Laissons-lui la parole pour dire comment il savait se donner : « Je pense à ma chérie qui remplit ma vie, et je voudrais avoir des facultés nouvelles ; il me semble qu’en concentrant mon esprit exclusivement sur toi, comme je viens de le faire, je devrais arriver à te voir, à suivre ce que tu fais et aussi à te faire sentir que je suis tout à toi en ce moment, mais je n’arrive pas à avoir une image ».

Ainsi se termine une lettre qu’il m’écrivit pendant une des courtes périodes où nous étions séparés.

Nous n’avions pas lieu d’avoir une très grande confiance dans notre santé et dans nos forces souvent mises à de dures épreuves ; de temps en temps, comme il arrive pour ceux qui savent le prix de la vie commune, la crainte de l’irréparable venait nous effleurer. Alors son simple courage l’amenait toujours à la même conclusion : « Quoi qu’il arrive, et dût-on être comme un corps sans âme, il faudrait travailler tout de même ».


  1. Voici quelques brefs détails biographiques :

    Mon nom est Marie Sklodowska. Mon père et ma mère appartenaient à des familles polonaises et catholiques ; ils étaient tous deux professeurs d’enseignement secondaire à Varsovie (Pologne russe à cette époque). Je suis née à Varsovie et j’y ai fait mes études de lycée ; j’ai travaillé ensuite quelques années dans l’enseignement, puis je suis venue à Paris en l’année 1892, pour y faire des études scientifiques.