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Pierre David et la Compagnie des Indes, de 1729 à 1752

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DOCUMENTS INÉDITS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES.
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PIERRE DAVID
ET LA COMPAGNIE DES INDES
DE 1729 A 1752.


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La Compagnie des Indes, depuis 1719 jusqu’à 1751, a eu la singulière bonne fortune d’être servie au dedans et au dehors par une succession d’hommes habiles, qui comprirent parfaitement la nature commerciale et politique de son institution. Elle dut son éclat à leur intelligence de ce double caractère ; mais aussi elle devait périr le jour où des directeurs, d’un esprit moins pénétrant, ne voyant en elle que son côté commercial et les intérêts du moment, voulurent arrêter le génie de Dupleix, profitant de l’anarchie de l’Inde pour y acquérir des terres et faisant la guerre en vue d’assurer au commerce de la Compagnie des revenus fixes et assez considérables pour régulariser l’envoi des cargaisons en France. Ce fut ainsi que ce que l’on appela la disgrâce de ce grand homme annonça la destruction de cette Compagnie. Un des personnages qui ont le mieux répondu à ses besoins et l’ont le mieux servie dans son époque la plus glorieuse, c’est le fils d’un de ses directeurs, Pierre-Félix-Barthélemy David, qui s’est trouvé mêlé à tout ce que là Compagnie des Indes a fait de grand de 1729 à 1752. Son nom, cependant, est presque effacé par ceux de Dupleix, de La Bourdonnais, de Dumas et de Poivre ; mais ses services au Sénégal, comme dans les mers orientales, ne méritent pas cet oubli.

Au Sénégal, David, nommé, en 1738, directeur général et chef des conseils de la concession, plus tard qualifié du titre exceptionnel de gouverneur, signala sa présence dans celte colonie en augmentant la puissance de la Compagnie, en délivrant son commerce des interlopes, puis en l’étendant par ses explorations et de nouveaux établissements.

En 1744, par exemple, il montait au Galam, s’abouchait avec toutes les puissances de la rivière jusqu’au rocher Felou, concluait divers traités avec les Maures, les Cassous et toutes les nations qui pouvaient aider ou s’opposer à son dessein de s’établir près des mines du Bambouk. Enfin il y passait, seul d’Européen, avec un détachement de 150 nègres, et là, après s’être acquis la bienveillance de ces peuples, il obtenait pour la France le droit de s’établir sur le territoire des Mines, et y formait aussitôt un premier comptoir à Farbana et un second à Nataco. Enfin, en 1745, il élevait un fort, malgré les Braknas, à Podor, lieu le plus haut où le fleuve puisse porter des bateaux dans la saison des basses eaux.

Ces premiers services de David étaient de nature à l’indiquer pour une tâche difficile. La Compagnie pensa, en 1746, qu’il était capable de remplacer dans le gouvernement des îles de France et de Bourbon La Bourdonnais, alors détaché dans l’Inde avec l’escadre qui prit et rançonna Madras.

David ne se montra pas au-dessous de ce qu’on attendait de lui, quoique l’Angleterre dirigeât alors contre la Compagnie les coups les plus violents.

À cette époque, cette puissance, qui avait commencé la guerre pour ses prétentions à commercer dans les colonies espagnoles, malgré la volonté de leur métropole, voyait avec jalousie le succès de nos colonies et surtout celui de la Compagnie, dont elle rencontrait partout la concurrence. Aussi, lorsque nous rompîmes en 1744, par suite de l’attaque des Espagnols, dans nos propres eaux, par l’amiral Mathews, l’Angleterre attaqua-t-elle la Compagnie dans ses postes principaux. Mais les Anglais repoussés à Lorient le furent également à Pondichéry et à l’Ile-de-France. Or, ce fut à David que revint principalement l’honneur d’avoir sauvé les Iles orientales et en partie nos possessions des Indes.

Ce double succès lui mérita, en 1749, en même temps, la croix de Saint-Louis et celle de Saint-Michel, avec des lettres de noblesse pour son père. David justifia ces distinctions, après la paix d’Aix-la-Chapelle, par le travail persévérant auquel il se livra pour discipliner les habitants et les enrichir. La Compagnie, qui avait interdit la plantation du café à l’Ile-de-France et voulait y limiter l’industrie du sucre, pour ne pas nuire à celui du Bengale, se proposait de propager dans les îles orientales d’Afrique l’indigo, le coton,la soie, le poivre, la cannelle, les autres épices, et toutes les autres productions qui pouvaient ajouter à son commerce. David concourut sur ce point avec le plus grand zèle aux désirs de la Compagnie, en portant les habitants à des cultures dont il faisait les essais à ses dépens et en envoyant rechercher au loin des plantes propres à lui donner de nouvelles richesses. En même temps qu’il demandait au cap de Bonne-Espérance du blé, des arbres fruitiers et des plantes potagères, il envoyait en Chine des bois d’ébène et des bois de santal de Madagascar.

D’un autre côté, pendant qu’il exposait ses vues pour faire de l’Ile-de-France un lieu de construction et de radoub pour notre navigation dans ces mers, David y accroissait le domaine de la Compagnie par la prise de possession de Sainte-Marie de Madagascar. Il demandait à faire faire des découvertes à la côte de Sofala et vers les îles de Zanzibar ; enfin il prenait part au projet d’établissement à Faifao en Cochincbine, projet qui malheureusement avorta, de même que l’occupation immédiate de Sainte-Marie de Madagascar rencontra elle-même des difficultés par les fautes du sieur Gosse, qui y avait été envoyé et qui y fut massacré.

C’est sous le gouvernement des îles de France et de Bourbon par David que, le 4 janvier 1752, fut posée dans cette dernière île, à l’instigation de M. Teste, préfet apostolique, et de Lozier-Bouvet, commandant, la première pierre du collège des garçons[1] ; mais les directeurs de la Compagnie n’agréèrent pas l’établissement d’un couvent de filles : « Quelques femmes ou filles vertueuses, dirent-ils, pouvaient dans les différents quartiers enseigner, ainsi que la demoiselle Treudon, à lire, à écrire et les petits ouvrages convenables à leur sexe. Il faut s’en tenir là et aux instructions du catéchisme. » (Lettre des directeurs de la Compagnie à Bouvet, 5 août 1752.)

David, ayant obtenu en 1752 son congé pour repasser en France, quitta en décembre le commandement de ces îles où l’on ne devait pas tarder à oublier ses services, que ses ennemis allaient contester.

Aussi, un document rappelant son existence si laborieuse et si bien remplie, soit au Sénégal, soit aux îles orientales d’Afrique, devient-il précieux, si l’on remarque dans les livres l’absence de renseignements sur son administration. Or, l’on chercherait inutilement dans les instructifs almanachs du Sénégal publiés dernièrement par le général Faidherbe les moindres détails sur la période de temps comprise entre 1724 et 1745. Ces renseignements, ainsi que quelques lignes dans l’histoire de l’ile de France par le baron d’Unienville, et celle de Bourbon par M. Voiart, ne répondent en rien à ce que mérite la mémoire de Pierre David.

Cette considération nous a engagé à publier l’écrit dans lequel ce gouverneur défend le souvenir de ses actes contre l’ingratitude des derniers directeurs de la Compagnie des Indes, qui, après avoir compromis eux-mèmes ses affaires, intentaient des procès à tous ceux qui avaient répandu sur elle le plus vif éclat. David ne devait pas avoir de peine à réfuter les accusations dirigées contre lui, mais il n’en vit pas avec moins de douleur s’écrouler ce grand établissement.

Lorsque la Compagnie eut été contrainte, par les fautes qu’elle commit de 1754 à 1763, de céder ses possessions au roi, Pierre David vécut libre, sans toutefois s’éloigner des affaires. En 1770, on le voit, en effet, s’intéresser à des armements pour le Sénégal. Malheureusement, la guerre de 1778 le ruina lui et sa femme. Il

fut alors obligé de demander la pension qui s’accordait aux gouverneurs en retraite, et que dans son désintéressement, il avait négligée. Devenu infirme et presque aveugle, il mourut en 1795, à l’âge de 84 ans. 11 était né à Marseille, le 29 juin 1711, sur la paroisse de Saint-Martin.

Pierre Margry.
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« Le mémoire auquel je me propose de répondre[2] établit d’abord quelques principes généraux qui sont ordinairement bons jusqu’à l’application.

C’est par l’application de ces principes à mon administration, qu’on l’attaque dans toutes ses parties ; des extraits de comptes, et de prétendus relevés des livres de la Compagnie, servent à étayer une critique amère de ma gestion ; et on m’accable ensuite, par le parallèle le plus odieux, dont le résultat est que l’administration la plus légitimement décriée, tant dans l’Europe que dans l’Inde, est infiniment préférable à la mienne.

Mais si l’application des principes n’est pas juste, si les comptes qu’on m’oppose ne sont qu’un tissu d’erreurs, si les éclaircissements les plus complets démontrent la pureté de ma conduite, le désintéressement de ma gestion, et l’utilité de mon administration, j’ay trop bonne opinion de l’auteur du mémoire, pour ne pas croire qu’il lui restera le regret d’avoir servi, sans le savoir, la passion de gens qui, ne pouvant se justifier eux-mêmes, ont cherché à me décrier, pour parvenir ensuite à une espèce de justification, par la comparaison du résultat de leur conduite et de la mienne.

Les premiers reproches qu’on me fait, sont d’avoir seul disposé de toute l’Isle de France ; on oublie que la Compagnie, mécontente de l’administration de cette isle, m’y avait envoyé pour y rétablir l’ordre ; que M. de La Bourdonnais ayant demandé et obtenu un congé, devait laisser après lui plusieurs conseillers, de la conduite desquels la Compagnie avait à se plaindre, et qu’elle a révoqués peu de temps après : honoré de sa confiance, elle a bien voulu s’adresser à moy seul, pour tout ce qu’elle désirait de faire ; les tems étaient assez critiques et difficiles pour exiger que ses ordres et mes opérations restassent sous le secret ; avec qui aurais-je donc pu, dans cette situation, me comûniquer ? Avant la retraite des plus anciens des conseillers, ils étaient suspects à la Compagnie ; après leur sortie des Isles, il n’y a qu’a examiner quelles étaient la capacité et l’expérience de ceux qui restoient dans le conseil.

Cette première plainte de l’auteur du mémoire insulte moins ma régie, qu’elle ne regarde les ministres, MM. les commissaires du roy, et la Compagnie qui l’ont toujours approuvée : ma cause ne leur est pas étrangère en ce point, d’autant que je ne saurais disconvenir que j’ay été obligé, faute de secours, de conduire presque tout seul les affaires, pendant les années les plus laborieuses, et en même tems les plus heureuses de mon administration. Je prie icy les lecteurs de ne pas prendre l’approbation des premiers supérieurs que je leur cite, d’une manière vague, je leur administreray les preuves ; elles ne comprendront pas une seule année, ni quelques services passagers, mais tout le temps que j’ay eu l’honneur d’être aux ordres de la Compagnie : on apprendra par une de ces lettres que ses intérêts m’ont été toujours plus chers que ma santé, et ma fortune ; que je l’ay toujours aimée, estimée, respectée, que je l’ai vûe toute ma vie des mêmes yeux qu’un enfant regarde sa mère : je lui dois tout, et j’en fais l’aveu toujours avec plaisir ; mais je l’ay toujours servie avec un zèle et un succès qui ont mérité dans tous les tems son approbation et ses éloges ; on en trouvera les preuves, presque dans tous les registres de la correspondance de la Compagnie : après cela puis-je attribuer à une autre cause, qu'àa une prévention décidée et peu instruite, la demande qu’on me fait dans le mémoire, d’être informé de ce que j’ay fait pour le bien de la Compagnie et de l’Isle de France ? On désire, dit-on, de bonne foy d’être éclaircy sur cet article. Mais ceux qui me blâment n’auroient-ils pas signé eux-mêmes les lettres que la Compagnie m’a écrites, pour m’applaudir des plus importants services, que qui que ce soit aye jamais pu lui rendre ?

Je ne m’étendray pas davantage sur cette dernière réflexion, il est tems que je passe à l’histoire de ma vie, pour ne rien laisser désirer à personne.

Je suis entré au service de la Compagnie en l’année 1729, à l’âge de 19 ans ; il y en avait déjà plus de dix qu’elle souhaitait de connoître l’état de son commerce du Sénégal, dont elle ne recevoit que des feuilles volantes pour toutes écritures, ce qui lui laissait ignorer les trois quarts de ses affaires ; cette irrégularité abusive avait pris racine de l’extrême difficulté de pouvoir mieux faire[3], peu de gens se déterminant d’aller dans un pays où l’on n’envoyait que des malfaiteurs et des libertins outrés pour s’en défaire honnêtement : cette concession était regardée pour lors, comme une autre Sibérie, dont le climat et le libertinage enlevaient au moins toutes les années un tiers des sujets que l’on y faisait passer.

La Compagnie espéra de vaincre ces obstacles par le choix des employés qu’elle se proposa d’y envoyer ; elle fit des conditions si avantageuses au Sr Le Juge, teneur de livres général de sa ferme du tabac, qu’il consentit de s’y rendre avec ses autres commis à l’effet d’y établir les écritures en parties doubles ; la Compagnie me permit de l’accompagner en qualité de second et nous partîmes en 1732.

Arrivés sur les lieux, le Sr Le Juge mourut six mois après[4], sans avoir commencé les premières dispositions de son ouvrage. Dans le courant de l’année les autres employés, à l’exception d’un seul qui était destiné pour Gorée, subirent le même sort.

Le désir de me distinguer me donna du courage, et le courage des forces ; j’entrepris tout seul le travail, j’en vins à bout, et la Compagnie reçut en 1733, pour la première fois, des livres complets de sa concession, dans la forme qu’elle le désirait et qu’ils lui sont venus depuis ce temps, toutes les années.

La Compagnie, plus satisfaite de ma besogne qu’elle n’aurait osé l’espérer, me récompensa de ce service en m’accordant les deux cinquièmes de la gratification que ses directeurs généraux avaient auparavant.

Une affaire non moins importante, dont je ressens encore des incommodités, occupait la Compagnie depuis plusieurs années, sans pouvoir, non plus que le conseil supérieur du Sénégal, y trouver du remède. Elle avait un comptoir au Bisseau[5] qui, pour être enclavé dans les terres, se trouvait depuis longtemps à la mercy des nègres ; ils se faisaient donner les marchandises à volonté sans payer ; ils battaient les employés, les mettaient tous en sang à coups de sabre, aucun n’osait leur résister ; on avait inutilement tenté d’en enlever les effets, montant à plus de trois cent mille livres compris les dettes ; personne n’en trouvait le moyen. Le Sr Payen, ancien directeur de ce poste, s’était assez offert de l’entreprendre pourvu qu’on lui donnât deux frégates de 40 canons, avec 300 hommes de débarquement ; un présent de 15,000 livres, argent comptant, et une rente viagère de 5,000 livres, dans le cas qu’il réussît. La Compagnie rejeta cette proposition excessive, et donna de nouveaux ordres au Sénégal de tout tenter pour l’enlèvement de ces effets.

Les employés refusèrent tous unanimement de se charger de cette commission ; mon zèle me la fit prendre sur mon compte[6]. Je partis seul en 1736, au mois d’avril, sur un brigantin monté de 10 canons, avec 39 hommes d’équipage, sous prétexte d’aller à la traite ; comme je ne comptais pas de vaincre par la force les obstacles que je devais rencontrer, je me proposay, étant un peu instruit du local par des rapports généraux, de venir à bout de mes desseins par adresse.

Mon premier soin, en arrivant, fut de cacher mon dessein au commandant du comptoir. Je m’informay de sa situation, qui était devenue un peu plus mauvaise, pour s’être laissé trop longtems insulter. Les fréquentes disputes que les naturels du pays avaient avec les noirs, métis, Portugais, m’ouvrirent une porte pour le succès de mon entreprise. Je fomentay leur division ; elle s’accrut au point que, pouvant faire pencher la balance du côté que j’aurais voulu, je me fis respecter des uns et des autres, et je me rendis, pour ainsy dire, leur maître par cette conduite[7]. Je suis fâché d’être forcé d’obmettre icy plusieurs faits intéressants qui me porteraient trop loin ; je me contenteray de dire que j’enlevay, dans 30 jours, tous les effets de la Compagnie, à l’insçû des employés, des gens du pays, et des Portugais ; j’en bonday mon petit navire, que je chargeay ensuite de noirs, et je me fis payer en effets comptants, par les débiteurs de la Compagnie, de la plus grande partie de ce qu’ils lui devaient depuis nombre d’années.

Épuisé de travail et de fatigue dans ce pays brûlant, j’arrivay à Gorée, où je tombay malade à toute extrémité ; mon état justifia pour lors le refus qu’avaient fait les employés du Sénégal de se charger de cette expédition dont la réussite les surprenait encore.

Destiné à remplir d’autres carrières, la Providence, et quelques jours de repos, me donnèrent la force de m’embarquer pour faire mon retour en France, où il ne me fut pas possible de reprendre ma première santé.

Pénétré des bontés de la Compagnie[8], je partis une seconde fois sur le navire la Victoire, destiné à croiser contre les interlopes ; nous eûmes le malheur de faire naufrage sur le banc de Tendel ; la Compagnie a esté informée dans le tems que, par la connaissance que j’avais du pays, j’eus le bonheur de sauver son équipage, en me mettant cent fois dans le risque de périr moy-même. Instruit avant mon départ de France qu’il devait y avoir à Portendick un autre vaisseau croiseur que nous avions ordre de relever en passant, je proposay de le faire avertir de venir à notre secours, mais personne ne voulut y entendre.

Je me jetay pour lors dans le canot avec quatre matelots, personne autre n’ayant voulu me suivre, pas même un domestique qui, jusque-là, m’avait été très-attaché ; nous voguâmes dans cet état pendant 10 lieues ; les lames nous couvraient de tems en tems à nous noyer, mais nous trouvâmes enfin le navire que nous cherchions, mouillé au large de Portendick. Je m’y rembarquay et nous appareillâmes dans le moment, pour revenir à Tendel : 26 hommes du vaisseau naufragé y étaient encore dans l’attente que la Providence leur envoyât quelques secours ; le surplus de l’équipage avait gagné la terre sur des radeaux qu’ils avaient faits avec des mâts de vaisseau ; nous primes ces malheureux et nous les menâmes au Sénégal.

Pour répondre aux grâces que la Compagnie ne cessait de me faire, je ne fus pas plustôt arrivé à la concession du Sénégal, que je formay le dessein de lui rendre un service des plus intéressants pour son commerce. Elle avait dépensé plus de 1,500 mille livres pour chasser les Hollandais de l’isle d’Arguin, mais elle n’en pouvait pas faire autant des interlopes anglais qui venaient tous les ans lui enlever la gomme ; en vain elle envoyait dans la saison des navires croiziers, soutenus par des vaisseaux de guerre ; les Anglais se présentaient avec des forces supérieures, et ils traitaient à notre vue, sans pouvoir les en empêcher. Il y avait longtemps que nous faisions cette manœuvre, et il en coûtait des millions tant au roy qu’à la Compagnie, sans espérance de pouvoir mieux faire[9].

Je m’imaginay de faire combattre les Anglais d’intérêts contre les Anglais, et d’attirer par ce moyen toute la traite de la gomme à la Compagnie. Je communiquay mon dessein à un de ses membres qui en rendit compte à feu Monsieur Orry. Ce ministre voulut avoir l’avis des Srs Levens et Devaulx, qui m’avaient précédé dans l’administration du Sénégal, mais ils ne crurent pas que mon projet pût réussir ; j’insistay au contraire, et comme s’il n’en résultait pas un bien, il ne pouvait jamais en arriver de mal, la Compagnie eut ordre de me donner les siens pour l’exécution de mon plan.

Je me rendis pour cet effet, en 1739, dans la rivière de Gambie ; je commençay d’y traiter 500 noirs pour le compte de la Compagnie, je m’abouchay ensuite avec les Anglais du fort Jacques, avec lesquels je fis le traité que je m’étois proposé, c’est à dire de leur livrer 360 milliers de gomme pour 300 noirs, pièce d’Inde, qu’ils s’obligeaient de me fournir toutes les années, pendant dix ans.

La compagnie anglaise, dont les affaires allaient pour lors en décadence, ratifia ces conditions avec plaisir, et on les trouva en France doublement avantageuses, tant pour la Compagnie que pour nos colonies de l’Amérique ; nous ne donnions en gomme que notre excédant, qui nous importait peu, et nous tirions des Anglais un effet utile à nos Isles au détriment de leurs propres établissements. Dès que la compagnie anglaise eut fait passer ses premiers 360 milliers de gomme à Londres, celle des interlopes nationaux baissa de prix ; ils se découragèrent, et la compagnie anglaise, profitant de leur suspension, obtint du gouvernement qu’il ne leur serait plus permis de reprendre ce commerce. Dès ce moment, il ne parut plus d’interlopes sur nos côtes, nous eûmes toute la gomme, et le traité fut exécuté de bonne foi de part et d’autre, jusqu’en 1746, que je quittai la concession.

Un chacun pensera sans peine que la Compagnie applaudit dans le tems à ma négociation ; M. Orry m’en loua beaucoup, en 1742, à mon retour en France, où je fus encore obligé de venir pour réparer ma santé. On voudra bien me permettre d’observer que ce traité est encore une de ces choses que j’ai faites tout seul. Je vais rapporter tout de suite un autre événement qui m’est également propre ; on trouvera bon qu’après l’éloge que les ministres en ont fait, et les louanges que j’en ai reçues de leur part, je ne les soumette pas au jugement de tout le monde ; j’en parlerai donc ici en peu de mots, pour des raisons supérieures qui écloront quelque jour.

Le ministère désirait, depuis plus de 30 ans, de connaître la vérité des rapports obscurs qui lui avaient été faits des mines d’or de Bambouc ; M. de Moras[10], commissaire du Roi près de la Compagnie, engagea le Sr Pelays, par ordre de M. Orry, à faire ce voyage ; il monta jusqu’en Galam, où il fut massacré par les Nègres, avec plusieurs personnes de sa suite : cette mort fit échouer sa mission, mais elle donna une plus grande connaissance de la quantité et de la richesse de ces mines. Assuré de ce point important, et me flattant de ne pas faire les fautes du Sr Pelays[11], dont la mauvaise conduite avait fait prévoir la mort à l’avance, je formai secrètement le dessein de suivre ce même projet. Je commençai par employer deux années entières à effacer les mauvaises impressions que les écarts du Sr Pelays avaient laissées dans le pays ; j’y établis des correspondances et des relations particulières avec plusieurs princes Foules et Maures dont je pouvais avoir besoin. Le roi de Farbana avait déjà envoyé son fils aîné au Sénégal, pour assurer les Français de sa bienveillance ; il y séjourna quelque tems pour se reposer de son voyage (il venait de 350 lieues). Après quoi il fut renvoyé avec des présents d’une très-médiocre valeur pour nous, mais qui firent un grand bruit à la cour de son père et chez tous ses voisins.

Mes arrangements politiques étant faits et mon plan dressé,vje partis du Sénégal et j’arrivai en France en 1742 ; je communiquai le tout à M. Orry et à M. de Fulvy son frère, commissaire du Roi à la Compagnie. Je ne dirais pas après leur mort à quel point ils en furent satisfaits et les louanges qu’ils y donnèrent, si le hasard ne m’avait pas fait tomber sous la main une lettre de M. de Fulvy, que je ne croyais pas avoir, par laquelle on verra de quelle manière les supérieurs ont pensé sur mon compte.

L’approbation que M. Orry donna à l’exécution de mon projet fut suivie de celle de la Compagnie. En 1742, le roi, sur la présentation de la Compagnie, me nomma gouverneur général de sa concession de Sénégal ; aucun de mes prédécesseurs n’avait eu encore cet honneur, et il n’a pas passé depuis à aucun autre[12]. Je retournai à la concession en 1743, avec les approvisionnements et les gens que j’avais demandés pour jeter les premiers fondements de cette grande entreprise, dont la dépense modique surprit M. Orry lui-même et la Compagnie.

Je montai en Galam, au mois de juillet 1744. Dans le temps des plus fortes chaleurs et de la plus grande intempérie, je passai à Bambouc, où je fus reçu des rois du pays, au delà même de mes espérances ; j’en obtins tout ce que je voulus, je ne me trouvai en peine que de ne pouvoir pas me partager à leur gré, pour me prêter à ce que chacun d’eux désirait, que je m’établisse chez lui ; ils s’engageaient de faire porter sur le dos de leurs esclaves, tel nombre de canons (qu’ils ne connaissaient pas) que je voudrais avoir ; que je serais en tout et partout leur maître ; il n’est sorte de caresses, de prévenances, d’offres de services qu’ils ne me fissent. Je donnai ordre de faire bâtir un premier fort à Farbana pour nous conduire de cette mine à celles des montagnes, distantes de ce poste d’une journée de piéton ; je parcourus tout ce pays, dont je rendis compte à qui je devais. Les eaux du Niger[13] venant à baisser, je reçus un courrier du fort Saint-Joseph de Galam, pour m’avertir de presser mon retour : cette nouvelle ne m’empêcha pas d’aller reconnaître la rivière de Falèmé, que je n’avais pas eu le temps de voir ; je fis encore 50 lieues par terre, je m’assurai qu’elle était navigable. Enfin, j’arrivai très à propos sur les bords du grand fleuve pour pouvoir encore descendre au Sénégal.

L’histoire de ce pénible voyage est écrite dans un journal que j’ai envoyé dans le temps à la Compagnie ; ce que j’ai souffert pourra se comprendre en disant que, de quarante personnes que j’avais menées avec moi, dont une seule m’avait accompagné à Bambouc, la moitié mourut de fatigue ; j’en ai moi-même été malade à la mort ; cependant je me serais disposé à retourner dans ce pays, si la Compagnie avait pu pendant la guerre faire face à tout, et m’envoyer les secours nécessaires pour achever l’édifice que j’avais si heureusement commencé.

En attendant la paix, je ne m’occupai plus qu’à conserver à la Compagnie et à l’État le domaine de la concession qui m’avait été confiée. J’en étais d’autant plus jaloux quelle avait entièrement changé de face sous mon gouvernement : j’en avais chassé les libertins et le libertinage, ce qui avait sauvé la vie à la plus grande partie des employés de mon temps et à ceux qui sont venus après ; on peut voir par les registres de la Compagnie qu’il n’en meurt pas le quart de ce qu’il en périssait autrefois.

J’avais eu le bonheur de porter son commerce au double de ce que mes prédécesseurs avaient fait, et au-dessus du quadruple de ce qu’il est aujourd’hui.

Je n’avance rien ici au hasard, ni de mon chef ; toute personne en trouvera les preuves à toutes les pages des livres de la Compagnie ; elle y verra une approbation suivie d’année en année, de toute ma conduite depuis 1729, jusques et y compris 1746 ; nulle plainte, aucun reproche, pas le moindre soupçon de mécontentement, n’ont jamais affaibli la satisfaction de la Compagnie qui a toujours fait la mienne : voyons présentement comment il serait possible que je fusse devenu tout à coup l’homme du monde le plus répréhensible dans tous les chefs de mon administration à l’Ile-de-France.

J’ignorais au mois de juin 1746 ce qui se passait en Europe ; je n’avais aucune connaissance des changements que la Compagnie se proposait de faire à l’Ile-de-France, lorsque je reçus de sa part une lettre qui m’apprenait quelle m’avait nommé à la place de M. de La Bourdonnais[14] ; cette nouvelle imprévue me surprit d’autant plus, que l’on me marquait d’ailleurs, que j’y avais été nommé par acclamation, sans qu’on eût pris les voix dans l’assemblée, malgré le nombre des postulants qui la sollicitaient ; cette circonstance me fait trop d’honneur pour n’en pas informer l’auteur du mémoire ; il pourra la tourner à mon désavantage, si j’ai manqué en quoi que ce puisse être à la bonne opinion que la Compagnie avait de moi et à sa confiance.

Les ordres que je reçus de sa part me pressaient extrêmement de partir ; je n’avais rien de ce qui pouvait m’être nécessaire ; je m’embarquai sur le vaisseau le Penthièvre, sans provisions, sans habits et sans linge suffisant pour un pareil voyage ; j’appareillai de Gorée le 28 juin 1746, sous l’escorte d’une escadre du roi commandée par M. de la Galissonnière ; il nous quitta à la ligne pour se rendre à l’Amérique et nous à l’Ile-de-France, où j’arrivai après une navigation assez heureuse, le 8 octobre de la même année ; je trouvai cette île pour ainsi dire déserte, et dans un dépourvu absolu de tout ; M. de La Bourdonnais en étant parti pour son expédition de Madras, ayant emmené avec lui toute la garnison, les meilleurs habitants en état de porter les armes, les ouvriers noirs et les nègres au service de la Compagnie, la subsistance de tant de monde avait tellement épuisé l’ile de vivres qu’il avait été obligé d’aller avec son escadre à Madagascar pour s’en procurer ; l’escadre de M. Dordelin, composée de cinq navires, dont un de 72 canons, était arrivée à l’Ile-de-France après le départ de M. de La Bourdonnais, ce qui l’avait mise encore plus à l’étroit. On ne put lui fournir un équipage convenable et des vivres pour lui faire continuer son voyage pour les Indes, qu’en désarmant deux de ses vaisseaux. L’Apollon et l’Anglesea, de 50 et 46 canons, les mieux armés de tous les navires qui soient venus dans l’Inde pendant la guerre, étaient aussi dans le port, sans en pouvoir sortir faute de vivres ; je leur fis donner le peu de farine que le conseil supérieur avait rassemblé avant mon arrivée comme une provision précieuse pour la subsistance de l’ile ; au moyen de ce secours, il remirent à la mer ; je me servis ensuite des équipages des vaisseaux qui étaient venus avec moi à l’Ile-de-France, pour armer quelques bâtiments que j’envoyai en traite à Madagascar. Je me trouvai en état, par ces arrangements pris, au quart d’heure de recevoir et de ravitailler les débris de l’escadre de M. de La Bourdonnais de retour de Madras.

Un travail n’était pas fini qu’il s’en présentait quatre autres et toujours dans la pénurie de ce qui nous était nécessaire. Il fallut penser tout de suite à faire partir M. de La Bourdonnais, avec une escadre de quatre gros vaisseaux et une frégate dont j’avais ordre de lui laisser le commandement : ces navires arrivèrent en Europe avec leurs cargaisons, et j’expédiai encore un sixième vaisseau en droiture pour Lorient. Ce qui est dit ici en quatre lignes, me coûta un travail énorme, on ne s’imagine pas aisément tout ce qu’il y a à faire pour radouber gréer, mâter, armer et charger six vaisseaux à la fois, dans un pays court, isolé, et presque sans ressource.

Le départ de cette escadre diminua la consommation de nos vivres, mais elle nous priva d’un secours bien utile : l’île se trouva alors si dégarnie de monde, que si deux vaisseaux ennemis se fussent présentés pour l’attaquer, peut-être qu’ils s’en seraient rendus les maîtres. Cette situation me fit penser à chercher les moyens de suppléer par des retranchements, des coupures et des batteries au peu de secours que nous avions pour nous défendre. Je m’en ouvris à quelques-uns de nos meilleurs militaires et aux principaux habitants sur lesquels la charge de ces travaux devait tomber le plus à cause des noirs qu’il fallait qu’ils fournissent à la Compagnie, n’en ayant pas assez pour y suffire. Les uns et les autres reçurent ma proposition avec toute l’ardeur et la bonne volonté possibles ; les habitants me promirent de s’y prêter, mais ils m’observèrent en même temps que ce n’était pas assez de défendre la côte, qu’il fallait encore considérer que dans le cas d’une affaire, étant tous obligés de se présenter à l’ennemi, et conséquemment forcés d’abandonner leurs habitations, il était nécessaire de chercher dans l’île quelque endroit sûr, où leurs femmes, leurs enfants et leurs meilleurs effets pussent être à couvert de tout risque : ils me firent là dessus de si vives instances, et il était si essentiel de ne pas laisser ralentir leur zèle, que je consentis à leur demande ; je m’en applaudis bientôt, par le bon effet qu’elle produisit lorsque les Anglais parurent. Plus pratiques que je n’étais alors de l’intérieur de l’ile, les habitants me servirent de guides dans ses bois ; notre route nous mena à un poste presque inaccessible, sur le haut duquel il se trouva une superficie assez plate, d’environ mille pas géométriques, entourée presque de tous côtés par des fossés naturels ou des précipices de 80, 100, et jusqu’à 150 pieds de profondeur à pic comme une muraille : on ne peut entrer dans cette péninsule que par une langue de terre d’un tiers de lieue de large qu’une simple redoute peut fermer et rendre ce poste inattaquable, n’étant pas possible d’y conduire de l’artillerie.

Les habitants furent si satisfaits de leur découverte, qu’ils commencèrent de se cotiser tous pour me fournir partie de leurs noirs ; j’en distribuai quelques uns sur cet endroit qu’ils nommèrent le Réduit, et j’employai le plus grand nombre à la construction de plusieurs batteries tant au vent que sous le vent de l’île, auxquelles la colonie a dû son salut. Mais les ennemis du bien et de la réforme que j’avais commencée dans l’île, en conséquence des ordres de la Compagnie, jaloux de l’ardeur avec laquelle on se portait à suivre ces travaux, qui ne pouvaient que me faire un honneur infini auprès de la Compagnie et augmenter sa confiance, firent tous leurs efforts pour détourner les habitants de continuer à fournir leurs nègres, sur le prétexte que la Compagnie ne leur saurait pas plus de gré, de laisser dépérir leurs habitations et de se ruiner pour elle ; leur bonne volonté commença de s’affaiblir, on en vint ensuite aux murmures, et peu de temps après, à dire ouvertement qu’ils n’étaient pas obligés de se ruiner pour la Compagnie, que c’était elle et non les habitants que l’on chasserait de l’île. Ces discours séditieux, qui ont rarement des suites lorsqu’on sait y remédier à propos, m’obligèrent de les forcer tous d’autorité à fournir leurs nègres : les mal intentionnés, surpris de ma fermeté, n’eurent plus de ressources que dans les différents prétextes qu’ils ne cessaient d’imaginer pour traîner le travail en longueur, ce qui n’empêcha pas qu’il ne fût achevé à temps.

Le soin de mettre l’île en état de défense et de la munir pour recevoir les escadres que la Compagnie m’annonçait, n’était pas le seul dont j’étais occupé ; M. Dupleix me mandait par plusieurs de ses lettres qu’il manquait généralement de tout, qu’il était sans vivres, sans argent et avec très-peu de troupes, qu’il ne pouvait désormais recevoir de secours que de moi, pour empêcher que les ennemis se rendissent les maîtres de Pondichéry. De la manière dont il me dépeignit son état, je craignis qu’il ne succombât à leurs premiers efforts ; cependant, j’avais des ordres exprès de la Compagnie de ne faire sortir aucun vaisseau des îles, que les différentes escadres quelle me promettait d’Europe ne me fussent arrivées : je savais que celle du vice-amiral Boscawen était partie d’Angleterre, le 28 du mois de novembre 1747. Ces forces avaient jeté l’alarme dans tous nos établissements, ce qui m’engageait d’autant plus à ne pas me dégarnir de celles que j’avais pour la défense des îles ; ces réflexions me travaillaient beaucoup, mais toujours occupé des moyens de secourir Pondichéry comme l’objet le plus important, je combinai la route que l’amiral Boscawen devait faire, je comptai tout le temps qu’il pouvait employer dans sa navigation, et je trouvai par mes calculs qu’en faisant partir diligemment une escadre pour porter à M. Dupleix tout ce qui lui était nécessaire, elle pouvait encore prévenir l’arrivée des Anglais à Pondichéry.

Après m’être assuré de ma supputation, autant qu’il est possible de prévenir l’avenir, j’écrivis à la Compagnie ce que j’avais pensé et ce que j’allais faire contre ses ordres, ne doutant pas qu’à ma place elle n’agît de même ; je l’informai de l’armement que je préparais, d’une escadre de six grands vaisseaux armés en guerre, et de deux frégates, sur lesquels je fis charger trois millions d’espèces, des vivres, des munitions de guerre pour avitailler Pondichéry et quatre cent cinquante hommes de troupes : la justesse du projet, la combinaison de la marche dû vice-amiral Boscawen, que la Providence m’avait fait suivre pas à pas, et de la même manière que l’on savait alors en Europe qu’il l’avait faite, surprirent les ministres encore vivants aujourd’hui, Dieu merci, et toute la Compagnie : ma conduite fut aussi applaudie qu’elle consterna les ennemis ; on n’attendit pas d’apprendre l’arrivée de ce secours à Pondichéry pour dire qu’on ne craignait plus rien pour cette place ; la Compagnie, les actionnaires et le public s’en félicitaient réciproquement.

L’escadre ainsi annoncée partit le 24 avril sous le commandement de M. Bouvet[15]. Elle se rendit à la côte de Coromandel heureusement, où elle trouva l’escadre de l’amiral Griffin, plus nombreuse que la sienne, mais M. Bouvet lui donna le change par une manœuvre admirable, qui ne permit pas à cet amiral de le joindre, il mit à terre tout ce qu’il avait chargé pour Pondichéry, dont la situation changea entièrement de face : ce que j’en pourrais dire n’égalerait pas ce que M. Dupleix en écrivit au ministre et à la Compagnie, j’y renvoie l’auteur du mémoire. M. Bouvet ayant rempli sa mission à la côte mit à la voile pour son retour, et il arriva heureusement à l’Ile-de-France.

La Compagnie ne fut pas plus tôt tranquille sur le sort de cette place, qu’elle entra dans la plus grande inquiétude pour ses îles ; elle apprit, à n’en pas douter, que l’amiral Boscawen, au contraire de ce qu’elle m’avait expressément écrit, mais je n’avais pas encore reçu sa lettre, devait nous attaquer avant de se présenter à la côte de Coromandel : on peut voir dans les registres de la Compagnie quelles furent alors ses alarmes et la crainte qu’elle eut de perdre ses îles.

Dans l’intervalle du départ de M. Bouvet à celui de son retour à l’Ile-de-France, je redoublai mes soins et mes attentions pour les travaux des batteries ; je fis toutes mes dispositions, pour nous trouver prêts en cas d’attaque ; un chacun apprit à se trouver à son poste, à tenir ses armes en état, et à répondre aux alarmes. Le vaisseau l'Alcide nous étant arrivé le premier juillet, donna encore du courage à notre monde ; enfin, le 4 juillet 1748, l’amiral Boscawen parut avec une escadre de trente-quatre vaisseaux dont six restèrent au vent de l’île et les vingt-huit autres vinrent mouiller devant la baie des Tortues, en aussi bon ordre que s’ils avaient eu de nos pilotes dans leurs bords pour les manœuvres. Je ne crois pas que l’auteur du mémoire veuille m’obliger de l’informer de quelle manière je me suis comporté devant les ennemis ; tant de gens y étaient présents qu’il peut s’adresser à eux pour s’en instruire ; je ne récuse là-dessus le témoignage de personne : quant à ce qui regarde les habitants, je dois dire qu’ils se portèrent tous à leurs postes, avec toute la bonne volonté et le courage possible ; je dois la même justice à tous ceux qui étaient chargés de la défense des batteries et des endroits de descente : Je ne parlerai pas des officiers, dont le partage est de se distinguer partout où ils sont placés. L’ennemi fit inutilement des feintes et des tentatives pour mettre à terre ; la côte était si bien préparée à le recevoir, qu’il n’osa rien entreprendre de sérieux ; il nous tira seulement quelques coups de canon de temps à autre, mais, avant son départ, il honora la colonie pendant deux heures d’une salve générale du canon de tous ses vaisseaux, dont nous ne reçûmes pas le moindre mal : il avait paru le 4 du mois de juillet, il en partit le 9 pour aller à Pondichéry.

Débarrassé de ce voisinage, et ne doutant pas que l’escadre de l’amiral Boscawen ne se joignit à celle de l’amiral Griffin, que je savais être à la côte de Coromandel, pour attaquer ensemble Pondichéry, je travaillai à faire un second armement pour le secourir ; j’avais six gros navires dans le port qui dévoraient l’île par la consommation de ses vivres sans lui être d’aucune utilité ; j’y réussis et ils partirent, non sans peine ; ils arrivèrent à Pondichéry, où ils apprirent la levée du siège de cette place, et que la paix avait été faite en l’Europe, ce qui les obligea, après bien des escales, à faire leur retour en France.

Cette paix conclue en Europe me faisait espérer de pouvoir enfin me livrer tout entier à la réforme des îles et aux opérations nécessaires pour établir solidement et utilement ces deux colonies ; la tranquillité de la paix et l’aisance des habitants qui en est ordinairement la suite, sont des circonstances presque nécessaires pour l’exécution de pareils projets : malheureusement les troubles de l’Inde ont succédé immédiatement à la guerre d’Europe, et je me suis vu obligé de fournir aux Indes encore de nouveaux secours d’autant plus difficiles, que les îles, mal pourvues dans tous les temps, avaient été épuisées par les opérations forcées de la guerre : j’ai pourtant fourni ces secours, les circonstances dans lesquelles ils sont arrivés les ont rendus encore plus importants, et, si on veut juger de leur utilité, il n’y a qu’à consulter les lettres que la Compagnie et M. Dupleix m’ont écrites, chacun de leur côté, pour approuver ma conduite ; je me flatte qu’on pourra par-là connaître en même temps l’importance de ces colonies, et les services que j’ai eu le bonheur d’y rendre à la Compagnie dans le cours de mon administration.

Je craindrais de manquer à la satisfaction que je me suis proposé de donner à l’auteur du mémoire qui a demandé d’être instruit de ce que j’ai fait pour le bien intérieur de la colonie, si, après avoir mis sous ses yeux mes attentions, mes veilles et le salut des deux îles, je ne lui faisais pas une courte description de l’état où je les ai trouvées et de celui où elles sont actuellement.

Je fus extrêmement surpris, en arrivant à l’Ile-de-France, d’y voir beaucoup moins de colons que des gens de tout état, occupés entre eux d’un brocantage sordide, d’un trafic illicite, tant intérieur qu’au dehors, de diverses marchandises sauvées par la fraude ; on n’y avait point d’autre industrie ; je n’ose presque dire, par respect pour la Compagnie, que son nom y était à peine connu ; ceux qui croyaient avoir des idées plus justes de sa constitution, ne la regardaient que comme un établissement politique pour donner lieu aux plus habiles de s’enrichir ; de là, l’oubli des vrais intérêts, l’indifférence pour l’agriculture, l’éloignement du travail, à la place des soins, des attentions, qui sont le partage du citoyen, et qui forment les bonnes colonies. Tel était l’esprit qui régnait dans les îles, lorsque j’y suis arrivé ; la fermeté, l’encouragement, l’exemple que je leur ai donné ont insensiblement banni ce désordre et fait place à des sentiments qui ont changé les premiers préjugés de leurs anciens habitants ; mais qui peut se représenter les difficultés que j’y ai rencontrées, les contradictions, les murmures, l’animadversion générale de presque tous les particuliers, accoutumés à ne rien faire, ou à vivre aux dépens de la Compagnie[16] ? Après leur avoir ôté tous les moyens de continuer leurs commerces illicites, je me donnai tous les soins possibles pour les amener à leurs véritables intérêts, et les porter au travail ; le temps, l’exemple et la persuasion en sont venus à bout ; ils ont embrassé les cultures pour lesquelles ils ont plus de facilité ou d’inclination ; ce changement a augmenté le produit et la force des différents quartiers : on n’y compte plus son bien-être que par le revenu qu’un chacun retire de son terrain ; il ne s’en fait plus de trafic comme ci-devant, on les cultive, on s’y attache ; aussi voit-on les récoltes en tout genre devenir abondantes ; celle du blé, que les ouragans rendent la moins certaine, m’a permis cependant, dans la dernière guerre, d’en faire passer deux cargaisons à Pondichéry et de demander à la Compagnie la moitié moins de farine qu’elle n’avait coutume de nous en envoyer.

La Compagnie a reçu les échantillons de soie que deux ou trois habitants[17] ont commencé de cultiver ; cette épreuve a disposé d’autres colons à les imiter ; ainsi l’on peut espérer qu’à mesure que les îles se peupleront, cet objet deviendra trèsintéressant : la soie de ces échantillons qui pesaient dix livres, a été trouvée très-belle. Il y a actuellement, tant à l’Ile-de-France, qu’à Bourbon, plus de deux cent mille pieds de mûriers nouvellement plantés.

Les plants de cannelliers se multiplient de jour en jour ; le coton promet tout ce qu’on en peut espérer ; je continue à m’attacher à cette culture, que la colonie doit particulièrement à mes soins ; plusieurs habitants en cultivent aussi de leur côté. J’en regarde le succès comme certain.

La Compagnie a reçu par les vaisseaux de cette année une montre de 400 livres d’indigo[18] provenant d’un de mes premiers essais, qui a été trouvé de toute beauté : lorsque les îles auront acquis plus de force, cet effet formera un de leurs meilleurs produits.

Les mines de fer découvertes pendant ma gestion donnent encore de très-grandes espérances ; cet objet est extrêmement important. Il n’y a pas, après le coton, une meilleure marchandise pour le commerce de la Compagnie dans l’Inde.

Le nombre des bestiaux s’est accru, mais il augmentera infiniment plus, ainsi que les pâturages, pourvu que la Compagnie fasse passer des noirs dans les îles : sans ce secours, on pourra dire ou penser tout ce qu’on voudra, mais on n’avancera sur rien ; il en faudrait actuellement, pour le service particulier de la Compagnie, le double de ce qu’elle en a, et il en manque trois ou quatre fois autant aux colons.

Je ne compte pas depuis quel temps la Compagnie possède l’Ile-de-France, je prouverai seulement à qui voudra me faire l’honneur de m’entendre qu’on ne doit la regarder comme une colonie que depuis 1750. Elle ne le serait pas encore, si je n’avais pas eu le bonheur de porter ses habitants à changer leur façon de penser ; je n’aurais fait que cela pour la Compagnie que je croirais l’avoir infiniment bien servie. Je finis en observant qu’il est plus temps que jamais de favoriser ses produits et de se les assurer par des encouragements convenables, surtout en y faisant passer des noirs, ainsi que je viens de le dire. Toutes ses productions, tous ses travaux, tout ce qu’on peut attendre de cette colonie en dépendent uniquement.

Sa sûreté et son agrandissement exigent encore qu’on y envoie des soldats, dont la dépense n’est point telle qu’elle se présente d’abord en ne l’approfondissant pas ; on la trouvera d’une très-médiocre considération, pour peu qu’on la compare à son utilité. L’île de Bourbon, susceptible des mêmes cultures que l’Ile-de-France, a aussi les mêmes besoins ; son fonds est meilleur à quelques égards ; les commodités de la vie y sont plus abondantes et moins chères ; mais l’indolence et la paresse de ses habitants, en général, rendront ses progrès plus lents. Comme elle n’a point de ports, elle est nécessairement moins fréquentée : ce désavantage la tient dans une sorte de solitude, qui semble avoir émoussé l’activité de ses colons pour le travail.

Cette île étant établie depuis longtemps est considérablement plus peuplée[19] que l’Ile-de-France ; elle a fourni beaucoup de secours pendant la dernière guerre, tant en hommes qu’en vivres ; la Compagnie pourra en tirer avec le temps des gens de mer qui lui seront très-précieux. Le produit du café de cette île lui fait un fond capable de couvrir ses dépenses ; pour peu qu’elle ajoute à ce revenu quelques nouvelles cultures, surtout celle du coton, elle se rendra créditrice dans son compte courant avec la Compagnie. »

  1. Ce bâtiment ne fut logeable qu’en 1759, Les missionnaires qui poussaient à l’instruction de la colonie, suivant les conventions faites avec l’ordre de Saint-Lazare y en 1736, n’encourageaient pas de même les habitants dans leurs plaisirs. — On lit dans les notes de M. Davelu sur Bourbon, à la date de 1748 : « Ce fut pendant cette année que les notables du chef-lieu donnèrent des spectacles et des comédies. — Ils se cotisèrent et firent construire un édifice en maçonnerie que l'on nomme encore la Comédie. — L’on porta des plaintes en France. — L’administration y eut égard, et les spectacles cessèrent jusqu’au commandement de M. Bertin, en 1764, qu’ils furent remis en vogue dans le même édifice qui avait servi d’hôpital depuis la mort de M. de Ballade, commandant de l’ile et premier acteur. » Il avait remplacé M. de Saint-Martin, le 5 septembre 1749.
  2. Le mémoire présenté à la Compagnie des Indes, en août 1762, avait pour titre : Réflexions sur l’Ile-de-France.
  3. David fixe ici comme terme de la bonne administration du Sénégal l'année 1720, époque à laquelle André Bruë, directeur de cette colonie, rentra en France à la suite de sa seconde gestion. La date de sa première commission est du 8 mai 1697. — André Bruë fut le plus remarquable des administrateurs du Sénégal après Thomas Lambert. C’était ce dernier qui avait formé le premier établissement des Français à l’île de Bocos ; celui de l’île Saint-Louis est dû à Louis Caulier, commis d’une nouvelle compagnie de marchands normands, deux faits que l’on ignore.
  4. Il mourut en mer en revenant du Bisseau, le 7 mars 1733. Le sieur Lejuge avait succédé au sieur Levens et il fut remplacé par le sieur Devaulx, ancien sous-directeur. David portait alors le titre de teneur de livres général du Sénégal. La compagnie faisait de ce travail un objet si essentiel qu’elle ne voulut pas laisser David monter en Galam à son tour (Lettre des syndics et directeurs de la Compagnie des Indes, 7 septembre 1734). Par une autre lettre du 15 juin 1736, Pruneau de Pommegorge, auteur d’un livre fort intéressant sur la Nigritie, était désigné pour y monter. - Le premier établissement du commerce que nous connaissions en Galam est de 1689, par Louis Moreau de Chambonneau, dont nous donnons ici le vrai nom également ignoré.
  5. Aujourd’hui Bissao ; en 1685, le sieur Delafond y traitait 1,800 nègres et près de 400 quintaux de cire. En 1697, le commerce de ce poste était entièrement abandonné ; mais Bruë le rétablit en 1700, avec la permission du roi noir, malgré les oppositions des Portugais. Il y avait alors laissé le sieur Castaing pour commis principal.
  6. David partit le 4 mai avec le bateau l’Aventurier. La Compagnie substituait alors à ce comptoir l’établissement de la traite dans la rivière au moyen de bâtiments qui devaient y être envoyés chaque année.
  7. Pruneau de Pommegorge, membre du conseil du Sénégal à l’époque de David, fait de lui cet éloge, qu’il n’agissait que par voie d’insinuation. — « Il avait su si bien gagner l’amitié des nègres, dit-il, que pas un roy de ce pays ne lui refusait rien de ce qu’il demandait, même de former des établissements. »
  8. La Compagnie le nomma, en 1738, directeur général et chef des conseils de toute la concession du Sénégal.
  9. Les Anglais nous poursuivaient aux côtes occidentales d’Afrique de la même jalousie qu’ils montraient aux Antilles, au Canada et dans l’Inde. — Un fait qu’on ignore généralement et que ne relatent pas les almanachs du Sénégal, c’est que le 1er janvier 1693, ils nous avaient pris cette colonie qui resta six mois en leur pouvoir. — Depuis, ils ne cessaient de nous tracasser dans notre commerce et surtout dans celui de la gomme. — La Compagnie des Indes, restreinte par eux dans ses opérations sur ce point, pressait, le 7 septembre 1734, le directeur Devaulx de la délivrer de cette concurrence qui l’obligeait à lui réitérer l’ordre de ne traiter que dix mille quintaux de gomme chaque année. « Cette quantité, disais la Compagnie, excède de beaucoup la consommation que nous en ferons, mais elle augmenterait considérablement si vous parveniez à interdire entièrement le commerce aux Interlopes. Nous ne sçaurions rien ajouter aux instances que nous vous avons faites de vous y appliquer de tout votre pouvoir. Nous vous exhortons de nouveau d’y donner tous vos soins. » — Dès 1716 à 1718, la Compagnie du Sénégal avait traité dans ses concessions 2,300,000 livres de gomme et les Interlopes hollandais et anglais, en 1716 et 1717, au nombre de cinq à six navires chaque année, en rapportaient presque autant. La Hollande consommait alors à elle seule 800 à 900,000 livres de ce produit, qui était employé par les imprimeurs-blanchisseurs de toiles et autres manufacturiers. Les vaisseaux faisaient ce commerce de mars en août et en revenaient en septembre.
  10. Père du personnage de ce nom, ministre de la marine.
  11. Pelays, envoyé premièrement par la Compagnie des Indes dans le pays de Bambouk, avait apporté de la terre de la mine de Natacon. Contente de l’épreuve qu’elle en avait fait faire,la Compagnie avait renvoyé Pelays pour exploiter ces mines.— Mais celui-ci ne sut pas ménager l’esprit des peuples parmi lesquels il allait s’établir, se faisant traiter en roi par les rois nègres. Cette mauvaise conduite donna lieu non-seulement à la rupture de la paix, mais encore au massacre qu’ils firent de ce directeur et de plusieurs officiers attirés à Dramanet sous le prétexte de la paix. Dramanet était le village où se tenaient ordinairement les quatre grands du pays, et situé à trois quarts de lieue de Galam. Les grands de Dramanet voulaient, disaient-ils, cimenter la paix devant tout le peuple pour la rendre plus durable. — Flatté des promesses que lui faisaient les nègres de le laisser s’établir, autant qu’ébloui par les présents qu’ils lui adressèrent par leurs ambassadeurs, Pelays accepta de se rendre à Dramanet, où sa mort était résolue ainsi que celle de ses compagnons, Pierre Luc et Pellegrin. « La bienséance, dit un de nos manuscrits, ne permet pas de décrire le genre de mort que ces grands firent souffrir au sieur Pelays et à ses officiers ; ils attachèrent sa tête au bout d’une perche qu’ils exposèrent sur le lieu le plus élevé pour être un monument de leur victoire sur les Français. »
  12. Voici ses lettres patentes qui furent, en effet, exceptionnelles : « La Compagnie des Indes, ayant lieu d’être satisfaite de la conduite que le sieur David a tenue dans les différents emplois qu’il a exercés tant en qualité de conseiller au conseil supérieur, établi au fort Saint-Louis, qu’en celle de directeur général et président du conseil supérieur du Sénégal, a, en exécution de l’article 12 des lettres patentes du mois de mars 1696, nommé et présenté à Sa Majesté le sieur David, de la religion catholique, apostolique romaine, pour remplir la place de gouverneur des forts, isles, comptoirs et habitations de la concession du Sénégal, comprises depuis le cap Blanc jusqu’à la rivière de Sierra Leone et celle de président au conseil supérieur dans la même concession, pour, en ladite qualité, y commander tant aux habitans desd. lieux qu’aux commis de la Compagnie et autres employés qui y sont déjà établis ou qui s’y établiront en l’avenir de quelque qualité et condition qu’ils puissent estre, ensemble aux officiers, soldats et gens de guerre qui y sont ou pourront estre en garnison et rendre la justice tant civile que criminelle, conformément à l’édit d’établissement du conseil du mois de février 1726. Fait et arrêté à Paris en l’hôtel de la Compagnie des Indes. »
  13. C’est ainsi qu’on appelait encore le Sénégal.
  14. La date de sa commission est du 6 mars 1746.
  15. Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, anobli en 1774, avait commencé à naviguer en 1722 sur les vaisseaux de Saint-Malo, et il était entré neuf ans après dans la marine de la Compagnie des Indes, — où il fut jugé plus tard comme le plus grand homme de mer et son meilleur manœuvrier. — Il s’illustra en 1739 par sa découverte des mers australes.
  16. Lozier-Bouvet, qui remplaça David, tenait à peu près le même langage dans une lettre du 31 août 1753 adressée à la Compagnie : « Quand on considère de près la constitution de cette colonie, les moyens qui ont concouru à la former dans ses commencemens, dans ses progrès, ceux à employer dans la suite ; quand on considère ensuite cette isle par rapport au commerce de la Compagnie comme port, comme relâche et qu’on joint à ces deux points de vue les événemens de paix et de guerre, les mutations des chefs et autres incidens, il semble que les abus sont ici comme naturels aux affaires et doivent naître sous les pas, et il n’est pas difficile de conclure que, sans une vigilance continuelle et une autorité invincible, ils se renouvelleront aussitôt qu’ils seront détruits. »
  17. Le sieur de Lanux s’occupa le premier avec succès de l’éducation des vers à soie, et les échantillons de ce produit qu’il envoya ainsi que le sieur des Blottières furent trouvés beaux (1750).— La Compagnie fit alors passer, tant pour la culture des mûriers que pour le tirage de la soie, plusieurs hommes sous la conduite d’un sieur Germain, qui devait avoir l’inspection de ces travaux sous les ordres de David.
  18. Le sieur Calvair paraît avoir été celui qui avait commencé une indigoterie à l’ile Bourbon (1749). Ceux qui à l’Ile-de-France eurent alors les plus importantes étaient les sieurs comte de Rostaing, capitaine d’artillerie, et Gilles Hermans, les mêmes qui exploitèrent les mines de forges. Il est à remarquer que David ne parle pas de sucreries dans son mémoire ; cependant il y en avait une à l’Ile-de-France, dirigée par le sieur Vigoureux, qui l’avait acquise de La Bourdonnais. — Quant à Bourbon, M. de Beaulieu, habitant du quartier Saint-Benoît, était, au dire de M. Bellier, ancien commandant de l’ile, le seul qui se fût encore appliqué à cet objet. « J’ai ouï dire, écrivait-il, qu’il y a lieu de croire que cette entreprise aura du succès. Ce que je sçais c’est qu’il vend du sucre 16 s. qui est beau. »
  19. Cette île qui, en 1784, comptait 7,295, blancs, 777 noirs libres et 34,575 esclaves, n’avait alors, d’après un mémoire de Lozier-Bouvet, daté du 9 mars 1751, que 3,000 blancs et 1,200 nègres. — La population de Bourbon avait souffert beaucoup de la petite vérole, qui, introduite en 1729 par une traite d’indiens, sur le vaisseau que commandait M. de La Garde, sévissait encore en 1743. — La partie de l’Est avait été peu affligée, mais le fléau avait éteint des familles entières, surtout au quartier Saint-Paul. — Suivant le curé Davelu, elle, enleva, dans cette période de temps, plus de 1,500 hommes tant libres qu’esclaves, et un ancien commandant de l’ile, M. Bellier, rappelant ces jours de malheur, faisait remarquer qu’il y avait alors peu d’hommes au-dessous de 5 pieds 6 pouces, et que beaucoup avaient jusqu’à 6 pieds, tous étaient robustes et parfaitement bien faits, écrivait-il en 1750. Les femmes étaient également très-grandes et très-bien faites.