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Pierre Lanfrey (Haussonville)/03

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Pierre Lanfrey (Haussonville)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 42 (p. 5-32).
P. LANFREY

III.[1]
SA CARRIÈRE POLITIQUE ET SA MORT

Œuvres complètes et Correspondance inédite


I.

Nous avons vu par les lettres de Lanfrey qu’au début de la guerre de 1870, il était en Savoie. Quand arrivèrent les nouvelles de nos premiers désastres, il se rendit à Paris. Après la chute de l’empire, des lettres de ses amis le rappelèrent à Chambéry, Le parti républicain, auquel le journal local, le Patriote savoisien, servait d’organe, songeait à le porter à l’assemblée constituante, dont on croyait alors la réunion très prochaine. Ces élections, Lanfrey les avait très vivement réclamées aussitôt après le 4 septembre. Il avait même déclaré en termes exprès qu’il n’accepterait pas d’autres fonctions que des fonctions électives jusqu’au jour où la république, acclamée à Paris, aurait été reconnue par le pays. C’est sous son inspiration que la commission municipale de Chambéry avait demandé au gouvernement de la défense nationale, par une délibération en date du 12 septembre 1870, de convoquer les collèges électoraux pour le 25 du même mois. En même temps, le Patriote savoisien insérait une série d’articles dans lesquels Lanfrey commentait avec chaleur la motion qu’il avait provoquée. Ecrites au fort de l’effervescence révolutionnaire, ces pages pleines de bon sens, aujourd’hui si complètement oubliées qu’à grand’peine j’ai pu me les procurer, attestent qu’après comme avant le triomphe de ses opinions républicaines, Lanfrey n’était disposé à montrer aucune faiblesse pour les jacobins, passés, présens et futurs. Il en résulte aussi que le vote par scrutin de liste, combinaison la plus propre à favoriser ses intérêts électoraux, était bien loin d’avoir ses préférences.


… Les élections doivent être faites dans un esprit sincèrement républicain… Nous savons quels préjugés ce mot de république soulève, mais nous savons aussi quelle force il porte en lui-même. Osons le dire, le sort de la république est entre ses mains. Elle est dès aujourd’hui oublée si elle sait renoncer résolument à être cet épouvantail dont on évoque devant nous le souvenir… Elle est fondée, si elle sait rassurer comme autrefois elle a su effrayer, si elle sait être plus juste, plus généreuse, plus largement compréhensive que les régimes bâtards qui lui sont opposés.


… Il faut avoir la loyauté d’en convenir, ce mode de votation (par scrutin de liste) donne lieu à de sérieuses objections. Il a été conçu dans le but certainement louable de faire prévaloir la notoriété générale sur la notoriété locale. Mais cet avantage perd beaucoup de son prix s’il faut l’acheter au prix de la sincérité du vote. Au sein de la commune, où tous les citoyens apprennent de bonne heure à se faire connaître, à se juger les uns les autres, le scrutin de liste a peu d’inconvéniens. Au sein du département, la majorité des électeurs est étrangère aux hommes qui sollicitent ses suffrages. Elle en connaît quelques-uns de réputation, mais pour la plus grand nombre d’entre eux, elle est obligée de s’en rapporter aveuglément à la recommandation d’un comité. C’est donc un vote de confiance qu’ils réclament d’elle ; or, le vote de confiance « st essentiellement antirépublicain.


Lorsque les élections, d’abord fixées au 2, puis remises au 16 octobre, furent définitivement ajournées, une profonde scission éclata entre les républicains de Chambéry. Les plus avancés, d’accord avec le préfet nommé par le nouveau gouvernement et la plupart des autorités de la ville de Chambéry, prirent ardemment parti pour la délégation de Tours, tandis que, moins nombreux et, à coup sûr, moins bruyans, les modérés accueillaient avec plus de surprise que d’enthousiasme, surtout dans les campagnes, les incessans décrets signés par MM. Crémieux et Glais-Bizoin, noms parfaitement inconnus pour les habitans des vallées de la Savoie. Lorsque celui de M. Gambetta vint s’ajouter aux leurs, la méfiance et un peu d’effroi succédèrent à l’inquiétude. Qu’allait-on devenir et vers quelles extrémités ne risquait-on pas d’être entraîné par des chefs que l’on n’avait point choisis ? Plus d’un républicain de la veille, plus d’un excellent patriote qui avait pris les armes afin de défendre ses foyers contre l’ennemi du dehors, et qui était résolu à ne les point déposer tant que le pays serait en danger, se demandaient à quel titre des personnages auxquels la France n’avait donné aucun mandat avaient osé s’arroger la lâche de disposer eux seuls de toutes ses forces. L’emploi qu’ils avaient fait de ce monstrueux pouvoir avait-il donc été si judicieux que la nation fût tenue de se dépouiller à leur profit du soin de décider elle-même de ses propres destinées, et ne devenait-il pas, chaque jour, plus évident que ceux qui s’étaient portés pour être ses sauveurs étaient en tram de la mener droit à sa perte ? C’est pourquoi, tout en reculant devant la crainte de jeter la division entre les défenseurs du sol national, s’ils refusaient l’obéissance à des mesures politiques qu’ils n’approuvaient pas, et parfaitement résolus à remplir scrupuleusement pour leur compte les obligations militaires auxquelles tant de zélés républicains se dérobaient par la recherche des fonctions publiques salariées, beaucoup d’excellens citoyens crurent en Savoie que le moment était venu, vers la fin de la terrible année 1870, de revendiquer énergiquement ce qu’ils estimaient être le droit imprescriptible d’un peuple rendu trop complaisant par une longue soumission au pouvoir absolu. Ainsi pensait Lanfrey, qui se sentait le droit de parler en leur nom, car après avoir vainement tenté de pénétrer dans Paris déjà investi par les armées prussiennes, il s’était enrôlé, malgré sa santé plus qu’ébranlée et à l’insu de sa mère, parmi les volontaires mobilisés de son pays natal. Jusque vers le mois de décembre, il s’était tu, peut-être parce qu’il avait trouvé équitable de faire un long crédit aux stratégistes de bonne volonté qui, de Tours et de Bordeaux, dirigeaient les opérations de nos corps d’armées improvisés, peut-être aussi parce que le Patriote savoisien, naguère si dévoué à sa candidature électorale, étant passé avec armes et bagages au service du comité de délégation, il ne pouvait plus y écrire. Une autre feuille locale, la Gazette du peuple, reçut donc la confidence de ses anxiétés patriotiques, dont le retentissement au milieu du prudent silence gardé par la plupart des organes du parti républicain, était destiné à ébranler d’autres échos que ceux des montagnes de la Savoie. Lanfrey n’a pas été aussi sévère que Mme Sand dans son Journal d’un voyageur, lorsqu’elle écrivait à la même époque : « Malheur ! tout est souillé, tout tombe en dissolution. Le mépris de l’opinion semble érigé en système. » Il ne s’est pas écrié comme elle : « Alea jacta est ! La dictature de Bordeaux rompt avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses fautes la France aux Prussiens, que d’y provoquer la guerre civile par une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué. Peuple, tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu’il faut attendre des pouvoirs irresponsables. Tu en as sanctionné un qui t’a jeté dans cet abîme, tu en as subi un autre que tu n’avais pas sanctionné du tout, et qui t’y plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits ; Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta perte. Relève-toi si tu peux [2] ; » mais il a porté sur la politique de la délégation de Tours des jugemens dont la rigueur, exprimée, en termes moins amers, est restée par cela même plus profondément gravée dans la mémoire des contemporains.

Dans un premier article en date du 7 décembre, Lanfrey n’en est encore qu’à signaler en termes éloquens la résignation qu’a mise la France à subir l’exercice arbitraire d’un pouvoir qui n’a reçu d’elle aucune consécration légale.


… Il serait sage de prévoir que cette résignation aura une fin. Elle cessera le jour où l’on s’apercevra que, loin de servir la défense nationale et la cause républicaine, elle les compromet l’une et l’autre. Il est certain, en effet, que, si au lieu de cette délégation incapable que personne ne contrôle, qui entasse décrets sur décrets et contre-ordres sur contre-ordres, le pays voyait à Tours un gouvernement placé sous son influence directe et permanente, un pouvoir émané de la volonté nationale, il aurait à la fois plus d’élan, d’énergie et de confiance en lui-même. Tous les dissentimens tomberaient devant une telle autorité… O France ! nos vies t’appartiennent, et nous sommes prêts à donner notre sang, mais toi seule as le droit de marquer la mesure de nos sacrifices. Toi seule as le droit d’en diriger l’emploi, comme d’en recueillir le fruit. Ce n’est pas nous qui nous ferons un argument de tes disgrâces pour nous dispenser de te reconnaître dans tes débris mutilés. Pour nous, tu seras encore tout entière dans le dernier coin de terre qu’ombrageront les plis de ton drapeau. Parle donc, il en est temps, et honte éternelle sur ceux qui ne verraient dans tes malheurs qu’une occasion d’usurper un pouvoir qui n’appartient qu’à toi ! Un peu plus tard la note s’accentue davantage :


… Il est inouï, disions-nous il y a quinze jours, il est sans exemple dans notre siècle qu’un peuple placé dans les circonstances critiques où nous nous trouvons n’ait pas été appelé au contrôle et au partage du pouvoir en la personne de ses représentans… Il s’agit de rendre au pays la direction qui lui appartient dans ses propres affaires, de mettre ses élus à même de rectifier des opérations mal conçues et mal conduites qui le mènent à la ruine ; il s’agit, en un seul mot, de lui permettre de se sauver lui-même… On ne pourrait rappeler sans une cruelle ironie ce titre d’organisateur de la victoire qu’un membre de la délégation de Tours s’est fait décerner un peu prématurément par l’enthousiasme de quelques sous-préfets. Que faut-il de plus ? Devons-nous attendre que tout soit perdu pour reconnaître qu’on s’est trompé en confiant la direction de la guerre à un avocat ? L’expérience n’est-elle pas assez complète ? Sa dictature a-t-elle rencontré un seul obstacle ? Fut-il jamais un peuple plus docile, une opposition plus accommodante ? Il est venu ; il a montré son ballon, et tout a été dit… On a jeté partout le désordre et la désorganisation, tout en se gardant bien de rien changer à la vieille routine administrative et judiciaire. On a détruit la confiance du soldat par des destitutions sans motifs, bientôt suivies de réhabilitations sans effets. On a fait des chefs d’armée avec des journalistes de troisième ordre. On a livré nos emprunts aux aventuriers de la finance. On a confié des fonctions de la plus haute importance à des bohèmes politiques qui parlent du matin au soir de faire des pactes avec la mort, et qui n’ont fait de pacte qu’avec leurs appointemens… Il est temps d’en finir avec les déclamations, de mettre un terme à ce régime arbitraire d’impéritie, de dissimulation et d’impuissance. — Il est temps que la nation soit représentée par les hommes qu’elle aura jugés les plus dignes de la conduire… Au reste, quel que soit l’accueil fait à des vœux si légitimes, il n’est pas difficile de prévoir le jour où ils s’imposeront comme une nécessité. La France a subi bien des dictatures, mais il en est une qu’elle n’a jamais supportée longtemps : c’est la dictature de l’incapacité.


La population parisienne et les membres du gouvernement, bloqués avec elle dans l’enceinte de Paris, n’avaient point eu connaissance de cette véhémente protestation, mais elle avait été remarquée et commentée par les feuilles étrangères. Quelques journaux de Bordeaux l’avaient reproduite d’après la Gazette du peuple, et l’impression produite en province fut aussitôt considérable. Comme premier résultat, parfaitement accepté d’avance par Lanfrey, elle excita les plus furieuses colères du parti exalté, qui en Savoie obéissait d’enthousiasme aux mots d’ordre venus de Tours, et détruisit de fond en comble ses chances électorales. Parler ainsi du maître qui disposait de tout, quel blasphème ! Les fonctionnaires de la nouvelle république n’en revenaient pas ? ils étaient prodigieusement scandalisés. Mais à l’indignation succéda bientôt la plus extrême surprise : M. Gambetta n’avait point voulu se sentir blessé par les paroles qui l’avaient cruellement visé. Soit habileté, soit insouciante générosité, et ce qu’on dit de son caractère rend probable le mélange de ces deux mobiles, il préférait, quel que fût le grief personnel, employer au profit du pays en détresse et de sa propre politique un adversaire qui, aux heures de la défaillance presque universelle, faisait, même contre lui, ses preuves d’énergie. Le préfet de Chambéry fut chargé d’offrir à Lanfrey la préfecture du Nord. Ce calcul, si calcul il y avait, fut trompé. Lanfrey n’était pas homme à céder ni à rompre d’une semelle dans la lutte qu’il avait engagée. N’avait-il pas dit qu’il n’accepterait que des fonctions électives ? Il refusa donc formellement ce poste important, comme naguère, à plusieurs reprises, il avait décliné le grade d’officier proposé par le chef de son bataillon, le comte Costa de Beauregard. Le métier de simple soldat ne lui déplaisait point. Aussi longtemps qu’on se battrait quelque part, il n’en voulait pas d’autre. Plus que jamais jaloux de sa farouche indépendance, il s’était juré que la perspective d’une situation considérable, si séduisante qu’elle pût être, ne lui ferait point déposer, tant qu’il pourrait s’en servir, son fusil de volontaire et sa plume d’écrivain. Mais laissons-le raconter lui-même ses aventures à cette amie qui l’appelait habituellement du nom de Ferocino et dont l’intérêt ne lui. fit point défaut dans cette circonstance de sa vie.


Chambéry, 9 janvier 1871.

… Vous avez vu, chère madame, comment mon attente au sujet des élections avait été trompée par les contre-ordres venus de Tours. Mon histoire dès lors est des plus simples. Connaissant de longue date l’esprit bienveillant qui caractérise tout bon démocrate, et désireux de sauvegarder avant tout ma liberté d’opinion et mon droit de franc-parler sur toute chose, j’ai voulu faire strictement l’équivalent de ce que j’aurais fait si j’étais resté à Paris, et je me suis engagé comme volontaire (hélas ! sans illusion) dans la garde mobilisée, alors en formation. Il y a de cela deux mois et demi. Depuis ce temps, nous n’avons pas bougé d’ici, faute d’armes, car on n’avait à nous donner que des fusils de l’année 1792. Les inepties de tous genres que j’ai vu commettre par ce gouvernement de charlatans, la crédulité aveugle qui accepte partout les mensonges, m’ont fait par deux fois reprendre la plume, et j’ai parlé, je puis le dire, bien malgré moi, car j’avais la certitude de compromettre gravement le succès de ma candidature, qui était alors infaillible. J’ai naturellement été puni de ce bon mouvement par un torrent d’injures et d’accusations dont dl est difficile de vous donner l’idée. Ceux qui m’avaient le plus exalté ont crié à la trahison. J’ai été appelé : souteneur de Bonaparte, clérical, vendu aux d’Orléans, etc., et mon uniforme même de volontaire ne m’a pas protégé contre l’accusation d’avoir fui de Paris à l’approche des Prussiens. Enfin mon succès a été aussi complet que je pouvais le supposer. Je vous envoie les deux articles qui ont donné lieu à ce concert d’aboiemens qui n’a pas encore cessé. Je dois ajouter toutefois que les sympathies des hommes éclairés ont un peu compensé ces petits désagrémens. Un incident inattendu est venu en outre jeter quelque déconvenue au milieu de la meute qui me mordait les mollets. Des journaux de Bordeaux et des journaux anglais. avaient reproduit mes articles ; Gambetta les a lus, et à la suite de cette lecture, le préfet de Chambéry est venu chez moi avec une lettre m’offrant la préfecture du Nord au milieu d’un bouquet de complimens exagérés. Je l’ai reçu de la bonne manière, c’est-à-dire en l’envoyant promener, lui et sa préfecture, déclarant vouloir m’en tenir à mon fusil de volontaire et ne voir de moyen de salut que dans un appel au pays. Vous pensez que je. n’ai pas laissé ignorer cette circonstance, qui prouvait assez clairement que, si j’étais, en effet un homme vendu, je n’étais pas du moins un homme à revendre.

Maintenant je pars demain pour le camp de Sathonay avec ma brigade… Vous allez voir le terrible Ferocino révéler sous un jour nouveau ses talens pour la guerre. D’ici à peu, les Prussiens apprendront aussi à les apprécier.

Notre pauvre Paris est, je le crains, aux dernières extrémités… Le gouvernement me semble avoir commis une grande faute en n’acceptant pas l’armistice, même sans ravitaillement, puisqu’il pouvait tenir si longtemps.


Ce fut au camp de Sathonay, près de Lyon, que Lanfrey apprit la cessation des hostilités et la convocation des collèges qui devaient nommer les membres de la future assemblée constituante. Il avait été porté sur la liste de l’union libérale, et ses amis du parti républicain modéré l’engagèrent instamment à venir de sa personne à Chambéry afin de rendre meilleures ses chances électorales. Il n’en voulut rien faire. Des démarches de cette nature lui auraient répugné en toutes circonstances. En thèse générale, son puritanisme les jugeait peu conformes à la dignité du candidat, qui devait attendre sans le provoquer lui-même le verdict des électeurs. D’autres raisons motivaient encore son abstention, et voici comment il les explique dans une lettre datée du 1er février 1871 :


Je voudrais pouvoir suivre votre conseil, mon cher ami, mais je crois pourtant que je fais mieux de rester. Vous savez à quels vils coquins j’ai affaire. Ils ne manqueraient pas de dire que je déserte mon poste ; qu’il y a du danger à Lyon ; que je me suis fait accord er une faveur ; etc… Je ne veux pas avoir à me débattre contre ces gens-là. Je vous enverrai ma profession de foi jeudi matin.


Cette profession de foi n’était point calculée pour apaiser « le concert d’aboiemens » que Lanfrey se savait bon gré d’avoir excité, peu de jours auparavant, par ses articles dans la Gazette du peuple. Tous les hommes d’opinion modérée votèrent pour lui ; le clergé catholique, pour lequel on ne saurait l’accuser d’avoir montré trop de préférence, lui apporta-t-il toutes ses voix ? On ne sait, mais on se rappelle encore en Savoie le mot de l’archevêque de Chambéry : « Qui m’eût dit que moi, cardinal Billiet, je voterais pour l’auteur de l’Église et les Philosophes au XVIIIe siècle ? » Quant aux démocrates avancés, demeurés intraitables, ils eurent la joie de faire échouer la candidature de Lanfrey dans son pays natal. Cet échec lui fut infiniment sensible. Trop orgueilleux pour se plaindre ou pour laisser seulement soupçonner la blessure, il en souffrit toujours cruellement. « Ses compatriotes l’ont rendu bien malheureux, me disait quelqu’un qui l’a mieux connu que personne, et les souvenirs de 1871 ne se sont jamais effacés. Chaque fois que quelque chose les lui rappelait, on voyait une expression douloureuse passer sur son visage attristé. On peut dire qu’il a été repoussé par les électeurs de son pays pour les qualités mêmes qui lui faisaient le plus d’honneur. »

Cependant une compensation était au même moment ménagée à Lanfrey et tout à fait à son insu. Le comité de l’union libérale des Bouches-du-Rhône, où jamais il n’avait mis les pieds, avait porté son nom sur la liste où figuraient ceux de M. Thiers, de M. Casimir Perier, du général de Charette. La revanche était éclatante. « Espérons qu’en apprenant cette nouvelle, s’écriait la rédaction du journal qui avait soutenu en Savoie la candidature de Lanfrey, espérons que la loge maçonnique et la préfecture de Chambéry rougiront de plus en plus de s’être coalisées aux dernières élections pour faire répudier par la majorité des électeurs de notre pays l’un de ses plus illustrés enfans, que la métropole du Midi est fière de compter au nombre de ses représentans. » Telles étaient, à cette époque, les fantaisies du suffrage universel, et telles on les voit le plus souvent se manifester, avec des contrastes bien propres à étonner ses plus décidés partisans. La lutte engagée contre les procédés arbitraires de la délégation de Tours avait amené l’échec de Lanfrey dans les contrées qu’il avait habitées pendant toute sa jeunesse, où les services rendus à la cause libérale et sa réputation déjà acquise de polémiste et d’historien auraient pu le rendre populaire. Ce fut, au contraire, le retentissement du combat inégal soutenu loin d’elle par ce champion obstiné des libertés légales contre un pouvoir usurpateur qui détermina le choix de la ville de Marseille.

Arrivé à Bordeaux, Lanfrey fut presque surpris d’être rangé, au sein de l’assemblée constituante, parmi les représentans qui s’exprimaient avec le moins de vivacité sur le compte de l’homme écarté du pouvoir dont il n’avait pas hésité à dénoncer l’omnipotence au moment même où tant d’autres s’étaient courbés devant elle. C’est alors qu’avec sa rudesse de langage, il écrivait à un ami, à la date du 19 février 1871 :


… M. Gambetta est tellement discrédité (sauf auprès d’une minorité d’imbéciles), que je me trouve aujourd’hui parmi ses adversaires les plus modérés. M. Thiers a chargé un de ses amis de me dire que j’avais, en le démasquant, rendu un grand service, mais que j’avais dit tout au plus le dixième de la vérité. M. Jules Favre, Ernest Picard et une foule d’autres m’ont remercié d’avoir ouvert les yeux au pays et surtout à Paris, qui ignorait tout.


II

Lanfrey arrivait à l’assemblée constituante dans les conditions d’une indépendance absolue. Je n’entends pas seulement dire qu’il fût libre de tout engagement. Il avait de plus la chance assez rare de n’être personnellement l’obligé d’aucun parti. Il était même affranchi de ces liens qui résultent des paroles prononcées par le candidat devant ses électeurs. Il n’avait pas davantage eu besoin d’accepter les concessions réciproques qu’avec le scrutin de liste les personnes d’opinions un peu différentes sont tenues de se faire les unes aux autres, afin d’aider au succès commun. Républicain avéré et partisan bien connu des réformes les plus hardies, il avait été choisi par un collège où dominaient alors les tendances royalistes et conservatrices. Il n’avait pas eu de profession de foi à publier. Les remercîmens qu’après le succès il adressa aux électeurs de Marseille laissent percer, avec la joie bien naturelle du triomphe, la satisfaction plus vive encore de se sentir si parfaitement maître de suivre sans entrave d’aucune sorte sa propre ligue politique.


… Je suis fier d’être le représentant de votre grande et généreuse cité, qui dans tous les temps a servi d’initiatrice et de patrie adoptive à tant de citoyens illustres. Elle se plaît à aller, pour ainsi dire, les prendre par la main au sein de l’obscurité, de l’inaction ou de l’oubli où les laisse végéter l’indifférence de leurs concitoyens pour les pousser dans la carrière où ils auront à soutenir les grands combats de la vie politique. Si je ne deviens pas semblable à eux, je vous devrai du moins la consolation d’avoir de loin suivi leurs traces et le privilège envié de pouvoir invoquer le même patronage. Je suis d’autant plus heureux d’avoir obtenu vos suffrages que je n’avais parmi vous aucun ami personnel, et que je dois en rapporter tout l’honneur à la puissance des idées, à notre commun dévoûment envers une juste cause, c’est-à-dire au lien le plus noble qui puisse unir les hommes. Si j’interprète bien votre pensée, vous avez nommé en moi l’ennemi invariable de tous les genres de despotismes, l’homme qui n’a jamais voulu séparer la cause de la démocratie de cette de la liberté.


En prenant solennellement vis à vis des électeurs des Bouches-du-Rhône, mais surtout avec lui-même, cet unique engagement maintenu avec tant de scrupule jusqu’au jour de sa mort, Lanfrey se vouait, par avance, et plus qu’il ne s’en doutait peut-être alors, à l’isolement en politique, mais cette perspective, après tout, ne l’effrayait pas. Il avait toujours fait cas des isolés, en quoi je ne saurais trouver qu’il eût tort, car ce n’est pas signe de médiocrité que de ne pas craindre la solitude de l’indépendance. Assurer, presque à tout prix, le triomphe de ses opinions dans ce qu’elles ont de plus exclusif, voilà, au sein des assemblées publiques, le but principal de chaque parti. Ceux qui tiennent à honneur d’obéir à de. plus nobles aspirations n’ont guère chance d’être écoutés et suivis ; c’est leur lot de déplaire, car d’ordinaire ils sont d’humeur chagrine, et naturellement enclins à critiquer les hommes avec lesquels ils vivent et les choses dont ils sont témoins. Leur idéal trop haut placé n’a point prise sur la multitude, dont ils se reprocheraient de flatter les passions et qu’ils blessent en ne voulant pas prendre au sérieux les mobiles impressions suscitées chez elle par les petits incidens de chaque jour. Dans de telles conditions comment exerceraient-ils beaucoup d’influence ? Ce sont gens de bon conseil, sans action directe sur la marche des événemens. Cependant cette autorité qui leur a manqué de leur vivant, il n’est pas rare qu’ils l’acquièrent après leur mort. Ainsi le nom d’Alexis de Tocqueville, de ce grand esprit généralisateur, est maintenant invoqué journellement par les docteurs de cette même école démocratique qui, au lendemain de la révolution de 1848 et sous le second empire, faisait si peu de cas de ses sages avis, et plus d’un sincère républicain regrette sans doute aujourd’hui de n’avoir pas toujours marché d’accord avec lui. Sans établir aucune comparaison, nous serions étonnés si les citations qu’on va lire ne donnaient pas à réfléchir aux esprits préoccupés, comme Lanfrey le fut toujours lui-même, de l’avenir du régime républicain, objet jusqu’à la fin de sa vie de ses constantes préférences. Ce ne sont point ses électeurs des Bouches-du-Rhône, ce sont les amis de sa jeunesse, des habitans de la Savoie, dont en politique il n’avait rien à attendre, ou des femmes du monde, qui reçoivent ses confidences intimes, dont le ton familier confirme encore la parfaite spontanéité.

Évidemment, il n’a pas reçu une très bonne impression lors des jours premiers de son arrivée à Bordeaux.


… D’après ce que j’ai pu voir, la majorité de cette assemblée est honnête, mais tellement divisée, agitée et nerveuse, qu’elle en perd la tête à chaque instant. C’est une véritable tour de Babel. (21 février 1871.)


… Mon élection n’est pas encore validée, et je ne pourrai prendre part ni au vote, ni à la discussion de demain, à laquelle j’attache une énorme importance. (Le vote sur le traité de paix.) On ajourne tous les élus des Bouches-du-Rhône (où je n’ai jamais mis les pieds et où je ne connais pas un seul chat), sous prétexte que le préfet Gent a manœuvré indignement contre une partie des élus dont je suis. C’est de la besogne française, ou je ne m’y connais pas. D’ailleurs je suis peu fier de ce que je vois ici : une majorité honnête mais horriblement divisée, une minorité de charlatans qui ne voient dans tous ces malheurs qu’une occasion de battre la grosse caisse au profit de leur popularité, et un prétexte à effets oratoires. C’est répugnant. Nous avons dans rassemblée beaucoup d’hommes qui ont bravement payé de leur personne et verse leur sang pour leur pays. — Tous sont pour la paix. Il y en a d’autres qui sont restés tranquillement chez eux, ou qui ont pris des places et du ventre : ceux-là sont pour la guerre à outrance. Fût-il jamais dérision plus accablante ! Nous n’en aurons pas moins la paix. Mais c’est triste d’appartenir à un pays en pourriture ! .. Vous avez bien deviné au sujet de mon échec en Savoie. Ces braves gens ont l’habitude de voter avec leurs fonctionnaires. Le gouvernement leur en avait donné de nouveaux. Ils ont passé du blanc au rouge, sans même s’en apercevoir. Pendant le mois de mars, au plus fort de l’insurrection de la commune, Lanfrey avait eu l’imprudence de se rendre presque tous les jours à Paris, d’où, un beau matin, il lui devint impossible de retourner à Versailles. Au début, il avait eu l’espoir que cette capitale, « où rien ne dure, pas même la démence, se lasserait vite de tant d’insanités. » Il était même frappé des symptômes de lassitude qui commençaient à s’y manifester. Cependant il lui fallut y rester prisonnier près de six semaines avant de réussir à s’en évader.


… On entend le canon du matin au soir, sans discerner aucun progrès ni d’un côté ni de l’autre… Les boulets de Versailles mettent dans leurs attaques une mollesse et un décousu inexplicables chez un aussi grand général que Thiers. C’est cette indécision qui, au début, a assuré le triomphe de cent mille coquins qui nous tiennent le couteau sur la gorge, et c’est elle aujourd’hui qui fait toute leur assurance, (avril 1871.)


… Si je parviens à m’échapper, je vous écrirai un mot. De tout ce qui se passe dans ce pays de fous furieux, je ne vous dirai rien. J’en deviens comme imbécile, et je suis aussi étranger à ces choses-là que si j’assistais à une révolution chinoise. (27 avril 1871.)


Sorti non sans péril de Paris, il n’est pas beaucoup plus satisfait du spectacle qu’il retrouve à Versailles.


… Je commence à croire que je ne ferai guère plus de politique ni en Savoie ni ailleurs. Je suis profondément dégoûté de ce pays et de son éternel carnaval. Deux choses y réussissent : au pouvoir, la servilité ; dans l’opposition, le charlatanisme. Pour moi, qui n’ai de goût ni pour l’un ni pour l’autre, il n’y a qu’un parti à prendre, celui de la retraite et du silence.


Sur les instances d’un ami qui lui demandait ce qu’on pouvait espérer ou craindre des destinées prochaines de la France, Lanfrey ne tarda pas toutefois à rompre ce silence. Il s’agissait alors des élections à faire pour combler les vides qui s’étaient produits dans les rangs de l’assemblée nationale. La lettre écrite en juin 1871 à M. Eugène Yung et publiée par le Journal de Lyon, contient sur les circonstances du moment, des appréciations plus développées, mais pas très différentes de celles qu’on vient de lire, c’est-à-dire sagaces et judicieuses. Le ton seul est changé. Sans dissimuler absolument ce qu’il y avait de sombre dans ses pressentimens et de sévère dans ses jugemens, quand ses amis devaient seuls recevoir ses confidences intimes, Lanfrey prend avec raison grand soin, par un sentiment tout patriotique, de montrer devant le public plus de confiance dans les personnes et moins d’inquiétude sur le cours des événemens qu’il n’en éprouvait réellement :


… Je ne suis pas, je ne serai jamais parmi les détracteurs de cette assemblée. Je sais qu’elle n’est pas populaire. On l’a, selon l’usage, rendue responsable de la plupart des fautes qu’elle est venue réparer.

… En dépit des reproches hypocrites, des injustices de l’opinion, en dépit même des erreurs de conduite qu’elle n’a pas toujours évitées, on peut dire avec vérité qu’il y a en elle plus de droiture, de désintéressement et de lumières, qu’il n’en fallait pour faire face aux difficultés d’une effroyable situation. On n’a été que juste envers elle lorsqu’on a dit qu’elle était l’assemblée la plus honnête et la plus éclairée que la France ait eue depuis nombre d’années.

Une chose pourtant a manqué à ses bonnes intentions, et la plus essentielle… l’assemblée actuelle n’a pas de majorité. Voilà le secret de sa faiblesse et j’ajoute : voilà son excuse… Est-il besoin de signaler les inconvéniens et les périls de ce vice originel ? Qui ne voit les surprises qui peuvent résulter d’un semblable état de choses ? Combien de fois le pouvoir actuel (M. Thiers) n’a-t-il pas été à la merci d’un vote inconscient dont le résultat eut consterné ceux qui le sollicitaient avec le plus d’ardeur ? Quoi ! voilà un gouvernement uniquement fondé sur la volonté de l’assemblée, et cette assemblée n’a pas de volonté ! Ce gouvernement est tenu de se conformer strictement à la politique de l’assemblée, et cette assemblée n’a pas de politique ! Il est dans l’obligation de la suivre, et elle ne sait pas où elle va ! ..

Dieu me garde de penser que ce sort soit imputable à l’assemblée ! En tout cela, elle a été l’image trop fidèle du pays au moment où elle fut élue ; elle a été l’expression sincère de son trouble, de ses perplexités, de ses contradictions, la personnification vivante de cette anarchie morale qui, hélas ! ne date pas d’hier. Qu’on se rappelle cette heure de colère, de détresse, d’inexprimable angoisse où la province si longtemps livrée aux expériences d’un empirique, échappait à peine à la double étreinte de la dictature, — de la dictature la plus outrecuidante et la plus incapable qui fut jamais ! — Que pouvait-il sortir de là sinon un chaos de volontés et d’opinions discordantes ? .. Les mandataires du pays, patriotes de toute origine et toutes couleurs, étaient capables sans doute de s’entendre sur certaines questions de salut public, mais à la condition de ne pas toucher à la politique proprement dite, d’éviter avec soin ce qui les divisait, c’est-à-dire à peu près tout ce qui leur tenait le plus à cœur, et grâce à de nobles scrupules, à une constante abnégation, ils pouvaient arriver à se mettre d’accord pour s’abstenir, jamais pour agir.


Lanfrey sait un gré infini à M. Thiers :


D’avoir su, dès le premier coup d’œil et par une véritable intuition du génie, marquer le terrain sur lequel l’accord pouvait se faire et unir dans une œuvre commune tant de volontés contradictoires. Avec quel art consommé, quelle profonde sagesse n’a-t-il pas manié, assoupli ces élémens réfractaires, ménagé ces esprits ulcérés et ces cœurs endoloris, tiré même parti de nos infirmités, et réalisé ce miracle d’équilibre dont les partis profitent sans lui en être reconnaissans… Mais on ne saurait compter sur un miracle continu… La trêve jurée à Bordeaux n’a pas toujours été observée. Le pacte a besoin d’être renouvelé et le programme d’être étendu. Il faut qu’un élément nouveau apporte, au nom du pays, au pouvoir législatif la force et la décision qui lui manquent, et raffermisse contre l’impatience des partis l’autorité du médiateur qu’ils avaient d’abord choisi ; cet élément sauveur, les élections prochaines peuvent le fournir si elles envoient à la chambre des hommes capables de former une sage majorité, je veux dire une majorité résolue à maintenir la république libérale… Hors de là, nous n’avons devant nous qu’une longue perspective de déchiremens et de révolutions… La France est gouvernée par un homme fait pour rassurer les amis de l’ordre comme les amis de la liberté, par un homme dont j’ai combattu et au besoin combattrais encore certaines doctrines, mais dont on ne peut qu’admirer l’étonnante activité, l’invariable patriotisme, et dont je salue avec respect la seconde jeunesse retrouvée au service du pays.


Ce programme avec ses commentaires, non plus que le langage tenu publiquement sur son. compte par Lanfrey, n’étaient point pour déplaire à M. Thiers. Déjà la connaissance s’était faite tout naturellement dans les couloirs de l’assemblée, je crois par l’intermédiaire de M. Ernest Picard, entre le président de la république et son ancien critique de la Revue nationale. Le chef de l’état était en train, de composer son personnel diplomatique. Déjà il avait accrédité des hommes considérables par leur situation sociale et notoirement monarchistes auprès des grands cabinets de l’Europe. M. Jules Simon, si je suis bien informé, lui proposa le premier d’envoyer un ambassadeur républicain à Berne dans la personne de M. Lanfrey. Il s’aperçut tout d’abord que son interlocuteur, oublieux de toute rancune, ne répugnait pas à ce choix, qui cadrait avec sa politique d’impartialité à l’égard de tous les partis. Ce fut Lanfrey qui hésita. Il aurait souhaité un autre poste, et l’Italie l’aurait plus tenté, cependant il finit par accepter. M. Thiers lui rendait service en l’envoyant pour ses débuts représenter la France dans un pays démocratique, de mœurs simples, où le nouvel ambassadeur était assuré de rencontrer et rencontra, en effet, le plus sympathique accueil. Il servait même ses secrètes aspirations, car Lanfrey, depuis que les nouvelles élections y avaient introduit tant de médiocrités prétentieuses, était plus que jamais fatigué des séances de l’assemblée nationale, A peine arrivé à Berne, il écrivait :


… J’avoue que j’acquitte avec un véritable soulagement l’atmosphère de Versailles. Il me tardait de ne plus avoir sous les yeux ce spectacle de l’impuissance satisfaite. Tous ces hommes soulèvent à la fois mille questions qu’ils savent fort bien me pas pouvoir résoudre, pour le simple plaisir de faire des discours ou des effets de théâtre, sans le moindre souci du trouble qu’ils jettent dans le pays. Tous ces partis qui n’éprouvent pas le moindre scrupule à diviser la patrie devant l’ennemi, qui au besoin s’entendraient avec lui pour réussir, qui remettent tous les jours en question notre avenir et qui, avec tout cela, ont le plus parfait contentement d’eux-mêmes, m’irritent et m’humilient, et j’en arrive à me sentir presque fier de l’isolement dans lequel je me trouvais, au milieu de toutes ces passions si peu clairvoyantes et si peu patriotiques. Sur beaucoup de points, je suis, je le sens avec tristesse, devenu un étranger dans mon propre pays. Je n’ai à aucun degré cette merveilleuse faculté d’oublier dont le Français est si fortement pourvu. C’est un vrai malheur, et le jugement le plus indulgent que je puisse espérer, c’est qu’on dise de moi que je suis plus à plaindre qu’à blâmer.


De son poste de Berne, il continue à suivre avec une anxiété toujours un peu morose et malheureusement trop fondée, tout ce qui se passe en France. Sa récente élévation ne l’a pas disposée augurer mieux des événemens ni à juger moins librement tout le monde, sans en excepter le chef de l’état qui l’a investi de ses nouvelles fonctions.


… Où vous vous faites illusion, selon moi, c’est en croyant qu’il dépend de ce gouvernement de jouer au Cromwell… D’abord, il ne le veut pas, et à mon sens il a raison. Ce n’est pas la peine de chasser les Bonaparte pour faire du bonapartisme. il faut que chacun garde son rôle, son caractère et ses principes. Mais, en outre, il ne le peut pas. Il lui faudrait pour cela un point d’appui. Il n’y a pas en France, à l’heure qu’il est, — et c’est là notre plus grande misère, — un seul parti qui soit assez fort pour soutenir un gouvernement. — Par conséquent, nous ne pouvons avoir qu’un gouvernement d’équilibre, se recrutant un peu partout, vivant de concessions et de compromis. Et ensuite, est-ce bien à un vieillard de soixante-quinze ans que vous allez demander des coups de force et d’audace ? Il n’en a ni le tempérament ni le goût. Pour moi, ce n’est pas là ce que je lui reproche. Ce qu’où pourrait lui imputer plus justement, c’est, avec des dons merveilleux, de n’avoir pas la sagesse et le bon sens qu’un simple paysan aurait à sa place, — c’est de céder à des impatiences, à des susceptibilités d’enfant, de pousser l’obstination jusqu’à l’absurde, de laisser, par un dépit puéril, l’assemblée sans aucune direction parce qu’elle n’a pas voulu suivre dans tous ses détours celle qu’il voulait lui donner. Si le gouvernement, au lieu d’affecter de se désintéresser du travail législatif, appelait assidûment l’attention et l’activité des hommes de bonne volonté sur toutes les réformes qui réclament une prompte solution, s’il s’appliquait à stimuler leur ardeur en présentant de bons projets de loi, de sérieuses études sur les questions d’affaires, le seul contraste de sa conduite avec les pauvres intrigues de ses adversaires suffirait pour lui assurer une grande popularité. Mais il ne fait rien, voilà le grand mal, et la souveraineté a l’air d’être à l’encan, la place semble, vacante : c’est à qui se l’adjugera. En cela, ces prétendans de tout étage me paraissent plus avides que difficiles. Est-il donc si tentant de posséder le cadavre d’une nation ?

Pour vous dire mon avis en un mot, mon cher ami, en France, aujourd’hui, tout est impossible. Partez de là quand vous voudrez inventer une politique. Croyez-vous, par hasard, que le mal dont nous parlons soit un mystère ? Mais tout le monde le connaît, le signale, le rabâche à satiété, et personne ne fera rien pour le guérir. Quand les terribles événemens de l’année dernière n’ont rien produit sur l’esprit de ce peuple, pensez-vous que ce sont quelques phrases plus ou moins bien tournées qui vont le rappeler à la raison ? Vous êtes un peu médecin, eh bien ! souvenez-vous que, s’il est permis à la science de s’agiter et de se troubler devant les souffrances qu’elle peut soulager, elle doit être calme devant les maux incurables.


L’impression favorable produite à Berne par l’arrivée de Lanfrey n’a pas diminué pendant les deux années qu’il y a passées comme représentant la France auprès de la Confédération helvétique. Ce fut au président Schenck qu’il présenta, le 7 novembre 1871, ses lettres de créance en audience officielle, vêtu contre l’habitude d’un simple frac noir au lieu de l’habit brodé d’ambassadeur, circonstance insignifiante, qui ne laissa point que de produire une certaine impression, plutôt favorable, dans ce milieu tout démocratique. Un mois plus tard c’était avec le nouveau président, M. Cérésole, qu’il avait à traiter les affaires assez délicates qui relevaient de son ambassade. En effet, la situation du représentant du gouvernement français en Suisse n’était pas alors sans quelques difficultés. Elle était particulièrement incommode pour M. Lanfrey. Connu pour libre penseur et bientôt lié avec M. Cérésole, qui appartenait lui-même au parti avancé, il avait été d’avance considéré par les radicaux du pays comme disposé à favoriser la campagne que, sous prétexte de réforme, ils étaient en train de mener dans quelques cantons contre le clergé catholique et contre les congrégations. Ce fut juste le contraire qui arriva. Ceux qui liront la correspondance de Lanfrey seront à même de constater, mais sans surprise de la part de ceux qui auront connu tant soit peu les deux hommes, que d’après les instructions de M. de Rémusat, le très libéral ministre des affaires étrangères à cette époque, et pendant toute la présidence de M. Thiers, le représentant de notre pays, sans jamais s’immiscer dans les querelles intérieures des partis en Suisse, et toutes les fois que les intérêts de nos nationaux y étaient engagés, n’a jamais déserté, fût-ce pour un instant, la cause de la liberté religieuse. Les actes d’intolérance qui pendant les années 1872 et 1873, s’accomplissent sous ses yeux, particulièrement à Genève, ne le laissent point indifférent. Dans ses dépêches, dans ses conversations, dans ses lettres particulières, il ne cache pas l’étonnement qu’il éprouve en s’apercevant qu’en Suisse, beaucoup d’honnêtes esprits « en sont encore à ne pas comprendre que ce qui est en jeu dans les conflits confessionnels, ce n’est nullement l’ultramontanisme, mais la liberté de conscience. » Avec une sagacité qui lui fait honneur, et comme s’il prévoyait ce qui devait advenir un jour dans son propre pays, il signale nettement la tendance à s’ingérer dans les affaires religieuses, comme « un écueil pour les démocraties. »

Lorsque M. Thiers quitta la présidence de la république, Lanfrey donna sa démission, mais les ministres du 24 mai ne voulurent point l’accepter. Sachant que le duc de Broglie avait beaucoup insisté pour que notre ambassadeur continuât ses fonctions, le président de la Confédération se hâta d’écrire à son ministre à Paris, et M. Kern fut chargé de demander le maintien de M. Lanfrey à Berne.


… Le conseil fédéral verrait dans ce fait une nouvelle preuve du ton vouloir que le gouvernement français a déjà exprimé à la Suisse, et les excellens rapports qui ont existé jusqu’à ce jour entre les deux gouvernemens ne pourraient que s’en ressentir de la façon la plus avantageuse. Une pareille démarche ne pouvait que toucher celui qui en était l’objet. Il y répondit en expliquant en détail à M. Cérésole se qui s’était passé à Paris au sujet de sa démission.


… J’ai le plus grand désir de retourner à Berne, où j’ai laissé tant d’excellens amis et de si bienveillantes relations, mais je ne le ferai qu’à une seule condition, c’est que j’y puisse retourner honorablement.

… Si par leurs concessions les chefs du gouvernement parviennent à regagner l’appui du centre gauche, je reprends mes fonctions ; sinon, non. Je n’ai pas retiré ma démission et je ne me dissimule pas qu’on peut, d’une heure à l’autre, me donner un remplaçant. Je dois dire toutefois que le duc de Broglie, dans le seul entretien que, j’ai eu avec lui, le lendemain de la chute de M. Thiers, m’a répété avec insistance qu’il laisserait le poste vacant jusqu’à ce que j’aie pu me faire sur ses actes une opinion motivée. Voilà, mon cher ami, la détermination à laquelle je me suis arrêté. J’espère que vous ne la désapprouverez pas.

Ce rapprochement entre les deux centres se réalisera-t-il ? Je crois qu’il nous épargnerait bien des déchiremens. Thiers a pu le faire et ne l’a pas voulu. Par un entêtement de vieillard ou d’enfant, il a perdu la plus magnifique partie. Je doute qu’il retrouve jamais l’occasion perdue. Il est à un âge où la fortune ne pardonne plus. Au revoir, mon cher président. Veuillez, je vous prie, dire à MM. vos collègues combien, je leur suis reconnaissant de l’intérêt qu’ils ont bien voulu prendre à ma position.


Jusqu’en novembre 1873, Lanfrey continua à gérer l’ambassade de France à Berne. Désireux devoir. se déplacer l’axe de la majorité, il aurait souhaité que le gouvernement prit exclusivement son point d’appui sur l’union des deux centres. Sa répugnance contre ceux qu’il appelle les gambettistes reste d’ailleurs toujours la même.


… Je n’ai nullement cessé de croire qu’il n’y a de salut possible, je ne dis pas pour la république, qui est fort secondaire à mes yeux, mais pour la France, qui est tout, que dans la formation d’un parti républicain conservateur et libéral, seul capable suivant moi de maintenir dans notre pays un gouvernement régulier contre les factions de droite et de gauche. Je crois aussi que nous devons tous travailler sans relâche à l’œuvre de la conciliation qui doit amener les conservateurs à accepter le régime actuel qu’eux seuls peuvent consolider…


… Je n’ai pas changé à l’endroit du gambettisme. Ses paroles mielleuses ne m’ont pas fiait oublier ses actes, et à mes yeux l’avènement de cette séquelle est toujours le pire malheur qui puisse arriver à notre pays. — Je dis le pire, sans même excepter une restauration du régime bonapartiste. C’est dire dans quelle estime : je tiens ces hommes ; et je vous avoue que c’est un vrai supplice pour moi que de me rencontrer avec eux sans pouvoir leur dire ce que j’ai sur le cœur.


… Ta goutte, mon cher ami, n’est qu’un mal à l’eau de rose auprès des quatre ou cinq maladies mortelles qui rongent à tour de rôle notre malheureux pays : radicalisme, socialisme, cléricalisme et césarisme. Dans ce moment, c’est la pestilence cléricale qui remporte, car c’est elle seule qui a fait la fusion. Je suppose que nous en venions à bout, ce qui est loin d’être certain, nous aurons travaillé au profit d’un autre de ces fléaux, probablement du césarisme… Quant à moi, je voudrais être né Huron, vivre au fond des bois et n’avoir jamais à entendre parler de la France.


C’était l’appréhension du succès de la fusion projetée entre les deux branches de la maison de Bourbon qui arrachait à Lanfrey ces accens de colère chagrine. Son irritation n’allait point jusqu’à porter atteinte aux relations cordiales entretenues jusqu’alors avec son chef hiérarchique, qui se plaisait à rendre justice à son mérite et à l’excellente attitude de notre représentant en Suisse. C’est pourquoi, plein de confiance dans la loyauté du duc de Broglie, il prenait le parti de s’adresser directement à lui.


21 octobre 1873.

… Je supposer mon cher ministre, que vous êtes maintenant un peu mieux fixé qu’il y a quelques jours sur ce qui va se passer. Quant à moi, je le vois comme si j’y étais, et, je l’avoue, je désirerais beaucoup me tromper. Où trouverez-vous un roi constitutionnel comme le maréchal Mac-Mahon ? Je ne me crois aucun fétichisme d’aucun genre, et j’estime qu’une monarchie comme la Belgique est infiniment plus libre qu’une république comme la Suisse… Serons-nous condamnés à chanter de nouveau les chansons de Béranger, et ne sommes-nous plus capables que de rabâcher notre propre histoire ? Ces éternelles redites sont bien humiliantes. Quant à moi, je vois avec un vif regret approcher le moment où je devrai me séparer de vous, mais je suis bien sûr de me retrouver à vos cotés toutes les fois que la liberté sera en péril, car c’est là la seule redite sur laquelle on ne se blase pas. J’espère que vous ne verrez aucun inconvénient à ce qui je prenne part aux délibérations de la chambre dans des circonstances si critiques pour notre pays. De retour à Paris, Lanfrey n’eut pas à se prononcer sur les projets de restauration monarchique. C’était la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon qui était en discussion. Décidé, comme c’était son droit, à repousser cette proposition et jaloux de bien établir la rectitude de sa conduite, il crut qu’il était de son devoir d’insister, avant le vote, pour que sa démission fût définitivement acceptée.


Je vais la faire mettre au Journal officiel, lui répondit le duc de Broglie, en mentionnant sa date, qui expliquera vos votes et notre situation réciproque. Vous devez le désirer. Croyez à mes sincères regrets de cette séparation, au bon souvenir que je garde de nos relations, et à mon véritable attachement.


Il était difficile à deux hommes publics qui cessaient de comprendre de la même façon la conduite à tenir dans une question importante, de faire preuve en se séparant de plus de loyauté et de plus de courtoisie.


III

Rendu à son rôle de simple député depuis que, par scrupule parlementaire, il avait renoncé à ses fonctions diplomatiques, Lanfrey revint prendre rang parmi ses collègues les membres du centre gauche. Les loisirs que sa démission lui avait procurés lui permettaient de reprendre son Histoire de Napoléon. Il le fit avec sa résolution accoutumée et la suite qu’il mettait en toutes choses. « Il commença par se plonger dans la correspondance du duc de Wellington, qui lui semblait admirable de bon sens, de droiture, de prévoyance et qu’on ne saurait trop mettre en regard, disait-il, de celle du redoutable personnage qui fut son adversaire. » Cependant. l’entrain n’était plus tout à fait le même. On n’a jamais goûté impunément à la politique active. Ceux qui en ont le plus maudit les tracas se surprennent parfois à les regretter lorsqu’ils en sont complètement affranchis. « C’est sous l’empire que j’aurais dû terminer ce travail, et je préférerais infiniment pouvoir m’occuper d’autre chose. C’est un regret pour moi ; mais cela est sans remède, et il faut que je porte le fardeau jusqu’au bout. » Le succès de son cinquième volume, publié au cours de l’année 1875, ne paraît pas lui avoir importé beaucoup. Peu soucieux en général des félicitations, il raconte avoir reçu avec quelque surprise celles qu’en venant au-devant de lui et lui serrant les mains, M. Gambetta lui avait adressées dans la gare de Versailles. Un peu de monotonie, dont il souffre, s’était introduite dans sa vie. Jusqu’au moment de la mort de sa mère, qu’il perdit à Chambéry en août 1875, sans avoir pu arriver à temps pour lui fermer les yeux, il avait pris l’habitude d’aller passer près d’elle l’intervalle des sessions. La politique courante ne lui était pas toutefois devenue indifférente ; loin de là. Le 1er février 1874, il avait envoyé à la Revue des Deux Mondes une étude sur la Politique ultramontaine, dans laquelle on ne retrouvait plus, quoique rien au fond ne fût changé de ses opinions en matière religieuse, le même ton acerbe que dans un précédent article, écrit en 1867, sur les Pamphlets d’église [3]. Ce recueil recevait encore de lui presque au même moment un autre travail sur le Septennat, qui n’y fut pas inséré, et dans lequel l’auteur développait avec étendue les raisons qui l’avaient empêché d’adhérer à la formation d’un régime qu’il qualifiait de combinaison illogique et bâtarde.

Le dernier acte politique auquel Lanfrey ait pris une part que l’on ignore communément, est le manifeste qu’il fut chargé de rédiger, en 1876, par le comité électoral du centre gauche, où siégeaient alors MM. Krantz, Ricard, Scherer, Feray, Casimir Perier et Pernolet. La rédaction, soumise à ses collègues et approuvée par eux, s’inspirait à la fois des sentimens les plus libéraux et les plus conservateurs. On dirait même, si l’on remarque la fréquence et la vivacité si fort accentuée des appels adressés à l’esprit de sagesse et de modération, qu’une certaine inquiétude trop justifiée sur le résultat final n’a pas laissé que de préoccuper un peu celui qui a écrit les lignes qu’on va lire :

Nous touchons à une épreuve décisive… La république qui vient d’être fondée sera-t-elle définitivement affermie ? .. Telle est, réduite à ses vrais termes, la question qui vous est soumise… Vous n’avez qu’un seul moyen de conserver la république, c’est de vous en montrer dignes.

On reconnaîtra que vous êtes mûrs pour la liberté si vous savez la faire respecter par l’indépendance et la sagesse de vos choix, si vous prenez soin de n’alarmer aucun des grands intérêts sociaux, si vous nommez des représentans tout à la fois fermes et modérés. On ne l’oublierait pas impunément, c’est cette politique de fermeté et de modération qui a fondé nos institutions ; c’est elle seule qui peut les faire vivre. Honorez-vous donc devant le monde par des choix sérieux, réfléchis, sensés, dignes d’une nation libre et de la cause que vous entendez servir. Ce n’est pas par des élections d’aventure ou de rancune que vous rendrez à Paris le grand rôle dont nos malheurs l’ont dépossédé.

Défiez-vous de ces coureurs de popularité qui vous prodiguent des promesses qu’ils ne sauraient tenir et des adulations injurieuses par leur excès même… Si vous voulez savoir qui vous trompe, observez qui vous flatte. Ne vous arrêtez pas aux programmes, regardez aux actes… Ne donnez vos voix ni à ces faux amis de la constitution qui ne cherchent dans le droit de la perfectionner que le moyen de. la détruire, ni à ces agitateurs suspects qui fomentent les haines sociales parce qu’ils en vivent, ni à ces incorrigibles sevtaires qui n’invoquent la clémence que pour réhabiliter le crime.


Au moment où Lanfrey recommandait avec tant d’insistance à ses amis républicains de faire des choix réfléchis, sérieux et dignes d’une nation libre, il était bien loin d’espérer que ses conseils eussent grande chance d’être suivis.


… Les élections générales m’inquiètent beaucoup, je l’avoue… Je souhaite vivement que ces prévisions soient démenties par l’événement, mais jusqu’ici je ne partage pas, je dois le dire, l’optimisme du plus grand nombre de mes collègues et amis politiques. Dans tous les cas, si notre bonne fortune l’emporte, si nous avons des élections sagement républicaines, si nous obtenons, non pas une victoire trop complète, parce que notre parti en perdrait la tête, mais purement et simplement une bonne et saine majorité constitutionnelle, ces élections resteront, je le crois, une date mémorable dans l’histoire de France.


Ce fut précisément cette victoire trop complète des républicains, si appréhendée par Lanfrey, et non pas celle d’une saine majorité constitutionnelle, qu’amenèrent les élections de 1876. Dès les premiers jours de la réunion de la chambre des députés et quand il a pu se rendre compte des tendances de la nouvelle assemblée, la sollicitude patriotique de Lanfrey est aussitôt éveillée pour ne plus jamais s’endormir. Avec une sagacité devenue plus clairvoyante à mesure qu’il a plus avancé dans la vie dont le terme pour lui est maintenant si proche, ce qu’il redoute, ce ne sont point les « projets liberticides » de la réaction, dénoncés alors chaque matin dans les journaux de la démagogie, ce sont les fautes, les violences, et surtout l’incapacité de ceux qui vont prendre à leur charge les destinées du régime républicain.


Nos dangers proviennent en grande partie de la composition de la chambre actuelle, qui est une sorte d’incarnation de la médiocrité, au point de vue intellectuel comme au point de vue moral. On peut tout craindre de la part de gens qui ne savent ni ce qu’ils veulent ni où ils vont et qui se sont placés sous la direction du pire, casse-cou qu’il y ait eu de nos jours.


Ces sombres prévisions n’ont d’ailleurs été dictées à Lanfrey par aucune souffrance d’amour-propre. Peu de jours auparavant, il avait été nommé sénateur inamovible par l’assemblée constituante sans avoir « remué pour cela le petit bout du doigt, » ainsi qu’il prend plaisir à le constater :


Quant à moi, je suis l’homme de France qui s’occupe le moins de cette question (l’élection des sénateurs inamovibles). Je n’ai de ma vie demandé quoi que ce soit à qui que ce soit. Si l’on veut de moi, ou sait où me trouver. Sinon, je m’en moque. J’ai là-dessus une forte dose de philosophie et je ne m’en suis jamais mal trouvé.


Lanfrey ne dit que la stricte vérité quand il parle de sa constante répugnance à paraître seulement rechercher les situations qui auraient pu être l’objet très naturel de sa plus légitime ambition. Il avait poussé le scrupule jusqu’à ne pas se rendre de sa personne dans le département des Bouches-du-Rhône pendant toute. la durée de son mandat législatif, de peur qu’on ne lui attribuât l’intention d’en vouloir solliciter le renouvellement ou de briguer un siège de sénateur. « Maintenant que je ne puis être suspect d’aller quémander un siège législatif aux. radicaux de Marseille, écrit-il à un ami, je me dispose à aller faire ma première visite à la Canebière pour remercier mes anciens électeurs. » Pendant les quelques jours qu’il passe au milieu d’eux, afin de prendre part aux élections sénatoriales, il se montre « très heureux de constater que les hommes qui lui ont fait l’honneur de patronner naguère sa candidature sont tous très modérés d’opinion et n’ont rien de commun avec la radicaille de cette ville, » A Chambéry, qu’il avait traversé en se rendant en Italie, il avait eu le plaisir de trouver tout le monde bien disposé pour lui. « J’ai passé ici dix jours sans impression mauvaise. C’est la première fois que cela m’arrive depuis 1870. Les amis que vous me connaissez sont de dignes gens incapables de changement Mes anciens ennemis les radicaux me tirent des coups de chapeau jusqu’à terre, Vous ne pouvez vous faire une idée de cela, et je ne saurais dire toutes les avances qu’ils m’ont faites. »

Pendant la session de 1876, Lanfrey fréquenta de plus en plus assidûment M. Thiers. L’ancien président de la république était de ceux qui lui avaient conseillé de garder son poste d’ambassadeur ; cependant il lui avait su plutôt gré d’avoir tenu à donner sa démission, Lanfrey fut, à partir de cette époque, invité à venir dans la plus grande intimité partager ces dîners du dimanche qui étaient réservés pour la famille et pour quelques amis politiques. M. Thiers lui montrait beaucoup de confiance dans ses conversations. Est-ce à dire que l’on fût toujours d’accord ? Il s’en fallait bien de quelque chose. Lanfrey avait grand’peine à prendre sur lui de cacher dans le salon de M. Thiers les jugemens qu’il continuait à porter sur la politique de M. Gambetta. Il le dénonçait comme exploitant chez le maître de la maison les rancunes du vieillard, afin de s’en faire protéger dans ses ambitions d’avenir. Il s’étonnait d’être resté seul à dire de l’ancien délégué de Tours ce qu’en pensait tout récemment encore ce même monde dont il était environné. Il laissait percer sa surprise de ce qu’à la place Saint-George, au lieu de se maintenir avec sérénité dans la haute situation acquise par la conduite tenue au temps de la guerre et par l’habile exercice d’un pouvoir presque absolu, on ne sût pas toujours s’interdire des accès d’humeur assez puérils contre le nouvel hôte de l’Elysée ou contre ceux qui allaient l’y visiter. Il s’affligeait de voir l’homme éminent « qui aurait pu se faire le conseiller de la sagesse, de la prudence, de la conciliation surtout, en croyant se servir des radicaux (qu’il n’estimait point parce qu’il les connaissait), se laisser, au contraire, mener par eux et devenir ainsi responsable de l’importance qu’ils ne pouvaient manquer d’acquérir un jour. » Parfois on se quittait un peu mécontens l’un de l’autre, et les petits froissemens ne faisaient pas défaut. De temps à autre, M. Thiers, peu ménager de ses paroles, blessait involontairement son interlocuteur, toujours plein de respect et d’admiration pour lui, mais assez peu endurant de sa nature et facilement susceptible. Un jour, c’était à propos des Mémoires de M. Odilon Barrot, qui avait raconté, en y attachant une importance exagérée, je ne sais quel grief qu’il pensait avoir contre l’ancien président du conseil du roi Louis-Philippe. M. Thiers avait commencé à s’en plaindre à Lanfrey dès son arrivée, avec une irritation extraordinaire qui ne fit que croître pendant tout le temps du dîner. Enfin, n’y tenant plus et s’adressant tout droit à Lanfrey, vers lequel il s’était penché : « C’est un impertinent, votre Odilon, oui, c’est un impertinent, un impertinent. » Tous les convives étaient stupéfaits. « J’ai entendu, et je le lui dirai, monsieur Thiers, » répondit Lanfrey. Une autre fois, c’était au sujet des campagnes de l’empereur Napoléon Iep que M. Thiers prenait Lanfrey à partie en y mettant une affectation que celui-ci trouvait presque blessante. Après dîner, nouvelle insistance avec un surcroît d’animation d’autant plus singulière que Lanfroy gardait obstinément le plus parfait silence. Cette petite scène provenait de ce que des indiscrets avaient rapporté à l’auteur du Consulat et de l’Empire que Lanfrey avait cru découvrir je ne sais quelle erreur de géographie dans le récit des opérations de la guerre d’Espagne. M. Thiers s’échauffant de plus en plus et s’adressant toujours directement à lui, Lanfrey finit par se lever et, le saluant profondément, quitta le salon avec l’intention de ne plus revenir aux dîners du dimanche. Ceci se passait six semaines environ avant que la vie de Lanfrey eût été mise en danger par la terrible maladie dont il avait contracté le germe au retour du second voyage qu’il fit en Italie pendant l’automne de 1876. Ces petites brouilles insignifiantes n’avaient d’ailleurs aucune durée. C’était ordinairement le conciliant M. Roger (du Nord) qui était chargé de la mission, toujours facile, de ramener Lanfrey chez M. Thiers. Leur liaison demeurait, à travers ces légers nuages, foncièrement cordiale, ainsi qu’en témoignent les lignes suivantes :


… Je viens de causer avec M. Thiers, il m’a paru fatigué. Il m’a parlé des événemens présens sans aigreur, mais avec un peu de découragement. Ce qu’il m’a dit m’a montré la bonté de son cœur. J’ai été profondément ému en écoutant ce vieillard attristé par tant d’ingratitude. Il s’en est aperçu, car en me quittant, il m’a serré fortement la main à deux reprises, comme quelqu’un qui vous dit : « Allons, vous me comprenez. »


Quelques mois plus tard, alors qu’il était encore plein de vie, quand rien ne faisait prévoir qu’il précéderait Lanfrey dans la tombe, M. Thiers allait lui rendre visite au moment où les médecins le faisaient partir en toute hâte pour les chaudes régions du Midi. Au moment de la séparation, frappé de la pâleur de Lanfrey, lui serrant cette fois encore les mains à deux reprises, et sans doute pour ne pas laisser voir les appréhensions dont il ne pouvait se défendre : « Revenez-nous bientôt et revenez-nous guéri, lui dit M. Thiers, car nous avons besoin de votre bonne tête. » N’y a-t-il pas quelque chose de touchant dans ces témoignages de sympathie échangés si peu de temps avant leur mort entre deux hommes d’un caractère si différent, longtemps en complet désaccord, l’un encore si jeune d’années, sinon de forces, l’autre penchant vers le déclin de sa vie, mais tous deux fatigués de la politique et ressentant presque en même temps la première atteinte de ces tristes découragemens qui, pour les hommes publics, sont bien souvent les funestes avant-coureurs d’une fin prochaine ?

La première pensée de Lanfrey, car dès le début il ne se fit aucune illusion sur son mal, avait été d’aller mourir à l’écart et isolé, comme il avait vécu. Mais des amis veillaient sur lui. De même que M. Ampère, mort aussi près de Pau en 1864, avait trouvé la plus affectueuse hospitalité chez une honorable famille avec laquelle il était lié depuis nombre d’années, ainsi Lanfrey fut, à son arrivée dans le Midi, accueilli avec empressement au sein d’un intérieur qui n’était point nouveau pour lui. Il retrouvait en effet au château de Mont-Joli, près de Billière, la mère et les sœurs d’un ancien camarade dont jadis, à Turin, l’amitié enthousiaste avait été jusqu’à vouloir l’obliger à user de sa fortune, qui était considérable, comme si elle leur était commune à tous deux. La douleur ressentie à la mort prématurée de ce généreux ami avait été la première cause de la liaison de Lanfrey avec les hôtes de Mont-Joli. Il avait reporté sur eux le reconnaissant souvenir des offres de services autrefois refusées, alors qu’il avait trop de raisons de croire qu’il ne serait jamais en état de les acquitter. Ce fut dans ce milieu sympathique, en face du splendide panorama des Pyrénées dont les sommets neigeux, les pentes abruptes et boisées charmaient ses regards en lui rappelant d’autres montagnes chères à son enfance, que Lanfrey vit la mort s’approcher, lente, douloureuse, implacable, adoucie cependant par les soins que lui prodiguaient les membres d’une noble famille qui, après avoir autrefois cherché à lui aplanir les difficultés de ses premiers débuts, s’appliquait maintenant avec toutes les recherches de la plus exquise bonne grâce à lui faire connaître les jouissances jusqu’alors ignorées de la vie d’intérieur. Cette vie dont assurément il était digne, son malheur voulut qu’il ne lui fût donné d’en comprendre tout le charme qu’au moment où ses forces expirantes lui faisaient trop sentir qu’il ne pouvait que l’entrevoir. C’est alors qu’il aurait désiré vivre, et cependant jamais on n’entendit un murmure tomber de ses lèvres. Au dire de l’amie qui veilla la dernière à son chevet et dont l’affection l’aurait arraché à la mort si le mal n’avait pas été sans remède, « ceux qui l’ont vu à ses derniers momens éprouvaient un sentiment de respect et d’admiration à la place de la pitié qu’on éprouve ordinairement devant la souffrance physique. Jamais un signe de faiblesse ou de découragement. Un mot tendre et affectueux lui faisait venir les larmes aux yeux. » Est-il besoin d’ajouter que les lettres attristées des amis absens ne cessèrent jamais d’arriver en abondance au pauvre malade, accueillies par lui comme la plus précieuse distraction à des douleurs devenues chaque jour moins supportables ? Auprès de son fauteuil, quand il se faisait transporter dehors, autour de son lit, quand il lui fallait garder la chambre, il prenait plaisir à placer tous les menus souvenirs, les fleurs surtout, que lui envoyaient de Paris les fidèles correspondantes auxquelles étaient adressées les lettres que nous avons citées. Demeuré jusqu’alors assez froid et plutôt récalcitrant à l’expansion des sentimens trop intimes, il ne les redoutait plus autant. Il se montra particulièrement sensible au témoignage d’affection toute virile reçu peu de mois avant sa mort de l’un de ses anciens collègues à l’assemblée nationale.

M. le marquis Costa de Beauregard, député de la Savoie, l’aimable auteur d’un Homme d’autrefois, quoique placé aux antipodes des opinions professées par Lanfrey, s’était pris pour lui de la plus vive amitié. De politique il n’en était guère question entre eux. Le royaliste avéré ne s’était jamais flatté d’amener son ami à partager ses convictions monarchiques ; mais jamais le chrétien convaincu n’avait entièrement renoncé à tâcher de l’attirer vers les croyances religieuses qui faisaient le fond habituel de leurs conversations familières. Au moment où Lanfrey quittait Paris, déjà condamné par les médecins, M. Costa de Beauregard, en lui apportant une médaille de la Vierge bénie à son intention, lui avait fait promettre qu’il la porterait sur lui. Il lui avait aussi demandé de s’engager, s’ils ne devaient plus se revoir, à songer sérieusement, avant de quitter ce monde, au secours que la religion catholique apporte à ceux qui sont à la veille de franchir le redoutable passage. Quand les nouvelles de Pau devinrent tout à fait alarmantes, il prit tout naturellement prétexte de l’envoi de son livre pour s’informer si son ami lui avait tenu parole. Voici la réponse de Lanfrey :


Cher ami, j’ai reçu votre billet avec votre volume qui exhale un si bon parfum de chevalerie. Je tiens à vous dire de suite combien je vous remercie, et suis heureux de ce que vous me dites d’affectueux.

C’est moi, cher ami, qui avais mille pardons à vous demander pour vous avoir manqué de parole. Je pourrais vous donner beaucoup de petites raisons qui ne vous paraîtraient peut-être pas sans force. Mais, cher ami, chacun doit mourir dans sa croyance, comme on s’enveloppait autrefois de toutes ses armes dans son tombeau. C’est le dernier témoignage à rendre au Dieu qu’on a servi. Le mien n’est pas l’ennemi du vôtre. J’adore la morale chrétienne d’un amour tout filial. Mais en tout, ce qui est dogme, ma raison est inflexible. Elle ne pliera jamais, et cela ne dépend pas d’elle.

C’est d’une main défaillante que je vous écris ces ligues. Je suis dans un état de faiblesse extrême et je ne crois plus guère à mon rétablissement. Il ne m’en tarde que davantage de vous écrire, très cher Beauregard, que je vous suis reconnaissant du fond de l’âme du mouvement si fraternel que vous avez eu à mon égard dans la touchante tentative que vous avez faite auprès de moi, et que je vous aime parce que vous avez le cœur grand. Quel dommage que nous soyons nés à quatre cents ans de distance l’un de l’autre ! Adieu, bien cher ami.


« … Vous avez raison de croire, madame, écrivait après la catastrophe M. Costa de Beauregard à la personne qui avait fermé les yeux à son ami mourant, oui, vous avez bien raison de croire que j’ai beaucoup aimé M. Lanfrey. Notre amitié avait cela de particulier qu’elle était à l’abri de toutes les vicissitudes, car nous ne nous entendions presque sur rien, et depuis que j’ai eu le chagrin de le perdre, je me demande souvent, quoique cela semble étrange, si par hasard il n’y aurait d’amitiés véritablement sincères qu’entre des adversaires politiques. »

Amis et adversaires politiques accoururent en foule de tous les environs aux funérailles de Lanfrey. Son corps fut provisoirement déposé dans la crypte de l’église Saint-Jacques, à Pau. Quelque temps après, il était transporté, suivi d’un cortège d’amis plus intimes, jusqu’au petit cimetière de Billière, où, par respect pour la volonté du mourant, aucun discours ne fut prononcé. Un modeste monument a été élevé sur l’emplacement désigné par lui-même, lorsqu’un jour il avait dit en souriant aux personnes qui l’accompagnaient dans une de ses promenades : « Si je meurs, voici où je veux être enterré. » Placé sur un joli mamelon en face d’un magnifique rideau de hautes montagnes, l’endroit lui avait rappelé sans doute les sites aimés de sa jeunesse.

C’est au sein de cette paisible nature et loin de son pays natal que repose l’homme un peu trop oublié aujourd’hui dont le duc d’Audiffret-Pasquier, parlant au nom du Sénat, a pu dire « que tous les partis l’avaient respecté et que tous ses collègues l’avaient aimé, parce qu’un même sentiment avait dicté ses écrits et dominé sa carrière politique : l’amour du pays et de ses libertés. »


Cte D’HAUSSONVILLE.


  1. Voyez la Revue du 1er septembre et du 1er octobre.
  2. Voyez, dans la Revue du 1er avril 1871, Journal d’un voyageur.
  3. Voyez la Revue du 1er janvier 1867 et du 1er février 1874.