Pierre et Amélie/Chapitre IV

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J. N. Duquet, Libraire-Éditeur (p. 24-29).

IV


Cependant les granges regorgeaient de l’or des moissons, les troupeaux erraient à l’aventure, de la colline au chaume, du chaume à la forêt ; la grive gourmande, l’agaçante hirondelle et l’étourneau criard migraient sur d’autres plages ; les campagnes dépouillées et jaunies frissonnaient sous le souffle glacé du nord. Une fumée noire et épaisse serpentait sur le toit des chaumes ; à un jour nuageux succédait parfois une nuit calme et brillante ; et de fréquentes brumes matinales enveloppant les montagnes et les vallées dérobaient aux regards les rayons d’un soleil éloigné : c’était l’automne.

Le temps était venu où Léopold et Clothilde avaient l’habitude de convier à une grande fête tous leurs amis ; on choisissait, pour rendre la fête plus agréable, une des plus belles soirées de septembre. À peine le jour avait-il fait place à la nuit indiquée, qu’assemblés dans une des plus larges avenues du bocage, on consumait les gâteaux, les coupes se vidaient au milieu des chants, des ris, de mille anecdotes naïves, mille réparties joyeuses, et la danse commençait avec le plus joyeux entrain. Un des invités, reconnu pour bon musicien, faisait résonner les cordes harmonieuses d’un violon sous les coups précipités de l’archet, pendant que ses pieds frappaient en cadence le sol durci. Pierre, unissant au son du violon les accords de sa flûte, complétait le brillant orchestre. On riait, on applaudissait, on battait des mains ; les jeunes filles souriaient et baissaient la vue en rougissant, on leur avait dit tout bas quelques mots d’amour. Amélie, par l’élégance de son maintien et la grâce de ses mouvements, attirait les yeux de tous les assistants, dont beaucoup d’entre eux reconnaissaient leur bienfaitrice ; mais elle n’osait lever les siens que sur Pierre, qui pressait avec effusion sa main fine et brûlante. La clarté mélancolique de la courrière nocturne illuminait les joyeux danseurs, et dessinait leurs ombres mouvantes sur les troncs mousseux des arbres d’alentour.

Les chants, les jeux et la danse étaient suivis d’histoires de loups-garous, de fantômes et de revenants. On disait comment l’âme d’un enfant mort sans baptême prenait la forme d’une légère boule de feu, qui se plaisait à voltiger dans les lieux tristes et déserts, près de la lisière des bois sombres, ou sur les chemins isolés, pour tromper la route du voyageur nocturne ; comment un homme, métamorphosé en chat noir, pour avoir fui l’église pendant sept longues années, fut ramené à sa nature primitive par une commère qui lui fit jaillir du sang de la tête pendant qu’il s’engraissait du lait de sa laiterie ; ils disaient aussi les plaintes lugubres, les grincements affreux, le sifflement des fouets, les bruits de chaînes entendus sous le toit solitaire d’un château abandonné, les chants langoureux d’un essaim de mauvais génies emportés dans un char aérien pendant le calme de la nuit, une mère avertie de la mort d’un fils éloigné, par les cris d’un effraie sur la pierre funèbre d’un cimetière voisin, ou les ronflements d’un rouet dans un des coins du grenier. Ils n’oubliaient pas les apparitions de parents et d’amis décédés, demandant à voix basse de prier pour la paix de leur âme ; enfin, mille histoires d’un genre analogue à celles-ci étaient racontées avec toute la gravité et la persuasion dont ils étaient capables. Penchés en avant, les yeux fixés sur le conteur, les vieillards comme les jeunes gens n’osaient respirer dans la crainte de perdre un mot du récit ; et les larmes qui brillaient suspendus aux cils de leur paupières disaient combien leur âme était naïve et leur cœur sensible et bon ; quelques charmantes historiettes ramenaient enfin la gaîté ; la lune avait passé le milieu de sa course, on chantait la dernière chanson, et chacun prenait le chemin de sa demeure, l’âme remplie des innocents souvenirs de la soirée ; et souhaitant déjà avec anxiété de revoir la fin de la prochaine moisson pour fêter de nouveau, en l’honneur de la grosse gerbe.

Cependant Pierre et Amélie avançaient en âge, et leur réciproque amour formait tous les jours d’agréables et nouveaux liens ; au bord des ruisseaux, sur les rives du Saint Laurent, sous l’arbre du désert, dans la caverne rocheuse comme à l’ombre des lianes fleuries de la fontaine, ils disaient, à chaque heure de la journée, dans le langage franc et naïf de leur cœur, combien ils s’aimaient. « Je t’aime, disait Pierre, en s’adressant à Amélie, je t’aime plus que tout ce qui nous environne, plus que mon père, plus que ma mère, plus que moi-même ; si je suis loin de toi, je ne puis vivre, il me semble que l’air ne soit qu’à tes côtés. La nuit, si j’entends les plaintes de la tourterelle sur le toit de notre cabane, je crois t’entendre pleurer ; je me lève, je tremble, je soupire, je respire à peine ; à la faveur d’un rayon tremblant, de la lune, je m’approche de ta couche, je regarde, je te vois sourire ; mon cœur bondit de joie ; je me dis : elle songe à moi mon Amélie ; puis je t’embrasse doucement sur la joue, et m’en retourne dormir plus paisiblement. »

« Pierre, — répondait Amélie, en passant ses mains fraîches et mignonnes dans les boucles noires de ses cheveux, et lui appliquant un baiser sur le front — Pierre, mon tendre Pierre, le poisson pourra vivre hors de l’eau avant que mon cœur cesse de t’aimer ; tu es mon support, tu es ma vie, tu es tout pour moi ; je suis semblable à la vigne enlacée à l’ormeau ; ton cœur est mon cœur ; ton âme est mon âme ; si tu pleures, je ne puis rire ; si tu chantes, je ne puis pleurer ; suis-je triste, tu me parles et mes petits chagrins s’évanouissent comme la brume sous le souffle d’un vent fort. »

Tels étaient les entretiens naïfs de ces deux enfants de la solitude, telle était la continuelle harmonie qui régnait entre ces amants de la ferme. Mais une heure vient, et elle vient vite cette heure ; où, disant un éternel adieu aux songes dorés et aux innocents plaisirs de l’enfance, il faut abandonner la plage riante de nos premières années ; il faut laisser le port, où l’innocence nous abritait de son aile, et s’embarquer sur une mer orageuse remplie d’écueils, où la mort brandit son sceptre destructeur ; mais soyons courageux et diligents ; que notre œil ne s’abandonne pas au sommeil, et nous aborderons au port désiré.

L’heure d’Amélie avait sonnée ; il ne lui fallait plus à elle, ni les jeux, ni les chants, ni les divertissants et joyeux propos, mais l’ombrage et la solitude des bois ; une profonde langueur ternissait les roses de son teint ; sa démarche était chancelante, sa voix tremblait sous les coups redoublés de son cœur, ses yeux troublés n’osaient se fixer sur Pierre, qu’elle fuyait sans le vouloir, et sans en pouvoir imaginer la cause.

Pierre qui ne comprenait rien aux changements subits que la nature venait d’opérer dans Amélie, la suppliait par les mots les plus tendres de revenir à lui ; « Amélie, disait-il, ma chère Amélie, pourquoi me fuis-tu ? que t’ai-je donc fait pour que tu ne veuilles plus me voir ? dis le moi, et je veux à l’instant te demander mille pardons ; tu me pardonneras bien, n’est-ce pas,… mais tu ne veux répondre ; ah ! je crois que tu ne… hélas ! qu’allais-je dire ? oui tu m’aimes encore ton cœur ne peut tromper ; mais, je le vois, tu me caches quelques chose ; pourquoi cette tristesse, pourquoi cette pâleur qui couvre ton visage, pourquoi ces larmes dans tes yeux ? ah ! ne pleure pas, je t’en supplie, tes pleurs font plus de mal à mon cœur que la grêle, au froment mûri ; tiens, mange ces poires, ces pommes, ce gâteau ; ils te feront peut-être quelque bien ; prends ces pervenches ; je sais bien que tu aimes, le parfum de ces jolies fleurs, et je me suis empressé de t’en faire un bouquet. » « Pierre, Pierre, disait Amélie, en tombant dans les bras de son amant, que tu es bon ! que je t’ai… » ! puis, comme effrayée de ce qu’elle allait prononcer, elle fuyait tremblante dans les plus sombres allées du bocage. Il fallait encore quelque chose pour aggraver les maux de cette pauvre Amélie.