Pierre qui roule (Tremblay)/04

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 77-95).

CHAPITRE IV


Retour au pays — À l’armée américaine — Les romans — Un fugueur — À l’École Militaire — Le gibet — Un chansonnier inopportun — Grosperrin — Retour aux États-Unis — Les briquetiers — Les avatars de Quéquienne — Associations franco-canadiennes — Premier article de Quéquienne.

RETOUR AU PAYS

La crise industrielle s’était accentuée au début de la guerre. Les manufactures avaient supprimé deux jours de travail par semaine et l’on s’attendait à voir l’ouvrage manquer tout-à-fait. Découragées, les familles canadiennes songeaient à retourner dans la vallée du Saint-Laurent. Quelques anciens cultivateurs résolurent de faire le trajet en utilisant des chevaux que la rareté de l’argent leur permettait d’acheter à des prix avantageux. La lenteur et l’incommodité de ce genre de locomotion devaient être compensées par le fait qu’ils économisaient ainsi le prix des billets de chemin de fer et qu’ils arrivaient pourvus de chevaux et de voitures, ce qui les dispensait d’en acheter pour se livrer à leurs travaux agricoles.

Quénoche suivit leur exemple. Il était un peu fatigué du métier, et se proposait de redevenir cultivateur dès qu’il le pourrait. On se mit en route dans une voiture lourdement chargée et recouverte d’une bâche à la bohémienne. Ce pique-nique ambulant eut bien quelques charmes, mais il eut aussi ses incommodités. Bien que le temps fût généralement beau, quelques jours de pluie diluvienne occasionnèrent des retards tels qu’il fallut trois ou quatre semaines pour se rendre à Acton Vale dans le comté de Bagot.

La vieille jument Sukey ne s’était guère amusée le long de la route. Elle était tellement fourbue en arrivant à Acton qu’il fallut la mettre au vert. Ni le mont Washington, ni les autres pics sourcilleux des Montagnes Blanches, ni les gracieuses ondulations de Stanstead Plains, ni les bords enchanteurs du lac Memphremagog n’avaient fait tressaillir les fibres poétiques de son âme chevaline. Elle aspirait à un repos bien mérité. On le lui donna de grand cœur, pendant que les jeunes gens trouvaient à s’occuper provisoirement aux mines de cuivre d’Acton Vale, alors en pleine exploitation.

Vers la fin de septembre, on se remit en route pour Sainte-Victoire. On arrêta à Saint-Marcel, chez un oncle de Quénoche où la vieille Sukey fut vendue à un prix qui n’avait rien d’exorbitant. On n’était plus qu’à une quinzaine de milles de Sainte-Victoire où la famille fut transportée par les chevaux des cousins de Quénoche. Celui-ci avait racheté sa maison lors d’un voyage qu’il avait fait au Canada pour assister aux funérailles de son père. On réintégra l’ancien domicile. Quénoche reprit sa place de maître-chantre et se remit provisoirement à faire de la cordonnerie.

M. Bernier était revenu à l’école du village, et Quéquienne retourna prendre des leçons de cet excellent maître. Dès que sa sœur aînée eut atteint l’âge de 18 ans, elle obtint son diplôme d’institutrice et se mit à enseigner. Six des enfants de Quénoche devaient successivement recevoir leur brevet et se livrer à l’enseignement : ses quatre filles et deux de ses fils, y compris Quéquienne. Pour le moment, celui-ci ne songeait guère à la pédagogie.

Il rêvait toujours d’art militaire et attendait son heure. Le père Michel Menon venait de temps à autre lui faire lire des lettres qu’il recevait de son fils Louis, jeune homme d’une vingtaine d’années alors occupé à guerroyer contre les sudistes. Quéquienne était même chargé de répondre à ces lettres, et cette correspondance était plutôt de nature à lui inspirer le désir d’aller chercher sa part d’aventures dans les champs virginiens.

À L’ARMÉE AMÉRICAINE

Il avait débuté en qualité de commis chez un cultivateur qui s’était fait marchand au village de Sainte-Victoire et qui n’avait pas tardé à fermer boutique. Il avait passé quelques mois dans un magasin de Saint-Robert et, depuis le printemps de 1863, il était employé chez un marchand de Contrecœur lorsque, vers la mi-octobre, il partit, sans tambour ni trompette, pour aller s’enrôler à Rouse’s Point.

Dans un roman publié vingt ans après, il a relaté toutes les aventures et mésaventures que lui ont procurées ses 18 mois de service devant l’ennemi. Si je racontais toute la vérité, il pourrait m’accuser de plagiat, car il me faudrait lui faire jouer à lui-même le rôle qu’il prête à l’un de ses personnages. Je me bornerai donc à résumer en peu de mots ce qui lui arriva depuis l’automne de 1863 jusqu’au printemps de 1865 : Deux mois de garnison au Fort Trumbull. Envoi au front en passant par New-York, Philadelphie, Baltimore et Washington. Hivernement au Camp Reynold et à Catlett Station. Rencontre inattendue de Louis. Menon à ce dernier endroit. Campagne de 1864. Batailles de Wilderness, Spotsylvania, North Anna et Cold Harbor. Siège de Petersburg. Randonnée dans la Virginie Occidentale et le Kentucky.

Prisonnier de guerre pendant près de six mois dans Libby Prison, à Richmond, Virginie. Élargi sur parole et envoyé au Camp Parole, Annapolis, Maryland. Se trouvait là à la fin de la guerre. Incarcéré pour absence sans permission, réussit à s’échapper de la garde qui le reconduisait au Fort Trumbull et retourna à Sainte-Victoire au commencement de juin 1865.

S’étant enrôlé pour cinq ans dans l’armée régulière, il avait encore trois ans à servir sous le drapeau américain. Mais il avait dix-huit ans et il lui tardait d’offrir sa vaillante épée à la patrie de ses ancêtres. Pour cela, il lui aurait fallu se rendre en France, ou tout au moins au Mexique où l’armée française opérait alors sous le commandement de Bazaine, le futur capitulard de Metz. Toutes les tentatives qu’il fit dans ce sens restèrent infructueuses.

En s’enrôlant à Rouse’s Point, Quéquienne avait déclaré franchement qu’il était âgé de 16 ans et quelques mois. Ayant constaté que sa taille atteignait le minimum alors requis dans l’armée régulière, on l’avait inscrit comme étant âgé de 18 ans, et ce n’était pas la seule irrégularité commise par les agents recruteurs. Il s’agissait pour eux d’embaucher le plus grand nombre possible de soldats. La prime qu’ils touchaient pour les recrues de l’armée régulière était probablement supérieure à celle qu’on allouait pour ce qu’on appelait le service des volontaires, ce qui explique pourquoi, sans avoir eu l’occasion ni le désir de faire un choix, Quéquienne se trouva versé dans la brigade des réguliers.

Il paraîtrait que le consentement des parents était de rigueur lorsque la recrue n’avait pas encore atteint l’âge de 18 ans. S’il s’agissait d’un orphelin, le tuteur devait signer l’engagement du soldat encore mineur. Les parents de Quéquienne étaient bien vivants, mais ils étaient loin de se douter des angoisses que ce jeune étourdi était en train de leur préparer. Un citoyen de l’endroit, parfaitement inconnu de Quéquienne, signa les papiers en qualité de tuteur.

Plus tard, Quéquienne finit par se dire qu’il n’était nullement lié par un engagement effectué d’une façon aussi irrégulière. Peu de temps après son arrivée en Virginie, notre jeune troupier, interrogé par le commandant de son régiment, lui avoua que son âge avait été majoré par les agents recruteurs. On lui offrit de lui procurer son congé et de le renvoyer en même temps que cinq ou six autres morveux qui n’avaient pas, aussi gaillardement que lui, résisté aux fatigues des marches et contre-marches à travers les boues adhésives de la Virginie, préalablement à l’installation définitive au Camp Reynold.

Il avait refusé en alléguant qu’il s’était enrôlé pour prendre part à la guerre et qu’il désirait servir tant qu’elle durerait. Il ne comprenait pas alors que, si le commandant disparaissait avant la fin de la guerre, il n’aurait plus personne à qui s’adresser pour réclamer la résiliation de son enrôlement.

LES ROMANS

Le magasin du sutler était abondamment pourvu de livres anglais. Quéquienne employait tous ses loisirs à se farcir l’imagination des stupéfiantes péripéties dont regorgeaient les romans mis à la portée des classes aventureuses. Il y avait là des livres dont l’influence morale valait à peu près celle des cinémas actuellement condamnés par une censure trop indulgente ; il y en avait de moins mauvais et il y en avait même d’excellents. La vogue allait surtout aux histoires de brigands, racontant les hauts faits des Highwaymen qui s’étaient donné pour mission de rétablir l’ordre dans la société en détroussant les riches au profit des pauvres.

Quéquienne avait été élevé selon les principes de l’honnêteté chrétienne, et il ne pouvait se complaire à la lecture des exploits de Jack Shepperd, Claude Duval, Dick Turpin et autres voleurs de cet acabit. Ce qu’il en avait lu l’avait complètement dégoûté. Au propre, on peut avoir un peu sali sa robe neuve dans les fossés qui bordent la route du Brûlé de Contrecœur ; mais au figuré, on n’imite pas les cochons désireux de se vautrer dans la boue des ruisseaux lorsque, par l’atavisme et par l’exemple, on a reçu de parents honnêtes le séculaire héritage des traditions religieuses.

Les romans lus par Quéquienne pouvaient lui donner une fausse idée de la vie réelle ; mais pour lui plaire il fallait qu’ils lui servissent des héros dignes d’êtres admis dans la bonne société. Les œuvres d’Alexandre Dumas père ne lui étaient connues que par la traduction anglaise. Il avait trouvé dans les Trois Mousquetaires, publiés sous la rubrique The Three Guardsmen, de quoi alimenter les rêves d’avenir qu’il caressait. D’autres romans, bien anglais. ceux-là, comme « The adventures of a Soldier of Fortune, » faisaient bon marché des engagements contractés par un militaire, et avaient eu pour effet de le persuader qu’il n’était nullement tenu de donner à l’Oncle Sam les cinq ans de service qu’il lui avait promis. Ceci démontre que la lecture des romans n’est pas, ce qu’il y a de mieux pour endoctriner les rêveurs inexpérimentés.

Depuis qu’il était soldat, il n’avait eu que de très rares occasions de parler français, et il en était arrivé à s’exprimer en anglais avec autant de facilité qu’en sa langue maternelle. Naturellement brave, portant fièrement l’uniforme et toujours prêt à s’offrir lorsqu’on demandait des volontaires pour quelque poste dangereux, il était estimé de ses chefs et favorablement apprécié par ses camarades, qu’il amusait en leur chantant des chansons de genre et en imitant à merveille les accents irlandais, nègres ou allemands.

Il savait que, dans le milieu où il se trouvait, le moyen de se faire respecter n’était pas de faire le chien couchant, et il se serait fait hacher plutôt que de permettre qu’on l’insultât de propos délibéré. On savait cela, et il eut trouvé au besoin, de robustes défenseurs prêts à prendre son parti. Il n’y avait pas là d’animosité contre les Canadiens-français. On n’en connaissait qu’un seul, qu’on appelait Frenchy, qui se nommait Quéquienne Quénoche et qui n’avait qu’à se louer de la manière dont il était traité au régiment.

Les fatigues, les misères et les périls de la campagne l’intéressaient au lieu de le décourager, et ses velléités de départ pour l’armée française ne le reprenaient que pendant les périodes d’accalmie, alors qu’on faisait courir le bruit du prochain retour du régiment au service de garnison.

UN FUGUEUR

Quéquienne était fugueur sans le savoir. Le mot n’existait pas encore, l’Académie ne l’a probablement pas encore admis, mais la chose existait. Un fugueur, d’après la définition donnée par je ne me rappelle plus quel écrivain français, est un individu qui s’en va, sans savoir où et sans savoir pourquoi, juste au moment où ni lui-même ni personne autre ne s’attend à son départ. Ces crises ambulantes lui avaient déjà joué plus d’un mauvais tour. Elles devaient lui en jouer encore plusieurs autres et son départ du régiment ne fut pas son dernier coup de tête.

On venait d’accorder un supplément de $300 à ceux qui s’étaient enrôlés en même temps que lui et qui, au cours de leurs cinq années de service devaient recevoir $400 de prime. Sur cette dernière somme, il n’avait touché que $75. En se licenciant lui-même, de sa propre autorité, il renonçait, sans le savoir, à $625 de prime, en sus de huit mois de solde échue et impayée, à $16 par mois. Il eut l’occasion de constater plus tard que cette dernière fugue n’avait pas été une brillante affaire, puisqu’il s’était ainsi privé des seules ressources qui eussent pu lui permettre de passer en France.

Lorsqu’il leur raconta ses campagnes, ses frères et sœurs se moquèrent un peu de son accent anglais, qui n’était pas affecté, mais qui était dû au « tour de gueule » contracté dans un milieu exclusivement anglophone. Deux jours après, il était guéri de cette infirmité, mais il lui fallut plus de temps pour reconquérir l’usage des tournures françaises. Sans être anglomane, on peut s’accoutumer inconsciemment à penser en anglais. Nous vivons dans une région où les puristes eux-mêmes ont beaucoup de peine à réagir contre cette tendance.

À L’ÉCOLE MILITAIRE

Le gouvernement canadien venait d’ouvrir des écoles militaires, afin de former des officiers pour la milice active. Les journaux affirmaient que c’était une nouvelle carrière ouverte à notre jeunesse canadienne. Les cadets admis à ces écoles recevaient $50 avec chacun des deux brevets ou certificats de compétence. Il fallait d’abord obtenir le certificat de seconde classe avant de concourir pour le brevet de première. Pour avoir celui-ci, il fallait se montrer capable de commander un bataillon à la manœuvre. Le brevet de seconde classe était accordé à l’élève pouvant commander une compagnie et possédant les connaissances exigées d’un capitaine en service actif.

Vers la fin de l’automne de 1865, Quéquienne se fit admettre à l’école militaire de Montréal. On venait de supprimer l’allocation de $50 accordée avec le certificat de première classe. Quéquienne, n’ayant pas les moyens de rester en pension à Montréal pour attendre ce certificat, se contenta du brevet de seconde classe, qu’il reçut le 6 février 1866, juste un an après sa sortie de Libby Prison.

Les notions d’art militaire qu’il avait acquises devant l’ennemi lui furent d’une grande utilité pendant les trois mois qu’il consacra à l’étude et aux exercices militaires dans la grande salle située au-dessus du Marché Bonsecours. Une centaine de cadets, (notaires, avocats, médecins ou étudiants), se réunissaient deux fois par jour dans la vaste salle. Ils portaient l’habit rouge, le pantalon bleu noirâtre, le bonnet de police et la capote grise.

Lorsqu’il y avait manœuvre de bataillon, des soldats réguliers de l’armée anglaise, habits rouges et carabiniers alors logés aux casernes de la rue Saint-Paul, de la rue Notre-Dame et de l’île Sainte-Hélène, venaient aider à remplir les cadres. Pendant les récréations, quelques cadets faisaient de l’escrime à la contre-pointe, en se servant des vieux coupe-choux en fonte qui, au cours des exercices, étaient portés comme signes distinctifs pour faire reconnaître les cadets qui agissaient comme officiers. Quéquienne était reconnu comme une des meilleures lames de l’école.

LE GIBET

Stanislas Barreau, un Canadien qui avait vaillamment combattu dans l’armée américaine, où il avait pris un drapeau ennemi et conquis le grade de lieutenant, allait être pendu pour un meurtre atroce commis à Laprairie. On avait défendu aux cadets d’aller en uniforme assister à l’exécution publique de ce malheureux. Ils avaient juste le temps d’y aller à condition de ne pas s’attarder à se déguiser en bourgeois. Quelques-uns y allèrent pourtant, entre deux exercices, et les autorités ne firent pas mine de s’en apercevoir. Quéquienne regretta d’avoir assisté à ce triste spectacle que l’intempestive intervention du fameux Grosperrin ne parvint pas à égayer.

Un cordon de police maintenait la foule massée en face de la prison. La cloche sonnait le glas funèbre et le condamné allait paraître accompagné du prêtre et de l’exécuteur des hautes œuvres, lorsque Gosperrin crut le moment venu de vendre la chanson qu’il avait composée pour la circonstance. Il entonna d’une voix forte, sur l’air connu de « Mes jours sont condamnés je vais quitter la terre » sa complainte dont le refrain était :

« Pitié pour mes parents, pitié pour ma famille !
«  Je le sais, j’ai péché ; dressez votre échafaud.
«  Pardonne à ton mari, tendre épouse gentille,
«  Pitié pour mes parents, pardonnez à Barreau ! »

Cela se vendait un sou, mais la recette fut loin d’atteindre les prévisions du savetier-poëte, auquel la police se hâta d’imposer silence. Grosperrin s’en retourna très vexé de voir les autorités le frustrer ainsi de ce qu’il avait considéré comme une excellente aubaine.

Barreau portait encore sur l’échafaud le pantalon bleu sombre à nervure bleu ciel des officiers de l’infanterie américaine. Il gravit l’escalier d’un pus alerte, baisa le crucifix que lui présentait l’aumonier et se plaça sur la trappe qui fut aussitôt ouverte par le bourreau. Le gibet était assez élevé pour que la foule put voir, pardessus les hautes murailles de la prison, le supplicié dont les membres se convulsaient au bout de la corde. Le corps se raidit, les yeux se dilatèrent, la langue sortit de la bouche et, le médecin ayant constaté la mort, le capuchon fut rabattu sur cette figure tuméfiée. Quéquienne entendit alors l’un des spectateurs de cette scène navrante dire en termes peu élégants mais sur un ton bien convaincu : « La peine de mort, ça d’vrait pas-t-être. »

GROSPERRIN

Quéquienne avait déjà vu Grosperrin. Le printemps précédent, lors de son passage à Montréal, à son retour de l’armée américaine, il avait entendu, au Marché Bonsecours, l’incorrigible rimeur chanter quelques-unes des chansons qu’il avait fait imprimer sur des feuilles volantes et qu’il vendait à un sou. Il était coiffé d’un chapeau qu’il prétendait avoir appartenu au colonel de Salaberry et qui aurait bien pu avoir appartenu à Noé. Il avait même écrit à ce sujet une ode dans laquelle on lisait le vers suivant :

« Tu couvris le guerrier, tu couvres le poète. »

On n’a jamais pu savoir si, chez lui, le savetier nuisait au poète ou si c’était le poète qui nuisait au savetier ; mais il est certain que l’un déteignait sur l’autre. Son grasseyement trahissait son origine parisienne ; mais la coupe de sa houpelande n’avait rien de boulevardier. Il connaissait peut-être les règles de la versification ; mais il les violait avec une désinvolture qui, de nos jours, lui eut assuré l’admiration de nos critiques décadents.

Je ne puis résister au désir de citer quelques extraits des chansons qu’il avait vendues à Quéquienne. L’une d’elles faisait, en quinze ou vingt couplets, un éloge bien senti de la ville de Montréal. En voici le refrain :

« Montréal est un charmant séjour,
« Je chante son aspect où réside l’amour.
« Venez donc, curieux d’alentour,
« Pour voir cette cité que je chante en ce jour. »

Et voici trois couplets de la même chanson :

« Si je jette ma vue sur cette onde bouillante,
« Je vois, dans le lointain, ce formidable pont.
« De pareils travaux, c’est chose surprenante,
« Il n’est pas dans le monde un pont qui soit si long.
Montréal est un charmant séjour, etc.

« Et des chemins ferrés sont dans les grandes rues,
« De deux lieues de chemin, on mène pour six sous,
« Et là, dans ces convois, des dames inconnues
« Sont , nonchalamment, qui vont au rendez-vous.
Montréal est un charmant séjour, etc.

« Je sens en ce moment s’allumer ma colère
« En voyant la noirceur du sexe féminin.
« Que diriez-vous, messieurs d’une marâtre mère
« Qui d’un hôtel envoie son fils à l’orphelin ?
Montréal est un charmant séjour, etc.

Voici maintenant une chanson qu’il avait composée en l’honneur des pompiers de Québec. Cela se chantait sur l’air : « C’est aujourd’hui la fête du village. Elle aussi commence par le refrain :

« Marchons pompiers
« Éteindre l’incendie ;
« Pour un denier
« C’est triste comédie.
« Notre valeur
« Fait que l’on nous dédie
« Le grand surnom de braves voltigeurs.
« Montrons nos cœurs
« Pour le malheur.
« Par nos travaux notre pompe est grandie.

Comme le refrain est long, je ne citerai qu’un seul couplet :

« Si jamais dans Québec s’allume l’incendie
« On nous voit à l’envie
« Accourir à grand train.
« À course de chevaux,
« La pompe fait voyage
« Et nous, pleins de courage,
« Nous portons nos séaux.
Marchons, pompiers, etc.

Grosperrin est tellement oublié aujourd’hui qu’on serait tenté de le soupçonner d’avoir eu quelque mérite comme écrivain. Louis Fréchette est le seul qui lui ait consacré quelques lignes dans ses Originaux et Détraqués, et il devait à Quéquienne une partie des renseignements qu’il possédait sur le compte de cet incomparable trouvère.

RETOUR AUX ÉTATS-UNIS


LES BRIQUETIERS

Au printemps de 1866, lors de l’invasion fénienne, notre cadet s’enrôla dans les Chasseurs Canadiens et fit quelques mois de service militaire à Laprairie, Saint-Jean, Hemmingford, Lacolle et Philipsburg. En 1867, il retourna aux États-Unis. N’ayant pu se procurer du travail à Woonsocket, il alla d’abord travailler à Warren, Rhode Island, puis à Rehoboth et à Boston, où il devint porteur de moules dans une briqueterie.

C’était un rude travail et l’entraînement fut très pénible. Il avait connu les fatigues des marches forcées ; mais avant de pouvoir travailler à son aise, il lui fallait durcir ceux de ses muscles qui avaient jusqu’alors manqué d’exercice. Pendant les premières semaines, il était horriblement courbaturé le soir en se couchant, et surtout le matin, avant l’aube, lorsqu’il se levait pour commencer une journée de travail qui se prolongeait longtemps après le coucher du soleil.

Le procédé de fabrication était encore assez primitif. Dans la région des briqueteries s’étendant depuis Somerville jusqu’à, et y compris, East Cambridge, une seule compagnie commençait à se servir de la presse à vapeur et à mouler des briques avec de l’argile relativement sèche. Une trentaine d’autres briquetiers se partageaient l’exploitation de cette longue suite de champs argileux, aujourd’hui recouverts de maisons habitées par des ouvriers employés à d’autres industries.

À East Cambridge, on faisait encore de la brique au sable, mais à Somerville on faisait de la brique à l’eau. La presque totalité des travailleurs était recrutée dans nos paroisses canadiennes, où les agents des briqueteries américaines embauchaient les fils de cultivateurs renommés pour leur aptitude aux rudes travaux. Ces jeunes gens partaient au printemps et revenaient à l’automne nantis d’une assez forte somme gagnée au prix d’un labeur excessif. Ils travaillaient d’une étoile à l’autre, c’est-à-dire tant que la lumière du jour le leur permettait, chaque équipe s’efforçant de surpasser les autres.

Les jambes nues et la poitrine recouverte d’un long tablier en caoutchouc, les porteurs de moules évoluaient dans la cour où l’on faisait de la brique à l’eau.

Le mouleur prenait, dans une auge remplie d’eau, un moule dans lequel il jetait avec force assez de glaise pour former six briques. L’un des porteurs prenait ce moule et courait le porter au bout du rang où les briques devaient sécher sur le sol nivelé, jusqu’à ce qu’on pût les faire durcir en les cordant en haies parallèles, assez éloignées les unes des autres pour donner accès au vent et à la lumière.

Il s’agissait de ne pas faire perdre de temps au mouleur et le porteur courait constamment. Pour verser les six briques nouvellement moulées il fallait, tout en courant, imprimer au moule un mouvement rotatoire, le rattraper sans répandre les briques, déposer celles-ci sur le sol et retirer le moule sans les déformer. Il arrivait parfois qu’un apprenti faisait un pâté en versant son moule. C’était alors un chahut à n’en plus finir. Lorsqu’un ouvrier renversait une brouette, échappait un moule ou devenait incapable de continuer son travail, ses camarades se hâtaient de proclamer qu’il avait vêlé.

Cette expression élégante provenait-elle du mot anglais failed, plus ou moins judicieusement francisé ? Ce qu’il y a de certain, c’est que tout accident ou incident de ce genre était immédiatement signalé par une série de meuglements qui se répercutaient de briqueterie en briqueterie sur une distance de trois à quatre milles. Tout le monde beuglait en travaillant. On ignorait où le fait avait pu se produire ; mais on savait que la race bovine comptait, au figuré du moins, un représentant de plus dans un endroit peu éloigné du monument de Bunker Hill.

À propos de Bunker Hill, combien y a-t-il de Canadiens, ou même d’Américains qui savent que cette fameuse bataille a été livrée sur la propriété d’un Français nommé M. de Boncœur ? Semblable déformation d’un nom historique ne s’est-elle pas perpétuée dans le cas du patriote Rivière que les Américains ont immortalisé sous le nom de Paul Revere ?

Les meuglements contagieux des briqueteries de Somerville rappelaient à Quéquienne un souvenir de l’armée du Potomac. Il y avait dans l’un des régiments un officier qui n’était pas adoré de ses soldats. Ceux-ci, ayant appris que ce gradé était fils d’un cordonnier, l’avaient surnommé Wax, par allusion au brai qui enduisait le ligneul paternel. Dès qu’il avait le dos tourné, quelqu’un se mettait à crier Wax. Le mot était répété par toute l’armée en marche et des milliers de soldats criaient Wax sans savoir pourquoi. Un jour, une nouvelle recrue, qui n’avait pas la moindre idée de la signification de ce cri de guerre, répéta le mot en face du lieutenant, qui la souffleta d’importance.

Blessé au cours d’une bataille, cet officier disait plus tard : « Je sais que ce n’est pas la balle d’un ennemi qui m’a frappé. » — « Ce n’est certainement pas la balle d’un ami » lui fut-il répondu.

LES AVATARS DE QUÉQUIENNE

Même lorsqu’il est fatigant, le travail en plein air ne fait jamais de tort à la santé d’un homme vigoureux. À l’automne, Quéquienne, frais et dispos, retourna à Woonsocket où il fut chargé de recueillir les commandes et de faire la livraison chez les clients d’une épicerie bien achalandée. Il y passa deux ans, occupé à conduire la voiture durant le jour et à aider aux autres commis durant la soirée. Il se maria en octobre 1868, fit un stage dans un magasin de modes et finit par entrer comme premier commis chez un marchand de vêtements confectionnés qui était en même temps avocat et député à la Législature du Rhode Island.

À plusieurs reprises, cet excellent patron augmenta le salaire de Quéquienne, sans la moindre sollicitation de la part de ce dernier. Il lui prêtait des livres et lui aidait à faire quelques études de droit commercial. Si Quéquienne eut eu l’intention de se fixer définitivement aux États-Unis, il n’aurait pu désirer un emploi plus conforme à ses goûts et aux aptitudes qu’il possédait alors. Mais, pour plusieurs raisons, il se proposait de retourner au pays natal.

D’abord, le fait qu’il avait, sans autorisation, écourté la période de service qu’il s’était engagé à faire dans l’armée régulière des États-Unis l’exposait à être arrêté comme déserteur. Outre cela, les illusions qu’il conservait encore sur la situation de la race française au Canada le portaient à croire qu’il était de son devoir d’aller prêter main-forte à ses compatriotes restés au pays. En conséquence, il se hâtait de faire des économies afin de mettre, le plus tôt possible, ce patriotique projet à exécution.

Dans la Nouvelle-Angleterre, la situation des Canadiens immigrés s’était beaucoup améliorée depuis dix ans. La classe instruite, sortie de nos collèges et universités, y affluait. Les médecins franco-canadiens venaient en grand nombre pratiquer leur profession dans un milieu où la population était plus dense et où la supériorité de leurs connaissances leur assurait, non seulement chez leurs compatriotes mais aussi chez les Américains, une clientèle assez fructueuse.

Bon nombre de Canadiens cessaient de travailler dans les manufactures pour se livrer au commerce, aux entreprises de construction, etc., avec un succès bien propre à étonner ceux qui les avaient jusqu’alors considérés comme des êtres inférieurs. Sous l’influence de la classe instruite, les nôtres commençaient à se grouper et à s’affirmer. Des prêtres français et canadiens français avaient suivi le mouvement. Nous n’avions encore ni curés ni paroisses franco-canadiennes ; mais plusieurs paroisses mixtes avaient des vicaires canadiens et l’on se préparait à construire des églises pour l’usage exclusif des nôtres.

Des sociétés Saint-Jean-Baptistes et autres associations à la fois patriotiques et mutualistes surgissaient dans tous les centres un peu nombreux. Elles eurent d’abord pour principal organe le Protecteur Canadien, journal publié par Antoine Moussette et rédigé par l’abbé Druon. C’est dans ce journal que la prose de Quéquienne eut, pour la première fois, les honneurs de la publication.

Un traité de géographie destiné à renseigner la jeune génération américaine avait été feuilleté par Quéquienne qui y avait lu, sur le compte de ses compatriotes, des niaiseries tellement stupides qu’il avait cru devoir s’insurger. Sa protestation indignée avait bien été quelque peu débarbouillée par le père Druon, qui en avait élagué certaines expressions énergiques peu flatteuses pour le géographe inculpé ; mais Quéquienne en fut bien aise, d’autant plus qu’on le priait de collaborer régulièrement à la rédaction du journal. C’était en 1868, et il était loin de prévoir alors qu’il finirait par faire son gagne-pain du journalisme militant.