Pierrot chien de Belgique/3

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Traduction par Fanny Mathot.
Paul Ollendorf (p. 48-71).

CHAPITRE III

Ce ne fut pas longtemps après la mort du vieux Luppe qu’une chose terrible arriva. Père Jean rentra un après-midi porteur d’une feuille de papier jaune que lui, mère Marie et Grand-Père examinèrent très gravement pendant longtemps. Les enfants furent mis au lit de bonne heure mais ils purent entendre parler leurs parents jusque très tard dans la soirée. Ils ne pouvaient s’imaginer ce que cela signifiait, mais Henri, se réveillant incidemment pendant la nuit, entendit pleurer mère Marie, ce qui était étrange car habituellement elle était si joyeuse. Peut-être pensait-elle à Luppe !

À Bruxelles il semblait y avoir plus d’agitation que d’habitude et chacun à peu près achetait des journaux aux jolies filles les marchandes du coin. Tous étaient très sérieux et certains paraissaient émus. Il y avait aussi beaucoup de soldats marchant dans les rues, ce qui constituait un grand spectacle pour Henri.

Ce fut par les marchandes de journaux qu’Henri, à la fin, apprit ce qui se passait. Il y avait la guerre, ce qui, naturellement, expliquait la présence des soldats. En les apercevant le cœur d’Henri battait dans l’espoir qu’il verrait une bataille, mais cependant lui aussi ressentait la peur. Sur le chemin de retour à la maison, il embarrassa sa mère de questions, mais elle était très laconique et il ne sut pas grand’chose.

À la fin, il apprit que père Jean, qui avait jadis servi un terme dans l’armée, avait été appelé sous les drapeaux et avait été attaché à une compagnie de réserve. Chaque jour il devait laisser la ferme et la métairie aux soins de Grand-Père et partir pour l’exercice. Il mettait alors un uniforme qui, bien que n’étant pas aussi gai que celui porté pour la société de musique, était d’aspect plus martial. Ceci rendait Henri très fier, mais laissait mère Marie indifférente.

Une fois, qu’Henri était resté à la maison pour aider Grand-Père, ils entendirent un grand bruit de pas qui résonnaient et sortirent pour voir ce qui se passait. Sur la route, un nuage de poussière apparut au travers duquel on voyait les scintillements de l’acier au soleil, ainsi que les jambes d’un grand nombre d’hommes se mouvant avec ensemble. Bientôt les soldats arrivèrent par centaines et centaines, continuant leur marche en passant devant la petite ferme-métairie et se dirigeant vers Bruxelles. Henri avait envie de les acclamer, mais Grand-Père paraissait si grave qu’il s’en abstint. Ensemble ils se tenaient au bord de la route, vieillard et petit garçon,

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immobiles et très droits, regardant anxieusement passer la rangée des officiers. C’était vraiment impressionnant.

Henri continua d’aller fréquemment à la ville avec mère Marie, non parce que l’on craignait que Pierrot se conduisît mal, car il avait bien profité de ses leçons, mais parce que mère Marie, de plus en plus, désirait l’avoir auprès d’elle. Partout il entendait parler de la grande guerre et il apprit à ouvrir l’oreille. Les Allemands étaient entrés en Belgique et l’on se battait à Liège, quoiqu’Henri ne sût pas du tout où Liège pouvait bien se trouver. Chacun était fier des braves gens qui soutenaient les forts et Henri put concevoir la chose. Il était fier aussi, spécialement parce que son père était un soldat, quoiqu’il ne comprît pas pourquoi père Jean ne s’était pas battu et n’avait pas gagné de batailles. Des blessés étaient de temps en temps amenés à Bruxelles et mère Marie était très troublée à

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] leur vue. Henri avait grande envie de les questionner sur la façon de se battre mais n’en eut point l’occasion.

Vint alors un jour la terrible nouvelle que Liège était tombé, ce qui mit Bruxelles dans un état d’agitation fiévreuse. Quelques-uns des clients de mère Marie firent leurs préparatifs et partirent hâtivement pour Anvers, Ostende, ou bien l’Angleterre, de façon que la tournée que devait faire Pierrot devint plus restreinte. Il semblait y avoir une crainte que les Allemands apparussent d’un moment à l’autre.

« Les Français ! » criait le peuple au désespoir. « Où sont-ils ? »

Quand mère Marie et Henri arrivèrent à la maison, ce jour-là, père Jean en uniforme attendait très énervé, avec son fusil et son équipement prêts.

« Nous avons été requis », dit-il. « Nous devons empêcher les Allemands d’entrer dans Bruxelles. »

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Rien de plus ne fut dit, ce n était pas le moment de parler beaucoup. Père Jean les embrassa tous, même vieux Grand-Pére, dit au revoir et partit en hâte par la route. Mére Marie était très brave et ne pleura pas tant qu’il ne fût parti. Alors elle pressa Henri et petite Lisa contre elle et sanglota amèrement, ce qui fit pleurer aussi les enfants. Pierrot, qui n’avait pas été dételé, vint en tirant sa charrette et fourra son museau mouillé parmi eux sous forme de sympathie. Mais Grand-Père se trouvait seul près de la route, regardant vers Bruxelles, les épaules hautes et les lèvres closes et serrées en ligne mince.

Alors rapidement se succédèrent de terribles événements : les Belges ne purent contenir les Allemands, et pére Jean et les autres furent obligés de se replier sur Anvers. Les agents de police de Bruxelles conseillèrent à mère Marie de ne plus venir en ville, de sorte qu’on dit au revoir aux jolies marchandes de journaux et aux autres amis et on essaya d’expliquer le motif à Pierrot qui se plaignit parce qu’on ne l’attelait pas le lendemain à sa charrette.

Voilà pourquoi mère Marie et son fils n’étaient pas en ville quand vint la nouvelle que Louvain avait été détruit et que beaucoup de gens paisibles, qui n’étaient pas du tout des soldats, avaient été fusillés. Mais les nouvelles ne mirent pas longtemps à atteindre la métairie, et quand elle les apprit, mère Marie devint très pâle. Quelques-uns de leurs voisins emballaient ce qui leur appartenait et s’en allaient, tandis que Grand-Pére et mère Marie ne sachant où aller, restèrent à la maison.

Trois soldats belges vinrent et emmenèrent Médard et toutes les vaches, à l’exception d’une genisse tachetée ; ils donnèrent un reçu à mère Marie disant qu’on la paierait un jour.

Ils savaient tous que les Allemands seraient bientôt là, alors cela n’avait pas beaucoup d’importance, et avec une seule vache à traire et sans devoir faire de voyage à la ville, il y eut moins d’ouvrage. Grand-Père, avec l’aide de mère Marie, d’Henri et de Pierrot, commença à moissonner le petit champ comme il put.

Le 20 août un voisin effrayé rapporta que le Roi était parti pour Anvers et que Bruxelles était aux mains des Allemands.

« Pourquoi ne pouvons-nous pas aller à Anvers, maman » demanda Henri, « et être avec le Roi et père Jean et les soldats ? »

Mais mère Marie hocha seulement la tête ; elle ne put rien dire.

De tout cela Pierrot ne comprenait que peu de chose. Il se rendait compte seulement de ce que le gai tintamarre de la charrette à lait derrière lui lui manquait, l’ombrage des marronniers de l’Avenue Louise, tous les bruits intéressants et les odeurs de la ville, ainsi que le doux rire des petites marchandes de

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journaux. Il était privé du son de la voix profonde et du contact des mains fortes et bonnes de père Jean. Mais, lui aussi, allait apprendre

bientôt ce qu’était la guerre.

Quelques années auparavant, un régiment de carabiniers avait commencé à employer des chiens pour traîner de petites charrettes de munitions et des mitrailleuses. Ce sont les soldats qui portent des uniformes vert foncé avec d’étroits lacets et des fourragères jaunes, des paletots à grands collets en hiver et de singuliers shakos à fond haut avec une mentonnière et des plumes de coq brillantes vert foncé sortant de rosettes vertes et jaunes. Ceci est nécessairement la coiffure de parade. En action, ils portent un petit bonnet rond ou un shako sans plumes, recouvert d’une toile cirée noire. L’expérience qu’on fit avec les chiens fut reconnue un succès et maintenant, qu’on avait en perspective une grande bataille et beaucoup de marches à travers les campagnes inégales, l’armée décida d’étendre cette branche du service et commença à réquisitionner des centaines de chiens de trait vigoureux et bien dressés.

Tout juste avant que le premier uhlan apparût à la ferme des Van Huyk, un carabinier belge vint précipitamment un matin et emmena Pierrot. Les enfants s’accrochèrent à son rude cou et pleurèrent jusqu’à ce que mère Marie les entraînât dans la maison. Le chien résista également, mais comprit bientôt qu’il devait marcher et il se mit à trotter sur la route à côté du soldat. Grand-Pére, se tenant droit et calme, porta la main au front quand le soldat et Pierrot s’en allèrent.

La dernière chose que vit Pierrot en regardant derrière lui, au tournant de la route, était l’austère et grave silhouette du vieillard se tenant devant la petite ferme, et la dernière chose qu’il entendit étaient les cris sauvages de petite Lisa qui ne pouvait comprendre et refusait qu’on la consolât.

Pierrot et le carabinier furent bientôt rejoints par d’autres soldats avec d’autres chiens, et tous ils se dépêchaient ensemble le long des routes. Ils firent un long voyage de plus de 40 kilomètres, formant un grand circuit autour de Bruxelles, en passant au sud, par Anderlecht.

Quand ils arrivèrent enfin à Malines, Pierrot fut placé dans un enclos avec beaucoup d’autres chiens. Ils n’étaient pas habitués à se trouver ensemble de cette façon, et deux hommes devaient constamment se tenir parmi eux, munis de cravaches afin de les empêcher de se battre. Mais Pierrot qui était toujours bienveillant, trouva ce contact avec ses congénères plutôt amusant, quoique tout cela le rendait très perplexe et il aurait voulu rentrer à la maison.

Le soir, les chiens furent nourris et on leur

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donna de la paille pour se coucher, mais aucun d’eux ne dormit bien dans ce nouvel entourage et ils fatiguèrent et irritèrent leur gardien avant l’aube.

Dès le point du jour les soldats vinrent et emmenèrent les chiens deux par deux. Finalement, un grand carabinier barbu, nommé Conrad Orts, s’approcha de Pierrot. Il lui caressa la tête, lui ouvrit la gueule pour lui examiner ç_les dents et parcourut de la main ses pattes et son dos poilus, comme père Jean avait l’habitude de le faire, et Pierrot l’aima. Lui aussi parut aimer pierrot, car il sourit et dit : « Un bon garçon ». Alors il choisit un grand et robuste chien à l’air hargneux, nommé Jef, ainsi que Pierrot l’apprit plus tard, et il conduisit les deux chiens en laisse vers un terrain vague où il y avait des tentes, des charrettes, des piles de boîtes et de paquets, et où régnait beaucoup d’animation.

Ils arrivèrent à une étrange petite charrette telle que Pierrot n’en avait jamais vue auparavant. C’était une mitrailleuse à tir rapide, montée sur deux roues de bicyclette. En place de brancards, il y avait une simple fourche avec deux colliers attachés au bout, un de chaque côté. Conrad enfila un de ceux-ci au cou de Pierrot et l’autre, à celui de Jef, puis fixa les traits. Alors il les fit avancer pendant quelques instants jusqu’à ce qu’il parût satisfait.

La mitrailleuse et le véhicule pesaient, ensemble, environ quatre-vingt-dix kilos, ce qui était en pays plat une charge très légère pour deux chiens vigoureux. D’autres chiens furent attelés à des véhicules semblables ; quelques-uns d’entre eux seulement avaient des caisses de munitions au lieu du petit canon. Ensuite, Conrad attacha les chiens et s’en fut à la recherche des soldats qui les avaient amenés, afin de connaître leurs noms, ce qui était d’après lui une précaution très sage.

Pendant un jour ou deux Conrad Orts employa beaucoup de temps pour dresser Jef et Pierrot, les faisant traverser l’eau et passer par toutes espèces de terrains accidentés afin qu’ils soient prêts à tout.

Dans l’armée belge les commandements sont donnés presqu’exclusivement en français, ce qui semblait étrange à Pierrot, car Grand-Père et père Jean l’avaient dressé en lui parlant flamand. Ainsi il eut à apprendre ce que voulaient dire tels commandements : « Halte ! » « Marche ! » et « Va vite ! » Mais Jef et lui apprirent bientôt à obéir à Conrad même quand il ne tenait pas les rênes, tirant le petit canon avec obstination par-dessus les ruisseaux, montant et descendant des collines escarpées, franchissant fougueusement avec lui des buissons où ni chevaux ni automobiles, n’auraient pu passer. Les chiens reconnurent bientôt mutuellement leur façon de tirer et apprirent à réserver leurs forces pour les endroits difficiles et à tirer convenablement ensemble. Et malgré le caractère ombrageux de Jef, Pierrot découvrit en lui un compagnon honnête, toujours prêt à faire sa part de besogne et il finit par l’aimer. Conrad paraissait très content de tous deux.

Vint alors un matin où il y eut grande animation dans le camp des carabiniers. Des hommes couraient partout et des officiers jetaient des commandements à haute voix. Conrad vint et attela vivement Pierrot et Jef à leur canon et ils partirent, en courant sur la route, vers Bruxelles avec quelques-uns des autres chiens et des canons. Quand ils eurent parcouru à peu près un kilomètre et demi, les chiens furent dételés et attachés à des arbres et les canons placés sur la route. Bientôt on entendit le galop de chevaux, et des coups de fusil furent tirés, ce qui effraya les chiens et ils tentèrent de rompre leurs laisses et de se sauver. Mais ils furent encore bien

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plus effrayés quand leurs propres canons se mirent à parler. Un horrible bruit étourdissant se fit entendre et quelques-uns des chiens s’accroupirent et rampèrent pour se cacher, tandis que d’autres sautaient et hurlaient. Des

hommes vinrent et leur donnèrent des coups de pied en leur ordonnant de se tenir tranquilles ; tous les soldats paraissaient pressés et excités. Pierrot tremblait violemment et souhaitait d’être à la maison avec Grand-Père et petite Lisa, mais le massif Jef prenait tout cela de façon très calme, ce qui rendit courage à Pierrot.

Une compagnie d’infanterie belge arriva en courant, puis les soldats se jetant les uns à plat au bord de la route, les autres se tenant debout derrière les arbres, ils commencèrent à tirer sur les uhlans. Alors, après un moment, deux armées arrivèrent à toute vitesse, chargèrent vers le bas de la route et le feu des mitrailleuses cessa.

Un peu plus tard l’ordre arriva pour les carabiniers de se replier et les chiens furent de nouveau vivement harnachés. Certains durent être poussés en avant à coups de pieds et à coups de poings, mais Pierrot et Jef obéirent à Conrad Orts malgré leur frayeur. À côté de leur canon, un soldat était étendu gémissant et Pierrot le flaira curieusement. Il ne pouvait rien y comprendre du tout.

Cela avait été seulement une petite escarmouche d’avant-poste, mais ce fut la première expérience qu’eut Pierrot de la guerre. Beaucoup de jours se suivirent au cours desquels les mêmes choses se passèrent. Parfois, il y avait des escarmouches, parfois de fausses alertes, mais les chiens ne savaient jamais quand ils allaient être appelés en action avec leurs petits canons. Nuit et jour, c’était continuellement la même chose et il était heureux pour eux qu’ils eussent appris à saisir quand il survenait le moment propice pour se reposer et dormir. Les heures des repas devinrent très incertaines. C’était complètement différent du cours régulier de la vie d’un chien de charrette à Bruxelles. Graduellement ils apprirent à concevoir ce qu’on attendait d’eux et y répondaient de bonne volonté. En fait, il y avait dans l’action quelque chose d’entraînant qui les gardait constamment anxieux et sur le qui-vive. Ils s’accoutumèrent à l’odeur de la poudre et au bruit du canon et Pierrot ne tremblait plus du tout.

En général, Conrad était bon quoique habituellement pressé et un peu brutal et il n’y avait plus jamais de douceurs ni de caresses. Tout cela était très difficile à s’expliquer.

Le camp fut déplacé deux ou trois fois et finalement les carabiniers se retirèrent vers le cercle des forts d’Anvers. Là, une fois de plus, Pierrot entendit les bruits et sentit les odeurs de la ville.

Conrad attela ses chiens un jour à une charrette d’approvisionnement et les emmena à la ville. De nouveau Pierrot trotta par des rues pavées entre de hautes constructions et une fois son oreille fine entendit le son des charrettes à lait roulant bruyamment sur le pavé. Cela lui fit ressentir fortement le mal du pays.

À leur retour ils durent attendre que fût passée une longue colonne de soldats en marche. Ceux-ci paraissaient fatigués et étaient couverts de poussière, et le bruit que faisaient leurs pieds battant la route parut étrange aux oreilles de Pierrot. Soudain, son œil fut attiré par une figure qu’il crut reconnaître. Serait-ce père Jean ? Peut-être venait-il pour l’emmener à la maison ?

Pierrot renifla, mais dans le fort relent d’hommes de la troupe en marche il ne reconnut aucune odeur qui lui fût familière. Il aboya de toutes ses forces. « Je suis ici, père Jean ; je suis ici ! » Mais Conrad lui ordonna de se taire tandis que le soldat dans le rang gardait les yeux fixés droit devant lui et continuait à marcher sans se retourner. Ainsi Pierrot avait dû se tromper. Cela le rendit très malheureux et il gémit tout bas, d’un ton légèrement sifflant, jusqu’à ce que la colonne fût passée et que Conrad se remît en marche.

Un jour vint où eut lieu une bataille plus violente qu’aucune de celles auxquelles Pierrot avait déjà été mêlé. Les Allemands avaient disséminé leurs forces jusqu’à ce qu’ils fussent très prés des forts d’Anvers, et pour les refouler il fallait engager une action en nombre. Beaucoup de soldats furent hâtivement requis vers le front : la cavalerie, l’infanterie en rangs serrés, et l’artillerie montée. Quand l’ordre atteignit les carabiniers, la batterie des mitrailleuses était prête avec les chiens attendant dans leurs harnais et ils partirent en trottant vers la route.

Après qu’ils eurent parcouru environ un kilomètre et demi, un officier arriva au galop et les envoya à gauche de la route autour d’un petit bois dans lequel se trouvait un bataillon d’infanterie en action. Les coups de fusil faisaient un bruit incessant : de temps en temps des shrapnells passaient en sifflant dans l’air et des bombes faisaient explosion dans la terre molle ou parmi les arbres.

Les hommes exhortaient leurs chiens à de plus grands efforts, ceux-ci labouraient le terrain irrégulier en tirant leurs mitrailleuses et leurs caissons, descendant et escaladant les ravins à travers la broussaille à une vitesse folle.

Comme ils franchissaient la bordure du bois ils découvrirent en face d’eux une colonne d’Allemands avançant lentement en contournant le flanc des Belges. Les carabiniers vivement se déployèrent, puis se jetèrent à plat

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ventre en s’abritant derrière les buissons ou les monticules qu’ils trouvaient et ouvrirent le feu. Mais les hommes chargés des batteries ne purent point se cacher. Ils durent actionner leurs mitrailleuses et courir leur risque.

On n’eut pas le temps de dételer les chiens, aussi furent-ils simplement retournés pour laisser accomplir derrière eux le tumulte de la bataille pendant que leurs mitrailleuses grondaient à leurs côtés. C’était très dur à soutenir et plusieurs d’entre eux auraient pu s’enfuir si ce n’était qu’une demi-douzaine d’hommes avaient été requis pour retenir les chiens solidement par la tête en se tenant accroupis auprès d’eux.

Des balles se mirent à siffler autour de leurs oreilles et faire « plouf ! plouf ! » dans le sol tout prés d’eux. De temps à autre un homme tombait silencieusement ou en poussant un cri perçant et, en face, à droite,

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Pierrot entendit un chien qui lançait des hurlements d’angoisse. Derrière lui Conrad Orts grommelait et soufflait entre les dents pendant qu’il faisait fonctionner désespérément sa mitrailleuse.

Brusquement, un des hommes qui se trouvait à la tête des chiens porta la main à la gorge, articula un gémissement bruyant, et tomba dans l’herbe, et deux des chiens se sauvèrent affolés, leurs canons bondissant derrière eux. D’autres chiens sautaient et grognaient et tout ce que les hommes purent faire était d’empêcher une débandade. Pierrot fut saisi de panique et du désir de fuir rapidement, mais Conrad se montra pour un moment, leur criant : « Tranquille, les chiens, tranquille ! » Vieux Jef, impassible, fit entendre un grognement intérieur et Pierrot se tint coi.

Le feu des mitrailleuses avait arrêté l’assaut des Allemands et les carabiniers reprirent leur marche en avant, de monticule en monticule, en continuant leur feu. À la fin, les Allemands se retirèrent et le gros de la bataille se déplaça. Les carabiniers furent rappelés et rentrèrent avec leurs batteries en s’abritant derrière les arbres pour reprendre haleine. Précisément, comme ils tournaient, une balle rapide atteint un jeune chien à robe tachetée dont Pierrot avait fait la connaissance. Il trottait tout près de son compagnon et de la mitrailleuse, et avec un cri de douleur et d’effroi, il fit un bond et tomba aux pieds de Pierrot, le sang rouge s’échappant de son épaule.

Stupéfait de terreur, Pierrot s’arrêta net et flaira son camarade tombé. Alors Conrad l’obligea à avancer tandis que l’homme dégageait le chien mort en coupant ses traits.

Ce jour-là, pour les carabiniers la bataille était terminée, mais Pierrot avait vu la mort de près et il commençait à comprendre.