Pierrot chien de Belgique/6

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Traduction par Fanny Mathot.
Paul Ollendorf (p. 109-124).

CHAPITRE VI

Après que le soldat belge eut emmené Pierrot, la petite ferme-métairie des Van Huyk fut le théâtre de pénibles événements. Bientôt les Allemands vinrent et prirent la seule vache, de sorte qu’il n’y eut plus de lait ni de beurre. Ils emportèrent aussi tout le blé et une grande quantité de seigle qui étaient dans la grange. Dans le champ, il y avait encore un peu de blé que Grand-Pére n’avait pas eu le temps de rentrer. Tous ils récoltèrent et glanèrent chaque grain de celui-ci, et mère Marie le cacha sous le plancher de la maison avec le peu qui avait été laissé dans la grange. Tous leurs poulets furent emportés aussi et il ne leur restait pas grand’chose à manger. Les Allemands ne furent pas brutaux envers eux et leur donnèrent même un billet en paiement des choses qu’ils avaient prises, mais celui-ci ne pouvait servir à acheter de la nourriture.

Mère Marie craignant les soldats allemands, gardait Henri et Lisa enfermés et elle-même s’éloignait rarement de la maison. Seul le vieux Grand-Père sortait pour aller aux nouvelles et revenait en se promenant très crânement, quoique n’ayant jamais rien de bon à raconter. Les Allemands avançaient toujours, mais Grand-Père ne désespérait pas. Les Belges s’étaient battus bravement, comme devaient le faire des Belges, et ils seraient délivrés des mains des spoliateurs. Mais mère Marie avait moins d’espoir.

Elle avait très rarement des nouvelles de père Jean et tant de femmes pleuraient leurs morts qu’elle devint elle-même très triste et eut peur, surtout après qu’elle eut appris que Joseph Verbeeck avait été tué par un éclat d’obus. Des lèvres de ses voisins pris de panique, elle entendit d’autres choses qui la faisaient frémir et serrer petite Lisa tout contre elle.

De nouveau, les Allemands vinrent quelques semaines plus tard et recherchèrent dans la maison et les autres petits bâtiments tout ce qui pouvait leur être utile. Ils ne découvrirent point le petit trésor de mère Marie et un des soldats qui paraissait être un officier, se montra très furieux et parla très haut, malgré qu’on ne pouvait le comprendre. Quand il sortit et alla à la grange, il brisa la porte avec son pied, quoiqu’Henri lui aurait indiqué comment l’ouvrir.

Un des soldats, cependant, ne se montra pas aussi brutal ; il se tenait à part, paraissant monter la garde à la porte, et quand l’officier jurait, il ne semblait pas l’approuver quoique ne disant rien. C’était un jeune Bavarois à la figure ronde et bien

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rasée et au regard bizarre ; il avait des mains rouges et lourdes de paysan. Quelque chose en lui attirait petite Lisa, et pendant que mère Marie était occupée avec les autres soldats, l’enfant se glissa inaperçue et alla vers lui.

Personne n’avait encore eu l’occasion d’apprendre à Lisa qu’il était impoli de regarder les gens en face et, avec des yeux francs et curieux, elle fixait en plein la large figure du soldat. Il avait presque l’air d’un grand jouet tel qu’il se tenait là, si rigide avec ses talons réunis et sa ronde face rouge apparaissant brusquement au-dessus de sa tunique grise avec sa rangée de boutons de cuivre luisants. Elle hésitait à rompre le charme qui paraissait avoir transformé cet homme vermeil en une statue de bois, mais le soldat ne put plus endurer longtemps d’être scruté ainsi et, graduellement, sa face se détendit et il sourit. C’était un bon sourire qui donna à Lisa une sensation de contentement. Alors, elle se rappela que c’était le premier rire franc et naturel qu’elle avait vu depuis longtemps. Certainement, tous ces soldats allemands n’étaient pas des monstres aussi terribles, après tout. En vérité, on pourrait aisément apprendre à aimer celui-ci.

Naturellement, petite Lisa n’était pas assez âgée pour comprendre que si tous les Allemands étaient des paysans bavarois et tous les Russes des moujiks polonais, il n’y aurait jamais eu de guerre.

Grand-Père s’était plaint parfois d’avoir de la raideur dans les articulations et Lisa se demandait si ce soldat ne souffrait pas du même mal. Elle ne savait pas au juste comment lui poser la question, aussi lui demanda-t-elle en flamand : « Pouvez-vous vous baisser ? »

Lisa avait une petite voix douce quoique d’un ton aigu et cela fit rire plus ouvertement le soldat. Il hocha la tête et articula quelques mots d’une voix extraordinairement gutturale et qui n’avaient aucun sens pour Lisa. Elle était convaincue qu’il ne pouvait se baisser, tandis que l’apparente mobilité de son cou la rassurait.

Son regard était attiré par un léger mouvement de sa main droite qui lui pendait au côté et, allant vivement auprès de lui, elle la leva et découvrit que son bras, au moins, était naturellement attaché à l’épaule. Ce à quoi le soldat rit à haute voix mais se contint aussitôt que ses camarades et l’officier apparurent de derrière la maison. Alors Lisa entendit sa mère qui l’appelait et elle rentra en courant.

Après une dernière inspection de la maison, l’officier parla aux soldats qui marchaient devant et tous ils partirent à travers champs, vers la maison de Mme Verbeeck.

Comme ils défilaient devant la fenêtre de la cuisine, la téméraire petite Lisa passa la tête dehors et le soldat bavarois frôla de ses lèvres le sommet de la petite tête blonde si rapidement que personne ne le vit, pas même le vigilant officier ni l’inquiète mère Marie. Lisa agita la main et lui cria au revoir de façon perçante, mais il marcha droit devant lui avec les autres sans se retourner. Peut-être, cependant, avait-il entendu.

Après que les soldats eurent vainement cherché le grain qui était caché sous le plancher, mère Marie se sentit entièrement soulagée, mais elle commença à s’inquiéter en raison de la petite quantité qui restait. Personne ne semblait savoir combien de temps durerait la guerre. L’un disait trois ans, un autre croyait que les Anglais seraient arrivés dans quelques semaines et qu’alors les Allemands devraient rentrer chez eux au galop ; d’autres déclaraient que, quoiqu’il arrive, la Belgique était condamnée et qu’au plus tôt les gens quitteraient le pays mieux cela vaudrait.

Mère Marie ne savait qui croire, mais elle décida qu’il serait prudent de ménager sa petite provision de grain afin qu’il y en eût suffisamment pour tout l’hiver. Par poignées, elle en évaluait la quantité et aussi les choux tardifs, les navets et toutes autres choses qu’elle pouvait compter comme nourriture, puis divisa le tout par le nombre de jours d’hiver. Quand elle s’aperçut combien peu cela laissait pour chaque jour, avec rien en plus pour les dimanches, elle se montra perplexe. Elle consulta Grand-Père qui décida qu’on se réduirait à des portions plus petites.

Mère Marie expliqua cela aux enfants aussi bien qu’elle put, mais petite Lisa ne comprit pas. Aussi, quand elle se rendit compte combien elle avait peu à manger, même quand elle avait très faim, elle se mettait parfois à pleurer. Mais Henri qui allait avoir bientôt neuf ans, maintenant, avait beaucoup appris de Grand-Père les préceptes de la résignation et il supporta sans se plaindre, partageant même

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ses quelques derniers morceaux avec Lisa.

Il semblait pourtant que les Van Huyk devaient avoir enduré suffisamment de souffrances, mais quand on s’imagine toutes les pauvres familles belges qui ont été laissées mourantes d’inanition, ont été dispersées, ont dû se sauver à l’étranger ou bien encore ont été complètement anéanties ; quand on se rappelle le sort d’Aerschot et de Louvain, il faut admettre que les Van Huyk pouvaient encore s’estimer heureux, même après ce qui leur était advenu, car tous étaient en vie et bien portants. Père Jean même n’avait pas encore été rapporté comme mort ou manquant, tandis que toute la Belgique gisait consternée sous le tardeau horrible des privations, de la misère et de la terreur. Hélas ! la guerre est barbare et l’hiver cruel, et les pauvres gens des provinces éprouvées étaient sans espoir.

Un jour, vers la fin d’octobre, la

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porte résonna de coups de crosses de fusils et encore une fois un détachement de soldats en capotes gris-bleu envahit la petite ferme au toit de tuiles de la route de Waterloo. Les soldats avaient bu et étaient bruyants et grossiers.

Ils saccagèrent la maison et juraient parce qu’ils y trouvaient si peu de chose. Du dos de la main, l’un d’eux frappa vieux Grand-Père dans la figure, tandis qu’un autre saisit mère Marie et, en dépit de ce qu’elle se débattait, l’embrassa sur la joue. Des choses plus graves encore auraient pu se passer, lorsqu’un des soldats, furieux de trouver aussi peu de butin, mit finalement le feu à la maison et à la grange.

Comme les flammes s’élevaient rapidement en crépitant, les soldats parurent subitement dégrisés et inquiets. Peut-être n’étaient-ils pas autorisés à faire de telles choses. Nonobstant ils se dirigèrent vers la route, laissant derrière eux la petite maison en flammes.

Mère Marie et Grand-Père sauvèrent ce qu’ils purent de leur humble bien, la première travaillant avec la frénésie du désespoir tandis que des larmes inondaient ses joues, pendant que les traits paisibles de Grand-Père étaient transformés par le défi et la haine. Henri et Lisa, consternés, se tenaient par les mains, dans le jardin d’où, silencieux, ils considéraient avec terreur l’horrible spectacle.

Cette nuit-là ils couchèrent sous le toit de Mme Verbeeck mais elle, effrayée aussi, ne pouvait les garder, de sorte que le lendemain matin ils retournèrent, tristes et désespérés, vers les ruines fumantes de leur foyer.

Des planches et des tuiles qu’il put trouver, Grand-Père, avec l’aide d’Henri, bâtit une petite cabane formée d’un seul réduit prés de l’endroit où se trouvait auparavant la grange ; pendant ce temps, mère Marie cherchait parmi les ruines tels objets qui pouvaient encore venir à point. Ils sauvèrent quelque literie et mère Marie trouva des casseroles et des plats et encore d’autres choses dont ils pourraient se servir, notamment, son poêle de cuisine en fonte, quoique fendu mais dont les morceaux tenaient encore ensemble. La provision de grain et de légumes, hélas ! était brûlée et perdue ; à peine en restait-il un peu qui pût être consommé.

Grand-Père plaça le poêle dans la cabane et y disposa une table rudimentaire, des bancs et des couchettes. Il avait un cœur vaillant dans sa vieille poitrine, Grand-Père, et quoiqu’il ne parlait pas beaucoup il empêchait mère Marie de se désespérer. Ensuite ils se mirent tous au travail pour ramasser de l’herbe sèche et du foin pour leurs couchettes et, à la tombée de la nuit, leur pauvre petit abri fut prêt.

Quelques jours plus tard, ils entendirent à nouveau le bruit des pas sur la route et de leur porte, virent une

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compagnie de soldats allemands passant à la file. Mère Marie ne les craignait plus maintenant, il lui semblait qu’ils avaient commis tout ce dont ils étaient capables. Grand-Père se tenait droit, stoïque et silencieux, mais petite Lisa soudainement sortit en courant, en poussant un petit cri de joie et en agitant les bras.

Dans la compagnie elle avait reconnu son ami le Bavarois. Il tourna la tête un instant, mais son visage était sans expression et il ne quitta pas les rangs. Aussi Lisa pleura-t-elle de déception.

Mais le jour suivant il revint furtivement après le coucher du soleil. Il était seul et il frappa doucement avant de pénétrer dans la cabane. Sans rien dire, il déposa sur la table un demi-pain de seigle et un petit morceau de lard. Grand-Père le regarda de façon hautaine et avec colère et il s’en fallut de peu qu’il lui jetât tout cela à la face, quand petite Lisa courut joyeusement vers lui. Le soldat eut un sourire attendri en lui caressant la tête, alors Grand-Père laissa là la nourriture. Puis, le soldat considéra mère Marie d’un regard à l’expression sympathique et triste et disparut dans l’obscurité.

« Il a aussi des petits enfants », dit mère Marie.

Bientôt, le temps devint très froid. Grand-Père arrangea une bêche et forma un talus de terre tout autour de la cabane et disposa des mottes de gazon sur le toit. Il y avait suffisamment de combustible parmi les ruines calcinées de la maisonnette et de ses dépendances, de sorte qu’ils purent s’arranger assez confortablement à l’intérieur de leur cabane, mais tous leurs chauds vêtements d’hiver ayant été brûlés, ils souffraient du froid dès qu’ils sortaient. Leurs chaussures aussi s’usaient et devenaient minces et toutes, sauf une paire de sabots de Grand-Père, avaient été brûlées.

Le pire, c’est qu’il n’y avait rien, sinon peu de travail à faire, alors que tous étaient si laborieux. Mère Marie en souffrit particulièrement et elle passait son temps à côté du poêle, à songer à père Jean et aux jours heureux qui s’en étaient allés.

Une fois que l’hiver et la neige furent venus, leur existence ne fut plus qu’une lutte plus désespérée de tous les instants contre la faim et le froid. Plusieurs fois ils reçurent de l’ami bavarois de Lisa, du pain qu’il apportait à la dérobée mais ils ne savaient jamais ce que le lendemain leur réserverait. Beaucoup de leurs voisins avaient fui, mais Grand-Père insistait pour que les siens restassent sur leur terre, et vraiment ils ne connaissaient aucun endroit où ils pourraient se réfugier.

Un jour, le jeune Bavarois vint précipitamment et jeta un sac de pains sur la table. Il ne put expliquer où il l’avait eu, peut-être l’avait-il volé. Mais il leur fit comprendre qu’il avait reçu l’ordre de partir vers l’Ouest et qu’il ne pourrait plus revenir. Ils furent tous tristes et émus. Alors le soldat souleva petite Lisa et l’embrassa longuement et avec effusion et serra la main des autres. Même Grand-Père ne la lui refusa pas.

« Adieu », dit mère Marie « et que Dieu vous garde ».

« Adieu », dit le soldat en un français étrange, et quand il sortit il y avait des larmes dans ses bons yeux bleus.

« Il a des petits enfants à la maison », dit encore mère Marie. « J’espère qu’il pourra retourner auprès d’eux. »

Mère Marie prit le pain et le cacha après avoir évalué la plus petite quantité nécessaire pour soutenir chaque jour le corps et l’âme. Alors ils s’assirent tous et attendirent. Il n’y avait rien d’autre à faire.