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Plaidoyer pour A. Cluentius Avitus (trad. Burnouf)

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Plaidoyer pour A. Cluentius Avitus (trad. Burnouf), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 442-501).
PLAIDOYER


POUR A. CLUENTIUS AVITUS.




DISCOURS QUATORZIÈME.




INTRODUCTION.

L’an de Rome 687, Aulus Cluentius Avitus, chevalier romain du municipe de Larinum. en Apulie, fut accusé, par Caius Oppianicus, d’avoir empoisonné Statius Albius Oppianicus son père, autre chevalier romain de la même ville.

Or, huit ans auparavant, cet Oppianicus père avait été lui-même condamné pour tentative d’empoisonnement contre Cluentius, et il était mort en exil depuis à peu près six ans. ( Voyez chap. 64. )

Oppianicus le fils, qui accuse Cluentius du même crime pour lequel celui-ci avait fait condamner son père, ajoute à son accusation que Cluentius avait corrompu les juges qui condamnèrent Oppianicus ; et une grande partie du plaidoyer de Cicéron est consacrée à réfuter cette allégation, qui n’était pas le fond de la cause, mais qui excitait contre son client les plus fortes préventions.

Les personnages de ce procès sont donc,

1° C. Oppianicus fils, accusateur. Nous le désignerons par son prénom de Caius, toutes les fois que cela sera nécessaire pour éviter l’obscurité.

2° Cluentius, accusé d’avoir d’abord fait exiler injustement Oppianicus père comme empoisonneur, ensuite de l’avoir empoisonné.

Mais deux autres personnages remplissent pour ainsi dire l’avant-scène de ce drame, et fournissent à l’orateur une suite de narrations éloquentes, où il retrace avec indignation ce que le crime a de plus affreux, incestes, assassinats, empoisonnements, falsification de testaments, supposition de personne, enfin un assemblage d’horreurs dont le barreau, ni ancien, ni moderne, n’offre peut-être pas un autre exemple. Ce sont :

1 ° Sassia, mère de Cluentius, furie acharnée à sa perte ;

2° Cet Oppianicus père, condamné et mort en exil, troisième mari de Sassia, et assassin du second.

Sassia avait eu pour premier mari Cluentius, père de l’accusé. Elle avait épousé en secondes noces Aurius Mélinus son propre gendre, mari de sa fille Cluentia encore vivante ; et, en troisièmes noces, Oppianicus père, assassin de Mélinus.

Enfin elle avait marié une fille ( qu’elle avait eue de son gendre ) à Oppianicus fils, à condition qu’il accuserait Cluentius d’avoir fait périr par le poison son père et deux autres personnes.

Titus Attius de Pisaure parlait pour l’accusateur ; Cicéron, alors préteur, et âgé de quarante et un ans, défendait l’accusé. Comme nous n’avons point le plaidoyer d’Aluns, il est difficile de juger si Cluentius était véritablement innocent. Nous savons seulement qu’il gagna sa cause, et fut absous du crime d’empoisonnement, le seul sur lequel le tribunal eût à prononcer.

Quant au crime d’avoir, huit ans auparavant, corrompu les juges qui condamnèrent Oppianicus, mari de sa mère, crime dont Cicéron le défend avec tant de soin, l’opinion publique le lui reprochait unanimement. Plusieurs de ces juges, et Junius, leur président, avaient même été traduits devant les tribunaux, et condamnés, sinon pour ce fait, au moins a cause de ce fait. ( Voyez chap. 34 et suiv.)

Luc. Quintius, qui était tribun du peuple lorsque Oppianicus fut condamné, avait, dans des assemblées turbulentes, représenté cet arrêt comme une infâme prévarication, et cette opinion était depuis huit ans enracinée dans tous les esprits.

Il était d’autant plus à craindre qu’elle n’influât sur le jugement, que, d’après une loi de Sylla, le tribunal établi pour juger le crime de poison connaissait aussi de la corruption des juges. Et quoique Cicéron répète bien des fois que cette corruption reprochée à Cluentius est un fait étranger au procès ; quoique la loi obligeât les tribunaux de prononcer uniquement sur ce qui faisait la matière de l’accusation, l’orateur sentait bien que les juges, persuadés comme tout le monde que Cluentius avait employé l’argent pour faire rendre une sentence inique pouvaient, même à leur insu, abuser de leur double compétence, et punir comme empoisonneur celui qu’ils regardaient comme évidemment coupable de corruption. Ce Discours offre plusieurs exemples de cette application à un crime des peines dues à un autre (Voyez note 48 ) : abus déplorable, mais trop commun dans un temps où les passions étaient toujours prêtes à envahir le domaine de la justice. Ces réflexions justifient Cicéron d’avoir employé soixante chapitres de son Discours à détruire la prévention, et de n’arriver que vers la fin au crime d’empoisonnement, dont on n’apportait d’ailleurs aucune preuve solide.

Ce plaidoyer est un de ceux où ce grand orateur a le mieux déployé toutes les ressources de son art. Lui-même ( Orat., с 30 ) en parle de manière à faire voir quel cas il en faisait ; Quintilien le cite souvent pour appuyer ses préceptes ; enfin le judicieux Hugues Blair dit que « c’est, parmi les discours judiciaires de Cicéron, un des plus sages, des plus corrects, et des plus forts en arguments. » Ajoutons que c’est aussi un des plus variés pour les faits, et des plus riches en détails intéressants : on peut le regarder comme un monument curieux et instructif pour l’histoire de la jurisprudence et des mœurs de ce temps-là. On y voit par plus d’un exemple combien les lois étaient impuissantes à réprimer les crimes, et quel trafic scandaleux les hommes des premiers ordres faisaient de leur conscience. Cicéron même y est deux fois obligé de rétracter ce qu’il avait affirmé dans de précédents Discours, et il est piquant de voir comment il explique ses contradictions. Un morceau sur les notes des censeurs nous apprend combien peu elles étaient respectées, et on s’aperçoit facilement que cette institution, faite pour une république qui a des mœurs, touchait à sa fin.

Ce procès était ce que les Romains appelaient une cause publique, et ce que nous appelons procès criminel. Le tribunal était présidé par Q. Voconius Naso, préteur ( ou peut-être seulement juge de la question ), et composé de jurés choisis, d’après la loi Aurélia rendue en 683, parmi les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor. Oppianicus avait été jugé en 679, sous l’empire de la loi Cornelia, qui n’admettait aux fonctions de jurés que les seuls sénateurs.

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I. J’ai remarqué, juges, que deux parties composent tout le discours de notre accusateur. L’une m’a paru s’appuyer, avec toute la confiance d’un triomphe certain, sur les préventions depuis longtemps élevées contre l’arrêt de Junius. L’autre aborde avec une défiance timide, et seulement pour obéir à l’usage, les accusations d’empoisonnement soumises à ce tribunal. Mon dessein est de suivre le même plan dans ma défense, et de montrer en combattant d’abord la prévention, ensuite les accusations, que je n’ai voulu ni rien éluder par mon silence, ni rien déguiser par mes discours. Mais lorsque je réfléchis à la manière dont je dois traiter chaque partie de mon sujet, il me semble que je pourrai en très peu de mots et sans beaucoup d’efforts vous éclairer sur la question d’empoisonnement, la seule dont la loi vous constitue les juges. Quant à l’autre question, étrangère à ce procès, et faite pour être agitée dans le tumulte d’une assemblée séditieuse bien plutôt que dans le calme imposant d’un jugement solennel, elle est, je le sens, hérissée de difficultés, et veut pour être éclaircie de pénibles efforts. Une chose cependant m’encourage et m’affermit contre tant d’obstacles. C’est qu’il n’en est pas des erreurs de l’opinion comme du fond de la cause. Quand on discute devant vous les véritables griefs, vous en exigez la réfutation complète, sans vous croire obligés de donner au salut de l’accusé plus d’intérêt que n’auront su vous en inspirer les discours de son défenseur et les preuves de son innocence. Mais quand il s’agit de prévention, vos réflexions suppléent à nos paroles, et vous devez prononcer moins sur ce que nous disons, que sur ce qu’il nous faudrait dire. En effet, l’accusation ne menace que le seul Cluentius ; mais il n’est personne qui ne doive redouter les injustices de la prévention. Ainsi, dans la seconde partie de ma cause je tâcherai d’éclairer vos consciences ; dans la première, je vous adresserai des prières. Dans l’une, j’aurai besoin de votre attention ; dans l’autre, c’est votre protection que j’implorerai. Qui pourrait, en effet, sans l’appui de juges tels que vous, résister aux attaques de la haine et de la calomnie ? Pour moi, je ne sais en ce moment de quel côté diriger mes efforts. Nierai-je le reproche de corruption dont on flétrit un jugement trop fameux ? nierai-je un fait soutenu dans les assemblées du peuple, débattu devant les tribunaux, porté à la connaissance du sénat ? pourrai-je arracher des esprits un préjugé si universel, si invétéré, qui a jeté de si profondes racines ? Non, juges, ce n’est point mon talent, c’est votre générosité qui, tendant à l’innocence de Cluentius une main secourable, la sauvera de ce déchaînement de l’opinion, comme d’un incendie prêt à nous envelopper tous de ses flammes dévorantes.

II. En effet, si partout ailleurs la vérité est sans force et sans appui, devant vous la haine et l’imposture doivent être impuissantes. Qu’elles triomphent dans les assemblées du peuple, mais qu’elles expirent devant les tribunaux ; qu’elles règnent dans les esprits et les discours d’une foule ignorante, mais qu’elles soient repoussées par le bon sens des hommes éclairés ; qu’elles fassent en se produisant d’abord, un éclat scandaleux, mais qu’avec le temps et la réflexion leur feu s’amortisse et s’éteigne. En un mot, observons cette maxime de nos ancêtres, qui seule peut faire des jugements équitables : punir sans haine quand le crime existe, oublier toute prévention quand il n’existe pas. C’est pourquoi, juges, avant de commencer la défense de mon client, je vous demande d’abord comme une justice de n’apporter ici aucun préjugé. En effet, nos arrêts perdraient leur autorité, et nous ne serions plus les organes des lois, si, au lieu de prononcer dans cette enceinte même, après avoir entendu la cause, nous y venions avec des jugements tout préparés. Que si vos esprits sont déjà prévenus de quelque opinion, qui vienne à être combattue par la raison, ébranlée par mes discours, arrachée enfin de vos âmes par la vérité, ne résistez pas à l’évidence ; laissez, sinon avec plaisir, au moins sans regret, s’effacer de trop fâcheuses impressions. Enfin lorsque je parlerai sur chacun des faits et que je les réfuterai, je vous conjure de ne pas vous faire contre nous d’objections secrètes, mais d’attendre jusqu’à la fin, de me permettre de suivre le plan que je me suis tracé, et quand j’aurai fini, de me demander alors les éclaircissements que j’aurais oubliés.

III. Je sens que j’aborde une cause combattue sans relâche, depuis huit ans entiers, par le parti contraire, une cause déjà presque jugée tacitement, et condamnée par l’opinion publique. Mais si quelque dieu me concilie votre attention et votre bienveillance, je vous démontrerai, sans doute, qu’il n’est rien de si redoutable pour l’homme que la prévention ; rien de si désirable pour l’innocent qu’elle poursuit, qu’un jugement impartial : car c’est devant ses juges, et devant eux seulement, qu’il peut trouver enfin le terme d’une injuste diffamation. C’est pourquoi, si je puis développer à vos yeux tous les moyens que me fournit cette cause, j’ai le plus grand espoir que ce tribunal auguste, à la vue duquel, si l’on en croit nos ennemis, Cluentius devait trembler d’effroi, deviendra pour ce malheureux, battu par tant d’orages, un port et un refuge assuré. Quoiqu’il se présente à ma pensée une foule de réflexions sur les dangers de la prévention en général, réflexions que je devrais exposer avant d’entrer en matière ; cependant, pour ne pas tenir plus longtemps vos esprits dans l’attente, j’arrive à la discussion du fait, en vous adressant une prière que j’aurai besoin de renouveler souvent : c’est de m’écouter comme si cette cause était aujourd’hui plaidée pour la première fois, et non comme si elle avait été souvent défendue et toujours condamnée. Eh ! c’est vraiment aujourd’hui la première fois qu’il nous est donné de pouvoir réfuter une calomnie accréditée depuis si longtemps : jusqu’à ce jour l’erreur et la haine ont seules triomphé dans ce malheureux procès. Ainsi, pendant que je répondrai clairement et en peu d’instants à une accusation qui dure depuis tant d’années, je vous supplie, juges, de me prêter, comme vous l’avez fait jusqu’ici, une oreille attentive et favorable.

IV. Aulus Cluentius a, dit-on, acheté d’un tribunal corrompu la condamnation d’Oppianicus, innocent, mais son ennemi. Or, citoyens, puisque la source d’une si violente animosité est cette corruption mise en œuvre pour opprimer l’innocence, je vous montrerai d’abord que jamais accusé n’a été traduit en justice pour des faits plus atroces et convaincu par des témoins plus irrécusables que ne l’a été Oppianicus. Ensuite je prouverai que des sentences, déjà prononcées par les juges mêmes qui l’ont condamné, ne leur laissaient en aucune manière, je dis plus, ne laissaient à quelque tribunal que ce fût la faculté de l’absoudre. Après avoir établi ces deux points, je dévoilerai le mystère qui intéresse le plus la curiosité, et je ferai voir que la corruption essayée dans ce jugement ne l’a pas été par Cluentius, mais contre Cluentius. Je tâcherai enfin d’exposer à vos regards la réalité des faits, les illusions de l’erreur, et les impostures de la haine.

Une première considération peut faire sentir combien Cluentius devait avoir pleine confiance dans sa cause : c’est qu’il ne s’est porté accusateur qu’armé de preuves évidentes et de témoignages irrésistibles. Ici, juges, il est de mon devoir de vous apprendre en peu de mots sur quels faits Oppianicus a été condamné. Croyez, je vous prie, Caïas, que si j’accuse la mémoire de votre père, c’est malgré moi, et pour acquitter ce que je dois à la défense de mon client. Si je suis forcé de vous déplaire aujourd’hui, mille circonstances se rencontreront dans la suite où je pourrai vous servir ; mais si je ne fais ici même pour Cluentius tout ce qu’il attend de moi, l’occasion de le faire ne reviendra jamais. Et d’ailleurs, est-il un de nous qui doive balancer à parler contre un homme condamné, et qui a cessé de vivre, pour défendre celui qui jouit encore de la vie et de l’honneur ? L’arrêt qui condamna le premier ne lui laissait plus rien à craindre du côté de la honte, et la mort l’a dérobé même au sentiment de la douleur ; l’autre, au contraire, ne peut éprouver la rigueur de ses juges, sans ressentir dans son âme la plus cruelle douleur, et voir ses jours couverts d’opprobre et d’ignominie. Et afin que vous compreniez, citoyens, que ce n’est point par animosité, ni par l’ardeur de se montrer et de se faire un nom, que Cluentius a invoqué contre Oppianicus la sévérité des lois, mais qu’il y a été poussé par d’affreuses injustices, par des embûches journalières, enfin par le danger dont sa vie était menacée, je reprendrai d’un peu plus haut tout le détail de cette affaire. Je vous prie de ne pas me refuser une indulgente attention. Quand vous connaîtrez les premiers faits, vous saisirez bien plus facilement ceux qui les ont suivis.

V. Aulus Cluentius Avitus, père de l’accusé, tenait le premier rang non seulement à Larinum, sa patrie, mais encore dans tout le pays d’alentour, par ses vertus, sa réputation et sa naissance. Mort sous le consulat de Sylla et de Pompéius, il laissa le fils que vous voyez, alors âgé de quinze ans, et une fille déjà nubile, qui, peu de temps après la mort de son père, épousa Aurius Mélinus, son cousin, jeune homme vertueux alors et distingué dans sa patrie. Cette noble alliance florissait au sein de la concorde, quand tout à coup l’affreuse passion d’une femme abominable y vint porter à la fois le crime et le déshonneur. Sassia, mère de Cluentius, oui, sa mère, c’est ainsi que j’appellerai toujours cette cruelle ennemie, et au milieu du récit de ses crimes et de ses fureurs, je ne cesserai jamais de lui donner ce nom respectable de mère qu’elle tient de la nature ; plus ce nom rappelle de sentiments tendres et affectueux, plus la scélératesse inouïe de cette mère, acharnée depuis si longtemps, et aujourd’hui plus que jamais, à la perte de son fils, vous inspirera d’horreur ; Sassia, dis-je, mère de Cluentius, éprise, pour le jeune Mélinus son gendre, d’un amour illégitime, se fit d’abord à elle-même une violence qui ne fut pas de longue durée ; bientôt s’abandonnant à ses criminels transports, et livrée tout entière aux feux impurs qui la dévoraient, ni la honte, ni la pudeur, ni la tendresse maternelle, ni le déshonneur de sa famille, ni la crainte de l’opinion, ni la douleur de son fils, ni le désespoir de sa fille, rien ne put arrêter sa fureur. Elle employa contre ce jeune homme, dont l’âge et la raison n’avaient pas encore affermi la vertu, tous les artifices les plus capables de séduire un cœur sans expérience.

Sa fille, sensible, comme le sont toutes les femmes, aux outrages d’un époux, mais plus encore à l’horreur d’avoir une mère pour rivale, cherchait à dérober aux yeux du monde un malheur dont elle ne croyait pas même pouvoir se plaindre sans crime, et versait dans le sein du plus tendre des frères les larmes et la douleur qui consumaient ses jours. Tout à coup un divorce se déclare, seul adoucissement qu’elle pût espérer à tant de maux. Cluentia s’éloigne de Mélinus sans peine ni plaisir : elle quittait un perfide ; mais elle perdait un époux. Alors cette digne et incomparable mère fait éclater publiquement sa joie. Mais la passion maîtrise encore cette rivale triomphante. Un scandale trop obscur ne suffit bientôt plus à sa coupable ardeur : ce lit nuptial que ses mains avaient préparé pour sa fille deux ans auparavant, elle le fait orner et préparer pour elle-même, dans la maison d’où elle a chassé cette infortunée. Une belle-mère devient la femme de son gendre, noces détestables que les auspices ne consacrent point, que nul consentement n’autorise, qu’un peuple entier poursuit de sa malédiction.

VI. Ô forfait incroyable, et dont jusqu’à cette femme on n’avait pas vu d’exemple ! passion fougueuse et indomptable ! audace inouïe ! elle ne redoute rien, ni la colère des dieux et l’indignation des hommes, ni cette nuit qui prête son ombre à l’hymen, et ces flambeaux qui l’éclairent ! elle ose franchir ce seuil qui lui est interdit, s’approcher du lit de sa fille, envisager ces murs même, témoins d’une plus chaste union ! Elle a tout bravé, tout foulé aux pieds dans ses transports sacrilèges : la débauche l’a emporté sur la pudeur, l’audace sur la crainte, le délire sur la raison. Un fils ne put voir sans gémir la honte de son sang, l’opprobre de sa famille et de son nom ; mais sa douleur était redoublée par les plaintes et les larmes continuelles d’une sœur inconsolable. Cependant toute la vengeance qu’il tira des sanglants outrages d’une mère si coupable fut de s’éloigner d’elle, de peur qu’en vivant familièrement avec une mère qu’il ne pouvait voir sans la plus profonde affliction, il ne parût autant l’approbateur que le témoin de ses déportements.

Vous avez entendu quelle fut l’origine des ressentiments de Sassia contre son fils. Vous sentirez, quand vous connaîtrez le reste, combien ce détail était nécessaire à ma cause. Car je n’ignore pas que, quels que soient les torts d’une mère, on ne doit pas légèrement révéler, pour la justification d’un fils, la honte de celle qui lui donna le jour. Je serais indigne de jamais faire entendre ma voix dans le sanctuaire de la justice, si, appelé à la défense d’un ami, je méconnaissais un sentiment commun à tous les hommes, et que la nature a profondément gravé dans nos cœurs. Je sais que nous devons souffrir non seulement en silence, mais avec résignation, les torts de nos parents. Mais je pense aussi qu’il faut souffrir ce qui peut être souffert, cacher ce qui peut être caché. Aucun malheur n’a empoisonné la vie de Cluentius, aucun danger n’a menacé sa tête, aucune crainte n’a troublé son repos, dont sa mère n’ait été le premier auteur et le détestable artisan. Aujourd’hui même il se tairait encore, et à défaut de l’oubli, il ensevelirait tout dans le silence ; mais de nouvelles intrigues le forcent de laisser éclater malgré lui le cri de la vérité. Ce procès même, cette accusation, les périls qui l’environnent, tout est l’ouvrage de sa mère. Cette foule de témoins prêts à déposer contre lui, c’est sa mère qui les a subornés dès le commencement ; c’est elle qui en rassemble encore, et qui, pour en augmenter le nombre, prodigue son crédit et ses trésors. Elle-même enfin vient d’accourir de Larinum pour mieux assurer la perte de son fils. Cette femme audacieuse, riche, impitoyable, est ici. Elle suscite des accusateurs ; elle prépare des témoins ; elle jouit du triste appareil où vous voyez Cluentius ; elle veut sa mort ; elle est prête à verser tout son sang, pourvu que le sang de son fils ait coulé devant elle. Si tous ces faits ne vous sont démontrés dans la cause, prononcez que je suis coupable d’y avoir fait entendre son nom ; mais si l’évidence de ces crimes en égale l’atrocité, vous devez pardonner à Cluentius de m’avoir permis de les révéler ; vous ne devriez pas me pardonner de les taire.

VII. Maintenant j’exposerai sommairement pour quels forfaits Oppianicus a été condamné. Vous jugerez par là comment le procès fut conduit, et si la marche de Cluentius fut jamais équivoque. Et d’abord je vous montrerai pourquoi il se rendit accusateur : vous verrez qu’il y fut contraint par la plus impérieuse nécessité.

Il découvre et surprend du poison préparé pour lui par Oppianicus, époux de sa mère. Trop certain d’un crime dont l’évidence ne permettait pas le moindre doute, d’un crime qu’il voyait, pour ainsi dire, de ses yeux et touchait de ses mains, il accuse Oppianicus. Je dirai plus tard avec quelle franchise et quelle prudence il dirigea sa poursuite. J’ai voulu maintenant vous apprendre qu’il n’eut d’autre motif pour appeler cet homme en justice, que la nécessité de mettre sa tête à l’abri des complots qui la menaçaient chaque jour. Et afin que vous compreniez que les attentats reprochés à Oppianicus ne devaient laisser à l’accusateur aucune crainte, à l’accusé aucun espoir, je vous exposerai un petit nombre des chefs d’accusation. Quand vous les connaîtrez, aucun de vous ne s’étonnera qu’Oppianicus, désespérant de sa cause, ait eu recours à Stalénus et à l’argent.

Il y avait à Larinum une femme nommée Dinéa, belle-mère d’Oppianicus. Elle eut trois fils, Marcus et Numérius Aurius, Cnéus Magius, et Magia qui fut mariée à Oppianicus. Marcus Aurius, encore très jeune, fut pris dans la guerre d’Italie, auprès d’Asculum, et tomba entre les mains du sénateur Q. Sergius, condamné depuis comme assassin, qui le retint en esclavage. Numérius Aurius mourut, et laissa pour héritier son autre frère, Cnéus Magius. Magia, femme d’Oppianicus, mourut ensuite. Enfin, le dernier fils qui restait à Dinéa, Cnéus Magius, mourut à son tour. Il institua héritier le fils de sa sœur, le jeune Oppianicus, que vous voyez ici, et voulut qu’il partageât avec sa mère Dinéa. Sur ces entrefaites, arrive chez Dinéa une personne qui lui annonce, de manière à ne laisser ni équivoque ni incertitude, que son fils Marcus Aurius est vivant, et qu’il est retenu en servitude dans la Gaule. Cette femme, privée de tous ses enfants, et qui entrevoit l’espérance d’en retrouver un, assemble tous ses parents, tous les amis de son fils, et les conjure, les larmes aux yeux, de l’aider de leur secours, d’aller à la recherche du jeune homme, et de rendre à une mère le seul fils que la fortune jalouse ne lui ait pas ravi. Tandis qu’elle est occupée de ce soin, une maladie violente la saisit tout à coup. Elle lègue par testament un million de sesterces à ce fils qu’elle cherche, et institue héritier le jeune Oppianicus, son petit-fils. Peu de jours après, elle n’était plus. Cependant ses parents, fidèles, après sa mort, à la promesse qu’ils lui avaient faite de son vivant, vont en Gaule à la recherche d’Aurius, accompagnés de celui même qui avait attesté son existence.

VIII. Mais Oppianicus, dont plus d’un forfait vous révélera l’audace et la scélératesse sans exemple, corrompt d’abord cet homme par le moyen d’un Gaulois, son ami ; ensuite, pour une somme assez modique, il trouve un assassin qui le débarrasse d’Aurius lui-même. Ceux qui étaient partis à la recherche de cet infortuné écrivent à sa famille qu’ils éprouveraient à le découvrir les plus grandes difficultés, parce qu’ils s’étaient aperçus que leur guide avait été corrompu par Oppianicus. Aulus Aurius, homme de tête et d’expérience, considéré dans sa patrie, parent de M. Aurius, lut leur lettre sur la place publique, en présence d’une multitude d’auditeurs et d’Oppianicus lui-même, et protesta hautement qu’il appellerait Oppianicus en justice, s’il apprenait que Marcus Aurius eût été tué. Au bout de quelque temps, les voyageurs reviennent à Larinum, et annoncent l’assassinat de Marcus. Cette nouvelle excita, non seulement dans sa famille, mais dans la ville tout entière, un sentiment profond d’indignation contre Oppianicus, de pitié pour sa victime. Aulus Aurius, qui s’était déjà prononcé avec tant de force, éclatant alors contre l’auteur du crime en menaces et en invectives, celui-ci prend le parti de fuir, et se rend dans le camp de l’illustre Quintus Métellus. Depuis cette fuite, témoin irrécusable de son crime et de ses remords, il n’osa plus se confier à la justice et aux lois, ni se présenter sans armes devant ses ennemis. Mais au moment de la victoire de Sylla, il accourt avec une troupe de gens armés, et entre à Larinum au milieu de la consternation générale. Il se défait des quatre magistrats choisis par les habitants ; déclare que lui-même, avec trois autres, est nommé par Sylla, pour les remplacer ; ajoute que le même Sylla lui a donné l’ordre de proscrire et de mettre à mort cet Aurius qui l’avait menacé d’une accusation et d’un procès criminel, un autre Aurius avec Caïus son fils, enfin Sextus Virbius qui lui avait prêté son infâme ministère pour corrompre le messager venu de la Gaule. Ces barbares exécutions portèrent la terreur dans toutes les âmes, et personne ne se crut à l’abri de la proscription et de la mort. Tant de forfaits ayant été mis au grand jour et prouvés à la justice, comment s’imaginer qu’il eût jamais pu être absous ?

IX. Mais tous ces crimes ne sont rien encore. Écoutez la suite, et vous vous étonnerez, non pas qu’on l’ait enfin retranché de la société, mais qu’on ait pu quelque temps l’y souffrir. D’abord admirez l’audace de cet homme. Il conçoit le désir d’épouser Sassia, mère de mon client, cette femme dont il venait d’assassiner le mari, Aulus Aurius. L’effronterie de celui qui fait une si étrange proposition surpasse-t-elle la cruauté de celle qui l’accepte, c’est ce qu’on ne saurait décider. Toutefois connaissez la délicatesse et la force d’âme de l’un et de l’autre. Oppianicus demande la main de Sassia, et il la demande avec instances. Elle, de son côté, n’est point surprise de son audace, révoltée de son impudence, saisie d’horreur à l’idée d’entrer dans la maison d’Oppianicus, inondée du sang de son époux. Seulement elle témoigne quelque répugnance à prendre pour époux un homme qui a déjà trois fils. Oppianicus, qui convoitait l’argent de Sassia, crut devoir chercher dans sa maison le moyen de lever cet obstacle. Il avait de Novia un fils au berceau. Un autre, qu’il avait eu de Papia, vivait auprès de sa mère, à Théanum d’Apulie, à dix-huit milles de Larinum. Tout à coup, sans aucun motif, il fait venir cet enfant de Téanum, ce qu’il ne faisait ordinairement que les jours de fête et de jeux publics. La malheureuse mère l’envoie sans rien soupçonner. Oppianicus feint de partir pour Tarente, et l’enfant qu’on avait vu plein de santé vers la onzième heure, se trouve mort avant la nuit ; et le lendemain avant le jour, il ne restait que sa cendre. Cette affreuse nouvelle fut portée à sa mère par la rumeur publique, avant que personne de la maison d’Oppianicus fût venu l’en informer. Désespérée de se voir en même temps ravir et son malheureux fils et la consolation de lui rendre elle-même les devoirs funèbres, elle part aussitôt, arrive éperdue à Larinum, et renouvelle les funérailles d’un fils que la flamme a déjà consumé. Dix jours ne s’étaient pas encore écoulés, que le plus jeune enfant périt à son tour. Aussitôt Sassia vole dans les bras d’Oppianicus, ivre de joie et pleine désormais des plus belles espérances. Il ne faut pas s’en étonner : des fils mis au bûcher étaient une offrande digne d’elle ; de tels présents de noce devaient charmer son cœur. Lui, différent des autres pères, qui désirent des richesses à cause de leurs enfants, trouvait bien plus doux de sacrifier ses enfants pour augmenter ses richesses.

X. Je m’aperçois, citoyens, de l’indignation qu’excite dans vos âmes généreuses le court récit de tant de forfaits. Quelle horreur durent-ils donc inspirer à ceux que leur devoir obligeait non seulement de les entendre, mais encore de les juger ? Je vous parle d’un homme dont vous n’êtes pas les juges ; que vous ne voyez pas ; que vous ne pouvez plus haïr ; qui a satisfait à la nature et aux lois ; aux lois qui l’ont puni de l’exil, à la nature qui l’a frappé de mort : et je vous en parle sans être son ennemi ; je ne produis pas les témoins de ses crimes ; les détails les plus féconds pour l’éloquence, je ne fais que les exposer rapidement et en peu de mots. Ses juges, au contraire, entendaient l’horrible histoire d’un homme que leur serment les obligeait de condamner, s’il était coupable ; d’un accusé dont ils voyaient devant eux le visage impie et flétri de l’empreinte du crime ; d’un audacieux dont ils détestaient les fureurs ; d’un scélérat qu’ils croyaient digne des plus cruels supplices. Ils l’entendaient de la bouche de ses accusateurs ; ils entendaient les déclarations d’une foule de témoins ; ils entendaient les discours éloquents de P. Canutius, qui développait tous les chefs d’accusation avec une grande force et une abondance inépuisable. Et l’on pourrait, quand les faits parlent si haut, s’imaginer qu’Oppianicus a succombé injustement, et que l’intrigue a triomphé de l’innocence. Je vais, juges, entasser à la hâte les autres attentats, afin d’arriver promptement à ce qui touche de plus près à ma cause.

Souvenez-vous, je vous en supplie, que mon but n’est pas d’accuser un homme qui n’est plus. Mais, jaloux de vous persuader que mon client n’a pas corrompu les juges qui le condamnèrent, je pose un principe qui doit servir de fondement à ma défense : c’est qu’on a condamné dans Oppianicus le plus coupable et le plus scélérat des hommes. Un jour il avait présenté de sa main une coupe à sa femme Cluentia, tante de celui que je défends. Avant de l’avoir entièrement vidée, cette femme s’écria qu’elle mourait dans des douleurs affreuses ; et elle ne vécut que le temps de prononcer ces mots : car à peine les avait-elle achevés, qu’elle expira. Cette mort soudaine, ce cri échappé au milieu du trépas, donnèrent de soupçons que fortifièrent des signes manifestes d’empoisonnement aperçus sur son corps. Le même poison délivra Oppianicus de son frère Caïus.

XI. Mais ce n’est pas encore assez. Quoique le meurtre d’un frère paraisse renfermer tous les crimes ensemble, cependant, pour arriver à cet horrible attentat, il s’était frayé la route par d’autres forfaits. Auria, femme de son frère, était enceinte, et paraissait approcher du terme de sa grossesse ; il l’empoisonna, pour faire périr à la fois et sa belle-sœur et l’enfant de son frère. Bientôt il en vint à ce frère lui-même. Cet infortuné avait déjà dans le sein le breuvage mortel, lorsqu’il s’écria qu’il était empoisonné comme sa femme, et voulut, mais trop tard, changer son testament. Il mourut en exprimant cette dernière volonté. Ainsi le scélérat fait périr une femme pour que l’enfant qui naîtrait d’elle ne lui enlève point l’héritage fraternel ; ainsi, il prive de la vie ses propres neveux, avant qu’ils aient pu recevoir de la nature le bienfait de la lumière ; afin que tout le monde comprenne qu’il n’est point contre ses fureurs d’asile inviolable, puisque le sein même d’une mère n’a pu mettre à l’abri de ses coups les enfants de son frère.

Je me souviens que, pendant mon séjour en Asie, une femme de Milet, gagnée par des héritiers subrogés, ayant détruit, à l’aide de potions meurtrières, le fruit qu’elle portait, fut jugée criminellement et condamnée. Cet arrêt était juste. Elle avait ravi à un père l’espoir de son nom et le soutien de sa race ; à une famille, son héritier ; à la république, un citoyen qui lui était promis. Combien Oppianicus, coupable d’un crime pareil, n’a-t-il pas mérité un supplice plus grand ? Cette femme du moins, en attentant sur elle-même, fut son propre bourreau ; mais Oppianicus fut l’assassin et le bourreau d’autrui. Les scélérats vulgaires ne peuvent, à ce qu’il semble, commettre sur un seul homme plus d’un parricide : Oppianicus est le premier qui, dans la même victime, en ait immolé plusieurs.

XII. Cn. Magius, oncle maternel du jeune Oppianicus, savait de quels excès était capable un audacieux endurci dans le crime. Attaqué d’une maladie dangereuse, il instituait pour son héritier ce jeune homme, fils de sa sœur. Toutefois il appela près de lui ses amis et Dinéa sa mère ; et, en leur présence, il demanda à son épouse si elle était enceinte. Apprenant qu’elle l’était, il la pria de se retirer, quand il aurait cessé de vivre, chez sa belle-mère Dinéa, d’y rester jusqu’au terme de l’enfantement, et de veiller avec le plus grand soin à la conservation du fruit qu’elle portait en son sein. En conséquence il lui légua une somme considérable à prendre sur son fils, s’il en naissait un ; il ne lui légua rien, si la succession tombait à l’héritier subrogé. Vous devinez ses soupçons ; le jugement qu’ils lui dictèrent n’est pas équivoque : il prenait pour héritier, après son fils, celui d’Oppianicus ; il se garda bien de prendre Oppianicus pour tuteur de son fils. Écoutez le reste, et vous comprendrez qu’en mourant, Magius avait trop bien lu dans l’avenir. La somme qui était léguée à la mère, à prendre sur l’enfant qui naîtrait d’elle, Oppianicus, qui ne lui devait rien, la lui paye comptant, si toutefois c’est là payer un legs et non acheter un crime. Munie de ce salaire, séduite par mille autres présents dont les registres d’Oppianicus, lus publiquement, ont révélé le secret, cette femme avare et dénaturée vendit à un monstre le précieux dépôt renfermé dans son sein, et recommandé à sa foi par un époux expirant. Il semble qu’on ne peut rien ajouter à tant d’horreurs. Écoutez encore. Cette femme qui, pendant dix mois entiers, n’aurait pas dû connaître d’autre maison que celle de sa belle-mère, oublie la dernière prière d’un mari, et cinq mois après sa mort elle passe dans le lit d’Oppianicus lui-même. Cette alliance ne fut pas de longue durée. C’était moins l’union sacrée de deux époux, que l’association monstrueuse de deux complices.

XIII. Que dirai-je du meurtre d’Asinius, jeune et riche habitant de Larinum ? Quel éclat fit alors cette étrange aventure ! combien elle occupa la renommée ! Il y avait à Larinum un certain Avilius, perdu de mœurs, dénué de ressources, doué d’une adresse consommée dans l’art d’éveiller chez un jeune homme sans expérience les plus funestes passions. Quand ce fourbe, à force de caresses et de basses complaisances, se fut insinué bien avant dans l’amitié d’Asinius, Oppianicus conçut l’espérance de s’en faire un auxiliaire, pour livrer la guerre à la jeunesse de cet infortuné, et conquérir son patrimoine. Le complot fut formé à Larinum : on choisit Rome pour l’exécution. Ils pensèrent qu’une pareille trame s’ourdissait plus facilement dans la solitude, mais que le succès était plus assuré dans le tumulte d’une grande ville. Asinius part pour Rome avec Avilius ; Oppianicus y vole sur leurs traces. Je ne dirai pas comment ils y vécurent, les festins, les débauches, les folles dépenses dont Oppianicus fut le témoin, et qu’il encourageait en y prenant part. Ce détail serait trop long, et je suis pressé d’arriver à autre chose. Connaissez la fin de cette hypocrite liaison. Le jeune homme avait passé la nuit dans la maison d’une femme, chez laquelle il resta encore toute la journée du lendemain. Pendant son absence, Avilius, comme on en était convenu, feint d’être malade et de vouloir faire son testament. Oppianicus lui amène des témoins qui ne connaissaient ni lui ni Asinius, le fait passer pour ce dernier, et après que le testament est signé et scellé sous ce faux nom, il se retire. Avilius est bientôt rétabli. Pour Asinius, en le conduisant au bout de quelque temps à une prétendue maison de campagne, on l’entraîne dans des sablonnières hors de la porte Esquiline, et on le tue. Après qu’on l’eut attendu vainement deux jours entiers, comme on ne le trouvait point dans les lieux qu’il avait coutume de fréquenter, et qu’Oppianicus disait publiquement, sur la place de Larinum, avoir scellé depuis peu avec ses amis le testament d’Asinius, les affranchis du jeune homme et quelques amis fidèles, instruits que le jour où il avait disparu, beaucoup de personnes l’avaient vu en la compagnie d’Avilius, se jettent sur ce traître, et l’amènent aux pieds de Q. Manilius, alors triumvir. Aussitôt, épouvanté par le remords d’un crime qu’aucun témoin ne dénonçait encore, Avilius expose les faits comme je viens de les rapporter, et avoue qu’il a tué Asinius à l’instigation d’Oppianicus. Oppianicus se cachait ; il est arraché de son asile par Manilius. On le met en présence de l’assassin, qui révèle tout. Qu’est-il besoin de vous dire le reste ? vous connaissiez presque tous Manilius. Étranger dès l’enfance aux premières idées d’honneur et de vertu, jamais il ne fut jaloux de l’estime publique ; c’était un misérable bouffon qui, surprenant à la faveur des discordes civiles les suffrages du peuple, était parvenu à siéger sur ce tribunal, où tant de fois l’indignation des citoyens l’avait traîné lui— même. Il transige avec Oppianicus ; il en reçoit de. l’argent, et abandonne la poursuite déjà commencée d’un crime avéré. Pendant le procès d’Oppianicus, ce meurtre fut attesté par de nombreux témoins et par les révélations d’Avilius, où figurait comme chef de tout le complot ce même Oppianicus, cette innocente et malheureuse victime d’une injuste condamnation.

XIV. Et votre aïeule Dinéa, dont vous êtes l’héritier, Caïus, n’est-ce pas évidemment votre père qui lui arracha la vie ? Comme il lui avait amené son médecin de confiance, déjà connu par de nombreux exploits, et qui avait prêté son ministère à bien d’autres assassinats, la malade s’écrie qu’elle ne veut pas être traitée par un homme à l’aide duquel Oppianicus a fait périr tous les siens. Tout à coup il s’adresse à un charlatan d’Ancône, nommé L. Clodius, que le hasard venait d’amener à Larinum, et fait marché avec lui pour quatre cents sesterces, comme l’ont prouvé ses propres registres. Clodius, qui était pressé, parce qu’il lui restait encore beaucoup d’endroits à parcourir, termine l’affaire dans une seule visite. Le premier breuvage met la femme au tombeau, et l’habile médecin ne reste pas un instant de plus à Larinum. Pendant que cette même Dinéa faisait son testament, Oppianicus, qui pourtant avait été son gendre, surprend les tablettes, efface de sa main plusieurs dispositions ; et après la mort de Dinéa, pour que cet acte ainsi défiguré ne serve point à le confondre, il le transcrit sur de nouvelles tablettes, et le scelle avec de faux cachets. J’omets à dessein bien d’autres horreurs. Je crains même d’en avoir déjà trop étalé à vos regards. Vous devez penser qu’un tel homme ne se démentit point dans le reste de sa conduite. Les décurions prononcèrent unanimement qu’il avait altéré à Larinum les registres du cens. Personne ne voulait plus avoir avec lui aucun rapport d’intérêt ni d’affaires ; de tant de parents et d’alliés, pas un ne le donna jamais pour tuteur à ses enfants. Personne ne voulait l’aborder, le saluer, s’entretenir avec lui, l’inviter à sa table ; tous le repoussaient, tous l’abhorraient, tous le redoutaient comme une peste effroyable, et le fuyaient comme une bête féroce. Cependant cet homme si audacieux, si pervers, si coupable, jamais Cluentius ne l’aurait accusé, s’il avait pu se taire sans exposer sa vie. Oppianicus était son ennemi ; mais il était son beau-père. Sassia était cruelle et acharnée à sa perte ; mais elle était sa mère. Enfin, rien de plus opposé au caractère de Cluentius, à son goût, aux habitudes de sa vie, que le rôle d’accusateur. Mais, placé dans l’alternative d’intenter une juste et légitime accusation, ou de périr d’une mort indigne et malheureuse, il aima mieux accuser, malgré sa répugnance, que de livrer sa tête à la merci de ses bourreaux.

Pour vous convaincre de ce que j’avance, je vais vous montrer la scélératesse d’Oppianicus prise en flagrant délit. L’attentat qu’il consommait vous prouvera deux choses : que l’un dut nécessairement accuser, et que la condamnation de l’autre était inévitable.

XV. Il y avait à Larinum, sous le nom de Martiaux, des serviteurs publics de Mars, consacrés par la religion et les anciennes institutions du pays au culte de ce dieu. Ils étaient en assez grand nombre ; et, semblables à cette foule d’esclaves attachés en Sicile au service de Vénus, ils formaient en quelque sorte à Larinum la maison du dieu Mars. Tout à coup Oppianicus se met à soutenir qu’ils sont tous libres et citoyens romains. Les décurions de Larinum et tous les habitants en sont indignés. Ils prient Cluentius de se charger de cette cause et de la défendre devant les tribunaux. Cluentius avait toujours évité ces sortes de débats. Cependant le rang distingué de sa famille, l’ancienneté de sa maison, la pensée qu’il devait à ses amis et à ses concitoyens le sacrifice de son repos, ne lui permirent pas de se refuser aux vœux unanimes d’une ville entière. Il se charge de la cause et la porte à Rome, où la chaleur de l’attaque et de la défense excitait chaque jour entre les deux adversaires de violents démêlés. Oppianicus était d’un naturel farouche et barbare ; une mère, implacable ennemie de son fils, allumait de plus en plus sa fureur : tous deux croyaient avoir le plus grand intérêt à ôter de ses mains la cause qu’il soutenait. Un autre motif agissait encore plus puissamment sur l’âme avare et audacieuse d’Oppianicus. Cluentius n’avait fait jusqu’à l’époque de ce procès aucun testament. Il ne pouvait prendre sur lui de faire de legs à une mère si dénaturée, ni se décider à omettre tout à fait le nom d’une mère dans l’acte qui disposerait de sa fortune. Instruit de ce fait, qui d’ailleurs n’était pas un mystère, Oppianicus sentait qu’une fois Cluentius mort, tous ses biens reviendraient à Sassia, dont il pourrait ensuite se débarrasser aussi, avec bien plus d’avantage, parce qu’elle serait plus riche, et bien moins de danger, parce qu’elle n’aurait plus de fils. Animé de cet espoir, apprenez, juges, à quel moyen il eut recours pour empoisonner Cluentius.

XVI. Dans la ville municipale d’Alétrium vécurent deux frères jumeaux, C. et L. Fabricius, aussi semblables entre eux par les mœurs et les traits du visage, que différents de leurs compatriotes, qui, presque tous, comme personne de vous ne l’ignore sans doute, se distinguent par un caractère sage et une conduite irréprochable. Ces Fabricius furent de tout temps les plus intimes amis d’Oppianicus. Vous savez tous combien est puissante, pour rapprocher les hommes, la conformité des goûts et des sentiments. Comme la maxime constante des deux frères était de trouver bon et honnête tout moyen de s’enrichir, comme il n’y avait pas de fraude, de perfidie, de pièges tendus à la jeunesse qui ne fussent leur ouvrage, comme leurs vices et leur perversité les avaient fait connaître de tout le monde, Oppianicus, je le répète, s’était empressé depuis bien des années de former avec eux une étroite liaison. C’est donc sur C. Fabricius, car Lucius était mort, qu’il jeta les yeux pour attenter aux jours de Cluentius. Celui-ci, malade alors, recevait les soins d’un médecin peu célèbre, mais d’une vertu éprouvée, nommé Cléophante, dont Fabricius essaya de gagner à prix d’argent l’esclave Diogène, afin qu’il empoisonnât Cluentius. L’esclave, homme adroit, mais honnête et fidèle, comme l’événement l’a prouvé, écouta, sans la rejeter, la proposition de Fabricius, et en fit part à son maître, qui, lui-même en instruisit Cluentius. Celui-ci en conféra sur-le-champ avec le sénateur M. Bébrius, son ami, dont vous n’avez pas oublié, je pense, la probité, la prudence et le noble caractère. Bébrius fut d’avis que Cluentius achetât de Cléophante l’esclave Diogène, afin qu’à l’aide de ses révélations on acquît plus facilement la preuve du crime, ou qu’on reconnût la fausseté de l’avis. Que dirai-je de plus ? on achète l’esclave, et peu de jours après, en présence de plusieurs témoins dignes de foi, qui se tenaient cachés et qui se montrèrent à propos, on surprend dans les mains de Scamander, affranchi des Fabricius, le poison, et l’argent qui devait servir de salaire à l’empoisonneur.

XVII. Dieux immortels ! après de pareils faits on dira qu’Oppianicus a été victime de l’intrigue ! Jamais un homme plus audacieux, plus coupable, plus manifestement convaincu, fut-il traduit en justice ? Tout le génie de l’éloquence, tout l’art du plus habile défenseur, auraient-ils pu détruire ce seul chef d’accusation ? et en même temps n’est-il pas évident qu’après la découverte d’un complot si bien avéré, Cluentius n’avait d’autre d’alternative que de recevoir la mort, ou d’accuser l’assassin ?

Je crois, juges, avoir assez démontré que les crimes d’Oppianicus ne laissaient aucun moyen de l’absoudre. Sachez maintenant que, quand il fut cité en justice, deux arrêts antérieurs avaient décidé la question, et l’amenaient tout condamné devant le tribunal. En effet, Cluentius avait commencé par accuser celui entre les mains duquel il avait surpris le poison. C’était Scamander, affranchi des Fabricius. Le tribunal était intègre ; nul soupçon qu’on cherchât à le corrompre ; la question était simple ; le fait, positif ; le crime, avéré. Alors ce Fabricius, dont j’ai parlé, se voyant menacé lui-même si son affranchi succombait, connaissant d’ailleurs mes rapports de voisinage avec Alétrium, et mes liaisons avec la plupart des habitants, amena chez moi un grand nombre d’entre eux. Ceux-ci avaient de cet homme l’opinion qu’on ne pouvait s’empêcher d’en avoir ; cependant, comme il était leur compatriote, ils crurent que l’honneur les obligeait à le défendre de tout leur pouvoir : ils me prièrent donc de le faire pour eux, et de me charger de la cause de Scamander, au succès de laquelle était attachée la sûreté de son patron. Je ne pouvais rien refuser à des hommes si estimables, à des amis qui m’étaient si dévoués. Je ne croyais pas d’ailleurs le crime si atroce et si manifeste, et ceux qui me recommandaient cette cause étaient dans la même erreur. Je leur promis de faire tout ce qu’ils voudraient.

XVIII. L’instruction commença ; Scamander fut cité. L’accusateur était P. Canutius, homme de talent et habitué à manier la parole. Son accusation contre Scamander se réduisait à ce peu de mots : On a trouvé du poison sur lui. Du reste tous ses traits tombaient sur Oppianicus. Il remontait à la cause de l’attentat ; il rappelait les liaisons de cet homme avec Fabricius ; il faisait le tableau de sa vie et de son audace ; enfin toute son accusation, exposée dans un discours plein de force et de variété, se termina par la circonstance accablante du poison découvert et saisi. Alors je me levai pour répondre, avec quel embarras, grands dieux ! avec quelle inquiétude ! avec quelle timidité ! Jamais, il est vrai, je ne parle en public sans éprouver en commençant un trouble involontaire : toutes les fois que je prononce un discours, je crois être devant un tribunal qui va juger, non seulement mon talent, mais encore ma probité et ma délicatesse ; et j’appréhende à la fois de paraître avoir promis plus que je ne puis tenir, ce qui serait une présomption condamnable ; ou ne pas faire tout ce que je pourrais, ce qui serait négligence ou perfidie. Mais je ne fus jamais si déconcerté qu’alors. Tout m’alarmait. Si je ne disais rien, c’en était fait de ma réputation d’orateur ; si j’en disais trop dans une pareille cause, je passais pour le plus effronté des hommes.

XIX. Je me rassurai à la fin, et je pris le parti d’être ferme, persuadé qu’à l’âge où j’étais alors, on se fait honneur en n’abandonnant point un homme dans le danger, sa cause fût-elle même équivoque. Je parlai donc ; je combattis avec tant de chaleur, j’appelai tant d’arguments à mon secours, je fis si bien valoir, autant du moins que cela était en moi, toutes les ressources d’une cause désespérée, qu’on trouva, je n’ose presque le dire, que l’accusé n’avait pas à se plaindre de son défenseur. Mais à peine avais-je saisi un moyen, qu’aussitôt l’accusateur me l’arrachait des mains. Lui demandais-je si Scamander et Cluentius étaient ennemis, il avouait que non ; mais il ajoutait qu’Oppianicus, dont Scamander était l’instrument, avait été le plus mortel ennemi de Cluentius, et l’était encore. Si je soutenais que la mort de Cluentius n’eût procuré à Scamander aucun avantage, il en convenait ; mais il répondait que tous les biens de Cluentius devaient passer à la femme de cet Oppianicus, à qui le meurtre de ses femmes coûtait si peu. Si j’alléguais ce qu’on regarda toujours dans un affranchi comme une présomption d’innocence, que Scamander possédait l’estime de son patron, il en tombait d’accord ; mais il demandait si ce patron lui-même possédait l’estime de quelqu’un. Comme j’avais insisté longtemps sur la supposition qu’un piége avait été tendu par Diogène à Scamander ; que leur entrevue avait un tout autre motif ; que Diogène avait promis d’apporter un médicament et non un poison ; que personne n’était à l’abri de pareille surprise ; il me demandait pourquoi ce rendez-vous dans un lieu si secret ; pourquoi Scamander y était venu seul ; pourquoi il avait sur lui cette somme d’argent soigneusement cachetée. Ici enfin, j’étais confondu par les témoins les plus irrécusables. M. Bébrius déclarait que l’esclave avait été acheté d’après son conseil, et que Scamander avait été saisi en sa présence avec l’argent et le poison. P. Quintilius Varus, homme d’une probité scrupuleuse et d’un caractère qui commande la confiance, disait que Cléophante lui avait parlé, quand le fait était encore récent, de l’attentat médité contre Cluentius, et de la séduction essayée sur Diogène. Or, dans ce procès, où je paraissais défendre Scamander, celui-ci n’était l’accusé que de nom : tout le péril de l’accusation tombait réellement sur Oppianicus. Ce qu’il en pensait lui-même n’était point équivoque, et il ne pouvait plus dissimuler ses craintes. Il ne quittait point les débats ; il y venait entouré de ses amis ; il mettait en œuvre toutes les ressources du crédit et de l’intrigue ; enfin, par une imprudence qui devint fatale à cette cause, on le voyait assis en ce lieu même, sur le banc des accusés, comme si c’était lui qui fût en jugement. Les yeux de tous les juges étaient fixés, non sur Scamander, mais sur Oppianicus. Sa frayeur, son trouble, l’embarras et l’inquiétude qui se peignaient dans ses regards ; la couleur de son visage, qui changeait à chaque instant, tout portait au plus haut degré d’évidence ce qui jusqu’alors n’était fondé que sur des présomptions.

XX. Lorsqu’il fallut aller aux opinions, C. Junius, président du tribunal, demanda à l’accusé, d’après la loi Cornélia, alors en vigueur, s’il voulait que l’on prononçât sur son sort de vive voix ou au scrutin. Oppianicus dicta la réponse : on demanda le scrutin, sous prétexte que Junius était ami de l’accusateur. Les suffrages furent recueillis, et toutes les voix, excepté une que Stalénus disait être la sienne, condamnèrent Scamander dès la première action. Quel fut alors celui qui, dans la condamnation de Scamander, ne vit pas celle d’Oppianicus ? Qu’avait-on prononcé par ce jugement, si ce n’est que du poison avait été préparé pour faire périr Cluentius ? Or s’éleva-t-il, ou pouvait-il s’élever contre Scamander le plus léger soupçon qu’il eût formé de lui-même le projet de cet assassinat ?

Quand cet arrêt fut rendu, et qu’Oppianicus fut ainsi condamné par le fait et par l’opinion générale, s’il ne l’était pas encore par la loi et par la voix des juges, Cluentius ne crut pourtant pas devoir l’accuser aussitôt. Il voulait voir si la sévérité des juges s’arrêterait à ceux entre les mains desquels on avait trouvé le poison, ou s’ils croiraient dignes de châtiment les instigateurs et les complices de si grands forfaits. Il appela d’abord en justice C. Fabricius, que ses liaisons avec Oppianicus lui rendaient justement suspect, et il obtint que cette cause, naturellement liée à celle de Scamander, fût jugée avant toute autre. Fabricius ne me fit point solliciter cette fois par mes voisins et mes amis d’Aletrium ; il ne trouva même personne chez eux qui se présentât pour le défendre ou pour faire son éloge. Nous pensions que, s’il y avait de la générosité à prendre en main la cause d’un compatriote violemment soupçonné, mais qui pouvait encore être absous, il y aurait de l’impudence à s’élever contre un arrêt solennellement prononcé. Embarrassé de trouver un défenseur pour une pareille cause, Fabricius eut recours, dans sa détresse, aux frères Cépasius, plaideurs infatigables et toujours prêts à recevoir, comme un honneur et un bienfait, toutes les occasions qu’on pouvait leur offrir d’exercer leur industrie.

XXI. Et ici je remarquerai un contraste étonnant entre deux choses qui se ressemblent. Est-on attaqué d’une maladie, plus elle est grave, plus on choisit un médecin habile et renommé. A-t-on à soutenir une accusation capitale, il suffit que l’affaire soit mauvaise pour qu’on s’adresse à un avocat sans nom et sans talent. La raison en est peut-être que, le médecin n’est responsable que de sa capacité dans son art, tandis que l’orateur doit encore offrir aux juges une garantie morale. On cite l’accusé ; la cause se plaide ; Canutius expose les griefs en peu de mots, comme une affaire déjà jugée. L’aîné des Cépasius commence sa réponse par un préambule très long et tiré de fort loin. On l’écoute d’abord avec attention. Oppianicus, abattu et découragé, sentait renaître son espoir. Fabricius même se réjouissait. Il ne voyait pas que les juges étaient moins frappés de l’éloquence de l’orateur, que choqués de son effronterie. Quand Cépasius en vint à parler sur le fond, il porta lui-même de nouveaux coups à une cause déjà prête à succomber. Malgré la franchise de son zèle, on eût dit quelquefois qu’au lieu de défendre l’accusé, il était de connivence avec l’accusateur. Cet habile avocat croyait plaider avec une adresse infinie, et s’applaudissait d’avoir trouvé, dans les trésors de sa rhétorique, ces paroles imposantes : « Regardez, juges, combien est fragile la destinée des hommes ; regardez l’incertitude et la variété des événements ; regardez la vieillesse de Fabricius ». Après avoir répété bien des fois, pour l’ornement de son discours, ce mot touchant, Regardez, il regarda lui-même. Mais Fabricius, honteux et confus, s’était levé de sa place et avait disparu. Les juges éclatent de rire ; l’avocat s’emporte ; il se plaint que sa cause lui échappe ; qu’il ne peut achever ce mouvement si pathétique, Regardez, juges. On vit presque le moment où il allait courir après l’accusé, le saisir à la gorge, et le ramener à sa place, afin de pouvoir finir cet éloquent morceau. Ainsi Fabricius fut condamné d’abord par un arrêt infaillible, celui de sa conscience, ensuite par l’autorité de la loi et la sentence des juges.

XXII. Qu’est-il besoin de parler maintenant du procès d’Oppianicus ? Il fut accusé devant les mêmes juges qui venaient déjà de le condamner deux fois. Ces mêmes juges, qui par la condamnation des Fabricius avaient prononcé la sienne, le citèrent au jour le plus prochain. Il fut accusé des crimes les plus énormes, tant de ceux que j’ai racontés brièvement, que d’une infinité d’autres que je passe maintenant sous silence ; il fut accusé devant des juges qui venaient de condamner Scamander, agent d’Oppianicus, et Fabricius, complice de Scamander. J’en atteste les dieux immortels ; de quoi doit-on être plus surpris, ou qu’il ait été condamné à son tour, ou qu’il ait osé répondre un seul mot ? En effet, que pouvaient faire ces juges ? Quand même ils auraient injustement condamné les Fabricius, ils devaient, dans cette nouvelle affaire, être d’accord avec eux-mêmes et ne pas contredire leurs premiers arrêts. Iraient-ils, de leur plein gré, révoquer leurs propres jugements, lorsqu’on se fait une loi, dans les tribunaux, de se conformer aux jugements déjà rendus par d’autres ? Ils avaient condamné l’affranchi de Fabricius pour avoir été l’instrument du crime ; Fabricius lui-même, pour en avoir été le complice ; et ils auraient déclaré innocent le chef et le premier auteur du complot ! Ils avaient condamné les deux autres sur le simple exposé de la cause, sans être déterminés par aucun arrêt précédent ; et celui-ci, qui paraissait devant eux frappé de deux condamnations, ils auraient pu l’absoudre ! C’est alors que, justement décriés, les jugements des sénateurs eussent été flétris à jamais, et voués sans retour au mépris publie, par une prévarication qui eût fermé la bouche à leurs apologistes. En effet, qu’auraient pu répondre ces juges, si on leur avait dit : Vous avez condamné Scamander ; pour quel crime ? — Pour avoir voulu faire empoisonner Cluentius par l’esclave d’un médecin. — Quel avantage Scamander retirait-il de la mort de Cluentius ? —— Aucun ; mais il était l’agent d’Oppianicus. — Vous avez condamné Fabricius ; pourquoi ? — Parce que lui-même étant lié intimement avec Oppianicus, et l’empoisonneur pris sur le fait étant son affranchi, il n’était pas probable qu’il n’eût point eu de part au complot. Si donc ils avaient absous Oppianicus, deux fois condamné par leurs propres arrêts, qui eût pu supporter cet avilissement de la justice, cette inconséquence dans les décisions, cet excès d’arbitraire dans les juges ?

Si vous êtes convaincus de ce que je vous ai démontré dans tout ce discours, qu’Oppianicus ne pouvait manquer d’être condamné, surtout par les mêmes juges qui avaient deux fois prononcé contre lui ; vous ne pouvez en même temps vous empêcher de convenir que l’accusateur n’avait aucun motif d’employer la corruption.

XXIII. Je vous le demande, Attius, mettant à part tous les autres raisonnements, croyez-vous que les Fabricius soient aussi des victimes innocentes ? direz-vous aussi que leur condamnation fut achetée à prix d’argent, lorsque l’un n’eut pour lui que la voix de Stalénus, et que l’autre se condamna lui-même ? Mais, s’ils étaient coupables, quel était donc leur crime ? Leur en a-t-on reproché d’autre que le poison destiné à Cluentius ? de quoi a-t-il été question dans ces deux procès, si ce n’est du complot qu’Oppianicus avait formé pour faire périr son ennemi par la main des Fabricius ? Non, juges, non ; vous n’y trouverez rien de plus. Il en reste des monuments ; les registres publics sont là : confondez-moi, Attius, si je ne dis pas la vérité. Lisez les dépositions des témoins ; prouvez que, dans le jugement de ces accusés, on ait rien dit contre eux, fût-ce même à titre d’invective, sinon qu’Oppianicus s’est servi de leur ministère pour un empoisonnement. Je pourrais démontrer par bien des preuves que le jugement ne pouvait être que ce qu’il fut. Mais je me hâte de satisfaire votre impatience, juges ; vous m’écoutez, il est vrai, avec une bienveillance et une attention qui ne fut jamais portée plus loin : cependant votre secrète attente semble m’avertir depuis longtemps et m’appeler à une autre question. Quoi donc ! me dites-vous, est-ce que vous niez qu’il y ait eu corruption dans le jugement d’Oppianicus ? Non, certes ; mais je soutiens que Cluentius ne fut point l’auteur de cette corruption. Qui donc en fut l’auteur ? Je pense d’abord que, si l’issue du procès eût été douteuse, il serait plus naturel de chercher le corrupteur dans celui qui craignait d’être condamné, que dans celui qui craignait de voir l’autre absous. Ensuite, comme personne ne doutait de l’arrêt qui devait nécessairement être rendu, le soupçon doit tomber sur celui qui avait quelques raisons de s’alarmer, plutôt que sur celui qui avait toute raison de ne rien craindre. Enfin, le corrupteur sera plutôt l’accusé deux fois condamné au même tribunal, que l’accusateur deux fois triomphant. Il est au moins une chose que la partialité la plus décidée contre Cluentius ne saurait me refuser, c’est que, si le fait de la corruption est constant, il est ou son ouvrage ou celui d’Oppianicus. Si je prouve qu’il n’est pas celui de Cluentius, il s’ensuivra qu’il est celui d’Oppianicus. Si je prouve qu’il est celui d’Oppianicus, Cluentius est justifié. Ainsi, quoique j’aie assez démontré que mon client n’avait aucun motif de corrompre les juges, d’où il suit que c’est Oppianicus qui les a corrompus, je vais encore vous prouver séparément cette dernière assertion.

XXIV. Je n’appuierai pas sur des considérations qui pourraient me fournir de très puissants arguments. Je ne dirai pas que le corrupteur est celui dont la tète était menacée ; celui qui craignait tout ; celui qui ne voyait de salut que dans la corruption ; celui qui fut toujours d’une audace sans exemple. Je pourrais dire bien des choses semblables. Mais comme le fait que j’avance n’a rien d’équivoque, comme j’en ai des preuves visibles et incontestables, il n’est pas nécessaire de développer l’un après l’autre cette foule d’arguments.

Je dis que C. Elius Stalénus, un des juges, reçut d’Oppianicus une somme considérable pour corrompre ses collègues. Quelqu’un ose-t-il le nier ? Je vous interpelle ici, Caïus, qui gémissez en secret de cette condamnation, et vous, Attius, qui la déplorez avec tant d’éloquence. Osez nier qu’Oppianicus ait donné de l’argent au juge Stalénus. Démentez-moi, vous dis-je, à la face de ce tribunal. Pourquoi gardez-vous le silence ? Mais vous ne pouvez nier que cet argent n’ait été remis, puisque vous l’avez avoué hautement, puisque vous l’avez redemandé, puisque vous l’avez remporté. Comment donc osez-vous parler de juges corrompus, puisque, de votre aveu, un juge avait reçu de vous de l’argent que vous lui avez fait rendre après l’arrêt fatal ? Mais quelle fut donc la marche de toute cette intrigue ? Je vais, juges, reprendre les choses d’un peu plus haut, et je vous dévoilerai si bien ce mystère d’iniquité, si longtemps enveloppé de ténèbres, que vous croirez tout voir de vos propres yeux. Je vous prie de me continuer jusqu’au bout l’attention que vous m’avez donnée jusqu’ici. Je ne dirai rien qui ne soit digne de l’assemblée qui m’écoute, digne de la bienveillance et de l’intérêt dont vous m’honorez.

Aussitôt qu’Oppianicus put soupçonner, en voyant Scamander accusé, le sort qui l’attendait à son tour, il rechercha l’amitié de Stalénus, homme pauvre, audacieux, exercé dans l’art de corrompre des juges, et qui alors était juge lui-même. Dès le procès de Scamander, il avait, à force de présents, déterminé cet homme à montrer en faveur de l’accusé un zèle peu compatible avec l’impartialité de ces fonctions. Mais quand il vit que Scamander n’avait eu pour lui que la voix de Stalénus, et que l’ancien maître de Scamander n’avait pas même eu la voix de sa propre conscience, il sentit la nécessité de recourir pour lui-même à des moyens plus efficaces. Il s’adressa donc à Stalénus, comme à l’intrigant le plus habile à trouver des ressources, le plus effronté à les mettre en œuvre, le plus ardent à les faire réussir, qualités qu’il possédait en effet et qu’il feignait de posséder encore à un plus haut degré. C’est lui dont Oppianicus, pour sauver sa tète, invoqua le secours.

XXV. Vous n’ignorez pas, juges, que les animaux pressés par la faim retournent ordinairement aux mêmes lieux où ils ont déjà trouvé leur pâture. Deux ans auparavant, Stalénus s’était chargé de l’affaire des biens de Safinius Atella, et devait, disait-il, pour six cent mille sesterces corrompre les juges. Il les reçoit du pupille, les garde, et après le jugement il ne les rend ni à Safinius ni aux acquéreurs des biens. Quand il eut dépensé cet argent, sans en rien réserver, je ne dis pas pour fournir à ses prodigalités, mais pour satisfaire ses besoins, il prit le parti de recourir à de nouvelles proies judiciaires, et de continuer à tout garder pour lui. Voyant donc Oppianicus perdu sans ressource, et frappé à mort par deux arrêts précédents, il releva son courage par d’adroites promesses, et l’assura que tout n’était pas désespéré. Oppianicus pria cet homme de lui indiquer les moyens de corrompre les juges. Celui-ci (comme on l’a depuis entendu de la bouche d’Oppianicus ) répondit que lui seul dans Rome était capable de lui rendre ce bon office. Mais il fit quelques difficultés, parce que se trouvant, disait-il, en concurrence, pour l’édilité, avec des candidats de la plus grande distinction, il craignait d’indisposer les esprits par quelque démarche imprudente. Enfin, se laissant fléchir, il demanda une somme exorbitante ; puis il voulut bien se réduire à ce qui était possible, et ordonna qu’on apportât chez lui six cent quarante mille sesterces. Une fois en possession de l’argent, cette âme basse et dégradée se mit à faire le honteux calcul que rien ne favoriserait mieux ses intérêts que la condamnation d’Oppianicus. En effet, s’il était absous, il faudrait ou distribuer la somme aux juges, ou la lui rendre à lui-même ; tandis que, s’il était condamné, personne ne la réclamerait. Plein de cette idée, il imagine la plus extraordinaire des fourberies ; et vous n’hésiterez point, juges, à croire le récit véritable que je vais vous en faire, si vous voulez interroger vos souvenirs, et vous rappeler, après un si long temps, quels furent la vie et le caractère de Stalénus : car une opinion bien formée sur les mœurs d’un homme conduit à juger quelles peuvent avoir été ses actions.

XXVI. Ce dépositaire à la fois indigent, prodigue, audacieux, rusé, perfide, voyant un si riche trésor transporté tout à coup dans le séjour où la misère habitait seule avec lui, appelle aussitôt à son aide tous les artifices de la trahison et de l’iniquité. Donnerai-je l’argent aux juges ? Mais moi, que me reviendra-t-il, si ce n’est le péril et l’infamie ? Ne pourrais-je donc pas rendre inévitable la condamnation d’Oppianicus ? Essayons d’en trouver le moyen ; car enfin il faut tout prévoir. Si quelque hasard allait sauver sa tête, peut-être faudrait-il restituer. Il tombe, hâtons sa chute ; il va périr, portons-lui le dernier coup. Il s’arrête à la résolution de promettre, à quelques-uns des juges les moins délicats, de l’argent qu’il aurait soin de ne pas leur donner : il calculait que les juges intègres rendraient de leur propre mouvement un arrêt sévère, et que ce manque de parole irriterait contre Oppianicus ceux qui auraient été moins scrupuleux. En conséquence, il s’adresse d’abord à Bulbus, qu’il trouve sombre et rêveur, parce que depuis longtemps il n’avait rien gagné. Bulbus, lui dit-il, en lui frappant doucement sur l’épaule, êtes-vous homme à me seconder, pour que nous ne servions pas toujours gratuitement la république ? A ces mots de ne rien faire gratuitement, Bulbus se réveille : Commandez, répondit-il, je suis prêt à vous obéir. Mais de quoi s’agit-il ? Alors Stalénus lui promet quarante mille sesterces, si Oppianicus est absous, et le prie d’en conférer avec ceux qu’il connaît particulièrement. Lui-même, chef et artisan de toute l’intrigue, séduit Gutta ; et Bulbus, aidé de cet auxiliaire, n’a pas de peine à flatter l’avidité de quelques autres d’une douce espérance. Deux jours se passent, et l’on ne savait encore sur quoi compter. On désirait un dépositaire qui répondît de la somme. Alors Bulbus, d’un air riant, s’adresse à Stalénus, et prenant le ton le plus adouci qu’il lui fut possible : Mon cher Pétus, lui dit-il (car Pétus est le surnom que Stalénus avait choisi dans la noble maison Elia ; s’il se fût appelé Ligur, ce nom eût paru celui de sa nation plutôt que de sa famille) ; Pétus, lui dit-il donc, pour l’objet dont vous m’avez parlé, on me demande où est l’argent. Alors cet imposteur effronté, ce fourbe nourri de rapines judiciaires, qui déjà dévorait en espérance la riche proie qu’il tenait soigneusement cachée, ride son front (vous vous rappelez, juges, son visage composé et son air hypocrite), et se plaint qu’Oppianicus lui a manqué de parole. Cet homme tout pétri de ruses et de mensonges, et qui, appelant l’art au secours de la nature, avait perfectionné par l’étude sa détestable industrie, proteste avec assurance qu’Oppianicus l’a trompé ; et pour preuve, il ajoute que, dans son procès, où tous les juges donneront leurs suffrages à haute voix, il sera le premier à le condamner.

XXVII. Un bruit s’était répandu dans le tribunal que des propositions avaient été faites à plusieurs juges. La négociation n’avait pas été aussi secrète qu’elle aurait dû l’être, ni aussi publique que l’eût demandé l’intérêt de la société. Pendant qu’on se livre à mille conjectures, Canutius, homme habile, averti par un soupçon assez naturel que Stalénus était vendu, et croyant pouvoir encore prévenir le succès de l’intrigue, pria les juges de prononcer sur-le-champ. Ils y consentirent. Oppianicus n’en fut pas très alarmé. Il croyait l’affaire arrangée par Stalénus. Trente-deux juges allaient délibérer : seize voix suffisaient pour absoudre. Les six cent quarante mille sesterces, répartis entre seize juges, devaient les procurer ; et la voix de Stalénus, ajoutée par surcroît et dans l’espoir d’une plus forte récompense, aurait formé la dix-septième. La hasard voulut que Stalénus, ignorant qu’on délibérerait si tôt, se trouvât absent. Il plaidait je ne sais quelle cause à un autre tribunal. Cluentius n’était pas fâché de cette absence, et Canutius s’en consolait facilement ; mais il n’en était pas de même de l’accusé ni de Quintius son défenseur. Ce dernier, alors tribun du peuple, s’emporte avec violence contre le président Junius, pour l’empêcher d’aller aux voix sans Stalénus ; et s’imaginant que les huissiers tardaient à dessein de le faire venir, il quitte lui-même cette audience solennelle, se rend au tribunal subalterne où plaidait Stalénus, fait d’autorité lever la séance, et amène ce nouveau juge à sa place. On se lève pour aller aux opinions ; Oppianicus, usant du droit qu’avaient alors les accusés, demande qu’on les donne de vive voix, afin que Stalénus puisse savoir ce qui serait dû à chacun. Le tribunal était diversement composé : peu de juges étaient vendus, tous étaient irrités. Ceux qui mettent leurs suffrages à prix dans les élections du Champ de Mars ne pardonnent pas au candidat qui manque à ses engagements : de même les juges corrompus étaient venus outrés de colère contre l’accusé. Tous les autres le regardaient comme un grand coupable ; mais ils attendaient l’avis de ceux qu’ils soupçonnaient d’être gagnés, afin de découvrir de quel côté partait la corruption.

XXVIII. Par un hasard assez étrange, le sort désigne Bulbus, Stalénus et Gutta pour donner leur avis les premiers. Tout le monde attendait avec impatience ce qu’allaient prononcer ces juges mercenaires et décriés. Tous trois prononcent sans hésiter la condamnation. Cet incident jeta dans les esprits du doute et de l’incertitude sur ce qui s’était passé. Les hommes sages, attachés aux anciennes maximes du barreau, qui ne voulaient ni absoudre un homme évidemment coupable, ni condamner avant d’avoir éclairci le fait, un accusé contre lequel on pouvait, à en croire les apparences, avoir employé la corruption, dirent qu’ils n’étaient pas suffisamment éclairés. Quelques juges sévères crurent que chacun ne devait prendre conseil que de sa propre conscience, et que si d’autres avaient reçu de l’argent pour bien juger, eux-mêmes n’en devaient pas moins respecter l’autorité de leurs deux précédents arrêts. Ils condamnèrent donc. Cinq juges en tout, soit par ignorance, soit par pitié, soit par scrupule, soit enfin par des vues intéressées, donnèrent leur voix en faveur de cet Oppianicus, qu’on nous représente comme un malheureux, victime de l’intrigue.

Aussitôt après la condamnation d’Oppianicus, le tribun L. Quintius, homme très populaire, accoutumé à recueillir jusqu’aux moindres souffles de la renommée pour en former des tempêtes, crut trouver une belle occasion de s’élever aux dépens du sénat, en augmentant les préventions que le peuple paraissait avoir déjà contre les jugements de cet ordre. Dans une première et une seconde harangue des plus véhémentes et des plus animées, le tribun crie de toutes ses forces que les juges se sont vendus pour condamner un innocent ; qu’il y va de l’existence de tous les citoyens ; qu’il n’y a plus de justice ; que quiconque a un ennemi riche doit trembler pour sa tête. Le peuple, qui ne savait rien de ce qui s’était passé, qui n’avait jamais vu Oppianicus, qui le prenait pour un homme plein d’honneur et de vertu, immolé par des juges corrompus, conçoit de violents soupçons, parle de faire justice, et demande hautement que l’affaire soit portée à son tribunal. Ce fut à cette époque-là même que Stalénus, appelé par Oppianicus, se rendit secrètement et de nuit dans la maison de Titus Annius, homme distingué par ses vertus, mon intime ami. Tout le reste est bien connu : on sait comment Oppianicus redemanda l’argent ; comment Stalénus promit de le rendre ; comment des témoins dignes de foi, cachés à dessein dans un lieu voisin, entendirent toute leur conversation ; comment l’intrigue fut dévoilée et rendue publique ; comment enfin Stalénus se vit arracher des mains sa proie tout entière.

XXIX. Ce personnage, qui avait fait ses preuves, était bien connu du peuple, et il n’y avait pas d’infamie dont on ne le crût capable ; mais qu’il se fût approprié l’argent promis par lui-même au nom de l’accusé, c’est ce qu’on ne savait pas dans l’assemblée, et le tribun se gardait bien de le dire. Les citoyens savaient qu’il avait été question d’argent dans ce procès ; on leur disait que l’accusé avait été condamné injustement ; ils voyaient que la voix de Stalénus avait été contre lui ; ils jugeaient, d’après le caractère connu de cet homme, qu’il ne l’avait pas donnée pour rien. Le même soupçon pesait sur Bulbus, Gutta et quelque autres. Je l’avoue donc, et je puis aujourd’hui l’avouer impunément, surtout devant ce tribunal : comme la vie d’Oppianicus et son nom même étaient jusqu’alors inconnus au peuple ; comme on s’indignait en pensant qu’un innocent avait été condamné par des suffrages payés, soupçon que justifiaient trop la perversité de Stalénus et l’infamie de quelques juges non moins décriés ; comme cette cause était plaidée par un homme revêtu d’une grande puissance et doué d’un grand talent pour allumer les passions de la multitude : je l’avoue, dis-je, ce jugement souleva tous les esprits et devint l’objet d’une prévention universelle. Je n’ai pas oublié que l’incendie à peine allumé dévora d’abord L. Junius, président du tribunal, et que ce citoyen déjà honoré de la charge d’édile, et que le vœu général appelait à celle de préteur, poursuivi par des clameurs insensées, et condamné sans être entendu, se vit à la fois privé de ses honneurs et dépouillé de ses droits.

Et je me félicite de défendre aujourd’hui plutôt que dans ces temps orageux la cause de Cluentius. La cause, il est vrai, reste la même, et rien ne peut la changer ; mais l’orage a disparu, les haines se sont calmées : en sorte qu’il n’a plus rien à craindre de la malignité des temps, et qu’il a tout à espérer de la bonté de son droit. Aussi je vois avec quelle bienveillance je suis écouté maintenant et par ceux que leur qualité de juges rend arbitres de notre sort, et par ceux dont nous n’ambitionnons que l’estime. Si j’avais parlé alors, certes on ne m’eût pas écouté. Ce n’est pas que la cause eût été différente ; elle était ce qu’elle est aujourd’hui ; mais les circonstances n’étaient pas ce qu’elles sont. En voici la preuve.

XXX. Qui eût osé dire alors qu’Oppianicus avait été justement condamné ? qui oserait dire aujourd’hui le contraire ? Qui eût pu l’accuser alors d’avoir essayé de corrompre les juges ? qui peut maintenant contester ce fait ? A qui eût-il été permis alors d’avancer qu’Oppianicus n’avait été traduit en justice qu’après deux arrêts solennels dont l’autorité le condamnait d’avance ? maintenant pense-t-on même à le nier ? Ainsi une fois les préventions détruites par le temps qui les a affaiblies, par mon discours qui les a combattues, par votre impartiale justice qui les a bannies pour faire place à la vérité, que reste-t-il de douteux dans ma cause ?

Une somme a été donnée pour corrompre les juges ; voilà ce qui est constant. Par qui, de l’accusateur ou de l’accusé, a-t-elle été donnée ? voilà ce qu’on cherche. L’accusateur vous dit : D’abord je dénonçais des crimes si énormes, que je n’avais nullement besoin de recourir à l’argent. Ensuite, je livrais à la justice un homme condamné d’avance, et que l’argent même n’aurait pu sauver. Enfin, quand il aurait été absous, mon existence et ma fortune n’en recevaient aucune atteinte. Que dit au contraire l’accusé ? D’abord la multitude et la gravité des charges qui pesaient sur moi me faisaient trembler. Ensuite, je lisais ma propre condamnation dans la sentence des Fabricius, condamnés parce qu’ils étaient mes complices. Enfin, mon existence tout entière dépendait du jugement qui allait être rendu.

L’un avait donc, pour corrompre les juges, des motifs nombreux et puissants, et l’autre n’en avait aucun. Passons maintenant à l’argent même, et voyons d’où il est sorti. Cluentius tenait ses registres avec beaucoup d’exactitude. Il en résulte au moins qu’il n’a pu, sans qu’on le sache, rien ajouter ni rien ôter à sa fortune. Vous avez eu le temps, depuis huit ans, d’étudier cette cause ; depuis huit ans les registres de Cluentius et ceux de beaucoup d’autres, feuilletés mille et mille fois, ont offert à vos recherches tous les faits qui se rattachent à ce procès ; et pendant tout ce temps vous ne trouvez aucune trace d’argent donné par Cluentius. Mais l’argent d’Oppianicus, avons-nous donc besoin de le suivre à la trace ? ne pouvons-nous pas, guidés par vous, aller droit au lieu qui le cache et le saisir en son obscur repaire ? Nous le tenons en effet : six cent quarante mille sesterces à la fois ; et cela chez le plus audacieux des hommes ! et cela chez un juge ! Que demandez-vous de plus ? Mais, direz-vous, c’est l’accusateur et non l’accusé qui avait chargé Stalénus de corrompre les juges. — Pourquoi donc, lorsqu’on allait prendre les voix, l’accusateur et son avocat souffraient-ils l’absence de Stalénus ? pourquoi, lorsqu’ils priaient les juges de prononcer, ne demandaient-ils pas que Stalénus fût présent ? C’est Oppianicus qui le demandait ; Quintius l’exigeait impérieusement ; il fallut l’autorité de ce tribun pour empêcher qu’on ne délibérât sans Stalénus. — Mais Stalénus vota contre Oppianicus. — C’est qu’il devait cette garantie à Bulbus et à ses pareils, pour leur prouver que le corrupteur avait manqué de parole. Si donc, juges, vous voyez d’un côté le besoin d’acheter les suffrages, une somme donnée, un Stalénus, en un mot tout ce qu’ont de plus odieux l’audace et la perfidie ; tandis que de l’autre vous ne trouvez aucun indice d’argent donné, aucun intérêt à corrompre les juges, rien enfin qu’une vie honorable et une probité scrupuleuse ; éclairés désormais sur la vérité et désabusés de l’erreur, laissez la honte de cette criminelle intrigue retourner à la source impure d’où sont partis tant d’autres forfaits ; et que d’injustes préventions cessent enfin de poursuivre un homme dont jamais aucun crime n’a souillé la vie.

XXXI. Mais, disent nos adversaires, c’est pour ménager une réconciliation et non pour corrompre les juges, qu’Oppianicus avait remis de l’argent à Stalénus. Se peut-il bien, Attius, qu’avec vos lumières et votre expérience vous teniez ce langage ? Celui-là, dit-on, est le plus sage, qui sait de lui-même trouver ce qu’il convient de faire ; le second rang appartient à celui qui sait se rendre aux sages conseils d’un autre. C’est le contraire pour la folie : celui qui n’invente rien est moins fou que celui qui s’empare des folles inventions d’autrui. Stalénus se voyant le poignard sur la gorge, imagina dans le premier moment cette prétendue réconciliation ; ou bien, comme on le disait alors, ce fut Céthégus qui lui suggéra ce misérable subterfuge. En effet, vous pouvez vous rappeler le bruit qui courut en ce temps-là : Céthégus, ennemi de Stalénus, voulant débarrasser la république d’un homme aussi pervers, persuadé d’ailleurs que rien ne pourrait sauver un juge convaincu, par son propre aveu, d’avoir clandestinement et sans titre légitime reçu de l’argent d’un accusé, lui avait, disait-on, donné ce conseil un peu perfide. Si en cela Céthégus manqua de bonne foi, je ne m’en étonne pas ; il cherchait à se défaire d’un ennemi ; mais si Stalénus était dans l’impossibilité de nier qu’il eût reçu de l’argent, et si l’usage pour lequel il l’avait reçu ne pouvait être avoué sans une honte et un péril extrême, on ne peut pas même blâmer Céthégus de lui avoir donné ce conseil. Au reste, Stalénus était dans une position bien différente de celle où vous êtes aujourd’hui, Attius. Confondu par l’évidence, tout ce qu’il pouvait dire le déshonorait moins que l’aveu de ce qu’il avait fait. Mais vous, Attius, que vous reproduisiez maintenant une fable qui dans le temps excita le mépris et la risée, voila ce qui m’étonne. Comment Cluentius eût-il pu se réconcilier avec Oppianicus ? il était poursuivi par la haine implacable de sa mère ; les noms de l’accusateur et de l’accusé étaient consignés dans les registres publics ; les Fabricius venaient d’être condamnés ; Oppianicus accusé par un autre n’eût pas échappé, et Cluentius ne pouvait abandonner l’accusation sans passer pour un vil calomniateur.

XXXII. Direz-vous qu’on voulait acheter sa collusion contre lui-même ? Ce serait déjà une sorte de corruption. Mais qu’avait-on besoin de prendre un juge pour négociateur ? et en général, pourquoi eût-on employé la médiation d’un Stalénus, homme vil et déshonoré, étranger aux deux partis, plutôt que celle de quelque honnête homme, ami de l’un et de l’autre ? Mais qu’ai-je besoin d’en dire davantage sur un objet aussi clair ? La somme même remise à Stalénus et le nombre de sesterces, révèlent, à n’en pas douter, ce qu’on en voulait faire. Je dis qu’il fallait gagner seize juges pour qu’Oppianicus fût absous, et que six cent quarante mille sesterces ont été portés chez Stalénus. Si c’est, comme vous le dites, pour acheter l’amitié de Cluentius, six cent mille ne suffisaient-ils pas ? pourquoi quarante mille de plus ? Si c’est, comme nous le prétendons, pour distribuer à seize juges chacun quarante mille sesterces, Archimède n’aurait pas mieux calculé.

On objecte que beaucoup d’arrêts ont déclaré Cluentius coupable de corruption. La vérité est que cette question n’a jamais été jusqu’ici débattue en justice réglée. Cette cause, si vivement attaquée, traînée si longtemps de tribunaux en tribunaux, est aujourd’hui défendue pour la première fois ; c’est aujourd’hui pour la première fois que la vérité, rassurée par l’équité des juges, élève la voix contre la calomnie. Cependant ces nombreux arrêts, quels sont-ils ? car je suis armé contre toutes les attaques, et j’ai des arguments prêts pour démontrer que, parmi les prétendus jugements rendus sur ce premier jugement, les uns paraissent moins des sentences émanées de la justice, que les terribles effets d’une ruine ou d’une tempête ; les autres ne préjugent rien contre Cluentius ; plusieurs même lui sont favorables ; d’autres enfin n’ont jamais été appelés des jugements ni regardés comme tels. Ici, juges, c’est plutôt pour me conformer à l’usage, que pour implorer une bienveillance dont vous me donnez déjà tant de preuves, que je vous prie d’accorder votre attention à l’examen que je vais faire de chacun de ces jugements.

XXXIII. C. Junius, qui présidait dans la cause d’Oppianicus, a été condamné ; ajoutez même si vous le voulez, qu’il a été condamné lorsqu’il était encore en exercice. Le tribun du peuple n’a pas eu plus de respect pour la loi que d’égards pour l’accusé. Dans un temps où il n’était pas permis de tirer Junius de son tribunal, pour l’appeler à d’autres fonctions publiques, on l’en arrache pour lui faire son procès. Et quel procès, grands dieux ! Vos regards, citoyens, m’encouragent à dire librement des choses que je voulais taire. Y eut-il donc une instruction, des débats, un jugement ? Je veux le croire. Eh bien ! je le demande à qui voudra me répondre parmi ce peuple alors irrité et dont on flattait l’emportement, de quoi Junius fut-il accusé ? Tout le monde répondra : De s’être laissé corrompre, et d’avoir causé la perte d’un innocent. Telle est l’opinion générale ; mais s’il en était ainsi, il fallait invoquer contre lui la loi en vertu de laquelle on poursuit Cluentius. — Mais Junius présidait lui-même le tribunal chargé d’appliquer cette loi. — Quintius eût attendu quelques jours que sa commission fût expirée. Mais non ; Quintius ne voulait pas attendre que lui-même ne fût plus tribun, et que l’indignation publique fût calmée. Vous le voyez, juges, ce n’est pas sur la bonté de sa cause, c’est sur l’opinion du moment et l’abus du pouvoir que l’accusateur fondait son espérance. Il conclut à une amende : sous quel prétexte ? Parce que Junius n’avait pas fait le serment ordinaire d’observer la loi, oubli qui ne fut jamais regardé comme un crime ; et parce que l’honnête et scrupuleux C. Verrès, préteur de la ville, n’avait pas sur son registre, qu’on produisit tout couvert de ratures, les noms désignés par le sort pour remplacer les juges récusés. Voilà pour quels motifs C. Junius fut condamné ; motifs légers et frivoles, qui ne devaient pas même être produits en justice. S’il succomba, ce fut la faute des temps, et non celle de sa cause.

XXXIV. Et vous croyez qu’un tel jugement doit nuire à Cluentius ! Pour quelle raison ? Supposez que Junius n’eût pas consulté le sort, comme le veut la loi, ou qu’il eût une fois omis la formalité du serment, s’ensuit-il que sa condamnation ait rien préjugé contre Cluentius ? — Vaine question ! dit mon adversaire : il fut condamné aux termes de deux lois ; mais c’était pour en avoir violé une troisième. — Ceux qui font un pareil aveu peuvent-ils bien soutenir que c’est là un véritable jugement ? Le préteur, dit-il encore, se déclara contre Junius, parce qu’on le croyait complice de la corruption des juges. — La cause aujourd’hui est-elle donc changée ? le fait, la procédure, l’affaire tout entière est-elle autre maintenant qu’elle n’était alors ? Je ne pense pas qu’aucun des actes consommés dans ce temps-là ait pu changer de nature. Pourquoi donc ce silence avec lequel on m’écoute en ce moment, tandis qu’on ne laissa pas même à Junius la liberté de se défendre ? C’est qu’alors tout était sous l’influence de la passion, de l’erreur, des préjugés, et de ces assemblées turbulentes convoquées chaque jour par un tribun séditieux. Le tribun accusait à la fois et devant le peuple et devant le tribunal, il quittait l’assemblée pour venir au barreau, ou plutôt il y venait avec toute l’assemblée. Les degrés Auréliens, nouvellement construits, semblaient l’avoir été pour servir d’amphithéâtre aux spectateurs de ce jugement, et dès que l’accusateur les avait couverts d’une multitude échauffée par ses discours, on ne pouvait plus parler en faveur de l’accusé ; on ne pouvait pas même se lever pour le défendre.

Dernièrement, au tribunal d’Orchinius mon collègue, les juges ont laissé sans ajournement fixé l’affaire de Faustus Sylla, poursuivi comme détenteur de deniers publics. Ce n’est pas qu’ils aient cru Sylla au-dessus des lois, ni dédaigné, comme le rebut du barreau, la cause du trésor de l’État ; mais ils ont pensé qu’avec un tribun du peuple pour accusateur, l’accusé soutiendrait une lutte trop inégale. À présent opposerai-je époque à époque, ou Sylla à Junius, ou ce tribun à Quintius ? Sylla était puissant par son opulence, par le nombre de ses parents, de ses alliés, de ses amis, de ses clients ; Junius était loin d’avoir tant d’appuis ; il devait ses faibles ressources à un travail pénible et à de longs efforts. Le tribun dont je parle est sage, honnête, ennemi des séditieux, bien loin d’être séditieux lui-même ; le tribun Quintius était d’un caractère violent, accusateur passionné, démagogue fougueux. Les temps sont aujourd’hui calmes et tranquilles ; ils étaient alors agités par tous les orages de la haine et de la prévention. Malgré cette différence, les juges ont décidé que Sylla plaiderait avec trop de désavantage, si, à la qualité d’accusateur, son adversaire réunissait l’ascendant d’un pouvoir redoutable.

XXXV. Et ici, juges, c’est le lieu d’en appeler à votre prudence et à votre générosité, et de livrer à vos plus sérieuses réflexions les maux et les dangers que peut susciter à chacun de nous la puissance tribunitienne, soulevant, dans des assemblées séditieuses, les passions de la multitude. Dans des temps plus heureux, lorsqu’on fondait sa grandeur, non sur les agitations populaires, mais sur son propre mérite et l’innocence de sa vie, ni C. Popillius, ni Q. Métellus, deux hommes si vertueux et si renommés, ne purent cependant résister à la puissance tribunitienne. Où donc, dans un siècle comme le nôtre, avec de telles mœurs et de tels magistrats, où trouver une sauvegarde, si votre sagesse et la justice de vos arrêts ne viennent à notre secours ? Ce ne fut donc point un jugement, non, ce ne fut point un jugement qui condamna Junius, puisque la modération n’y présida point, que les lois et les formes n’y furent point observées, que la cause même ne fut pas défendue. Ce fut un abus de la force ; ce fut, comme je l’ai déjà dit, une catastrophe, une tempête, tout, plutôt qu’un jugement, une discussion, un procès. S’il en est encore qui veuillent conserver à cet acte le nom de jugement, et s’en tenir à ce qu’il a prononcé, qu’ils séparent au moins cette cause de la nôtre. C’est, dit-on, pour n’avoir pas fait le serment ordinaire, ou pour n’avoir pas, aux termes de la loi, tiré au sort les juges suppléants, que Junius fut condamné. Or les lois qui servirent de prétexte à cette condamnation ne peuvent avoir aucun rapport à l’affaire de Cluentius. — Mais Bulbus fut aussi condamné. — Ajoutez : pour crime d’État, afin que vous sachiez que cette cause n’avait rien de commun avec la nôtre. — Mais on lui reprocha sa vénalité. —— Je l’avoue ; mais il fut prouvé par une lettre de C. Cosconius et par de nombreux témoignages qu’il avait voulu soulever une légion en Illyrie ; crime prévu par la loi de majesté, et dont la connaissance appartenait au tribunal qui le jugea. L’accusation de vénalité lui fut, dites-vous, plus fatale que tout le reste. — C’est tout au plus une conjecture ; et, s’il est permis de se livrer à des conjectures, la mienne pourrait bien être plus vraisemblable que la vôtre. Je pense, moi, que Bulbus, amené devant le tribunal avec la réputation d’un homme vil et déshonoré, d’un méchant souillé de mille forfaits, en dut être plus facilement condamné : et vous, parmi tous les griefs imputés à Bulbus, vous en choisissez un à votre gré, pour en faire le motif de sa condamnation.

XXXVI. La condamnation de Bulbus ne doit donc pas plus nuire à notre cause, que celles de Popillius et de Gutta, dont on se fait un titre contre nous. C’est de brigue en effet qu’ils furent accusés ; ils le furent par des hommes condamnés eux-mêmes comme coupables de brigue. Assurément si ceux-ci furent relevés de la peine qu’ils avaient encourue, ce ne fut pas pour avoir convaincu Popillius et Gutta de vénalité dans les fonctions de juges ; ce fut pour avoir prouvé qu’en vengeant sur d’autres la loi enfreinte par eux —mêmes, ils avaient mérité la récompense que cette loi promettait. C’est pourquoi tout le monde est bien persuadé, je pense, que cette condamnation, qui eut pour objet le crime de brigue, n’a aucun rapport avec la cause de Cluentius et l’affaire soumise à votre décision. Mais on cite encore le jugement qui a frappé Stalénus. Je ne dis pas en ce moment ce que je devrais dire peut-être, qu’il a été condamné comme criminel d’État ; je ne lis pas les témoignages rendus contre lui par les hommes les plus distingués, anciens lieutenants, préfets, tribuns militaires sous l’illustre M. Émilius ; témoignages qui ont démontré jusqu’à l’évidence, qu’étant questeur il avait contribué plus que personne à souffler parmi les soldats la révolte et la sédition. Je ne lis pas même les dépositions relatives aux six cent mille sesterces qu’il avait reçus pour l’affaire de Safinius, et qu’il garda frauduleusement, comme il fit depuis dans le procès d’Oppianicus. J’omets tous ces détails, et beaucoup d’autres reproches qui lui furent faits en présence du tribunal. Je dis seulement que P. et L. Cominius, chevaliers romains éloquents et distingués, ses accusateurs, soutinrent alors contre Stalénus ce que je soutiens aujourd’hui contre Attius. Les Cominius disaient comme moi, que Stalénus avait reçu de l’argent d’Oppianicus pour acheter les suffrages ; Stalénus prétendait l’avoir reçu pour ménager une réconciliation. Ce rôle de conciliateur et d’honnête homme dont il empruntait le masque, faisait rire comme ces statues dorées, placées par ses soins auprès du temple de Juturne avec l’inscription que STALÉNUS AVAIT RÉCONCILIÉ DES ROIS. On produisait au grand jour toutes ses ruses et toutes ses perfidies ; on déroulait le tableau d’une vie tout entière vouée à l’intrigue ; on faisait voir par quel honteux trafic il réparait au forum les torts de la fortune ; on trouvait la cause de la paix et de la concorde mal placée dans ses mains mercenaires. Aussi Stalénus, alléguant pour sa défense les mêmes raisons qu’Attius allègue aujourd’hui, fut condamné. Les Cominius, soutenant ce que je n’ai pas cessé de soutenir, gagnèrent leur cause. Ainsi par la condamnation de Stalénus, il a été décidé qu’Oppianicus a voulu corrompre les juges, et qu’il a donné de l’argent à l’un d’eux pour acheter les suffrages : car, je le répète, le coupable est nécessairement ou Cluentius ou Oppianicus ; or on ne trouve pas la moindre trace d’un denier donné par Cluentius à aucun juge ; et l’on voit, à la fin du procès, retirer de chez un juge l’or d’Oppianicus. Loin donc que l’arrêt prononcé contre Stalénus forme un préjugé nuisible à notre cause, comment ne pas voir qu’il est en notre faveur un puissant argument ?

XXXVII. Jusqu’ici je vois que la condamnation de Junius est moins un véritable jugement qu’un acte de violence, commandé par une multitude égarée, et un tribun séditieux. Si l’on veut donner à cet acte le nom de jugement, il faut en même temps convenir que l’amende imposée à Junius n’a pas le moindre rapport avec la cause que je défends. La condamnation de Junius fut donc un abus de la force ; celles de Bulbus, de Popiliius et de Gutta ne sont point contraires à Cluentius ; celle de Stalénus lui est même favorable. Voyons si nous ne trouverons pas quelque autre jugement qui serve encore à sa justification.

Ne vit-on pas à son tour paraître en justice C. Fidiculanius Falcula, qui, n’ayant assisté, comme juge suppléant, qu’à un petit nombre d’audiences, avait cependant voté contre Oppianicus ? circonstance qui, plus que le reste, excitait l’indignation publique. Il y parut ; et même il y parut deux fois : car Quintius, dans ces assemblées séditieuses et turbulentes qu’il convoquait chaque jour, avait soulevé contre lui tous les esprits. Dans un premier procès on demanda qu’il fût, comme Junius, condamné à une amende, pour avoir pris séance contre la loi et sans que sa décurie fût en exercice. Il fut accusé dans un temps un peu plus calme que Junius ; mais il fut accusé à peu près du même crime et aux termes de la même loi. Comme il n’y eut dans cette affaire ni sédition, ni violence, ni tumulte ; il fut très facilement absous dès la première action. Je ne compte pas cet arrêt. Car, en supposant que Falcula n’eût point mérité de payer l’amende, il pouvait cependant, aussi bien que Stalénus qui ne fut jamais accusé pour ce fait, avoir reçu de l’argent pour vendre son suffrage. Cette question ne regardait pas le tribunal où il fut cité. Que reprochait-on à Falcula ? d’avoir reçu de Cluentius quarante mille sesterces. De quel ordre était-il ? de celui des sénateurs. Accusé de concussion devant d’autres juges d’après la loi suivie à l’égard des sénateurs, il fut honorablement acquitté. La cause fut plaidée selon les formes antiques, sans que ni force, ni terreur, ni menaces vinssent troubler sa défense : tout fut exposé, développé, démontré. Les juges sentirent que l’accusé avait pu légitimement être condamné par un homme qui n’avait pas suivi tous les débats ; ils pensèrent même qu’on pouvait donner sa voix contre lui, sans rien connaître du procès que la condamnation de ses deux complices.

XXXVIII. Alors on vit même les cinq juges qui, prêtant l’oreille aux vagues propos d’une crédule ignorance, avaient opiné en faveur d’Oppianicus, cesser de se faire honneur de leur clémence. En effet, qu’on leur eût demandé s’ils avaient siégé dans l’affaire de Fabricius : Oui, eût été leur réponse. À la question si Fabricius était accusé d’autre chose que du projet d’empoisonnement formé contre Cluentius, ils auraient répondu : Non. Interrogés ensuite comment ils avaient voté : Contre lui, auraient-ils dit ; car il n’eut pas une voix pour lui. Aux mêmes questions faites à l’égard de Scamander, les réponses eussent été les mêmes. Il est vrai qu’une voix lui avait été favorable ; mais pas un n’eût voulu reconnaître cette voix unique pour la sienne. À qui donc serait-il plus facile de justifier son vote, de celui qui déclare avoir été d’accord avec lui-même et avec son premier jugement, ou de celui qui, doux et clément envers le chef du complot, avait été inflexible pour ses complices et ses auxiliaires ? je ne dois pas ici faire le procès à l’opinion des juges. Pour que de tels hommes fissent fléchir leurs principes, il fallut sans doute que de violents soupçons vinssent tout à coup s’emparer de leur esprit. Ainsi je ne condamne point l’indulgence de ceux qui prononcèrent en faveur de l’accusé. J’approuve la conduite ferme et conséquente de ceux qui, étrangers à l’intrigue de Stalénus, suivirent de leur propre mouvement l’autorité des deux premiers arrêts. Je loue la sagesse de ceux qui déclarèrent n’être pas suffisamment éclairés. Ne pouvant en aucune manière absoudre un homme qui leur paraissait le plus grand des coupables et que deux fois ils avaient condamné, mais effrayés en même temps des odieuses manœuvres dont la voix publique accusait quelques juges, ils voulurent attendre, pour le condamner de nouveau, que le temps eût éclairci ce mystère. Et ce n’est pas seulement par ce qu’ils ont fait que vous pouvez apprécier la sagesse de ces juges : leurs noms même suffisent pour garantir la sagesse et l’équité de leurs actes. Est-il un jurisconsulte plus habile, un homme d’un esprit plus pénétrant, d’une probité plus intègre, et d’une délicatesse plus scrupuleuse que P. Octavius Balbus ? Il n’a pas absous Oppianicus. Quel homme eut plus de caractère que Q. Considius ? qui sut mieux que lui quel esprit doit régner dans les jugements, et quel respect se doivent à eux-mêmes les organes de la justice ? qui le surpassa jamais en vertus, en lumières, en autorité ? Il n’a pas absous Oppianicus. Il serait trop long de faire de chacun d’eux un éloge particulier ; leurs grandes qualités sont trop connues pour avoir besoin de panégyrique. Pourrais-je louer dignement un M. Juventius Pédo, ce ferme soutien des antiques maximes ; un Caulius Mergus, un M. Basilus, un C. Caudinus, qui tous firent éclater leur justice dans les jugements publics, quand la république elle-même avait déjà recouvré sa splendeur ? tant de noms illustres il faut ajouter L. Cassius et Cn. Héius, deux hommes en qui brillèrent la même prudence et la même intégrité. Pas un d’eux n’a absous Oppianicus. Le plus jeune de tous, qui d’ailleurs ne le cédait à aucun de ceux que j’ai nommés, pour les lumières, la délicatesse et l’amour du devoir, P. Saturius, ne l’a pas absous davantage. Ô merveilleuse innocence d’Oppianicus ! On suppose à celui qui l’absout des vues intéressées ; on loue la circonspection de celui qui diffère ; on admire la fermeté de principes de celui qui le condamne.

XXXIX. Voilà des vérités qui, dans le temps où Quintius agitait les esprits, ne furent proclamées ni devant le peuple, ni devant les tribunaux. Quintius ne souffrait point qu’on élevât la voix ; et assailli par une multitude égarée, aucun orateur n’eût pu résister à la tempête. Dans cet état de choses, après la catastrophe de Junius, le tribun abandonna personnellement toute cette affaire ; car au bout de quelques jours, lui-même rentra dans la condition privée, et il sentait d’ailleurs que la première chaleur des esprits commençait à se refroidir. Si, dans les jours orageux où il accusa Junius, il avait voulu aussi accuser Falcula, Falcula n’aurait pu ouvrir la bouche pour se justifier. Et on le vit d’abord menacer tous ceux qui avaient voté contre Oppianicus. Vous connaissiez, juges, l’insolence de Quintius ; vous connaissiez son audace et ses prétentions tribunitiennes. Quelle morgue, dieux immortels ! quel orgueil ! quelle présomption d’un homme qui se méconnaît ! quelle odieuse et insupportable arrogance ! Il alla jusqu’à s’indigner (et ce fut là le signal et la cause de tous les orages) qu’on n’eût pas fait grâce à Oppianicus, par égard pour un défenseur tel que lui ; comme si le choix d’un tel défenseur n’était pas un signe certain que l’accusé était délaissé de tout le monde. En effet, il y avait à Rome une foule d’orateurs aussi distingués par leur haut rang que par leur éloquence, qui n’auraient pas refusé de défendre un chevalier romain, l’un des premiers de sa ville, si aucun d’eux avait pensé que l’honneur permît d’embrasser une telle cause.

XL. Mais Quintius, quelle cause avait-il jamais plaidée, quoiqu’il fût alors âgé de cinquante ans ? l’avait-on jamais vu prêter à un accusé l’appui, je ne dis pas de sa voix, mais de son témoignage ou même de sa présence ? La tribune, longtemps abandonnée, ne retentissait plus, depuis l’arrivée de Sylla, de la voix des magistrats populaires. Quintius s’en empara, et rappelant la multitude à ces bruyantes assemblées dont elle n’avait gardé que le souvenir, il passa, aux yeux d’une certaine classe d’hommes, pour le restaurateur de l’ancienne liberté. Mais quelle fut bientôt pour lui la haine de ce peuple dont la faveur l’avait élevé si haut ! Et cette haine, il en était bien digne. Tâchez en effet de vous rappeler, non seulement ses mœurs et son arrogance, mais encore son air et son costume, et cette pourpre qui, brillant sur sa toge, lui descendait jusqu’aux pieds. Ne pouvant dévorer l’affront d’avoir perdu une cause en justice, il évoque l’affaire du barreau à la tribune. Souvent nous nous plaignons que les hommes nouveaux ne trouvent pas dans cette ville assez d’encouragements. Je soutiens, moi, qu’en aucun lieu du monde ils n’en trouvent davantage. Un citoyen d’une naissance obscure semble-t-il, par son mérite, capable de soutenir l’éclat d’un rang illustre, son élévation n’a d’autres bornes que son talent et ses vertus. Un autre n’a pour tout mérite que l’obscurité de sa naissance, et souvent il va plus loin que si, avec les mêmes vices, il était né au sein de la grandeur. Supposez que Quintius, pour ne pas citer d’autre exemple, eût été noble, qui eût pu le souffrir avec son orgueil et ses emportements ? Né dans les derniers rangs, on l’a souffert. On a pensé même que, s’il avait quelques bonnes qualités, il fallait lui en tenir compte. Quant à sa hauteur et à son arrogance, on a cru que, dans un homme de cette condition, il était plus sage d’en rire que de s’en alarmer.

XLI. Je reviens à mon sujet. Je vous le demande, Attius, à vous qui faites tant valoir ces jugements : en acquittant Falcula, qu’a-t-on prononcé ? Sans doute qu’il avait les mains pures quand il fut juge d’Oppianicus. Et cependant il l’avait condamné ; et cependant il n’avait pas entendu toute la cause ; et cependant Quintius l’avait accablé, dans toutes ses harangues, des plus violentes invectives. Donc tous ces arrêts dictés par Quintius furent l’œuvre de l’iniquité, du mensonge, des passions populaires, du désordre et de la sédition. — Soit, direz-vous ; Falcula pouvait être innocent. —— Donc quelqu’un a voté contre Oppianicus, sans être vendu ; donc Junius n’a pas rempli le tribunal de juges payés pour le condamner ; donc quelqu’un a pu ne pas siéger dès le commencement des débats, et donner contre Oppianicus un suffrage désintéressé. Mais si Falcula fut innocent, je vous le demande, qui donc fut coupable ? si Falcula eut les mains pures, qui donc les eut souillées ? Je nie qu’on ait adressé à aucun des juges un seul reproche qui n’ait été fait à Falcula ; je nie qu’il y eût rien dans sa cause qui ne fût applicable à celle des autres. Il faut de deux choses l’une, ou que vous blâmiez ce jugement, vous qui paraissiez fonder votre accusation sur l’autorité des jugements ; ou, si vous convenez qu’il est juste, il faut que vous conveniez en même temps que celui d’Oppianicus fut désintéressé.

Au reste, une preuve assez manifeste de cette vérité, c’est que de tant de juges, une fois que Falcula fut absous, aucun ne fut plus poursuivi. Que me parlez-vous en effet de gens condamnés pour crime de brigue, aux termes d’une autre loi, sur des faits positifs, d’après la déposition de nombreux témoins ? D’abord c’est de concussion et non de brigue qu’il aurait fallu les accuser ; car si le reproche de vénalité leur a nui si fort dans un procès tout à fait étranger à cette question, certes, poursuivis pour ce crime même, il les eût bien plus sûrement accablés. Ensuite, si c’était une fatalité attachée à cette prétendue corruption, que tout juge d’Oppianicus, à quelque titre qu’il fût accusé, serait condamné comme juge corrompu ; pourquoi, avec des accusateurs si nombreux et encouragés par tant de récompenses, les autres sont-ils restés sans poursuite ? Ici l’on allègue un acte qui n’est point un jugement : c’est que dans l’appréciation de la peine encourue par Septimius Scévola, on eut égard au crime de corruption. Je n’ai pas besoin de rappeler longuement à des juges aussi éclairés que vous l’usage suivi dans cette partie des procès. Jamais les juges ne portent, dans les actes qui suivent la condamnation de l’accusé, l’exactitude rigoureuse qui dirige le reste de la procédure. Quand il s’agit d’arbitrer la peine, il peut arriver deux choses : ou ils considèrent comme un ennemi personnel l’homme qu’ils ont une fois condamné, et à ce titre, si la peine requise contre lui menace son existence, ils se font scrupule de la lui infliger ; ou, croyant leur devoir rempli dès qu’ils ont prononcé sur le fait, ils ne donnent plus au reste qu’une légère attention. Aussi a-t-on vu souvent des accusés échapper à un jugement de lèse-majesté, parce qu’après leur condamnation on leur avait appliqué la peine des simples concussionnaires ; et nous voyons tous les jours les mêmes juges qui ont condamné un concussionnaire, absoudre ensuite ceux qu’ils ont reconnus, en évaluant les restitutions, pour les recéleurs de ses vols. En agissant ainsi, l’on n’attaque pas l’autorité de la chose jugée, on décide seulement que l’appréciation de la peine n’est pas un jugement. Scévola fut condamné pour des faits étrangers à celui de corruption ; il le fut sur la déposition d’une foule d’habitants de l’Apulie. Il n’y eut pas d’efforts qu’on ne fît pour rendre sa condamnation capitale. Si l’arbitration que les juges firent de la peine avait force de jugement, les mêmes ennemis, ou d’autres à leur défaut, n’auraient pas manqué de s’en prévaloir pour l’attaquer de nouveau aux termes mêmes de la loi qui concerne les juges corrompus.

XLII. Viennent ensuite des actes que nos adversaires qualifient de jugements, quoique nos ancêtres ne les aient jamais ni appelés de ce nom, ni respectés à l’égal de la chose jugée : je veux dire les exemples de sévérité donnés par les censeurs. Avant d’entamer cette partie de mon sujet, je dois dire quelques mots des obligations que m’imposent d’un côté le salut de l’accusé, et de l’autre les justes égards dus aux convenances et à l’amitié ; car les illustres citoyens qui exercèrent en dernier lieu la censure sont tous deux mes amis. Je suis même, comme le savent la plupart d’entre vous, étroitement lié avec l’un d’eux, et cette liaison est fondée sur des services réciproques. Ainsi tout ce que j’aurai à dire des actes de leur censure, je le dirai avec l’intention qu’on y voie bien moins un examen de ce qu’ils ont fait, que des réflexions générales sur l’autorité des censeurs. Quant à Lentulus, mon intime ami, que je nomme ici avec tout le respect dû à son rare mérite, et aux dignités éminentes dont le peuple romain l’a revêtu, il consentira sans peine, juges, qu’imitant ce dévouement sans bornes, et cette courageuse franchise qu’il a coutume de déployer lui-même dans la défense de ses amis, j’ose énoncer des vérités que je ne puis taire sans danger pour mon client. Toutefois je ne m’avancerai qu’avec précaution, et je saurai satisfaire à ce que ma cause exige, sans blesser l’honneur de personne, ni manquer aux lois de l’amitié.

Je vois donc que les censeurs ont sévi contre quelques-uns des juges qui siégèrent avec Junius, et ont donné pour motif de leur décision le jugement rendu par ce tribunal. Je poserai d'abord en principe que jamais les notes des censeurs n'eurent, chez nous, l'autorité d'une sentence juridique. Je ne perdrai point le temps à prouver par beaucoup d'exemples une vérité si connue. Je n'en citerai qu'un seul : C. Géta, exclu du sénat par les censeurs L. Métellus et Cn. Domitius, fut lui-même ensuite nommé censeur; et celui dont ces magistrats avaient condamné les moeurs, fut à son tour établi juge des moeurs du peuple romain et de ceux même qui l'avaient censuré. Or, si les décisions des censeurs étaient regardées comme des jugements, semblable au condamné qu'un arrêt infamant a dégradé sans retour, l'homme flétri par une note ignominieuse trouverait à jamais fermés le chemin des honneurs et l'entrée du sénat. Mais non. Qu'un affranchi de Cn. Lentulus ou de L. Gellius déclare un accusé convaincu de vol, celui-ci, dépouillé de tout ce qui honorait son existence, ne pourra jamais recouvrer l'estime publique; et cependant des hommes que L. Gellius et Cn. Lentulus, tous deux censeurs, distingués tous deux par leur haut rang et leur rare sagesse, ont notés comme voleurs et concussionnaires, sont rentrés dans le sénat, et même ont été absous, en justice réglée, de ces imputations.

XLIII. Nos ancêtres ont voulu que dans toute contestation où il s'agirait, je ne dis pas de l'honneur d'un citoyen, mais du plus léger intérêt pécuniaire, nul ne pût prononcer comme juge, sans avoir été agréé par les deux parties. Aussi, aucune des lois qui déterminent en quel cas on ne saurait, ou exercer une magistrature, ou siéger dans un tribunal, ou se porter pour accusateur, ne fait de la note des censeurs une cause d'indignité. Cette magistrature fut établie pour inspirer une crainte salutaire, et non pour infliger des supplices aussi longs que la vie. Je vous montrerai donc, juges, ce que vous voyez déjà, que les décisions des censeurs furent souvent révoquées par les suffrages du peuple romain , et même par les arrêts de ceux que leurs serments obligent de prononcer avec une équité plus scrupuleuse et une justice plus éclairée. D'abord on a vu souvent les sénateurs et les chevaliers romains, ayant à juger des hommes notés par les censeurs pour avoir reçu de l'argent au mépris des lois, céder à la voix de leur conscience plutôt qu'à l'opinion de ces magistrats. Ensuite les préteurs de la ville, qui font serment de ne porter sur la liste des juges que des hommes d'une probité reconnue, n'ont jamais cru que les notes des censeurs dussent les arrêter dans leur choix. Les censeurs eux-mêmes n'ont pas toujours confirmé les jugements de leurs prédécesseurs, si l'on veut absolument que ce soient des jugements. Je dis plus : deux collègues dans la censure (tel est le respect qu'ils ont pour leurs mutuelles ordonnances) ne craignent pas de critiquer, d'annuler même les décisions l'un de l'autre. L'un veut exclure un sénateur de son ordre; l'autre l'y maintient, et le croit digne de siéger dans cette illustre assemblée. Celui-ci veut réduire un citoyen à la condition de tributaire, ou le transporter dans une tribu moins honorable; celui-là s'y oppose. Comment donc pourriez-vous avoir même l'idée d'appeler jugements des ordonnances que vous voyez cassées par le peuple romain, rejetées par les tribunaux négligées par les magistrats, changées par les successeurs, ou contredites par les collègues de ceux qui les ont rendues ?

XLIV. Ces principes une fois reconnus, voyons à présent ce que les censeurs ont prononcé sur la corruption des juges d’Oppianicus, et d’abord entendons-nous sur un point essentiel : Le fait est-il constant parce que les censeurs l’ont noté ? ou l’ont-ils noté parce qu’il est constant ? Si c’est la censure qui prouve le délit, prenez-y garde ; vous allez donner aux censeurs sur chacun de nous un pouvoir despotique ; leurs notes vont devenir aussi funestes aux citoyens que les tables sanglantes des proscriptions ; et ce stylet dont ils tracent leurs arrêts, et dont nos ancêtres ont émoussé la pointe par tant de sages règlements, deviendra dans leurs mains une arme aussi redoutable que le glaive du dictateur. Mais si la note des censeurs n’a de poids qu’autant qu’elle porte sur un fait réel, voyons si celui-ci est réel ou supposé. Mettons à l’écart l’autorité des censeurs ; retranchons de la cause ce qui ne tient point à la cause. Dites-nous quel argent Cluentius a donné, où il l’a pris, comment il l’a donné. Montrez enfin quelque trace d’argent sorti des mains de Cluentius. Prononcez ensuite qu’Oppianicus fut un homme d’honneur et de probité ; que jamais l’opinion publique ne lui reprocha rien ; qu’aucun arrêt n’avait préjugé sa condamnation. Alors faites valoir l’autorité des censeurs ; alors soutenez que leurs décisions ont quelque rapport à ce procès. Mais tant qu’il sera constant qu’Oppianicus a altéré les registres publics de la ville qu’il habitait ; qu’il a falsifié un testament ; qu’à l’aide d’une supposition de personne, il en a fait sceller un autre entièrement faux ; qu’il a tué celui dont on avait apposé le nom sur cet acte frauduleux ; qu’il a fait assassiner dans les fers l’oncle maternel de son fils, qu’il a fait proscrire et mettre à mort ses compatriotes ; qu’il a épousé une femme dont il venait d’égorger le mari ; qu’il en a payé une autre pour étouffer le fruit qu’elle portait en son sein ; qu’il a empoisonné sa belle-mère, son épouse, la femme de son frère et avec elle l’enfant à qui elle allait donner le jour, son frère lui-même, enfin ses propres enfants ; qu’au moment où il préparait du poison pour le fils de sa femme, il a été pris en flagrant délit ; que cité en justice après la condamnation des deux ministres de son crime, il a donné à l’un des juges une somme destinée à corrompre les autres ; tant que ces faits resteront constants, et qu’aucun indice ne prouvera que Cluentius ait, de son côté, eu recours à l’argent, quel avantage prétendez-vous tirer d’une décision arbitraire, ou d’une simple opinion des censeurs, pour le triomphe de votre cause et la perte d’un innocent ?

XLV. Quel motif a donc déterminé les censeurs ? Eux-mêmes, pour citer l’autorité la plus imposante, n’en allégueront pas d’autre que le bruit public et la renommée. Ils diront que rien ne leur a été démontré, ni par des témoins, ni par des pièces, ni par aucune preuve solide, enfin qu’ils n’ont éclairci aucun fait ; et quand même ils en auraient pris la peine, leur décision ne serait pas tellement irrévocable qu’on ne pût l’attaquer. Je ne me prévaudrai point des exemples qui se présentent en foule ; je ne citerai point un fait ancien, ni un homme puissant ou en crédit. Je défendais dernièrement un citoyen obscur, un simple greffier, D. Matrinius, devant les préteurs M. Junius et Q. Publicius, et les édiles curules M. Plétorius et C. Flaminius. Ces magistrats avaient leur serment à garder, et cependant, à ma persuasion, ils choisirent pour greffier celui que les censeurs même dont nous parlons avaient dépouillé de ses privilèges. Ne le trouvant coupable d’aucune faute, ils crurent qu’il fallait s’arrêter à ce qu’il avait mérité, et non à ce qu’il avait souffert. Quant aux notes qui se rapportent à l’arrêt de Junius, quelqu’un pense-t-il qu’elles soient fondées sur une instruction sérieuse et approfondie de l’affaire ? Elles ont pour objet M. Aquillius et T. Gutta. Eh quoi ! deux juges seulement furent corrompus ! Et les autres ? apparemment ils condamnèrent sans intérêt ? L’accusé ne fut donc pas victime de l’intrigue, ni accablé par la puissance de l’or ; il n’est donc pas vrai, comme Quintius le répétait dans toutes ses harangues, que tous ceux qui eurent part à la condamnation doivent être soupçonnés d’une honteuse vénalité. Je ne vois que deux juges prévenus, par la décision des censeurs, d’avoir trempé dans ce prétendu complot ; ou bien il faudrait dire que s’être assuré de la prévarication de deux juges, c’est avoir reconnu tous les autres prévaricateurs.

XLVI. Car on ne nous fera pas croire que, dans les actes de leur autorité, les censeurs aient pris pour modèle la justice des camps. Nos pères ont voulu que, si un grand nombre de soldats trahissaient à la fois leur devoir, le sort en livrât quelques-uns à un juste châtiment, afin d’inspirer à tous, sans que tous fussent punis, une crainte salutaire. Est-ce donc aussi au gré du sort que les censeurs doivent marquer les rangs dans l’ordre social, prononcer sur l’honneur des citoyens, flétrir les actions vicieuses ? Le combattant qui lâcha pied, et dont l’attaque impétueuse de l’ennemi ébranla le courage, peut se montrer dans la suite meilleur soldat, honnête homme, bon citoyen. Aussi, pour empêcher que la crainte n’engage le guerrier à faillir en présence de l’ennemi, nos ancêtres ont placé pour lui au delà des combats une autre terreur, celle des supplices et de la mort ; mais en même temps, pour ne pas frapper un trop grand nombre de coupables, ils ont voulu que le sort désignât les victimes. Vous, censeurs, est-ce aussi le sort que vous consulterez sur le choix des sénateurs ? Si plusieurs juges se sont vendus pour condamner un innocent, au lieu de sévir contre tous, vous choisirez au hasard ; et le sort vouera quelques noms à une ignominie dont il sauvera tous les autres ! Ainsi, de votre aveu et sous vos yeux, le sénat verra, sur la liste de ses membres, le peuple romain sur celle des juges, la république sur celle des citoyens honnêtes, un homme qui, pour perdre un innocent, aura honteusement vendu sa conscience et sa religion ! Et celui qui, pour un vil intérêt, aura privé de sa patrie, de son existence, de ses enfants, un homme injustement accusé, ne sera point livré par les censeurs à l’infamie qu’il a méritée ! Et vous serez le gardien des mœurs, le conservateur des principes et de la discipline antiques, vous, qui laissez volontairement siéger parmi les sénateurs le coupable souillé d’un si grand crime, ou qui jugez que le même délit ne doit pas encourir le même châtiment ! Les chances auxquelles nos ancêtres ont soumis, dans la guerre, la punition du soldat timide, vous y soumettez dans la paix celle du juge prévaricateur ! S’il fallait appliquer aux actes de la censure les principes de la justice militaire, au moins fallait-il aussi tirer véritablement au sort. Mais si un censeur ne doit pas rendre le sort arbitre des châtiments, ni abandonner les crimes des hommes au jugement de la fortune, certes il ne doit pas non plus, dans un grand nombre de coupables, en choisir quelques-uns, pour les condamner arbitrairement à l’opprobre et au déshonneur.

XLVII. Mais nous comprenons tous que les notes des censeurs ne furent qu’un hommage rendu à l’opinion dominante. Un tribun séditieux avait fait de ce procès le sujet de ses déclamations ; la cause n’était point éclaircie, et l’on regardait comme un axiome qu’il ne faut jamais contredire la voix du peuple ; enfin personne ne se prononçait en faveur de l’opinion contraire. Or, les jugements des sénateurs étaient universellement décriés. Car peu de mois après, un nouveau scandale, causé par des bulletins marqués de signes de reconnaissance, était venu les décréditer encore. Il paraissait impossible que les censeurs fermassent les yeux sur cet avilissement de la justice. Ils voyaient deux juges diffamés par d’autres vices et déjà couverts d’opprobres ; ils voulurent leur imprimer cette nouvelle flétrissure, d’autant plus que c’était dans ce temps-là même, et pendant leur censure, que les chevaliers avaient été appelés à partager les fonctions de juges. En flétrissant des hommes si dignes de cet affront, les censeurs semblaient joindre l’ascendant de leur autorité à la voix de l’ordre équestre, pour condamner les anciens tribunaux. S’il m’avait été permis à moi ou à tout autre de plaider cette cause devant ces censeurs eux-mêmes, j’aurais facilement prouvé à des hommes aussi éclairés, et la chose seule le dit assez, qu’ils n’avaient aucun indice certain, aucun fait démontré, et qu’un secret désir de popularité et d’applaudissements leur a seul dicté ces ordonnances sévères. — Mais Gellius nota un autre des juges, P. Popillius, comme ayant vendu son suffrage pour condamner un innocent. — D’abord quel art plus qu’humain n’a-t-il pas fallu à Gellius pour deviner l’innocence d’un accusé qu’il n’avait peut-être jamais vu, tandis que, sans parler des voix qui le condamnèrent, des hommes d’une sagesse supérieure ont déclaré, après l’instruction du procès, que leur conscience n’était pas suffisamment éclairée !

Mais soit. Gellius condamne Popillius ; il prononce qu’il a reçu de l’argent de Cluentius. Lentulus prétend le contraire. S’il n’admet point Popillius dans le sénat, c’est parce qu’il est fils d’un affranchi. Du reste il lui laisse dans les jeux publics son rang parmi les sénateurs ; il lui conserve ses autres prérogatives, et il l’affranchit de toute ignominie. Par cette décision, il déclare que Popillius a condamné Oppianicus sans être gagné. Ce même Popillius fut ensuite accusé de brigue, et Lentulus fit de lui comme témoin un éloge complet. Si donc il est vrai que Lentulus ne souscrivit point à la décision de Gellius, et que celui-ci ne fut point arrêté par l’opinion de son collègue, enfin si les deux censeurs ne crurent pas devoir respecter le jugement l’un de l’autre, quelle raison pourrions-nous avoir de regarder tous les actes de cette magistrature comme des arrêts définitifs et irrévocables ?

XLVIII. Leur sévérité, dit-on, s’est étendue jusque sur Cluentius. Au moins n’est-ce pour aucune bassesse, pour aucun vice, ni même pour aucune faute qu’ils aient remarquée dans tout le cours de sa vie ; car il est impossible de trouver un homme plus intègre, plus délicat, plus scrupuleux observateur de toute espèce de devoir. Les censeurs même ne prétendent pas le contraire ; mais tout le monde parlait de juges corrompus, et ils s’en sont tenus à l’opinion commune. Ils pensent de sa modestie, de sa probité, de son mérite, ce que nous désirons qu’on en pense ; mais, après avoir sévi contre les juges, ils ont cru impossible d’épargner l’accusateur. Ici j’emprunterai à l’antiquité tout entière un seul exemple, et je n’en dirai pas davantage. C’est un trait de Scipion l’Africain, et je ne puis négliger l’autorité d’un si grand homme. Pendant qu’il était censeur et qu’il faisait la revue des chevaliers romains, au moment où C. Licinius Sacerdos passa devant lui, il dit à haute voix et de manière à être entendu de toute l’assemblée, qu’il savait que Sacerdos avait commis un parjure dans toutes les formes ; que, si quelqu’un voulait se porter pour accusateur, il servirait de témoin. Personne ne répondant à cet appel, il le laissa passer avec son cheval. Ainsi ce grand homme, au jugement duquel le peuple romain et les nations étrangères s’en remettaient avec confiance, ne voulut point s’en rapporter à sa propre conviction pour prononcer le déshonneur d’un citoyen. S’il eût été permis aussi à Cluentius de se justifier, certes les censeurs même qui l’ont noté l’auraient vu dissiper facilement d’injurieux soupçons, et triompher des passions populaires soulevées contre lui.

Il est encore une objection qui me trouble beaucoup, et à laquelle il me semble difficile de trouver une réponse ; c’est l’extrait que vous avez lu du testament de Cn. Egnatius le père, homme assurément plein d’honneur et de sagesse, d’où il résulte qu’il a déshérité son fils, pour avoir vendu son suffrage contre Oppianicus. Je ne m’étendrai point sur la légèreté et l’inconséquence de cet homme. Dans le testament même que vous citez, on le voit tout à la fois priver de son héritage un fils qu’il hait, et donner des étrangers pour cohéritiers à un autre fils qu’il aime. Mais vous, Attius, dites-nous, je vous prie, lequel des deux jugements vous voulez qu’on respecte, celui des censeurs ou celui d’Egnatius ? Si c’est celui d’Egnatius, la note des censeurs contre les autres juges perd son autorité ; car ils ont chassé du sénat ce même Egnatius, dont l’autorité est si respectable selon vous. Si c’est celui des censeurs, en chassant le père du sénat, ils y ont maintenu ce fils que la censure paternelle avait flétri en le déshéritant.

XLIX. Tout le sénat, dites-vous, a déclaré que le jugement d’Oppianicus était l’œuvre de la corruption. Comment ? — En prenant connaissance de la cause. — Mais pouvait-il repousser une communication de cette nature ? Lorsqu’un tribun, en soulevant le peuple, avait presque mis la force à la place des lois ; lorsqu’on accusait des juges corrompus d’avoir condamné le plus honnête et le plus innocent des hommes ; lorsque tout l’ordre des sénateurs était en butte aux clameurs de l’envie, pouvait-on garder le silence ? pouvait-on, sans mettre la république en péril, rester indifférent à ces agitations populaires ? Mais quelle justice, quelle sagesse, quelle circonspection dans le décret du sénat ! S’IL EST QUELQU’UN, dit-il, DONT LES MANŒUVRES COUPABLES AIENT ESSAYÉ DE CORROMPRE LES JUGES D’UN TRIBUNAL PUBLIC. Le sénat vous paraît-il prononcer que le fait a eu lieu ? ou ne se borne-t-il pas à le condamner dans le cas où il aurait eu lieu ? Que l’on eût pris l’avis de Cluentius lui-même, il n’aurait pas différé de ceux dont on se fait une arme contre lui. Mais, je vous le demande, le consul L. Lucullus, cet homme si sage, a-t-il fait convertir en loi ce sénatus-consulte ? L’année suivante, M. Lucullus et C. Cassius, qui étaient consuls désignés quand il fut rendu, l’ont-ils proposé a la sanction du peuple ? Non ; et ce silence que vous attribuez aussi, sans en donner l’ombre même d’une preuve, à l’argent de Cluentius, est d’abord un trait de sagesse et d’équité de la part des consuls, qui ne crurent pas devoir porter après coup, devant le peuple, un décret rendu par le sénat pour éteindre le premier feu d’une indignation passagère. Ensuite, le peuple romain lui-même, qui, animé par les plaintes hypocrites du tribun Quintius, avait sollicité le décret qui devait le saisir de cette affaire, ému ensuite par les larmes d’un enfant, le fils de C. Junius, accourut en foule et témoigna par des cris unanimes qu’il ne voulait plus entendre parler ni de loi, ni de poursuites. C’est une nouvelle preuve d’une vérité qu’on a souvent répétée. La mer, calme de sa nature, est soulevée par les vents et les orages : de même le peuple romain est paisible par caractère ; ce sont les clameurs des séditieux qui excitent dans son sein de si horribles tempêtes.

L. On m’oppose encore une autorité des plus graves que j’ai presque, à ma honte, oublié de combattre. Cette autorité, c’est la mienne. Attius a tiré de je ne sais quel discours, qu’il dit être de moi, une exhortation adressée à l’équité des juges, où il est question de plusieurs arrêts condamnés par l’opinion publique, et entre autres de celui de Junius ; comme si je n’avais pas dit en commençant, que la plus violente prévention s’était élevée contre cet arrêt ! ou, comme si, en parlant alors de la vénalité des jugements, j’avais pu omettre ce qui occupait l’attention de tout le peuple ! Eh bien ! si j’ai dit quelque chose de semblable, j’ai rapporté un fait que je n’avais point approfondi : mon discours n’était pas la déposition d’un témoin ; j’ai parlé suivant le besoin de ma cause et sans rien garantir. J’étais accusateur ; je me proposais de frapper fortement l’esprit des juges et celui du peuple romain ; je rappelais, non d’après moi-même, mais sur la foi de la renommée, tous les scandales judiciaires : je ne pouvais donc passer sous silence un procès dont la tribune populaire avait tant de fois retenti. Mais c’est une grande erreur de croire trouver dans les discours que nous prononçons devant les tribunaux, le dépôt fidèle de nos opinions personnelles. Tous ces discours sont le langage de la cause et de la circonstance, plutôt que celui de l’homme et de l’orateur ; car, si la cause pouvait parler elle-même, on n’emprunterait pas le secours de notre voix. Si nous sommes appelés, ce n’est pas pour débiter avec autorité nos propres maximes, c’est pour faire valoir les moyens que fournit la cause. Un homme d’un esprit supérieur, M. Antonius, disait, à ce qu’on rapporte, qu’il avait pour principe de n’écrire aucun de ses discours, afin que, s’il lui arrivait jamais de dire quelque chose de trop, il pût le désavouer ; comme si nos paroles et nos actions, à moins d'être consignées sur le papier, ne pouvaient pas rester dans la mémoire des hommes.

LI. Pour moi, j'aime bien mieux suivre à cet égard le système d'un grand nombre d'orateurs, et particulièrement du plus sage et du plus éloquent de tous, L. Crassus. Comme il défendait un jour L. Plancius, poursuivi par M. Brutus, accusateur plein d'adresse et de véhémence, Brutus fit placer à ses côtés deux secrétaires qui lurent alternativement des passages contradictoires tirés de deux discours de Crassus. Dans l'un, ce grand orateur, combattant une loi proposée contre l'établissement de la colonie de Narbonne, rabaisse autant qu'il peut l'autorité du sénat. Dans l'autre, où il soutient la loi Servilia, il fait de cet ordre un pompeux éloge, et se permet contre les chevaliers romains les traits les plus mordants. Le lecteur en cita un grand nombre, pour indisposer les chevaliers contre Crassus dans une affaire où ils étaient juges. Crassus, dit-on, éprouva d'abord quelque trouble. C'est pourquoi, dans sa réponse, il commença par faire remarquer la différence des temps, afin de prouver qu'aux deux époques il avait également dit ce qu'exigeait l'intérêt de sa cause. Ensuite, pour apprendre à Brutus quel homme il avait provoqué, et lui faire voir comment il savait manier l'arme du ridicule, il fit à son tour paraître trois lecteurs, dont chacun tenait à la main un des livres que M. Brutus, père de l'accusateur, a composés sur le droit civil. On lut successivement le début de chaque ouvrage. À ces mots, que sans doute vous connaissez tous :« Nous nous trouvions par hasard à ma terre de Priverne, mon fils Marcus et moi, » Crassus demandait : Où est la terre de Priverne? À ceux-ci : « Nous étions dans ma maison d'Albe, mon fils Marcus et moi, » l'orateur demandait la maison d'Albe. — «Nous nous reposâmes un jour à Tivoli, mon fils Marcus et moi. » Il voulait savoir ce qu'était devenue la maison de campagne de Tivoli. Il ajoutait que Brutus, voyant les désordres de son fils, avait voulu, en homme sage, attester par écrit combien de domaines il lui laissait ; que, s'il eût pu, sans blesser la décence, écrire qu'il avait été au bain avec un fils de cet âge, il aurait aussi parlé des bains; qu'au reste, les tables du cens, et les registres de son père, à défaut de ses ouvrages, lui redemandaient ces bains comme tout le reste. C'est ainsi que ce grand orateur tira de Brutus une vengeance qui le fit repentir de ses citations indiscrètes. Il avait été piqué sans doute d'une censure qui tombait sur des discours politiques, où l'on a peut-être le droit d'exiger des principes plus fermes et plus invariables.

Mais moi je ne m'offense point des citations de mon adversaire. Je n'ai rien dit qui ne convînt à l'époque où je parlais, à la cause que j'avais à soutenir. Je ne me suis point donné d'entraves qui enchaînent ma liberté, et empêchent que je ne puisse avec honneur défendre Cluentius. Quand j'avouerais que c'est d'aujourd'hui seulement que je connais la vérité, et qu'auparavant je partageais l'erreur commune , qui pourrait m'en faire un crime? surtout, juges, lorsque je vous ai demandé à vous-mêmes en commençant, et que je vous demande encore à présent comme une justice, de renoncer à toutes les préventions que vous pourriez avoir apportées ici contre l'arrêt de Junius, et de les faire taire devant la connaissance de la cause, et la manifestation de la vérité.

LII. Maintenant, Attius, que j'ai répondu à tout ce que vous avez dit sur la condamnation d’Oppianicus, vous êtes forcé de convenir que vous étiez dans une grande erreur, en pensant qu’au lieu de justifier mon client, j’opposerais à votre accusation une fin de non-recevoir. Car, à en croire ce que vous avez dit souvent, on vous avait assuré que j’avais dessein d’invoquer pour toute défense les termes de la loi. Quoi donc ! serions-nous, sans nous en douter, trahis par nos amis ? et parmi ceux que nous croyons dignes de ce titre, y en aurait-il d’assez perfides pour révéler à nos adversaires nos secrètes intentions ? Qui vous a fait cette confidence ? quel homme a été capable d’une telle noirceur ? Et moi-même, à qui ai-je confié ce secret ? Personne, je pense, ne mérite de reproche : c’est la loi elle-même qui vous a si bien instruit. Mais, dans tout mon plaidoyer, trouvez-vous que j’aie fait mention de cette loi ? Aurais-je autrement défendu Cluentius, quand même elle serait armée contre lui de toute sa rigueur ? Je l’affirme, autant qu’il est permis à un homme de le faire : je n’ai rien omis de tout ce qui pouvait le justifier d’une odieuse imputation. Mais quoi ! me dira quelqu’un, avez-vous donc quelque répugnance à profiter, pour sauver un accusé, d’une loi qui lui est favorable ? Non, juges, je n’en ai aucune ; mais je suis fidèle à mes principes. Lorsque je défends un homme honnête et délicat, je ne prends point conseil de moi seul ; je me fais un devoir de déférer aux intentions et à la volonté de celui qui m’a chargé de sa cause. La première fois qu’on m’apporta celle-ci, instruit, comme je dois l’être, des lois pour lesquelles on a recours à nous, et sur lesquelles nous parlons tous les jours, je dis aussitôtà Cluentius que l’article QUICONQUE SE SERA LIGUÉ POUR FAIRE CONDAMNER UN ACCUSÉ, ne lui était pas applicable ; qu’il ne regardait que l’ordre des sénateurs. Alors il me pria instamment de ne point faire valoir en sa faveur cette exception de la loi. Je lui dis tout ce que je crus nécessaire ; mais il finit par m’entraîner à son avis, en m’assurant, les larmes aux yeux, que, s’il était jaloux de rester dans sa patrie, il l’était encore plus de conserver son honneur. Je me rendis à ses désirs ; et cependant si je m’y rendis (car nous ne devons pas toujours céder à l’opinion de nos clients), c’est que la cause m’offrait par elle-même, sans que j’eusse besoin de recourir à la loi, une foule de moyens victorieux. Je voyais, dans le plan que j’ai suivi, beaucoup plus de dignité ; dans celui qu’il ne m’a pas permis de suivre, beaucoup moins de difficultés. S’il ne s’était agi que de gagner cette cause, j’aurais lu la loi, et mon discours était fini.

LIII. En vain Attius aurait-il cru m’arrêter en prétendant, comme il le fait, qu’un sénateur qui a contribué frauduleusement à la perte d’un accusé ne peut sans une injustice criante être atteint par la loi, tandis qu’un chevalier romain coupable du même crime en est affranchi. Si je vous accorde que c’est une injustice (question que nous allons bientôt discuter), vous m’accorderez à votre tour qu’il est bien plus injuste encore de s’écarter des lois dans un État qui ne subsiste que par les lois. Ce sont elles qui nous assurent la jouissance de nos droits politiques ; elles sont le fondement de la liberté, la source de toute justice. En elles résident l’âme, l’esprit, le conseil, la pensée de la république. La loi est au corps social ce que l’âme est au corps humain : seule elle fait jouer ces ressorts qui en sont comme les nerfs, le sang et les membres. Les magistrats sont les ministres des lois ; les juges sont les organes des lois ; enfin, pour être libres, il faut que nous soyons tous les esclaves des lois. Pourquoi, Q. Naso, siégez-vous sur ce tribunal ? qui vous a donné l’autorité sur les hommes distingués qui forment ce conseil ? Et vous, juges, si, parmi tant de milliers de Romains, vous prononcez seuls sur la fortune et l’honneur des citoyens, de qui tenez-vous cette prérogative ? de quel droit Attius a-t-il dit tout ce qu’il a voulu dire ? pourquoi m’est-il permis à moi-même de parler si longtemps ? pourquoi ces greffiers, ces licteurs, tous ces officiers qui entourent le tribunal ? La loi sans doute le veut ainsi ; la loi, comme je l’ai déjà dit, est l’âme qui dirige et gouverne cette procédure. Mais quoi ! ce tribunal est-il le seul qui obéisse à l’empire de la loi ? quel droit régit celui de M. Plétorius et de C. Flaminius, qui punit les assassins ? celui d’Orchinius, qui connaît du péculat ? le mien, qui juge les concussionnaires ? celui de C. Aquillius, devant qui l’on instruit en ce moment une affaire de brigue ? enfin tous les autres tribunaux ? Portez vos regards sur toutes les parties du gouvernement ; vous verrez que partout la loi commande en souveraine. Vous-même, Attius, si quelqu’un voulait vous citer à mon tribunal, vous protesteriez hautement que la loi sur les concussions ne vous regarde pas ; et cette récusation ne serait pas un aveu que vous êtes coupable, mais on moyen de vous soustraire aux périls et aux embarras d’une poursuite illégale.

LIV. Maintenant voyez de quoi il s’agit, et quelle jurisprudence vous voulez établir. La loi qui régit ce tribunal enjoint au président, c’est-à-dire, à Q. Voconius, avec les jurés que le sort lui aura donnés pour assesseurs (c’est de vous, juges, que la loi parle), d’informer sur le crime d’empoisonnement. Contre qui ? Les termes sont généraux : CONTRE QUICONQUE AURA COMPOSÉ, VENDU, ACHETÉ, OU DONNÉ DU POISON. Qu’ajoute aussitôt la même loi ? Lisez, greffier : — ET QUE L’ON INFORME CRIMINELLEMENT… Contre qui ? contre celui qui aura intrigué, cabalé ? non, juges. Contre qui donc ? Lisez : — CONTRE TOUT TRIBUN DES QUATRE PREMIÈRES LÉGIONS, TOUT QUESTEUR, TOUT TRIBUN DU PEUPLE (la loi nomme de suite tous les magistrats), TOUT HOMME QUI A EU OU QUI AURA EU VOIX AU SÉNAT…. Eh bien ? CONTRE CELUI D’ENTRE EUX QUI S’EST OU SE SERA LIGUÉ, QUI A OU AURA CABALÉ POUR FAIRE CONDAMNER UN ACCUSÉ PAR UN TRIBUNAL PUBLIC… Vous entendez : « Celui d’entre eux, d’entre ceux » que la loi vient de nommer. — Qu’importe que l’article soit rédigé de telle ou telle manière ? — On le voit sans peine ; cependant la loi vous l’apprend elle-même. Lorsqu’elle embrasse tout le monde sans exception, elle dit : QUICONQUE A OU AURA COMPOSÉ DU POISON. Hommes ou femmes, libres ou esclaves, tous sont soumis à la même juridiction. Si elle eût voulu qu’il en fût de même au sujet des cabales, elle aurait dit : ET QUICONQUE AURA CABALÉ…. Mais elle dit : ON INFORMERA CRIMINELLEMENT CONTRE TOUT HOMME AVANT EXERCÉ UNE MAGISTRATURE OU VOTÉ DANS LE SÉNAT, QUI A ou AURA CABALÉ… Cluentius est-il un de ces hommes ? Non certainement. Qu’est-ce donc que Cluentius ? Un accusé qui ne veut pas profiter d’une loi si favorable. Et bien ! j’abandonne ce moyen ; je souscris au désir de Cluentius. Vous cependant, Attius, je vous ferai en peu de mots une réponse qui ne touche en rien à sa cause ; car si, dans ce débat, Cluentius a ses intérêts, j’ai aussi les miens. Il se fait un point d’honneur d’être défendu par l’exposé des faits, et non par les termes de la loi ; et moi, je m’en fais un de ne paraître en aucune discussion vaincu par Attius. Cette cause en effet n’est pas la dernière que je doive plaider. Mes services appartiennent à quiconque estime assez mon talent pour y avoir recours. Je ne veux pas qu’aucun de ceux qui m’écoutent puisse conclure de mon silence que j’approuve ce qu’Attius a dit au sujet de la loi. Ainsi, Cluentius, pour ce qui vous regarde, je vous obéis ; je ne lis pas la loi ; ce n’est pas pour vous que je parle en ce moment. Mais l’attente publique m’impose des devoirs que je ne veux pas trahir.

LV. Il vous paraît injuste, Attius, que les lois n’obligent pas également tous les citoyens. D’abord, en supposant que ce fût la plus grande de toutes les injustices, ce serait une raison pour désirer le changement de ces lois, et non pour leur désobéir. Ensuite, quel sénateur s’est jamais plaint que la loi lui ait imposé des obligations proportionnées au haut rang où l’a placé la faveur du peuple romain ? Que d’avantages dont nous sommes privés ! que de traverses et d’embarras nous assiègent de toutes parts ! Mais nous trouvons un noble dédommagement dans les distinctions sociales, et les prérogatives de la grandeur. Imposez les mêmes sacrifices à l’ordre équestre et aux autres classes de citoyens : ils ne les supporteront pas. Ceux qui n’ont pas eu les moyens ou l’ambition de s’élever aux premières dignités de l’État, se croient libres des conditions qu’elles imposent, et pensent que les lois doivent avoir pour eux moins de chaînes, et la justice moins de terreurs. Et, sans parler des autres lois qui nous obligent et n’obligent pas le reste des citoyens, je me borne à celle qui a pour objet la prévarication dans les jugements ; c’est C. Gracchus qui en est l’auteur, et C. Gracchus l’a fait rendre en faveur du peuple et non contre le peuple. Sylla, dans la suite, tout ennemi qu’il était de la cause populaire, Sylla, en réglant, par la loi même qui régit cette procédure, la poursuite de ce genre de délits, n’osa pas mettre le peuple romain sous l’empire d’une loi dont il avait été jusqu’alors affranchi. S’il avait cru pouvoir le faire, fidèle à sa haine pour l’ordre équestre, il n’aurait pas manqué sans doute d’armer ce nouveau tribunal de toute la rigueur qu’il avait déployée, dans les proscriptions, contre les anciens juges. Aujourd’hui même (daignez m’en croire et ouvrir les yeux sur les pièges qu’on vous tend), aujourd’hui même on n’a pas d’autre but que de jeter aussi les chevaliers dans les périls dont cette loi menace tous ceux qu’elle concerne. Cette intrigue, il est vrai, n’est l’ouvrage que d’un petit nombre. Ceux des sénateurs à qui leur propre innocence inspire comme à vous, je le dirai sans feinte, et à tous ceux dont la vie fut pure et désintéressée, une noble et juste sécurité, ceux-là, dis-je, ne demandent qu’à vivre en bonne intelligence avec un ordre dont la dignité touche de si près à celle du sénat. Mais il en est qui veulent avoir pour eux tous les privilèges, sans que nul ordre, nul citoyen puisse en conserver aucun ; et ils pensent que la crainte leur asservira sans retour les chevaliers romains, s’il est une fois décidé que quiconque aura siégé dans un tribunal sera soumis à une responsabilité si périlleuse. Ils voient s’affermir de jour en jour l’autorité de cet ordre ; ils voient ses arrêts confirmés par l’opinion publique : ils espèrent, en vous intimidant, émousser le glaive de votre sévérité. Quel juge osera prononcer avec une fermeté impartiale contre un accusé riche et en crédit, lorsqu’une accusation de cabale ou de prétendue collusion pourra le traîner à son tour devant les tribunaux ?

LVI. Honneur à ces généreux chevaliers romains qui résistèrent aux prétentions d’un homme illustre et puissant, M. Drusus, tribun du peuple, lorsque, de concert avec toute la noblesse, il ne voulait rien moins que soumettre quiconque eût été juge, à ces poursuites inquiétantes. Alors C. Flavius Pusio, Cn. Titinnius, C. Mécénas, ces colonnes du peuple romain, et d’autres membres de cet ordre illustre, ne crurent pas, comme fait aujourd’hui Cluentius, qu’une exception fondée sur la loi compromît leur honneur. Ils résistèrent ouvertement. Ils récusaient cette nouvelle jurisprudence ; ils disaient publiquement avec une noble et courageuse hardiesse, « qu’ils auraient pu, honorés des suffrages du peuple romain, monter au plus haut rang, s’ils avaient mis leur ambition à demander les honneurs ; qu’ils avaient vu quel éclat, quelle splendeur, quelle dignité environne les grandes places ; que, sans mépriser tant d’avantages, ils s’étaient contentés de leur rang et de celui de leurs pères ; que cette vie calme et paisible, à l’abri des orages de l’envie et des accusations de la haine, avait eu pour eux plus de charmes. Il fallait, disaient-ils encore, les ramener à cet âge où l’homme, dans sa force, peut briguer les honneurs ; ou, puisqu’on ne fait point rétrograder la vie, leur laisser une tranquillité à laquelle ils avaient sacrifié l’espoir de leur élévation. Il était injuste que des hommes qui avaient renoncé à l’éclat des dignités, pour en éviter les écueils, fussent à la fois privés des faveurs du peuple romain, et en butte aux rigueurs de ces nouvelles procédures. Un sénateur ne pouvait pas se plaindre de subir des conditions qu’il connaissait avant de solliciter les magistratures ; il avait d’ailleurs pour s’en dédommager de brillantes compensations, un rang distingué, la splendeur et la considération au dedans, un nom puissant et respecté chez les nations étrangères, la toge bordée de pourpre, la chaise curule, les faisceaux, le commandement des armées, le gouvernement des provinces : éclatantes récompenses de la vertu, à côté desquelles nos ancêtres ont placé quelques dangers pour effrayer le crime. » Ces illustres chevaliers ne récusaient pas l’autorité de la loi alors appelée Sempronia, maintenant Cornélia, aux termes de laquelle on accuse aujourd’hui Cluentius : ils savaient qu’elle n’était point applicable à l’ordre équestre ; mais ils ne voulaient point se laisser enchaîner par une loi nouvelle. Pour Cluentius, il n’a pas même refusé de rendre compte de ses actions d’après une loi qui ne le concernait pas. Si vous croyez que ce soit une justice, réunissons nos efforts pour soumettre au plus tôt tous les ordres de l’État à cette responsabilité.

LVII. Cependant, au nom des dieux immortels, puisque tous nos intérêts, nos droits, notre liberté, notre sûreté, sont fondés sur les lois, gardons-nous de nous écarter des lois. Songeons quelle trahison ce serait envers le peuple romain : ce peuple en ce moment s’occupe d’autres pensées ; c’est à vous qu’il a confié le maintien de ses droits civils et politiques ; lui-même est sans alarmes, il n’appréhende pas de se voir, par un simple arrêt, asservi à des lois qu’il n’a pas faites, à une juridiction dont il se croit affranchi. Titus Attius, jeune homme dont j’honore le caractère et le talent, soutient que toutes les lois obligent également tous les citoyens. Vous, silencieux et attentifs, vous l’écoutez ainsi que vous devez le faire. Aulus Cluentius, chevalier romain, est accusé aux termes d’une loi qui n’oblige que les sénateurs et ceux qui ont été magistrats. Moi, retenu par lui, je ne puis faire valoir cette exception, et chercher dans la loi des armes qui assureraient à ma défense un facile triomphe. Si Cluentius sort vainqueur de cette lutte (comme votre équité nous en donne l’espoir), on pensera justement qu’il doit ce succès à son innocence, puisque c’est ainsi qu’il a été défendu, mais qu’il n’a trouvé aucun appui dans la loi, puisqu’il n’a pas voulu y recourir. Ici, comme je l’ai déjà dit, se présente une réflexion qui m’intéresse personnellement, et qui me rappelle ce que je dois au peuple romain, puisque ma vie est consacrée à mes concitoyens, et que mes soins officieux sont offerts également à tous les accusés. Je vois quelle extension dangereuse et sans bornes les accusateurs veulent donner à ce genre de procès, en essayant de soumettre le peuple romain tout entier à une loi faite exclusivement pour les sénateurs. Cette loi dit : CELUI QUI AURA CABALÉ… Vous voyez toute la portée de ce terme : — SE SERA LIGUÉ… ceci est encore vague et général : — AURA FAIT UN ACCORD.., cette expression, vague et générale comme la précédente, est de plus obscure et équivoque. — AURA PORTÉ UN FAUX TÉMOIGNAGE… quel citoyen romain a jamais déposé en justice, qui n’ait à craindre, d’après le système d’Attius, de se voir poursuivi comme faux témoin ? Je dis, a déposé : car j’ose affirmer que personne ne déposera plus à l’avenir, si le peuple romain est menacé de ces injustes poursuites. Mais non ; j’en prends ici l’engagement solennel : s’il est un homme qui soit recherché à ce titre, parmi ceux qui ne sont pas compris dans la loi, et qu’il veuille me charger de sa défense, je ferai valoir en sa faveur les moyens que fournit cette loi ; je ferai triompher sa cause devant les juges qui m’écoutent, ou devant ceux qui leur ressembleront ; j’userai, dans toute son étendue, d’un privilège que celui dont je dois respecter la volonté ne me permet pas d’invoquer aujourd’hui.

LVIII. Oui, juges, il ne m’est pas permis d’en douter : si jamais on citait devant vous un citoyen que la loi n’eût pas fait votre justiciable, fût-il poursuivi par la clameur publique et les ressentiments particuliers, vous fût-il odieux à vous-mêmes, dussiez-vous, pour l’absoudre, vous faire la plus pénible violence, vous l’absoudriez pourtant, et vous ne balanceriez pas entre la haine et le devoir. En effet, un juge éclairé par la sagesse doit songer que ses pouvoirs sont limités par la nature de son mandat et l’intention du peuple romain ; qu’il a reçu une mission de confiance non moins que d’autorité ; qu’il peut absoudre l’accusé qu’il hait, condamner celui qu’il ne hait pas ; que sa volonté personnelle n’est rien, quand la conscience et la loi commandent ; enfin, qu’il importe d’examiner sur quelle loi on fonde l’accusation, quelle personne on accuse, et de quoi on l’accuse. Voilà quelles réflexions doit faire le juge. Mais une âme grande et sage lui en inspirera d’autres encore : près de mettre dans l’urne la lettre fatale qui exprimera son vote, il ne se croira pas seul arbitre de sa décision et maître de prononcer au gré de sa volonté ; il prendra conseil de la loi, de la religion, de la bonne foi, de la justice ; il bannira loin de lui le caprice, la haine, l’envie, la crainte, et toutes les passions ; il respectera surtout sa conscience, cette conscience qui nous fut donnée par les dieux immortels pour être à jamais notre compagne inséparable, cette conscience qui nous promet une vie exempte d’alarmes et honorée de l’estime publique, si nous ne la rendons témoin que de nobles pensées et d’actions vertueuses. Si Attius avait connu ces vérités ou qu’il y eût réfléchi, il n’aurait pas même eu l’idée d’avancer ce qu’il a soutenu si longuement, qu’un juge peut décider ce que bon lui semble, et qu’il n’est pas enchaîné par les lois. Je m’arrête ; j’en ai déjà trop dit au gré de Cluentius, trop peu pour le haut intérêt de cette question, assez pour les juges éclairés qui m’entendent. Il reste un petit nombre de griefs qu’on a trouvé bon de forger parce qu’ils sont de votre compétence, et que les accusateurs mettent en avant pour ne pas se couvrir de honte à la face de la justice en ne lui apportant pour toute accusation que les cris de la haine.

LIX. Afin de vous prouver que la seule nécessité m’a contraint de m’étendre un peu sur les objets dont je vous ai entretenus jusqu’ici, écoutez le reste. Vous verrez que, dans les choses qui n’ont pas besoin d’une longue démonstration, je sais renfermer ma défense en peu de mots. On a prétendu que les esclaves de Cluentius s’étaient portés à des excès outrageants contre Cn. Décius le Samnite, proscrit et malheureux. Personne, au contraire, ne l’a traité plus généreusement que Cluentius. Ses richesses l’ont aidé à soutenir les rigueurs de la fortune. Décius ne l’ignore pas, et tous ses amis, tous ses parents le savent comme lui. — Les fermiers de Cluentius, dit-on encore, ont maltraité les bergers d’Ancarius et de Pacénus. — Une de ces querelles si communes entre bergers, s’étant élevée dans les pâturages, les fermiers de Cluentius défendirent les intérêts et les propriétés de leur maître. Des plaintes furent portées, les faits, éclaircis, et tout se termina sans procès ni contestation. — P. Elius a déshérité par testament un de ses proches parents, et a fait héritier Cluentius, étranger à sa famille. — Il l’a fait par reconnaissance pour Cluentius ; celui-ci n’a point assisté à la rédaction du testament, qui même a été scellé par Oppianicus, son ennemi. — Cluentius a refusé de payer un legs fait à Florius. — Non, juges, le testament portait trente mille sesterces., au lieu de trois cent mille qu’on demandait. La clause ne lui paraissant pas bien précise, il voulut que Florius lui tînt quelque compte de sa libéralité : il nia d’abord que la somme fût due ; ensuite il la paya sans difficulté. — Un certain Célius, Samnite, a été forcé, après la guerre, de lui redemander sa femme. — Il l’avait achetée de bonne foi comme esclave. Dès qu’il sut qu’elle était de condition libre, il la rendit, sans plaider, à Célius. — Un certain Ennius se plaint que Cluentius est détenteur de ses biens. — Cet Ennius est un plaideur de mauvaise foi, un misérable aux gages d’Oppianicus. Après s’être tenu tranquille pendant plusieurs années, il a enfin accusé de vol un esclave de Cluentius ; depuis peu il attaque Cluentius lui-même. La justice prononcera, soyez-en sûrs, et peut-être sera-ce moi qui, dans ce procès civil, obtiendrai vengeance de son injuste poursuite. — Mais voici un autre témoin recommandable par l’étendue de ses liaisons et le grand nombre de ses hôtes, Aulus Binnius, maître d’une taverne sur la voie Latine. J’apprends qu’on le suborne pour qu’il dépose que Cluentius et ses esclaves l’ont maltraité dans sa maison. Je n’ai rien à dire en ce moment de ce personnage. Si, en hôte prévenant, il me fait quelques avances, l’accueil que je lui réserve le fera repentir d’avoir pris cette peine. Voilà, juges, tout ce que nos accusateurs, après huit ans de recherches, ont pu recueillir contre la vie entière d’un homme qui, selon eux, mérite toute l’indignation de la justice : imputations bien légères, si elles étaient vraies ; mais imputations bien fausses, et que j’ai réfutées en deux mots.

LX. Venons maintenant à l’objet de votre serment, à la question que vous devez juger, aux faits dont la loi qui vous rassemble ici vous ordonne de connaître : écoutez les accusations d’empoisonnement. Tout le monde va voir à combien peu de mots j’aurais pu réduire ma défense, et combien j’ai fait valoir de moyens pour satisfaire aux désirs de l’accusé plutôt qu’au besoin de sa cause. On reproche à Cluentius d’avoir empoisonné C. Vibius Capax. Heureusement vous avez devant vous un homme d’une vertu et d’une bonne foi au-dessus de tout éloge, le sénateur L. Plétorius, qui fut l’hôte et l’intime ami de Vibius. C’est chez lui que Vibius demeurait à Rome ; c’est chez lui qu’il tomba malade ; c’est chez lui qu’il mourut. — Mais Cluentius est son héritier. — Je réponds qu’il est mort sans avoir fait de testament, et que la possession de ses biens a été donnée, par édit du préteur, à un jeune homme plein d’honneur et de sagesse, chevalier romain, fils de sa sœur, à Numérius Cluentius que vous voyez devant vous.

Second chef d’accusation : Cluentius a, dit-on, voulu faire empoisonner le jeune Oppianicus, à son repas de noces, où, suivant la coutume de Larinum, assistait une multitude de convives. Comme on lui portait le poison dans une coupe de vin mêlé de miel, Balbutius, son ami, prit la coupe, la but et tomba mort. Si je croyais que cette imputation méritât d’être réfutée sérieusement, je développerais ici des arguments que je vais seulement indiquer en peu de mots. Cluentius a-t-il jamais rien fait qui autorise à le croire capable d’un crime si énorme ? Qu’avait-il donc tant à craindre d’Oppianicus ? Ce jeune homme n’a pas prononcé un seul mot dans tout le cours de ce procès ; et d’un autre côté jamais Cluentius ne pouvait, du vivant de sa mère, rester sans accusateur : vous en serez bientôt convaincus. Voulait-il, sans diminuer ses périls, fournir à l’accusation un moyen de plus contre lui ? Mais quel moment pour commettre un tel crime ! un jour de noces ! une assemblée nombreuse ! Et par qui a-t-il fait donner le poison ? où l’a-t-il pris ? comment la coupe a-t-elle été arrêtée au passage ? pourquoi n’a-t-on pas essayé de nouveau ? J’aurais certes beaucoup à dire ; mais je ne veux pas qu’on m’accuse de tout dire en feignant de me taire. Les faits vont parler. Ce jeune homme, selon vous, tomba mort après avoir bu. Je soutiens, moi, qu’il ne mourut pas le même jour. Voilà déjà un impudent et audacieux mensonge : écoutez le reste. Je soutiens que Balbutius vint à ce repas, déjà mal disposé, et que, par une imprudence trop ordinaire à cet âge, ne s’étant pas assez ménagé, il tomba malade et mourut au bout de quelques jours. — Qui dépose de ce fait ? Celui qui dépose en même temps de sa profonde douleur, son père. Oui, ce père inconsolable, que le moindre soupçon aurait pu placer sur le banc des accusateurs, vient lui-même attester l’innocence de l’accusé. Greffier, lisez sa déposition. Et vous, père infortuné, si la douleur vous le permet, levez-vous un moment. Ayez le courage d’entendre une lecture qui vous rappellera des souvenirs déchirants, mais qui est nécessaire. J’abrégerai cette cruelle épreuve. Vous avez rempli le devoir d’un homme de bien ; vous n’avez pas voulu que votre malheur fournît des armes à la calomnie, et causât la perte d’un innocent. ON LIT LA DÉPOSITION DE BALBUTIUS.

LXI. Il me reste, juges, à réfuter un dernier chef d’accusation, qui va mettre dans le plus grand jour une vérité que j’ai énoncée en commençant : c’est que tous les maux dont Cluentius a fait depuis quelques années la triste expérience, tout ce qu’il éprouve encore aujourd’hui de persécutions et d’alarmes, tout, dis-je, est l’ouvrage de sa mère. Oppianicus, dites-vous, est mort empoisonné. Le poison lui a été donné dans du pain par M. Asellius son ami, et c’est Cluentius qui est l’auteur du complot. Je demanderai d’abord quel motif avait Cluentius d’attenter aux jours d’Oppianicus ? J’avoue qu’il existait entre eux d’anciennes inimitiés ; mais, si on désire la mort de son ennemi, c’est parce qu’on le craint ou parce qu’on le hait. Et quelle crainte pouvait donc engager Cluentius à commettre un tel crime ? que pouvait-on redouter encore d’Oppianicus, portant, dans un honteux exil, la peine de ses forfaits ? les attaques d’un ennemi terrassé ? les accusations d’un condamné ? les dépositions d’un banni ? Si c’est par haine qu’il n’a pas voulu le laisser vivre, était-il donc assez fou pour donner le nom de vie à la malheureuse existence d’un criminel retranché de la société, repoussé du monde entier, d’un méchant si décrié par la noirceur de son âme, que personne n’aurait voulu ni le recevoir sous son toit, ni l’aborder, ni lui adresser la parole, ni même le regarder ? Et c’est d’une telle vie que Cluentius aurait été jaloux ! Lui eût-il voué la haine la plus cruelle et la plus implacable, il devait lui souhaiter de subir longtemps une semblable vie. Un ennemi eût hâté le trépas de celui qui n’avait, dans l’excès de sa misère, d’autre asile que le trépas ! Eh ! si ce grand coupable eût eu dans l’âme un peu de cette force dont plus d’un homme courageux a fait preuve dans de pareilles infortunes, c’est lui-même qui se serait donné la mort. Pourquoi un ennemi lui eût-il offert ce qu’il devait appeler de tous ses vœux ? Car enfin, quel mal la mort a-t-elle pu lui faire ? à moins qu’ajoutant foi à des fables puériles, nous ne pensions qu’il souffre dans les enfers les supplices des scélérats ; qu’il y a trouvé plus d’ennemis qu’il n’en a laissé sur la terre ; que les mânes irrités de sa belle-mère, de ses femmes, de son frère, de ses enfants, l’ont précipité dans l’affreux séjour du crime et des tourments. Si ce sont là des chimères, comme personne n’en doute, qu’a donc pu lui enlever la mort, si ce n’est le sentiment de la douleur ?

LXII. Mais enfin ce poison, par qui l’a-t-on fait donner ? Par M. Asellius. Quelle liaison avait cet homme avec Cluentius ? Aucune. Je dis plus : ami d’Oppianicus, il ne pouvait que le haïr. Et Cluentius, haï d’Asellius, l’aurait chargé d’un assassinat ! c’est au plus intime ami d’Oppianicus qu’il aurait demandé la mort d’Oppianicus ! Et vous, Caïus, qu’un pieux devoir rend aujourd’hui son accusateur, pourquoi laissez-vous jouir Asellius d’une si longue impunité ? pourquoi n’avez-vous pas, comme Cluentius, fait condamner d’avance le vrai coupable, dans la personne du ministre de son crime ? Je vais plus loin, juges : quelle invraisemblance ! quelle invention nouvelle et bizarre ! empoisonner avec du pain ! La chose était-elle donc plus facile qu’avec du vin ? Le poison, caché dans quelque partie de ce pain, était-il plus invisible que s’il eût été dissous et mêlé dans un breuvage ? Fallait-il le manger et non le boire, pour qu’il s’insinuât avec plus de rapidité dans les veines ? Et si on venait à le découvrir dans ce pain, était-il plus facile d’en imposer aux yeux, que si un parfait mélange, en le confondant avec une liqueur, eût rendu impossible de le reconnaître ? — Mais Oppianicus est mort subitement. — Quand cela serait, un genre de mort dont on voit tant d’exemples n’autorise pas à supposer un empoisonnement. Et le soupçon, fût-il légitime, il devrait tomber sur d’autres que Cluentius. Mais le fait même est de la plus insigne fausseté. Afin de vous en convaincre, apprenez les détails de sa mort, et comment, après sa mort, une mère dénaturée appela sur la tête de Cluentius une injuste accusation.

Oppianicus, errant, exilé, repoussé de tout le monde, se retira dans le pays de Falerne, chez C. Quintilius. Là il fut attaqué d’une maladie assez grave et qui se prolongea quelque temps. Sassia était près de lui, entretenant avec un jeune et robuste laboureur, nommé Statius Albius, qui fréquentait la maison, des liaisons que n’aurait pas souffertes, dans une autre fortune, le mari le moins jaloux de son honneur, et vivant comme si la condamnation de son époux avait abrogé pour elle les saintes lois du mariage. Un certain Nicostrate, esclave d’Oppianicus, dont l’œil était clairvoyant et la bouche véridique, faisait, dit-on, à son maître de fâcheuses révélations. Cependant Oppianicus commençait à se rétablir. Ne pouvant supporter plus longtemps la scandaleuse rivalité du laboureur de Falerne, il partit pour venir auprès de Rome, où il avait, hors des portes, un asile qu’il tenait à loyer. On dit que, dans ce voyage, il tomba de cheval, et que cet homme d’une santé affaiblie, ayant reçu au côté une violente contusion, arriva près de la ville avec la fièvre, et mourut au bout de quelques jours. Voilà, juges, quelle fut sa mort. Certes, elle ne fait naître aucun soupçon ; ou, si elle est le fruit du crime, c’est un crime domestique, et c’est dans sa maison qu’il faut chercher le coupable.

LXIII. Après cet événement, la cruelle Sassia se hâte d’ourdir contre son fils un abominable complot : elle prend la résolution de faire des recherches sur la mort de son époux. Elle achète d’A. Rupilius, qui avait été médecin d’Oppianicus, un esclave nommé Straton, comme pour imiter ce qu’avait fait Cluentius en achetant Diogène. Elle annonce qu’elle va mettre à la question ce Straton et un autre esclave attaché à sa personne. En outre, pour punir Nicostrate d’avoir trop parlé et d’avoir été trop fidèle à son maître, elle le demande au jeune Oppianicus, afin de lui faire subir la même épreuve. Oppianicus, à peine sorti de l’enfance, entendait dire que cette information avait pour but de venger la mort de son père : tout persuadé qu’il était de l’attachement de Nicostrate et à son père et à lui-même, il ne put rien refuser. On convoque les hôtes et les amis d’Oppianicus et ceux de Sassia : ils viennent en grand nombre, tous hommes distingués et tenant dans la société un rang honorable. Les plus cruelles tortures sont mises en œuvre. Quoiqu’on eût employé tour à tour et promesses et menaces pour disposer ces esclaves à répondre au gré des bourreaux ; animés sans doute par la vue des témoins qui les contemplaient, et par la violence même des tourments, ils restèrent fidèles à la vérité, et déclarèrent qu’ils ne savaient rien. Sur l’avis des amis de Sassia, on fit pour ce jour-là cesser l’interrogatoire. Assez longtemps après, les mêmes amis sont de nouveau convoqués. La question recommence. Rien de ce que la torture a de plus affreux n’est oublié. Les témoins détournent les yeux d’un spectacle qu’ils ne peuvent bientôt plus soutenir. La barbare et impitoyable Sassia redouble de fureur en voyant l’événement tromper ses horribles calculs. Déjà la longueur de l’exécution avait fatigué la main du bourreau et lassé jusqu’aux instruments de la torture, que cette furie persistait encore. Alors un des témoins, distingué par son mérite et les honneurs dont le peuple romain l’a revêtu, dit qu’il ne s’agissait pas, il le voyait bien, de découvrir la vérité, mais d’arracher un mensonge. Tous confirmèrent son avis par leur assentiment ; et l’on déclara d’une voix unanime qu’il était temps de cesser d’inutiles cruautés. L’esclave Nicostrate est rendu à son maître. Sassia part avec les deux autres pour Larinum, désespérée de voir désormais à l’abri de ses coups un fils inaccessible aux atteintes de la calomnie aussi bien qu’aux accusations de la vérité ; un fils contre lequel échouaient également, et les efforts des ennemis qui l’attaquaient à face découverte, et les obscures machinations de sa mère. Arrivée à Larinum, cette femme, qui avait feint de regarder Straton comme un empoisonneur, change tout à coup de pensée, et donne à cet assassin de son époux une boutique riche et fournie de tout ce qui est nécessaire pour exercer la médecine.

LXIV. Un an, deux ans, trois ans se passent, et Sassia ne parlait plus de poursuites ; elle semblait appeler la perte de son fils par ses vœux, plutôt que la hâter par ses intrigues. Cependant, sous le consulat d’Hortensius et de Metellus, au moment où le jeune Oppianicus pensait le moins à se faire accusateur, elle prend la résolution de l’y contraindre ; et d’abord elle le force d’accepter en mariage une fille qu’elle avait eue de son gendre, afin qu’enchaîné tout à la fois par cette alliance, et par l’espoir qu’un jour elle lui léguerait ses biens, elle pût le tenir dans une dépendance absolue. À peu près à cette époque, Straton, cet esclave médecin, commit dans la maison de Sassia un vol accompagné de meurtre. Elle avait dans un de ses appartements une armoire où se trouvait de l’argent monnayé et une certaine quantité d’or. Straton, qui le savait, tue, la nuit, pendant leur sommeil, deux de ses compagnons d’esclavage, et les jette dans un vivier. Débarrassé de ces témoins, il scie le fond de l’armoire, emporte l’argent avec cinq livres d’or, n’ayant pour complice qu’un autre esclave encore enfant. Le lendemain, quand on s’aperçut du vol, tous les soupçons se portèrent sur les deux hommes qui avaient disparu. En remarquant la manière dont le fond de l’armoire avait été scié, on se demandait de quel instrument le coupable avait pu se servir. Un des amis de Sassia se ressouvint alors que, peu de temps auparavant, il avait vu vendre dans une enchère, entre autres menus objets, une petite scie recourbée, tournante, dentelée de tous cotés, avec laquelle on pourrait bien avoir pratiqué cette ouverture circulaire. On s’informe aux receveurs des ventes ; on sait d’eux que la petite scie a été livrée à Straton. À ce premier indice qui accusait si ouvertement cet esclave, l’enfant, témoin de son crime, s’intimide. Il révèle tout à sa maîtresse. Les deux hommes sont trouvés dans le vivier ; Straton est mis aux fers, et on retrouve même dans sa boutique l’argent volé, mais seulement en partie. On commence une enquête sur ce vol ; car de quel autre fait pouvait-on informer ? Une armoire forcée, de l’argent enlevé, dont on ne retrouve qu’une partie, des hommes assassinés, voilà les faits : irez-vous dire que l’enquête a pour objet la mort d’Oppianicus ? à qui le ferez-vous croire ? pouvez-vous avancer quelque chose de moins vraisemblable ? Enfin, pour me borner à cette simple réflexion, était-ce trois ans après la mort de cet homme, qu’on en recherchait les prétendus auteurs ? Cependant, sans autre motif que la vieille haine dont elle est dévorée, Sassia redemande encore le malheureux Nicostrate pour le mettre à la torture. Oppianicus commence par refuser ; mais sa belle-mère l’ayant menacé de reprendre sa fille et de changer son testament, il cède enfin ; et livrant à la plus cruelle des femmes le plus fidèle des serviteurs, il l’envoie bien moins à la question qu’au plus affreux supplice.

LXV. C’est donc après trois ans qu’on reprend une information si longtemps abandonnée. Et quels esclaves vont en être l’objet ? Sans doute de nouveaux faits ont été découverts ; d’autres hommes ont éveillé les soupçons. Non ; ce sont encore Straton et Nicostrate. Mais ces malheureux n’avaient-ils pas, à Rome, subi la question ? Eh quoi ! cette femme, dont le délire, mais le délire du crime, égare la raison, a déjà fait à Rome des informations que T. Annius, L. Rutilius, P. Saturius, et d’autres graves personnages ont jugées suffisantes ; et elle vient après trois ans, pour les mêmes faits, torturer les mêmes esclaves et informer contre son fils, sans appeler pour témoin, je ne dirai pas aucun homme (vous en concluriez que le laboureur de Salerne n’était pas avec elle), mais sans appeler aucun homme de bien ! Allez-vous dire, car je devine tout ce qu’on pourrait alléguer avant même qu’on ait parlé, allez-vous dire qu’interrogé sur le vol, Straton a fait des aveux sur l’empoisonnement ? Souvent, juges, la vérité sort des ténèbres dont l’imposture la tenait enveloppée, et la voix de l’innocence, étouffée par le crime, éclate malgré lui, par la seule raison que le génie de la ruse n’est pas toujours secondé par celui de l’audace, ou que l’audace la plus téméraire et la plus effrénée est quelquefois privée des conseils de la ruse. Oui, si la ruse était audacieuse, ou que l’audace fût rusée, elles porteraient des coups inévitables. Est-ce qu’il n’y aurait pas eu de vol ? mais aucun événement ne fit plus de bruit à Larinum. Est-ce que le soupçon ne tombait pas sur Straton ? mais l’instrument de son crime et les révélations de l’enfant l’accusaient hautement. Est-ce que l’interrogatoire n’eut point ce vol pour objet ? quel autre objet pouvait-il donc avoir ? Prétendrez-vous, comme vous êtes obligés de le faire, et comme Sassia le répétait alors, qu’interrogé sur le vol, Straton révéla dans les tourments le fait de l’empoisonnement ? Voilà précisément, juges, ce que je disais tout à l’heure : cette femme est riche d’audace, mais elle manque de jugement et de réflexion. On produit plusieurs interrogatoires écrits, qui vous ont été lus et mis sous les yeux. Ce sont ces pièces que je vous ai dit ne porter aucune signature. Il n’y est pas même fait mention du vol. Il n’est pas venu dans l’esprit de cette femme de prêter à Straton une première déclaration sur le vol, et d’ajouter ensuite, sur le poison, quelques mots qui auraient paru moins provoqués par ses questions, qu’arrachés par la douleur. C’est d’un vol qu’on informe, le précédent interrogatoire ayant détruit tout soupçon d’empoisonnement ; et Sassia elle-même en avait jugé ainsi, puisque de l’avis de ses amis elle avait cessé les poursuites commencées à Rome, et que depuis trois années, distinguant Straton parmi tous ses esclaves, elle lui avait prodigué les marques de son attachement et de sa générosité. On informe donc d’un vol, et d’un vol dont cet homme est évidemment coupable ; et il ne dit pas un mot du fait sur lequel on l’interroge ! L’empoisonnement, il le révèle aussitôt ; et le vol, qu’il aurait dû confesser avant tout, il n’en ouvre la bouche, ni à la fin, ni au milieu, ni dans aucune partie de son interrogatoire !

LXVI. Vous le voyez, juges, cette femme barbare a tracé ce faux interrogatoire de la même main dont elle égorgerait son fils, si elle en avait le pouvoir. Et ce prétendu interrogatoire, répondez encore, qui l’a signé ? Nommez un seul témoin. Vous n’en trouverez pas un, si ce n’est peut-être celui dont j’aimerais encore mieux voir la signature que de n’en voir aucune. Que dites-vous, Attius ? vous viendrez, tenant à la main une pièce accusatrice, dénoncer un crime et demander à la justice la tète d’un citoyen ; et vous ne produirez aucune signature, aucun témoignage qui donne à cette pièce un caractère authentique ! Et cette atroce conception, éclose au sein d’une mère pour la perte d’un fils innocent, les juges qui m’écoutent en assureraient le succès ! Soit ; la pièce produite n’a rien d’authentique ; mais l’interrogatoire, pourquoi l’avoir fait subir sans l’intervention de la justice ? pourquoi, sans les amis et les hôtes d’Oppianicus, qui avaient été appelés la première fois ? pourquoi, sans attendre le moment même de ces débats ? Que sont devenus les deux esclaves Straton et Nicostrate ? C’est à vous que je le demande, Caïus : qu’est devenu votre esclave Nicostrate ? Résolu, comme vous l’étiez, d’accuser bientôt Cluentius, vous deviez l’amener à Rome, provoquer ses révélations, le garder pour la question qu’il subirait maintenant, pour ces juges qui l’interrogeraient, pour ce grand jour qui réclame sa présence. Quant à Straton, apprenez, juges, qu’il a expiré sur une croix, après avoir eu la langue coupée : c’est un fait connu de tous les habitants de Larinum. Cette femme forcenée a craint, non pas la voix de sa conscience, ni la haine de ses compatriotes, ni la malédiction publique ; elle a craint, comme si la terre entière ne pouvait pas déposer de ses forfaits, d’être condamnée par les dernières paroles d’un esclave mourant.

Ô prodige d’inhumanité ! ô comble d’horreur et de scélératesse ! quel est ce monstre barbare, grands dieux ! et dans quel antre sauvage a-t-il reçu le jour ? Vous le voyez à présent, juges ; ce n’est point sans de fortes raisons et une indispensable nécessité que, dès le commencement de ce discours, j’ai fait entendre ici le nom d’une mère. Je le répète : il n’est pas de mal que cette mère n’ait de tout temps voulu à son fils, pas de crime qu’elle n’ait conçu, préparé, exécuté pour le perdre. Je ne rappellerai pas le premier de tous ses outrages, sa flamme incestueuse, son horrible union avec son gendre, sa fille chassée du lit nuptial par la passion effrénée d’une mère : opprobre domestique qui faisait rougir le front de Cluentius, mais qui ne mettait pas encore ses jours en péril. Je ne me plaindrai pas de son autre mariage avec Oppianicus, dont elle exigea, en échange de sa main, la mort de ses enfants, peu contente si elle ne mettait, par son hymen, une famille en deuil, et ses beaux-fils au tombeau. Je ne dirai pas qu’insensible au malheur d’Aurius Mélinus, jadis son gendre, naguère son mari, qu’Oppianicus venait de faire proscrire et assassiner, elle ne craignit pas de choisir, pour y goûter les douceurs de ce nouvel hyménée, une maison où tout montrait chaque jour à ses yeux le sang et les dépouilles de son dernier époux. Le premier attentat que je lui reprocherai, c’est ce fait, si bien avéré maintenant, du poison préparé par Fabricius : crime qui, dans le premier moment, paraissait douteux au public, incroyable à Cluentius, mais qui aujourd’hui est porté au dernier degré d’évidence et de certitude. Non, cette mère n’ignora point l’attentat médité contre son fils ; Oppianicus n’imagina rien que de concert avec elle. S’il en était autrement, certes on l’aurait vue, dès que le crime fut découvert, s’éloigner d’Oppianicus, non comme on quitte un mauvais époux, mais comme on fuit un mortel ennemi ; on l’aurait vue dire un éternel adieu à cette maison, repaire de tous les forfaits. Mais non ; bien loin de rompre avec le crime, elle n’a pas négligé, depuis ce temps, une seule occasion de dresser des embûches à son fils. Cette seule idée, perdre son fils, a rempli toutes ses journées, occupé toutes ses nuits, exercé toutes les puissances de son âme. Et d’abord, pour lui trouver un accusateur sur lequel elle pût compter, elle s’est assurée du jeune Oppianicus, en le comblant de présents, en lui donnant la main de sa fille, en lui faisant espérer son héritage.

LXVII. Quand des inimitiés viennent troubler la paix des familles, on voit souvent éclater des divorces et se dissoudre des alliances ; Sassia, cherchant un accusateur à son fils, n’en trouve qu’un seul d’assez sûr, celui qui, avant d’accuser le frère, aura d’abord épousé la sœur. Souvent, rapprochés par de nouveaux liens de famille, des ennemis abjurent les vieilles haines qui les divisaient ; elle, c’est dans les liens sacrés de la parenté qu’elle voit le gage d’une haine irréconciliable. Mais les soins de cette mère ne se bornèrent pas à susciter un accusateur à son fils ; son active prévoyance s’étendit au moyen de soutenir l’accusation. De là tant de menaces et de promesses mises en œuvre pour faire parler des esclaves. De là ces tortures cruelles et prolongées, auxquelles l’autorité de ses amis est obligée enfin de mettre un terme, que n’y mettait pas la pitié d’une femme. C’est cette même soif du crime qui, après trois ans, recommence les tortures à Larinum ; le même délire, qui fabrique les faux interrogatoires ; la même frénésie, qui arrache la langue à un malheureux. Enfin toute cette accusation, c’est elle seule qui en a conçu le plan ; elle seule en a concerté les odieux moyens. Après avoir elle-même fait partir pour Rome, armé de toutes pièces, l’accusateur de son fils, elle reste quelque temps à Larinum, afin de rassembler et d’acheter des témoins. Mais bientôt, avertie que le procès va commencer, elle accourt en toute hâte ; elle a peur que le zèle ne manque aux accusateurs ou l’argent aux témoins ; ou plutôt elle craint de perdre le spectacle, si doux à ses yeux maternels, d’un fils abîmé dans la douleur, et couvert des marques lugubres du deuil et de l’infortune.

LXVIII. Cependant, représentez-vous, juges, quel dut être le voyage de cette femme pour venir à Rome. Grâce à mon voisinage de Vénafre et d’Aquinum, la renommée m’a tout appris, et tous les détails m’en sont connus. Quel concours dans ces deux villes ! quels gémissements et des hommes et des femmes ! Une mère partir de Larinum et des rivages de la mer Adriatique, et traîner jusqu’à Rome une suite nombreuse et des sacs pleins d’argent ! Et pourquoi ? pour surprendre à la justice un arrêt de mort contre son fils ! Il n’y avait personne, j’oserai presque le dire, qui ne crût nécessaire de purifier les lieux par où elle avait passé ; personne qui ne crût la terre, cette mère commune de tous les hommes, souillée par les traces impures de cette mère dénaturée. Aussi ne lui fut-il permis de s’arrêter dans aucune ville. De tous les hôtes qu’elle avait dans ce pays, il ne s’en trouva pas un seul qui ne se dérobât à la contagion de sa honte en fuyant son aspect. Elle était réduite à chercher la nuit et la solitude, plutôt que la société des hommes ou un toit hospitalier. Et les intrigues qui l’occupent aujourd’hui, ses odieuses manœuvres, les affreuses pensées qui ne la quittent jamais, croit-elle qu’aucun de nous les ignore ? Nous savons qui elle a sollicité, à qui elle a promis de l’argent, de qui elle a tenté de séduire la probité par l’appât de l’or. Ses sacrifices même, qu’elle croit mieux cachés dans les ombres de la nuit, ses prières abominables et ses vœux sacrilèges, nous connaissons tout. L’insensée ! elle voudrait rendre les dieux immortels complices de ses forfaits ; et elle ne comprend pas que c’est la piété, la religion, des prières innocentes, qui fléchissent les dieux, et non de superstitieuses horreurs, ni des victimes immolées pour le succès d’un crime. Aussi les dieux indignés ont repoussé, je n’en doute pas, de leurs augustes sanctuaires, ces vœux cruels et ces hommages parricides.

LXIX. Et vous, citoyens, que la fortune a donnés à Cluentius pour être désormais sur la terre ses dieux tutélaires, sauvez la tête d’un fils des fureurs de sa mère. Souvent des juges accordèrent la grâce d’un fils coupable à la tendresse de ses parents : vous, n’immolez pas, nous vous en conjurons, à la cruauté d’une mère, une vie dont jamais aucune tache n’altéra la pureté. Vous voyez une ville entière implorer votre justice. Oui, juges, c’est un fait incroyable, mais c’est un fait dont j’atteste la vérité : tous les habitants de Larinum, à qui l’âge et les forces n’ont pas interdit ce voyage, sont accourus à Rome, s’efforçant, par leur zèle généreux et leur imposante réunion, de conjurer l’orage qui gronde sur sa tête. La garde de cette ville, sachez encore ce fait, est confiée en ce moment aux enfants et aux femmes ; et, dans la paix profonde où repose l’Italie, cette garde domestique suffit à sa sûreté. Et toutefois, ces femmes même et ces enfants, non moins alarmés que leurs époux et leurs pères, dont vous voyez la douleur, attendent dans une continuelle anxiété le jugement que vous allez rendre. Ce n’est pas, à leurs yeux, sur l’existence d’un seul homme que vous allez prononcer : les destinées de leur ville tout entière, son honneur, tous ses intérêts sont attachés au sort de Cluentius. Rien n’égale en effet son dévouement sans bornes au bien général de ses compatriotes, sa bonté pour chacun d’eux, sa justice et sa bonne foi envers tous les hommes. Ajoutez le haut rang qu’il tient dans sa patrie, et cette illustration héréditaire, présent de ses aïeux, qui, avec leur sang, lui ont transmis leur sagesse, leur courage, leur générosité et leurs nobles sentiments. Aussi les termes dans lesquels la ville de Larinum fait son éloge attestent les alarmes autant que l’opinion de tous les habitants, et sont l’expression de leur douleur non moins que de leur estime. Pendant qu’on va lire cet acte solennel, levez-vous, je vous en prie, généreux amis qui l’avez présenté.

Juges, les larmes que vous voyez couler vous annoncent assez que les décurions n’ont pas écrit cet éloge sans en verser eux-mêmes. Et les villes voisines, quel attachement, quelle bienveillance incroyable, quel vif intérêt ne lui témoignent-elles pas ? Elles n’ont pas envoyé des décrets publics à sa louange ; mais elles ont voulu que les citoyens les plus distingués et les plus honorablement connus dans Rome se rendissent ici pour faire son éloge. Vous voyez devant vous les plus nobles citoyens de Férentum, et l’élite de la ville de Marruca ; vous voyez, accourus pour le louer, de Téanum et de Lucérie, des chevaliers romains de la première distinction. Les éloges les plus honorables ont été envoyés, et les personnages les plus éminents sont venus de Boviano et de tout le Samnium. Les plus riches négociants du pays de Larinum, les possesseurs des domaines et des pâturages, tous hommes environnés d’une juste considération, ressentent pour lui des alarmes et des inquiétudes qu’il est difficile d’exprimer. Oui, il est rare d’être chéri par l’ami le plus dévoué, comme Cluentius est chéri par cette multitude d’illustres citoyens.

LXX. Que je regrette de ne pas voir assister à ce jugement un homme d’un mérite et d’un nom aussi éclatant que L. Volusiénus ! Que je désirerais, en nommant devant vous P. Helvidius Rufus, l’honneur des chevaliers romains, le voir ici lui-même ! Au moment où, occupé jour et nuit du salut de Cluentius, il m’apprenait tous les détails de cette cause, une maladie grave et dangereuse est venue le surprendre ; et, en cet état, il n’est pas moins inquiet du sort de son ami que de sa propre vie. La déposition de Cn. Tudicius, et l’éloge qui l’accompagne, montrent dans cet illustre et vertueux sénateur les mêmes sentiments. C’est avec non moins d’espoir que je vous invoquerais, P. Volumnius ; mais je dois me taire : vous êtes un de nos juges. Je ne dirai plus qu’un mot : rien n’égale les vœux ardents que forment pour Cluentius tous les habitants de la contrée, tous, sans en excepter aucun.

Cette sollicitude et ce zèle empressé de tout un peuple, mon propre dévouement dans une cause où, suivant l’ancien usage, vous n’avez entendu que moi d’orateur, votre équité même, juges, et votre clémence, une seule ennemie, une mère, veut triompher de tout. Mais quelle mère, grands dieux ! une femme égarée par le délire du crime et les transports d’une aveugle rage ; une femme dont jamais la honte n’enchaîna pour un moment les désirs impudiques ; une femme dont l’âme dépravée a perverti, par le plus criminel abus, toutes les lois de la nature ; un monstre de folie, de violence, de cruauté, qui a renoncé tout à la fois et à l’espèce humaine, et à son sexe, et au doux nom de mère. Et, non contente d’avoir dénaturé l’être qu’elle reçut, elle a confondu tous les noms et tous les rapports de famille ; femme de son gendre, marâtre de son fils, rivale de sa fille ; enfin elle a poussé la dégradation au point de n’avoir rien gardé d’humain que la figure. C’est pourquoi, citoyens, si vous détestez le crime, écartez la main qu’une mère brûle de tremper dans le sang d’un fils ; donnez à cette mère le cruel déplaisir de voir celui qu’elle enfanta, sauvé et triomphant ; osez lui refuser la joie de n’avoir plus de fils, et souffrez plutôt qu’elle sorte vaincue de cette lutte sacrilège. Mais si, fidèles à votre généreux caractère, vous chérissez l’honnêteté, la bonté, la vertu, tendez à votre suppliant une main secourable, et mettez fin aux périls dont l’environne depuis tant d’années une injuste prévention. Depuis qu’un crime et des passions étrangères ont allumé contre lui ce fatal incendie, c’est aujourd’hui pour la première fois que, rassuré par votre justice, il sent renaître son courage et se calmer un instant ses terreurs. Tout son espoir repose sur vous. Beaucoup défient son salut ; vous seuls pouvez le sauver. Cluentius vous en supplie, il vous en conjure les larmes aux yeux : ne l’immolez pas aux préventions de la haine, qui doivent se taire devant la justice ; ne l’immolez pas à une mère dont vous devez repousser avec horreur les prières impies et les vœux parricides ; ne l’immolez pas à Oppianicus, c’est-à-dire, à un criminel condamné et dont la mort a fini les destins.

LXXI. Que si un malheur inattendu tombe aujourd’hui sur sa tête innocente, et qu’il ait le courage de garder la vie, oui, juges, on entendra plus d’une fois cet infortuné se plaindre amèrement que le poison de Fabricius ne soit pas jadis parvenu jusqu’à lui. Si le complot ne lui eût pas alors été révélé, ce breuvage mortel, ou plutôt ce remède bienfaisant, l’eût sauvé des maux innombrables qui ont accablé sa vie. Peut-être même sa mère accompagnant la pompe de ses funérailles, aurait feint de pleurer la perte d’un fils. Maintenant qu’aura-t-il gagné en échappant aux embûches où il a failli de laisser sa vie ? des jours condamnés aux larmes, une mort qui ne mêlera pas sa cendre à la cendre paternelle. Assez longtemps, juges, il a été malheureux ; assez longtemps l’envie s’est acharnée à sa perte. Ses plus cruels ennemis, excepté sa mère, doivent être satisfaits : vous, qui êtes les amis de tous les innocents, et qui protégez avec plus de générosité ceux qu’on attaque avec plus de violence, sauvez Cluentius ; rendez un citoyen à sa patrie ; rendez-le à ses amis, à ses voisins, à ses hôtes, dont vous voyez le zèle et l’affection. Accordez-lui un bienfait qui vous assure à vous-mêmes et à vos enfants sa reconnaissance éternelle. Sa grâce est dans vos cœurs ; elle est prononcée par votre justice et par votre clémence. Oui, l’on est sûr d’être écouté, quand on supplie des juges tels que vous d’arracher enfin à de longues infortunes l’homme vertueux et innocent, l’objet d’un intérêt si vif, d’une estime si universelle ; et par l’arrêt que vous allez porter, le monde entier saura que, si la prévention égare quelquefois les assemblées populaires, la vérité triomphe seule devant les tribunaux.




NOTES


SUR LE PLAIDOYER POUR A. CLUENTIUS.




I. Judicii Juniani. L’arrêt qui, huit ans auparavant, avait condamné Oppianicus à l’exil.

Moderatisque judiciis. Allusion aux discours par lesquels le tribun L. Quintius avait animé le peuple contre les juges d’Oppianicus, et contre Cluentius, son accusateur.

IV. Non a Cluentio. Ceci contient la subdivision en trois points de la première partie du plaidoyer. Il faut se rappeler que Cicéron a dit qu’il prouverait :

1° Que Cluentius n’a pas corrompu les juges d’Oppianicus ;

2° Qu’il ne l’a pas fait empoisonner.

Pour démontrer ta première proposition, il fera voir,

1° Qu’Oppianicus était accusé de crimes énormes et manifestes ;

2° Que les juges étaient liés par des arrêts antérieurs, et forcés de le condamner ;

3° Que c’est Oppianicus lui-même, et non Cluentius, qui a essayé de les corrompre.

Quintilien, liv. IV, chap. 5, dit que quelques critiques blâmaient cette subdivision en trois points, parce que le troisième bien prouvé dispensait des deux autres. On peut répondre que les deux premiers, bien développés, disposaient les juges à admettre le troisième, et contribuaient surtout à dissiper les préventions qu’on avait contre Cluentius, et á les reporter sur Oppianicus.

V. Sulla et Pompeio. Sylla et Q. Pompéius Rufus furent consuls l’an de Rome 665, l’année même du massacre des Romains par Mithridate. Nous suivons, dans ces notes, la chronologie qui place la première année de l’ère vulgaire à l’an de Rome 753. D’après ce calcul, Cicéron naquit le 3 janvier 647, fut préteur en 687, consul en 690, et mourut le 7 décembre 710.

Nullis auspicibus. Valère-Maxime, liv. II, chap. 1, nous apprend que dans l’origine on prenait les auspices pour la célébration des mariages. Même quand cet usage fut tombé en désuétude, ou y faisait toujours intervenir des personnes qui étaient censées les avoir pris, et qu’on appelait auspices.

Nullis auctoribus. Une femme, quel que fut son âge, ne pouvait se marier sans l’autorisation de ses parents ou de son tuteur ; car les femmes restaient, aux yeux de la loi, dans une perpétuelle minorité.

VI. Facesgue illas nuptiales. Plutarque (Questions romaines), après avoir raconté qu’on portait cinq flambeaux devant la nouvelle épouse, en donne plusieurs raisons, et semble s’arrêter à l’idée que c’était en mémoire des cinq divinités dont le secours est le plus, nécessaire dans l’état de mariage : Jupiter, Junon, Vénus, la Persuasion et Diane surnommée Lucine.

Non limen cubiculi. Les parents de l’épouse la conduisaient chez son nouvel époux, et, arrivés à la porle, ils la prenaient dans leurs bras et lui faisaient franchir le seuil sans y toucher, ce qui eut été un sacrilège, parce que le seuil était consacré à Vesta : Ne a sacrilegio inchoarent, dit Servius (Virg., églogue VIII), si deposituræ virginitatem calcent rem Vestae, i.e., numini castissimo consecratam.

VII. Constantiam Auli Cluentii. Cicéron veut prouver que Cluentius n’a pas corrompu les juges d’Oppianicus Pour cela il doit montrer qu’il a suivi dans tout ce procès une marche ferme, soutenue, éloignée de toute inconséquence et toute tergiversation, une marche qui annonce un accusateur sûr de ce qu’il avance, et qui va droit et franchement à son but. Tel est le sens du mot constantia, et de constanter, qui se trouve un peu plus bas.

Rationem accusationis ne signifie pas la raison, le motif de l’accusation ; c’est le système, la marche de cette accusation.

Ad Stalenum. Stalénus est l’agent dont Oppianicus se servit pour corrompre ses juges. Or ce Stalénus, qui avait intention de s’approprier la somme, s’acquitta mal de sa commission, et Oppianicus fut condamné. Ergastulum signifie proprement l’atelier où les propriétaires faisaient travailler les esclaves à la campagne, et, par extension, tout lieu de travail et de correction où l’on mettait les esclaves dont on était mécontent. Suétone ( August., chap. 32 ) nous apprend que des propriétaires faisaient enlever les voyageurs sur les chemins et dans les campagnes, sans distinction d’hommes libres et d’esclaves, et les enfermaient pour toujours dans ces ateliers appelés ergastula. Auguste réprima cet affreux brigandage, en établissant sur les routes des postes de soldats, chargés à peu près de la même surveillance que notre gendarmerie.

H-S ccciכככ. Un million de sesterces. Nous suivrons toujours, pour l’évaluation des monnaies anciennes, le calcul fait dans ces dernières années, avec la plus savante exactitude, par M. Letronne, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. D’après ce calcul, le sesterce vaut un cinquième de franc, ou 20 centimes, à une légère fraction près, que nous négligerons. Un million de sesterces égalent donc environ 200 mille francs.

VIII. Q. Metelli. Q. Métellus Pius avait suivi le parti de Sylla, et commandait une armée en Afrique.

IX. Comme Sassia et Oppianicus jouent un grand rôle dans ce discours, il est bon de rappeler leurs différents mariages.

Sassia avait épousé,

1° Cluentius Avitus, père de celui que défend Cicéron ;

2° Aulus Aurius Mélinus, son gendre ;

3° Statius Albius Oppianicus, le père.

De plus, elle avait marié sa fille à Oppianicus le fils, dont elle se trouvait ainsi doublement la belle-mère, noverca et socrus.

Oppianicus eut six femmes :

1° Novia, morte à l’époque dont on parle ici ;

2° Papia, encore vivante, et qu’il avait sans doute répudiée ;

3° Cluentia, tante paternelle de Cluentius, client de Cicéron ;

4° Sassia, mère du même Cluentius ;

5° Magia, sœur des Aurius. Celle-là dut être une de ses premières femmes ; c’est d’elle qu’il eut son fils С. Oppianicus ;

6° La veuve de son beau-frère Cn. Magius.

Teani Apuli. Il y avait deux villes de Téanum : l’une en Apulie ; c’est, dit d’Anville, un lieu ruiné, que distingue aujourd’hui le nom de Civitate ; l’autre en Campanie, appelée Téanum Sidicinum, aujourd’hui Tiano. Non loin de cette dernière était le fameux vignoble de Falerne.

Hora undecima. Les Romains comptaient douze heures depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, et autant du coucher de cet astre à son lever. La onzième heure est donc une heure avant la nuit.

XI. Quum essem in Asia. Cicéron, après avoir gagné à vingt-sept ans la cause de Roscius d’Amérie, accusé de parricide, alla passer quelque temps en Grèce et en Asie ; soit, comme il le dit dans son Brutus, pour fortifier sa santé et se perfectionner dans l’éloquence ; soit, comme le dit Plutarque, parce qu’il redoutait la vengeance de Sylla, dont il avait violemment attaqué dans son plaidoyer l’affranchi Chrysogonus.

XII. Decem illis mensibus. Dix mois entiers. C’était le temps pendant lequel on supposait que pouvait naître un enfant posthume. Les anciens croyaient (comme Aulu Gelle. liv. III, chap, 16, le prouve par beaucoup d’exemples) que la grossesse pouvait se prolonger jusqu’à la fin du dixième mois. Cette opinion était celle d’Aristote et d’Hippocrate, et les lois des Douze Tables la consacraient par un article formel.

XIII. In foro Larinatium. Sylvius, l’abbé Auger et Clément supposent qu’Oppianicus était retourné à Larinum. Mais d’après le récit de l’orateur, tout semble se passer en deux jours, et cependant de Rome à Larinum il y avait une assez grande distance. Cicéron, par ces mots, in foro Larinatium, n’entendrait-il pas le lieu où se rassemblaient habituellement à Rome les habitants de Larinum ? Car les villes municipales avaient dans le forum même, leurs lieux de rendez-vous, appelés stationes municipiorum, comme on peut le voir dans Pline, liv. XVI, chap. 44, et dans P. Victor, de Urbis Romae regionibus. Au surplus, je ne donne ceci que comme une conjecture, d’après laquelle tout le passage de Cicéron s’explique avec la plus grande facilité.

Triumviri capitales. On appelait ainsi des magistrats inférieurs, chargés de surveiller les prisons et de faire exécuter les jugements criminels. C’est à eux que furent livrés les complices de Catilina pour être mis à mort. En outre, ces magistrats faisaient comparaître devant eux les étrangèrs, les esclaves fugitifs et les gens de la basse classe qui avaient commis quelque désordre dans la ville. C’était, comme on voit, une espèce d’officiers de police judiciaire. Leur tribunal était dans le forum, auprès de la colonne Ménia. Cette charge, établie l’an de Rome 464, était à la nomination du peuple. (Extrait de Beaufort, République romaine, tome 3.)

Ad eam columnam. La colonne Ménia s’appelait ainsi d’un certain Ménius qui, vendant un terrain aux censeurs Caton et Flaccus pour y bâtir une basilique, se réserva la place d’une colonne destinée à supporter une tribune, d’où lui et ses descendants pussent voir les combats de gladiateurs, qui se donnaient alors dans le forum.

XIV. H-S quadringintis. Et fait marché pour quatre cent sesterces ; c’est-à-dire, 80 francs. Les diverses éditions ne sont pas d’accord sur la somme. Paul Manuce dit quarante sesterces ; c’est-à-dire, 8 francs. Comme Oppianicus porta le payement sur ses registres, il dut n’y porter que le prix raisonnable d’un médicament ordinaire.

Signis adulterinis obsignavit. L’usage de signer les testaments, subscribere, ne fut introduit que sous les empereurs. Auparavant les témoins ne faisaient qu’y apposer leur cachet, obsignabant. Heinecc., liv. II, tit. X, § 7 et 14.

Decuriones. On appelait décurions, dans les villes municipales, non pas une autorité composée de dix membres, mais un corps qui était dans ces villes ce que le sénat était à Rome.

XV. Martiales…. Venerei. On appelait ainsi des esclaves attachés au culte de Mars à Larinum, et à celui de Vénus en Sicile. Ils remplissaient dans le temple toutes les fonctions que les autres esclaves remplissaient dans les maisons particulières. On voit dans les Verrines que ceux de Vénus servaient en outre d’appariteurs et d’huissiers aux magistrats.

Bona ejus omnia ad matrem esse ventura. Il ne faut pas conclure de ce passage que dès le temps de Cicéron les mères héritassent de plein droit de leurs fils morts sans testament, et sans ce que les jurisconsultes appellent héritiers siens. Ce droit ne leur fut conféré, et encore à certaines conditions, que par le sénatus-consulte Tertullien, rendu sous Adrien ou sous Antonin le Pieux. (Heinecc, liv. III, tit. III, § 5, 6, 7.) Pourquoi donc la succession de Cluentius devait-elle arriver à Sassia ? C’est qu’à défaut d’héritiers siens, les biens étaient dévolus aux agnats, avec la condition pour les femmes, qu’elles ne fussent pas ultra consanguineorum gradum. Or le frère et la sœur étaient consanguins l’un à l’égard de l’autre, et la mère était considérée comme sœur de son fils, pourvu qu’elle eût acquis les droits de fille auprès du père en tombant sous sa puissance : Sororis autem loco nobis est etiam mater, aut noverca, quae per in manum conventionem apud patrem nostrum jura filiae consecuta est. (Gaii Comm., III, § 14.) C’est donc à ce titre, et non pas simplement comme mère, que Sassia eût hérité de Cluentius.

XVII Aletrium. Le municipe d’Alétrium était voisin d’Arpinum, patrie de Cicéron.

XIX. Illi aetai, qua tum eram. Cicéron avait pourtant alors déjà trente-deux ans, et il devait savoir se décider par d’autres raisons que celles qui excusent un jeune homme.

XX. Lege Cornelia. Loi du dictateur Sylla, de sicariis et veneficis, qui laissait à l’accusé le droit d’exiger que les jurés donnassent leur suffrage de vive voix. L’usage du scrutin avait été introduit, l’an de Rome 615, par la loi Cassia, dans tous les jugements, excepté ceux de haute trahison.

Laudatoribus. Les accusés produisaient ordinairement des personnes qui faisaient leur éloge et attestaient leur bonne conduite et l’honnêteté de leurs mœurs. Il fallait avoir au moins dix laudatores, sans quoi il valait mieux n’en avoir aucun. Il ne faut pas les confondre avec les témoins à décharge, qui avaient quelque chose de positif à dire sur le fond de l’accusation ; ni avec les advocati, c’est-à-dire, les amis qui venaient appuyer l’accusé de leur présence et de leur crédit, mais sans plaider ni déposer en sa faveur.

XXI. Ut reliqua posset perorare. Quintilien, VI, 3, nous apprend qu’il n’y a de vrai dans tout ce récit que la retraite de Fabricius. Tout ce que Cicéron met dans la bouche de l’avocat est inventé pour le rendre ridicule, et dérider la gravité des juges. Quintilien loue ce moyen comme adroit et oratoire.

XXII. Fabriciorum. Scamander, comme affranchi de Fabricius, portait le nom de son patron ; et pour abréger, ou plutôt pour confondre leurs deux causes en une seule, Cicéron les désigne tous deux par ce seul nom.

Judicia senatoria. Sylla avait ôté les jugements aux chevaliers pour les attribuer aux seuls sénateurs. On voit dans les Verrines combien la partialité de ces nouveaux juges, et surtout leur vénalité, excitaient de plaintes. Enfin, l’an 683, le préteur L. Aurélius Cotta fit rendre une loi qui appelait indistinctement aux fonctions de juges, ou pour parler plus exactement, de jurés, les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor, qui représentaient l’ordre des plébéiens, mais qui presque tous étaient aussi chevaliers.

XXIII. Separatim cognoscite. Quintilien, v, 10, cite cet endroit comme un modèle d’argumentation. Le dilemme parait en effet concluant. Mais il y a une troisième supposition dont l’orateur se garde bien de parler, et qui est probablement la seule véritable : c’est que Cluentius et Oppianicus avaient l’un et l’autre employé la corruption. Le président de Brosses, Histoire de la République romaine, III, 19, ne révoque pas en doute ce fait, que d’ailleurs Cicéron lui-même (contre Verrès, action I, chap. 13) affirme positivement. On ne doit pas s’étonner que cet habile orateur se soit vanté (au rapport de Quintilien, II 17) d’avoir fait illusion aux juges dans l’affaire de Cluentius : se tenebras offudisse judicibus in causa Cluentii.

XXV. Atellæ. Atella est une ville des Volsques. Cependant ce mot paraît être ici le surnom de Salinius. On ne connaît aucun détail de cette affaire

XXVI. Ut erat semper praeposterus atque perversus. Littéralement : Comme il faisait tout à contretemps, et en renversant l’ordre accoutumé. On sentira facilement pourquoi nous n’avons pas fait entrer cette phrase dans la traduction. Elle fait allusion aux mots suivants, initium facit a Bulbo, où l’orateur joue sur le nom propre. Bulbus signifie un oignon ; or ce n’est pas sans doute par ce légume que l’on commence un repas. Stalénus est donc præposterus en commençant par Bulbus. Ces plaisanteries sont bien froides ; cependant il parait qu’elles ne choquaient pas les Romains, puisque Quintilien, IV, 2, cite ce passage sans aucune réflexion.

Stalenus cognomen. Stalénus, à ce qu’il paraît d’après ce passage, était Ligurien. Il s’était introduit, on ne sait comment, dans la famille des Élius. Or cette famille était divisée en deux branches, dont l’une avait pour surnom Pœtus, l’autre Ligur. Il choisit le surnom de Pœtus, parce que celui de Ligur aurait rappelé son origine étrangère et son caractère fourbe et artificieux, car si l’on en croit les anciens, les Liguriens étaient grands menteurs : Virgile, Énéid., XI, 700 :

Incidit huic, subitoque adspectu territus haesit
Apenninicolae bellator filius Auni,
Non Ligurum extremus, dum fallere fata sinebant.

XXXIII. Ad quœstionem ipse abreptus est. Cicéron affecte ici de regarder comme une véritable magistrature la qualité de Juge de la question, dont Junius était revêtu. Ce n’était pourtant qu’une simple commission, une délégation d’une partie des pouvoirs de la préture. Le préteur était président en titre et chef d’un tribunal. Le Juge de la question était un président délégué et comme un vice-préteur ; mais il n’était point magistrat. Il est donc à présumer que la loi permettait d’accuser Junius avant que sa commission fat expirée ; mais que l’usage, les convenances, et l’analogie de ses fonctions avec celles de la préture auraient dû retenir le tribun. C’est ce manque d’égards et de convenances que Cicéron transforme ici en attentat contre la loi.

At ipse ea lege quærebat. Les Romains n’avaient pas, comme nous, un code criminel où tous les crimes fussent prévus et soumis à des lois générales. Il y avait une loi particulière pour chaque espèce de crime. L’accusateur déclarait, en intentant son action, en vertu de quelle loi il entendait poursuivre, et alors le préteur le renvoyait devant le tribunal chargé d’appliquer cette loi. Car il n’y avait pas non plus un tribunal unique qui prononçât successivement sur toute espèce d’accusation. Il y avait, pour chaque genre de causes, un tribunal particulier formé d’un certain nombre de jurés que présidait un préteur ou un Juge de la question. Quelques tribunaux cependant réunissaient plusieurs sortes d’affaires. Ainsi il n’y en avait qu’un seul pour juger les empoisonneurs, les faussaires et les juges corrompus ; voilà pourquoi Junius, comme juge corrompu, aurait dû être cité au même tribunal où il avait condamné Oppianicus comme empoisonneur.

XXXIV. Quod contra aliam legem commiserat. Un homme accusé devant un tribunal ne pouvait être jugé que sur le crime qui était de la compétence de ce tribunal. Mais l’accusateur ne manquait pas de faire le détail de tous les autres crimes qui pouvaient être imputés à son adversaire, et souvent c’était un fait étranger au motif apparent de l’accusation qui déterminait les jurés. C’est pourquoi Attius prétend ici que Junius fut à la vérité accusé de n’avoir pas prêté le serment ordinaire, ni tiré au sort les jurés suppléants, mais qu’il fut en effet condamné pour s’être laissé corrompre par Cluentius. Cicéron répond, avec raison, que cette manière de juger est souverainement injuste. Mais lui-même, pour justifier la condamnation d’Oppianicus, n’a-t-il pas allégué mille forfaits qui n’avaient aucun rapport à l’empoisonnement dont il était accusé ?

С. Orchinium. Orchinius était préteur en même temps que Cicéron, et connaissait du crime de péculat, comme on le voit ci-après, chap. 53. — Faustus Sylla, fils du dictateur.

XXXV. Nec P. Popillius, пес Q. Metellus. Popillius fut exilé en vertu d’une loi de C. Gracchus contre quiconque aurait, sans jugement, banni ou mis à mort un citoyen romain. Or Popillius, étant préteur, avait chassé de Rome quelques-uns des amis de Tibérius Gracchus. — Q. Metellus Numidicus fut exilé pour avoir, seul de tous les sénateurs, refusé de prêter serment d’obéissance à une loi agraire que le tribun Saturninus avait fait passer par violence. Tous deux furent ensuite rappelés.

XXXVI. Sed ad præmia legis venire oportere. La loi, pour réprimer les brigues et les cabales qu’on employait dans les élections, punissait le coupable d’une amende et de la privation de la charge qu’il avait obtenue par ce moyen honteux. (Sall. Catil., c. 18.) Mais si l’homme condamné à ce titre pouvait en faire condamner un autre pour le même crime la loi le récompensait en le réhabilitant, restituebatur in integrum. Cicéron, dans son consulat, rendit plus sévères les peines contre la brigue. La loi Tullía prononçait dix ans d’exil.

Ad Juturnae. La nymphe Juturne, sœur de Turnus, qui présidait aux fleuves et aux fontaines, avait un temple dans le Champ de Mars. Servius (Enéide de Virgile, XII, 139) nous apprend qu’il y avait, auprès de la rivière de Numicus, une fontaine de ce nom d’où l’on faisait venir à Rome toute l’eau destinée aux sacrifices. Voyez, pour de plus amples détails, le troisième Excursus de Heyne sur le septième livre de l’Enéide.

XXXVII. Decuriæ munere. À l’époque où Oppianicus fut condamné, les sénateurs seuls étaient jurés. Trois cents composaient la liste totale, qui d’ailleurs était divisée en trois classes appelées décuries. Chaque décurie fournissait à son tour les juges qui devaient siéger dans chaque affaire.

Proprium crimen, etc. Ces mots se rapportent à ce qui précède et au premier procès de Falcula. Le tribunal qui le jugea n’était pas appelé à connaître s’il avait ou non vendu son suffrage à prix d’argent. — Fidiculanius fecisse quid dicebatur ? Ceci sert de transition pour passer au second procès de Falcula. La rumeur publique lui reprochait d’avoir reçu de Cluentius quarante mille sesterces. Eh bien, il fut aussi accusé pour ce fait ; mais il le fut comme sénateur, parce que la loi contre les juges corrompus ne s’appliquait qu’aux sénateurs, comme on le verra chapitre 52 et suiv. Or, cette loi, ne s’appliquant qu’aux sénateurs, n’atteignait point Cluentius, simple chevalier romain. Donc, Falcula eût-il été condamné, ce jugement n’aurait encore rien préjugé contre Cluentius ; mais il fut absous.

Ea lege accusatus. On voit, chap. 33 et 54, que le crime de vénalité se jugeait, d’après la loi de Sylla, au tribunal chargé de connaître de veneficio, de falso et corrupto judicio. Il parait qu’ici les mots de repetundis ne s’appliquent pas à la loi spéciale contre la concussion, mais qu’ils signifient en général, poursuite en restitution.

XL. Jucundior fuit. Pompée, nommé consul à son retour d’Espagne, après la guerre de Sertorius, avait rendu aux tribuns du peuple tous les droits dont le dictateur Sylla les avait dépouillés.

XLI. Litem eo nomine esse aestimatum. Quand le prévenu était condamné pour extorsion, les juges rendaient un nouvel arrêt pour estimer la somme qu’il devait restituer (Asconius.) D’après cet usage, il parait que la fonction des jurés ne se bornait pas toujours, comme dans nos tribunaux, à déclarer si le fait était ou n’était pas constant.

Lis capitalis. Si, par exemple, l’accusateur réclamait la peine de l’exil, qui était une espèce de mort civile, les juges, par esprit de modération et par délicatesse, ne condamnaient le coupable qu’à une amende ou une restitution. IL résulte de tout ce morceau, que les jurés exerçaient une sorte de pouvoir discrétionnaire dans la fixation de la peine.

XLII. Aut Gellii libertus. Ce passage prouve que les affranchis pouvaient être juges ; probablement ce n’était que dans les affaires civiles, c’est-à-dire, dans celles que l’on appelait judicia privata.

XLIII. Dans les causes criminelles, les deux parties ayant le droit de récuser un certain nombre de juges, elles étaient censées avoir accepté ceux qu’elles n’avaient pas récusés. Il en était de même dans les causes civiles où le préteur désignait le juge. On l’agréait dès qu’on ne le récusait pas.

Hoc ignominia causa prætermissa est. Les sentences des censeurs, animadversio censoria, ne concernaient que la conduite et la moralité des particuliers, elles n’entraînaient que ce qu’on appelait la flétrissure ; ignominia (quod in nomine tantum, i. e. dignitate versabatur), et dans les derniers temps leurs censures ne causaient plus qu’une confusion passagère, nihil fere damnato afferebat, nisi ruborem. Cic. apud Non., I, (93. Adam, Antiq. rom., tome 1.)

Aut tribu moveri jubeat. Les censeurs excluaient un sénateur de son ordre (senatu movebant) ; otaient à un chevalier son cheval entretenu aux frais de l’État (equum adimebat) ; transféraient un citoyen des premières tribus dans les tribus inférieures (tribu movebant), ou le privaient de tous les privilèges de citoyen romain, excepté de celui de la liberté (aerarium faciebant), ce qu’Asconius explique ainsi : qui per hoc non esset in albo centuriaa suae, sed ad hoc esset civis tantum, ut pro capite suo tributi nomme æra penderet. ( Adam, Antiq. rom. )

XLVII. Ex notatione tabularum. L’an de Rome 678, Varron, gouverneur d’Asie, fut accusé de concussion devant le préteur Lentulus Sura, qui fut depuis un des complices de Catilina. Hortensius corrompit le préteur et les jurés, à chacun desquels il eut la précaution de remettre une tablette de couleur différente, afin de vérifier après le scrutin si quelqu’un ne lui aurait pas manqué de parole. (Cic. contre Verrès, Action prem., chap. 13 ; Divinat, in Cacilium, chap. 7 ; et Asconius sur ce Discours. Cicéron, de Supplic., chap. 68, fait encore allusion à ce scandale judiciaire.)

Quod erat libertini filius. Adam, Antiquités romaines. prouve par beaucoup d’autorités que les affranchis ou fils d’affranchis ne furent jamais admis que par abus au nombre des sénateurs. Tite-Live, ix, 46, dit qu’Appius Claudius l’Aveugle, censeur l’an 441, dégrada le premier la majesté du sénat en y admettant des fils d’affranchis ; mais que cette élection ne fut pas regardée comme valide.

XLIVIII. Jussit equum traducere. Par conséquent il le conserva au nombre des chevaliers.

XLIX. Corruptum esse judicium. Quand il s’était commis un crime qui intéressait la sûreté publique, ou qui excitait parmi le peuple une agitation dangereuse, les magistrats en faisaient leur rapport au sénat, qui rendait un décret pour ordonner des poursuites. Pour que ce décret eût force de loi, il fallait qu’il fût ratifié par le peuple. C’est ainsi que dans l’affaire de Milon, Pompée fit rendre un sénatus-consulte, ensuite une loi, qui créait une commission extraordinaire pour informer du meurtre commis sur la voie Appienne. Alors aussi on opposait à Milon le préjugé tiré de l’acte du sénat ; et Cicéron détruit ce préjugé à peu près par les mêmes raisons qu’il fait ici.

L. M. Antonium. Marcus Antonius, l’orateur, rival et contemporain de Crassus, dont il va être question. Tous deux furent, avant Cicéron, les plus grands orateurs de Rome. Voyez leur éloge, Brut., ou de Claris Oratorib., chap. 36 et suiv.

LI. Et multa in equites romanos. L’an de Rome 647, Q. Servilius Cépio fit recevoir une loi qui partageait entre les sénateurs et les chevaliers le droit de siéger comme jurés dans les tribunaux, réservé aux seuls chevaliers par la loi de C. Gracchus. Il parait que la loi Servilia ne subsista pas longtemps, puisque Cicéron dit positivement (Act. prem. contre Verrès, chap. 13) que les chevaliers furent en possession des jugements pendant près de cinquante ans, annos prope quinguaginta continuos. — Le trait rapporté dans ce chapitre se trouve aussi dans le second Dialogue de Oratore, chap. 55.

LIV. Qui tribunus militum legionibus. Les tribuns étaient les officiers supérieurs des légions. Chaque légion en avait six qui la commandaient tour à tour sous l’autorité du général, comme font nos colonels. Les tribuns des quatre premières étaient les plus honorables, sans doute parce que dans les premiers siècles on ne levait ordinairement que quatre légions, deux pour chaque consul Ces tribuns sont ici mis au même rang que les magistrats. — Les questeurs et les tribuns du peuple avaient entrée au sénat, et pouvaient y dire leur avis. Mais pour jouir de la dignité sénatoriale, il fallait encore qu’ils fussent élus par les censeurs. Ce passage même prouve qu’on pouvait avoir eu voix au sénat seulement pendant un temps. On peut voir plus de détails dans Adam, Antiquités romaines, article Sénat.

LV. Quam multa sunt commoda, etc. Cicéron se comprend ici dans le nombre des sénateurs. Plus haut, il a déjà dit nostrum ordinem en parlant du sénat. Il était né chevalier romain ; mais les magistratures qu’il avait exercées l’avaient élevé au rang de sénateur.

Quales vos estis. Cicéron s’adresse ici à ceux des juges qui étaient sénateurs Plus bas, les mots evellere aculeum severitalis vestræ, sont dits pour ceux qui étaient chevaliers.

LIX. Villicus (de villa) signifie celui qui est préposé à la culture des terres d’un propriétaire, pour le compte de ce propriétaire. Chez les Romains, les villici étaient des esclaves plus honorables que les autres, mais également soumis au pouvoir du maître. C’est faute d’un terme plus juste que nous rendons ce mot par celui de fermier.

Expostulatio est une espèce de requête extrajudiciaire par laquelle un homme qui se croit lésé demande satisfaction, non devant les tribunaux, mais devant des amis communs, ou en s’adressant à celui même qui a fait l’injure. Exposlulatio, dit Donat, Terent. Andr. Act. IV, sc. I, v. 15, est querelam apud eum ipsum deponere de eo ipso, qui fecit injuriam.

Si invitaverit. Sens apparent : S’il m’invite à entrer dans sa maison, il se repentira de s’être dérangé de son chemin. Sens caché : S’il me provoque en venant déposer le mensonge, je l’attaquerai comme calomniateur.

LXI. Ejectum e civitate. Un homme condamné à l’exil ne pouvant plus paraître dans Rome, ne pouvait, à plus forte raison, ni accuser ni déposer devant les tribunaux. L’exilé est hors de toutes les lois, dit Quintil., VII : ad exsulem nulla lex pertinet.

LXII. Statius Albius. Ce laboureur était sans doute un affranchi d’Oppianicus, puisqu’il portait son nom et son prénom.

Extra portam aliquid habere conducti. On peut remarquer que l’exil de cet homme, condamné pour empoisonnement, et chargé de tant d’autres crimes, n’était pas très-rigoureux, puisqu’il pouvait résider même aux portes de Rome. On lit dans Polybe, liv. VI, que les exilés pouvaient habiter à Naples, à Préneste, à Tivoli, et dans certaines autres villes alliées. On pourrait croire, d’après le passage de Cicéron, que le feu et l’eau n’étaient interdits à Oppianicus que dans l’enceinte de Rome.

LXIII. Exercenda causa tabernam dedit. Il faut remarquer ici deux choses bien connues d’ailleurs : c’est que certains esclaves exerçaient la profession de médecin, et que les médecins exerçaient en même temps la pharmacie.

LXIV. Hortensio, Metello. Hortensius et Métellus furent consuls l’an de Rome 684. Cicéron dit qu’il y avait alors trois ans qu’Oppianicus était mort. Il y en avait donc six lorsque cette cause se plaidait, puisque Cicéron s’y donne la qualité de préteur, et fixe ainsi l’époque du plaidoyer à l’an 687.

LXV. Quam neminem nominari. Il est facile de voir que Cicéron parle ici du laboureur de Falerne, amant de Sassia.

LXX. Salus perorari. L’usage s’était introduit de confier une même cause à plusieurs orateurs dont l’un prononçait l’exorde, l’autre la confirmation ou la réfutation, l’autre la péroraison. Ce qu’il y avait de bizarre, c’est que souvent un de ces avocats n’assistait pas à la partie du plaidoyer dont l’autre était chargé. Cicéron, dans son Brutus, condamne hautement cet abus.

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