Poème de l’amour/Texte entier

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COMTESSE DE NOAILLES

POÈME
DE L’AMOUR
Il faut d’abord avoir soif…
Catherine de Sienne.


PARIS
ARTHÈME FAYARD & CIE, ÉDITEURS
18-20, rue du Saint-Gothard.

Copyright by Arthème Fayard & Cie, 1924.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie.




À L’AMITIÉ,

Sentiment divin
par qui, selon la présence ou l’absence,
nous sommes vivants ou tués,
je dédie ces poèmes d’imagination sur l’amour,
passion cruelle et vaine.

A. N.

I


Ce fut long, difficile et triste
De te révéler ma tendresse ;
La voix s’élance et puis résiste,
La fierté succombe et se blesse.

Je ne sais vraiment pas comment
J’ai pu t’avouer mon amour ;
J’ai craint l’ombre et l’étonnement
De ton bel œil couleur du jour.

Je t’ai porté cette nouvelle !
Je t’ai tout dit ! je m’y résigne ;

Et tout de même, comme un cygne,
Je mets ma tête sous mon aile…


II


Comprends que je déraisonne,
Que mon cœur, avec effroi,
Dans tout l’espace tâtonne
Sans se plaire en nul endroit…

Je n’ai besoin que de toi
Qui n’as besoin de personne !


III


Je voudrais bien qu’on départage
Le double vœu qui me combat :
— Je souhaite ne vivre pas,
Mais je veux revoir ton visage !

Certes, la mort est le seul lieu
Qui convienne à ce corps trop triste,
Mais il faut encor que j’existe :
Je ne peux pas quitter tes yeux !

L’espace, le ciel, la nature
Me plaisent moins que le tombeau ;
Je n’aime plus nulle aventure,
Mais savoir que tu vis est beau !


Savoir que tu vis, être sûre
D’être seule à le savoir tant !
Dois-je te faire la blessure
De te rendre moins existant ?

Qui veux-tu qui jamais respire
Ton être avec tant de grandeur ?
— Et songe que tu me fais peur,
À moi, la meilleure et la pire !…


IV


Quand mon esprit fringant, et pourtant aux abois,
A tout le jour souffert de sa force prodigue,
L’heure lasse du soir vient m’imposer son poids ;
              Merci pour la fatigue !

Peut-être que la peur, l’orgueil, l’ambition
Peuvent, par leur angoisse aride et hors d’haleine,
Recouvrir un instant ma triste passion ;
              Merci pour l’autre peine !

Rétrécissant sur toi le confus infini,
Je ne situais plus que ton cœur dans l’espace ;
Le sombre oubli des nuits te rend ta juste place ;
              Le sommeil soit béni !


Parfois, abandonnée à ma hantise unique,
J’ignore que le corps a ses humbles malheurs,
Mais la souffrance alors m’aborde, ample et tragique ;
              Merci pour la douleur !

N’octroyant plus au temps ses bornes reposantes,
Tant le désir rêveur m’offre ses océans,
Tu me désapprenais la mort ; elle est présente ;
              Merci pour le néant…


V


J’ai travesti, pour te complaire,
Ma véhémence et mon émoi
En un cœur lent et sans colère.

Mais ce qui m’importe le plus
Depuis l’instant où tu m’as plu,
C’est d’être un jour lasse de toi !

— Je perds mon appui et mon aide,
Tant tu me hantes et m’obsèdes
Et me deviens essentiel !
Je ne vois la vie et le ciel
Qu’à travers le vitrail léger
Qu’est ton nuage passager.
— Je souffre, et mon esprit me blâme,
Je hais ce harassant désir !
Car il est naturel à l’âme
De vivre seule et d’en jouir…


VI


Ce que je voudrais ? Je ne sais.
Je t’aime de tant de manières
Que tu peux choisir. Fais l’essai
De ma tendresse nourricière.

Chaque jour par l’âme et le corps
J’ai renoncé quelque espérance,
Et cependant je tiens encor
À mon amoureuse éloquence,

À cet instinct qui me soulève
De combler d’amour ta torpeur ;
— Et tandis que ton beau corps rêve,
Je voudrais parler sur ton cœur…


VII


Que crains-tu ? L’excès ? l’abondance
D’un cœur où tout vient s’engloutir ?
Tu crains ma voix, mon pas qui danse ?
Pourtant, j’ai si peur de meurtrir,
Même de loin, ta nonchalance !
Ma main se prive de saisir
Ta belle main qui se balance.
Tu vois, je me tiens à distance,
Renonçant au moindre plaisir…

— Va, tu peux avoir confiance
Dans les êtres de grand désir !


VIII


Pourquoi ce besoin fort et triste
De voir haleter et languir
Dans la détresse du plaisir
Le corps rêveur que l’on assiste ?

Espère-t-on ainsi capter
La part de l’âme inviolable,
Et voler, par la volupté,
À l’être épars et dévasté,
Sa solitude insaisissable ?

— Ah ! pouvoir excéder mes droits,
Pouvoir te dérober dans l’ombre
Ton secret, tes forces, tes lois,
Et sentir que ton désarroi
Appartient à mon âme sombre
Plus que je n’appartiens à toi !


IX


Jusqu’où peut-on aimer, poursuivre, détenir ?
Quand a-t-on épuisé la quantité des yeux ?
Quand vient l’heure où l’esprit se vante de finir
Ce repas renaissant, intact et captieux ?

Avoir ne donne rien à l’appétit sans terme,
Tout est commencement et dérisoire effort ;
Quel est ce gain léger, cette avance, ce germe,
Tant que tu m’éblouis et que tu n’es pas mort ?

— La concluante mort cependant serait vaine,
J’ai besoin que tu sois quand je ne vivrai plus ;
Je tremble d’emporter dans le froid de mes veines
L’éclat mystérieux par lequel tu m’as plu…


X


Dans les ténèbres de Vérone
On entend mourir Juliette.
À Venise, — ardente, inquiète,
On voit suffoquer Desdémone.

— Envions le cœur qui s’arrête
Quand un excès d’amour l’étonne !
Le plaisir n’est que ce qu’on prête,
Mais la vie est ce que l’on donne…


XI


Lorsque je souffre trop de ton brillant visage,
Quand mon cœur asservi ne peut plus te quitter,
Je songe qu’autrefois de lointains paysages,
Des ports et leurs vaisseaux, de fameuses cités
M’éblouissaient ainsi ; mon désir irrité
Croyait ne pas pouvoir vivre sans ces rivages…

— Je n’en eus plus besoin quand je les eus chantés.


XII


J’ai souffert, lutté ; — bien souvent,
Par un élan fourbe et secret,
Je faisais un pas en avant,
Croyant que je t’esquiverais !

J’ai serré, j’ai broyé mon cœur,
Et, comme dit François Villon,
« Sué Dieu sait quelle sueur ! »
Mais au bout de ce temps si long

Je suis sur le même chemin
Que j’avais cru fuir bravement,
Et sournoise, et plus fortement,
Je cherche tes yeux et ta main ;


Je vois que j’ai tout employé,
La peur, la réprobation,
Le courage ferme ou ployé,
À détruire ma passion ;

Et me voici, l’esprit têtu
Hélas ! et mieux fait pour souffrir !

— Le corps qui s’est trop débattu
N’a plus la force de mourir…


XIII


Si j’apprenais soudain que, triste, halluciné,
Maudissant, haïssant, tu as assassiné,
J’irais tranquillement vers cette main mortelle,
J’abdiquerais le monde, et me tiendrais près d’elle…


XIV


Jadis je me sentais unique,
Je vivais sous mes propres lois.
Aujourd’hui j’échange avec toi
La vie orageuse et mystique.
Songe à ce transfert magnifique !

Par ce tendre appauvrissement
Je n’ai plus rien qui soit vraiment
Ma solitude et ma défense ;
Et même quand la nuit commence,
Solitaire, avec le fardeau
De ta vague et pesante absence,
Le glissant enchevêtrement
Des sombres cheveux sur mon dos
N’appartient plus à mon repos,
Mais me rattache à toi. — Je pense
À ta suave bienfaisance,
Quand tu jettes à demi-mot,
À travers la grâce et l’offense,
Sur mon cœur bandé de sanglots,
Un chant moins long que mon écho…


XV


S’il te plaît de savoir jusqu’où
Irait mon amour triste et fort,
Jusqu’où, dans son terrible essor,
S’avancerait, à pas de loup,
Le long de ton destin retors,
Mon besoin, mon désir, mon goût
De ta pensée et de ton corps :

  Je t’aimerais même fou,
  Je t’aimerais même mort !


XVI


Les mots que tu me dis ne comptent pas beaucoup,
              Mais si j’ai confiance en toi,
C’est pour ce mouvement du visage et du cou
              D’une tourterelle qui boit.

Tes projets quelquefois sont obscurs et divers,
              Pourtant jamais tu ne te nuis ;
Ton souffle dans l’espace attiédirait l’hiver,
              Ton rire est le croissant des nuits.

Je ne puis m’abuser alors que tu me plais :
              Que peux-tu prendre ou bien donner,
Puisque l’étonnement dont mon cœur se repaît
              Est de songer que tu es né ?…


XVII


Toujours, à toutes les secondes,
Tandis qu’errante ou sous mon toit
Je suis moins moi-même que toi,
Ton corps lointain se mêle au monde !

— Je t’évoque : doux, sans orgueil,
Alternant les bonds et les pauses,
La tristesse comblant ton œil,
Avec précaution tu poses,
(C’est dans mon songe !) sur le seuil
De mon âme amère et déclose,
Ton pas calculé de chevreuil…


XVIII


Quand la musique en feu déchaîne ses poèmes,
Quand ce noble ouragan soulève jusqu’aux cieux
Les désirs empourprés des cœurs ambitieux,
Sachant ton humble vie, et sa faiblesse même,
Moi, toujours simplement et pauvrement je t’aime…


XIX


La pluie est cette nuit d’été
En marche à travers le feuillage ;
On perçoit son léger tapage
Pointu, dansant et velouté.

— Mon cœur rêve avec fixité,
Et déborde de ton image !

J’entends, sur mon balcon étroit,
Tomber par groupe deux et trois
De ces belles larmes timides.
— Ainsi rouleraient de mes yeux
Des perles de cristal humide,
Si soudain bon, silencieux,
Dissipant la vive tristesse
Que me causent l’âme et le corps,
Tu me livrais avec paresse
(Car j’accepte tes maladresses,
Ô toi pour qui tout est effort !)
Ce baiser par quoi je m’endors…


XX


Je crois que j’ai dû te parler
De ta personne, sans répit,
Et peut-être t’ai-je accablé
Sous tant de pampres et d’épis !

J’ai dû, offensant ton silence,
Mais d’une voix qui passait outre,
Vanter ta raison, ta constance,
Ta chaleur, ta douceur de loutre,

Et ta bonté, et ce cœur droit
Auquel tu veux m’associer…

— Mais t’ai-je assez remercié
De l’amour que j’avais pour toi ?


XXI


Si je t’aime avec cet excès,
Et cette netteté aussi,
Avec cet œil adroit qui sait,
C’est à cause de mon pays !

De mon pays lointain, antique,
L’illustre Hellade des cigales,
Où, sans doute, aux jeux olympiques,
Se mouvaient tes grâces égales :

Grâces du visage et du cœur,
Force charmante, allègre effort
D’un front qu’ennoblit de sueur
L’élan de l’âme avec le corps !

Platon, Mnasalque, Diotime,
T’eussent entouré de clameurs.
Moi je t’aime, je souffre et meurs ;

— Reçois ce présent plus intime…


XXII


Ah ! j’avais bien raison de craindre
Le mol printemps et sa douceur !

— Le beau soir tiède a ta tiédeur.
Tout est humain, tout semble peindre,
Par l’azur, le rêve, l’odeur,
Ta personne.
Ta personne. Dans le silence
Envahissant, mouvementé,
De ce soir proche de l’été,
C’est ta grâce qui se balance.
Et le vent chaud sur le chemin
— Ô désir ! mémoire ! espérance ! –
A la vive et secrète aisance
Des belles veines de tes mains…


XXIII


Je n’attends pas de la Nature
Qu’elle ajoute à mon cœur fougueux
Par sa lumière et sa verdure,
Et pourtant le printemps m’émeut :

Ces mille petits paysages
Que forment les arbres légers
Gonflés d’un transparent feuillage
M’arrêtent et me font songer.

Je songe, et je vois que ton être,
Que je n’entourais que d’amour,
Me touche bien quand le pénètre
Le subit éclat des beaux jours !


Sous cet azur tu ne ressembles
Plus à toi seul, mais à mes vœux,
À ce grand cœur aventureux,
Aux voyages qu’on fait ensemble,

Aux villes où l’on est soudain
Rapprochés par le romanesque,
Où la tristesse et l’ennui presque
Exaltent le suave instinct.

— J’imagine que la musique,
La chaleur, la soif, les dangers,
Rendraient le plaisir frénétique
Dans la maison des étrangers !

Il ne serait pas nécessaire
Que tu comprisses ces besoins,
Tu pourrais languir et te taire,
Dans l’amour l’un seul a des soins.

Mais si je ne dois te connaître
Que dans un indolent séjour,
Loin des palais où les fenêtres
Montrent les palmiers dans les cours,


Loin de ces rives chaleureuses
Où, les nuits, les âmes rêvant
Prennent, dans l’ardeur amoureuse,
Les cieux constellés pour divan,

Si jamais, — bonheur de naguère,
Enfance ! attente ! volupté ! —
Nous ne goûtons la joie vulgaire
Et tendre, dans les soirs d’été,

De voir que flamboie et fait rage
La foire dans un petit bourg,
Et que le cirque et son tapage
Viennent s’immiscer dans l’amour,

Je me bornerai à ta vie,
Aux limites de tes souhaits,
Repoussant le dieu qui convie
À fuir la tendresse et la paix…


XXIV


Je ne t’aime pas pour que ton esprit
Puisse être autrement que tu ne peux être ;
Ton songe distrait jamais ne pénètre
Mon cœur anxieux, dolent et surpris.

Ne t’inquiète pas de mon hébétude,
De ces chocs profonds, de ma demi-mort ;
J’ai nourri mes yeux de tes attitudes,
Mon œil a si bien mesuré ton corps,

Que s’il me fallait mourir de toi-même,
Défaillir un jour par excès de toi,
Je croirais dormir du sommeil suprême
Dans ton bras, fermé sur mon être étroit…


XXV


Le silence répand son vide ;
Le ciel, lourd d’orage, est houleux ;
On voit bouger, tiède et limpide,
Le vent dans un mimosa bleu.

Prolongeant sa douceur étale,
Le jour ressemble aux autres jours ;
Un craintif et secret amour
Rêve, sans ouvrir ses pétales.

— Ainsi, pour longtemps en jouir,
La Hollande, en ses vastes serres,
Par des blocs de glace resserre
Les tulipes qui vont s’ouvrir…


XXVI


Matin, j’ai tout aimé, et j’ai tout trop aimé ;
À l’heure où les humains vous demandent la force
Pour aborder la vie accommodante ou torse,
Rendez mon cœur pesant, calme et demi-fermé.

Les humains au réveil ont besoin qu’on les hèle,
Mais mon esprit aigu n’a connu que l’excès ;
Je serais tel qu’eux tous, Matin ! s’il vous plaisait
De laisser quelquefois se reposer mon zèle.

C’est par mon étendue et mon élan sans frein
Que mon être, cherchant ses frères, les dépasse,
Et que je suis toujours montante dans l’espace
Comme le cri du coq et l’ouragan marin !


L’univers chaque jour fit appel à ma vie,
J’ai répondu sans cesse à son désir puissant
Mais faites qu’en ce jour candide et fleurissant
Je demeure sans vœux, sans voix et sans envie.

Atténuez le feu qui trouble ma raison,
Que ma sagesse seule agisse sur mon cœur,
Et que je ne sois plus cet éternel vainqueur
Qui, marchant le premier, sans prudence et sans peur,
Loin des chemins tracés, des labours, des maisons,
Semble un dieu délaissé, debout sur l’horizon…


XXVII


Je possédais tout, mais je t’aime
Mon être est par moi déserté ;
Je vis distante de moi-même,
Implorant ce que j’ai été :

Songe à cette mendicité !

Est-ce ta voix ou ton silence,
Ou bien ces indulgents débats
Où, répétant ce que tu penses,
Je t’induis en tes préférences
Afin de suivre tous tes pas,
Qui me font, avec confiance,
Affirmer notre ressemblance,

Ô toi que je ne connais pas ?…


XXVIII


On m’a parlé ce soir des villes savoureuses
Qui sur les mers du Sud rêvent indolemment,
Répandant leur odeur de rose et de piment,
Sans connaître leur prix, sans se savoir heureuses !

Tu ressembles souvent, dans ton charme attristé,
À l’ignorant bonheur de ces rêveuses villes,
Toi qui fais émaner la chaude volupté
De ton être évasif, distrait, triste et tranquille…


XXIX


L’automne a lentement mouillé les paysages ;
Son humide tristesse en mon cœur s’insinue.
La nature, pourtant, ne peut me sembler nue,
Puisque en elle, au lointain, respire ton visage.

Je reproche à mes yeux de se sentir déçus
Par la légère pluie enserrant l’univers.
Mais l’été fut plaintif. Bientôt voici l’hiver.
Et je me sens mourir, car je n’ai pas reçu
Les seuls dons que mon cœur hanté se représente :
Mon épaule meurtrie, et ta tête pesante…


XXX


Ce n’est pas lorsque tu semblais
Indifférent, distrait et morne,
Que mon âme se dépeuplait
De sa ténacité sans borne.

— Mais parfois plus doux, plus aimant,
Riant, reprenant confiance
Et me regardant clairement,
Tu me tuais par l’espérance…


XXXI


L’esprit conquérant souhaitait
Une foule, et non un visage,
Mais sa force qui s’ébattait
Connaît le dolent amarrage.

Une rose, au centre du jour,
S’enveloppe de l’atmosphère ;
Flèche invisible de l’amour
Une brise vient la défaire,

Et sous ce vent soudain et bref
On voit choir ses brillants pétales…

— Je ne te fais pas un grief
De toutes ces choses fatales !


XXXII


Quand tu me plaisais tant que j’en pouvais mourir,
Quand je mettais l’ardeur et la paix sous ton toit,
Quand je riais sans joie et souffrais sans gémir,
Afin d’être un climat constant autour de toi ;

Quand ma calme, obstinée et fière déraison
Te confondait avec le puissant univers,
Si bien que mon esprit te voyait sombre ou clair
Selon les ciels d’azur ou les froides saisons,

Je pressentais déjà qu’il me faudrait guérir
Du choix suave et dur de ton être sans feu,
J’attendais cet instant où l’on voit dépérir
L’enchantement sacré d’avoir eu ce qu’on veut :


Instant éblouissant et qui vaut d’expier,
Où, rusé, résolu, puissant, ingénieux,
L’invincible désir s’empare des beaux pieds,
Et comme un thyrse en fleur s’enroule jusqu’aux yeux !

Peut-être ton esprit à mon âme lié
Se plaisait-il parmi nos contraintes sans fin,
Tu n’avais pas ma soif, tu n’avais pas ma faim,
Mais moi, je travaillais au désir d’oublier !

— Certes tu garderas de m’avoir fait rêver
Un prestige divin qui hantera ton cœur,
Mais moi, l’esprit toujours par l’ardeur soulevé,
Et qu’aurait fait souffrir même un constant bonheur,

Je ne cesserai pas de contempler sur toi,
Qui me fus imposant plus qu’un temple et qu’un dieu,
L’arbitraire déclin du soleil de tes yeux
Et la cessation paisible de ma foi !


XXXIII


Je songe au jardin, et à toi,
À tes pas, à la longue allée
Où calme, et la voix envolée,
Tu t’expliquais. Je songe au toit
Qui t’a vu languir, ne rien faire,
Et puis lire et songer, et puis
Acquérir l’amoureux appui
De l’orgueil que je te confère
Par mon cœur, incessant brasier
Qui forge ta claire fortune…

— Sur le sol l’ombre des rosiers
Comme un geste extasié
De la terre à la douce lune…


XXXIV


Le temps n’a pas toujours une égale valeur,
              Tu cours et je suis immobile,
Je t’attends ; cela met quelque chose en mon cœur
              De frénétique et de débile !

J’entame avec l’instant un infime combat
              Que départage le silence.
L’heure, qui tout d’abord semblait me parler bas,
              Frappe soudain à coups de lance.

Elle semble savoir, et garder son secret,
              Le destin se confie à elle ;
On ne pénètre pas dans cette ample forêt
              Où rien n’est promis ni fidèle !


— Puisque la passion, en son sauvage trot,
              Gaspille sa richesse amère,
Révérons ces instants de la vie éphémère
              Dont chacun nous semblait de trop ! —

Attendre : épuisement sanglant de l’espérance,
              Tentative vers le hasard,
Hâte qui se prolonge, indécise souffrance
              De savoir s’il est tôt ou tard !

Impatience juste, exigeante et soumise,
              À qui manque, pour bien lutter,
Le pouvoir défendu de refaire à sa guise
              L’univers puissant et buté !

— Certes, mon cœur ne veut te faire aucun reproche
              Des minutes que tu perdais ;
Tu me savais vivante, active, sûre et proche,
              Moi, cependant, je t’attendais !

Sans doute la démente et subite tristesse
              Qui se mêle aux jeux éperdus
Est le profond sanglot refoulé que nous laisse
              La douleur d’avoir attendu !…


XXXV


Es-tu bon ? Oui, puisque je t’aime
Et que tu vis. Je puis tenir
Tout acquiescement de toi-même :
L’amour n’a pas d’autre problème
Que d’autoriser le désir…


XXXVI


Je suis lasse, rien ne m’assiste,
Je voudrais choir sur le chemin.
Dois-je songer que tu existes ?
Poursuivrai-je cet examen ?
Je rêve à tes yeux, à tes mains.
Que tu me plais !
Que tu me plais ! Mais je persiste
À souffrir ! — Hélas ! c’est si triste,
Et si joli, un être humain !


XXXVII


Le désir triomphal, en son commencement,
              Exige toutes les aisances ;
Il ignore le temps, le sort, l’atermoiement ;
              Il exulte, il chante, il s’avance !

On serait stupéfait et transi de savoir,
              Aux instants où l’amour débute,
Combien seront soudain précaires l’abreuvoir,
              Le dur pain et la pauvre hutte !

Le cœur éclaterait comme d’un son du cor
              S’il entrevoyait dans l’espace
Tant de honte acceptée humblement, pour qu’un corps
              Ne nous prive pas de sa grâce…


XXXVIII


ÉROS


— Les volets, les rideaux, les portes
Ont protégé notre bonheur ;
Mais, ô mon amie, ô ma morte,
Toi qui meurs, qui vis et remeurs,
En ce moment où monte à peine
Ta lasse respiration,
Que fais-tu de ta passion ?
Quel est ton plaisir ou ta peine ?


ÉCHO


— Ne demande rien, mon amour ;
Ne bouge pas, reste en ta place ;
Que ta suave odeur tenace
M’ombrage de son net contour.
Je ne pense à rien, je suis telle
Que quelque mourante immortelle
Qui sent en son cœur tournoyer

Les flèches qui l’ont abattue,
Et sans pouvoir tuer la tuent.
— Dans cette ivresse de souffrir
Avec complaisance, ô prodige !
J’observe aux confins du vertige
La stupeur de ne pas mourir…


XXXIX


Si je n’aimais que toi en toi
Je guérirais de ton visage,
Je guérirais bien de ta voix
Qui m’émeut comme lorsqu’on voit,
Dans le nocturne paysage,
La lune énigmatique et sage,
Qui nous étonne chaque fois.

— Si c’était toi par qui je rêve,
Toi vraiment seul, toi seulement,
J’observerais tranquillement
Ce clair contour, cette âme brève
Qui te commence et qui t’achève.

Mais à cause de nos regards,
À cause de l’insaisissable,
À cause de tous les hasards,
Je suis parmi toi haute et stable
Comme le palmier dans les sables ;

Nous sommes désormais égaux,
Tout nous joint, rien ne nous sépare,
Je te choisis si je compare ;
— C’est toi le riche et moi l’avare,
C’est toi le chant et moi l’écho,
Et t’ayant comblé de moi-même,
Ô visage par qui je meurs,
Rêves, désirs, parfums, rumeurs,
Est-ce toi ou bien moi que j’aime ?


XL


Aimer, c’est de ne mentir plus.
Nulle ruse n’est nécessaire
Quand le bras chaleureux enserre
Le corps fuyant qui nous a plu.

— Crois à ma voix qui rêve et chante
Et qui construit ton paradis.
Saurais-tu que je suis méchante
Si je ne te l’avais pas dit ?

— Faiblement méchante, en pensée,
Et pour retrouver par moment
Cette solitude sensée
Que j’ai reniée en t’aimant !


XLI


Je bénis le sommeil, lui seul peut déformer
Par sa ténèbre étroite, habile et travailleuse,
Les traits de ton image où mon âme amoureuse,
Sachant tous tes défauts, ne voit rien à blâmer !

Je m’endors agitée, et, pareille aux voyages,
Débordante d’espoirs, d’attente, de projets ;
Et puis, à mon réveil, engourdie encor, j’ai
La douceur de trouver ma raison lasse et sage.

Je ne souhaite rien ; fidèle à mes soucis
Je songe tendrement à la tombe loyale
Où, descendue enfin dans la paix sans rivale,
J’oublierai les désirs dont j’ai souffert ici ;


Et je ne cherche pas à me tromper moi-même
Sur le dur sentiment que tu m’as inspiré ;
Non, je ne t’aime pas avec l’honneur sacré,
Avec l’esprit ravi ! Non, pauvre homme, je t’aime…

Et si ton hésitant, faible et modique orgueil
Ne peut s’accommoder de l’animale flamme,
Moi, du moins, j’eus le droit de voir périr des âmes
Pour les lèvres, les bras, les noirs cheveux et l’œil !


XLII


              Le bonheur d’aimer est si fort,
              Étant seul la négation
              Du quotidien et de la mort,
              Que je n’ai, dans ma passion,

              Dans cet amour que je ressens,
              Vraiment jamais rien désiré,
              Rien attendu, rien espéré,
              Que mon désir éblouissant !

Vent pur des nuits, suave abondance, moisson !
Flots d’air frais arrachés aux golfes des étoiles,
Espace palpitant qui fais comme une voile
Se gonfler dans mon cœur les rêves et les sons,

Pénétrez dans la chambre ennemie où repose
Le trésor éclatant d’un beau corps soucieux,
Et ramenez vers moi, plus parfait que la rose,
Le bleuâtre parfum qui flotte sur ses yeux !


XLIII


Faut-il que tu sois juste aussi,
Étant vivace et délectable ?
Le soleil même, ample et précis,
Délaisse la rose ou l’érable ;
— Qu’appelle-t-on être équitable ?

Peux-tu nourrir également
Toutes les âmes qui t’appellent ?
Dédaigne leurs tendres querelles :
Être aimé, c’est être clément.
— Que l’on vive en ta dépendance !
Quels sont ces vaniteux, ces rois,
Ces cœurs jaloux, ces fronts étroits,
Ces corps dépouillés de prudence
Qui se dirigent sans effroi
Vers cette aride pénitence
De s’être fâchés avec toi ?…


XLIV


Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs,
Ils sont les bâtisseurs hasardeux des pensées,
L’âme la plus puissante est parfois dépassée
Par ces rêves actifs que l’on voit se mouvoir.

— Laissons se balancer dans leur ombre décente
L’excessive tristesse et l’excessif besoin !
Confions le secret ou la hâte oppressante
Au silence sacré qui ne les livre point.

Un souvenir dormant cesse d’être coupable,
Tout ce qui n’est pas dit est innocent et vrai ;
S’il consent à garder sa face sombre et stable
Le mensonge lui-même est un noble secret.


Ô Vérité tentante et qu’il faut qu’on esquive,
Monacale pudeur, effort, renoncement,
Sainteté des torrents retenant leur eau vive,
Solitude du cœur et de la voix qui ment !

Tendresse de la main qui parcourt et qui lisse
La vie atténuée et calme des cheveux,
Tandis que le désir se prive du délice
De déchaîner l’orage éloquent des aveux !

Résolution pure, auguste et difficile
De n’accaparer pas l’esprit avec le corps,
De rester étrangers, pour que le plus fragile
Ne soit pas prisonnier de l’ineffable accord !

Feintise d’être heureux en dehors de l’ivresse,
Accommodation aux paisibles instants :
Plus que les cris, les pleurs, les secours, les caresses,
Vous êtes le mérite insondable et constant !


XLV


Ceux qui, hors du rêve et des transes
Par quoi le souffle est empêché,
Goûtent d’heureuses impudences,
Semblent par le sort protégés.
Nul dieu jaloux n’est attaché
À punir leur insouciance,

— Et peut-être que la souffrance
Est l’unique et sombre péché.


XLVI


Ce n’est peut-être pas le tribut que réclame
              Un cœur profond et délicat,
Cet amour allongé qui vient comme une lame
              Frapper la rive avec fracas.

Ne pouvant pas comprendre et juger ce qu’on aime,
              On ne fait que doubler son cœur ;
On est comme on voudrait que l’on fût pour soi-même ;
              Mais l’abondance a ses erreurs !

— Ne livrons pas à ceux qu’un faible élan contente
              L’univers que nous possédons ;
Transmettre, en exultant, l’espace qui nous hante
              Est un fardeau autant qu’un don.


La passion contient l’amour avec la hargne,
              Et son orage est maladroit ;
Peut-être faudrait-il que parfois l’on épargne
              Les cœurs étonnés d’être étroits !

Déguisons la fierté de nous sentir prodigues ;
              — Que pèse notre orgueil du feu
Devant la pauvreté de notre être qui brigue
              La faveur d’obtenir un peu !

Devenons attentifs à ces âmes choisies
              Que l’on goûte à travers leurs corps ;
Contraignons, en souffrant, l’altière fantaisie,
              — Aimer moins est si fort encor !

Il n’est pas, pour nouer une divine attache,
              Que ces excès mal assainis.
— Mais vraiment, se peut-il qu’auparavant l’on sache
              Que l’on blesse par l’infini ?


XLVII


Puisque je ne puis pas savoir
Ce que tu penses, je t’écoute ;
Ta voix en vain peut se mouvoir,
Je poursuis mon songe et mon doute.

Tu m’étonnes en étant toi,
En ayant ton élan, ta vie ;
Je me sens toujours desservie
Par ce que tu prétends ou crois.

— Mais quelquefois, dans le silence,
Je sens, comme une calme chance,
Se révéler notre unité,
Et j’entends les mots que tu penses
Et que je n’ai pas écoutés…


XLVIII


Le courage est ce qui remplace
Ce que l’on désire, et parfois
Si ferme et si haute est sa foi
Qu’il s’enivre du vain espace.

Semblable à la musique, il sait
Envahir, leurrer, se répandre,
Mais il n’est qu’un mortel essai
Pour l’instinct véhément et tendre,

Car, dans les choses de l’amour,
Les seules exactes et sages
Et qui dédaignent tout détour,
Comment croirait-on au courage ?


XLIX


On est bon si l’on est tranquille,
Content, indifférent, distrait ;
Mais si, plié sur son secret,
L’esprit sent sa force servile,
Qui dira l’ardeur, la bonté,
D’un instant de méchanceté ?


L


Quand l’argentine nuit se répand dans l’espace,
Quand l’homme sans soleil rentre dans ses maisons,
La terre fait monter à sa calme surface,
Ainsi qu’une amoureuse et secrète saison,
Le tumulte animal, délicat et vorace,
Qui semble avoir brisé de célestes prisons
Ou déchiré les rets d’une invisible nasse…

Comme un clair ricochet d’étoile sur les eaux,
Dont les lueurs seraient faiblement inégales,
Un crapaud, retiré dans la paix des roseaux,
Fait gonfler et crever entre de courts repos
              Ses deux bulles d’air musicales…

— Invisibles, menus et pourtant solennels,
Les insectes, l’oiseau, les aromes s’emparent
De l’ombre, où leur éclat est confidentiel ;
Ce grand fourmillement d’érotiques appels
S’entasse dans l’éther et pourtant se sépare,
Comme si le plaisir restait toujours avare
De son rêve exigu joint à l’universel ;


— Si l’homme vient rêver parmi ces grands cantiques,
Quand l’animal désir, comme un sachet plus lourd,
Se suspend à la nuit, plus ample que les jours,
Et lui livre l’aveu exultant et pudique
De ses chants de métal, nets et mélancoliques,
Il demeure étonné, dans sa grandeur mystique,
D’avoir tous les pensers sans avoir tout l’amour !


LI


Si quelque être te plaît, ne lutte pas, aborde
Ce visage nouveau sur lequel est venu
Se poser le soleil de tes yeux ingénus ;
Tout ce qui te séduit, ma douleur te l’accorde.
— Et moi, de loin, le cœur par le tien soutenu,
Emmêlant ton plaisir et ma miséricorde,
Je bénirai ton front posé sur des bras nus,
Ton regard poignardé qui devient plus ténu,
Et tes baisers soyeux qui rêvent et qui mordent…

— Je ne me plaindrai pas, je les aurai connus.


LII


Tu ne peux avoir de bonté,
Malgré de studieux efforts,
Puisque le désir ni la mort
Ne t’ont suffisamment hanté.

— Si l’on pouvait mettre en lambeaux,
Rendre immobile et désarmer
L’être effrayant qu’on veut aimer,
Tout plaisir serait un tombeau !

C’est par peur de souffrir aussi
Que l’on recherche un tendre accord,
Et que l’amour a tant souci
De l’autre âme et de l’autre corps…


LIII


C’est l’hiver, le ciel semble un toit
D’ardoise froide et nébuleuse,
Je suis moins triste et moins heureuse,
Je ne suis plus ivre de toi !

Je me sens restreinte et savante,
Sans rêve, mais comprenant tout.
Ta gentillesse décevante
Me frappe, mais à faibles coups.

Je sais ma force et je raisonne,
Il me semble que mon amour
Apporte un radieux secours
À ta belle et triste personne.

— Mais lorsque renaîtra l’été
Avec ses souffles bleus et lisses,
Quand la nature agitatrice
Exigera la volupté,


Ou le bonheur plus grand encore
De dépasser ce brusque émoi,
— Quand les jours chauds, brillants, sonores
Prendront ton parti contre moi,

Que ferai-je de mon courage
À goûter cette heureuse mort
Qu’au chaud velours de ton visage
J’aborde, je bois et je mords ?…


LIV


Quand un soudain sommeil a séparé de toi
Ma pensée attentive, anxieuse et tenace ;
Quand je suis prisonnière en ce cachot étroit,
Et quand l’amour, toujours pareil à la menace,

Semble avoir dans le songe égaré les contours
De ton être par qui me parvient l’atmosphère,
Je goûte obscurément cet instant calme et court
Dont s’est enfui le mal que ton œil peut me faire…


LV


Vis sans efforts et sans débats,
Garde tes torts, reste toi-même,
Qu’importent tes défauts ? Je t’aime
Comme si tu n’existais pas,

Car l’émanation secrète
Qui fait ton monde autour de toi
Ne dépend pas de tes tempêtes,
De ton cœur vif, ton cœur étroit,

C’est un climat qui t’environne,
Intact et pur, et dans lequel
Tu t’emportes, sans que frissonne
Ton espace immatériel :
— L’anxieux frelon qui bourdonne
Ne peut pas altérer son ciel…


LVI


Certes tu n’étais pas créé pour moi, cher être,
              Mais je le croyais, par désir !
Ma raison disait : non ; mon cœur disait : peut-être !

              Et l’on tâche à ne pas mourir !


LVII


Enfin la première nuit froide !
Plus de vents dansants, amollis.
L’atmosphère est tendue et roide,
Le beau ciel d’argent dépoli
Allonge sa paix où se creuse
Le puits des étoiles neigeuses.
— Va-t-il enfin me protéger,
Ce climat soudain sans tendresse,
De ton beau visage étranger
Sur lequel mon amour s’abaisse
Comme ces œillets las, déteints,
Qu’englobent les pleurs du matin ?…


LVIII


J’ai puissamment goûté l’orgueil
D’avoir reçu de la nature
L’éclat bondissant d’un bel œil,
Archer double de la figure ;

J’ai souvent, devant des miroirs,
Ressenti la force contente
De m’arrêter, d’apercevoir
Une héroïne palpitante ;

Mais combien faible est la valeur
D’un visage pur et vainqueur,

Alors que je t’offre un tel cœur !


LIX


Tu sais, je n’étais pas modeste,
Je n’ignorais pas les sommets
Où je vivais, puissante, agreste,
Rêveuse, universelle, — mais

J’ai soudain vu sur ton visage
Un clair et vivant paysage,
Où, morne, insensible, lassé,
Tu m’as défendu de passer…


LX


Je ne puis jamais reposer
Mon esprit, qui, de loin, contrôle
Le souci qui vient t’épuiser,
L’ennui qui pèse à ton épaule.

Jamais je n’ignore un instant
Que tu respires, parles, rêves ;
J’éprouve, triste combattant,
La nécessité d’une trêve !

— Ah ! j’aurais besoin que parfois,
Dans une calme et longue aurore,
L’univers m’apparût sans toi,
Et ne t’eût pas fait naître encore !


LXI


Je crois à l’âme, si c’est elle
Qui me donne cette vigueur
De me rapprocher de ton cœur
Quand tu parais sombre et rebelle !

Je crois à l’âme, si vraiment
C’est d’elle que je tiens l’audace
De t’avoir scruté face à face
Dans les divins commencements !

— Mais, ô Nature impérieuse,
Instinct qui ne cédez jamais,
Turbulence mystérieuse,
N’est-ce point par vous que j’aimais ?


LXII


Quand ce soir tu t’endormiras
Loin de moi, pour ta triste nuit,
En songe pose sur mon bras
Ton beau col alourdi d’ennui.

Jette vers moi ce qui t’encombre,
Défais-toi des mornes pensées,
Je les ramasserai dans l’ombre
Comme une glaneuse insensée,
Ivre d’amour, et qui dénombre
Des roses, des lys, des pensées…


LXIII


Je voyais, aussi nettement
Qu’on voit la rose en fraîche toile,
S’épanouir au firmament
La pulpe altière des étoiles.

Je rêvais. Par les jours trop chauds,
Quand l’heure du soir songe et stagne,
Une rue, un mur blanc de chaux,
Me restituaient les Espagnes.

Auprès d’un verger de Passy,
Quand la nuit met sa molle roche
Sur tout l’espace dessaisi,
J’entendais, au lointain, des cloches
Éparpiller leur lent souci…
L’univers logeait dans mon cœur,

Lorsque tu vins comme un voleur…


LXIV


Ô suave ami périssable,
Tu ne pourras laisser de traces
Que le temps mobile n’efface
Comme fait le vent sur les sables !

Tes doux jeux, charmants, éphémères,
Sont faits d’écume et d’âme amère,
Et cependant, quoi que tu fasses,
Il restera que je t’aimais,
Que j’ai dit ta grâce à l’espace,
Et penché sur tes yeux ma face
Où le soleil se résumait !


LXV


Je voudrais mourir, mais non pas
D’une autre et plus tranquille mort
Que celle que causent ton pas,
Ta voix, ton regard, ton abord.

Pourrai-je renoncer, crois-tu,
— Bel arbre humain, cyprès ! tilleul !
À ce grand besoin éperdu
Que j’ai de périr par toi seul ?


LXVI


Un soir où tu ne parlais pas,
Où tu me regardais à peine,
Mes yeux erraient à petits pas
Sur ton visage aux belles peines,

Et j’ai fait avec ton ennui
Un étrange et mystique pacte
Où tout me dessert et me nuit ;
Et, depuis, mes rêves, mes actes,
À travers les jours et les nuits,
L’éloignement, l’atroce ennui,
S’en vont, résolus, invincibles,
Vers ton corps que j’ai pris pour cible…


LXVII


Moi seule je connais ta langoureuse allure,
Tous les autres regards peuvent bien s’y tromper.
Mais j’ai surpris (ô juin, par l’orage estompé !)
Comme un cristal où gît l’invisible fêlure,
Ton rire épanoui, d’angoisse entrecoupé…


LXVIII


Je n’ai besoin, de toi, que toi-même ! sans l’âme,
Sans l’amitié, la voix, le plaisir, le bonheur !
Hélas ! de t’avoir vu triste m’a fait si peur
Que de ton cœur muet mon désir ne réclame
Que l’humble instant sans paix, sans consolation,
Où mon esprit troublé, qui meurt de passion,
Contemple avec une ample et radieuse aisance
Le miracle restreint de ta triste présence…


LXIX


Si vraiment les mots t’embarrassent,
Ne dis rien. Rêve. N’aie pas froid ;
C’est moi qui parle et qui t’embrasse ;
Laisse-moi répandre sur toi,
Comme le doux vent dans les bois,
Ce murmure immense, à voix basse…


LXX


Pareils à l’Océan qui dans sa force trouble
              Contient un orage inconnu,
Tes yeux de sombre azur sont pleins de lueurs doubles,
              Jamais ils ne me semblent nus.

Je ne connais pas bien ces lieux de ma misère
              Et de ma longue attention ;
Ainsi que sur la lande aux chardons aigus, j’erre,
              Me blessant aux déceptions.

— Hélas ! J’étais puissante, attentive, précise,
              Mais où toucher ton cœur amer ?
À présent je ressemble à ces femmes assises
              Guettant les barques sur la mer.


J’attends qu’une heure sonne à quelque vague horloge,
              Que je ne sais où situer ;
Je souffre dans mon cœur indomptable où se loge
              L’espoir, que tu ne peux tuer !

— Et pourtant, cher esprit où s’ébattent des ailes,
J’aime mieux ne jamais connaître les nouvelles
              Que renferme ton front têtu,
J’appréhende le mot par qui le cœur chancelle…

              Merci de t’être toujours tu !


LXXI


Il fut un temps où, turbulente,
Sous les yeux des astres divins,
Grave, ignorant que tout est vain,
J’exigeais de rester vivante.

Aujourd’hui j’aspire au début
D’une éternelle somnolence,
Morte mille fois d’avoir bu
Tous les poisons dans ton silence…


LXXII


À présent que j’ai bien connu
Ton visage calme et suave,
Et, dans leur repos triste et brave,
L’allongement de tes doigts nus,

Comment voudrais-tu qu’autre chose
Ne provoquât pas mon dédain ?
Comment aimer encor la rose
Vaine et fringante des jardins ?

Comment goûter avec folie,
Comme je faisais autrefois,
Les grandes feuilles amollies
Qui forment le dôme des bois ?

Comment vanter l’azur ? Ah ! puis-je
Chanter encor les vastes cieux,
Moi qui chancelle du vertige
De voir, dans le bleu de tes yeux,
Le profond espace !
Le profond espace ! Ô prunelles
Anxieuses, au fond desquelles
Tournoie une noire hirondelle…


LXXIII


Nos maux nous ont tués ; si nous vivons encor,
Ayant perdu notre âme et notre ressemblance,
Si l’esprit offensé reste soumis au corps,
C’est pour quelque secrète, amoureuse souffrance
Aux trompeuses raisons, aux mensongers ressorts,
              Qui débute par l’espérance…


LXXIV


Peut-être jamais ne saurai-je
Pourquoi tu te taisais ! L’été,
L’azur, les nuits claires, la neige,
Comme ton visage entêté,
N’ont rien pour les interpréter !

Ils brillent, parfument, rayonnent,
Implacables, distraits, charmants,
Sans rien répondre à nos tourments !
— Mais, hélas ! ce cœur de lionne,
Ce cœur puissant, ce cœur adroit,
Qui, pour ne pas troubler ton calme,
Se suspendait au loin sur toi,
Plus léger que l’ombre des palmes,
Que l’arome immense et sans poids,
Faut-il vraiment qu’il se détruise,
Et faut-il que nul ne te dise,
Pour ne pas déranger ta paix,
Que c’est l’univers qu’il comblait !


LXXV


En ce moment tu ne sais pas
La force que je t’ai donnée.
— Quel jour, quelle heure, quelle année,
À ton midi, à ton trépas,
À quel point de ta destinée
Concevras-tu, triste, effrayé,
Que tu n’as pas su voir briller
Ce grand amour de douce louve
Que jamais plus on ne retrouve ?


LXXVI


Combien de fois aurais-je dû
Me sentir lasse et sans courage !
Mais mon cœur n’a jamais perdu
Son désir pour ton beau visage.

Dans mon puissant amour tu n’as
Vu que ma douceur de colombe ;
Pourtant je veux que sur ma tombe
L’on inscrive : Elle s’obstina…


LXXVII


Que puis-je te laisser qui t’émeuve et survive
              À mon souffle triste et fervent ?
Jamais ma passion ne semblait décisive
              À ton esprit sombre et mouvant ?

Peut-être verras-tu un plus pur témoignage
              De mon inconcevable émoi
Dans l’aveu sans propos, sans fièvre et sans image
              Des jours où j’eus pitié de moi ?


LXXVIII


Ai-je imprudemment souhaité
Guérir de toi ? Quelle ignorance
M’irritait contre ma souffrance !
— Ah ! Que rien ne me soit ôté

De la détresse qui me cache
Le passé, le lendemain ! Sois
La seule chose que je sache
Et qui blesse ! Rien ne déçoit
Dans la sombre et féconde ivresse
D’un désir encore ascendant.
— Lèvres rêveuses sur les dents,
Regard qui se meut ou se pose,
Gardez votre pouvoir ardent,
Vous qui, dans une chambre close,
Par le souvenir obsédant,
M’inondez d’une odeur de roses !


LXXIX


Quelque douleur que je ressente
Je serai juste. Tu prêtas
Ton image à mon âme ardente,
Mais c’est mon cœur qui te dota
Des richesses qui me tourmentent.

Et, sagement, tu as droit à
La solitude impertinente…


LXXX


Demeure craintif, raisonnable,
Détourne-toi de ma bonté.
Que ce soit bien toi qui m’accables.
— Et refuse la volupté
Que t’offre mon cœur, irrité
Par sa cruauté charitable…


LXXXI


Tu n’as aucun tort.
Tu n’as aucun tort.Mes aïeux
Ont dû aimer ces basiliques
Où parmi l’or des mosaïques
Brillent des cailloux durs et bleus.

— Tu n’es pas, face pathétique,
Responsable d’avoir tes yeux ! —
Et ce regard qui semble inique
À mon cœur, dans ses lourds moments,
Je le sens malgré mon tourment,
Tu le portes innocemment…


LXXXII


Enfin je puis ne plus épier le printemps !
Je cesse d’écouter, d’une oreille attentive,
Ce frémissant secret qui soulève et ravive,
Et dont j’ai vénéré le bruit sourd et montant !

Je puis me reposer de la tâche royale
De recueillir avec des sens religieux
L’appel de la nature aux trompeuses cymbales,
Qui veut relier l’homme à d’inutiles cieux !

L’univers n’a plus rien qu’il m’ôte ou qu’il m’apporte,
Mon être est à l’écart de ses jeux décevants,
Dans un tombeau sacré je suis comme une morte,
Et ma vie est encore en pleurs dans un vivant !


LXXXIII


Tu vis, — moi je porte le faix
De ton étrange et dur destin,
Puisque le mal que tu me fais
Tu ne peux pas en être atteint !


LXXXIV


Il n’est pas vrai qu’on soit orgueilleux d’aimer tant,
              Et que d’un œil d’aigle on regarde
Les passants affairés, indifférents, contents,
              Noyés de lumière blafarde.

Il n’est pas vrai qu’un grave et poignardant amour
              Isole noblement le rêve ;
Nul ne dit les combats dont l’assaille sans trêve
              Le désir, conflit sombre et sourd !

Il n’est pas vrai que l’âme altière et transportée
              Bénisse son cruel fardeau.
Même si l’on paraît éblouie et hantée,
              L’on ne vit qu’en courbant le dos.

— Comment se réjouir d’avoir livré sa chance
              À l’étranger vague et secret
Qui, selon sa rieuse ou grave nonchalance,
              Nous emmêle à son sort distrait ?


— Ah ! pouvoir n’aimer pas celui qu’on aime ! N’être
              Pas l’esclave d’un beau vivant !
Vivre libre, espérer, choisir, vouloir, connaître !
              Fendre l’azur comme le vent !

Ne pas être liée avec de durs cordages,
              Secs et fermés comme des poings,
Au charme inévitable et fortuit d’un visage,
              Qu’on eût pu ne rencontrer point !

N’avoir pas transféré sa digne solitude,
              Unique et nombreuse à la fois,
Dans un corps dont les yeux, la voix, la lassitude
              Semblent sacrés ou bien narquois !

Ne pas être obligée à constater sans cesse
              Que rien ne nous est plus soumis,
Et que, ne nous laissant qu’une atroce paresse,
              Notre cœur bat dans l’ennemi !…


LXXXV


Mon enfance, dans mon cœur,
Subsistait avec aisance.
J’ai souffert de ta rigueur :

Tu as tué mon enfance !

En son midi l’ample été
Voit ses roses qui renaissent,
Ainsi brillait ma beauté :

Tu as tué ma jeunesse !

Et pendant que tu détruis
Ma vie aux luisantes ailes,
Moi je t’offre un divin fruit :
La renommée éternelle…


LXXXVI


Aucun jour je ne me suis dit
Que tu pouvais être mortel.
Tu ressembles au paradis,
À tout ce qu’on croit éternel !
— Mais, ce soir, j’ai senti, dans l’air
Humide d’un parc triste et blême,
La terreuse odeur des asters
Et du languissant chrysanthème…

Quoi ! tu peux mourir ! — et je t’aime !


LXXXVII


Le plus hanté des deux amants
A moins besoin de son ivresse
Que de voir faiblir son tourment.
Il lui faut que cet excès cesse !

— Je ne veux pas mourir avant
De t’avoir trouvé moins charmant…


LXXXVIII


Les vers que je t’écris ne sont pas d’Orient,
Je ne t’ai pas connu dans de beaux paysages,
Je ne t’ai vu mobile, anxieux ou riant,
Qu’en des lieux sans beauté qu’animait ton visage.

Tout le tragique humain je l’ai dit simplement,
Comme est simple ta voix, comme est simple ton geste,
Comme est simple, malgré son fastueux tourment,
Mon invincible esprit que ton œil rend modeste.

Mon front méditatif, et qui porte le poids
De sentir s’emmêler à mes pensers les astres,
Te bénit pour avoir appris auprès de toi
Le rêve resserré et les humbles désastres.

Et si ton innocent et rayonnant aspect
Ne m’avait longuement imposé son mirage,
Je n’aurais pas la vive et misérable paix
Qui préserve mes jours des douleurs sans courage…


LXXXIX


Peut-être faut-il accepter,
Dans la détresse de l’amour,
Ces grandes douleurs sans contours
Pareilles à la sainteté.

— Je ne veux pas que l’on retire
À mon cœur, sans autre habitude
Désormais que ce doux martyre,
L’affligeante béatitude !


XC


Tu es comme tu pouvais être,
Toi qui n’as pas su ma bonté !

— Apaisante Fatalité,
Dès que l’on sait te reconnaître
On contemple ces yeux, ces mains
Qui nous nuisent ou nous enchantent,
Comme on entend, la nuit, que chante
Un rossignol sur le chemin !…


XCI


Tu m’as retiré mon orgueil,
Puisque, riante et triomphante,
Je n’ai pas égayé ton œil !

Tu m’as rendue humble et prudente
Puisque ton soucieux esprit
N’a pas quitté sa triste pente !

Mon front reste à jamais surpris
Puisque mon cœur aux voix ardentes,
En somme, tu ne l’as pas pris !


XCII


Amour, pourquoi toujours mêler ton nom divin
              À la mort sombre et négative ?
Toi seul es évident, tout autre espoir est vain,
              Rien n’est rien, hormis ceux qui vivent.

Toi seul poses l’empreinte allègre de tes pas
              Sur la cruelle et sourde terre.
Tout est brutal et froid. — Toi seul es un mystère,
              Puisque la mort n’existe pas !…


XCIII


Crois-moi, ce n’est pas aisément
Que l’on supporte un beau visage :
Il peut dispenser le tourment
Que confère un clair paysage.

— Je sais la coalition,
L’alliance, la connivence
De ton regard sans passion
Et de ta lèvre qui s’avance.

Et pourtant nul ne dépérit,
Sauf moi, de cette grâce étrange
Où ton œil triste se mélange
Avec ta bouche qui sourit…


XCIV


Je t’aimais par les yeux, je puis
Me détourner de ton visage,
Te parler sans boire à ce puits
De ton regard vibrant et sage.

Je t’accosterai comme font
Les prêtres avec les abbesses ;
Plus rien ne trouble et ne confond
Une paupière qui s’abaisse.

Si terrible que soit l’amour,
Si spontané, ferme, invincible,
Le cœur heureux l’aidait toujours…
Mais tu me seras invisible.

Grave, je porterai le deuil,
Que nul hormis toi ne soupçonne,
De dédaigner sur ta personne
L’injuste beauté de ton œil.


Quand ta voix engageante et tiède
Voudra reprendre le chemin
De mon cœur, qui te vint en aide
Avec la douceur de mes mains,

J’aurai cet aspect d’infortune
Qui surprend et fait hésiter ;
Tu pourras, sombre iniquité,
Croire enfin que tu m’importunes !

Comment me nuirait désormais
Ton fin et vivant paysage
Si mes yeux n’abordent jamais
Son délicat coloriage ?

Si jamais je ne me repais
De la nourriture irritante
Par quoi je détruisais ma paix ?
Si plus rien en toi ne me tente ?

— Et qu’étais-tu, toi que j’ai craint
Plus que toute mort et tout blâme,
Si ton charme succombe au frein
Du noble souci de mon âme ?


XCV


Je ne fais pas cas de ta gratitude,
Bien que dans mon cœur mourant, étonné,
Grâce à toi l’air rentre avec plénitude ;

Mais j’avais besoin de tout te donner !


XCVI


    L’amour et ses élans pudiques
    Ont, dans leurs songes réticents,
    Les noblesses de la musique.

    La passion aux cris puissants,
    Par ses sommets et ses abîmes
    Mêle à ses vœux des pleurs décents.
    — Mais il est de secrètes cimes
    Où s’élaborent sourdement
    L’espoir, le but, le mouvement,
    Où gît, ardent, supplicié,
    Invincible, au destin lié,
    Mais tremblant qu’on ne le bafoue,

Le désir ! — que jamais l’on n’avoue…


XCVII


Tant aimer ! Non, aucun orgueil
Ne me soulève cette fois !
Hermione aux cris de chevreuil,
Phèdre hantant les rocs, les bois,
Me sont de détestables sœurs !
La sérénité, la douceur,
Les calmes jours, leurs purs trésors,
Surpassent ces mortels transports !
— D’où nous viendrait cette fierté
D’avoir atrocement goûté
Au sombre suc de la Nature ?
— Ô Raison ! sache nous blâmer !
Réprouve les cœurs affamés,
Dis-le ! pour que la créature
Renonce à l’humaine pâture !

Il est honteux de tant aimer !…


XCVIII


En ton absence je ne puis
Être plus ou moins seule. Aucune
Voix qui console, aucun appui
N’atténuerait mon infortune ;

Il faudrait qu’un autre être soit,
Qu’il brille à mes yeux ! qu’il s’oppose
À ton image, à tes exploits !
Mais pourquoi l’espérer ? Pourquoi ?
— Implacable métamorphose,
Dans mon esprit actif, adroit,
C’est toi seul qui redeviens toi !


XCIX


Un triste orgue de Barbarie
Enfonce dans l’air du matin,
Comme à coups de couteau qui crie,
Un vulgaire, un pointu refrain,

Et même cela, cela même,
Ce triste chant malade et maigre,
Dans la rue où souffle un vent aigre,
Me fait songer au bleu foyer
De ton regard droit et noyé,
Et m’indique combien je t’aime !


C


À quoi veux-tu songer ? À toi. Songeons à toi.
Non, je ne juge pas ton amer caractère ;
Rien de ton cœur serré ne me paraît étroit
Si sur toi j’ai plié mon amour de la terre,

Mon amour des humains, de l’infini, des cieux,
Ma facile allégresse à répandre ma vie,
À rejoindre d’un bond, par les ailes des yeux,
L’éther qui m’appartient et dont tous ont envie !

Qu’y a-t-il de plus sûr et de meilleur que toi,
Ou, du moins, que l’amour brisant que tu m’inspires ?
— Le souci, les regrets, la mort sous tous les toits,
L’ambition qui râle et l’ennui qui soupire ! —


Moi je suis à l’abri ! Je n’ai, pour me tuer,
Pour me faire languir, pour créer ma détresse,
Que l’anxieux regard dans tes yeux situé,
Que l’accablant désert où souvent tu me laisses.

C’est assez ! Ah ! c’est trop ! Ou bien c’est suffisant !
Ces suprêmes chagrins m’ont d’autres maux guérie ;
Et quelquefois je sens se réjouir mon sang
Quand tu ris comme l’eau dans la fraîche prairie !


CI


Dans les instants où je dors,
Jetée au fond des ténèbres,
Je ressens la paix funèbre
D’être une morte, et toi mort.

Mais, hélas ! ô ma merveille,
Toi si débordant, si beau,
Comme brisant un tombeau
Tu revis quand je m’éveille !

Tout mon être en est blessé,
Et, baissant mon front hagard,
Je médite ton regard
Je recommence à penser…

— Au fond des bagnes, sans doute,
Le pauvre forçat écoute,
Sous le soleil dont il meurt,
Une sournoise rumeur…


CII


Ce qu’on tolère mal dans un amour extrême
              C’est qu’un être soit ce qu’il est ;
Insidieusement on le détruit, — on aime
              Plus âprement que l’on ne hait !

On voudrait adapter à son âme diverse
              Cet humain subtil et puissant.
Qui peut se ressembler ? Et même si l’on verse
              Ensemble le trésor du sang !

Pourquoi ce harassant et douloureux effort ?
              Quel est le lien qu’on réclame,
Si l’un a l’ignorant sortilège du corps,
              Et l’autre l’invincible flamme ?…


CIII


Il est doux d’aimer faiblement,
Quand, ayant vaincu sa puissance,
L’amour dès son commencement
Ressemble à la convalescence.

Quand on songe à ce qu’eût été
Cette tempête meurtrière,
Et qu’à présent, malgré l’été,
Malgré la chaleur, la lumière,

Malgré la musique, malgré
Ce point fascinant d’un visage,
On a doucement enterré,
Entre l’ardeur et le courage,
— Noirs cyprès d’un clair paysage
Le désir dans un tombeau sage…


CIV


Nous t’avons bien redouté,
Bien haï, bien rejeté,
D’un cœur résistant et sûr,
Par suave excès d’azur,
Par excès de volupté,
Néant sans maux ni défauts ;
Mais nous voici bien en peine
Si tu nous rends notre haine.
— Vieille Mort avec ta faux
Viens moissonner les soupirs
De nos esprits sans plaisir…

— Plaignons les heureux, il faut
Qu’ils apprennent à mourir !


CV


Sauf toi, tous les humains regards
Peuvent s’assurer de ma peine ;
Loin de toi, je gis, l’œil hagard,
Sans voix, et respirant à peine.

Que fais-tu, toi qui n’es aimé
Que de moi seule avec extase ?
Saurai-je desceller le vase
De ton beau sourire fermé ?

Se peut-il qu’il soit admissible
Quand tout dans l’amour est possible
Que je périsse de désir ?
— Bel être qu’on ne peut saisir,
Âme ferme, calme, têtue,
Confiante en des lendemains,
Lorsque, moi, chaque heure me tue,
Pourquoi ne pas tendre ta main
À ma main qui, rien qu’en touchant
Ton poignet nonchalant et triste,
M’indiquerait pourquoi j’existe,
Et me restituerait mon chant !…


CVI


Que m’importe que l’on te juge,
Qu’ignorant quel fut ton tourment
L’on parle maladroitement
De ton cœur, qui fut sans refuge ?

— Moi je n’oublierai pas le jour
Où j’ai vu, dans la triste chambre
Qu’un chaud soleil colorait d’ambre,
Dédaignant tout humain amour
Ton œil appeler au secours…


CVII


Vivre, c’est désirer encor ;
Le courage, c’est l’espérance ;
Quand l’esprit se meurt de souffrance,
On sent parfois rêver le corps.

— La triste enfance, que harasse
L’énigme oppressante des jours,
A hâte d’appuyer sa face
Au dur visage de l’amour.
Le songeur poursuit dans l’espace
Que parfument les bleus étés
D’aériennes voluptés.
Le désir et l’anxiété
Cherchent un sort qui les délasse.

— Moi, j’attends que ta beauté passe…


CVIII


Ce n’est pas cet excès qui m’enivre et m’accable
              Qui te rend si cher à mon cœur ;
La passion déçoit, tant le sort est instable ;
              L’on souhaite en être vainqueur ;

Mais il est des moments oisifs comme des palmes
              Qui rendent légers et contents,
Et je m’attache à toi par ces jours lents et calmes
              Où je ne t’aime pas autant…


CIX


Oui, la douceur est toujours feinte
En amour. — Croirais-tu vraiment
Que ce brillant contentement
Ne masquât pas d’amères plaintes ?

Certes tout mon être bénit
Ta vie où j’ai mis l’infini,
Mais, corps charmant, ô cœur de roche,
Toi que j’aime ! un constant reproche
Émane de mes yeux séduits.
Quoi ! toujours t’admirer, et puis
Toujours, en silence, surprendre
Tes défauts, — et, d’un cœur plus tendre,
Mêlé de louanges, de pleurs,
Te voiler mon humble colère ?
Ah ! réclamais-je ces douleurs ?
— Et de quel droit viens-tu me plaire ?…


CX


Sans doute ma vie est plus morne,
Et plus stable aussi qu’autrefois.
Ce n’est plus l’espace sans borne
Que je poursuis ; j’assiste à toi.

Mais tandis que mes pas s’arrêtent
Auprès de ton cœur grave et sûr,
Des dieux offensés me regrettent
À quelque banquet de l’azur !


CXI


Je ne veux pas ta vérité,
Ta franchise, tes confidences ;
L’enchantement de t’écouter
Est combattu par ma prudence ;

Car, si je connaissais vraiment
Le charme profond qui t’isole,
Je saurais les jours où tu mens,
J’épierais le son des paroles,

J’aurais cet exigeant instinct
De te vouloir exact et probe,
Je t’aimerais sans ce dédain
Dont ma défiance s’enrobe,


Je saurais ton signe sacré,
Et qu’il est juste que je t’aime,
Tandis que ton cœur ignoré
Ne relève que de moi-même ;

Je ne veux pas, ô toi qui passes,
M’attacher à tes purs loisirs,
Ni te situer dans l’espace
Autrement que par mon désir !


CXII


Lorsque l’on n’aime pas, l’on devine, l’on sait
              Les mérites d’un autre cœur,
L’on juge exactement, et, si l’on haïssait,
              L’on rendrait encor quelque honneur.

Mais l’amour, recherchant l’extrême ressemblance,
              Ne peut jamais se satisfaire,
Il tient en vacillant la secrète balance
              Où se nuit un double mystère…


CXIII


Ce n’est pas une tendre chose
D’aimer ! L’instinct dévorateur
Pille l’âme, les yeux, l’odeur,
Et puis, lassé, il se repose.

— Et l’on regarde doucement
Ce qui causa tant de souffrance !
Et l’on est bon, l’on rit, l’on ment,
L’on évite tous les tourments
À ce faible et fragile amant,

À cause de l’indifférence…


CXIV


Tu as ta force, j’ai ma ruse ;
Ta force est d’être ce que j’aime,
Elle est dans ta faiblesse même.
— Mais parfois mon instinct plaintif
Écoute d’un cœur attentif
Ma passion pour toi qui s’use.

Tu ne peux t’en douter, sachant
Qu’on n’épuise jamais mon âme,
Tu n’entends pas mon secret blâme,
Ni ce léger chant triomphant
D’une ardeur que le temps entame.
Tu restes calme et confiant.

— Mais moi, épiant ma détresse,
Je perçois jusqu’au battement
Plus délicat de mon ivresse ;
Je goûte, — lourde et sans tourment, —
Une consolante paresse.


— Ah ! si je pouvais oublier
Ces instants courts, rares, extrêmes,
Où, mes doigts à tes bras liés,
Je poursuis en ton cœur pillé
Je ne sais quel plus pur moi-même,

Je déferais mon cœur du tien,
Et, recouvrant mon amplitude,
J’irais vers cette solitude
En qui tout être m’appartient !…


CXV


Ami parmi tous les amis,
De quoi voudrions-nous nous plaindre ?
Aucun destin n’est compromis
Si l’amitié n’a pu s’éteindre.

Tu penses que seuls les amants,
Par la hâte et par les délices,
Ignorent le dolent supplice
De l’immense désœuvrement ;

Crois-tu que les corps et les bouches
Rendent le bonheur plus entier ?
La passion, dès qu’on y touche
Et qu’on l’observe, fait pitié !

— Accepte d’un cœur moins farouche
La tristesse de l’amitié…


CXVI


Un jour où je ne pus comprendre
Ton esprit qui songeait au loin,
Je me sentis soudain moins tendre,
Et peut-être je t’aimais moins.

Je te voyais petit, l’espace
Me reconquérait peu à peu,
Je regardais ces calmes cieux
Où jamais rien ne m’embarrasse.

Mais alors tu mis sur mon cœur
Ton beau visage sans réplique,
Et je respirai ton odeur
Inconsciente et tyrannique ;


Sans plus d’alarme et de fierté,
J’absorbais avec gravité
Ton âme innocente et physique,
Plus ample pour moi que le ciel ;

— Senteur suave, âpre, vermeille,
Tiède aveu confidentiel
D’un corps qui songe ou qui sommeille,
C’est toi la grâce nonpareille !

— Ainsi sourd le parfum du miel
De l’humble maison des abeilles…


CXVII


La bonté, n’étant pas l’excès
De l’amour, fait souffrir souvent ;
Tant de douceur est décevant,
On doute, on soupçonne, on ne sait.

— Ces mots patients, ce besoin
De ne pas nuire à ce qu’on aime
Interloquent les cœurs extrêmes
Qui, pouvant mieux, n’ont pas de soins
Envers l’auguste passion
Qui hait les élans retenus.

— Je songe aux jours où j’ai connu
Ta cruelle abnégation…


CXVIII


On ne sait si l’amour ressemble à la prière,
              À la rêveuse pureté,
Ou bien si sa vigueur secrète et meurtrière
              N’a pour but que la volupté.

— J’évoque tendrement ta sérieuse enfance,
              Son brutal aguerrissement…
Mais soudain je m’attache à l’impudique chance
              Des femmes dont tu fus l’amant !


CXIX


Le bonheur ainsi que l’ennui,
Comme deux fleuves dans la nuit,
S’en vont, rêveurs et téméraires,
Se perdre dans les eaux amères.

— Pourquoi nous semble-t-il toujours,
Dans la peine ou bien dans l’amour,
Qu’aucun des deux n’est éphémère ?…


CXX


L’orgueil est l’ennemi constant
De l’amour et de ses largesses ;
Fort comme la vie, il attend
Que l’on retourne à sa noblesse.

Il veille sur tout l’abandon,
Sur tout le divin esclavage ;
Il n’accorde pas son pardon
Au clair flamboiement des visages,

— Aux visages lavés de pleurs,
À ces larmes froides et rondes
Qui ne sont pas de la douleur,
Mais l’éblouissement du monde !

— Certes, il est dur de quitter
Cet orgueil prudent, fort et triste,
Qui, repoussant la volupté,
Fait croire à l’âme qu’elle existe ;


Mais à cause de cet effort
Par qui tout l’être se surmonte,
Par ce consentement de mort,
Il est beau d’accepter la honte.

— Je voudrais ne plus rien tenir
Que de ton affable puissance,
Ne respirer, ne me nourrir
Qu’au doux gré de ta complaisance.

Qu’il serait bon, ce dénuement,
Au cœur royal que l’on détrône,
Et qui vécut trop fièrement !
— Être sans pain, sans vêtement,
Et dans un tendre abaissement
En recevoir de toi l’aumône…


CXXI


Certes j’aime ce que je pense
La force éparse des idées
Me semble par mon cœur aidée !
J’espère, je crois, je dépense
Mes ailes aux amples coudées.
Le front brûlant, l’âme obsédée,
Je puis mourir de turbulence.

— Mais toi seul est ma récompense…


CXXII


Je n’ai pas écrit par raison,
Ni pour fuir un destin obscur,
Mais pour séduire les saisons
Et plaire à l’ineffable azur,

Et pour posséder chaque jour,
Sans défaillance, sans remords,
Et jusqu’au moment de la mort,

Des droits infinis dans l’amour…


CXXIII


Puisque le cœur même, et le temps,
Et les chétives circonstances
Peuvent altérer la constance,
J’ai bien fait de t’aimer autant !

J’ai bien fait de graver mon âme
Sur le joyau de ton regard,
Pour qu’un jour toi-même réclames
Contre les assauts du hasard,

Pour que jamais plus tu n’oublies
Cette chaîne des yeux mêlés,
Ces flambeaux perforants qui lient
Deux corps avides et comblés.

— L’orgueilleuse et calme décence
Qui succède à la volupté
Vient de ce que la conscience
Veut que ce qui fut ait été…


CXXIV


Quand je suis ivre de tourment,
Gisant malade au fond du gouffre,
Je ne me meurs pas faiblement,
C’est par ma force que je souffre.

Par tant de force, et par l’essai
De calmer l’âme belliqueuse !
Qui peut comprendre cet excès ?
La douleur, c’est ce que l’on sait,
La douleur n’est pas partageuse.

Elle est notre savoir secret,
Notre silence, quoi qu’on fasse ;
Si nos cris remplissaient l’espace,
Personne encore ne saurait ;


La douleur, c’est le point de rage
Où le sort le plus redouté
Vient défier notre courage ;
La douleur, c’est la volonté,

La volonté des cœurs sans bornes,
Bondissants comme des taureaux,
Qui, le front dur, le regard morne,
L’épée ancrée entre les cornes,
Sont étonnés de souffrir trop !

— Ô volonté simple et féroce,
Que tout méprise et veut dompter,
Toi qui connais la gloire atroce
De ne pouvoir pas accepter,

C’est toi l’horreur et la noblesse
Du désir qui, triste, assagi,
Ne saigne plus quand tout le blesse,
Et qui se tait quand il rugit !


CXXV


Royalement, — peut-être en vain, —
Car, hélas ! à l’heure qu’il est
J’ignore encor ce qui te plait,
Je t’ai fait des cadeaux divins !

Sans que tu puisses t’en douter,
Et comme un jardin pour les dieux,
Mon cœur te situe au milieu
De tous mes immortels étés.

Et cependant que sous ton toit
Tu ne rêves peut-être à rien,
Je vois d’un œil aérien
Ce grand ciel que j’ai mis sur toi…


CXXVI


Automne pluvieux, mélancolique automne,
              Remets cet ami dans mes bras !
Que m’importent ton eau, tes râles monotones,
              Ton dépit, ton sombre embarras,

Si, dédaignant soudain tes humides rafales,
              Je retrouve le tiède été
Près d’un corps chaleureux, et que mon front s’installe
              Dans la douceur de son côté !

— Grâce d’un calme flot épandu dans une anse
              Qui le limite et le détient !

Partage, ô mon amour, le délassant silence
              De mon être réduit au tien…


CXXVII


Les cœurs purs et spirituels
Ne possèdent qu’un froid arome
Dont le fragile et faible baume
N’est ni divin ni sensuel.

Mais dans sa force qui réclame,
Dans son miracle de chaleur,
De raison, de fièvre, de pleurs,
Le corps seul témoigne pour l’âme…


CXXVIII


Le secret est plus évident
Que ce qui s’affirme et s’éploie ;
Le sourire errant sur les dents
Est plus exultant que la joie.

— Clairvoyance pleine d’égards
Dont on couve une âme pâmée !
C’est quand ta paupière est fermée
Que je possède ton regard…


CXXIX


Azuré, faible, blessé
Par le couteau de l’automne,
L’été se meurt, affaissé
Dans l’éther qui l’abandonne.

C’est un jour étroit. — Refus
D’opulence et de bien-être !
— Mon amour, toi qui ne fus
Que tel que tu pouvais être,

Sans rien au delà de toi,
Sans effort contre toi-même,
Sans ce frémissant émoi
Dont s’accroît celui qui aime,


Ce beau soir intelligent,
Aux couleurs nettes et ternes,
Ressemble à ton cœur d’argent
Qui n’a ni chaleur ni cerne.

— C’est un beau morceau pensant
D’azur glacial et juste ;
Mais pour ce sang bondissant,
Pour ce cœur vraiment auguste,

Mais pour cet esprit royal
Qui, disposant du mystère,
Avait dans ton poing frugal
Mis le sceptre de la terre,

Était-ce vraiment assez,
Vraiment la comble mesure
De ma bachique blessure,
Ce pauvre amour que tu sais ?


CXXX


Tu m’as quittée ; adieu, je pense à toi.
— Dans l’air du soir une horloge qui sonne ! —
Calme du ciel, douceur de ta personne,
Dans ta maison ta persistante voix !

Ta voix toujours, encor, loin de ma vie
À qui pourtant tout de ton être est dû ;
Quelle que soit mon inlassable envie,
Ton corps, ce soir, est pour mes yeux perdu.

— Jamais mon cœur ne peut en ta présence
Te dénombrer les baumes qu’il contient ;
Peut-être as-tu la juste connaissance
Que rien ne m’est qui ne soit d’abord tien.


C’est une étrange et formelle habitude
Que nous avons de ne rien confronter
De ton royaume et de ma servitude,
De ton silence et du mien à côté.

Une subtile et perspicace crainte
Nous fait chercher de délicats détours :
Quand notre amour veut exprimer l’amour,
Notre franchise est faite de nos feintes.

Ce pur silence, ample et de noble aloi,
Nous a toujours tout appris, sans offense.
Tacitement nous devinons nos lois,
Et notre énigme est notre confidence…


CXXXI


Tu ne peux rien pour moi, puisque je t’aime,
Un tel amour rend l’autre démuni.
Garde ta force et ta tendresse même,
Sache être pauvre auprès de l’infini.

Je vois souvent ta peine sérieuse
Et la bonté de tes beaux yeux pensants,
Mais que me fait ton cœur reconnaissant ?
La gratitude est plus mystérieuse !

Elle est en moi à cause que tu es,
Non point toi seul, mais divers, ample, étrange ;
Reste indolent, oublieux, imparfait,
Je porte en moi le soleil qui te change…


CXXXII


C’est d’une adresse humble et savante
De t’avoir aimé de la sorte,
Car, par mon cœur qui se transporte
En ta force heureuse et mouvante,
Je ne vis plus d’être vivante,
Et ne mourrai pas d’être morte !


CXXXIII


J’ai, dès l’enfance, avec un œil audacieux,
              Logé mon âme dans la nue ;
Le sol brillant m’était moins proche que les cieux
              Où jubilait ma bienvenue.

Je croyais au vivace et radieux retour
              De ma tendresse dépensée :
Confiance, désir, bondissements, pensée,
              Vous heurtiez un distrait séjour !

Lentement, en souffrant, je prenais l’habitude
              Que désormais fût démêlé
Cet univers secret d’avec mon amplitude ;
              J’aimais mon royaume isolé.
— Amour, pourquoi crois-tu pouvoir me consoler
              Des obstacles que rien n’élude ?
Toi dont l’ardeur, autant que l’espace étoilé,
              Contribue à ma solitude !


CXXXIV


Ne souffre pas ; tu vois, je suis pourtant moi-même,
              Malgré les multiples aspects.
Tu cherchais le repos ? Peut-être que tu m’aimes
              Pour cette absence de ta paix !

Concevais-tu vraiment que le bonheur existe ?
              Que l’on donne un ordre au destin ?
N’avais-tu donc jamais, d’un œil lucide et triste,
              Vu le lent retour des matins ?

Dans l’immense ouragan où combattent les choses,
              Poursuivais-tu d’autres loisirs
Que ces instants secrets où le désir compose
              Un baume d’âme et de plaisir ?


— L’amour n’est pas un don qui rend plaisante et stable
              La vie aux sursauts coutumiers ;
Il fait mieux mesurer l’immensité des sables,
              Le puits distant sous les palmiers !

Les travaux des humains, comme ceux des abeilles,
              Vaquent aux soins de la cité,
Mais tout l’effort profond ne rêve et ne conseille
              Que l’apaisante volupté ;

C’est elle la chétive et complète patrie
              Dont l’être est sans cesse exilé ;
Acceptons que le sort protège et contrarie
              Un vœu toujours renouvelé !

Acceptons que demain, comme aujourd’hui, demeure
              Un jour d’espoir et de chagrin ;
Il est beau de goûter le plaisir souverain
              Dans l’étroit calice d’une heure !

Je refuse de croire à des jours aplanis
              Où pour nous deux l’injuste chance
Arrêterait soudain, dans le temps infini,
              L’oscillement de ses balances.


Certes j’eusse voulu charger d’un gai bonheur
              Ma méditative caresse,
Mais peut-être ai-je mieux apparenté nos cœurs
              Si je t’ai donné la tristesse…


CXXXV


Tu m’enchantes, je te supporte ;
Songe combien ce mot est doux !
J’abdique quand je deviens nous,
J’accepte d’être cette morte ;

Ton charme, moins doux que tes torts,
A dispersé ma solitude ;
C’est te préférer à mon sort,
À ma vie, à son amplitude,
Que de constater sans remords
Ce suave et secret accord
Par qui tout l’univers s’élude…


CXXXVI


Quand je t’ai raconté l’histoire
De mon amour grave, inquiet,
J’ai pensé que je t’effrayais,
J’ai cru que tu n’y pourrais croire.
Mais sans honte, sans peur, sans gloire,
Tu m’as dit que tu me croyais.

— Tu m’as dit ces mots nécessaires,
D’une voix sûre, et doucement ;
Quel autre cadeau peux-tu faire
À ce cœur qui jamais ne ment
Que de constater simplement
Mon immense dépouillement ?…


CXXXVII


Je n’aime pas que tu me plaises,
Que ton image permanente
Me tente, me trouble, me hante ;
Ah ! connaître encor d’autres aises !
Échapper, adroite hirondelle,
À ton enjôleuse faiblesse !

C’est par ta grâce qui me blesse
Que je pourrais t’être infidèle…


CXXXVIII


J’ai perdu l’univers puisque tu me suffis,
Je vois qu’il appartient aux autres ; quelquefois
Je songe à la grandeur que l’espace eut en moi,
Mais j’ai quitté l’azur à cause que tu vis.

Je regarde et j’entends les secrets mouvements
De l’infini, des sons, des parfums, des couleurs ;
Mais l’air, l’arbre, les monts ne sont qu’un vêtement
Que j’écarte des doigts comme une humble vapeur,
Pour que tu restes seul parmi les éléments
À vivre dans la vie ainsi que dans mon cœur…


CXXXIX


Mon esprit, séduit et plaintif,
A longtemps tâché de connaître
Ce qui me touche dans ton être,
— C’est ton beau regard attentif.

Ce noble état d’intelligence,
Ce cœur logique et curieux,
Font rêver, par tes sombres yeux,
Ma pétulante nonchalance.

— Et pourtant, ne sois pas surpris
Si cette qualité pensive
N’enveloppe pas mon esprit.

Je ne peux pas être attentive,
Parce que j’ai déjà compris !…


CXL


Si tu rencontrais par moment
Des yeux qui sans désir inspectent
Ce qui m’émeut craintivement,
— Ton être sombre et véhément,
Ta belle voix vague et directe,
Ton beau regard sûr et dément —

Dis-le-moi, pour que je connaisse
Ces yeux qui te voient sans amour,
Et qui sauront peut-être un jour
Me consoler de ma tristesse !…


CXLI


Je me taisais, j’avais fait vœu
De ne te jamais reprocher
Ton esprit net, sobre, empêché
De tout élan, de tout aveu ;

Mais ce soir où le ciel d’automne
Effeuille un soleil languissant,
Laisse que ma voix s’abandonne
À trahir les secrets du sang :

— Entends-tu, cher cœur sans tendresse,
Chère âme insensible et têtue,
En ce jour où je te confesse
Ma native et fière tristesse,
Combien de fois je me suis tue ?


CXLII


Je ne reconnais pas ta personne présente
              Tant mon rêve dut en souffrir ;
Ton visage est soudain, sous mes yeux qu’il enchante,
              Étrange et long à parcourir ;

L’être que l’on contemple et celui qu’on médite
              N’ont pas de semblables pouvoirs ;
L’éloignement restreint, estompe, efface, hésite.
              — Il est douloureux de te voir !

Je ne puis ignorer, naïf porteur de grâces,
              Les fines flèches sans détour
Qui, d’un trajet brillant, viennent frapper toujours
              Mon esprit à la même place !

Je te regarde, et c’est par ton précis éclat
              Que je sens la faible puissance
De ne te résumer que quand tu n’es plus là,
Et de ne posséder vraiment que ton absence !


CXLIII


L’amour, vorace et triste, en son humble folie,
Exige le serment qui rapproche et qui lie
              La mort avec la volupté ;
Une voix dit « toujours » et l’autre répond « oui »,
Car l’éphémère ardeur veut un luxe inouï
              D’avenir et d’éternité…


CXLIV


Je ne veux pas souffrir du doute,
Ni que tu m’épargnes, ni même
Que, concevant combien je t’aime,
Tu m’accompagnes sur ma route.

Quels efforts pourraient comprimer
Ton ennui, ton désir, tes vœux ?
Si quelqu’un te plaît, va l’aimer !
Aborde ces yeux, ces cheveux,
Dévaste ce nouveau visage,
Goûte ce cœur riant ou sage,
Cours vers ton allègre espérance !
Tu connaîtras la différence

De la feinte et de la paresse
D’avec mon incessante ivresse !
— Un jour j’aurai ta préférence.
Il n’est pour moi d’autre rivale
Qu’une ardeur à la mienne égale !

Qu’importe à mon cœur qui t’imprègne
De sa tendre et secrète rage
Qu’une femme que je dédaigne
Puisse te plaire davantage !


CXLV


Si même la pudeur des anges
Habitait le cœur féminin,
Je t’aurais dit ces mots étranges,
Mêlés d’arome et de venin,
Par quoi la nature impudente
Vient au secours de l’âme ardente…


CXLVI


Parfois on ne peut pas t’atteindre,
Atteindre ton cœur endurci ;
Comment te distraire ou te plaindre
Si tu ne dis pas ton souci ?

Tu restes fier, et l’on peut croire
Qu’un rustre vient de t’indigner.
— Ainsi pâlissent dans l’Histoire
Les princes qui n’ont pas régné…


CXLVII


Tu vis, tu parles, tu possèdes,
Rien qu’en étant ce que tu es,
Cet absolu que préparait
L’antique sort qui nous précède.

Mon désir ne t’est que prêté,
Mais dans ces moments où me crible
L’intérieure volupté,
Je te souhaite moins visible,
Je te regarde de côté,
Comme à ces spectacles horribles,
Où, tenté par la cruauté,
L’œil craintif devient une cible
Pour le couteau de la beauté…


CXLVIII


Parfois, quand j’aperçois mon flamboyant visage,
Lorsqu’il vient d’échapper à ta bouche et tes doigts,
Je ne reconnais pas cette exultante image,
Et je contemple avec un déférent effroi
              Cette beauté que je te dois !

Comme de bleus raisins mes noirs cheveux oscillent,
Ma joue est écarlate et mon œil qui jubile
Mêle à sa calme joie un triomphant maintien ;
Je n’ai vu ce regard florissant et païen
              Que chez les chèvres de Sicile !

Moment fier et sacré où, sevré de désir,
Mon cœur méditatif dans l’espace contemple
La seule vérité, dont nous sommes le temple ;
Car que peut-il rester dans le monde à saisir
Pour ceux qui, possédant leur univers ensemble,
              Ont mis l’honneur dans le plaisir ?…


CXLIX


L’hiver aux opaques parois
N’a pas de brises ni d’aromes ;
Tu respires en quelque endroit
Et pour moi l’univers embaume !

On voit, dans le froid firmament,
Les étoiles aux feux fidèles ;
Mon regard recherche laquelle
Met sur toi son scintillement.

Axe élu, pour moi tu traverses
Le globe d’un trait idéal.

— Ainsi trompe et nous bouleverse
Un amour fortuit et fatal…


CL


Il y a quelque nonchalance,
Peut-être quelque pauvreté
Dans ton amour plein de silence ;
Je le sens cette nuit d’été.

L’espace étoilé qui nous lie
Par ses zéphyrs et son odeur
Ressemble plus à ma folie
Qu’à ta noble et simple pudeur.

Tu penses à toi en vivant,
Tout ton être en toi persévère ;
Moi par l’arome et par le vent
Je rejoins les sublimes sphères.


L’infini qui respire et luit
S’accorderait avec mon être
Si le ciel pouvait me connaître
Et si j’appartenais à lui !

Mais toi, sans même que tu saches
D’où me vient ma triste fureur,
D’où vient que mon désir s’attache
À ta vive et sourde pâleur,

Tu vis tranquillement, content
De sentir ton esprit à l’aise
Parmi tous mes soins, et pourtant
Je n’aime pas que tu me plaises !

Je n’aime pas ce dévouement
Que suscite en moi quelque charme
De ta voix, de tes mouvements,
Toutes tes innocentes armes !

Depuis le jour où je t’aimai
Ma fierté s’irrite et réclame,
Je ne me pardonne jamais
Cette reddition de l’âme !


Ah ! laisse-moi te fuir, afin
De te retrouver en moi-même,
Selon ma soif, selon ma faim,
Et suffisant pour que je t’aime !


CLI


Je suis sûre de ta bonté,
Mais moins que du zèle trop tendre
Dont j’accompagne tes méandres,
Et que tu n’as pas mérité !

J’entends que tu parles, je rêve,
Tout ce que tu dis me convainc ;
Mais ces mots précis seraient vains
Sans ta lèvre qui se soulève.

Je révère ton sens humain,
Mais la seule paix que j’obtienne
Est quand la chaleur de tes mains
A mis son parfum dans les miennes…


CLII


Tu me donnes enfin la paix
Par cet excès de toi ; l’aisance
Se répand en moi ; tu te tais
Et tu réponds à mon silence.
— Je n’ai plus à questionner,
Plus à perdre, plus à gagner,
Rien à savoir, rien à nier ;
Je suis, dans l’ombre où je repose,
Insensible comme les choses…


CLIII


Il faudra bien pourtant que le jour vienne, un jour,
              Où je ne pourrai plus t’aimer,
Où mon cœur sera dur, mon esprit sombre et sourd,
              Ma main froide et mes yeux fermés !

Cet inutile effort pour ne pas te quitter,
              Ce vain espoir de vivre encor,
L’horreur de déserter ma place à ton côté,
              C’est cela, rien d’autre, la mort !

— Ce n’est plus cette angoisse et ce scandale altier
              De sombrer dans un noir séjour,
De ne plus se sentir robuste et de moitié
              Dans tous les mouvements du jour !


Ce n’est plus ce regret et ce décent orgueil
              D’adresser aux cieux constellés
L’adieu méditatif et stupéfait d’un œil
              Qui fut à leurs astres mêlé,

— Mais n’être plus, parmi les humains inconnus,
              Qui vont chacun à leur labeur,
La main forte et fidèle où tes doigts ont tenu,
              Le sein où s’est posé ton cœur ;

N’être plus le secret qui dit : C’est moi qui prends
              Ce qui te tourmente et te nuit ;
N’être plus ce désir anxieux et souffrant
              Qui songe à ton sommeil, la nuit ;

N’être plus ce brasier, qui tient ses feux couverts,
              Dont parfois tu n’as pas besoin !
Mais qui saurait t’offrir un brûlant univers,
              Si tes vœux réclamaient ce soin.

N’avoir plus, — ayant tout acquis et possédé, —
              Cette tâche, modeste enfin,
De pouvoir, sans emphase, être prête à t’aider
              Quand ton esprit a soif et faim,


Voilà ce qui m’effraie et comble de douleur
              Une âme à présent sans fierté.
— Car j’ai vraiment rendu de suffisants honneurs
              Aux cieux inhumains de l’été !…


CLIV


Sans regrets, crois-moi, sans effroi,
Je vais mourir. Je meurs de froid.
Je ne sens plus bien ta chaleur.
On ne peut pas lutter sans cesse ;
Mon esprit contre ta paresse
Se brise. C’est toi le vainqueur.
Je sens s’éloigner de mon cœur
Cette image immense et précise
De ta personne errante, assise,
Et qui m’enchantait de stupeur…
Excuse ma voix qui s’épuise,
Je te parle encor.
Je te parle encor.Mais je meurs.


CLV


Tout le ciel d’été me renvoie
Ton image, dont la vapeur
Monte incessamment de mon cœur.
Ah ! que tu sois aussi la proie
De cette mortelle langueur !
— Se pourrait-il vraiment qu’on voie
Faiblir celui qui nous fait peur ! —

N’es-tu pas fatigué d’entendre,
Homme prudent, sage, cruel,
Monter de ce cœur, ivre et tendre,
Comme un râle perpétuel ?


CLVI


Bien peu de cœurs sont désirants,
Un tiède destin les rassure,
Ils goûtent les faibles mesures,
Les jours égaux, prévus et francs,
L’avenir calme et sans ardeur.

— Il faut plaindre les donateurs !


CLVII


Je ne croyais pas trouver là
Des raisons de souffrir encor !
— Un jardin, son humble décor, —
(Lequel de nous deux a donc tort ?)
Mais ton œil ressemble aux lilas !

Tu sais, je n’anticipais pas,
Je ne m’étais pas dit, vraiment,
Moi qui te combats prudemment,
Qu’à chaque instant, à chaque pas,

Je heurterais mon cœur qui songe
À quelque chose qui fût toi ;
Mais j’ai le dédain du mensonge !
Hélas ! j’avouerai que je vois
En tout lieu, en tout paysage,
Quelque élément de ton visage !…


CLVIII


Parce que dès l’enfance et d’instinct tu fus triste,
Dans la cité bruyante ou sous les arbres verts,
Et que tu fus surpris qu’on souffre, et qu’on persiste
À souffrir, brave et lâche, en un morne univers ;

Parce que la gaîté ne fut sur ta personne
Que le manteau lustré d’un fuyant carnaval,
Et qu’un sonore ennui en ton âme résonne,
Ton cœur hostile et pur est de mon cœur l’égal.

Mais malgré cette étrange et noble ressemblance,
Nous nous sentons divers, lointains, dépossédés.
À quoi m’a donc servi ma suave puissance ?
J’ai disposé du monde et je ne puis t’aider !

— Que faire si vraiment le destin se refuse,
(Tandis que ta langueur recherche un calme oubli)
À t’imposer, plus tendre et reposant qu’un lit,
Mon cœur qui s’affermit en même temps qu’il s’use…


CLIX


Fais ce que tu veux, désormais.
Va-t-en, reviens, ne viens jamais !
— Mon cœur, qui lentement déchoit,
Fait semblant de t’offrir ce choix ;
Pourtant, je sais bien, tu le penses !
Que tu n’as nulle obéissance…

— Je devrais, en ces sombres jours,
Songer aux poignantes amours
Qu’en des fronts plus purs je suscite.
Mais il n’est pas de réussite
Contre ces guerriers bien armés
Qui, massés dans mon cœur qui rêve,
Sans égards, sans pitié, sans trêve,
Me contraignent tous à t’aimer…


CLX


Que puis-je te donner qui te rende paisible ?
Puis-je chercher pour toi, aux cieux inaccessibles,
              Les étoiles, jouets des anges ?
Verrai-je ton regard devenir clair et doux,
Cependant que tes mains aux rêveuses phalanges
Reposent noblement sur tes calmes genoux ?…


CLXI


Je croyais que l’amour c’était toi seul. J’entends
Soudain l’étrange et pur silence du printemps !
Le soir n’arrive point à l’heure coutumière :
Ce doux prolongement de rêveuse lumière
Est comme un messager qui dans le drame accourt
Et puis d’abord se tait. — Je croyais que l’amour
C’était toi seul, avec, serrés sur ton visage,
La musique, les cieux, les climats, les voyages.
Mais plus énigmatique, et plus réelle aussi,
Le doigt levé, ainsi que Saint Jean, de Vinci,
Écoutant je ne sais quelle immense nouvelle,
L’heure, qui se maintient et lentement chancelle,
Me fixe d’un regard où les siècles ont mis
Le secret fraternel à mon esprit promis…

Le vent s’essaye et tombe. Au loin un chien aboie.

— Toi qui fus la douleur dont j’avais fait ma joie,
Toi par qui je portais, mendiant, un trésor,

Qui fus mon choix soudain et pourtant mon effort,
Toi que mon cœur vantait, en appelant sa chance
Cette ardente, servile, oppressante souffrance
De sentir tout mon être entravé par ton corps,
Toi qui fus mon salut et mon péril extrême,
Se pourrait-il ce soir que, plus fort que toi-même,
L’éternel univers fût vraiment ce que j’aime ?…


CLXII


Moi-même j’ai pensé parfois
Que la flamme de mon esprit
Magnifiait ton cœur surpris ;
Mais non ; le trésor est en toi.

Et ce que j’imagine n’est,
(Si fort que soit mon tendre élan
Quand les jours sont trop durs, trop lents,)
Qu’égal à ce que je connais…


CLXIII


J’ai vraiment vécu des jours tels,
Si longs, si lourds par la souffrance,
Que je songe avec complaisance
Que rien d’humain n’est immortel !

N’être plus ! ni moi, ni toi-même !
Oui, ni toi ! par qui j’ai connu
L’horreur de craindre ce qu’on aime !
— Ignorer combien tu m’as plu,
Et que tu fus l’homme suprême
Par qui tout autre était exclu,

— Toi dont j’ai baisé le bras nu !…


CLXIV


Meurt-on d’aimer ? On peut le croire,
Tant c’est une mortelle histoire !

— Pourtant il me reste toujours
La grâce, au loin, de tes contours.
— Et la douleur dont tu m’enivres,
Dont je crois que je vais mourir,
Est peut-être, ô prudent désir !
Le seul secret qui me fait vivre…


CLXV


En vain la peur d’un joug tendre et fatal
Vient m’adjurer d’être de toi guérie :
Un corps aimé est comme un lieu natal,
Un vif amour est comme une patrie !

Je ne veux plus occuper ma raison
À repousser ta permanente image.
J’attends ! — Parfois la plus chaude saison
Boit la fraîcheur du survenant orage.

— Mais quand ma vie au souhait insistant
Est par ta voix jusqu’aux veines mordue,
J’arrache un cri à mon cœur haletant,
Comme un poignard dont la lame est tordue…


CLXVI


Impérieux mais indolent,
Tu parcours durement la vie,
Ayant jadis connu l’envie
De rêver, d’un cœur triste et lent.

Mais, comme un lutteur qu’on offense,
Tu repousses d’un brusque élan
Ces noblesses de ton enfance ;
Ton œil est froid et vigilant.

— Puissé-je mourir en brûlant !


CLXVII


Le désir accable et tourmente,
C’est une immuable saison
Qui règne, précise et démente.
Hardiment la noble raison
Qu’irrite l’aspect d’un cœur ivre
Combat l’ennemi clandestin.

— Mais qui voudrait encor survivre
Aux blessures de son destin,
Si l’on pouvait tuer l’instinct ?


CLXVIII


Je ne voudrais qu’un changement
En ton être qui me fait peur ;
Mes délices et mon tourment
Ne me viennent pas de ton cœur,

Ni de ton esprit qui m’est cher,
Mais qu’il m’est aisé d’oublier…
Hélas ! mon désir est lié
À quelque beauté de ta chair !

Je retrouverais le repos
Si ton visage était terni ;
Il n’est plus d’âme ou de propos
Qui m’enseigneraient l’infini ;

Mais je constate ton regard
Comme un implacable accident.
— Ce sont tes lèvres sur tes dents
Qui rendent mon destin hagard…


CLXIX


J’aime d’un amour clandestin
Ce que de toi nul n’a aimé :
Le sourd battement enfermé
De ton cœur et de ton instinct.

Nul n’a songé avec douleur
À ces beaux secrets écorchés
Du mouvement intérieur,
Puissant, indomptable et caché !

— Mais moi je sais que c’est ton sang
Qui te fait net, pur, précieux,
Et mon rêve en ton corps descend
Comme vers de plus sombres cieux…


CLXX


Tout ce que nous aimons est déjà sous la terre,
Un éphémère effort conduit encor nos jours,
Mais, déçue à jamais par l’ingrate atmosphère,
Pour mon regard il n’est de loi ni de mystère ;

— Peut-être êtes-vous là, pourtant, tenace Amour ?

Tout rêve et tout espoir s’écroulent dans des tombes ;
Toute animation s’affaisse dans le sol ;
— Printemps passionné, caresses des colombes,
Tendre essor des parfums, appel du rossignol,

Incoercible élan d’un visage vers l’autre,
Chaude haleine créant un humain paradis,
Sainte présomption d’être ces deux apôtres
Graves, dont l’un s’abreuve à ce que l’autre dit,
Terrible instinct d’amour qui combattez le nôtre,
Quand l’immense douleur nous a tout interdit,


Malgré votre besoin de prolonger la race
Vous n’êtes qu’un instant vifs au-dessus des morts ;
Vous usez chaque jour les âmes et les corps,
Rien de tout ce qui vit ne laissera de traces ;

— Mais alors vous venez sourdement vous poser
Comme un ordre pressant sur la plus triste face :

Méprisable et divin miracle du baiser !


CLXXI


Je ne puis comparer mon mal
À la douleur d’Yseult ; ma tête
N’a pas sur son rêve animal
Cette blonde et molle tempête.

Mais forte, et prolongeant le temps
Que l’on met à périr d’ivresse,
Dans un chant qui renaît sans cesse,
Je meurs pour toi comme Tristan…


CLXXII


Lorsque tu ne seras, dans quelque humble retraite,
              Qu’un homme vieux et fatigué ;
Lorsque sera terni le charme que te prête
              Ton beau sourire triste et gai ;

Quand ton œil studieux dont la langueur observe,
              Et même semble discuter,
N’aura plus sa rêveuse et vigilante verve,
              Et son bleu calice éclaté,

Quand nul ne fera plus tinter à ton oreille
              L’éloge que tu réclamais,
Songe, ô futur cadavre, éphémère merveille,
              Avec quel excès je t’aimais !


Rappelle à ton orgueil, s’il souffre et s’inquiète,
              Que c’est moi-même, et non pas toi,
Qui voulus, rapprochant sournoisement nos têtes,
              Ce baiser tendre, humide et droit,

Cet unique baiser qui met en équilibre
              Deux visages encore errants,
Et qui ne m’a jamais plus permis d’être libre,
              En mon cœur vivace et mourant…


CLXXIII


Peut-être que ton corps charmant, qui me tourmente
Par la grâce des mains, des lèvres et de l’œil,
Établit en moi seule une saison démente
Où l’instinctif élan est grave comme un deuil.
— Je l’ai lu dans un juste et saisissant recueil :
« La beauté de l’amant n’est qu’au cœur de l’amante. »
C’est donc moi qui te fais un excessif accueil !
— Alors, pourquoi ce rare et précis esclavage ?
Mais mon mal est sacré puisque le sort le veut !
Et c’est mon besoin fol comme mon besoin sage
De préférer au monde un seul de tes cheveux !


CLXXIV


Le hasard et les jours passent d’un pied rapide,
On ne sait ce qui vient ni ce qui va cesser ;
La place où bat mon cœur peut soudain être aride,
La chance est brève, hélas ! et tu n’es pas pressé !

Et tu ne te dis pas, sous les cieux monotones
Où tout est triste, amer, médiocre, décevant :
« J’irai vers cette femme en ce matin d’automne,
« J’aborderai ces yeux plus larges que le vent !

« J’aborderai ce cœur qui n’a pas eu la crainte
« De confier ses vœux, ses plaintes et ses pleurs.
« Visage démuni sans réserve et sans feinte,
« Où le trop vif amour insinuait sa peur !


« Puisqu’elle m’a tout dit, bien qu’étant grave et fière,
« Je pourrai demeurer simple et silencieux,
« Et faire un don naïf, à cette âme plénière,
« Des secrètes beautés qu’elle voit dans mes yeux.

« Je la devine bien, et je n’ai pas eu même
« À chercher quel était son épuisant souci :
« Sa voix m’a tristement annoncé qu’elle m’aime,
« Comme on dit que l’on meurt et que c’est bien ainsi !

« Jamais le cœur puissant qui pâlit son visage
« N’a tenté de goûter sur le mien son repos ;
« M’aimant, elle s’éloigne, et son front net et sage
« Renferme le courage isolé des héros !

« Puissante et délicate, usant de tendre ruse,
« Elle va sans faiblir vers un but périlleux ;
« Malgré son pas joyeux, jamais rien ne l’amuse
« Que le tragique espoir que l’on a d’être heureux ! »

— Non tu ne te dis pas : j’allégerai sa peine,
Je ne laisserai pas languir ce cœur de feu,
J’apporterai le lot de ma tendresse humaine
À ce doux corps surpris de ne pas être deux.


Non tu ne te dis pas : que puis-je craindre, en somme,
Puisque rien ne me nuit en son plaintif désir ?
Cette compagne insigne et songeuse des hommes,
Serai-je la seule âme à ne pas l’accueillir ?

Sur le globe sans joie où deux races existent,
Celle des morts, hélas ! et celle des vivants,
As-tu vraiment voulu rendre toujours plus triste
Le cœur le plus rêveur et le moins décevant ?

Viens, parfum ! viens, chaleur ! azur ! air ! nourriture !
Amour, répands sur moi l’unique illusion,
Puisque l’indifférente et moqueuse Nature
Protège les humains pendant la passion !


CLXXV


Rien ; l’univers n’est rien. Nulle énigme pour l’homme
Dont l’esprit et les sens ont perçu le néant.
— La turbulente vie hasardeuse, et le somme
À jamais, dans le sol maussade et dévorant !

Rien ! Partout l’éphémère et partout le risible,
Partout l’insulte au cœur, partout la surdité
Du Destin, qui choisit pour délicate cible
La noblesse de l’homme et sa sécurité.

— Et parmi cette affreuse et poignardante injure,
Seulement toi, visage au masque de velours,
Divinité maligne, enivrante, âpre et pure,
Consolateur cruel, doux et terrible Amour !


1920-1923.