Poèmes épars (Lenoir-Rolland)/Graziella

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Texte établi par Casimir HébertLe pays laurentien (p. 29-31).

1848
Graziella
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées.
Laissez le vent gémir et les flots murmurer ;
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées ;
Je veux rêver et non pleurer.
Lamartine.
I

 Elle était belle, elle était douce ;
 Elle s’asseyait sur la mousse
 Au temps où les grands arbres verts
 Laissent leurs feuilles dentelées
 Tomber sur le gazon, mêlées
 Aux pauvres fleurs des champs déserts.
Quinze ans avaient jeté sur son charmant visage
 Cette virginale pâleur
Que la main du désir laisse sur son passage
Ou que la volupté met sur son front rêveur.
 Ses beaux yeux avaient pris la teinte
 Des couleurs dont se trouve empreinte
 La mer au vaste horizon bleu ;
 Sa chevelure épaisse et noire
 S’enroulait sur son cou d’ivoire,
 Chaste de tout baiser de feu.
Ses dents, que laissait voir sa lèvre, carminée,
 Étaient d’un nacre éblouissant ;
Sous le tissu bruni de sa peau satinée

L’œil, dans la veine ardente, apercevait le sang.
 Où trouver voix plus cristaline,
 Plus suave haleine enfantine,
 Plus frais sourire, chant plus doux ?
 Où trouver forme plus suave ?
 Dites : je me fais son esclave,
 Et je l’adore à genoux.

II

Dans leurs rayonnements les âmes se confondent :
 L’amour est si pur à quinze ans !
Les soupirs contenus bondissent, se répondent ;
Le premier des aveux comble deux cœurs aimants !
 Oui, le soir, quand brillait l’étoile,
 La vierge aimée ôtait son voile,
 Marchait pensive à mes côtés ;
 Jetait au sable de la grève,
 Sans qu’elle interrompit son rêve,
 Des mots par la brise emportés !
 Car je la pris naïve à sa pauvre famille,
 Pauvre famille de pêcheurs ;
Elle n’avait encore aimé que sa mantille,
Et les oiseaux du ciel qui venaient sur ses fleurs !
 Parfois nous allions au rivage
 Écouter le refrain sauvage
 Du nautonnier napolitain ;
 Notre extase était infinie,
 Lorsqu’à sa nocturne harmonie

 Le flot mêlait ce chant lointain !
Parfois, montés tous deux sur la vieille nacelle,
 Que nous détachions des roseaux !
Nous regardions passer cette lampe éternelle,
 Que nous détachions des roseaux,
Phare mystérieux suspendu sur les eaux !
 Combien son humide paupière
 Aimait cette pâle lumière,
 Rayons mêlés d’ombre et de jour !
 Combien, en la voyant sourire,
 Mon âme éprouvait de délire,
 Mon cœur accumulait d’amour !
Quinze ans, hélas ! jetaient sur son charmant visage
 Cette virginale pâleur
Que la main du désir laisse sur son passage,
Ou que la volupté met sur un front rêveur !

III

 La vague venait en silence
Sécher sur les bords du golfe immense !
 Elle attendait sous l’oranger !…
 Qu’avait-elle donc à lui dire ?…
 C’est que sur un léger navire
 Demain embarque l’étranger !
Leur adieu fut nâvrant, puisque l’Italienne
 Lui donna ses lèvres de miel,
Qu’elle pleura longtemps, qu’une main dans la sienne,
De l’autre lui montra l’azur de son beau ciel !