Poèmes antiques/Khirôn

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Poèmes antiquesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 184-220).





I

Hèlios, désertant la campagne infinie,
S’incline plein de gloire aux plaines d’Haimonie ;
Sa pourpre flotte encor sur la cime des monts.
Le grand fleuve Océan apaise ses poumons,
Et l’invincible Nuit de silence chargée
Déjà d’un voile épais couvre les flots d’Aigée ;
Mais, sur le Boibéis, aux rougissantes eaux,
Où l’étalon Lapithe humecte ses naseaux,
Sur la divine Hellas et la mer de Pagase
La robe d’Hèlios se déploie et s’embrase.

Non loin du Péliôn couronné de grands pins,
Par les sentiers touffus, par les vagues chemins,
Les pasteurs, beaux enfants à la robe grossière,
Qui d’un agile élan courent dans la poussière,

Ramènent tour à tour et les bœufs indolents
Dont la lance hâtive aiguillonne les flancs,
Les chèvres aux pieds sûrs, dédaigneuses des plaines,
Et les blanches brebis aux florissantes laines.
Sur de rustiques chars, les vierges aux bras nus
Jettent au vent du soir leurs rires ingénus,
Et tantôt, de narcisse et d’épis couronnées,
Célèbrent Dèmètèr en chansons alternées.
Durant l’éclat du jour, au milieu des joncs verts,
En d’agrestes cours d’eau, de platanes couverts,
Les unes ont lavé les toiles transparentes,
Les autres ont coupé les moissons odorantes,
Et toutes, délaissant la fontaine ou les champs,
Charmentau loin l’écho du doux bruit de leurs chants.

L’heure fuit, le ciel roule et la flamme recule.
La splendide vapeur du flottant crépuscule
S’épanche autour des chars, baignant d’un pur reflet
Ces bras où le sang luit sous la blancheur du lait,
Ces chastes seins, enclos sous le lin diaphane,
Qui jamais n’ont bondi sous une main profane,
Ces cheveux dénoués, beau voile, heureux trésor,
Que le vent amoureux déroule en boucles d’or.
Sur les blés, les tissus, l’une près l’autre assises,
Elles vont unissant leurs chansons indécises,
Leurs rires éclatants ! Et les jeunes pasteurs
S’empressent pour les voir, et par des mots flatteurs
Caressent en passant leur vanité cachée.
Tels, quittant la montagne en son repos couchée,

Ces beaux enfants d’Hellas aux immortels échos
Poussent troupeaux et chars vers les murs d’Iolkos.

Mais voici qu’au détour de la route poudreuse
Un étranger s’avance ; et cette foule heureuse
Le regarde et s’étonne, et du geste et des yeux
S’interroge aussitôt. Il approche. Les Dieux
D’un sceau majestueux ont empreint son visage.
Dans ses regards profonds règne la paix du sage.
Il marche avec fierté. Sur ses membres nerveux
Flotte le lin d’Égypte aux longs plis. Ses cheveux
Couvrent sa vaste épaule, et dans sa main guerrière
Brille aux yeux des pasteurs la lance meurtrière.
Silencieux, il passe, et les adolescents
Écoutent résonner au loin ses pas puissants.
C’est un Dieu ! pensent-ils ; et les vierges troublées
S’entretiennent tout bas en groupes rassemblées.
Mais, semblable au lion, le divin Voyageur
S’éloigne sans les voir, pacifique et songeur.

La nuit emplit les cieux ; le Péliôn énorme
Aux lueurs d’Hékata projette au loin sa forme ;
Et sur la cime altière où dorment les forêts
Les astres immortels dardent leurs divins traits.

Il marche. Il a franchi les roches dispersées,
Formidables témoins des querelles passées,
Alors que les Géants, de leurs solides mains,
Bâtissaient vers les deux d’impossibles chemins,
Et que Zeus, ébranlant l’escalier granitique,

De ces monts fracassés couvrit la Terre antique.
Entre deux vastes blocs, au creux d’un noir vallon,
Non loin d’un bois épais que chérit Apollon,
Un antre offre aux regards sa cavité sonore.
Le seuil en est ouvert ; car tout mortel honore
Cet asile d’un sage, et l’on dit que les Dieux
De leur présence auguste ont consacré ces lieux.
Deux torches d’olivier, de leur flamme géante,
Rougissent les parois de la grotte béante.
Là, comme un habitant de l’Olympe éthéré,
Mais par le vol des ans fugitifs effleuré,
Khirôn aux quatre pieds, roi de la solitude,
Sur la peau d’un lion, couche rude et nocturne,
Est assis, et le jeune Aiakide, au beau corps,
Charme le grand vieillard d’harmonieux accords.
La lyre entre ses doigts chante comme l’haleine
De l’Euros au matin sur l’écumante plaine.
À ce bruit, l’Étranger marche d’un pas hâtif,
Et sur le seuil de pierre il s’arrête attentif.
Mais Khirôn l’aperçoit ; il délaisse sa couche ;
Un rire bienveillant illumine sa bouche ;
Il interrompt l’enfant à ses pieds interdit,
Et, saluant son hôte, il l’embrasse et lui dit :

— Orphée aux chants divins, que conçut Kalliope,
En une heure sacrée, aux vallons du Rhodope
Que baigne le Strymôn d’un cours aventureux !
Ô magnanime roi des Kylones heureux !
Dieu mortel de l’Hémos, qui vis le noir rivage,

Ta présence m’honore, et mon antre sauvage
N’a contenu jamais, entre tous les humains,
Un hôte tel que toi, Chanteur aux belles mains !
Ta gloire a retenti des plaines Helléniques
Jusqu’aux fertiles bords où les Géants antiques
Gémissent, et souvent mon oreille écouta,
De la Thrace glacée aux cimes de l’Oita,
Les sons mélodieux de ta lyre honorée
Voler dans l’air ému sur l’aile de Borée.
Déjà par l’âge éteints, jamais mes faibles yeux
Ne t’avaient contemplé, mortel semblable aux Dieux !
J’en atteste l’Olympe et la splendeur nocturne,
Ta vue a réjoui ma grotte taciturne.
Entre ! repose-toi sur ces peaux de lion.
Dans les vertes forêts du sombre Péliôn,
Jadis, en mes beaux jours de force et de courage,
J’immolai de mes mains ces lions pleins de rage.
Maintenant leur poil fauve est propice au repos,
Plus que la toison blanche arrachée aux troupeaux.
Et-toi, fils de Thétis, enfant au pied agile,
Verse l’onde qui fume en cette urne d’argile,
Et de mon hôte illustre, aux accents inspirés,
D’une pieuse main lave les pieds sacrés. —

Il dit, et le jeune homme, à sa voix vénérée,
Saisit l’urne, d’acanthe et de lierre entourée.
Une eau pure et brûlante y coule ; et, gracieux,
Il s’approche d’Orphée aux chants harmonieux :
— Ô Roi ! mortel issu d’une race divine,

Permets que je te serve. — Et son genou s’incline,
Et ses cheveux dorés, au Sperkhios voués,
Sur son front qui rougit s’épandent dénoués.
Le sage lui sourit, l’admire et le caresse :
— Que le grand Zeus, mon fils, à ton sort s’intéresse ! —
Le Péléide alors lave ses pieds fumants,
Agrafe le cothurne aux simples ornements,
Puis écoute, appuyé sur sa pique de hêtre,
L’harmonieuse voix qui répond à son maître.
Tel, le jeune Bakkhos, dans les divins conseils,
S’accoude sur le thyrse aux longs pampres vermeils.

— Interdit devant toi, fils de Kronos, ô sage,
A peine j’ose encor contempler ton visage ;
Et je doute en mon cœur que les Destins amis
Aient vers le grand Khirôn guidé mes pas soumis.
Salut, divin vieillard, plein d’un esprit céleste !
Que jamais Érinnys, dans sa course funeste,
Ne trouble le repos de tes glorieux jours !
Ô sage, vis sans cesse, et sois heureux toujours !
La vérité, mon père, a parlé par ta bouche :
Kalliope reçut Oiagre dans sa couche.
Je suis né sur l’Hémos de leurs embrassements.
Pour braver Poséidôn et les flots écumants,
J’ai quitté sans regrets la verte Bistonie
Où des rythmes sacrés j’enchaînais l’harmonie ;
Et la riche Iolkos m’a reçu dans son sein.
Là, sur le bord des mers, comme un bruyant essaim,
Cinquante rois couverts de brillantes armures,

Poussant jusques aux cieux de belliqueux murmures,
Autour d’une nef noire aux destins hasardeux
Attendent que ma voix te conduise auprès d’eux.
Sur la plage marine où j’ai dressé ma tente,
Environnant mon seuil de leur foule éclatante,
Tous m’ont dit : — Noble Orphée aux paroles de miel,
De qui la lyre enchante et la terre et le ciel,
Va ! sois de nos désirs le puissant interprète ;
Que le sage Centaure à te suivre s’apprête,
Puisque des Minyens les héros assemblés,
Au delà des flots noirs par l’orage troublés,
Las d’un lâche repos et d’une obscure vie,
Vont chercher la Toison qu’un Dieu nous a ravie.
Rappelle-lui Phryxos avec la blonde Hellé,
Rejetons d’Athamas, que conçut Néphélé,
Alors qu’abandonnant les rives d’Orkhomène
Ils fuyaient vers Aia leur marâtre inhumaine.
Et le Bélier divin les portait sur les mers.
La jeune Hellé tomba dans les gouffres amers ;
Et Phryxos, pour calmer son ombre fraternelle,
Immola dans Kolkhos ce nageur infidèle.
Il suspendit lui-même, au milieu des forêts,
La brillante toison dans le temple d’Ares ;
Et depuis, un dragon aux Dieux mêmes terrible
Veille sur ce trésor, gardien incorruptible.
Immense, vomissant la fumée et le feu,
De ses mouvants anneaux il entoure ce lieu.
Il n’a dormi jamais, et tout son corps flamboie ;
Il rugit en lion, en molosse il aboie ;

Comme l’aigle, habitant d’Athos aux pics déserts,
Il vole, hérissé d’écailles, dans les airs !
Il rampe, il se redresse, il bondit dans la plaine
Mieux qu’un jeune étalon à la puissante haleine ;
Et dans la sombre nuit, comme aux clartés du ciel,
Il darde incessamment un regard éternel.
Va donc, cher compagnon, harmonieux Orphée ;
Présente à ses regards cet immortel trophée ;
Va ! Qu’il cède à nos vœux et qu’il règne sur nous
Ses disciples anciens embrassent ses genoux :
Aux luttes des héros il forma leur jeunesse,
Et leur âge viril implore sa sagesse. —

Vieillard ! tels m’ont parlé ces pasteurs des humains
Nourris de ton esprit, élevés par tes mains :
Le puissant Hèraklès, fils de Zeus et d’Alkmène,
Qui déploie en tous lieux sa force surhumaine,
Et qui naquit dans Thèbe, alors que le soleil
Cacha durant trois jours son éclat sans pareil ;
Tiphys, le nautonier, qui de ses mains habiles
Conduit les noires nefs sur les ondes mobiles ;
Kastôr le Tyndaride et dompteur de coursiers ;
Et Celui qu’Eurotas, en ses roses lauriers,
Vit naître avec Hélène au berceau renommée,
Sous les baisers du Dieu dont Léda fut aimée ;
Le léger Méléagre, appui de Kalydon ;
Boutès à qui Pallas d’un glaive d’or fit don ;
Pélée et Télamôn, Amphiôn de Pallène,
Et le bel Eurotos cher au Dieu de Kyllène ;

Le cavalier Nestor, et Lyncée aux grands yeux
Qui du regard pénètre et la terre et les cieux,
Et les profondes mers, et les abîmes sombres
Où l’implacable Aidès règne au milieu des Ombres ;
Et vingt autres héros, avec le fils bien né
D’Aisôn, brave, prudent et fier comme Athèné.
Je supplie avec eux ta sagesse profonde.
Sur leur respect pour toi tout leur espoir se fonde.
Parle ! que répondrai-je à ces rois belliqueux ?
Ils n’attendent qu’un chef, mais Argô n’attend qu’eux.
J’écoute, car, demain, dès l’aurore naissante,
Il me faut retourner vers la mer mugissante.

— Les Dieux, dit le Centaure, ont habité parfois
Les bruyantes cités, et les monts et les bois,
Alors que de l’Olympe abandonnant l’enceinte
Ils dérobaient l’éclat de leur majesté sainte.
Ainsi, roi de la Thrace, à tes augustes traits,
Je me souviens du Dieu qui lance au loin les traits.
Tel, exilé des cieux, pasteur de Thessalie,
Je le vis s’avancer dans la plaine embellie ;
Son port majestueux, ses chants le trahissaient,
Et les Nymphes des bois sur ses pas s’empressaient.
Ta parole, mon hôte, est douce à mon oreille,
Nulle voix à la tienne ici-bas n’est pareille ;
Mais, comme un roi puissant à des enfants épars
Dispense ses trésors en d’équitables parts,
L’impassible Destin, obéi des Dieux mêmes,
Ordonne l’Univers de ses décrets suprêmes.

Le Destin sait, voit, juge ! Et tous lui sont soumis,
Et jamais il ne tient que ce qu’il a promis.
Repose-toi, mon hôte, et daigne en ma retraite
Calmer la sombre faim. Cher Péléide, apprête
Et le miel et le vin et nos agrestes mets.
Bientôt, roi de la Thrace, ô chanteur, qui soumets
Au joug mélodieux les forêts animées,
Les sources des vallons de tes accents charmées,
Et les rochers émus et les bêtes des bois,
Bientôt le noir Destin parlera par ma voix.
Le Destin dévorant, sourd comme l’onde amère,
Engloutit à son jour toute chose éphémère,
Ô fils d’Oiagre ! Et moi, par Kronos engendré,
Qui dus être immortel, dont l’âge immesuré
De générations embrasse un vaste nombre,
Moi qui de l’avenir perce le voile sombre...
Il me semble, qu’hier j’ai vu les premiers cieux !
Que Phyllire, ma mère, en son amour joyeux,
Hier en ses doux bras abritait ma faiblesse !
Ne touché-je donc pas à l’aride vieillesse ?
N’ai-je pas sur la terre usé de mes pieds durs
La tombe des héros tombés comme fruits mûrs ?
Et cet âge éternel qu’on daigna me promettre,
Est-ce un rapide jour qui semble toujours naître ?
Sombre Destin, pensée où tout est résolu,
Ô Destin, tout mourra quand tu l’auras voulu ! —

Et durant ce discours, Orphée aux yeux splendides,
Lisant sur ce grand front tout sillonné de rides

La profonde pensée et le secret du Sort,
Croit voir un Dieu couvert des ombres de la mort.
Cependant il se tait et respecte le sage ;
Nul orgueil de savoir ne luit sur son visage ;
Il attend que Khirôn, assouvissant sa faim,
L’invite à l’écouter et lui réponde enfin.
Le fier adolescent à la tête bouclée,
Fils de la Néréide et du divin Pélée,
Achille au cœur ardent, tel qu’un jeune lion
Qui joue en son repaire aux flancs du Pélion,
S’empresse autour d’Orphée et du sage Centaure.
Souriant, il leur verse un doux vin qui restaure ;
Puis, sur un disque, il sert un tendre agneau fumant
Et des gâteaux de miel avec un pur froment.
Parfois, le grand vieillard qui naquit de Phyllire
Et le roi de la Thrace à la puissante lyre
Admirent en secret cet enfant glorieux,
Le plus beau des mortels issus du sang des Dieux.
Déjà sa haute taille avec grâce s’élance
Comme un pin des forêts que la brise balance ;
Une flamme jaillit de son oeil courageux ;
Et, soit qu’il s’abandonne aux héroïques jeux,
Soit qu’il fasse vibrer entre ses mains fécondes
La lyre aux chants divins, mélodieuses ondes ;
Comme un nuage d’or, diaphane et mouvant,
À voir ses longs cheveux flotter au libre vent
Et sur son col d’ivoire errer pleins de mollesse ;
À voir ses reins brillants de force et de souplesse,
Son bras blanc et nerveux au geste souverain

Qui soutient sans ployer un bouclier d’airain,
Les deux sages déjà, devançant les années,
Déroulent dans leurs cœurs ses grandes destinées.

Mais le festin s’achève, et sur sa large main
Le Centaure pensif pose un front surhumain.
Un long rêve surgit dans son âme profonde.
Son oeil semble chercher un invisible monde ;
Son oreille, attentive aux bruits qui ne sont plus,
Entend passer l’essaim des siècles révolus :
Il s’enflamme aux reflets de leur antique gloire,
Comme au vivant soleil luit une tombe noire !
Tels qu’un écho lointain qui meurt au fond des bois,
Des sons interrompus expirent dans sa voix,
Et de son cœur troublé l’élan involontaire
Fait qu’il frappe soudain des quatre pieds la terre.
Comme pour embrasser des êtres bien aimés,
Il ouvre à son insu des bras accoutumés ;
Il remonte les temps, il s’écrie, il appelle,
Et sur son front la joie à la douleur se mêle.
Enfin sa voix résonne et s’exhale en ces mots,
Comme le vent sonore émeut les noirs rameaux :


II


— Oui ! j’ai vécu longtemps sur le sein de Kybèle...
Dans ma jeune saison que la Terre était belle !
Les grandes eaux naguère avaient de leurs limon
Reverdi dans l’Aithèr les pics altiers des monts.

Du sein des flots féconds les humides vallées,
De nacre et de corail et de fleurs étoilées,
Sortaient, telles qu’aux yeux avides des humains
De beaux corps ruisselants du frais baiser des bains,
Et fumaient au soleil comme des urnes pleines
De parfums d’Ionie aux divines haleines !
Les cieux étaient plus grands ! D’un souffle généreux
L’air subtil emplissait les poumons vigoureux ;
Et plus que tous, baigné des forces éternelles,
Des aigles de l’Athos je dédaignais les ailes !
Sur la neige des mers Aphrodite, en riant,
Comme un rêve enchanté, voguait vers l’Orient...
De sa conque, flottant sur l’onde qui l’arrose,
La nacre aux doux rayons reflétait son corps rose,
Et l’Euros caressait ses cheveux déroulés,
Et l’écume baisait ses pieds immaculés ;
Les Kharites en rond sur la mer murmurante
Emperlaient en nageant leur blancheur transparente,
Et les Rires légers, dans leurs jeunes essors,
Guidaient la Conque bleue et ses divins trésors !

Ô vous, plaines d’Hellas ! Ô montagnes sacrées,
De la Terre au grand sein mamelles éthérées !
Ô pourpre des couchants ! ô splendeur des matins !
Ô fleuves immortels, qu’en mes jeux enfantins
Je domptais du poitrail, et dont l’onde écumante,
Neige humide, flottait sur ma croupe fumante !
Oui ! j’étais jeune et fort ; rien ne bornait mes vœux :
J’étreignais l’univers entre mes bras nerveux ;

L’horizon sans limite aiguillonnait ma course,
Et j’étais comme un fleuve égaré de sa source,
Qui, du sommet des monts soudain précipité,
Flot sur flot s’amoncelle et roule avec fierté.
Depuis que sur le sable où la mer vient bruire
Kronos m’eut engendré dans le sein de Phyllire,
J’avais erré, sauvage et libre sous les airs,
Emplissant mes poumons du souffle des déserts
Et fuyant des mortels les obscures demeures.
Je laissais s’envoler les innombrables heures :
De leur rapide essor rival impétueux,
L’orage de mon cœur au cours tumultueux
Mieux qu’elles, dans l’espace et l’ardente durée,
Entraînait au hasard ma force inaltérée !
Et pourtant, comme au sein des insondables mers,
Tandis que le Notos émeut les flots amers,
L’empire de Nérée, à nos yeux invisible,
Ignore la tourmente et demeure impassible ;
Dans l’abîme inconnu de mon cœur troublé, tel
J’étais calme, sachant que j’étais immortel !
Ô jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force !
Ô chênes dont mes mains brisaient la rude écorce,
Lions que j’étouffais contre mon sein puissant,
Monts témoins de ma gloire et rougis de mon sang !
Jamais, jamais mes pieds, fatigués de l’espace,
Ne suivront plus d’en bas le grand aigle qui passe ;
Et, comme aux premiers jours d’un monde nouveau-né,
Jamais plus, de flots noirs partout environné,
Je ne verrai l’Olympe et ses neiges dorées

Remonter lentement aux cieux hyperborées !

— Ô Khirôn, dit Orphée, éloigne de ton cœur
Ces indignes regrets dont le sage est vainqueur.
Ton destin fut si beau parmi nos destins sombres,
Les siècles de la terre, à nos yeux couverts d’ombres,
Sous ton large regard ont passé si longtemps,
Et ta vie est si pleine, ô fils aîné du Temps,
Que l’auguste science en ton sein amassée
Doit calmer pour jamais ta grande âme blessée.
Daigne instruire plutôt mes esprits incertains :
Dis-moi des peuples morts les antiques destins,
Les luttes des héros et la gloire des sages,
Et le déroulement fatidique des âges ;
Dis-moi les Dieux armés contre les fils du Ciel,
Asseyant dans l’Olympe un empire éternel,
Et les vaincus tombant sous les monts qui s’écroulent,
Et Zeus précipitant ses triples feux qui roulent,
Et la Terre, attentive à ces combats géants,
Engloutissant les morts dans ses gouffres béants.

— La sagesse est en toi, fils d’une noble Muse !
Tu dis vrai, car Kronos à nos vœux se refuse :
Implacable, et toujours avide de son sang,
Il m’emporte-moi-même en son vol incessant,
Et les larmes jamais, dans sa fuite éternelle,
N’ont fléchi ce Dieu sourd qui nous fauche de l’aile.
Tu sais, tu sais déjà, noble Aède, — tes yeux
Ont lu jusques au fond de mon cœur soucieux, —

Que, tel qu’un voyageur errant quand la nuit tombe,
Mon immortalité s’est heurtée à la tombe !
Je mourrai ! Le Destin m’attend au jour prescrit.
Mais ta voix, ô mon fils, a calmé mon esprit.
Les justes Dieux, comblant mon orgueilleuse envie,
Bien au delà des temps ont prolongé ma vie,
Et si je dois tomber comme un guerrier vaincu,
Calme je veux mourir, ainsi que j’ai vécu.
Ecoute ! des vieux jours je te dirai l’histoire.
Leurs vastes souvenirs dormaient dans ma mémoire,
Mais ta voix les réveille, et ces jours glorieux
Vont éclairer encor leur ciel mystérieux.
Ô mon hôte ! aussi loin que mon regard se plonge,
Aux bornes du passé qui flotte comme un songe,
Quand la Terre était jeune et quand je respirais
Les souffles primitifs des monts et des forêts ;
Des sereines hauteurs où s’épandait ma vie,
Quand j’abaissais ma vue étonnée et ravie,
À mes pieds répandu, j’ai contemplé d’abord
Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord.
De noirs cheveux tombaient sur les larges épaules
De ces graves mortels avares de paroles,
Et qui, de Pélasgos, fils de la Terre, issus,
S’abritaient à demi de sauvages tissus.
Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse,
Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse,
Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs
Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs.
Arès au casque d’or, aux yeux pleins de courage,

Dans la paix de leurs cœurs ne jetait point l’orage :
Ignorant les combats, ils taillaient au hasard
De leurs grossières mains de noirs abris, sans art ;
Et du sein de ces blocs où paissaient les cavales
D’inhabiles clameurs montaient par intervalles,
Cris des peuples enfants qui, simples et pieux,
Sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux.
Car les temples sacrés, les cités sans pareilles,
Les hymnes qui des Dieux enchantent les oreilles,
Dans le sein de la Terre et des mortels futurs
Dormaient prédestinés à des siècles plus mûrs.
Sur la haute montagne où s’allumait l’aurore,
Interrogeant les Dieux, qui se taisaient encore
Et dans mon jeune esprit prêt à le contenir
Déposaient par éclairs le splendide avenir,
Souvent je méditais, dans le repos de l’âme,
Sur ces peuples pieux, purs de crime ou de blâme,
Et je tournais parfois mes regards réfléchis
Vers les noirs horizons que le Nord a blanchis.

Cependant, Artémis, la Vierge aux longues tresses,
Menant le chœur léger des fières chasseresses,
Sur la cime des monts à mes pas familiers
Poursuivait les grands cerfs à travers les halliers.
Je rencontrai bientôt la Déesse virile
Qui d’un chaste tissu couvre son flanc stérile.
L’arc d’ivoire à la main et les yeux animés,
Excitant de la voix ses lévriers aimés,
Et parfois confiant aux échos des montagnes

Les noms mélodieux de ses belles compagnes,
Elle marchait, rapide, et sa robe de lin
Par une agrafe d’or à son genou divin
Se nouait, et les bois, respectant la Déesse,
S’écartaient au devant de sa mâle vitesse.

Je reposais au pied d’un chêne aux noirs rameaux,
Les mains teintes encor du sang des animaux ;
Car depuis qu’Hèlios dont le monde s’éclaire
Avait poussé son char dans l’azur circulaire,
Par les taillis épais d’arbustes enlacés,
Sur les rochers abrupts de mousses tapissés,
Sans relâche, j’avais de mes mains meurtrières
Percé les cerfs légers errant dans les clairières,
Et, des fauves lions suivant les pas empreints,
D’un olivier noueux brisé leurs souples reins.
Artémis s’arrêta sous le chêne au tronc rude,
Et d’une voix divine emplit la solitude :

— Khirôn, fils de Kronos, habitant des forêts,
Dont la main est habile à disposer les rets,
Et qui, sur le sommet de mes vastes domaines,
Coules des jours sereins loin des rumeurs humaines,
Centaure, lève-toi ! les Dieux te sont amis.
Sois le cher compagnon que leurs voix m’ont promis !
Et sur le vert Kynthios ou l’Érymanthe sombre,
Sur le haut Péliôn noirci de pins sans nombre,
Aux crêtes des rochers où l’aigle fait son nid,
Viens fouler sur mes pas la mousse et le granit.

Viens ! Que toujours ta flèche, à ton regard fidèle,
Atteigne aux cieux l’oiseau qui fuit à tire d’aile ;
Que jamais dans sa rage un hardi sanglier
Ne baigne de ton sang les ronces du hallier !
Compagnon d’Artémis, invincible comme elle,
Viens illustrer ton nom d’une gloire immortelle ! —

Et je dis : — Ô Déesse intrépide des bois,
Qui te plais aux soupirs des cerfs, aux longs abois
Des lévriers lancés sur la trace odorante ;
Vierge au cœur implacable, et qui, toujours errante,
Tantôt pousses des cris féroces, l’arc en main,
L’oeil brillant, et tantôt, au détour du chemin,
Sous les rameaux touffus et les branches fleuries,
Entrelaces le chœur de tes Nymphes chéries,
Artémis ! je suivrai tes pas toujours changeants,
J’atteindrai pour te plaire, en mes bonds diligents,
Les biches aux pieds prompts et les taureaux sauvages
Qui troublent, mugissants, les bois et les rivages,
Si tu daignes, Déesse, accorder à mes vœux
La blanche Kharikhlô, la Nymphe aux blonds cheveux,
Qui s’élève, au milieu de ses sœurs effacées,
Comme un peuplier vert aux cimes élancées ! —

La Déesse sourit ; et, chasseur courageux,
Depuis dans les forêts je partageai ses jeux.
Mais quand, pour d’autres bords, la Vierge Latoïde,
Lasse de la vallée ou de la cime aride,
De ses Nymphes suivie, à l’horizon des flots

Volait vers Ortygie ou la sainte Délos,
Je déposais mon arc et mes flèches sanglantes,
Et, le front incliné sur les divines plantes,
Je méditais Kybèle au sein mystérieux,
Vénérable à l’esprit, éblouissante aux yeux.

Tels étaient mes loisirs, ô Chanteur magnanime !
Tel je vivais heureux sur la terre sublime,
Toujours l’oreille ouverte aux bruits universels,
Souffles des deux échos des parvis immortels,
Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes,
Chansons de l’Hydriade au sein des eaux courantes ;
Et formant, sans remords, le tissu de mes jours
De force et de sagesse et de chastes amours.
Oui, tel j’étais, mon hôte, en ma saison superbe !
Je buvais l’eau du ciel et je dormais sur l’herbe,
Et parfois, à l’abri des bois mystérieux,
Comme fait un ami, j’entretenais les Dieux !
En ce temps, sur l’Ossa ceint d’éclatants orages
J’errais, et sous mes pieds flottaient les lourds nuages,
Quand au large horizon par ma vue embrassé,
Où sommeille Borée en son antre glacé,
Je vis, couvrant les monts et noircissant les plaines,
Attiédissant les airs d’innombrables haleines,
Incessant, et pareil aux épais bataillons
Des avides fourmis dans le creux des sillons,
Un peuple armé surgir ! Des chevelures blondes,
Sur leurs dos blancs et nus, en boucles vagabondes
Flottaient, et les échos des monts qui s’ébranlaient

De leurs chants belliqueux s’emplissaient et roulaient.
Telle, la vieille mer aux forces formidables
Amasse un noir courroux dans ses flots insondables,
Se gonfle, se déroule, et, sous l’effort des vents,
À l’assaut des grands caps pousse ses flots mouvants :
L’Olympe tremble au bruit, et la rive pressée
Palpite sous le poids, d’écume hérissée.
Ainsi ce peuple fier, aux combats sans égaux,
Heurte dans son essor l’antique Pélasgos ;
Et sur ces bords bercés d’un repos séculaire,
Pour la première fois a rugi la Colère.

Les troupeaux éperdus, au hasard dispersés,
Mugissent dans la flamme et palpitent percés ;
Comme au vent orageux volent les feuilles sèches,
Les airs sont obscurcis d’un nuage de flèches…
Superbe et furieux, l’étalon hennissant
Traîne les chars d’airain dans un fleuve de sang ;
Et la clameur féroce, aux lèvres écumantes,
Les suprêmes soupirs, les poitrines fumantes,
Les têtes bondissant loin du tronc palpitant,
Le brave, aimé des Dieux, qui tombe en combattant,
Le lâche qui s’enfuit, la vieillesse, l’enfance,
Et la vierge au corps blanc qu’un fer cruel offense,
Tout ! cris, soupirs, courage, ardeur, efforts virils,
Tout proclame l’instant des suprêmes périls,
L’heure sombre où l’Érèbe en ses parois profondes
Engloutit par essaims les races vagabondes,
Jusqu’au jour éternel où leurs restes épars

Dans le repos premier rentrent de toutes parts,
Et, d’une vie antique effaçant le vestige,
Unissent dans la mort les rameaux à la tige.

Les Pasteurs, refoulés par ces torrents humains,
Se frayaient, gémissants, d’inhabiles chemins.
Emportant de leurs Dieux les géantes images,
Les uns par grands troupeaux fuyaient sur les rivages
Les autres, unissant les chênes aux troncs verts,
Allaient chercher sur l’onde un meilleur univers…
Et quand tout disparut, race morte ou vivante,
Moissonnée en monceaux ou prise d’épouvante,
Je vis, sur les débris de ce monde effacé,
Un nouveau monde croître, et vers les cieux poussé,
Comme un chêne noueux aux racines sans nombre,
Epancher sur le sol sa fraîcheur et son ombre ;
Tandis que du Destin l’oracle originel,
Parlant une autre langue aux abîmes du ciel,
Sous mes yeux éblouis déroulait à cette heure
Le sort plus glorieux d’une race meilleure.
Alors, je descendis du mont accoutumé
Chez ce peuple aux beaux corps des Immortels aimé.
Ainsi, l’aigle, lassé de la nue éternelle,
Dans l’ombre des vallons vient reposer son aile.
Roi de l’Hémos ! ma voix aux superbes dédains
N’avait jamais frappé l’oreille des humains ;
Jamais encor mes bras n’avaient de leur étreinte
Dans un cœur ennemi fait palpiter la crainte ;
J’ignorais la colère et les combats sanglants ;

Et, fier de quatre pieds aux rapides élans,
De ma force éprouvée aux lions redoutable,
J’irritai dans sa gloire une race indomptable.
L’insensée ignorait que le fer ni l’airain
Ne pouvaient entamer mon corps pur et serein,
Semblable, sous sa forme apparente, à l’essence
Des impalpables Dieux. Ma céleste naissance,
Le sentiment profond de ma force, ou plutôt
L’inexorable Arès qui m’enflammait d’en haut,
Excitant mon courage à la lutte guerrière,
Rougit d’un sang mortel ma flèche meurtrière.
Que de héros anciens dignes de mes regrets,
Sur la rive des mers, dans l’ombre des forêts,
Race hardie, en proie à ma fureur première,
J’arrachai, noble Orphée, à la douce lumière !
Peut-être que, vengeant le divin Pélasgos,
J’allais d’un peuple entier déshériter Argos,
Si la grande Athènè, Déesse tutélaire,
N’eût brisé le torrent d’une aveugle colère.
J’ensevelis les morts que j’avais immolés,
J’honorai leur courage et leurs mânes troublés ;
Et la Paix souriante, aux mains toujours fleuries,
Apaisa pour jamais nos âmes aguerries.

Mais, à peine échappée aux combats dévorants,
La Terre tressaillit sous des efforts plus grands ;
Et, comme aux jours anciens où tomba Prométhée,
L’Aithèr devint semblable à la mer agitée.
Les astres vacillaient dans l’écume des cieux,

Et la nue au flanc d’or, voile mystérieux,
En des lambeaux de feu déchirée et flottante,
Montrait des pâles Dieux la foule palpitante !
La clameur des mortels roulait, les flots grondaient
Et d’eux-mêmes, au loin, en sanglots s’épandaient,
Comme de noirs, captifs qui, dans l’ombre nocturne
Redemandent la vie à l’écho taciturne
Et désespérément se heurtent front sur front.
Or, la Terre vengeait enfin l’antique affront
Du Dieu source des Dieux, que de sa faux cruelle
Mon père mutila dans la voûte éternelle,
Alors que, débordant comme un fleuve irrité,
Le Sang subtil coula du ciel épouvanté,
Et qu’en flots clandestins la divine Semence
Féconda lentement la Terre au sein immense !


Donc, du crime infini formidables vengeurs,
Naquirent tout armés les Géants voyageurs,
Monstres de qui la tête était ceinte de nues,
Dont le bras ébranlait les montagnes chenues,
Et qui, toujours marchant, secouaient d’un pied lourd
Les entrailles du monde et jusqu’à l’Hadès sourd !
De leurs soixante voix l’injure irrésistible
Retentit tout à coup dans l’Olympe paisible…
Mais ne pouvant porter au sein des larges cieux,
Terreur des Immortels, leurs fronts audacieux,
Les premiers, Diophore et l’informe Encelade
De l’Empire céleste ont tenté l’escalade !

L’Hémos déraciné sur l’Ossa s’est dressé,
Puis tous deux sur Athos, qui rugit, crevassé,
Quand le noir Péliôn sur tous trois s’amoncelle !
L’échelle monstrueuse en sa hauteur chancelle ;
Mais, franchissant d’un bond ses immenses degrés,
Les Géants vont heurter les palais éthérés.
Tout tremble ! En vain la foudre au bras de Zeus s’embrase ;
Sous leurs blocs meurtriers dont la lourdeur écrase,
Les enfants d’Ouranos vont briser de leurs mains
L’O]ympe éblouissant vénéré des humains.
Des Dieux inférieurs la foule vagabonde
Par les sentiers du ciel fuit aux confins du monde ;
Et peut-être en ce jour, dispersant leurs autels,
L’Erèbe dans son sein eût pris les Immortels,
Si, changeant d’un seul coup la défaite mobile,
Athènè n’eût percé Pallas d’un trait habile.

Alors, du Péliôn soudain précipité,
Encelade recule, et, d’un front indompté,
Il brave encor des Dieux la colère implacable ;
Mais le fumant Aitna de tout son poids l’accable :
Il tombe enseveli. Vainement foudroyé,
Diophore a saisi Pallas pétrifié ;
A la fille de Zeus, de son bras athlétique,
Il le lance, et le corps du Géant granitique
Retombe en tournoyant et brise son front dur
Comme le pied distrait écrase le fruit mûr.
Polybote éperdu fuit dans la mer profonde,
Et ses reins monstrueux dominent au loin l’onde,

Et de ses larges pas mieux que les lourds vaisseaux,
Il franchit sans tarder l’immensité des eaux ;
Poséidon l’aperçoit ; de ses bras formidables
Il enlève Nysire et ses grèves de sables
Et ses rochers moussus ; il la dresse dans l’air :
Et l’île aux noirs contours vole comme l’éclair,
Gronde, frappe ; et les os du géant qui succombe
Blanchissent les parvis de son humide tombe.
Tous croulent dans l’Hadès, où neuf fois, de ses flots,
La Styx qui les étreint étouffe leurs sanglots ;
Et les Dieux, oubliant les discordes funestes,
Goûtent d’un long repos les voluptés célestes.

Et moi, contemporain de jours prodigieux,
En plaignant les vaincus j’applaudissais aux Dieux,
Certain de leur justice, et pourtant dans mon âme
Roulant un noir secret brûlant comme la flamme,
Et je laissais flotter, au bord des flots assis,
Dans le doute et l’effroi mes esprits indécis ;
Songeur, je me disais : — Sur les cimes neigeuses
L’aigle peut déployer ses ailes orageuses,
Et, l’oeil vers Hèlios incessamment tendu,
Briser l’effort des vents dans l’espace éperdu ;
Car sa force est cachée en sa lutte éternelle ;
Il se complaît, s’admire, et s’agrandit en elle.
Avide de lumière, altéré de combats,
Le sol est toujours noir, les deux sont toujours bas ;
Il vole, il monte, il lutte, et sa serre hardie
Saisit le triple éclair dont le feu l’incendie !

Les sereines forêts aux silences épais,
Chères au divin Pan, ruisselantes de paix,
Les sereines forêts, immobiles naguères,
Peuvent s’écheveler comme des fronts vulgaires ;
L’ouragan qui se rue en bonds tumultueux
Peut des chênes sacrés briser les troncs noueux ;
L’astre peut resplendir dans la nue azurée
Et brusquement s’éteindre au sein de l’Empyrée ;
L’Océan peut rugir, la Terre s’ébranler ;
Les races dans l’Hadès peuvent s’amonceler ;
L’aveugle Mouvement, de ses forces profondes,
Faire osciller toujours les mortels et les mondes...
Mais d’où vient que les Dieux qui ne mourront jamais
Et qui du large Aithèr habitent les sommets,
Les Dieux générateurs des astres et des êtres,
Les Rois de l’Infini, les implacables Maîtres,
En des combats pareils aux luttes des héros,
De leur éternité troublent le sûr repos ?
Est-il donc par delà leur sphère éblouissante
Une Force impassible, et plus qu’eux tous puissante,
D’inaltérables Dieux, sourds aux cris insulteurs,
Du mobile Destin augustes spectateurs,
Qui n’ont jamais connu, se contemplant eux-mêmes,
Que l’éternelle paix de leurs songes suprêmes ?

Répondez, répondez, ô Terre, ô Flots, ô Cieux !
Que n’ai-je, ô roi d’Athos, ton vol audacieux !
Que ne puis-je, ô Borée, à tes souffles terribles
Confier mon essor vers ces Dieux invisibles !

Oh ! sans doute, à leurs pieds, pâles Olympiens,
Vous rampez ! Faibles Dieux, vous n’êtes plus les miens
Comme toi, blond Phoibos, qu’honore Lykorée,
Je darde un trait aigu d’une main assurée :
Python eût succombé sous mes coups affermis !
J’ai devancé ta course, ô légère Artémis !
Comme vous immortel, ma force me protège ;
Les Dieux des bois souvent ont formé mon cortège ;
J’ai porté des lions dans mes bras étouffants,
Et mon père Kronos est votre aïeul, enfants !
Ô Zeus ! les noirs Géants ont balancé ta gloire...
C’est aux Dieux inconnus qu’appartient la victoire,
Et mon culte, trop fier pour tes autels troublés,
Veut monter vers ceux-ci, de la crainte isolés,
Qui n’ont point combattu, qui, baignés de lumière,
Dans le sein de la Force éternelle et première
Règnent calmes, heureux, immobiles, sans nom
Irrésistibles Dieux à qui nul n’a dit : Non !
Qui contiennent le monde en leurs seins impalpables
Et qui vous jugeront, hommes et Dieux coupables !

Hélas ! tel je songeais, Chanteur mélodieux !
J’osais délibérer sur le Destin des Dieux !
Ils m’ont puni. Bientôt les Kères indignées
Trancheront le tissu de mes longues années ;
La flèche d’Hèraklès finira mes remords ;
J’irai mêler mon ombre au vain peuple des morts.
Et l’antique Chasseur des forêts centenaires
Poursuivra dans l’Hadès les cerfs imaginaires !

Et depuis, j’ai vécu, mais dans mon sein gardant
Ce souvenir lointain comme un remords ardent.
Pour adoucir les Dieux, pour expier ma faute,
J’ai creusé cette grotte où tu sièges, mon hôte ;
Et là, durant le cours des âges j’ai nourri
De sagesse et d’amour tout un peuple chéri,
Peuple d’adolescents sacrés, race immortelle
Que le lion sauvage engraissait de sa moelle,
Et que l’antique Hellas, en des tombeaux pieux,
Tour à tour a couchés auprès de leurs aïeux.

Viens ! ô toi, le dernier des nourrissons sublimes
Que mes bras paternels berceront sur ces cimes,
Ô rejeton des Dieux, ô mon fils bien aimé !
Toi qu’aux mâles vertus tout enfant j’ai formé,
Et qui, de mes vieux jours consolant la tristesse,
Fais mon plus doux orgueil et ma seule richesse !
Fils du brave Pélée, Achille au pied léger,
Puisse ton cœur grandir et ne jamais changer !
Ô mon enfant si cher, Hellas est dans l’attente.
Quels feux éclipseront ton aurore éclatante !
Le plus grand des guerriers, embrassant tes genoux,
Au pied des murs d’Ilos expire sous tes coups...
Un Dieu te percera de sa flèche assassine ;
Mais comme un chêne altier que l’éclair déracine
Et qui, régnant parmi les hêtres et les pins,
Emoussa la cognée à ses rameaux divins !
Sous le couteau sacré la vierge Pélasgique
Baignera de son sang ta dépouille héroïque ;

Et sur le bord des mers j’entends Hellas en pleurs
Troubler les vastes cieux du cri de ses douleurs !
Tu tombes, jeune encor ; mais ta rapide vie
D’une gloire immortelle, ô mon fils, est suivie ;
L’avenir tout entier en sonores échos
Fait retentir ton nom dans l’âme des héros,
Et l’aride Troade, où tous viendront descendre,
Les verra tour à tour inclinés sur ta cendre. —

Le Centaure se tait. Dans ses bras vénérés
S’élance le jeune homme aux longs cheveux dorés ;
De son cœur généreux la fibre est agitée.
Il baise de Khirôn la face respectée ;
Et, gracieux soutien du vieillard abattu,
Il le réchauffe au feu de sa jeune vertu.


III


— Mon hôte, dit Khirôn, dès qu’aux voûtes profondes,
La fille de Thia, l’Aurore aux tresses blondes,
Montera sur son char de perles et d’argent,
Presse vers Iolkos un retour diligent ;
Mais la divine Nuit, ceinte d’astres, balance
La Terre encor plongée en un vaste silence,
Et seul, le doux Sommeil, le frère d’Atropos,
Plane d’un vol muet dans les cieux en repos.
Je ne foulerai point Argô chargé de gloire,

Noble Aède ! J’attends le jour expiatoire ;
Et mon dernier regard, de tristesse incliné,
Contemple pour jamais la terre où je suis né.
L’Euros aux ailes d’or, d’une haleine attendrie,
Confiera ma poussière à la douce patrie
Où fleurit ma jeunesse, où se cloront mes yeux !
Porte au grand Hèraklès mes suprêmes adieux :
Dis-lui que, résigné, soumis à des lois justes,
Je vois errer ma mort entre ses mains augustes,
Et que nulle colère, en mon nom paternel,
Ne brûle contre lui pour ce jour solennel.
Mais Hèlios encor, dans le sein de Nérée,
N’entr’ouvre point des d’eux la barrière dorée ;
Tout repose, l’Olympe,et la Terre au sein dur.
Tandis que Sélènè s’incline dans l’azur,
Daigne, harmonieux Roi qu’Apollon même envie,
Charmer d’un chant sacré notre oreilie ravie,
Tel que le noir Hadès l’entendit autrefois
En rythmes cadencés s’élancer de ta voix,
Quand le triple Gardien du Fleuve aux eaux livides
Referma de plaisir ses trois gueules avides,
Et que des pâles Morts la foule suspendit
Dans l’abîme sans fond son tourbillon maudit ! —

Comme au faîte des monts Apollôn Musagète,
Le fils de Kalliope est debout ! Il rejette
Sur son dos large et blanc, exercé dans les jeux,
Ses cheveux éclatants, sa robe aux plis neigeux ;
Il regarde l’Olympe où ses yeux savent lire,

Et du fils de Pélée il a saisi la lyre.
Sous ses doigts surhumains les cordes ont frémi
Et s’emplissent d’un souffle en leur sein endormi,
Souffle immense, pareil aux plaintes magnanimes
De la mer murmurante aux sonores abîmes.
Tel, le faible instrument gémit sous ses grands doigts,
Et roule en chants divins pour la première fois !
Un Dieu du grand Aède élargit la poitrine ;
D’une ardente lueur son regard s’illumine…
Il va chanter, il chante ! Et l’Olympe charmé
S’abaisse de plaisir sur le mont enflammé !
Kybèle aux épis d’or, sereine, inépuisable,
Des grèves où les flots expirent sur le sable
Jusqu’aux âpres sommets où dorment les hivers,
D’allégresse a senti tressaillir ses flancs verts !
L’étalon hennissant de volupté palpite ;
De son nid tout sanglant l’aigle se précipite ;
Le lion étonné, battant ses flancs velus,
S’élance du repaire en bonds irrésolus ;
Et les timides cerfs et les biches agiles,
Les Dryades perçant les écorces fragiles,
Les Satires guetteurs des Nymphes au sein nu,
Tous se sentent poussés par un souffle inconnu ;
Et vers l’antre, où la lyre en chantant les rassemble,
Des plaines et des monts ils accourent ensemble !

Ainsi, divin Orphée, ô chanteur inspiré,
Tu déroules ton cceur sur un mode sacré.
Comme un écroulement de foudres rugissantes,

La colère descend de tes lèvres puissantes ;
Puis le calme succède à l’orage du ciel ;
Un chant majestueux, qu’on dirait éternel
Enveloppe la lyre entre tes bras vibrante ;
Et l’oreille, attachée à cette âme mourante,
Poursuit dans un écho décroissant et perdu
Le chant qui n’étant plus est toujours entendu.
Le Péléide écoute, et la lyre est muette !
Altéré d’harmonie, il incline la tête :
Sous l’or de ses cheveux, d’une noble rougeur
L’enthousiasme saint brûle son front songeur ;
Une ardente pensée, en son cœur étouffée,
L’oppresse de sanglots ; mais il contemple Orphée,
Et dans un cri sublime il tend ses bras joyeux
Vers cette face auguste et ces splendides yeux
Où du céleste éclair que ravit Prométhée
Jaillit, impérissable, une flamme restée ;
Comme si le Destin eût voulu confier
La flamme où tous vont boire et se vivifier
Au fils de Kalliope, au Chanteur solitaire
Que chérissent les Dieux et qu’honore la Terre.

Mais le sombre horizon des deux, les monts dormants
Qui baignent leurs pieds lourds dans les flots écumants,
Les forêts dont l’Euros fait osciller les branches,
Tout s’éveille, s’argente à des clartés plus blanches ;
Et déjà, de la nuit illuminant les pleurs,
L’Aurore monte au sein d’un nuage de fleurs.
Orphée a vu le jour : — Ô toi que je révère,

Ô grand vieillard, dit-il, dont le Destin sévère
D’un voile de tristesse obscurcit le déclin,
Je te quitte, ô mon père ! Et, comme un orphelin
Baigne, au départ, de pleurs des cendres précieuses,
Je t’offre le tribut de mes larmes pieuses.
Contemporain sacré des âges révolus,
Adieu, Centaure, adieu ! je ne te verrai plus…
Fils de Pélée, adieu ! puissent les Dieux permettre
Qu’un jour ton cœur atteigne aux vertus de ton maître :
Sois le plus généreux, le plus beau des mortels,
Le plus brave ; et des Dieux honore les autels.
Salut, divin asile, ô grotte hospitalière !
Salut, lyre docile, à ma main familière !
Dépouilles des lions qu’ici foula mon corps,
Montagnes, bois, vallons, tout pleins de mes accords,
Cieux propices, salut ! Ma tâche est terminée. —

Il dit. Et de Khirôn la langue est enchaînée ;
Il semble qu’un Dieu gronde en son sein agité ;
Des pleurs baignent sa face : — Ô mon fils regretté,
Divin Orphée, adieu ! Mon cœur suivra ta trace
Des rives de Pagase aux fleuves de la Thrace.
Je vois le noir Argô sur les flots furieux
S’élancer comme l’aigle à son but glorieux,
Et dans le sein des mers les blanches Kyanèes
Abaisser à ta voix leurs têtes mutinées.
Et Kolkhos est vaincue ! Et remontant aux lieux
Où luit l’Ourse glacée à la borne des cieux,
De contrée en contrée, Argô, qu’un Dieu seconde,

D’un cours aventureux enveloppe le monde !
Mais, ô crime, ô douleur éternelle en sanglots !
Quelle tête sacrée errant au gré des flots,
Harmonieuse encore et d’un sang pur trempée,
Roule et gémit, du thyrse indignement frappée ?
Iakkhos, Iakkhos ! Dieu bienveillant, traîné
Par la fauve panthère ! Iakkhos, couronné
De pampres et de lierre et de vendanges mûres !
Dieu jeune, qui te plais aux furieux murmures
Des femmes de l’Édôn et du Mimas ! ô toi
Qui déchaînes, la nuit, sur les monts pleins d’effroi,
Comme un torrent de feu l’ardente Sabasie...
De quels regrets ton âme, Évan, sera saisie
Quand ce divin Chanteur égorgé dans tes jeux
Rougira de son sang le Strymôn orageux !
Ô mon fils ! — Mais sa voix expire dans les larmes.

— Centaure ! dit Orphée, apaise tes alarmes.
Les pleurs me sont sacrés qui tombent de tes yeux,
Mais la vie et la mort sont dans la main des Dieux. —

Il marche, et, reprenant le sentier de la veille,
S’éloigne. Le ciel luit, le Péliôn s’éveille,
Tout frais de la rosée attachée à ses flancs.
Au souffle du matin les pins étincelants
S’entretiennent au fond de la montagne immense ;
Le bruit universel des Êtres recommence.
Les grands troupeaux, suivis des agrestes pasteurs,

Regagnent la vallée humide ou les hauteurs
Verdoyantes. Voici les vierges au doux rire
Où rayonne la joie, où la candeur respire,
Qui retournent, avec leurs naïves chansons,
Les unes aux cours d’eau, les autres aux moissons.
Mais, ô jeune trésor de la terre divine,
Quelle crainte soudaine en vos yeux se devine ?
D’où vient que votre sein s’émeuve et que vos pas
S’arrêtent, et qu’ainsi vous vous parliez tout bas,
Montrant de vos bras nus, où le désir se pose,
Une apparition dans le lointain éclose ?
Ô vierges, ô pasteurs, de quel trouble assiégés,
Restez-vous, beaux corps nus, en marbre blanc changés ?
Serait-ce qu’un lion, désertant la montagne,
Bondisse, l’œil ardent, suivi de sa compagne,
Dévorés de famine et déjà réjouis ?
Un éclair menaçant vous a-t-il éblouis ?
Non ! D’un respect pieux votre âme s’est remplie :
C’est ce même Étranger que jamais nul n’oublie,
Et qui marche semblable aux Dieux ! — Son front serein
Est tourné vers l’Olympe, et d’un pied souverain
Il foule sans le voir le sentier qui serpente.
Déjà du Péliôn il a franchi la pente.
Les vierges, les pasteurs l’ont vu passer près d’eux ;
Mais il s’arrête et dit : — Enfants, soyez heureux !
Pasteurs adolescents, vierges chastes et belles,
Salut ! Puissent vos cœurs être forts et fidèles !
Bienheureux vos parents ! Honneur de leurs vieux jours,
Entourez-les, enfants, de pieuses amours !

Et que les Dieux, contents de vos vertus naissantes,
Vous prodiguent longtemps leurs faveurs caressantes ! —

Il dit, et disparaît. Mais la sublime Voix,
Dans le cours de leur vie entendue une fois,
Ne quitte plus jamais leurs âmes enchaînées ;
Et quand l’âge jaloux a fini leurs années,
Des maux et de l’oubli ce souvenir vainqueur
Fait descendre la paix divine dans leur cœur.