Poèmes antiques et modernes/Préface 1829 (3e édition)

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Poèmes antiques et modernes, Texte établi par Edmond Estève, Hachette (p. 6-7).

[1829. — Troisième édition] [1].

SUR LA TROISIÈME ÉDITION

Ces poèmes viennent d’être réimprimés, et voilà qu’on les imprime encore peu de jours après. Lorsqu’ils parurent il y a neuf ans[2], ils furent presque inaperçus du public.

Tout cela devait être. Les choses se sont bien passées. De part et d’autre on peut être content. Chaque idée a son heure.

C’est bien peu de chose qu’un livre comme celui-ci ; mais s’il plaît aujourd’hui, c’est qu’alors il étonna ; c’est peut-être qu’il prévenait un désir de l’esprit général, et qu’en le prévenant il acheva de le développer ; c’est qu’une goutte d’eau est remarquée lorsqu’elle jaillit au delà d’une mer ou d’un torrent, une étincelle lorsqu’elle dépasse les flammes d’un grand foyer.

Si ce n’était appliquer de trop vastes idées à un humble sujet, on pourrait dire encore que la marche de l’humanité dans la région des pensées ressemble à celle d’une grande armée dans le désert. D’abord la multitude s’avance et n’aperçoit ni ses éclaireurs perdus en avant d’elle, au delà de l’horizon, ni les traînards qu’elle sème en arrière sur sa route ; elle sent bien le besoin du mouvement, mais elle en ignore le terme ; chaque nouvel aspect, elle croit l’avoir découvert ; elle prend possession de l’espace ; et quoiqu’elle ne porte sa vue qu’à une étendue très bornée, elle marche incessamment dans des régions sans bornes ; elle s’aperçoit qu’on l’a précédée seulement lorsqu’elle trouve l’empreinte des pas sur le sable, et un nom d’homme gravé sur quelque pierre ; alors elle s’arrête un moment pour lire ce nom, et continue sa marche avec plus d’assurance. Elle dépasse bientôt les traces du devancier, mais ne les efface jamais. Que ce pas ait été rencontré à une grande ou courte distance, sur la montagne ou dans la vallée, qu’il ait fait découvrir un grand fleuve ou un humble puits, une vaste contrée ou une petite plante, une pyramide ou le bracelet d’une momie, on en tient compte à l’homme qui l’osa faire. Ce faible pas peut servir à créer une haute renommée, tant la destinée de chacun dépend de tous.

Dans cette rapide et continuelle traversée vers l’infini, aller en avant de la foule c’est la gloire, aller avec elle c’est la vie, rester en arrière c’est la mort même.

1er juillet 1829.
  1. En tête de cette troisième édition, immédiatement avant le morceau ci-dessous, se trouve reproduite, sans aucun changement, la préface de la deuxième édition, sous ce titre : Préface de la deuxième édition. Mai 1829.
  2. Inadvertance d’Alfred de Vigny. En 1829, il y avait non pas neuf ans, mais seulement sept qu’avaient paru les premiers Poèmes (1822).