Poèmes mobiles/Préface

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Léon Vanier, éditeur des Modernes (pp. vii-xii).


PRÉFACE


— Toc, toc, toc !

— Entrez donc, mon cher Mac-Nab, vous n’êtes pas de trop.

Vous voulez que je vous présente au public ?

Vous me faites beaucoup d’honneur, vraiment, de croire qu’amené par moi devant la galerie, cela pourra faciliter vos affaires.

Je suis un introducteur plein de bonne volonté, et surtout plein de désir de voir réussir mes amis. Mais ce n’est pas suffisant.

Le public ressemble à l’éléphant : il est sur la défensive.

Tant de faiseurs de vers, tant d’écrivains tristes, ou plutôt de tristes écrivains, le viennent attaquer de front, seuls ou sournoisement accompagnés du sourire d’un préfacier !

Il se méfie, ce brave éléphant… non, ce bon public, et il a souvent raison !

Il se dit : « Que va-t-il me donner, ce nouvel auteur ? Des larmes, des malédictions, des blasphèmes ?

« La vie n’est déjà pas si gaie pour que j’écoute les hurlements d’un monsieur, et que j’assiste au spectacle de ses poings tendus contre la destinée, contre les dieux, contre tout ce qui ne peut pas répondre. J’aime mieux autre chose !

« Celui-ci, qu’a-t-il dans son sac ?

« Des sentiments vrais, des choses simples sortant toutes tièdes d’un cœur honnête ?

« Je vais m’attendrir benoîtement ? Non, aujourd’hui, je voudrais du violent !

« Celui-là, que m’apporte-t-il ? Du picrate ? Des histoires d’amour poivrées ? Des tableaux très vivants ? Je voudrais des choses qui m’ébranlassent moins les nerfs.

« Alors, quoi ? »

Le public est un maître difficile, mon cher Mac-Nab, il s’agit d’arriver à l’heure précise où il manifeste un désir, et de réaliser ce désir.

Le public demande-t-il avec ardeur de voir éditées les œuvres de Maurice Mac-Nab ? A-t-il une envie extraordinaire de se jeter sur la prose et les vers de cet écrivain drolatique, de ce poète biscornu qui fait de gigantesques pieds de nez à la raison, aux choses graves et respectées dans le monde ; de ce trouvère facétieux qui semble chercher le manche à balai de la Fantaisie pour s’envoler au pays des lunes grimaçantes et des soleils de carnaval ?

Le public a-t-il senti au fond de lui-même, sans le dire à personne, que l’heure de la naissance d’un poète funambulesque avait sonné, et que le petit Mac-Nab allait sortir de l’inconnu, tenant à la main son livre de monologues et bégayant avec respect : « Saint Banville, priez pour moi » ?

Je l’ignore. Je ne peux que le souhaiter !

Si le public n’a aucun pressentiment de l’heure joyeuse de votre arrivée, alors c’est à moi de lui crier : « Voilà Mac-Nab ! Attention ! »

Si la foule tant affairée, et par conséquent quinteuse et peu malléable, a par hasard envie de ce que vous lui apportez, quelle veine vous avez, Mac-Nab, vous tapez dans le mille !…

Et moi barnum, moi cornac, je deviens inutile !

Car les préfaciers ressemblent aux guides qui, en voyage, récitent les monuments : on ne les écoute pas !

On admire ou on n’admire pas les monuments, pendant que les guides font ouah ! ouah ! ouah ! —

C’est la même chose pour les livres.

On n’écoute pas à la porte les préfaciers qui font ouah ! ouah ! ouah !…

On entre dans le livre en disant du faiseur de boniment qui se tient tout près de la couverture : « En voilà un qui veut me dorer la pilule ; mais elle est trop grosse ou de mauvais goût, il ne me la fera pas avaler ! »

Alors, je ne sais pas pourquoi j’écris tout cela, pourquoi je me fais orgueilleusement l’introducteur d’un inconnu qui saura bien se faire connaître tout seul !

C’est prétentieux d’écrire des préfaces !

On résiste, puis on accepte d’en faire une, après mille supplications… (Vous voyez que je deviens plus orgueilleux que jamais !)

Et puis le cœur parle, il s’agit d’un ami. On se dit : nous allons nous mettre à deux pour forcer les passants à s’arrêter. On prend un porte-voix et l’on demande au public non seulement d’être bienveillant pour le poète qu’on accompagne, mais d’être bienveillant pour celui qui demande la bienveillance.

Voulez-vous savoir ce que c’est qu’une préface ?

C’est un tas de salamalecs faits à des gens qui n’en demandent pas pour des auteurs qui n’en ont pas besoin !

Décidément je ne ferai plus jamais de préface !

Sérieusement, je ne voulais pas écrire celle-ci ; mais c’est la faute de cet animal de Mac-Nab, avec son physique d’Écossais en bois, son grand nez, sa barbe en pointe et ses yeux clairs aux regards pleins de joyeuses lueurs quand il récite ses vers. Vous lui auriez entendu dire ses Poêles mobiles, vous auriez été enflammés.

Sa voix en bois (ça va bien une voix en bois pour l’hiver, surtout quand il s’agit de poêles) vous aurait fait rire, et vous auriez été désarmés… désarmés de la résolution de ne pas écrire de préface.

Les Poêles Mobiles (que l’ingénieur Choubersky devrait faire imprimer en lettres d’or sur tous ses produits) suffiraient au succès du livre. C’est une trouvaille d’un comique nouveau.

Ces poêles seront avant peu dans toutes les mémoires (tout en restant sur ceux de la maison Choubersky).

Mac-Nab est un flegmatique.

Il dit des choses avec un sang froid imperturbable. Il a la plaisanterie grandiose et prudhommesque. Comme tous les rieurs à la glace, sa froideur polaire se fond parfois dans une note attendrie. Une larme coule volontiers sur sa joue d’Écossais en bois. On voit de temps en temps poindre un point d’idylle dans ses vers embroussaillés.

Au cours de son livre, Mac-Nab se montre bon : la bonté va bien avec le rire. Seuls les hommes bons sont joyeux ; les méchants ne rient pas : c’est leur punition.

Les hommes gais ont la chance en ce moment. Voyez Armand Silvestre, quel succès ont ses livres si pantagruéliques, si français, si débordants de rire.

Je disais, en commençant, qu’il était difficile de savoir ce que le public désirait.

Le public aspire à la joie. Tout à la joie ! Il aime tout ce qui le détourne des sombres préoccupations de la politique, des criailleries parlementaires, des livres beaucoup trop pleins de naturalisme, car les romanciers d’à présent ont l’air de faire de leurs romans des rallonges à la vie !

Dans le bitter-curaçao de l’existence, il y a bien peu de curaçao.

Femmes légitimes, belles-mères, concierges, cochers, parents sur les bras, maîtresses jalouses, pianistes, médecins, fabricants de revolvers, voilà le bitter.

Le rire, c’est le curaçao ; Mac-Nab vous en apporte une bouteille pleine. Débouchez, dégustez et… riez !


COQUELIN cadet.