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Poètes anglais du XIXe siècle - Thomas Moore

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Poètes anglais du XIXe siècle - Thomas Moore


THOMAS MOORE


SA VIE ET SES MEMOIRES.




Memoirs, Journal and Correspondence of Thomas Moore, edited by the right honourable lord John Russell ; London, Longman, 1853, vol. I et II.




S’il était vrai, comme on l’assure, que nous fussions dans un siècle de décadence, il resterait cette consolation à notre orgueil, qu’en littérature nous pourrions nous croire encore au bon temps des décadences. Si la civilisation moderne devait avoir un Plutarque, c’est en effet aujourd’hui qu’il pourrait naître. La faculté créatrice est-elle éteinte en nous ou ne fait-elle que sommeiller ? Je ne sais ; la chose évidente, c’est que le penchant prédominant de l’époque est, en matière de littérature élevée, le goût des biographies. À défaut d’invention, nous avons la curiosité. Nous ne produisons plus de thaumaturges, mais nous recueillons la légende et nous décorons la chapelle de nos saints. Cette piété littéraire n’est point sans mérite ; elle a de plus un grand charme. La vie d’un homme illustre, c’est-à-dire d’un homme qui a été à son heure la pensée, la parole ou le bras de milliers d’hommes, est toujours une chose poétique, et celui qui, réunissant les souvenirs d’une telle vie, fait revivre la figure et le caractère qui l’ont animée est quelquefois lui-même presque un poète.

Les Anglais, peuple de protestantisme et de liberté chez lequel le développement de l’individu, le sentiment de la force et de la dignité personnelle tiennent une plus grande place que parmi nous, se sont depuis plus longtemps que nous appliqués à la biographie. Il est de mise en France que l’homme qui a occupé vivant l’attention du public écrit lui-même l’histoire de sa vie. L’Angleterre n’a pas, comme nous, une brillante littérature de mémoires. Le héros ne s’y fait pas son propre historien. Excepté Byron, dont l’œuvre posthume a été détruite par une pruderie que la morale justifie peut-être, mais dont la littérature se plaindra éternellement, je ne sais pas un homme marquant en Angleterre, depuis un siècle, qui ait écrit ses mémoires. Les Anglais suppléent à cette lacune par des publications d’une autre sorte. Il se trouve presque toujours auprès du mort illustre un parent, un ami, un admirateur qui rassemble ses papiers, ses journaux, sa correspondance, les coordonne, les relève de portraits et d’anecdotes en les encadrant dans un simple et scrupuleux récit biographique. Il va sans dire que ces compilations n’ont point le mordant, le pittoresque et l’unité de composition de nos mémoires. Cependant, comme elles sont tissues des reliques mêmes du mort, le caractère et la figure auxquels elles sont consacrées s’en dégagent toujours avec intérêt. Moins originales que des mémoires, elles sont plus sincères. Nous y perdons la satisfaction de nous amuser ou de nous attrister des indiscrétions et des vanités de l’homme qui se drape devant ses lecteurs d’outre-tombe ; mais la mémoire du mort y gagne d’arriver à nous pure des mensonges de l’orgueil et protégée par le respect pieux d’un ami. Si même par une bonne fortune un écrivain d’élite prend goût à un pareil travail, alors la compilation, comme M. Cousin vient de le montrer chez nous à propos de Mme de Longueville, prend le rang et l’éclat d’une œuvre achevée. On citerait une foule de publications de ce genre, curieuses et attachantes, produites par l’Angleterre dans ces dernières années : en politique, par exemple, les vies de ces deux libéraux accomplis, sir Samuel Romilly et sir James Mackintosh, et celles de deux tories remarquables, lord Malmesbury et lord Eldon ; en littérature, les mémoires de Walter Scott par Lockhart, ceux de Lamb par Talfourd, ceux de Southey. Ces recueils biographiques sont tellement entrés dans les mœurs anglaises, que les poètes et les hommes politiques pourvoient souvent eux-mêmes d’avance à cette partie de leurs obsèques qu’on pourrait appeler leurs funérailles littéraires, et désignent les exécuteurs testamentaires auxquels ils confient l’héritage de leur renommée. C’est ainsi qu’en mourant le grand Robert Peel léguait naguère une mission semblable à M. Goulburn et à sir James Graham.

En 1828, un des plus brillans poètes anglais de ce siècle, Thomas Moore, insérait dans son testament la disposition suivante : « Je confie aussi à mon précieux ami lord John Russell (j’ai obtenu de lui l’affectueuse promesse de me rendre ce service) la tâche de réviser tous les papiers, lettres, journaux que je pourrai laisser après moi, afin d’en faire une publication sous forme de mémoires ou autrement, dont le produit soit assuré à ma femme et à ma famille. » À l’époque où Moore destinait ce legs à la noble amitié de lord John Russell, Moore était dans la force de l’âge et dans l’éclat de sa réputation littéraire ; lord John Russell était jeune, et dans la carrière politique où l’avaient engagé son nom et les traditions de sa famille, il n’avait point dépassé encore les rangs secondaires. Rien n’annonçait la haute situation à laquelle il devait arriver à la tête de son parti et du gouvernement de son pays. Vers ce temps-là, son esprit était traversé de doutes et de découragemens : un jour, il avait témoigné à Moore l’intention d’abandonner la politique. Le poète lui adressa cette lyrique exhortation [1] : « Quoi ! avec ton talent, ta jeunesse et ton nom, toi né d’un Russell, porté dans la carrière accoutumée de tes ancêtres par le même instinct qui attire sur le soleil les yeux de l’aiglon ! toi à qui la noblesse est venue marquée d’un sceau mille fois plus noble que ceux dont peut disposer un monarque, scellée du sang de ta race offert pour le bien d’une nation qui jure encore par ce martyr ! toi, défaillir ; toi, te détourner de la lutte, quitter cette puissante arène où tout ce qui est grand, dévoué, pur, et tout ce qui décore la vie, appelle les courages élevés comme le tien ! Oh ! non, n’y songe jamais ; tandis qu’entre les tyrans et les traîtres les gens de bien se désespèrent et les timides baissent la tête, ne pense jamais que ton pays se puisse passer d’une lumière telle que toi dans son horizon assombri… Il ne t’est point permis de dormir dans l’ombre. Si les excitations du génie, la musique de la renommée et les charmes de ta cause ne suffisent point à t’entraîner, songe combien tu es lié à la liberté par ton nom. Comme les branches de ce laurier qui, par le décret de Delphes, étaient réservées au temple et au service du dieu, — les pousses du vieux tronc de Russell ; la liberté les réclame pour sa religion. » Vingt-quatre années s’écoulèrent. L’an dernier, à la fin de février, Moore s’éteignit : doucement ; peu de jours avant, l’homme d’état que le poète avait réconforté contre les dégoûts de ses commencemens était obligé d’abandonner ses fonctions de premier ministre. Lord John Russell consacra les loisirs que la politique lui laissait à la tâche que Moore lui avait léguée. Dans l’intervalle de deux ministères, il prépara les mémoires dont les deux premiers volumes viennent de paraître.

Que sont les œuvres d’un poète ? Des fragmens de sa vie idéale. Pour en saisir l’ensemble et les bien sentir, il faudrait connaître les détails de la vie réelle où elles se sont produites, le fond d’où elles se détachent harmonieusement. L’existence des poètes n’est pas enroulée, comme celle des hommes politiques, aux événemens publics ; elle n’est accidentée que des faits communs aux existences ordinaires ; c’est une raison pour qu’elle nous intéresse davantage. Vivant de notre vie, ils sont les interprètes et les enchanteurs de nos passions ; ils divinisent nos émotions ; ils nous fournissent l’expression anoblie et colorée des sentimens dont nous sommes possédés. Au moment où l’image splendide ou gracieuse nous éblouit ou nous charme, nous voudrions voir de nos yeux la scène, le paysage où elle s’est peinte sur la fantaisie du poète. Quand ses accens brûlans et mélodieux nous vont à l’âme, nous voudrions savoir pour qui et au milieu de quelles circonstances son cœur a crié. Que ne donnerions-nous pas pour connaître la vie intime de Catulle ou de Virgile ! Le talent de Thomas Moore était de ceux qui éveillent dans les lecteurs quelque chose de cette curiosité sympathique.

Dans le cycle de la poésie anglaise de ce siècle, Moore n’a eu de supérieurs que Scott et Byron. C’était par-dessus tout un poète lyrique. Il était Irlandais. Il avait au plus haut degré les trois qualités caractéristiques de l’esprit irlandais : la pétulance spirituelle, la note mélancolique, le luxe asiatique de l’imagination. Il avait débuté par des poésies légères et voluptueuses, imprégnées des parfums d’Anacréon, de Catulle et de l’Anthologie. Il avait écrit ensuite sur des airs nationaux de l’Irlande des chansons rêveuses, colorées, ardentes, toutes pénétrées des malheurs et des grâces de sa patrie. C’étaient de petits poèmes en deux ou trois couplets. Chacun de ces poèmes était un sourire entre deux larmes, une larme entre deux sourires, un motif d’amour ou de patriotisme touché avec une exquise tendresse de sentiment, développé avec une imagination fraîche et facile, chanté dans la langue la plus musicale que jamais poète anglais ait parlée. C’est de quelques-unes de ces chansons que Byron disait : « Elles valent toutes les épopées qui aient jamais été composées. » Les Mélodies irlandaises firent la popularité de Tom Moore. Plus tard, il composa les trois épisodes qui forment le poème de Lalla-Rookh. Moore dans Lalla-Rookh se plongea en plein Orient. C’était toujours la même sensibilité suave, mais cette fois surchargée des richesses d’une fantaisie débordante : une profusion, dans le style, dérouleurs, de splendeurs et de parfums asiatiques, à défrayer dix volumes d’Orientales. Mais Moore n’avait pas été un poète séquestré dans son cœur et dans son imagination. Il était de son temps, de son pays, et comme son pays était un pays libre, il était aussi de son parti. Ses Mélodies irlandaises avaient plaidé la cause de l’Irlande dans tous les salons d’Angleterre où se rencontraient une jeune miss et un piano. Moore mit d’autres armes au service de sa cause : il lança contre les puissans et les rétrogrades de son temps des satires acérées et d’une excellente verve comique. Il y avait encore dans Moore quelque chose de plus que cette vivacité de jet, cette soudaineté d’inspiration, cette floraison naturelle, lesquelles, chez ceux qui n’ont que cela, brillent un instant et s’en vont avec la jeunesse comme une sorte de poésie du diable. Moore avait autant d’instruction littéraire acquise qu’il avait d’imagination et d’esprit. Il était scholar dans toute l’acception du mot anglais. Aussi, à l’âge où la poésie s’attiédit, il put écrire des ouvrages de prose intéressans et distingués. Il publia une histoire de son éloquent compatriote Sheridan, et un livre sur un autre Irlandais célèbre, le malheureux lord Edward Fitzgerald, chef de la rébellion de 1796. Dans ces deux ouvrages, Moore avait abordé la politique sans tomber dans ces tons faux et criards, dans ces notes discordantes et ridicules qu’évitent rarement parmi nous les hommes qui se sont longtemps cantonnés dans la littérature pure, lorsque l’idée leur vient de faire des excursions à travers la politique. Tel était dans Moore le poète et le littérateur. De sa personne, voici ce que l’on avait pu apprendre, de son vivant, par cette légende anecdotique qui circule vaguement autour des noms célèbres. On savait que Moore était un tout petit homme au front spirituel, avec la vivacité d’allures et l’espièglerie de mouvemens particuliers aux hommes de petite taille ; on savait qu’il avait dans sa toilette et dans ses manières le raffinement et l’élégance d’un gentleman ; on savait que son élément et son triomphe étaient le monde et les salons, dont il faisait les délices par son esprit et ses mélodies, qu’il chantait lui-même à ravir ; on savait qu’il était bon, gai, courageux, et pour cet heureux équilibre de qualités aimables, Moore était renommé, recherché et universellement aimé.

Moore avait entrepris d’écrire lui-même ses mémoires. En 1833, il plaçait cette note en tête de son manuscrit : « Commencés depuis longtemps, ils ne seront, je le crains, jamais finis. » En effet, comme Walter Scott et comme Southey, il ne raconte que les souvenirs de son enfance et s’arrête à l’entrée de sa jeunesse.

Il était né à Dublin le 28 mai 1779. Son père était un petit marchand de vins, qui se maria vieux garçon et augmenta son établissement avec la modeste dot de sa femme. Tom fut leur premier enfant. Il est curieux de voir le poète délicat et le futur homme du monde éclore dans une arrière-boutique et se former dans cette famille de petite bourgeoisie. Comme c’est l’usage pour la plupart des hommes distingués, l’influence de sa mère fut celle qui dirigea son enfance et fixa les principaux traits de sa vie. Mme Anastasia Moore mit tout son orgueil, toute son ambition dans son jeune fils. Chaque fois que l’on pénètre dans ces intérieurs bourgeois du XVIIIe siècle, en Angleterre aussi bien qu’en France et en Allemagne, on est surpris et charmé du double caractère qui les distingue des mœurs de la bourgeoisie actuelle : c’est un goût très vif des plaisirs de société et des plaisirs de l’esprit. La condition politique et sociale de la bourgeoisie était moins relevée au XVIIIe siècle que de nos jours ; cependant il est certain qu’on s’y amusait davantage et que les aspirations y étaient plus hautes, les penchans plus intellectuels et plus fins. En croissant en importance, la bourgeoisie est devenue plus maussade et plus lourde. On remarque involontairement ce contraste dans le tableau sur le fond duquel Moore décrit ses souvenirs d’enfance. Sa mère aimait beaucoup, et elle transmit son innocente passion à son fils, ces réunions du soir, ces assemblées où l’on faisait de la musique, l’on dansait et l’on soupait. Elle excitait l’émulation de son fils. Elle se paraît devant le monde de son intelligente précocité, elle l’associait à ses amusemens et s’imposait tous les sacrifices pour donner autant que possible à son éducation le fini de la perfection.

Les plaisirs de société et les impressions de collège se croisent dans les souvenirs d’enfance de Moore. L’école où il fit ses premières armes était dirigée par un M. Whyte, lequel avait été aussi, mais trente ans auparavant, le maître de Sheridan ; une espèce de poétâtre qui avait des prétentions d’auteur dramatique et fréquentait beaucoup les comédiens de Dublin. Le magister fut enchanté de trouver dans Moore des dispositions à la déclamation ; aussi, à la joie de l’enfant, fit-il de lui une sorte d’élève de montre et lui réserva-t-il un rôle marquant dans tous les examens publics. Un jour, M. Whyte présenta le petit Tommy à une belle actrice de Dublin et lui fit réciter devant elle une ode célèbre de Dryden. Le cœur de l’écolier bondissait d’émotion. La souriante comédienne l’encouragea. « Je doute, dit Moore, que dans un âge plus avancé un salut de Corinne couronnée au Capitole m’eût rendu plus heureux. » Une de ces fêtes qui occupent plus de place dans l’imagination d’un enfant qu’une crise sérieuse de l’existence dans l’âme d’un homme fut le jour où Moore parut lui-même sur les planches. C’était le théâtre de société de lady Barrowes. On y donnait la tragédie de Jane Shore. Moore fut chargé de réciter un épilogue, et, pour la première fois de sa vie, il eut l’orgueil de lire sur le programme du spectacle son nom imprimé ! Moore avait alors onze ans. Ce fut vers cette époque qu’il écrivit ses premiers vers, et ses premiers vers furent inspirés par un joujou. Il y avait alors un jouet en vogue : on l’appelait en français un bandalore, et en anglais un quiz. C’étaient deux petits cercles de bois réunis au centre par une baguette ; au moyen d’une ficelle qui s’enroulait sur la baguette, on faisait monter et descendre le jouet. Telle était la rage de la mode, que tout le monde, hommes, femmes de tout âge, de tout rang, à la promenade, dans les salons, aux fenêtres, jouait au quiz. Longtemps après, à ce sujet, un autre Irlandais célèbre, lord Plunket, racontait à Moore une étrange anecdote. « Je me souviens, disait lord Plunket, d’avoir assisté un jour à un comité de la chambre des communes dont lord Edward Fitzgerald faisait partie. Le duc de Wellington, qui s’appelait alors le capitaine Wellesley et qui était l’aide-de-camp du lord-lieutenant d’Irlande, s’y trouvait aussi. Tant que dura la séance, le duc, je m’en souviens, ne fit autre chose que jouer au quiz. » Voilà une frivolité un peu niaise pour un homme qui devait être un jour le duc de Wellington. « Les dames aussi, disait Moore dans sa poésie enfantine, qui flairait déjà les grâces malicieuses, les dames, dans les rues ou à la promenade, vont jouant au bandalore pour montrer leurs formes et leur gracieuse tournure. »

Le second essai poétique de Moore fut en l’honneur de son autre jeu favori, le théâtre. Il habitait pendant les vacances une maison au bord de la mer ; une troupe d’enfans s’y réunissait, Moore en fit une troupe de petits comédiens. Sa passion à lui était les rôles d’Arlequin. Son ambition eût été de posséder un véritable habit d’Arlequin. Il rêvait parfois qu’un bon génie venait lui apporter le costume à losanges. Tout ce qu’il put obtenir, ce fut une vieille batte qui avait appartenu à l’Arlequin du théâtre d’Astley. Moore la considérait avec autant de respect et de joie que si elle eût eu la magique puissance que la comédie lui attribue. Vif et preste, il prisait surtout dans Arlequin ses prouesses gymnastiques. Il s’exerçait avec ardeur sur un lit à faire les sauts les plus difficiles, et finit par piquer des têtes avec autant d’audace et de bonheur que son héros. Malheureusement les vacances finirent. Il fallut dire adieu à ce petit monde où pointaient déjà toutes les préoccupations d’un âge plus avancé, « adieu aux petites amourettes, aux ambitions, aux rivalités, dont les premières excitations ont un romanesque et une douceur que nous ne retrouvons plus. » Cet adieu, Moore le rima : « Notre Pantalon, qui paraissait si âgé, va reprendre sa jeunesse, sa tâche, son livre ; notre Arlequin, qui sautait, gambadait, dansait et mourait, il faut maintenant qu’il aille se ranger tremblant à côté de son professeur. » Mais était-ce à une Colombine que s’adressait la pensée du bambin, quand, la larme à l’œil, il disait en finissant : « Quelle que soit la carrière que nous soyons destinés à parcourir, soyez-en sûrs, nos cœurs seront toujours avec vous ? »

Lorsque Moore sortit de l’école de M. Whyte, il avait quinze ans. Voici le bagage d’instruction et d’impressions morales qu’il emportait. Il savait les élémens du latin et du grec ; il savait aussi un peu de français que lui avait appris un pauvre émigré nommé M. La Fosse, et un peu d’italien que lui avait enseigné un bon moine, commensal habituel de la famille ; voilà pour le solide. Sans parler de l’enjouement de son caractère et de ses manières, déjà dégourdies par l’amour et l’habitude des plaisirs mondains, il avait acquis plusieurs agrémens. D’abord, comme on l’a vu, il savait faire des vers ; il en avait même imprimé déjà dans un magazine. Ensuite il avait commencé à étudier la musique. « La musique, dit-il, est le seul art pour lequel, suivant moi, je sois né avec une vocation naturelle. Ma poésie, pour ce qu’elle vaut, n’a d’autre source que le sentiment profond que j’ai de la musique. » Tout enfant, Moore s’était essayé sur un mauvais clavecin qui était resté à son père de la faillite d’un débiteur. On découvrit bientôt qu’il avait une jolie voix et du goût pour le chant. « Au milieu de la vie joyeuse que nous menions, ce talent, dit-il, me mit en évidence, et me fit rechercher dans les soupers et les tea-parties. » Pourtant il fallut que la sœur du poète vînt elle-même en âge d’apprendre la musique, pour que la famille Moore se décidât à faire l’acquisition d’un piano. L’achat de ce piano fut une affaire d’état dans le modeste intérieur. Le père Moore reculait devant le prix ; la mère, plus hardie et jalouse de donner un talent de plus à ses enfans, prit le parti de faire pendant six mois des économies sur les dépenses de la maison ; enfin le piano fut acheté. La politique tenait aussi une grande place dans les réunions de la famille Moore. On y recevait plusieurs des hommes qui travaillaient avec ardeur à l’émancipation de l’Irlande. L’amour de son fils intéressait vivement Mme Moore aux progrès de la cause libérale. Les lois restrictives qui pesaient encore sur les catholiques élevaient un obstacle à la carrière de Tom. La famille Moore était catholique, et il n’était point permis alors aux catholiques de prendre des grades dans l’université de Dublin et d’entrer au barreau. Le jeune Moore fut échauffé de bonne heure par les controverses politiques qui passionnaient sa mère. Un jour, son père l’avait conduit à un dîner public donné à un agitateur de l’époque. Parmi les toasts, il y en eut un qui, par sa forme poétique, fit une impression ineffaçable sur l’esprit de l’enfant : « Puissent les brises de France (on était en 1792) faire verdir notre chêne irlandais ! » Ce n’était donc pas seulement un poète et un musicien qui sortait en 1794 de l’école de M. Whyte pour entrer à l’université : c’était un jeune patriote, un novice enthousiaste de la liberté.

Les brises de France ne firent point verdir le chêne irlandais, mais ouvrirent à Moore les portes de l’université de Dublin. Le gouvernement anglais sentit, en face de la révolution française, la nécessité de se rallier par quelques concessions les catholiques irlandais. Un bill voté en 1793 admit les catholiques à l’université de Dublin et au barreau. Les riches fondations qui ont doté les universités anglaises leur ont fixé des revenus destinés à entretenir les gradués de ces universités qui se distinguent par leur mérite. Ce sont les sinécures désignées du nom de scholarships et de fellowskips. Le bill de 1793 maintint contre les catholiques l’exclusion de ces honneurs universitaires auxquels étaient attachés des émolumens. Comme la famille de Moore n’avait que des ressources précaires, la perspective d’un honneur lucratif auquel son mérite lui permettait un accès facile n’était pas d’une mince considération. On délibéra un moment dans la pauvre famille si l’on ne présenterait pas Moore comme protestant à l’université. Tel est l’effet démoralisant de l’inégalité sanctionnée par les lois en matière de religion ; mais l’hésitation ne dura qu’un instant dans l’esprit des parens de Moore : le vieux sentiment de la foi et de l’honneur reprit le dessus. Il fut décidé que Tom resterait catholique à tout risque, et ne songerait qu’à la carrière du barreau.

Les études de Moore à l’université ne furent point illustrées par les succès que semblaient promettre ses débuts d’écolier. Moore n’eut qu’un prix la première année ; puis, dégoûté des exercices arides par lesquels se gagnaient les honneurs universitaires, il se contenta d’appliquer aux études littéraires qui l’attiraient la liberté de son esprit et sa juvénile soif de savoir. Il continua à composer des poésies légères ; il poursuivit ses études musicales ; il eut l’idée d’employer à une traduction en vers d’Anacréon la connaissance du grec, dans laquelle il se fortifiait. Le profit le plus net, l’avantage le plus viril qu’il retira de sa vie d’université, lui vinrent du frottement qu’il y eut avec de remarquables compagnons d’études. L’action exercée par l’enseignement des professeurs sur les jeunes gens qui suivent les cours d’une université, qui arrivent à ce moment de la vie où toutes les ambitions et toutes les audaces s’emparent des intelligences, est bien stérile, à elle seule, à côté de l’influence réciproque que ces jeunes esprits enflammés exercent les uns sur les autres dans leurs relations de camaraderie. Toutes les fois qu’une génération de jeunes gens est animée d’un généreux souffle et se sent appelée aux grandes vocations, c’est par des associations particulières qu’elle s’excite et se féconde. Le professeur, dans sa chaire, distribue la science morte ; l’esprit vivant, celui qui renouvelle la vie intellectuelle d’un peuple, il est dans ces jeunes enthousiastes qui se réunissent pour échanger leurs découvertes, leurs pressentimens, leurs espérances. Moore se trouva lancé à l’université dans une réunion de ce genre, dans ce qu’on appelle en Angleterre une debating society. Il s’intéressa beaucoup aux discussions qui agitaient la debating society de l’université ; mais soit réserve, soit défiance de lui-même, plus jeune ou plus léger que les autres, Moore ne prit point une part directe aux controverses effervescentes auxquelles il assista. La politique embrasait les plus éloquens de ces jeunes orateurs. L’Irlande était alors en proie à une fièvre d’impatience qui poussait les têtes ardentes à la conspiration et qui aboutit à la malheureuse rébellion de 1798. Les plus distingués des camarades de Moore furent compromis dans cette fatale échauffourée. Ce fut un bonheur pour lui d’être resté à l’écart. Il fut témoin de la triste destinée de ses amis : les uns jetés en prison, les autres forcés de s’expatrier, les moins punis exclus des grades universitaires et par conséquent des carrières libérales. Ces martyrs du patriotisme malheureux laissèrent dans l’âme de Moore des sentimens impérissables de sympathie et d’admiration. Les scènes de désolation et de terreur qui se passèrent alors sous ses yeux demeurèrent vivantes dans sa mémoire ; elles ont donné à plus d’une mélodie irlandaise l’accent de la douleur et de la révolte.

Pourtant Moore était jeune, friand de plaisirs. Les mauvais momens de la politique sont toujours suivis par des fougues d’amusemens. Moore ne demeura pas longtemps assombri par les malheurs auxquels il venait d’assister. Il poursuivit ses succès de société. Sa réputation de chanteur lui ouvrit les premiers salons de Dublin. Il prit à l’université le gracie de bachelier ès-arts. Il termina sa traduction d’Anacréon. Enfin en 1799, à l’âge de dix-neuf ans, il partit pour Londres sous prétexte de se faire immatriculer au Temple et de commencer ses études d’avocat.

Ils sont plus intéressans qu’ils ne pensent eux-mêmes, ces Christophe Colomb de vingt ans quittant pour la première fois leur province et l’humble maison paternelle pour aller chercher, à travers l’océan de Londres ou de Paris, cette chose miroitante et incertaine, leur vie. Le départ de Moore donna lieu à des scènes touchantes. La petite somme qu’on destinait à son séjour de Londres avait été amassée sou à sou depuis des mois. La mère du poète eut la précaution de coudre les guinées qu’on lui confiait dans la ceinture de son pantalon. La pieuse femme, à l’insu de son fils, attacha un scapulaire à un autre vêtement. Ainsi lesté et protégé par la religion de sa mère, Moore arrive à Londres. C’est ici que s’arrêtent les mémoires qu’il avait commencés. Le fil conducteur par lequel nous pouvons suivre sa vie, il faut le chercher maintenant dans ses lettres, la plupart adressées à sa mère, à laquelle il écrivit, tant qu’elle vécut, deux fois par semaine.

Moore ne garda pas longtemps à Londres la gaucherie du provincial. Il demeura d’abord près de Portman-Square, quartier où campait une fourmilière de pauvres émigrés français. Sa chambre était contiguë à celle d’un vieux curé dont le lit était placé tête à tête avec celui de Moore, et comme la cloison était fort mince, le jeune Irlandais ne perdait pas un ronflement du bonhomme. L’étage au-dessous était occupé par un évêque, lequel, recevant beaucoup de visites, mais n’ayant pas de domestique, avait suspendu un tableau dans le vestibule de la maison, sur un côté duquel ces mots étaient, écrits en gros caractères : « L’évêque y est, » et sur l’autre : « L’évêque n’y est pas, » en sorte qu’en regardant le tableau les visiteurs connaissaient tout de suite leur sort. L’avantage que trouvait Moore à demeurer dans ce quartier était le bon marché des restaurateurs français. Il ne paraît pas avoir eu de liaison avec ces émigrés. Il se jeta, avec son heureuse vivacité, en plein monde de Londres ; aussitôt débarqué, aussitôt lancé.

On peut se faire une idée de Moore à ce moment où il devient homme. Par la taille et la fraîcheur du teint, il a encore l’air d’un enfant ; mais il a l’aplomb que donne l’usage du monde, et cette mine assurée que prennent les petits hommes, soit par l’habitude qu’ils ont de lever la tête pour regarder les autres, soit pour rattraper au moral ce qui leur manque au physique. Dans l’installation de sa petite chambre, une des premières choses qu’il se procure, c’est un piano. Quand il reste chez lui, il révise son Anacréon ; grosse affaire, car c’est de la vente de son livre que dépendent ses ressources futures. Il a déjà hypothéqué sur le produit à venir de son Anacréon le prix des objets de toilette qui lui sont nécessaires pour figurer décemment aux soirées, aux tea-parties, aux bals où on l’invite. L’Anacréon est son pot au lait. Donc, dans ses jours laborieux, lorsqu’il cherche des citations françaises ou italiennes pour les notes d’Anacréon, ou lorsqu’il met en couplets une idée poétique qui l’a séduit, il dîne économiquement dans sa chambre : cela ne lui coûte qu’un shilling ; il se dédommage les jours où il dîne en ville. Il est venu à Londres avec une provision de lettres de recommandation. Partout il est accueilli, plaît et devient favori. Il est à peine à Londres depuis trois semaines, qu’il écrit à sa mère : « Si j’aimais à sortir, il n’y a pas de soir où je ne pusse aller à une soirée de babil féminin, boire du thé, jouer aux bouts rimés et manger un sandwich. » La société des femmes est celle qui lui plaît le plus ; il a avec elles l’aisance gracieuse, le je ne sais quoi, ce qu’en un mot Saint-Simon appelait avoir le badinage des femmes. Quant aux femmes, ce gentil poète en miniature, le front ouvert et rayonnant, l’œil espiègle, le nez au vent, la lèvre voluptueuse, les amuse et les charme lorsqu’il voltige autour d’elles ; il les attendrit quand il se met au piano. « Je regarde toujours Moore, disait longtemps après un de ses amis, comme un enfant jouant sur le sein de Vénus. » Qu’était-ce donc dans la première fleur de sa jeunesse ?

Moore sut tirer parti de cette veine de succès mondains. Une de ses meilleures chances fut, dès son arrivée à Londres, d’être présenté à lord Moira, grand personnage politique du temps, un des patriciens les plus influens du parti whig, et ami du prince de Galles. Lord Moira invita Moore à venir le voir dans son château, à Donington-Park. « Ce fut, dit Moore en parlant de cette invitation, un grand événement dans ma vie. Parmi mes souvenirs d’Angleterre, un des plus vifs est celui que m’a laissé la première nuit que je passai à Donington, lorsque lord Moira, avec cette haute courtoisie qui le distinguait, me conduisit lui-même dans ma chambre. Cet imposant personnage marchait devant moi. Il traversa la longue galerie, tenant lui-même à la main mon bougeoir, qu’il me remit à la porte de ma chambre. Je trouvais cela très beau et très grand, mais cela m’embarrassait beaucoup. Je ne prévoyais pas alors combien je me trouverais un jour chez moi et à l’aise dans cette grande maison. » Sous le patronage de lord Moira, Moore mena de front ses plaisirs et ses affaires. Il fit imprimer l’Anacréon à ses frais et s’occupa de recueillir des souscriptions. Il eut bientôt la certitude de tirer par cet arrangement plus de 100 guinées de son livre. Un grand helléniste, le docteur Lawrence, se chargea de revoir sa traduction, et, à son intention, composa une ode en grec. Il faut voir comme tout se mêle, au milieu de naïves bouffées de joie et d’orgueil, dans ses lettres à sa mère : « Je vais dîner, et puis je vais ce soir à deux assemblées. Voilà comme nous vivons à Londres : pas moins de trois par soirée. Vive la bagatelle ! au diantre la mélancolie ! » — « Ma chère mère, j’ai obtenu le nom du prince (le prince de Galles) et la permission de lui dédier Anacréon. Hourra ! hourra ! » — « J’attends ma présentation au prince. J’ai rencontré son frère William, l’autre soir, dans une réunion très élégante chez lady Dering, et je lui ai été présenté. Une jeune personne m’a dit qu’il lui a fait des questions sur moi, ma naissance, ma parenté, etc., avec la curiosité ordinaire de la famille royale. J’ai été obligé, ce soir-là, de chanter deux fois chacune de mes chansons. Avant-hier, j’étais d’un splendide déjeuner donné par sir John Coghill : nous avons eu de la charmante musique. J’ai chanté plusieurs choses avec lord Dudley et miss Cramer. J’ai été présenté dans cette maison par lord Lansdowne. » — « J’ai été présenté hier (4 août 1800) à son altesse royale George, prince de Galles. C’est incontestablement un homme de manières fascinatrices. Quand je lui ai été nommé, il m’a dit qu’il était très heureux de connaître un homme, de mon talent, et quand je l’ai remercié de l’honneur qu’il m’avait fait en acceptant la dédicace d’Anacréon, il m’a arrêté, disant que tout l’honneur était pour lui d’avoir pu attacher son nom à un ouvrage de ce mérite. Il a ajouté que l’hiver prochain, quand il retournerait en ville, nous aurions, lui et moi, plus d’occasions de jouir de notre société, qu’il aimait passionnément la musique et avait entendu parler depuis longtemps de mon talent en ce genre. Tout cela n’est-il pas fort beau ? Mais il m’en a coûté un habit neuf. La présentation a été si longtemps ajournée, que mon vieil habit est devenu honteusement laid. Il a fallu commander un habit neuf et qu’il fût fait en six heures. Je l’ai eu par un biais économique : j’ai donné au tailleur 2 guinées et le vieux, le prix d’un habit étant ici de 4 livres sterling. » — « Que pensez-vous de ceci ? Lord Moira, qui est arrivé en ville hier (janvier 1801), est venu me faire une visite aujourd’hui en personne ; il a laissé sa carte. N’est-ce pas excellent ? » — « Il n’y eut jamais homme plus affairé que moi. Toujours en course. C’est trop. Je veux m’enfermer pendant quinze jours et annoncer que je pars pour la campagne. Je suis allé hier à un petit souper après l’opéra, où se trouvaient le prince et Mme Fitz-Herbert (c’était la maîtresse du prince de Galles). J’ai été présenté à cette dame. Je dîne demain chez lord Moira et vais le soir avec lady Charlotte à une assemblée chez la comtesse de Cork. Je vous assure que c’est très sérieusement que je pense à me cacher pendant quinze jours. » — « Comment vous portez-vous, ma très chère mère ? Avez-vous vu mon nom sur le journal parmi les listes de la société de la plupart des derniers routs ? C’est une sotte coutume adoptée ici d’imprimer les noms des personnes les plus distinguées qui ont assisté aux grandes soirées, et M. Moore, je vous assure, n’est point oublié. J’ai l’idée d’aller à Donington-Park m’enfermer pendant un mois, dans la bibliothèque du château. La famille est ici, mais lord Moira m’a dit que j’aurai toujours un appartement à Donington quand je le désirerai. » — « Je pars mardi. Je compte trouver une nouvelle veine d’imagination dans la solitude de Donington. J’espère que là, aidé d’une si belle bibliothèque, je pourrai produire quelque chose de mieux que mes premiers essais. J’ai dîné en famille chez lord Moira jeudi dernier. Il m’a dit que tout était prêt pour me recevoir à Donington. » — Quelques jours après, il écrit de Donington : « Le temps ne me pèse pas ici, quoique je sois si peu accoutumé à la solitude. Je me lève de bonne heure, je déjeune cordialement, je me promène, je chasse aux vieux livres, et je fais deux repas, pas moins. Le soir, je chante le soleil couchant comme un vrai pythagoricien, puis je me mets au lit, où je dors doucement, sans rêve d’ambition, quoique je sois sous le toit d’un comte. Tel est mon journal. » — « Voici trois semaines que je suis à Donington. Vous ne sauriez imaginer comme je suis devenu vermeil. Ces bonnes heures ont fait de moi un Adonis. Par pitié pour les Chloés, il faut que je me dissipe à mon retour en ville. »

J’ai cité tout au long ces enfantillages ; mais ce monde qui s’ouvre si complaisamment à un jeune homme de vingt ans, ce grand seigneur, cet homme d’état qui met ses livres et son château à la disposition du fils d’un petit commerçant de Dublin, n’est-ce pas un agréable tableau de l’hospitalité de l’aristocratie anglaise et de l’accueillante libéralité de la société de Londres pour les gens de lettres ? Dans la somptueuse et printanière solitude de Donington, Moore avait mis la dernière main à un petit volume de poésies légères. Il publia ce volume sous le nom de Little, un être fantastique, une sorte de Joseph Delorme, soi-disant mort à vingt et un ans. Seulement, il n’y a pas de rayons jaunes, pas de toux poitrinaire dans les Little’s Poems. C’est de la poésie pleine de santé, franchement amoureuse, avec quelque chose presque de la chaude hardiesse des premières poésies d’Alfred de Musset. Je ne sais quelle figure durent faire devant Moore ses belles patronesses, après avoir lu certains vers de ce volume où l’auteur exprimait et sentait l’amour d’une façon qui ne s’apprend pas dans les classiques. La liste déroulée dans la pièce intitulée Catalogue n’était pas aussi longue que celle de don Juan, pourtant le catalogue, s’il notait pas une fatuité poétique, n’était déjà pas mal fourni comme cela.pour un garçon de vingt ans, et annonçait que le Chérubin avait commencé de bonne heure à « chanter la romance à madame. » Les Little’s Poems réussirent beaucoup. « Mes petits poèmes sont fort admirés ici, écrit-il à sa mère ; mon libraire en vend vingt exemplaires par jour. » Moore reprit de plus belle sa vie de société. « Londres, écrit-il un jour, est d’une gaieté massacrante, et mon entrain est au niveau de sa gaieté. Je dîne aujourd’hui avec lady Donegal et sa sœur ; nous ne serons que le trio. Le jour des illuminations, j’ai déjeuné chez le lord-maire, j’ai dîné chez lord Moira, et je suis allé le soir chez Mme Butler, la duchesse d’Athol, lady Mount-Edgecumbe et lady Call, où il y avait bal et où j’ai dansé jusqu’à cinq heures. » Mais je ne répéterai plus ces futiles bulletins fashionables, car à la fin il vous prend envie comme à lui d’envoyer toutes les duchesses et toutes les marquises au diable.

Au milieu de ces charmantes fumées, Moore avait des pensées sérieuses ; sa pauvreté le forçait bien d’en avoir. De 1800 à 1803, il avait vécu de quelques cent guinées que ses productions littéraires lui avaient rapportées, d’une petite somme qui lui avait été prêtée par un de ses oncles, et d’autres avances que lui avaient faites des amis plus riches que lui. Il avait, il est vrai, conclu avec un éditeur, le libraire Carpenter, des arrangemens qui lui permettraient à l’avenir de vivre de son travail ; mais il aurait voulu payer ses dettes, venir au secours de sa famille besoigneuse, et enfin s’affranchir de la dure nécessité de gagner sa vie avec sa plume. « Jusqu’à présent, j’avais vécu pour écrire, désormais il faudra que j’écrive pour vivre ! » s’écriait Voltaire avec effroi dans un moment où il croyait sa fortune perdue. Écrire pour vivre, Moore aurait désiré, lui aussi, chasser de son avenir cette triste perspective. L’espoir de Moore était lord Moira. Si les whigs arrivaient aux affaires, lord Moira serait ministre et le placerait. Moore en était là de ses anxiétés et de ses espérances, quand la dignité de poète lauréat, à laquelle est attachée une pension de 100 livres sterling, lui fut offerte. Une seule considération, les besoins de sa famille, le fit hésiter un instant, malgré sa répugnance, mais son père lui ayant rendu de ce côté sa liberté d’action, Moore refusa : il ne voulut pas s’enchaîner aux conditions blessantes pour son indépendance que l’on mettait à cette faveur. Tous ses amis lord Moira lui-même, approuvèrent sa résolution. Son éditeur, Carpenter, lui témoigna dans cette circonstance une libéralité remarquable. Lorsqu’il sut le motif qui avait un instant arrêté Moore, il lui dit qu’en dehors des affaires commencées entre eux, il aurait toujours, tant qu’il en aurait besoin, 100 livres sterling par an à son service. Moore ne perdit rien pour avoir refusé le laurier officiel. Trois mois après, lord Moira lui fit obtenir une position qui l’obligeait à s’éloigner de l’Angleterre, mais qui paraissait devoir être lucrative ; c’était une place de contrôleur des prises aux Bermudes.

Shakspeare a placé aux Bermudes la scène d’une des plus ravissantes de ses comédies fantastiques, la Tempête. Moore n’était-il pas heureux d’aller vivre dans les jolies îles peuplées des chants suaves d’Ariel ? Il le crut en arrivant dans ces vertes et odorantes cyclades de l’Océan. C’était une nature telle qu’un poète l’aurait créée à l’image de ses rêves. Moore salua, d’abord avec enthousiasme ces îles coquettes, couvertes de cèdres et d’orangers, égrenées comme des émeraudes sur la vaste mer argentée qui se teignait de leur verdure en venant s’endormir dans leurs canaux et dans leurs baies. De loin, quand sur les croupes vertes des collines il apercevait les habitations « blanches comme les palais des gnomes de Laponie, » et sur les murs desquelles les cèdres découpaient : des colonnes fantasques, Moore, aidé dans son illusion par sa poétique myopie, croyait voir de petits temples grecs au fond des bois sacrés. Les déceptions vinrent vite. D’abord les îles d’Ariel n’étaient habitées que par les enfans de Caliban. Les temples grecs de son imagination n’abritaient que des nègres hideux. « Ne vous étonnez pas, chère mère, écrivait Moore, que je tombe amoureux de la première jolie figure que je rencontrerai à mon retour. La divine face humaine a prodigieusement dégénéré en ce pays, et si j’étais peintre et que je voulusse conserver en moi l’idéal de la beauté immaculée, je ne souffrirais pas que la plus brillante belle de Bermude vînt laver ma vaisselle. » Second ennui : pas de société dans le royaume de Prospero, pas une âme où s’épancher, un esprit avec qui causer ; pour toute musique, une mauvaise épinette. Comment supporter cette brusque chute des routs de Londres de la fréquentation de l’aristocratie la plus riche et la plus éclairée de l’Europe, à la barbarie et au néant ? Troisième déboire : les fonctions de la place occupée par Moore étaient insipides, il fallait passer son temps à interroger des maîtres d’équipage, des matelots, etc. Quatrième et dernier désappointement : la place n’était pas aussi lucrative qu’on l’avait représentée d’abord ; il n’y avait pas d’espoir d’y acquérir rapidement l’aisance après laquelle courait notre poète. Ces considérations additionnées décidèrent Moore, au bout de trois mois, à quitter les Bermudes. Il ne se démit pas de sa place, il la fit gérer par un suppléant, ce qui lui coûta cher, comme on le verra plus tard, et revint en Angleterre en touchant aux États-Unis.

Sa courte excursion aux États-Unis ne lui laissa que des impressions défavorables. Ce n’est pas que Moore eut à souffrir aucune blessure d’amour-propre dans la jeune république ; au contraire, il se trouvait devancé partout par sa réputation de poète. Le respect du mérite littéraire était encore si répandu à cette époque dans le monde, que Moore en reçut, même aux États-Unis, de charmans témoignages. Des capitaines de navire refusaient le prix de ses traversées. À Niagara, un pauvre horloger qui avait raccommodé sa montre se trouvait assez payé par l’honneur d’avoir pu rendre service à un homme dont il avait tant entendu parler, « C’est le nectar de la vie, » s’écriait Moore touché de ces hommages. Ce qui le chagrinait aux États-Unis, c’étaient les institutions républicaines et les mœurs grossières, le néant de société polie qu’il attribuait à leur influence. Il vit à Philadelphie un de ses amis d’université de Dublin que la rébellion de 1798 avait contraints à s’expatrier : « Je me sens gêné avec Hudson, écrivait-il ; peut-être son séjour en ce pays l’a-t-il confirmé dans ses anciennes opinions politiques. Quant à moi, Dieu le sait, je n’y vois de toutes parts que des motifs de changer les miennes. » Il avait été reçu avec tous les honneurs littéraires à Philadelphie et dans plusieurs autres villes. « Cependant, écrivait-il, ce que je n’oublierai jamais de ce pays, c’est la nature ; mais les plus beaux paysages ont peu d’attrait quand aucun sentiment du cœur ne se mêle à l’agrément ou à l’admiration qu’ils inspirent. Je défie les barbares naturels de cette terre de forger des chaînes qui puissent retenir les cœurs qui ont déjà connu les charmes de la délicatesse et du raffinement. Je devrais faire une exception pour les femmes : elles sont les fleurs de tous les climats ; mais ici elles perdent leur parfum de la façon la plus déplorable. »

Moore, de retour en Angleterre, avait sa vie à recommencer : vie du monde, vie positive liée aux vicissitudes politiques, et vie littéraire. Il reprit la vie du monde où il l’avait laissée. À peine débarqué, il rencontra dans un souper le prince de Galles : « Je suis enchanté de vous revoir, Moore, lui dit le prince. D’après ce que j’avais entendu dire, je craignais que vous ne fussiez perdu pour nous. Je vous assure (en lui tapant sur l’épaule) que c’était un regret général. » Tout le monde lui faisait fête. « Si les fleurs répandues devant moi, disait-il, avaient quelques petites feuilles d’or, je serais le plus heureux chien de la terre. » Parmi ses anciennes amies, celle dont il se rapprocha le plus fut la marquise de Donegal, dont la sœur, miss Godfrey, avait pour Moore une merveilleuse sympathie d’esprit, et l’agaçait par des lettres charmantes. Il avait retrouvé aussi le patronage et l’hospitalité de lord Moira. En ce temps-là moururent les deux plus grands hommes de l’Angleterre, Nelson et Pitt. Ce fut d’abord Nelson : « Ces deux hommes, écrivait Moore, Buonaparte et lui, se partageaient le monde, — la terre et la mer ; nous avons perdu le nôtre. » Puis vint la mort de Pitt. Cette fois Moore ne fut pas tant effrayé : « Quelque chose de brillant, disait-il, sortira, je l’espère, de ce chaos ; et si un rayon ou deux viennent à tomber sur moi, Dieu soit loué ! » Cette chose brillante que prévoyait Moore était l’avènement des whigs au pouvoir, et, avec les whigs, la grandeur de lord Moira. Le pressentiment était juste. Les whigs vinrent au ministère, et lord Moira avec eux. Moore fut dans une crise d’espérance. Lord Moira fit d’abord donner au père de son protégé une petite place ; c’était assez pour ôter à Moore la charge et le souci de sa famille. Quant à lui, on lui promettait un commissariat en Irlande. Déjà il s’apprêtait à partir pour l’Irlande et à prendre congé de la littérature et de la vie de Londres. Il écrivait à miss Godfrey : « Je n’attends que l’arrivée de la Revue d’Edimbourg, et puis adieu pour longtemps à toutes mes grandeurs ! Londres ne me verra plus jouer la farce de la gentilhommerie, et « comme une brillante exhalaison du soir, » je m’évanouirai dans l’oubli. »

Moore ne se doutait pas que ce numéro de la Revue d’Edimbourg devait être la cause d’un incident célèbre de sa vie. Il venait de publier un volume, les Odes and Epistles. C’était la même veine d’inspiration que les Little’s Poems, seulement avec plus de vigueur dans la touche. Cette poésie amoureuse choqua la pruderie du reviewer écossais. Jeffrey, qui avait déjà si durement traité les premières poésies de Byron, dépassa la sévérité dans sa critique de l’œuvre de Moore. Il accusait le poète de chercher à corrompre les mœurs de ses lecteurs. Moore crut que ce reproche excédait les droits de la critique. S’il eût eu l’argent nécessaire pour le voyage, il serait allé demander raison à Jeffrey de son insulte à Edimbourg même. Le hasard épargna les frais du voyage au belliqueux petit poète. Jeffrey vint à Londres peu après la publication de l’article. Moore lui envoya le défi le plus blessant. Le duel allait avoir lieu à Chalk-Farm. Les deux adversaires avaient le pistolet à la main, lorsque la police, avertie par une indiscrétion, intervint. La susceptibilité et la conduite de Moore dans cette circonstance furent généralement approuvées, malgré le malicieux récit que certains journaux firent de cette affaire. Jeffrey et Moore avaient des amis communs, Rogers entre autres, le Crésus des poètes anglais de ce siècle, chez lequel se fit la réconciliation. Jeffrey présenta de loyales excuses ai Moore. Le critique et le poète sortirent de cette rencontre avec un goût très vif l’un pour l’autre, et qui dura le reste de leur vie.

Cette aventure finit presque la jeunesse de Moore. Il avait alors vingt-sept ans. Dans les années qui suivent, la bonne humeur infatigable qui l’avait si légèrement et si gaiement soutenu sur le flot du monde et de la mode commence à être traversée par quelques pensées tristes. Moore ne porte plus les désappointemens avec la même égalité d’âme. Il fit de nouvelles et importantes liaisons. Il devint l’ami de Byron après avoir failli se couper la gorge avec lui comme avec Jeffrey. Il fut introduit dans le cercle politique et littéraire de Holland-House. Il vivait souvent à Donington, chez lord Moira, qui avait été renvoyé du ministère avec les whigs en 1807, et n’avait pas eu le temps d’assurer son avenir. On menait une vie princière à Donington. Moore y avait déjà connu le duc de Montpensier, frère du roi Louis-Philippe, celui qui a écrit ces naïfs et délicieux mémoires sur sa captivité pendant la révolution, une des fleurs les plus aimables de la littérature française de ce siècle, et dont le tombeau est à Westminster-Abbey. Il y vit aussi le comte d’Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon ; mais au milieu de ces grandeurs, il souffrait de l’incertitude de son avenir. « Lord Moira est excellent pour moi, écrivait-il à miss Godfrey dans un accès de mélancolie ; mais le point important manque toujours : Il me donne des manchettes, et je n’ai point de chemise. Je lis plus que je n’écris, et je réfléchis plus que l’un et l’autre ; mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Le monde me regrette ? J’ose dire qu’en ce moment le monde me traite comme l’air fait la flèche qui l’a traversé, remplissant le vide et oubliant qu’elle a passé par là. C’est une chose terrible que de n’être pas nécessaire à quelqu’un que l’on aime et qui vous aime. » Il était trop finement organisé, il respectait trop l’art pour ne pas souffrir de l’idée d’être forcé d’écrire pour vivre : « Je ne fais pas grand’ chose, écrivait-il à lady Donegal ; cependant la nécessité que je sens de faire quelque chose est une des grandes raisons pour lesquelles je ne fais rien. Il faut que ces choses-là viennent d’elles-mêmes, et je hais de traiter ma muse comme un conscrit ; mais je ne peux continuer la guerre sans elle ; ainsi il faut marcher. » Quand il n’eut plus l’espoir d’être placé par lord Moira, il eut une velléité d’abandonner la poésie et de se faire avocat : « A être pauvre, j’aime mieux, disait-il à sa mère, être un pauvre conseiller qu’un pauvre poète ; il y a un ridicule qui s’attache à l’un, et auquel l’autre peut échapper. » La vie du grand monde l’attirait sans cesse, et il sentait le besoin de s’y dérober. Il aimait toujours, par exemple, à écrire à sa mère des nouvelles de ce genre : « J’ai dîné chez lord Holland mercredi, et hier chez le vieux Sheridan, qui nous avait remis de jour en jour comme si nous eussions été ses créanciers. Nous avions hier lord Lauderdale, lord Erskine, lord Besborough, lord Kinnaird, etc. » Et dans la même lettre il ajoutait : « .J’ai enfin loué une petite chambre à deux milles de la ville, où je pourrai m’aller réfugier de temps en temps pour travailler la matinée. C’était absolument nécessaire, si je ne voulais mourir gaiement et élégamment de faim à Londres. » Ces doutes et ces déchiremens finirent par le mariage.

Moore était de ces natures faciles et généreuses qui ne se prennent au sérieux de la vie que lorsqu’une affection se rencontre avec un devoir pour leur faire aimer le lien qui les y attache. Il avait en lui, comme le prouvent ses lettres à sa mère, la fleur suave du sentiment de la famille. Son amie, miss Godfrey, sa chère Marie, comme il l’appelait, lui écrivait un jour : « Vous vous êtes arrangé, Dieu sait comment ! pour conserver au milieu du monde toutes vos affections de famille et de foyer aussi pures et aussi vraies que vous les aviez en partant. C’est un trait de votre caractère que je regarde comme au-dessus de tous les éloges ; c’est une perfection qui ne va jamais seule, et je crois que vous finirez après tout par devenir un saint ou un ange. » Moore se maria en 1811, à l’âge de trente et un ans, avec miss Elisabeth Dyke, dont le petit nom Bessy va remplir désormais ses lettres et ses journaux. Il n’y a pas de détail sur son mariage dans sa correspondance ; une circonstance curieuse, c’est qu’il ne l’annonça que deux mois après à sa mère, lorsque déjà il avait présenté sa femme à ses plus intimes amis de Londres, à Rogers, à lady Donegal. Miss Dyke était une très belle personne qui se destinait, je crois, au théâtre. Moore paraît l’avoir tendrement aimée. Dès qu’il fut marié, il prit bravement son parti. À dater de ce jour, son existence se dessine nettement. Il quitte Londres, dont les dissipations ne lui permettraient pas de travailler et où ses ressources ne lui permettraient pas de vivre. Il fait un traité avec un éditeur de musique, Power, pour la publication des Mélodies irlandaises ; il s’engage à donner dans l’année, moyennant 500 livres sterling par an, six livraisons de douze mélodies ou chansons. Une fois les munitions assurées, il s’établit à la campagne et se renferme dans les douceurs de la vie intérieure et du travail littéraire.

Il loua pour 20 livres par an une petite maison, Kegworth-Cottage, dans le comté de Derby, près de Donington-Park, à une lieue de la riche bibliothèque de lord Moira, qui lui était si précieuse. Lord Moira et sa sœur, lady Loudon, comblèrent sa femme de prévenances et d’attentions. Le jour où Moore alla lui faire sa visite d’installation, lord Moira le prit à part. « Avec sa manière délicate, raconte Moore, il m’interrogea sur l’état de mes affaires pécuniaires, et, lorsque je lui dis que j’avais tout espoir d’aller confortablement, il répondit : — Je voulais savoir seulement si vous n’aviez pas quelque besoin présent ; quant à l’avenir, je ne doute pas qu’il n’y ait prochainement en politique un changement qui nous remettra tous sur nos jambes. » Le changement arriva bientôt, en effet, et ce fut la dernière alerte, la crise finale de Moore du côté de l’ambition politique. Le prince de Galles, dont lord Moira était l’ami personnel, était alors régent ; il avait rompu avec son ancien parti, les whigs. Lord Moira, homme honnête, mais faible, vit cette rupture avec douleur, mais se crut obligé de rester l’ami du prince qui avait trompé ses espérances politiques. Cette déception, la situation fausse où elle le plaçait vis-à-vis de son parti, lui rendaient pénible le séjour de l’Angleterre. D’ailleurs ses affaires étaient dérangées, il avait besoin, pour les rétablir, d’un voyage sur le continent ou d’une grande place. Le prince régent le nomma gouverneur-général de l’Inde, et lord Moira accepta ce splendide exil. Cet événement produisit un grand émoi dans le petit cottage de Kegworth. Le gouverneur-général de l’Inde dispose de situations considérables. Moore croyait toucher à l’échéance des promesses de lord Moira ; il s’attendait à être emmené dans l’Inde par le nouveau proconsul, avec la promesse d’un grand emploi. Ses châteaux en Espagne furent promptement renversés. La cour avait imposé ses protégés à lord Moira pour les places qui étaient à la nomination du gouverneur-général. Le pauvre lord, confus, expliqua à Moore d’une façon embarrassée son impuissance. Seulement, il lui dit qu’il demanderait aux ministres de réserver à Moore, en Angleterre, la première place à sa convenance, comme un échange de ce que lui, lord Moira, pourrait faire dans l’Inde pour leurs protégés. Moore repoussa cette offre avec une noble indépendance. « De vos mains, mylord, répondit-il, je recevrais tout, et peut-être sera-t-il encore en votre pouvoir de m’être utile ; mais je vous prie de ne point prendre la peine de réclamer pour moi le patronage des ministres : j’aime mieux lutter, comme je fais, que d’accepter quoi que ce soit qui pût me lier la langue sous un gouvernement comme celui-ci. » - Ainsi finissent, ajoutait Moore en racontant son entrevue, les longues espérances que j’avais mises dans le comte de Moira, chevalier de la Jarretière, etc. — La conduite de Moore fut applaudie par les whigs ; les hommes importans du parti en conçurent une haute estime pour son caractère. Ils ne savaient pas à quel point la dignité du refus de Moore méritait leur admiration et leur sympathie. Au moment où il rejetait les offres de lord Moira, Moore était dans une telle pénurie, qu’il écrivait à son éditeur Power : « Vous m’obligerez, si vous pouvez m’envoyer, par le retour de la poste, 3 ou 4 livres sterling. Je viens de passer littéralement la semaine sans un sixpence dans ma poche. »

Moore, fixé désormais à la poésie et à la littérature, demeura encore quelque temps à Kegworth. Il s’éloigna ensuite de Donington-Park, et habita, dans le même comté de Derby, non loin de la jolie ville d’Ashbourne, une petite maison qui portait le nom riant de Mayfiekl-Cottage. Peu d’années après, il vint s’établir à Sloperton-Cottage, près de la belle résidence de son ami lord Lansdowne, et c’est là qu’il passa le reste de sa vie. Les trois étapes de Moore à la campagne sont datées par des œuvres qui indiquent les applications et les manières diverses de son talent. À Kegworth, il fait la meilleure partie des Mélodies ; à Mayfield, il achève Lalla-Rookh ; à Sloperton-Cottage, mûri par l’âge et rapproché du cercle politique de lord Lansdowne, il se met à écrire en vile prose et commence la vie de Sheridan.

C’est une chose à rêver pour des travailleurs intellectuels, que cette vie de cottage dont on a la fraîche peinture dans les lettres et les journaux de Moore, et dans les vies de bien d’autres poètes anglais. Une petite maison dans les champs, enguirlandée de chèvrefeuilles, de vignes vierges, de clématites, avec un jardin fleuri et gazonné ; au dedans, le comfortable simple, propre, reluisant de la vie matérielle, et cet arrangement familier et un peu désordonné des choses, qui est la poésie des lieux habités ; les joies du cœur, les plus chères affections, femme et enfans, rassemblées sous le même toit, et mieux possédées dans l’isolement ; pour l’esprit, des livres, Haydn, Mozart, un piano : voilà ce qu’eut Moore dans ses divers séjours. La poésie a besoin de cet air vaste et pur où le cerveau se baigne et se rafraîchit continuellement et qui est la santé ; de ce fonds de silence où la pensée se concentre, où la rêverie s’épand, où les souvenirs refleurissent ; de cette liberté de temps qui permet de contempler la création dans ses harmonies grandioses, et de l’épier à loisir dans ses gracieuses minuties ; de ces entretiens avec la nature qui nous renvoie toutes nos idées en images et en musique. On sent mieux les Mélodies irlandaises quand on se reporte par l’imagination aux lieux où Moore les a composées. Rien de moins compliqué que ces petits poèmes. Moore en empruntait l’inspiration à des airs nationaux de son pays, quand il n’en faisait pas lui-même la musique. La mélodie populaire ou trouvée se mariait en lui à un sentiment, un souvenir, une impression qu’il fixait, ou dans les deux premiers vers de la chanson, ou dans un refrain ; puis il développait son thème poétique d’après le dessin rhythmique du chant. Rarement il dépassait trois couplets. Moore ne noyait point le sentiment dans le flux des mots ; il le resserrait dans une forme simple et pure. Cette condensation est un des principaux mérites des Mélodies. Le jet du petit poème en est plus naturel ; il va droit au sentiment auquel il s’adresse, sans donner le temps à l’émotion ou au charme qu’il produit de se fatiguer et de s’allanguir. On sent que Moore a laissé chanter son âme dans la calme liberté de la campagne, qu’il n’a pas subi en écrivant l’influence des diversions, des mille bruits, des saccades et des excitations artificielles de la vie des villes. L’inspiration une fois trouvée et condensée dans le moule musical, Moore ne s’occupait plus que de la perfection et du fini des détails. Il ruminait et fredonnait ses vers devant son piano ou en errant à travers champs. Il cueillait, rassemblait et assortissait ses mots comme en un bouquet. Les Mélodies étaient son occupation du matin ; le soir, il les essayait au piano devant sa femme et des voisins en visite chez lui, ou bien il faisait des lectures à haute voix : les anciens poètes, les poètes du jour, les romans nouveaux. La vie de cottage avait même l’agrément de n’être point incompatible avec les plaisirs de société. Dans un pays où l’aristocratie et le monde distingué habitent la campagne pendant la plus grande partie de l’année, la campagne n’est jamais sans ressources pour un homme cultivé. Moore trouva dans ses trois séjours, sans parler des châteaux et de leurs nobles hôtes, d’excellentes relations de voisinage, encore assez nombreuses pour alimenter de gaies soirées avec accompagnement de danse, de musique et de souper. Enfin, de temps en temps, Moore relevait l’uniformité de son existence ordinaire par des excursions à Londres, où il se retrempait, rattrapait le ton du jour et soignait sa réputation, en donnant, comme il disait, une exhibition de sa personne.

Le succès des Mélodies fut instantané, universel. Moore eut bientôt un rare témoignage du rang qu’il prenait parmi ses contemporains : Byron lui dédia le Corsaire. Lord Byron disait dans sa dédicace : « Je saisis cette occasion d’orner mes pages d’un nom consacré par des principes politiques intègres et par le talent le plus incontesté et le plus divers. L’Irlande vous compte parmi les plus fermes de ses patriotes ; vous êtes dans son opinion le premier de ses bardes, et la Bretagne répète et ratifie ce jugement. Permettez à un homme dont le seul regret, depuis le commencement de sa liaison avec vous, est le temps qu’il a perdu avant de vous connaître, d’unir l’humble suffrage de son amitié à la voix de deux nations… Enfin, disait-il en terminant, il peut m’être utile que l’homme qui fait les délices de ses lecteurs et de ses amis, le poète de tous les cercles et l’idole du sien, me permette de me dire ici et ailleurs son ami, etc. » - On pourra dire, remarquait Moore, qu’il me jette la louange à la pelle ; mais du moins la pelle est d’or. — En ce temps-là, Jeffrey, le rédacteur en chef de la Revue d’Edimbourg, fit proposer à Moore, par l’intermédiaire de Rogers, d’écrire des articles pour sa revue : « Le brillant succès de quelques-uns des derniers ouvrages de M. Moore, écrivait Jeffrey à Rogers, m’a fait penser à lui, et tout ce que j’ai appris depuis sur la virile et noble indépendance de sa conduite dans des circonstances fort difficiles a augmenté l’ambition que j’éprouve de me lier avec un homme d’un tel talent et d’un tel caractère. J’apprends qu’il vit sans profession, cultivant dans la retraite la littérature et le bonheur domestique. J’ose donc espérer qu’il pourra trouver, de temps en temps au moins, le loisir d’écrire un article, s’il n’a pas d’objection d’ailleurs à s’enrôler parmi nous. » La Revue d’Edimbourg avait alors une publicité énorme pour une revue ; elle se tirait à 13,000 exemplaires. Ce succès, qui montre le large auditoire ouvert en Angleterre à la littérature élevée, permettait à la Revue d’Edimbourg de donner à ses collaborateurs une rémunération digne du labeur littéraire. Les articles ordinaires étaient payés 20 guinées (500 francs) la feuille de seize pages, les articles particulièrement soignés 30 guinées, et dans certains cas beaucoup plus. C’était dans cette dernière catégorie que Jeffrey plaçait les travaux qu’il demandait à Moore. « Quant à l’augmentation au-delà de trente guinées, j’ai quelque initiative dans cette matière, disait-il, et ne suis point disposé à en user avec parcimonie. » Moore répondit à ces ouvertures, et travailla de temps en temps pour la Revue d’Edimbourg ; mais où il put apprécier, d’une façon singulièrement fortunée pour lui, ce qu’on pourrait appeler le taux de sa popularité poétique, ce fut à l’occasion de la vente de son poème oriental, Lalla-Rookh.

Il avait commencé Lalla-Rookh en 1813, lorsqu’il était encore à Kegworth ; il le termina à Mayfield-Cottage. Il est inutile d’insister ici sur un poème si connu. On sait qu’il se compose de trois épisodes, le Prophète voilé, les Adorateurs du feu, la Lumière du harem, reliés par le fil léger d’un récit en prose. La poésie anglaise avait l’air, en ce temps-là, de faire la conquête de l’Asie : Byron, Southey, Moore, s’y précipitaient à la fois comme les Clive et les Hastings de l’imagination. C’était un mouvement comme celui que nous avons vu plus tard en France entraîner la peinture vers l’Orient, à la suite de Decamps, de Marilhat, de Delacroix. Moore, asiatique par l’imagination, voulut l’être par l’érudition et l’exactitude. Il se nourrit, dans la bibliothèque de lord Moira, de tout ce qui a été écrit sur l’Orient. Il n’y a, pour ainsi dire, pas une image dans Lalla-Rookh qui ne soit empruntée aux mœurs, à la religion, à la nature de l’Inde, de la Perse et de l’Arabie. Si l’on a reproché quelque chose au poème de Moore, c’est l’accumulation exagérée des magnificences asiatiques, la prodigalité exubérante de cette orfèvrerie de langage dont il était si riche de son propre fonds, l’obscurité qui résultait parfois de l’entassement d’érudition orientale dont il avait surchargé son poème. Le petit volume de Lalla-Rookh produit par moment sur les esprits délicats l’effet de ces riches essences d’Orient, suaves à la première respiration, et qui finissent par étourdir le cerveau. En 1814, tandis qu’il achevait Lalla-Rookh, Moore fit un voyage à Londres. Les grands éditeurs, Murray, Longman, assiégèrent le poète pour avoir son œuvre. Murray offrit 2,000 guinées (50,000 fr.) de ce simple volume de vers. Les amis de Moore trouvaient que c’était trop peu. Perry, l’influent rédacteur en chef du Morning-Chronicle, voulait que Moore obtînt le prix le plus élevé qui eût encore été payé pour un poème : — « Alors, dit M. Longman, ce sera 3,000 guinées. — Précisément, répliqua Perry ; il ne recevra pas un penny de moins. » Le marché fut conclu dans ces termes : « Nous nous engageons, écrivit M. Longman à Moore, à vous payer la somme de 3,000 livres sterling lorsque vous nous aurez remis un poème de l’étendue de Rokehy (de Walter Scott). » C’était une demi-guinée le vers. Moore, avec cette superbe perspective, revint à Lalla-Rookh du meilleur de son cœur. Il passa encore un an sur son poème. En 1816, l’œuvre était prête pour la publication ; mais c’était une année de crise commerciale, mauvaise saison pour la librairie. Moore, avec une générosité magnanime, écrivit aux Longmans qu’il leur rendait la liberté d’ajourner, modifier ou même résilier le marché. M. Longman ne voulut point abuser de la délicatesse du poète, et Lalla-Rookh parut en 1817, dédié à Rogers. C’est une chose touchante que la joie de Moore en se voyant maître d’une somme si considérable, et l’emploi qu’il en fait tout de suite. Arrivé à sa trente-septième année, il peut enfin, pour la première fois de sa vie, se libérer de ses dettes. Sur les 3,000 livres, il en prend 1,000 pour désintéresser ses créanciers. À Rogers seul il devait 500 livres. Rogers ne voulait pas les recevoir : « Je les prends, dit-il, vaincu par les instances de son ami, et je les garde pour les tenir à votre disposition. » Les dettes payées, Moore ne pense qu’à ses parens. Son père venait de perdre sa place et d’être mis à la demi-solde ; Moore laisse chez les Longmans les 2,000 livres qui lui restent, et en abandonne l’intérêt annuel de 100 livres à ses vieux parens.

Pour veiller à l’impression de Lalla-Rookh, Moore avait quitté Mayfield-Cottage et était venu s’établir à Hornsey, à deux lieues de Londres ; il assista à son succès. « Le livre marche fameusement, » écrit-il à sa mère. Il y a de ces époques exceptionnelles en littérature où auteur, monde, public semblent animés d’une même ferveur ; temps heureux pour le talent, car il y donne toute sa valeur ; temps heureux pour le public qui se livre sans entraves à une des plus nobles jouissances de l’esprit, l’admiration ; temps, hélas ! bien éloignés de nous. Déjà un ami de Moore, sir James Mackintosh, en prévoyait alors le déclin : « L’âge de l’admiration va finir, » disait-il avec un poétique regret. Moore eut le bonheur de venir assez tôt pour profiter de cette veine, et il était digne de ce bonheur, qui exaltait son émulation : « Vous ne pouvez concevoir, écrivait-il à sa mère, à quel point tout le monde ici est bienveillant pour moi. Mon voyage à Londres me fera tout le bien du monde en m’inspirant plus de confiance en moi et en me montrant la position élevée que j’occupe. » Les témoignages de son succès lui arrivaient de toutes parts. Un mois après la publication, la première édition de Lalla-Rookh était épuisée. Une jeune fille de Bristol, qui ne disait pas son nom, lui envoyait, comme preuve de son admiration pour Lalla-Rookh, un billet de 3 livres sterling. Dans un dîner public, M. Croker, alors secrétaire de l’amirauté, le même qui aujourd’hui encore dans sa vieillesse rédige avec une puissante verdeur la politique de la Quarterly Review, M. Croker portait la santé de Moore et s’enorgueillissait de l’amitié du poète plus que de celle de Peel et du duc de Gumberland. Ses amis influens offraient à Moore la direction d’un journal politique qu’il avait la prudence de refuser. Un libraire voulait fonder avec lui une revue, et Moore avait encore le bon esprit d’échapper à cette proposition. Un soir, chez lady Besborough, lord Lansdowne engagea Moore à fixer sa résidence près de son château de Bowood. Moore accepta cette invitation avec empressement ; mais avant de s’établir aux environs de Bowood, il fit un petit voyage à Paris.

Il passa en France deux mois de l’été de 1817. On ne trouve dans sa correspondance d’autre trace des impressions de ce court voyage que cette phrase : « Paris est le lieu le plus délicieux que j’eusse pu rêver au monde. En vérité, si je puis y décider Bessy, mon intention est de venir vivre ici deux ou trois ans. » En écrivant ces mots, le pauvre Moore ne pensait pas qu’une triste nécessité, au lieu d’une attrayante fantaisie, le forcerait bientôt à réaliser son projet. Le séjour de Moore en France lui fournit ce qu’il fallait de couleur locale pour un pamphlet politique en vers comiques qu’il intitula : la Famille Fudge à Paris. C’était le second essai de Moore en ce genre. Il avait publié quelques années auparavant de petites satires auxquelles le public avait mordu de bel appétit. Cela s’appelait « la petite poste, » the two penny post-bag. C’était une collection de lettres rimées en parodie, où Moore, mal déguisé sous le pseudonyme de Tom Brown, faisait parler certains personnages tories du temps. Le prince-régent, le même à qui Moore avait dédié son Anacréon, et avec lequel il avait fait de petits soupers, mais dont les whigs ne virent plus que les ridicules et les vices lorsqu’il les eut abandonnés, y avait les honneurs de la caricature. Une bonne charge du post-bag est la lettre du prince-régent à son compagnon de plaisir, le comte d’Yarmouth. Une autre bouffonnerie amusante est la lettre de congratulation écrite par un officier du prince à un M. Gould Francis Leckie. Ce M. Leckie avait eu l’extravagance de faire un livre en l’honneur du pouvoir absolu. Entre autres excentricités, cet original conseillait aux rois de l’Europe, pour éviter les embarras des mariages princiers, de prendre exemple sur le grand-turc et d’envoyer chercher leurs femmes en Géorgie et en Circassie. La Famille Fudge était de la même veine que la petite poste, c’était aussi une satire épistolaire. Les ridicules des Anglais à Paris formaient la broderie ; le fond était la politique anti-libérale du gouvernement anglais de ce temps-là, présentée, appréciée, défendue en charge par des adeptes abjects, grossiers, grotesques de cette politique. Le prince-régent faisait encore les frais de cet amusant persiflage. Lord Castlereagh et lord Sidmouth étaient criblés de pointes. Pendant que Moore travaillait à la Famille Fudge, lady Donegal lui envoya une liste de personnes quelle le priait d’épargner. « Votre liste m’embarrasse beaucoup, lui répondait Moore ; il faut étouffer au berceau de jeunes épigrammes. Vos noms cependant seront épargnés, excepté lord Sidmouth. » Lord Sidmouth (plus connu en France sous le nom de M. Addington, le ministre de la paix d’Amiens) était un bonhomme assez faible de caractère et de talent ; mais Moore ne pouvait lui pardonner l’odieux réseau de police dans lequel il avait essayé de garrotter la libre Angleterre. « Il serait contre nature, disait-il, que le patron des espions n’eût pas un trait ou deux. Je vous promets de ne pas l’appeler « vieille pécore, » et c’est tout ce que ses amis les plus chauds peuvent attendre de mieux pour son compte. » Un des gais morceaux de la Famille Fudge est en effet un parallèle burlesque de Tibère et de lord Sidmouth, Tib et Sid, comme dit Moore, où les rimes en tib et en sid se croisent et tombent de la façon la plus comique.

Nous avons déjà vu Moore plusieurs fois en contact avec la politique : dans sa vie personnelle, lorsqu’il refuse par esprit d’indépendance la position de lauréat et l’intervention de lord Moira en sa faveur auprès des ministres ; dans ses œuvres, lorsque par les Mélodies irlandaises il devient l’organe et le poète d’une nation opprimée, et par ses satires livre au ridicule les sottes et basses tendances d’un gouvernement rétrogade. La tenue politique de Moore est un des beaux côtés de son caractère, et j’ajouterai une des harmonies de son talent, car nous ne savons que trop que l’esprit détonne et que le talent se fausse là où manque le caractère. Moore était libéral ; quoique Irlandais, il n’allait pas au-delà. Il était de ces esprits et de ces cœurs fermes, rares natures, il est vrai, qui dans nos temps d’instabilité révolutionnaire restent debout et ne se laissent ni emporter à la démagogie ni abattre sous le despotisme, suivant le courant du jour ou la fatalité du moment. Il n’aimait pas la démocratie qu’il avait entrevue aux États-Unis, parce qu’elle lui paraissait oppressive pour la liberté des hommes distingués. Il détestait les excès de la révolution française pour le mal qu’ils avaient fait à la liberté. « Honte aux tyrans ! disait-il dans la mélodie :

Tis gone and for ever the light we saw breaking,

honte aux tyrans qui nous ont ravi ce bonheur (la liberté), et honte à la race légère, indigne de son bien, qui sur l’autel fumant de la mort, caressant comme les furies la jeune espérance de la liberté, l’a baptisée dans le sang ! Alors s’évanouit pour toujours cette belle et lumineuse vision dont l’image, en dépit des esclaves et des cœurs glacés, vivra longtemps pure, brillante, céleste comme d’abord elle se leva, mon Érin perdue, sur toi ! » Le souvenir vivant de la révolution française lui inspira un inguérissable dégoût pour toutes les agitations qui font appel aux passions ignorantes de la foule. Il savait que la démagogie est une des formes les plus viles de la servitude ; aussi ne fit-il jamais cause commune avec les Irlandais de l’école d’O’Connell. « S’il y a quelque chose au monde qui m’ait inspiré plus de mépris et de haine que quoi que ce soit depuis longtemps, écrivait-il en 1815, ce sont ces politiques de Dublin auxquels vous craignez de me voir associé. Je ne crois pas qu’une bonne cause ait jamais été gâtée par une clique de démagogues plus fanatique, plus braillarde et plus dégoûtante. Quoique ce soit la religion de mes pères, je dois dire que ce vil et grossier esprit doit être attribué en grande partie à cette misérable secte qui souille encore l’Europe de jésuitisme et d’inquisition, la plus étroite et la plus funeste de celles qui ont abruti l’humanité. Jugez si je suis en danger de m’unir à MM. O’Connell, O’Donnell, etc. » Mais le même sentiment qui faisait voir à Moore dans la démagogie l’avant-garde du despotisme, lui montrait dans les fauteurs du pouvoir arbitraire des provocateurs de révolution. Du moins en Angleterre les conditions essentielles de la liberté avaient été respectées : la liberté y était bien en pénitence sous la férule de lord Castlereagh ; mais les pacifiques efforts des libéraux avec lesquels marchait Moore ont suffi pour lui rendre, sans convulsion, le mouvement et la fécondité.

Moore, au retour de son excursion en France, alla s’établir près de Bowood. Il loua, pour 40 livres par an, tout meublé, le cottage de Sloperton, un vrai cottage couvert en chaume. Tout lui souriait : il commençait à goûter les agrémens de son nouveau séjour ; il se louait des attentions de lord et de lady Lansdowne pour sa femme et pour lui ; la Famille Fudge lui procurait des succès nouveaux ; les profits de Lalla Rookh, joints aux Mélodies nationales et aux Chants sacrés, qu’il continuait à publier, et à la Vie de Sheridan, pour laquelle Murray devait lui donner 1,000 livres sterling, lui promettaient enfin une vie d’agréables travaux et d’honnête aisance ; il semblait, n’est-ce pas ? avoir le droit de regarder l’avenir avec une confiante sécurité. C’est juste en ce moment qu’un accident terrible vint bouleverser l’existence de Moore. On se souvient qu’en partant de Bermude, il y avait laissé à sa place un suppléant. Moore ne put jamais obtenir de son remplaçant des comptes réguliers ; il avait fini par oublier l’homme et la place. Voilà que le 1er avril 1818 il reçoit une citation à comparaître devant le tribunal connu sous le nom de Doctors’ Commons. Le gérant de Moore avait refusé de restituer le produit d’un navire vendu avec son chargement qui avait été déposé entre ses mains en attendant une décision du tribunal des prises. Moore était cité pour avoir à répondre Au détournement imputé à son remplaçant. Il s’agissait d’une somme énorme, 6,000 livres sterling. Si Moore perdait son procès, comme il lui était impossible de payer une somme aussi considérable, il serait frappé de la contrainte par corps. La ruine, la prison, la prison pour la vie peut-être, voilà la fin où Moore voyait aboutir les efforts et les succès de tant d’années.

Il fit face à cette affreuse tribulation avec une admirable sérénité d’humeur. En annonçant la catastrophe à lady Donegal, il lui disait : « Il est heureux que ce coup ne soit pas tombé sur moi plus tôt ; j’aurais pu en perdre la gaieté qui m’était nécessaire pour achever ma Famille Fudge. Je ne sais pourtant comment cela se fait, ma conscience étant en repos, et la peine n’étant point la conséquence d’une faute, je doute que même la prison altère ma bonne humeur ; — des murs de pierre ne font point une prison. » En écrivant à son éditeur Power sur le même sujet, il disait : « Quelle vie ! Je ne suis cependant, grâce au ciel, pas du tout abattu de cette perspective. Comme je n’aurai pas à souffrir pour une mauvaise action commise par moi, il n’y aura dans mon malheur rien d’amer pour ma conscience, et je pourrai toujours narguer la fortune. On ne m’enlèvera ni ma propre estime ni mon talent, et avec cela je peux vivre heureux partout. » Moore prit courageusement son parti. Le procès qu’il avait à soutenir serait long ; tout n’était pas encore perdu. Il rassura ses parens, ne voulut point profiter des offres empressées de ses amis, se blottit en les savourant plus avidement encore dans les douces joies de son intérieur, animé par sa douce et charmante Bessy et les deux enfans qui lui restaient, et en attendant le dénoûment il se remit intrépidement au travail.

L’arrêt des Doctors’ Commons se fit attendre un an. Durant cette année, l’existence de Moore fut ainsi distribuée : pour ses travaux, il continua les mélodies sacrées, les chants nationaux, et s’occupa principalement des recherches relatives à la vie de Sheridan ; comme séjour, il habita Sloperton-Cottage, mais fit de fréquentes courses à Londres pour veiller à son procès et pour recueillir de la bouche des amis survivans de Sheridan des informations sur les principaux accidens de sa vie politique, et les anecdotes qui pouvaient servir à illustrer son caractère ; quant aux relations, il eut à la campagne l’intimité de lord Lansdowne, à Londres il vécut beaucoup dans la société de lord Holland. Au reste, nous avons, par le journal qu’il tint depuis cette époque jusqu’en 1836, le bulletin moral et le détail presque quotidien de sa vie.

Il faut citer quelques-unes de ces notes pour donner une idée de la façon dont se passaient les journées de Moore à Sloperton-Cottage, et des phases de sentimens qu’il traversait dans un moment si critique. En voici quelques échantillons : « 27 octobre 1818. Jour pluvieux : dîné de bonne heure. Travaillé le matin à Sheridan. Après dîné et après le thé, copié un Benedictus de Mozart et le Et incarnatus est de Haydn, tous deux le merum sal de la musique. Avant souper, je les ai chantés et d’autres morceaux avec Mary Dalby et Bessy. La pauvre Bessy a pleuré à mon chant sacré : « Oh ! qu’il est doux de penser à la vie à venir, » et dans une conversation que nous avons eue ensuite sur la perspective consolante de retrouver dans un autre monde ceux que nous aimons : elle pensait à la pauvre Barbara (une jeune fille de Moore morte récemment). Lorsqu’elles se sont couchées, j’ai essayé quelques sonates de Clementi ; j’ai été ravi de celles qui sont dédiées à miss Gavin, parce que ma sœur les jouait et qu’elles m’ont rappelé d’anciens jours. Lu un peu des discours de Sheridan avant d’aller au lit. — 29. Une journée est si semblable à l’autre qu’il est difficile d’en distinguer la différence ; ce sont les plus heureuses, vrais jours de cottage tranquilles et industrieux, sans autre alliage que la faible santé de ma douce Bessy, qui s’améliorera, j’espère, quand elle aura accouché. Poursuivi ma tâche tout le jour dans le jardin. La soirée délicieuse ! on eût dit le dernier doux adieu de l’été. Les Hughes sont venus pour le thé et le souper. Nous avons joué et chanté. Je leur ai lu la comédie de Morton : l’École de la Reforme. — 30. Même répétition pour la plus grande partie ; dans la soirée, encore un éclair de l’été qui s’en va ; ce sera certainement le dernier. Copié, après le thé, une partie d’une chose glorieuse de Haydn, commençant par le chant : Amen dico tibi, etc., le passage Oggi con me est divin. — 31 décembre. Tout est en l’air pour les préparatifs de notre bal de ce soir ; le souper dressé dans mon cabinet dé travail. La pauvre Bessy est tout le jour sur les jambes, afin que tout soit aussi propre que possible ; ma principale occupation, après tirer le vin, est de tenir le petit Tom tranquille. Tout s’est passé très gaiement. Nous avons fait notre possible pour rendre nos gens heureux ; il faut reconnaître que nos hôtes semblent être venus tous avec le parti pris de s’amuser. Soupe à minuit et demi. J’avais fait venir des homards, des huîtres et du Champagne de Londres exprès pour la circonstance, et le souper a été non-seulement gai, mais élégant. Vingt-deux personnes ont soupé dans mon petit cabinet. J’ai chanté après le souper, puis l’on a encore dansé jusqu’à quatre heures du matin. Joyeux commencement pour la nouvelle année. Dieu fasse que cela continue et qu’ainsi « nos jours et nos nuits, avec toutes leurs heures, s’en aillent en dansant sur la pointe du pied. » On voit ici, comme par une fenêtre de son cottage ou à travers la grille de son jardin, le Tom Moore que nous avons essayé de dépeindre, homme d’intérieur, de travail, délicat, de douce flânerie, fou de musique, toujours amoureux des réunions et des fêtes, même sous la menace d’un grand malheur. À travers cette paix enjouée, la tristesse pourtant ou quelque attendrissement pénible commençait déjà à jeter parfois un nuage. — 11 janvier 1819. Une remarque d’un article sur mes dernières Mélodies m’a fait en quelque sorte froid au cœur. « Nous pouvons reconnaître l’influence de l’âge qui s’avance aux feux maintenant plus calmes du moderne Anacréon. » Hélas ! ce n’est que trop vrai » Je vais avoir bientôt accompli mon huitième lustre. — 13. Le Mémoire de Cribb (une nouvelle satire politique) est presque fini. Je me suis promené quatre heures. La journée était exquise. J’ai senti des élans de dévotion en me promenant et en contemplant le monde glorieux autour de moi, qui m’ont fait plus de bien que des volumes de théologie. – 20 février. Une tristesse sur moi, quelquefois semblable à celle des jeunes années et agréable, mais quelquefois mêlée de reproches que je m’adresse, et par conséquent pénible. — 11 avril. Commencé des paroles sur un très joli air français. Splendide coucher du soleil ce soir ; si je m’étais laissé aller, j’aurais pleuré comme un enfant aux pensées qui me venaient devant ce spectacle : je pensais au peu que j’ai fait dans ce monde, et à tout ce dont mon âme se sent capable. Mais il y a certainement une sphère meilleure pour ceux qui n’ont fait que commencer leur course dans celle-ci. – 23. À mon arrivée chez moi, j’ai trouvé une lettre de Toller (son avocat) renfermant des déclarations de mes parties adverses, et demandant des instructions, car mes adversaires veulent pousser les choses aux extrémités. La catastrophe est donc à la veille d’éclater. Cela m’a un peu attristé, car j’avais presque oublié toute l’affaire, et voilà qu’elle revient sur moi plus sombre que jamais. C’est peut-être pour le mieux. — 24. Jour pluvieux, sombre ; mon humeur de la même teinte. Souvent je désirerais trouver une bonne cause pour laquelle je pusse mourir. »

On n’a ici que la moitié du tableau de la vie de Moore à la campagne. Ses relations avec lord Lansdowne défrayaient une grande partie de son temps. Lord Lansdowne avait consenti à être le parrain du fils de Moore, et s’attachait tous les jours davantage le poète par les témoignages de sa noble amitié. « J’ai vu lord Lansdowne, écrit une fois Moore sur son journal, affectueux et aimable comme d’habitude. Je trouve qu’il gagne les cœurs de la bonne façon, piano è sano. » Il y avait toujours société nombreuse à Bowood, recrutée dans l’aristocratie ou parmi les hommes éminens de la politique et de la littérature. Moore y était souvent en voisin. Il y faisait une moisson d’anecdotes sur la politique du temps de Sheridan. Ses journaux reproduisent une foule de conversations politiques ou purement littéraires, dont les interlocuteurs, outre lui et lord Lansdowne, sont des hommes comme Dumont de Genève, Dugald Stewart, sir James Mackintosh. Ces entretiens roulent sur des sujets trop particuliers à l’Angleterre pour qu’on en puisse détacher des fragmens ; mais à la variété qui les anime, à l’élévation du ton et à la finesse des aperçus, on comprend le charme et l’utilité de cette vie de société large et libérale. À Londres, Moore avait Holland-House pour lui tenir place de Bowood. Il y avait plus de mouvement, plus de brillant, plus de grâces légères chez lord Holland que chez lord Lansdowne. Moore y était accueilli sur le même pied d’intimité : il y avait toujours sa chambre et son couvert. Il a esquissé dans son histoire de Sheridan quelques traits de la figure de lord Holland qui montrent bien ce qui l’attirait lui-même dans l’heureuse nature du neveu de Charles Fox. En fait d’opinions, droiture, amour de la justice, esprit de tolérance qui ne savait s’irriter que contre la tyrannie ; dans le caractère une simplicité ouverte et rayonnante, un accueil si riant, qu’il faisait dire à Rogers : « Quand lord Holland vous aborde, on dirait qu’il a toujours quelque bonne nouvelle à vous annoncer ; » comme causeur, une étendue de connaissances, une façon d’être au courant des choses et une vivacité d’esprit qui touchaient à tout, dit Moore, et qui ne touchaient à rien, sans l’embellir ; pour mieux peindre la conversation de lord Holland, Moore empruntait une image de Dryden : « C’est le matin de l’esprit, disait-il (the morning of the mind), produisant successivement au regard de nouveaux objets, de nouvelles images, et répandant sur chaque chose une fraîche lumière. » Les journaux de Moore apportent de nouvelles preuves de l’influence exercée par la société que lord Holland réunissait chez lui sur la politique et la littérature anglaises. La maison de lord Holland fut en Angleterre un prolongement des salons français du XVIIIe siècle. Le rédacteur en chef de la Quarterly Review, Gifford, témoignait à Moore le regret que le parti tory n’eût pas un centre attrayant à opposer à Holland-House. Toujours, en effet, et partout où un homme, une femme d’un cœur élevé et d’un esprit élégant, sauront fixer et marier chez eux ces choses qui se fortifient et se parent si bien l’une par l’autre, le monde, la politique et la littérature, — le résultat est infaillible : une œuvre pareille exercera sur la société un irrésistible ascendant, et laissera sur son temps une ineffaçable empreinte.

C’est à Londres et dans les délices de cette société polie, où il tenait si bien sa place, que Moore reçut l’arrêt qui le condamnait à restituer les 6,000 livres sterling détournées par son agent infidèle. Les offres de services vinrent de toutes parts à Moore. Jeffrey, à la première nouvelle du désastre, lui avait proposé 500 livres et plus. Rogers voulait lui faire reprendre les 500 livres que Moore lui avait rendues. Lord Holland se mettait à sa disposition. Lord Lansdowne était prêt ou à l’aider de sa bourse, ou à lui donner sa garantie. Le marquis de Tavistock, fils aîné du duc de Bedford et frère de lord. John Russell, offrait aussi de l’argent. Plus pauvre en sa qualité de cadet, lord John Russell, qui venait de publier une vie de lord Russell, le martyr du XVIIe siècle, voulait consacrer le produit de son livre à Moore. Ses éditeurs, les Longmans, étaient disposés à lui faire l’avance des 6,000 livres sterling. D’autres amis de Moore parlaient d’ouvrir une souscription qui eût été promptement couverte. Sir Francis Burdett voulait faire à la chambre des communes une motion afin que le gouvernement abandonnât sa part dans la créance pour laquelle Moore était menacé de la prison. Moore fut touché et reconnaissant de ce zèle, mais il ne voulut point en profiter. Il préféra s’expatrier, afin de se mettre en mesure d’entrer en accommodement avec ses créanciers sans subir la contrainte de la prison.

Mais ici s’arrêtent les deux volumes publiés des mémoires de Moore. Dans les volumes suivans, qui ne tarderont point à paraître, c’est en France que nous le retrouverons. Il y vint avec lord John Russell. Admirable rencontre qui associe deux fois le nom de Russell au nom de Moore, et qui ne fait pas moins d’honneur à l’homme d’état illustre qu’au poète malheureux : lord John Russell se fit le compagnon de Moore après son désastre, comme aujourd’hui après sa mort il accompagne encore Moore dans le livre qui doit porter à l’avenir l’histoire de sa vie et sa renommée.


EUGENE FORCADE.

  1. Remonstrance, after a conversation with lord J. R. in which he had intimatedi some idea of giving up all political pursuits, Mïscellaneous poems.