Poètes contemporains de l’Allemagne - Franz Dingelstedt

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Poètes contemporains de l’Allemagne - Franz Dingelstedt


POETES


CONTEMPORAINS


DE L'ALLEMAGNE.




M. FRANZ DINGELSTEDT.
GEDICHTE, von Franz Dingelstedt [1]




Les poètes de l’Allemagne actuelle sont placés, il faut le reconnaître, dans des conditions difficiles, et ils ont vraiment besoin d’une inspiration vivace, obstinée ; pour suivre jusqu’au bout leur voie, sans ennui et sans découragement. Je ne parle pas des rimeurs frivoles, de ces myriades de petits écrivains, lesquels, n’ayant souci que de la rime, S’étourdissent eux-mêmes et finissent par ressembler à des malades pris d’une manie inoffensive, mais incurable : ceux-là, malheureusement, l’indifférence ne saurait les décourager, et les décourager ce serait les guérir ; non, je parle des amans sérieux de la Muse, de ceux qui méritent une attention sympathique et dont cette sympathie doublerait les forces. Or, voyez quels obstacles ils rencontrent dès les premiers pas ! D’abord ils arrivent tard, le lendemain d’une grande période, dont la gloire récente est à la foi pour eux une excitation féconde et une difficulté presque invincible. Il y a plus : ce qui zestait à moissonner après l’abondante récolte poétique de Goethe, de Schiller, de Herder, de Jean-Paul, a été recueilli avidement par toute une famille charmante, déjà illustre à son tour, et devenue un danger nouveau pour les survenans : il suffit de nommer Uhland, Rückert, Justinus Kerner. Ainsi, bien moins heureux que nos jeunes et ardens poètes de 1825 ; lesquels succédaient à une école vieillie, à une littérature épuisée, ceux-ci, seconde génération d’épigones ont à supporter l’accablant héritage des demi-dieux et des héros !

On sait trop par quels procédés un peu équivoques les premiers venus parmi ces poètes nouveaux ont voulu échapper à ces périlleuses conditions. Je n’attribue pas à d’autres causes le caractère tout à coup railleur et prétentieux de cette poésie allemande, éprise surtout jusque-là des mystiques profondeurs. Qui sait si M. Henri Heine, venu soixante années plus tôt, eût été aussi moqueur, aussi impitoyable qu’il a cherché à l’être ? Je le suppose seulement contemporain de cette première école romantique qu’il a poursuivie de tant de folles boutades ; je suppose qu’il ait débuté en même temps qu’Arnim ou Novalis, et je me demande si cette aimable assemblée n’eût pas compté un poète de plus. Ce qu’il a d’un peu contraint dans la raillerie de M. Heine autorise bien ces doutes et ces conjectures. Au lieu du cruel auteur de la Mer du Nord (die Nordsee dans le Buch der Lieder), au lieu du plaisant humoriste d’Atta-Troll ou des Poésies nouvelles, on n’aurait eu que le chanteur amoureux, le rêveur tendre et souvent mystique, l’écolier qui a cueilli dans les prés d’Allemagne tant de fleurs d’un parfum subtil et pénétrant ; mais la raillerie était un procédé presque obligé pour un survenant, pour un poète jeune, ambitieux, et qui succédait à de si grands noms : c’était du moins un moyen sûr de conquérir en peu de temps cette notoriété qu’il convoitait.

Après le rire, après les folles équipées de l’ironie mise à la mode par M. Henri Heine, un autre moyen pour lutter contre le souvenir des maîtres et réveiller l’attention de l’auditoire, ce fut la poésie politique et l’éclat inattendu de son avènement. J’ai dit moyen et je n’ai rien dit de trop ; que cette poésie ait fait entendre des protestations légitimes, qu’elle ait suscité des écrivains sincères, je n’en veux pas douter ; il est bien certain pourtant qu’elle est devenue le plus souvent un sujet de déclamation. C’était un changement de mode ; les lieux communs amoureux remplacés par les lieux communs politiques, tel a été pour beaucoup d’écrivains le résultat de cette tentative. Ainsi, l’ironie d’abord, puis les prétentions politiques, voilà quels furent les essais, les procédés des poètes modernes, quand ils cherchèrent à se créer une forme originale et à renouveler la poésie, si cela était possible, après Goethe et Uhland.

Que devenaient cependant les vrais poètes, les poètes sincères, ceux qui acceptaient loyalement la difficulté de leur position et qui croyaient peu à ces tentatives factices, à ces recettes du talent et de la gloire ? Il y avait pour eux, ce me semble, même au milieu de ces embarras, une place encore très honorable à prendre, et ils le pouvaient faire à moins de frais, sans y mettre tant d’habileté, sans y employer une si singulière diplomatie. La franchise on l’a dit, est souvent ce qu’il y a de plus habile, mais cela est vrai surtout en poésie. Là tous les expédiens, toutes les précautions, si ingénieuses qu’on les imagine, ne vaudront jamais la loyale expression d’un sentiment sincère. Eh bien ! si je rencontrais parmi ces poètes contemporains un esprit vraiment inspiré, qui sut accepter avec résignation les difficultés d’un héritage glorieux et lourd, si ce poète, sans repousser les idées présentes, sans méconnaître le travail de la patrie et les vifs désirs des générations nouvelles, si ce poète demeurait cependant fidèle aux sérieuses traditions de l’art et de la poésie dans son pays ; si, de plus, on pouvait découvrir et suivre, dans la série de ses œuvres, les inquiétudes, les douleurs, toute l’histoire enfin d’un de ces poètes épigones dont je parlais tout l’heure, je crois que le charme d’une telle poésie serait bien grand au milieu du tumulte bizarre des imaginations contemporaines ; je crois surtout que ce poète, sans parti pris, sans procédé suspect, par la seule franchise de son cœur, aurait très heureusement compris sa position, et qu’il en aurait obtenu tout ce qu’elle pouvait lui fournir. Or, c’est là, je ne m’en défends pas, la salutaire impression qui me reste dans l’esprit, au moment où je ferme ce grave et brillant volume qu’un poète, jeune encore, quoique déjà éprouvé, M. Franz Dingelstedt, vient d’offrir à l’attention de l’Allemagne.

Nous connaissions déjà M. Dingelstedt, nous avions plus d’une fois cité son nom, nous avions signalé et quelquefois traduit ses plus beaux vers. M. Dingelstedt a pris part, en 1840, à la levée de boucliers des poètes politiques, il est un de ceux qui ont le plus vivement réclamé ces libertés intérieures tant promises depuis 1813 et toujours ajournées. Parmi les recueils éloquens ou railleurs que fit naître cette bruyante émeute, son poème est certainement non pas le plus vigoureux, mais le plus fin, le plus distingué ; et quand les dithyrambes de M. Prutz seront oubliés depuis long-temps, quand la gloire prématurée de M. Herwegh aura été réduite comme il convient, on se rappellera encore les chants mélancoliques du Veilleur de Nuit, ses promenades silencieuses dans les rues désertes,ses réflexions désolées, interrompues de loin en loin par ce timbre qui sonne lentement les heures noires. Ce livre, assurément, n’est pas sans reproche, nous avons dû y signaler des parties bien faibles [2] ; la fin surtout est manquée presque entièrement, car les premiers chants, si fermes, si ingénieux, éveillent vivement l’imagination du lecteur, et, quand on arrive au sujet véritable la pensée du poète se trouble tout à coup et oublie ses promesses. Pourtant, malgré ces défauts considérables, on reconnaissait dans ce livre la main d’un jeune maître, d’un maître déjà habile et désigné à l’attention des amis de la poésie ; une véritable distinction de forme, un sentiment très fin de la composition, un art délicat et ferme, lui marquaient une place à part, au milieu de ces chants déclamatoires que les jeunes écrivains démocrates venaient de jeter dans la mêlée. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de politique. Le volume dont j’ai parler est un recueil de poésies écrites à différentes époques, depuis les débuts de l’auteur jusqu’aux évènemens d’hier ; elles embrassent ainsi toute une période importante de la vie (lu poète, et nous font assister à l’histoire de sa pensée.

M. Dingelstedt est né en 1814 dans une petite ville de Hesse électorale, à Rinteln, sur le Weser. Après ses études d’université à Marbourg et à Goettingue, il obtint, en 1836, une chaire d’histoire au collége Frédéric, à Hesse-Cassel. C’est de cette époque que datent les premiers vers du poète. L’inspiration y est pleine de fraîcheur et de grace ; la jeunesse ne lui a encore apporté que d’heureuses journées, ou bien quelques-unes de ces souffrances voilées, discrètes, tant aimées des poètes, et qui font partie du bonheur. Ce calme ne se prolongea pas long-temps. C’était le moment où le gouvernement de la Hesse électorale, vers 1837, entrait dans cette voie de tyrannie mesquine et odieuse qui a excité par toute l’Allemagne la réprobation des ames honnêtes. Parmi tant d’actes ridicules ou révoltans, il suffit de rappeler l’arrestation de M. Sylvestre Jordan, professeur à l’université de Marbourg, sa détention cruelle, et la marché insolemment inique de la procédure. On sait combien cette affaire a soulevé l’indignation publique. M. Dingelstedt prit aussitôt la plume, et lança au milieu des esprits émus eux ou trois chants pleins d’une généreuse colère. Le jeune poète perdit sa place et fut envoyé à Fouide. Là, il retrouva, comme à Hesse-Cassel, toutes les tracasseries d’une police inepte ; ajoutez-y les ennuis intolérables d’une petite ville, l’inquisition grossière d’un clergé ignorant, et toutes les sottises d’une bourgeoisie en retard d’un siècle au moins sur tous les points de philosophie et de religion. On s’imagine aisément ce que dut souffrir ce poète de vingt-six ans dans toute l’ardeur de sa loyale jeunesse. L’amitié d’un publiciste célèbre, M. Henri Koenig, qui se l’attacha promptement par une parfaite communauté de sentimens et de douleurs, ne réussit pas à conjurer les légitimes révoltes de sa pensée. Il lutta d’abord avec courage ; mais il se sentit bientôt pris d’un dégoût profond : pourquoi consumer sa vie dans ces luttes obscures ? pourquoi n’avoir jamais devant les yeux que ces tristes images de la laideur morale ? C’était étouffer trop long-temps dans cette atmosphère malsaine ; il rompit sa chaîne et s’enfuit. Il voyagea pendant trois ans en Allemagne, en France, en Angleterre ; les Chants du Veilleur de nuit, quelques articles dans les journaux littéraires, plusieurs pièces de vers vraiment remarquables que nous allons retrouver dans son volume, ont conservé le souvenir et marqué la trace de ses pèlerinages. Enfin, l’année dernière, il se disposait à partir pour l’Orient, où il devait être correspondant de M. Cotta, quand une auguste et libérale protection attacha le poète à son pays : le roi de Wurtembert l’appela auprès de lui, et le nomma son bibliothécaire. M. Dingelstedt est maintenant à Stuttgart ; après une première jeunesse errante, aventureuse, il a trouvé, jeune encore, une paisible retraite, et c’est de ce charmant asile, embelli par les joies de la famille, que nous arrive ce recueil aimable et grave, ce témoignage sincère d’un esprit généreux Iong-temps tourmenté, inquiet, doucement apaisé aujourd’hui, et tout-à-fait maître de son inspiration.

On m’assure que M. Dingelstedt ne reparaît pas sans frayeur sur la scène littéraire. Cette publication de ses poésies est pour lui une difficile épreuve ; c’est presque un début à de certains égards. La vivacité de ses chants politiques l’avait fait ranger un instant dans la milice des poètes démocrates, et M. Herwegh croyait l’avoir enrôlé à jamais sous son orgueilleux drapeau. Depuis ce temps, les sympathies de ses ombrageux compagnons d’armes ont singulièrement changé ; on ne lui pardonne pas le modeste emploi qu’il a accepté auprès du plus libéral souverain de l’Allemagne. Bien qu’il n’ait jamais aliéné, même au milieu de la bruyante cohorte et dans ses années les plus vives, l’indépendance de sa muse ; bien qu’il ait conservé les mêmes sentimens d’aversion pour la ridicule tyrannie qu’il a combattue dans le duché de Hesse et qu’il combattrait encore, on ne veut pas croire à la franchise du poète : on répète contre lui les sottes accusations dont fut poursuivi, il y a quelques années, ce noble Anastasius Grün. La sérénité de ses poésies nouvelles, la pureté élevée de son inspiration, ne sont pas faites sans doute pour lui rendre les applaudissemens de M. Herwegh et de M. Prutz. M. Dingelstedt saura bien s’en passer ; il a trop vaillamment lutté contre le gouvernement de Hesse-Cassel et contre la police cléricale de Foulde pour redouter le despotisme d’un parti sans discipline. Pour nous, la délicate loyauté du poète sera certainement un attrait de plus ; écoutons-le donc, et, s’il en est besoin, que nos paroles lui viennent en aide.

Le livre de M. Dingelstedt est divisé en trois parties bien distinctes. D’abord nous sommes en Allemagne : c’est sa patrie qui est le séjour de sa muse et le sujet de ses chants ; puis il part, il voyage, il voit Londres et Paris, et consacre en de beaux vers ses plus vifs souvenirs ; il revient enfin, plus aguerri, plus fort, par conséquent plus calme, et il reprend sa tâche à son foyer. Le foyer, le voyage, le retour (Heimath, Wanderschaft, Rückehr, voilà le poème de M. Dingelstedt.

Les premiers chants, Erste Lieder, ouvrent le volume d’une façon bien gracieuse. Ce pur bonheur que donne l’amour de l’art y est exprimé avec beaucoup de charme. Le poète d’ailleurs ne se fait aucune illusion, et, puisque la Muse lui a ouvert le ciel, il sait bien qu’il doit renoncer à la terre. Ce sont ses premiers mots, et il les prononce avec un demi-sourire où brille une larme.


« Autrefois je rêvais de grandes choses ; je rêvais les honneurs de la terre, j’aspirais au bonnet doctoral ; je voulais même devenir professeur.

« Mais tout à coup vinrent les muses, les muses légères aux pieds divins ; elles me pressèrent Sur leur poitrine et m’enivrèrent de baisers.

« Et moi, depuis ce temps-là, tout occupé à chanter, à aimer, j’ai oublié le professeur et je suis demeuré poète.

« Mes mains ne peuvent plus quitter les cordes d’or de la lyre, et, au lieu de gros volumes in-folio, je n’écris plus que de petites chansons.

« O pauvre chanteur ! bienheureux chanteur ! tous tes rêves sont évanouis ; n’espère plus les biens de la terre, toi qui as gagné le ciel ! »


Puis, voici, comme chez tous les poètes d’Allemagne, les chansons amoureuses récitées à vingt ans dans les prairies embaumées. Il ne faut pas que l’année perde son printemps, ni que les poètes oublient de recueillir ces fleurs de mai, ces vers naïfs tout imprégnés des plus suaves odeurs du sillon. Les plus satiriques eux-mêmes n’y manquent pas, et l’on sait combien M. Henri Heine a effeuillé de ces fraîches marguerites. Chez M. Dingelstedt, le plaisir que causent ces vers aimables n’est jamais inquiété par la crainte des contrastes ironiques si fréquens chez l’auteur des Reisebilder ; on peut se laisser charmer par ses mélodies sans redouter les interruptions moqueuses de Candide et de Zadig. Cependant l’auteur sait échapper à l’uniformité de cette inspiration printanière ; il y échappe non-seulement par l’habileté du rhythme, par les ressources de sa parole flexible et riche, mais surtout par le mouvement, par les péripéties de ce petit drame où il joue son rôle avec une gracieuse émotion. D’ailleurs, amour, souffrance, c’est même chose le plus souvent, et bientôt après les premiers amours voici les premières douleurs, Erste Liebe, Erste Leiden.

Tout cela pourtant n’est que le prélude, et nous arrivons aux sérieuses inspirations qui déjà ont assuré au jeune poète une célébrité légitime. Le rêveur amoureux est interrompu dans ses fantaisies par les évènemens publics ; ce sont des perfidies qu’il faut flétrir, de nobles dévouemens dont il importe de consacrer la mémoire. Parmi ses chants patriotiques, Vaterlandische Gedichte, je recommande la belle pièce sur la captivité de Jordan. Le poète, avec ses amis, se promène dans la cour du vieux château de Marbourg ; ils cherchent à découvrir la fenêtre du prisonnier, et tout à coup ils l’aperçoivent lui-même, derrière les barreaux de fer, le visage pâle, amaigri, le regard vaguement plongé dans les brumes lointaines de l’horizon, et c’est à lui que le poète envoie ses strophes toutes frémissantes. M. Freiligrath, tout récemment, dans sa Profession de foi, a été heureusement inspiré aussi par ces iniquités odieuses dont M. Jordan a été victime ; il a peint avec une grace douloureuse la mort de la petite fille du prisonnier ; il a montré l’enfant qui monte au ciel, et tous les généreux citoyens, tous les libres penseurs de l’Allemagne, Schiller, Seume, Schubart, qui s’empressent au-devant d’elle et la consolent. Les vers de M. Dingelstedt, écrits en 1840 et devenus populaires en peu de temps, ont été le premier cri de l’indignation publique. J’aime beaucoup encore les belles strophes adressées aux frères Grimm, aux Dioscures allemands, comme les appelle le poète. Les frères Grimm sont des enfans de la Hesse, et c’est à M. Dingelstedt, en effet, qu’il appartenait de célébrer ce noble nom. L’élévation de leur caractère, le rôle excellent de cette érudition loyale et toute dévouée à la patrie, la fermeté de leur conduite à Goettingue, tout cela fournissait au poète une occasion féconde dont il a bien su profiter.

Ces brillantes pages, et d’autres encore, animées des sentimens les plus purs marquent bien la part que M. Dingelstedt a prise aux luttes de son temps ; mais l’auteur a raison de ne pas insister : je ne regrette pas de ne plus trouver ici les Chants du Veilleur, dont le parti pris, dont les invectives un peu trop préméditées eussent troublé le caractère élevé de ce volume. Le poète a bien fait aussi de joindre sans cesse à ces stances particulièrement politiques les pièces désintéressées où apparaît le pur sentiment de l’art, l’enthousiasme du beau. Est-il rien de plus contraire à la poésie que cette prétention, si haut proclamée par les jeunes tribuns, de ne chanter que les évènemens de la politique et de lutter avec les gazettes ? Certes, c’est bien le droit du poète d’exprimer à sa façon les sentimens qui agitent la foule ; prenez garde pourtant, et que ce soit toujours à la condition de ne pas aliéner la liberté de la Muse. Si l’ame du poète est, comme on l’a dlt, une cloche puissante, je veux bien qu’elle devienne aux jours du danger la voix de la cité en tumulte, je veux bien que le tocsin y puisse retentir ; mais la cloche serait maudite qui n’aurait jamais que ces fonctions lugubres : qu’elle sonne donc surtout la prière et la fête, qu’elle élève les ames et les réjouisse ! M. Dingelstedt a bien compris le devoir de la poésie quand il a placé, au milieu de ces hymnes enflammés, quelques-uns de ces nobles chants qui reposent et pacifient les coeurs. Je traduis plusieurs strophes de la belle pièce qu’il a intitulée Voyage sur le Rhin (Rheinfahrt).


« Toi qui, fier et maître des eaux, glisses vers la mer par ton chemin rapide, ô navire, pourquoi tes canons sont-il muets ? pourquoi tes pavillons sont-ils repliés ? pourquoi pas une banderole sur ton mât, pas une couronne sur tes vergues ? C’est un roi pourtant ô Reine Victoria !

« S’ils savaient, les insoucians de ton bord, sils savaient quel est celui qui, modeste et inconnu, se cache au milieu d’eux ; oh ! comme ils accourraient, comme ils se presseraient pour le saluer ! Tels les matelots saisis de respect saluaient jadis Arion.

« Moi donc, héraut de ce roi, je dirai d’abord son nom aux rochers pour qu’il soit porté au loin par le fidèle écho de Lurlei, pour qu’il retentisse dans les montagnes, au fond des forêts, le long du Rhin. — Uhland ! Uhland ! — Certes, ce nom est un puissant magicien !

« Voyez ! un rayon de soleil illumine déjà les grises murailles des chevaliers ; je ne sais quel souffle de printemps court dans les bois jaunis par l’automne ; la vigne frémit sous ces tièdes haleines, et à ce poétique nom, si cher aux allemands, le flot chéri de l’Allemagne, en se soulevant, envoie un fraternel salut !

« Et tout ce monde, ce monde de fleurs et de ruines que ses chants ont ranimé, voyez comme il s’éveille, comme il salue pieusement l’enchanteur ! Voyez les bergers en haut des montagnes, les vignerons dans les vallées, les trouvères sur la plate-forme des châteaux ! Partout, partout, les chansons d’Uhland !

« Place, place, passagers ! Fier Anglais, découvre-toi ! Et vous, jeunesse d’Allemagne, placez votre trouvère au milieu de vous, et qu’un chant, — un de ses meilleurs - qu’un vivat et un chant se mêlent au choc de nos verres ! »

L’enthousiasme du poète continue à se traduire ainsi avec une vivacité chevaleresque ; le jeune homme prend la main du vieux maître, et la plaçant sur son cœur : « Dis, Ô maître, si c’est bien la flamme sacrée qui brûle en moi. » M de Lamartine s’écriait de même devant la harpe de David :

Viens sur mon sein, harpe royale !
Ecoute si ce cœur égale
Tes larges palpitations !


Ces empressemens généreux, cette franche ouverture de cœur, sont un des signes distinctifs de M. Dingelstedt. On sait qu’il est de mode aujourd’hui de railler ces doux et profonds poètes de la Souabe. M. Henri Heine, sur ce point, est inépuisable. M. Herwegh a interpellé souvent Uhland et ses amis avec une irrévérence hautaine, et M. Freiligrath, tout récemment, n’a-t-il pas déserté le drapeau de ses nobles guides ? Au milieu de cette réaction impie, vous qui avez conservé tant de candeur loyale et de juvénile enthousiasme, vous avez mérité, poète, que la Muse vous convie encore à ses fêtes, et que votre nom, à son tour, soit invoqué harmonieusement.

Je voudrais accorder les mêmes éloges à toutes les pièces de cette première partie. Puisque l’auteur s’est décidé à retrancher ce qui pouvait paraître blessant dans ses vers, puisque surtout il a fui avec une salutaire aversion les lieux communs des gazettes, commet a-t-il donné place dans son recueil à de mesquines attaques contre la France ? On n’est pas surpris de rencontrer ces déclamations vulgaires, ces médiocres épigrammes, chez des écrivains sans mission ; elles n’ont blessé vivement chez M. Dingelstedt, et je les signale au poète comme une tache qui dépare son œuvre. Les vers adressés à la statue de Frédéric, ceux qu’il intitule : Légende nouvelle du Munster de Strasbourg ne reparaîtront pas, je l’espère, dans une prochaine édition. Renonçons enfin, et une fois pour toutes, à ces rancunes surannées. C’est un faux calcul de se fier à la haine pour réveiller chez soi le sentiment national ; c’est une grave erreur de croire que l’on fondera ces solides vertus sur la jalousie, sur les passions mauvaises. Il y a un si noble moyen d’entretenir dans l’esprit public le culte de la patrie ! il est si doux de chanter les généreux enfans du pays où l’on est né, et de les défendre au jour du péril ! Je m’empresse de relire les vers de M. Dingelstedt sur les frères Grimm, sur Jordan, et les éloquens tercets inspirés par la tombe de Chamisso.

De cette première partie du recueil à la seconde, la transition est toute naturelle. Le poète a souffert dans son pays ; eh bien ! qu’il parte, qu’il visite les contrées étrangères, qu’il sache si la vie est plus douce sous un autre ciel, et la liberté plus facile. Il y a quelques années, dans les Chants du Veilleur de nuit, quand M. Dingelstedt descendait du haut de la tour et partait pour ses pèlerinages, il était conduit par une muse irritée ; aujourd’hui, il est disposé plutôt à une mélancolique indulgence. Son ardeur un peu désabusée ne demande plus si impérieusement l’impossible idéal que rêvait son ame, et dans ses tableaux de France et d’Angleterre, produits d’une pensée plus calme, on sent déjà les joies paisibles qu’il se prépare au retour. Voici une petite pièce naïve, d’une ironie douce, inoffensive, qui marque bien ce léger désabusement du poète. Il vient de partir, il va entrer en France. Est-ce la France qui possède le plus de liberté ? est-ce l’Allemagne ? A cette question, le poète, si je le comprends bien, n’est pas très empressé de répondre, et il se distrait par ses doutes malicieux. C’est un rheinlied, un chant du Rhin. Le rheinlied est chez les Allemands un sujet fort en vogue, une matière à dithyrambes ; depuis M. Freiligrath jusqu’à M. Nicolas Becker, chacun a fait le sien ; que de strophes bruyantes, que d’emphase ! Celui-ci par son originalité railleuse est à la fois une critique aimable et l’expression pensée sceptique du poète. Un jeune ouvrier compagnon passe sur le pont de Kehl ; il s’arrête à voir couler l’eau, et c’est lui qui parle ainsi :


« Sur le pont de Kehl, je m’arrête, oui, je m’arrête, et je ne sais moi-même ce que je veux ; non, je ne sais ce que je veux.

« Irai-je en avant ? en arrière ? De quel côté serai-je le mieux ? de quel côté est le bonheur ? Ah ! c’est là, dans le Rhin, au beau milieu du Rhin.

« Le bonheur ! c’est le Rhin qui le possède, je l’ai pensé bien souvent ; il marche, il court, sans soucis, chaque jour plus loin, plus loin chaque nuit.

« Par-dessus les rochers, par-dessus les troncs d’arbres, libre et joyeux, il s’enfuit ; à droite, il sert de miroir aux habits bleus, à gauche aux pantalons garance.

« Ces habits-là et ces pantalons, vraiment je ne les aime guère ; Français, Allemands, ni les uns ni les autres ne me conviennent.

« J’aimerais mieux demeurer ici, au milieu du pont… »


Ce doute pourtant ne l’empêche pas de saluer en de beaux vers la terre hospitalière où les exilés viennent rêver à la liberté. Ce sont surtout ces traces douloureuses des vaincus qu’il cherche sur le sol de la France. Tantôt il s’assied au milieu d’un groupe d’Espagnols, et il sait donner à leurs récits un intérêt, une vivacité toute dramatique. Le plus souvent, comme on pense bien, il songe à ses frères d’Allemagne, il adresse à M. Venedey de poétiques consolations qui rappellent encore çà et là quelques pages de Lamartine, les vers à M. Xavier de Maistre :

O sensible exilé ! tu les as retrouvées,
Ces images de loin toujours, toujours rêvées !


car le poète entrevoit l’avenir, et il annonce déjà au proscrit le prochain retour sur la terre natale. Il s’en va ainsi de tous côtés occupé à consoler les cœurs, à honorer les souvenirs. Je le rencontre un peu plus loin, au Père-Lachaise, devant une tombe déserte, celle de Louis Boerne peut-être. Au milieu de ces soins religieux, ne soyez pas surpris que sa pensée ; par instans, s’exalte et s’emporte. Il y a une pièce très brillante, très poétique, très hostile à la France, qu’il a intitulée la Place Vendôme. Sur les bas-reliefs qui couvrent la base de la colonne, il a reconnu les soldats allemands vaincus par Napoléon. C’est le soir, la nuit tombe ; or, il lui semble entendre les voix irritées du bronze ; tous ces vaincus se révoltent et veulent briser leurs chaînes. Le bruit s’accroît à chaque minute ; on dirait, tant les vers du poète grondent avec colère, on dirait que sa menaçante prophétie se réalise déjà, et que les tables d’airain, éclatant tout à coup, vont renverser la colonne. Pardonnons-lui : il cherchait partout les exilés, les cœurs souffrans, et, dans l’exaltation de sa tristesse, il a été troublé par ces voix désespérées qui l’appelaient.

Je l’aime bien mieux toutefois quand il consacre en des strophes touchantes une douleur plus vraie, point imaginée, point fantastique, une douleur personnelle et pourtant commune à plus d’un parmi ses frères d’exil. C’est le soir, la veille de Noël, à l’heure où commencent, au-delà du Rhin, dans toutes les familles, ces charmantes fêtes que l’étranger n’oublie jamais quand il y a été admis, et dont le souvenir est si doux au cœur des Allemands. L’arbre aux mille branches, le chêne germanique s’élève au milieu de la chambre, couvert de petites bougies et pavoisé de girandoles flottantes ; à l’ombre de l’arbre, sur un tapis de mousse, se promène le petit Christ, das Christlein, avec sa provision de présens. Tandis que ces naïves images se réveillent dans la pensée du poète, il est seul, à Paris, errant par les rues tumultueuses

« L’heure sonne. C’est maintenant qu’on allume la première bougie au petit arbre de Noël. Dans l’air se répand une odeur de cire et de sapin. Les portes s’ouvrent, les fenêtres brillent ; cependant, au dehors, au milieu des rues couvertes de neige, les hommes qui prient, enveloppés de leurs manteaux, passent et repassent dans la nuit.

« Quoi est-ce un rêve ? suis-je bien éveillé ? n’est-ce point Paris ? Voici les théâtres, voici les boulevards. Oui, hélas ! autour de moi s’agite et bourdonne un peuple étranger, parlant une langue qui n’est pas la mienne. C’est un ciel étranger dont j’aperçois la voûte au-dessus de ma tête. Je suis seul, abandonné ; personne qui vienne amicalement à mes côtés, comme un fantôme des jours qui ne sont plus.

« Il y a aujourd’hui vingt ans ! J’étais enfant alors. Heureux ceux-là (mais combien sont-ils ?) qui le demeurent éternellement ! J’avais le foyer paternel, bien petit, cela est vrai, bien étroit ; qu’importe Le Christ y descendait pourtant. Avec ma sœur, j’attendais, joyeux et inquiet, dans la chambre toute noire, jusqu’au moment où sonnait la cloche, jusqu’à l’heure, celle qui vient de sonner, mon Dieu ! — où ma mère nous introduisait à la table ronde.

« Et là, sur mon assiette, — souriez si vous voulez, — je trouvai une montre cachée dans la mousse, c’était mon, présent de Noël, avec un ruban de soie qui brillait merveilleusement sur mes habits de fête. Mon père m’expliquait le mouvement de la montre, il la montait et me disait de faire comme lui Et moi, Je poussais des cris de joie, je sautais ; tout ravi, j’examinais la montre et j’écoutais le tic-tac du ressort.

« La montre était bonne, je la portai long-temps et elle me sonna bien des heures charmantes et bien d’autres que je consumai sans but, puis une heure fatale, hélas ! ma mère était morte. Cependant, après maintes années de bonheur, quand ma première jeunesse fut écoulée, la montre tout à coup s’arrêta. Etrange caprice ! O mon cœur, pourquoi ne t’es-tu pas arrêté comme elle ?

« Tout cela est passé, passé ! C’est bien à Paris que je suis maintenant ; voici le Palais-Royal, voici le Louvre. Oui, hélas ! autour de moi s’agite et bourdonne un peuple étranger, parlant une langue qui n’est pas la mienne ; c’est un ciel étranger dont j’aperçois la voûte au-dessus de ma tête. Je suis seul abandonné ; personne qui vienne amicalement à mes côtés, comme un fantôme des jours qui ne sont plus.

« Il y a aujourd’hui cinq ans ! Ah ! c’était le plus beau Christ qui me fût jamais apparu sur la terre ! elle fut à moi, celle que j’aimais, oui, à moi ! nous nous jurions d’être éternellement l’un à l’autre ! Quand je la pressai dans mes bras, quand elle me pressa dans les siens, elle me donna en pleurant un anneau d’or. Hélas ! l’anneau se rompit dès que fut rompu notre serment. Et toi, mon cœur, pourquoi ne t’es-tu pas brisé comme lui ?

« Et aujourd’hui, rien ! aucun souvenir de cette nuit ! rien pour moi de toutes ces richesses étrangères ! Dans des écrins resplendissans, voici des montres, des anneaux, des pierres précieuses ; c’est là que l’amour vient les choisir, là qu’il les prend et les donne. Non, non, je n’ai plus personne qui m’aime ; le Christ lui-même, le merveilleux enfant, a disparu en même temps que la foi qui le découvrait à nos coeurs.

« Eh bien ! si personne ne songe à moi, je ne m’oublierai pas ; je me ferai un présent, puisque nul ne m’en veut faire. Je prendrai ce bâton de chêne pour quinze sous ; c’est le Christ qui me l’offre. Est-ce un bâton de voyage ? est-ce un bâton de mendiant ? N’importe ! Qu’il me conduise seulement jusqu’au tombeau, et là qu’il se brise, et je dirai en me résignant : Mon cœur, il en est temps, brise-toi aussi !

« Toujours, toujours Paris ! Voici la Seine, voici le Pont-Neuf. Je m’arrête le long du quai, appuyé sur mon bâton. Que cette ville est immense ! Tout autour de moi lumières sur lumières, en haut, en bas ; des maisons, des maisons sans nombre, tout le long du fleuve ! Quelles masses gigantesques au milieu des ténèbres de la nuit ! quel mouvement sans repos dans toutes ces rues !

« Le vertige me prend. C’est là-bas seulement qu’est le repos et le calme, là où l’eau de la Seine, emprisonnée entre ses noires murailles, glisse dans sa route sombre. Je regarde fixement au fond ; des larmes se détachent doucement de mes yeux et tombent enjouant dans les flots, comme le scintillement d’une étoile. Je m’écrie tout en pleurs : Merci, ô Seine Silencieuse ! Emporte-les, emporte ces larmes de l’exilé ! »


Je ne sais si je suis parvenu à rendre le mouvement dramatique de cette promenade nocturne Le texte est plein de beautés originales : il est impossible de ne pas être fortement saisi par cette forme riche et souple, par toutes les ressources de cette langue tantôt familière, naïve, tantôt solennelle et puissante.

Ce n’est pas seulement la France qui a été visitée par le poète ; M. Dingelstedt a vu aussi l’Angleterre, mais il n’y a pas trouvé les émotions fécondes qu’il avait recueillies à Paris dans ses courses mélancoliques. Parmi les pièces datées de Londres, il y en a deux surtout qui ont été sévèrement critiquées en Allemagne : celle qu’il intitule Prostitution est en effet d’une hardiesse par trop vive, et elle devra blesser plus d’un lecteur. Le mérite incontestable de la mise en Scène, la marche rapide de ce petit drame, obtiendront difficilement grace pour la témérité du poète. L’art, je le veux bien, consacre ce qu’il touche ; mais l’art a sa pudeur et ne touche pas volontiers à de certains sujets. On ne serait pas étonné de trouver ces vers entre deux satires de Régnier, entre Jeanne et Macette ; on regrette de les rencontrer chez M. Dingelstedt, non loin des strophes adressées à Uhland, et à côté de la Nuit de Noël. Tels qu’ils sont cependant, je les préfère de beaucoup à cette longue série de strophes frivoles qui, sous le titre de Roman, nous racontent une banale aventure, bien peu digne de l’inspiration si distinguée du poète. De ces deux pièces, je pourrais après tout accepter la première, en lui souhaitant une autre place ; je l’accepterais comme la vigoureuse fantaisie d’un esprit hardi et chaste, omnia munda mundis ; la seconde, avec ses prétentions légères, me semble tout-à-fait sans excuse.

Il est temps que le poète revoie enfin sa patrie. Cette dernière partie du livre n’est pas la moins heureuse. Le voyageur rentre à son foyer, instruit par l’expérience, le cœur apaisé, l’ame plus forte. C’est le soir tranquille et doux : d’un jour troublé ; entre les matinées insouciantes qui ouvrent le volume et cette soirée grave et sereine, il y a eu les journées tumultueuses. Cependant la paix est revenue dans la nature, et le chant du poète s’élèv e, toujours ému, mais plus maître de lui, dans la pureté des heures calmes. Ne croyez pas d’ailleurs qu’il renonce à la vivacité de sa pensée, à la franchise de son cœur. Ce qu’il conserve surtout avec soin, c’est ce feu de la poésie, cet enthousiasme du beau qui s’éteint si souvent, en Allemagne, devant les bourgeoises préoccupations de la vie. Chez nos voisins, tout le monde est poète à vingt ans, à l’université ; attendez seulement cinq ou six années pour connaître les fortes vocations et les talens durables. Un jour, comme il revenait dans son pays, M. Dingelstedt, traversant la Hollande, rencontre le Rhin, ce Rhin si cher aux poètes, si beau, si grand, de Bingen à Coblentz ; mais est-ce bien le Rhin qu’il a vu ? Un plaisant souvenir lui revient à l’esprit :


« J’avais un ami à l’université, un vaillant compagnon, joyeux, richement doué, une des plus vigoureuses plantes sorties des sillons de l’alma mater. Dans tout le corps des étudians, c’était mon ami le plus cher. Hélas ! c’est aussi le premier que m’enlevèrent ces damnés Philistins.

« Pendant long-temps, je n’eus de lui aucune nouvelle. Après quelques années, je le revis. Quel homme il était devenu, lui, ce joyeux compagnon ! Un gros personnage à tête chauve, qui portait des lunettes, prisait, jouait au whist… Est-ce tout ? Non, il était pasteur de campagne, et dans la Hesse électorale !

« Mon pauvre Frédéric, je me suis souvenu de toi aujourd’hui, quand on m’a dit : Voici le Rhin ! — Le Rhin ! est-ce possible ? le Rhin ! celui qui a frayé sa route à travers les Alpes, celui qui s’est bercé sur la sombre poitrine de Lurlei, celui qui a joué avec les sept montagnes… »


Celui qui a écrit ces vers nous a donné de lui-même un garant qui ne nous trompera pas. M. Dhingelstedt, on peut en être sûr, ne désertera jamais le culte de l’idéal ; il est bibliothécaire, mais il est poète. Parmi les jeunes talens que le feu des premières années a jetés dans l’arène bruyante, les uns poursuivent leur rêve bizarre avec une insistance devenue bientôt ridicule ; les autres, dès le premier obstacle, se rejettent dans un repos sans honneur, et étouffent en eux l’étincelle divine. S’arrêter à temps et garder avec soin les dons de la Muse, se contenir et s’élever, c’est la tâche des bons esprits qui prennent la vie au sérieux ; c’est ce que s’efforce de faire l’aimable poète dont j’ai indiqué rapidement la place, une place digne, modeste, qu’il saura rendre un jour plus belle encore. Et, je le répète, le charme de son livre est surtout dans le spectacle de cette vie ainsi dirigée, de ces luttes intéressantes, de ces batailles tantôt perdues, tantôt gagnées, et suivies enfin d’une honnête victoire.

La vie des poètes a été souvent, en Allemagne le sujet de travaux pleins de grace. Une Vie de Poète, c’est le titre même d’une nouvelle charmante de M. Tieck. Avant lui, OElenschlaeger, Goldsmith surtout, avaient donné des exemples demeurés célèbres ; mais ce sujet est devenu populaire au-delà du Rhin : c’est comme le travail favori des romanciers. Poètes et peintres ont été étudiés amoureusement, et suivis pas à pas, avec bonheur, avec piété, dans leur vie de chaque jour. Depuis le Sternbald de M. Tieck, depuis le Henri d’Ofterdinger de Novalis, depuis le Solitaire cloîtré de Wackenroeder, je ne voudrais pas compter toutes les études, tous les romans qui ont été écrits sur ce texte. M. de Sternberg, à ses débuts, a donné deux nouvelles, sur Molière et Lessing. C’est peut-être à cette influence qu’il faut rapporter la forme de certains recueils poétiques, la physionomie assez nouvelle qu’ils nous présentent. On ne trouvera dans les vers de M. Dingelstedt ni les mystiques profondeurs de Kerner et de Rückert, ni la couleur solide qui brille dans les fermes compositions d’Uhland ; son mérite propre est surtout dans l’ardeur généreuse et vraie, dans la vivacité loyale des sentimens. Arrivé tard, après de glorieux artistes, il a cherché son caractère original dans la franchise, au moment où tant d’autres avaient recours à des procédés douteux, à une ironie un peu affectée, à un patriotisme beaucoup trop bruyant. Il a été sincère ; il a ouvert son ame. Or, en se racontant lui-même, il nous a intéressés aussi, comme l’eût fait une simple histoire, aux douleurs ; aux ennuis, aux aventures de ces poètes allemands d’aujourd’hui, qu’il appelle les poètes épigones, et dont il est désormais un des maîtres.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Stuttgart et Tubingue, 1845. — Paris, Klincksieck, rue de Lille, 11.
  2. Voyez dans la livraison du 1er juin 1844 : De la littérature politique en Allemagne. — La Poésie et les Postes démocratiques.