Poètes d’instinct de l’Angleterre

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Poètes d’instinct


DE L’ANGLETERRE.

En France, nous avons peu de ces hommes que le génie, ou, si l’on veut, le démon de la poésie, va chercher sous un toit de chaume, sous les haillons de la pauvreté, et qu’il doue de toutes les richesses de l’âme et du pouvoir de donner à leurs pensées une forme palpable. Est-ce notre langue, pointilleuse, gênante en son allure régulière et compassée, qu’il faut accuser de cette pénurie de poètes sortis du peuple ou qui, restés dans son sein, y déploient, en dépit de leur obscurité, et comme en défiance de la misère, tous les trésors de poésie enserrés dans leur cœur ? Faut-il s’en prendre à l’insuffisance honteuse de l’instruction primaire, si libéralement, si largement accordée en Angleterre, et surtout en Écosse, et si insuffisante en France ? Probablement ces deux motifs y contribuent. Toujours est-il que nos voisins ont, sur ce point, un avantage incontestable, et que nous n’avons rien à opposer, comme poètes primitifs et d’instinct, à leur Burns, Hogg, Cunningham, etc.

Le voyage du lauréat Southey à Harrowgate, il y a deux ou trois ans, mit en lumière un de ces esprits non cultivés, à notre façon du moins ; car je ne les appellerai pas, comme le fait Southey, uneducated-poets. L’éducation, c’est la nourriture de l’intelligence ; et le génie, quelque part qu’il soit logé, a un merveilleux instinct pour découvrir la pâture qui lui est propre. John Jones, simple domestique d’un propriétaire de campagne du Yorkshire, ne put entendre parler de l’arrivée d’un des poètes modernes célèbres de l’Angleterre dans son voisinage, sans céder à ce besoin de célébrité et de sympathie qui tourmente toujours les âmes artistes. Il écrivit à Southey ; ce dernier consentit à devenir son éditeur, et fit précéder les Essais en vers du vieux domestique, et le récit de la vie de John Jones, écrit par lui-même avec une simplicité touchante, d’une biographie des poètes uneducated.

Le lauréat refusait le don de poésie aux ouvriers, ne l’accordant qu’aux laboureurs, aux bergers, aux domestiques, à tous ceux dont les occupations favorisent ou permettent la vie contemplative. Il prétendait que la marche de l’industrie humaine, portant pour bannière des traités d’hydrostatique, ayant des voitures à vapeur pour cavalerie, et des corps de métier pour armée, devait effaroucher les muses. Cette assertion trouva un prompt démenti. À Sheffield, au centre des fonderies, des manufactures de coutellerie, de quincaillerie, où, pendant six jours de la semaine, du matin au soir résonne l’impitoyable marteau, il s’est rencontré un poète auquel ce bruit assourdissant n’a point imposé silence. Un pauvre artisan, membre de la Société contre la taxe du pain, a composé des rimes sur les lois qui gênent le commerce des blés. Sujet, auteur, tout semble assurément bien prosaïque ; mais où n’y a-t-il pas quelque poésie cachée ? La goûter est une jouissance offerte à tous, l’extraire est le lot d’un bien petit nombre : les fleurs ouvrent à tous leur calice odorant et sucré, l’abeille seule en sait tirer le miel.

The Ranter (le Sectaire), tel est le titre du poème de l’ouvrier de Sheffield. Dès l’abord, le pauvre auteur s’épanouit d’une façon touchante sur les joies du jour de repos, du dimanche.

Le travail des six jours est fait : il dort ; il rêve
Au dimanche, aux champs verts, à la déserte grève, À la prière. Ô toi ! matin si désiré,
Lève-toi sans nuage, et de soleil paré ;
Brille sur l’artisan. Que tes brises légères
De l’ouvrier lassé soulagent les misères !
Pauvre enfant du travail, qu’on ne te plaigne pas
L’air, qui sème de fleurs, en ses joyeux ébats,
Le gazon du dimanche ; et le vent qui promène
Un nuage, une fleur, le duvet de la plaine ;
Et le bourdonnement des ruches, où, toujours,
On travaille au dimanche ainsi qu’aux autres jours ;
Et le chant vif et clair de l’alouette, alerte
Le dimanche ; et l’allée au dimanche si verte !
Et le calme soleil de ce jour de repos,
De ce muet dimanche où dorment les échos !

Tous les doux souvenirs, toutes les douces associations d’idées, de sensations, se groupent pour l’artisan autour de cette journée de relâche. Il y revient souvent :

« Dieu, dit-il, ne condamne pas celui qui, travaillant six jours là où la fumée et la poussière obscurcissent la lumière dorée du soleil, se délecte, le septième jour, à écouter les vents, à voir fuir les nuages, à gravir les collines pour prier parmi les fleurs…

« Nous ne proscrivons pas le culte prêché entre des murailles nues ; nous ne méprisons pas la pompe des prières dans les hautes cathédrales, car douces sont pour nous les solennités de notre père, si l’esprit est là, si des cœurs contrits prennent part au banquet céleste, dans la vaste campagne ou dans le temple : Dieu est partout. »

Ceci fait partie d’un long sermon prononcé par le héros du poème, le prédicateur-pâtre, Miles Gordon, qui habite chez une pauvre vieille veuve, l’aide à nourrir ses cinq orphelins, et, après les travaux de la semaine, se lève avec le soleil, et va prêcher sur la montagne. Il est pâle, usé ; ceux qui l’entourent prêtent l’oreille, leurs cœurs battent, ils sentent que l’apôtre parle pour la dernière fois. Son improvisation prend tous les tons : quelquefois douce, abondante, tendre, elle est souvent aussi âpre, menaçante, et le sarcasme amer s’y fait jour avec virulence.

« Ah ! où sont les saints des anciens jours ? Où sont les pareils de ceux qui combattirent et allèrent, avec leur conscience, se fonder une patrie par-delà l’océan ? ces pères de la Nouvelle-Angleterre, qui, au fond des déserts de la Colombie, brisèrent la double chaîne de l’Europe ? ces hommes, dont la poussière crie : « Sparte vit encore ! » Les Calvinistes, calomniés au temps de Charles, ont combattu : ils ont gagné la sainte bataille de la Liberté…

Alors chaque martyr dévoué prêchait la droite voie. Ils n’enseignaient pas au pauvre, à l’indigent au cœur brisé, les serviles doctrines que dicte le pouvoir ; non. C’étaient les vérités que la conscience chérit, que la tyrannie redoute, qui ailaient et acéraient leurs flèches barbelées. Le péché sur les hauts lieux était le but où ils visaient. Ils ne disaient pas : « Homme, sois circonspect, et prospère ; sois bas, lâche, esclave, féroce… et réussis ! »

En disant adieu, un dernier adieu à son auditoire, Miles Gordon le prie encore de sanctifier le septième jour :

« Gardez-le, en quelque lieu que vous soyez, pauvres enfans du travail, dit-il ; gardez le saint dimanche ! Ne le vendez pas à ceux qui vendirent votre liberté ; ne le vendez pas pour un ris moqueur, votre jour de repos ! Mais adorez Dieu où brille l’aiguille du clocher rougissant des feux du matin, ou bien implorez-le dans ces bois qui élèvent vers lui leurs rameaux en fleurs. »

Et le prédicateur des champs, le saint Jean des montagnes du Yorkshire, s’appuie contre un arbre d’automne, tandis que sa petite congrégation s’éloigne à pas lents. Il demeure immobile sous le ciel bleu. Ses larmes ont jailli ; son regard mourant erre encore sur la lande éloignée : site chéri qu’il se rappelle si bien ! Il pense à la chapelle isolée, au recoin verdoyant où dort sa mère : « Je suis seul, » dit-il ; et il soupira un adieu.

« Déposeront-ils tes os, pauvre enfant du désert, loin des lieux où l’oiseau module son chant au murmure de la source ; sous ce nuage épais et noir qui plane sur les villes, et que dédaignerait la nuit ? Te coucheront-ils dans cette terre qui ne se pare jamais de fleurs, dans ce hideux cimetière où pourrissent côte à côte l’esclave et le tyran, infectant jusqu’à l’air ? Oh non ! qu’ils te portent sur la bruyère où crie le pluvier, où le nuage se balance libre sur les cimes nues du roc. Là, ton cœur habitait ; c’est là qu’il te faut dormir : dormir sous le vent frais de la montagne, loin de la fosse du mendiant, loin du seuil du despote. Peu de gens chercheront ta dernière demeure dans la lande inhabitée ; peu liront ton épitaphe : «Ici repose le prédicateur du pauvre.»

Il y a plus de sensations poétiques dans cette œuvre d’un artisan, bien que le style trahisse parfois l’imitation des auteurs classiques, et que la pensée, qui appartient bien à l’homme, s’allonge en se moulant dans des hémistiches et des formes apprises ; il y a, dis-je, plus de poésie intime dans les vers de l’ouvrier de Sheffield, que dans la plupart de ceux des poètes d’instinct que Southey passe en revue.

L’un d’eux, cependant, avait mené, dans son humble rang, la vie la plus favorable à l’inspiration. Le Poète des eaux, le batelier John Taylor, berçait tour à tour sa muse aux rugissemens de l’océan, aux murmures de la Tamise. Mais, par malheur, il était homme d’esprit : la poésie n’était pour lui qu’un moyen. Il tournait rapidement le vers, comme il fendait joyeusement la vague, pour que sa barque, bien à flot, fît plus vite son chemin. Il avait le goût, non la passion, des aventures. Mieux eût valu pour la postérité qu’il racontât les siennes que de les versifier. Clopin, clopant, moitié prose, moitié vers, il narre gaîment ses voyages, ses lectures, où le Godefroy de Bouillon de Fairfax, Chaucer et la Bible, Dubartas et Montaigne, la Légende dorée et Sénèque, Plutarque et Marc-Aurèle, Joseph et Suétone, se mêlent confusément.

Dans sa coquille légère, il transportait à Greenwich les courtisans d’Élizabeth et les beaux esprits de cette cour pédante. Sans doute, il conduisit plus d’une fois Shakspeare aux théâtres qui bordaient la rive.

« Je vivais content, dit-il ; content, je suais et ramais. Là, comme la vague, ma bourse avait flux et reflux. La chère était bonne, grâce aux chers honoraires, et le plaisir me faisait insouciant des soucis. »

Taylor imprimait ses œuvres à ses frais, séparément, et par brochures peu volumineuses, qu’il distribuait aux voyageurs, attendant en retour une doulce rénumération. Il suppléa ainsi avec succès au discrédit où était tombé, sous le règne de Jacques, son état de batelier. Une longue paix avait laissé s’accroître le nombre des mariniers de la Tamise, qui, jusque-là, avaient alimenté les équipages des vaisseaux de guerre ; et les compagnies théâtrales s’étant établies du côté de la rivière le plus habité, le nombre des passagers en avait diminué d’autant. Il y avait donc à la fois plus de bras et moins de besogne. Pourtant Taylor ne chôma pas. Un de ses patrons, le comte de Holdernesse, obtint pour lui une place de la munificence du roi, et le lieutenant de la tour lui fit don de son droit de prélever deux bouteilles de cuir noir, ou bombardes de vin (contenant six gallons), sur chaque vaisseau chargé de liquides qui entrait dans la Tamise. C’était pour le poète une joyeuse récolte.

« Je gardai la place près de dix ans, dit-il, et glanai du sang du grand Bacchus, et de France et d’Espagne. Peu de vaisseaux pouvaient esquiver ma visite, et mes deux bouteilles et moi revenions fréquemment tous trois pleins et contens. »

La veine du poète bon vivant s’ouvrait pour toutes circonstances. Il n’était pas plus exclusif dans le choix de ses héros que dans celui de ses vins. Si quelque personnage célèbre mourait, Taylor envoyait l’élégie aux héritiers ; son épithalame ne manquait à aucun mariage : de tout il faisait vers et argent. Ses extraits d’histoire sont rimes, vaille que vaille, et la conspiration des poudres lui fournit une suite de stances, allignées sur quatorze pieds, pour foudroyer l’Église de Rome, « ce taureau, cette bête aux sept cornes, qui est venue s’engraisser en Angleterre. »

Le poète batelier n’abandonna pas tout-à-fait sa première profession. Il fit et chanta plusieurs voyages maritimes, et même une excursion par terre. Il avait parié qu’il irait à pied de Londres à Edimbourg « sans porter ni rapporter d’argent ; sans mendier, emprunter, ou demander nourriture, boisson ou logement ; » et il intitula le récit, en vers et en prose, de cette promenade : « Pélerinage sans le sou, ou la Tournée moneyless (sans argent), par le poète des eaux de sa majesté le roi. »

Il avait des amis sur la route, une réputation, et la répartie prompte ; de plus, une mule chargée et un serviteur l’accompagnaient : le voyage ne fut donc pas pénible. « Je fis, dit-il, de mes jambes mes rames, et je voguai sur terre. » D’hospitalité en hospitalité, tantôt chez des étrangers bienveillans, tantôt chez des amis, une fois seulement forcé de faire son lit sous le dais des cieux, mais presque constamment choyé, régalé, il atteignit enfin Édimbourg, où un inconnu l’hébergea, le fit promener dans la ville, lui prêta de l’argent et se fit son ami.

Il faut lui entendre conter comment, poursuivant toujours sa route jusqu’à Sterling, pour passer quelques jours chez le comte de Marr, il tombe au milieu d’une chasse au Brac de Marr, « large pays, où s’élèvent de telles montagnes, que Highgate, Hampstead, Shooter’s-Hill, Malvern-Hill, etc. etc., ne sont que taupinières à côté, et où l’on arrive par de si étranges sentiers, si pierreux, si inégaux, pleins de fondrières, trous, marais, bruyères, qu’un chien sur trois pates y courrait plus vite qu’un cheval sur quatre pieds. » Mais dans ce « pays de malheur, où l’on ne voit ni maisons, ni champs de blé, ni chaumières, et pas autres habitans que des daims, des chevaux sauvages et des loups, » il rencontre joyeuse compagnie et une cuisine en permanence : les marmites et pots toujours bouillans, les broches tournant, les grils fumans, enfin de véritables noces de Gamache.

Toutes les aventures du poète vagabond ne furent pas aussi agréables. À son retour à Londres, il entreprit d’aller de cette ville à Queenborough dans un bateau de papier, ayant pour rames deux queues de morues sèches, attachées à deux bâtons. Le cabaretier, Roger Bird, accompagnait Taylor dans cette expédition désespérée. Ils s’étaient munis de huit vessies bien gonflées d’air, dont ils sentirent le besoin avant une demi-heure : ils n’avaient pas fait trois milles que le papier s’en alla en bouillie ; il ne leur resta pour toute protection que la carcasse du bateau soutenue à fleur d’eau par les vessies. Ils voguaient à grand’peine ; « des milliers de spectateurs nous cachaient le rivage, d’autres accouraient sur les vagues, à force de rames, dans de petits bateaux, des canots, des barques. Ils s’arrêtaient tous pour nous regarder. Nous passions, et le temps passait aussi, jusqu’à ce que la nuit eût fait passer le jour. Le soleil avait fui dans le monde inférieur ; la lune paresseuse s’oubliait sur sa couche ; les étoiles scintillaient, mais des nuages d’ébène obscurcissaient leur clarté. Les flots agités faisaient danser notre bateau, ou plutôt ce qui n’en était que l’ombre ; la rivière avait quatre milles de large ; pas de rames, la nuit noire, et nous ne savions où nous étions. Ainsi partagé entre le doute et la crainte, l’espérance et le désespoir, je me mis à l’œuvre, et Roger Bird en prières, et, comme la vague nous ballottait de haut, de bas, il criait avec ferveur : — Bon Dieu, recevez-nous ! »

Partis le samedi à la marée du soir, ces deux fous arrivèrent à Queenborough le lundi matin, jour de foire, et ce fut grand’fête à leur débarquement. La carcasse du bateau, que le maire voulait faire suspendre, comme monument, en la ville de Kent, fut mise en pièces par les habitans des campagnes, chacun voulant en emporter un débris en souvenir de cette étrange aventure.

Pendant la guerre civile, le poète des eaux de sa majesté se retira à Oxford, où il tenait une pension bourgeoise, guerroyant bravement, de la langue et de la plume, contre les têtes rondes. Après une verte et joyeuse vieillesse, il termina sa vie, tenant auberge à Westminster.

Dans sa liste de poètes primitifs, Southey cite encore un garçon de ferme, que ses talens poétiques, étonnans pour sa condition, mais fort incomplets, tirèrent de l’obscurité, et qui ne finit pas si heureusement que le batelier de la Tamise. Attiré dans une société toute basée sur la vanité, avec une âme faible et tendre, le malheureux fut victime de l’ambition qu’on avait allumée en lui. À mesure que son goût s’épurait, ses productions baissaient de mérite ; il le sentait ; et, considéré, jouissant d’un beau bénéfice, dans une situation en apparence plus heureuse qu’il ne l’eût rêvée dans ses jours de jeunesse et de joie, alors qu’il fanait les foins, et racontait en vers ses travaux, ses plaisirs des champs, il devint fou de désespoir, et se noya. C’est tout au plus si aujourd’hui quelques érudits se rappellent que le dîner des faucheurs, qui se donne tous les ans, le 30 juin, à Charlton, fut fondé à perpétuité, par lord Palmerstone, en l’honneur de Stephen Duck.

Une laitière, poète aussi, Ami Yearsley, mourut folle, comme le poète faucheur. La curiosité et la protection du riche l’allèrent chercher dans sa misère, accouchant entre sa mère expirante de besoin, un mari grossier, et six enfans sans pain. Le goût exquis de cette pauvre jeune paysanne, son esprit délicat, des pensées élevées, des vers heureux, excitèrent l’admiration des oisifs. On s’occupa d’elle, on l’instruisit, on voulut la former ; mais, comme le rossignol mis en cage, et sifflé avec la serinette, la pauvre effarouchée oublia son chant natal, fit quelques tentatives malheureuses, et finit une courte vie de souffrance et de lutte dans un hôpital de fous.

Quittons vite ces infortunés, pour qui la poésie, destinée à charmer, à ranimer l’âme, fut un poison destructeur, et revenons à ceux dont elle embellit la modeste existence, à Woodhouse, le savetier, que Shenstone trouvait plus heureux qu’un roi, son soulier entre ses genoux, faisant jouer l’alène, sa plume et son encrier près de lui, ayant la tête à une besogne, les mains à l’autre. « La poésie, dit Landor, ouvre des sources de tendresse qui, sans elle, resteraient toujours enfouies dans le roc. » Les stances du pauvre savetier en font foi. Il se plaint quelque part que les soucis domestiques empoisonnent ses joies. « Non, dit-il, qu’à table les petits marmots ne sourient ; non que ma femme ne soit belle, douce, et toujours pour moi un reflet du printemps ; mais, avant le point du jour, elle se lève, elle travaille ; le fil se teint de sang en passant par ses doigts, et la tâche obligée n’est pas encore finie, que déjà le soleil raie le couchant de pourpre et d’or. »

John Jones, le bon vieux sommelier de Kirby-Hall, a pris, lui, le don de poésie comme un rayon doré qui vient éclairer son humble vie. Ainsi qu’il le conte lui-même, dans sa lettre à Southey, ayant à soutenir une femme et trois enfans, il eut bien quelques petites difficultés à vaincre, « mais, avec l’aide de Dieu, dit-il, je m’en tirai passablement. » Les douces vertus du brave homme, que ses goûts n’arrachèrent jamais à ses devoirs, et qui, au premier coup de sonnette, mettait son papier dans sa poche, et courait, laissant mainte rime incomplète, ont dû, ce me semble, en faire plutôt l’ami que le domestique de ceux qu’il sert.


A. de Montgolfier.