Poètes et Humoristes - Nicolas Lenau

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Poètes et Humoristes - Nicolas Lenau
Revue des Deux Mondes3e période, tome 29 (p. 196-229).
POÈTES ET HUMORISTES

NICOLAS LENAU


I.

Un matin de juin, à l’exposition, — dans cette tsârda hongroise si vivante, si originale avec son toit de chaume et ses balcons de bois découpés à jour, — j’écoutais la musique des tsiganes. Les violons disaient avec largeur un chant d’une tristesse pénétrante, la basse grondait, la clarinette lançait des notes aiguës comme des cris sauvages; sur les cordes du tsimbalom, les marteaux, alternant rapidement, produisaient des vibrations pareilles au roulement d’un orage lointain, et le chef d’orchestre, tirant de son instrument des accens âpres, mordans, farouches, — grisé lui-même par sa propre musique, — rythmait des yeux, des bras, de tout le corps le mouvement tantôt caressant et tantôt enragé d’un air de danse nationale. Tout autour, la foule se pressait; des buveurs enthousiastes étaient entassés autour des petites tables de la plate-forme; parfois une bouffée d’air soulevait les stores de toile, un rayon de soleil courait rapidement sur les têtes blondes ou les barbes brunes; des verres pleins de tokay chatoyaient comme de grosses topazes, des éclairs de plaisir illuminaient les yeux, et les auditeurs tressaillaient, secoués jusqu’au fond de leurs centres nerveux par cette musique étrange et passionnée — Tout en écoutant et en regardant, le souvenir du poète autrichien Lenau me revenait en mémoire, et je me récitais tout bas ces vers de son poème de Mischka :


Ah! musique!.. comme le violon de Mischka domine en maître! 

— Tous les cœurs sont pris d’une ivresse harmonieuse, — chaque goutte de vin semble tinter, — chaque regard de femme semble chanter. Personne en effet mieux que Lenau n’a rendu le charme et l’enivrement de ces orchestres de tsiganes. La mélodie des tsârdas hongroises, tantôt si délicieusement amoureuse, tantôt imprégnée d’une tristesse navrante, tantôt s’emportant jusqu’à la frénésie, est elle-même l’image fidèle de l’inspiration et de la destinée du poète. — On raconte qu’à Pesth les Magyars passent souvent toute la nuit dans les cafés où des bandes de tsiganes jouent des airs nationaux. Assis en face d’une bouteille de vin de Hongrie, ils se grisent des chants du pays, et, pour exciter l’ardeur de l’orchestre, couvrent de pièces d’argent le plateau que les tsiganes placent en évidence auprès de l’estrade; ils y jettent jusqu’à leurs bijoux, quand leur bourse est à sec. Il leur faut de la musique, plus de musique toujours; ils s’exaltent, dansent, crient, fondent en larmes. C’est un ensorcellement, une sorte de possession; ils ne quittent le cabaret que les poches vides et le cerveau surexcité jusqu’au délire. — La vie de Lenau a été toute pareille : une alternative de tendresse passionnée et de sauvage hypocondrie, de rêves obscurs et de navrantes réalités, d’exaltation et de désespoir, le tout s’abîmant brusquement dans la folie comme dans un gouffre. Plus qu’aucun autre poète, celui-là a vécu sa poésie. Les incidens de son existence inquiète expliquent les inégalités et les, obscurités de son talent original. Pour comprendre l’œuvre de l’homme qui, avec Henri Heine, a représenté le plus brillamment la poésie lyrique allemande de 1830 à 1844, il faut pénétrer dans l’intimité de sa vie. C’est une tragédie d’un intérêt poignant. On y voit de quelles substances ténues, délicates et facilement explosibles la nature compose un grand talent ; à l’aide de quels réactifs violens et dans quelles douloureuses conditions elle produit un vrai poète.

D’abord Nicolas Lenau naît dans le pays des têtes chaudes, des vins capiteux et des cœurs passionnés, en Hongrie (13 août 1802). Son village natal est Csatad, près de Temesvar, dans le Banat, où, racontait-il lui-même, « le soleil darde de si chauds rayons qu’on peut faire cuire des œufs dans le sable brûlant. » En second lieu, il naît de l’union mal assortie d’une très jeune femme avec un ancien officier de cavalerie. Sa mère, Thérèse Maigraber, avait épousé par amour François Niembsch von Strehlenau [1], et le mariage ne fut pas heureux. L’ancien officier rapportait de son séjour dans les garnisons des habitudes vagabondes et une humeur volage qui firent cruellement et silencieusement souffrir sa jeune femme. Dans le sein maternel, Lenau subit le contre-coup de ces tristesses comprimées, et il en garda comme une marque mélancolique pendant toute sa vie. Il était encore enfant quand son père mourut, et il fut élevé par une mère tendre, passionnément dévouée, mais sans expérience et sans force de volonté. « Le malheur de Lenau, disait plus tard son beau-frère Schurz, c’est de n’avoir pas eu de père et d’avoir eu une mère trop aimante, trop faible. C’est d’elle qu’il tient son génie. Il lui ressemble, aussi elle le préférait à tous ses autres enfans. »

Les hommes dont l’enfance a été heureuse et choyée gardent toujours au cœur quelque chose de la bonne chaleur du nid. Lenau adorait sa mère, et aux heures les plus désespérées de l’âge mûr, c’est toujours le souvenir des gâteries maternelles qui lui revient et dont il berce sa douleur :


« J’ai au cœur une blessure profonde, — et elle y saignera jusqu’à mon dernier jour; je sens comme elle enfonce sans relâche et toujours plus profondément sa pointe, — et comme ma vie s’épuise d’heure en heure... »

« Je ne sais qu’une seule femme à qui je voudrais — confier mes secrètes souffrances, et tout dire. — Ah ! si je pouvais, pendu à son cou, sangloter et crier! — mais celle-là dort ensevelie sous la terre.

« mère, viens, laisse-toi toucher par ma prière ! — Si ton amour veille encore dans la mort, — et si tu peux, comme jadis, dorloter ton enfant ;

« Fais-moi bien vite sortir de cette vie, — j’aspire ardemment après une nuit tranquille ; — oh ! viens aider ton enfant fatigué à se désemmaillotter de sa douleur ! »


Mais avant ces jours noirs de l’épreuve, le poète connut des jours de gaîté et de soleil. Son enfance et son adolescence furent douces. Sa mère s’était remariée avec un médecin, et elle était allée habiter avec lui aux environs de Tokay. Il y eut alors dans la vie du jeune Nicolas deux années de sérénité, de joie et de fraîcheur exquises. La vallée de Tokay est très belle, et l’impression que cette nature plantureuse fit sur la virginale imagination de Lenau se retrouve dans les meilleurs de ses petits poèmes. Au milieu de l’ensemble crépusculaire et parfois funèbre de son œuvre poétique, ces tableaux de la vie hongroise apparaissent comme de joyeux coups de soleil. — Dans l’Enrôlement, le Postillon, les Paysans de la Tissa, la première partie de Misrhka, le poète, si souvent obscur, devient tout à coup clair, allègre, rapide. Il chante avec une verve entraînante le pays des Magyars, a où les claires eaux du Bodrog, — avec les eaux claires et vertes de la Tissa, — se mêlent dans un joyeux bouillonnement; où, sur de gais coteaux pleins de soleil, — rit la vigne de Tokay. » — On sent qu’il a du bonheur à peindre cette terre féconde, toute résonnante au printemps de chants de rossignols et de bouillonnemens d’eaux rapides. — « Les rivières se mêlent en bourdonnant joyeusement; — le pays est tout enivré de printemps; — et ne pouvant pas fleurir sous l’eau, — il fleurit doublement sur les berges luxuriantes; — et ne pouvant pas chanter sous les flots, — il chante deux fois plus fort, là-haut dans l’air... »

Le souvenir de ces limpides années d’adolescence et l’impression des clairs paysages de la Tissa se mariaient doucement dans son cœur. Il ne parlait jamais de la Hongrie qu’avec une admiration enthousiaste. L’une de ses dernières conversations, quelques semaines avant sa folie, donne la note attendrie et nostalgique de cet amour du poète pour le pays de sa jeunesse [2] :


« Oui, nous dit-il, la patrie!.. Il y a là des impressions qui ne s’effacent jamais... Ainsi, quand j’étais en Amérique, dans les forêts, je n’ai jamais eu les mêmes émotions qu’ici; il y avait aussi des chênes, mais tout cela avait un air si étranger, si faux! Même quand je voyage en Allemagne et que je traverse les bois, c’est encore tout autre chose que chez nous. A Vienne, quand je rencontre des paysans hongrois amenant du foin sur leurs petites voitures, cela me réjouit toujours le cœur, je respire l’odeur du foin et je me retrouve dans les prairies de ma jeunesse... J’ai vu à ce propos une jolie scène : autour de Vienne règnent des glacis dont on fauche l’herbe. Un jour, on faisait le foin, et les charrettes arrivaient pour le charger. Un grenadier hongrois vint à passer. Il s’arrêta, se mit à regarder et à humer l’odeur de l’herbe fauchée; tout à coup il jeta son fusil à terre, enleva sa tunique, empoigna un râteau, et commença de travailler avec passion... Le jeune paysan s’était réveillé en lui. »


Semblable à ce grenadier hongrois, plus d’une fois Lenau, au milieu de ses farouches accès de désespérance, a senti tout à coup de fraîches bouffées de l’air du pays natal lui arriver au visage; alors, se débarrassant de sa philosophie nuageuse, il a repris pied sur la terre des vivans, en pleine nature saine et bien portante, et il en est revenu avec une verte brassée de poésie, embaumée com. le les foins de ses prairies hongroises. Malheureusement, le poète ne resta pas assez longtemps dans cette lumineuse vallée de Tokay. Après avoir achevé ses études au gymnase, il partit pour Vienne à la fin de 1819, dans l’intention de suivre des cours de philosophie. Alors commencèrent ces luttes entre le rêve et le réel, ces fluctuations d’une âme qui ne sait pas vouloir, ces tergiversations qui devaient consumer les forces de la pensée et du cœur de Lenau. Après huit années d’études diverses, hâtivement entreprises et brusquement abandonnées (1820-1828), Lenau, en dernier lieu, s’était plongé jusqu’aux oreilles dans l’étude de la médecine ; il prépara même une thèse qui débutait par ces mots : « Le cœur est un muscle..., » mais au moment de la soutenir, il tomba malade et en resta là. Du reste il n’avait jamais travaillé qu’à bâtons rompus, en amateur. — Choisir une carrière, s’établir dans une profession, n’était pas son fait à lui, rêveur, qui avait horreur de prendre un parti.

Au milieu de ces hésitations, la poésie, comme un invisible oiseau bleu, commençait à chanter au fond du cœur du jeune homme. Encore ému par la lecture des poèmes de Klopstock et de Hœlty, il avait déjà composé force élégies où l’on sent, dans la facture du vers et le choix du sujet, l’influence de ses deux auteurs favoris; mais sa personnalité devait vite faire craquer cet habit d’emprunt. L’un de ses premiers poèmes, le Recrutement, qui fut publié dans un journal de modes de Vienne, est vivement éclairé par le souvenir des paysages de la Tissa; on y retrouve déjà le Lenau enthousiaste, amoureux de musique, dont l’imagination s’emporte et part à travers champs comme un poulain sauvage.

Les auteurs ressemblent fort à ces petits papillons d’azur qui, à peine sortis de la chrysalide, se recherchent et se mêlent, comme pour se montrer l’un à l’autre leurs merveilleuses couleurs et la légèreté de leur vol. C’est surtout des poètes qu’on peut dire qu’ils sont faits pour vivre en groupe. Ils ont beau être perdus aux quatre coins d’une grande ville, ils ont un flair pour se retrouver; leur premier besoin est de se grouper, le second de se lire leurs vers. Malgré sa sauvagerie, Lenau s’était lié successivement avec Anastasius Grün, qui depuis fut son biographe, Karl Mayer, Uhland, Schwab et le poète mystique Justinus Kerner. Ce fut Schwab qui le présenta à l’éditeur Cotta lorsqu’il voulut, en 1830, publier son premier volume de vers. Cotta reçut amicalement le jeune débutant et imprima son manuscrit. La mère du poète n’eut pas la joie de lire le premier livre de son fils; elle était morte en octobre 1828, et cette douloureuse séparation fit sur Lenau une profonde impression dont on retrouve la trace dans plus d’une de ses poésies. Deux ans après, il perdit sa grand’mère du côté paternel, et, cette aïeule lui ayant laissé une petite fortune qui lui assurait l’indépendance, il renonça définitivement à la médecine. Libre de ses mouvemens, il mena dès lors cette vie vagabonde qui lui était chère. Il avait hérité des goûts nomades de son père, l’officier de cavalerie; il avait l’humeur de ses amis les tsiganes, auxquels toute habitude casanière est insupportable. Tantôt voyageant dans les montagnes du Tyrol, tantôt visitant ses poètes souabes, il allait constamment de Vienne à Stuttgart. Il habitait tour à tour chez Mayer, chez Reinbeck, et surtout chez son ami Justinus Kerner. Il trouvait là une société de confrères dévoués et de femmes aimantes, dont l’admiration allait jusqu’à l’engouement. C’est là que le rencontra pour la première fois une de ces ferventes admiratrices, Mme Emma Niendorf, qui, pendant dix ans, a été l’Eckermann de ce compatriote de Goethe, et qui a laissé sur les dernières années de sa vie un livre plein de lettres curieuses et de détails intéressans : Lenau in Schwaben. — « Le cœur me battait, dit cette enthousiaste, comme dans l’attente d’une joie de la nuit de Noël, lorsque j’entrai dans le salon où je devais rencontrer M. de Niembsch (Lenau). Il apparut tout à coup, et alors je regardai timidement cette belle tête pleine de pensées... Sa taille est plus petite que je ne l’imaginais. Il est pâle et sombre. La passion et la méditation ont sillonné de rides son front noble, — je pourrais dire presque royal... Ses yeux sombres où luit la flamme de l’esprit vous regardent jusqu’au fond de l’âme. Quel merveilleux regard! C’est comme un pouvoir magnétique... Il parla peu. Ses paroles lentes empruntaient une sorte de charme à son léger accent autrichien... Il s’y mêlait aussi comme un souvenir de la patrie hongroise. » — Et plus loin : « Comme j’aime dans Lenau cette vivacité, cette naïveté d’accent qui part du cœur, ce mélange de gravité et d’enfantillage, ces expressions saisissantes et surtout son regard qui souligne pour ainsi dire les paroles ! Le plus souvent il reste silencieux, mais s’il parle, alors cela jaillit du cœur comme une source. Il expose ses idées d’un air joyeux, ses yeux rient, il anime les choses, il crée. Mais souvent, chez lui, on trouve une taciturnité, un effacement, je pourrais presque dire un ensevelissement de la physionomie. Des rides profondes se creusent au long de son front. Clément Brentano avait de semblables rides... » — A travers cet enthousiasme féminin et tout allemand, on voit l’homme : petit, maigre, pâle, avec de grands traits et de grands yeux, la parole lente, le geste brusque et expressif; fantasque et taciturne, sensitif comme une femme, passant d’une maussaderie farouche à une expansion charmante, se froissant pour un rien, s’amusant d’un oiseau qui vole, ayant comme le sauvage et comme l’enfant une étonnante mobilité d’esprit el une imagination si excitable qu’elle confine à chaque instant à l’hallucination; — en un mot, un être merveilleusement organisé pour beaucoup souffrir en ce monde.

De 1831 à 1832, Lenau vécut fréquemment dans l’intimité de Justinus Kerner et de sa famille. Dans ce joyeux pays de Souabe où les vignobles verdoient sur les pentes des collines, au milieu d’un cercle d’amis selon son cœur, dans une atmosphère de poésie et de musique, le talent de Lenau se développa et s’épanouit comme une vigne en fleurs. Un moment on put croire même que son cœur allait se fixer. Il avait été touché par le charme d’une jeune artiste que ses amis désiraient vivement lui voir épouser, mais les fées, à sa naissance, lui avaient donné, entre autres dons heureux ou funestes, celui de ne pas savoir se décider à temps. — « J’aime véritablement cette jeune fille, écrivait-il au commencement de 1832 à un ami commun, mais ce qu’il y a de plus intime dans mon être est tristesse, et mon amour est un douloureux renoncement.»

Au lieu de le pousser au mariage, son humeur inquiète, son vieux sang de vagabond, l’entraînèrent à faire un voyage en Amérique. Il s’était mis en tête qu’un séjour au-delà de l’Océan, en face d’une nature jeune et d’un peuple libre, lui communiquerait de grandes et nouvelles inspirations. Pendant qu’il était à l’Université de Heidelberg, il avait ruminé ce projet de voyage aux États-Unis. Cependant cette lubie d’émigration était combattue parfois par de soudaines terreurs. Au moment de prendre un parti, les hésitations revenaient. Lenau était empoigné tout à coup par la peur de perdre une partie de sa petite fortune dans je ne sais quelle compagnie d’actions pour l’achat de terres en Amérique, et alors il écrivait à Kerner de comiques lamentations : « Me voilà de retour à Stuttgart, et pour combien longtemps! Les affaires! les affaires!.. mon cher frère, la compagnie d’actions sent mauvais, tout cela est de la canaille. Ici, de tous côtés, on me met la peur au ventre avec ce Missouri ubi vos estis pecuniam perdituri, et un tas d’autres mauvaises plaisanteries que je suis forcé d’entendre. J’en suis si affreusement ému que j’en tremble des pieds et des mains, et que mon bon empereur Franz, que je porte dans mon sac, gravé sur quelques Kronthaler, en claque des dents d’effroi. Je vais me retirer de la compagnie d’actions. Dis à mon cher Mattusinsky que nous irons en Floride à notre compte. J’en tremble encore, j’ai là, devant moi, deux Kronthaler avec la susdite effigie, et mon empereur, père du peuple, me regarde toujours tout frissonnant, bien sûr, il en a les larmes aux yeux. »

Il partit néanmoins. Il y avait en lui, selon l’expression de Kerner, un démon qui le tourmentait atrocement et qui en un quart d’heure changeait vingt fois de visage. Il s’éloignait avec de douloureux serremens de cœur, et de Manheim, il écrivait de mélancoliques adieux à son ami Kerner. Enfin il s’embarqua et toucha à Baltimore vers le milieu d’octobre 1832. Là, les plus prosaïques déceptions l’attendaient. Son âme délicats et rêveuse ne pouvait rien comprendre à la vie remuante et affairée des Américains. Le côté positif et mercantile de cette civilisation le frappa tout d’abord et le dégoûta du pays et des hommes. Lenau était trop idéaliste et trop contemplatif pour discerner sous ce matérialisme apparent la volonté énergique et l’intensité de vie intellectuelle de cette race active et pleine de sève. Aussi ses lettres datées de l’Ohio sont-elles pénétrées d’une sombre mélancolie : — « Chère amis, me voici maintenant à Lisbonne, une petite bourgade sur l’Ohio; je fume ma pipe à votre santé et je réponds à votre chère lettre. Comment je me plais en Amérique? D’abord, rude climat. Aujourd’hui, 5 mars, je suis près de la cheminée ; au dehors il y a plusieurs pieds de neige, et je me suis fait un trou à la tête à la suite d’une lourde chute de traîneau. Les chemins de la liberté sont durs, mais le trou à la tête est de belle taille; je crois que par ce trou vont s’envoler mes dernières idées de voyages lointains. Comme le gaz léger qui s’échappe d’un cruchon de bière débouché, ainsi s’en iront de ma tête fêlée mes fantaisies volages. — En second lieu, rudes gens! mais leur rudesse n’est pas la sauvage énergie de la puissante nature; non, c’est une rudesse civilisée, et par là doublement haïssable. Buffon a raison quand il dit qu’en Amérique tout va dégénérant, bêtes et gens. Je n’ai encore vu ici ni un chien courageux, ni un cheval impétueux, ni un homme passionné. La nature y est horriblement décolorée. Il n’y a dans ce pays-ci ni rossignols, ni véritables oiseaux chanteurs. Une malédiction semble peser sur cette contrée, et cela est pour moi d’une signification profonde. La nature ne s’y sent le cœur ni assez joyeux, ni assez triste pour chanter. Elle n’a ni âme, ni imagination, et elle n’en peut donner à ses créatures. C’est quelque chose de navrant que de voir ces hommes desséchés jusqu’à la moelle, au milieu de leurs forêts calcinées. Les émigrés allemands ont surtout fait sur moi une pénible impression. Quand ils sont ici depuis quelques années, ils perdent jusqu’à la dernière étincelle du feu qu’ils avaient emporté de la mère patrie... Là viennent de pauvres gens poussés par la nécessité, et les dernières croyances généreuses que Dieu leur a mises au cœur, ils les abandonnent pour un morceau de pain. Au commencement, le séjour du pays étranger, — terriblement étranger! — leur est insupportable, et ils sont pris d’une douloureuse nostalgie; mais bientôt la nostalgie elle-même s’en va. Je vais faire des pieds et des mains pour partir en hâte, en hâte!.. Sans quoi, Je perds, moi aussi, mon amour du pays... L’Amérique est le vrai pays de la décadence, le couchant de l’humanité. L’Atlantique est une ceinture isolante pour l’esprit et pour toute vie supérieure. »

Sur cette terre du désenchantement, le poète ne resta pas cependant oisif; il y composa plusieurs de ses meilleurs poèmes, entre autres le Postillon et les Atlantica, dont chaque pièce est une vision de la patrie absente, et une aspiration vers le retour. Il regagna enfin son cher pays. Ayant repris la mer en avril 1833, il revit ses amis souabes, et Weinberg, « où la vigne verdoie et mûrit pour adoucir l’âpreté de la vie humaine. » A son retour, une surprise, une douce compensation à ses déboires l’attendait. Pendant son absence, son talent, jusque-là apprécié seulement par un groupe d’amis et d’artistes, était devenu familier au public. Son nom s’était répandu, et ses œuvres étaient dans toutes les mains. Il en fut le premier doucement étonné, et, tout en savourant les délices de cette soudaine notoriété, il écrivait gaîment à son ami Mayer : — « Je ne puis m’empêcher de rire en songeant qu’il m’a fallu m’expatrier pour acquérir chez moi une valeur et un nom. Il en est des poètes en Autriche comme des cigares à Brème. On les expédie en Amérique; là, ils reçoivent l’estampille étrangère, et au retour dans la patrie chacun s’extasie sur leur délicieux parfum, alors qu’auparavant le diable n’aurait pas voulu y toucher. »


II.

Lenau avait alors passé la trentaine. Il était dans la pleine maturité de son talent, et le succès avait donné comme un coup de tremplin à son énergie somnolente. Bien qu’il en dît, l’air du Nouveau Monde et les déboires du voyage avaient été pour son esprit un tonique amer et réconfortant. Aussi les années qui suivirent son retour furent-elles pour lui les plus fécondes. L’ambition des grandes œuvres lui était venue et de magnifiques sujets de poèmes s’épanouissaient dans son cerveau. — « J’écris maintenant, mande-t-il à Kerner (27 novembre 1833), un Faust dans lequel Méphistophélès ne fait pas mauvaise figure. Enfin j’ai trouvé un gaillard sur lequel je vais me débarrasser de toutes mes idées infernales ; il en sera chargé comme un âne de pierres. Pourvu seulement qu’il ne soit pas un âne ! Faust a déjà été traité par Goethe, mais il n’est pas le monopole de Goethe, interdit à tous autres. Faust est le domaine de l’humanité... »

Après Faust, c’est à Savonarole qu’il s’attaque, et le 23 janvier 1837, il en annonce la nouvelle au même Kerner. — « Sais-tu bien que je compose un Savonarole, et que j’y vais de tout cœur? Je me réjouis de te lire ce poème dans ta tour, éclairée par la lumière magique de tes vitraux peints. Souvent je pense à cette tour et à toi, le gardien de la tour. Oui, ces vitraux peints ! rien ne me représente mieux le moyen âge. Y a-t-il au monde d’aussi saisissantes couleurs que celles du verre peint? C’est en quelque sorte la couleur immatérialisée. La lumière rouge que laisse passer le vitrail ressemble au cœur brûlant d’un mystique du moyen âge... » — Toujours vagabond, Lenau partageait sa vie entre Vienne et Stuttgart, où le ramenaient les éditions répétées de ses œuvres, et où l’attirait un cercle charmant d’amis et d’amies. Au milieu des riches vignobles de Weinberg, sous un ciel d’un bleu parfois si profond « qu’on aurait voulu y mordre, » comme il s’écriait dans un accès de sensualisme enthousiaste, on passait une partie de la nuit à écouter les rossignols ou à accorder les harpes éoliennes dans les vergers de Kerner. On s’abreuvait de musique au grand courant harmonieux de Beethoven ou au torrent plus fiévreux et plus désordonné de Weber. Dans ces réunions de lettrés et d’artistes, Lenau s’enivrait du délicieux vin de la louange, et surtout de la louange féminine. Il y avait là un cénacle de femmes enthousiastes qui l’adoraient comme un demi-dieu, — et lui, comme un demi-dieu impassible et souriant, il se laissait adorer et dorloter. Il respirait naïvement ces bouffées d’encens, et, ayant comme tout poète sa petite dose de vanité, il contait volontiers à ses amis les témoignages de fervente adoration que lui valait sa célébrité. — « Un jour, dit Mme Niendorf, se rendant à Stuttgart, il se trouva en diligence auprès d’une dame. Elle l’avait entendu nommer au départ. Il eût bien voulu fumer suivant son habitude, mais il n’avait pas ce petit morceau de gaze que, par un raffinement de fumeur passionné, il pose sur l’ouverture de sa pipe allumée. La dame enleva son voile de tulle, le déchira en petits morceaux et l’offrit au favori des dieux. »

Hélas ! depuis le temps d’Orphée et d’Eurydice, les femmes ont toujours été, volontairement ou non, fatales aux poètes qu’elles adoraient. En sa qualité d’idéaliste, Lenau devait plus facilement que tout autre tomber dans les filets féminins et s’y empêtrer plus inextricablement. Pendant l’automne de 1833, il avait fait connaissance d’une jeune femme qui devait avoir sur sa destinée une influence tragique. — « J’ai quelque chose de la nature du caniche, disait-il lui-même : quand j’aime une fois, je m’attache pour toujours et je veux toujours revoir ce que j’aime. » — Ce fut en effet une chaîne qui dura jusqu’à la mort, que sa liaison avec cette jeune femme que Mme Niendorf ne nomme pas, mais dont Anastasius Grün, moins discret, nous fait connaître le prénom. Elle s’appelait Sophie de... C’était, paraît-il, une nature supérieure, très artiste et pleine d’un charme sympathique. Femme d’un fraternel ami de Lenau, mère de beaux enfans, elle quitta tout pour s’attacher au poète. Il n’y a que les mystiques pour agir avec ce sans-façon à l’égard de leurs « amis fraternels ! » Tout un cycle des poèmes de Lenau, intitulé Liebesklänge, écrit sous l’inspiration de cet amour, qui commença lentement par une sympathie mutuelle, un échange de relations familières, et qui, subissant le délicieux et perfide pouvoir de l’intimité quotidienne, finit par une passion violente. Une pièce des Liebesklänge, « Sur le Rhin, » semble indiquer que les premiers germes de cette affection poussèrent pendant un des nombreux voyages de Lenau. — « Nous naviguions ensemble, mêlés à la foule des passagers, — dans un bateau sur le Rhin. — Ce fut un heureux voyage, — et pourtant nous étions rarement seuls. — On venait à chaque instant nous épier, — tu laissais seulement de temps à autre — tomber vers moi au milieu du bouillonnement — de l’eau une parole familière, — Je disais ; « Le voyage va bientôt nous séparer ! — Nous reverrons-nous encore ici? — Ici, peut-être, un jour, » répondais-tu, si bas — que je pouvais à peine comprendre tes paroles. »

Si attrayante qu’elle fût, cette passion n’était pas faite pour rasséréner l’âme inquiète de Lenau, les circonstances mêmes qui accompagnaient cette intimité étaient une cause de trouble et de fiévreuse agitation. L’humeur du poète s’en ressentait, elle devenait plus inégale et plus farouche. Ses amis de Souabe s’en apercevaient de plus en plus à chaque voyage, et s’en plaignaient doucement. — « Niembsch est venu et n’est resté qu’un jour. Et le lendemain était son jour de naissance que nous aurions tant voulu fêter avec lui! Il était de mauvaise humeur, froid et bourru. Cependant j’ai cherché à l’excuser, mais je lui ai écrit franchement mon opinion sur sa maussaderie, et il en a fait lui-même l’aveu... Certes ce n’est pas inconstance si mon cœur s’attache plus au vieux Niembsch d’autrefois qu’au célèbre Lenau d’aujourd’hui, et à la source primitive de sa poésie, sortant claire du rocher, qu’à ce torrent fumeux où déjà tant de courans étrangers viennent se mêler. La source reste cependant, et j’y reviens toujours pour y puiser une consolation (27 août 1842). » — Déjà, quelques mois auparavant, lors de la publication du poème des Albigeois, il y avait eu un malentendu entre Kerner et Lenau, une brouille légère qui ne s’était manifestée que par un échange de lettres attristées, mais qui n’avait pas tenu un moment, dès que les deux amis s’étaient trouvés en présence l’un de l’autre. — « Lenau, disait Kerner, ressemble à l’ananas, il est rugueux au dehors et doux au dedans, comme l’ananas. » — Mais le dedans se laissait pénétrer de moins en moins, les accès d’humeur se multipliaient, Lenau devenait chaque jour plus irritable, plus inquiet et plus difficile à fixer. Il quittait brusquement les résidences où on le croyait installé pour de longs mois, allant de Vienne à Bade, et de Bade méditant un voyage en Styrie. C’était une continuelle anxiété, un continuel besoin de déplacement, comme chez ces malades qui croient se soulager en changeant de position dans leur lit de souffrance.

L’amour qui se développe en dehors des conditions saines et normales du mariage amène forcément avec lui ces froissemens et ces inquiétudes. Même lorsqu’il unit deux natures d’élite, comme Lenau et Sophie de..., il a jusqu’au fond de ses plus intimes délices je ne sais quel arrière-goût amer et fiévreux. Aux heures où la passion s’assoupit, les exigences et les intolérances de la vie sociale apparaissent plus cruelles et plus agaçantes. Les ménagemens à garder aux yeux du monde, l’impossibilité de présenter la bien-aimée dans le cercle de ses amis, d’avoir comme les autres un établissement de famille en plein soleil, un intérieur ouvert à tous et égayé par les joies de la paternité, toutes ces choses blessaient au vif la sensibilité nerveuse et délicate du poète. Cette préoccupation chagrine se trahissait jusque dans les vers adressés à celle qu’il aimait :


« Ah! si tu étais vraiment mienne, quelle belle vie ce serait! — mais au contraire tout n’est pour nous que renoncement et tristesse ; — tout n’est que plainte désespérée et regret; — cela, je ne puis le pardonner à ma destinée,

« Oui, toutes les souffrances de la terre, — et ma seule amie même dans la tombe, son corps près du mien, — toutes ces choses me semblent une peine supportable, quand je les compare — au tourment que je souffre de ne pouvoir jamais t’avoir toute à moi. »


Quelquefois ces regrets d’une existence mieux assise éclataient douloureusement devant ses amis. En voyant la fille de Kerner, qui venait de se fiancer et qui était occupée à recevoir ses hôtes, les yeux de Lenau s’arrêtaient avec envie sur cette charmante figure de jeune fille. « J’aime à voir une fiancée, disait-il, c’est comme une promesse, comme une vie humaine en bouton, toute prête pour l’épanouissement. » Puis, après un silence, il ajoutait tristement : « Je pouvais, moi aussi, avoir des enfans, mais celle que j’aimais, il m’était impossible de l’épouser... »

D’autres fois son malaise moral se manifestait par de violens accès de désespoir. Un soir, à Weinberg, il se promenait dans la campagne avec ses amis. « C’était à l’arrière-saison, la nature semblait se laisser mourir d’épuisement, les feuilles tombaient. Lenau s’arrêta près d’un buisson desséché et plein de débris. — On croit, dit-il tout à coup, en frappant les branches de son bâton et en faisant tourbillonner les feuilles mortes, on croit et on dit que la nature est aimable et belle! Non, elle est cruelle, elle est sans pitié... La nature ne connaît pas la compassion ! s’écria-t-il avec une amertume froide et désespérée qui nous serra le cœur [3]. »

Mais c’est assez parler de l’homme, il est temps de montrer le poète et son œuvre.


III.

Deux sources bien distinctes se sont réunies pour former le grand courant de la poésie de Lenau : — la source hongroise aux eaux rapides, claires, inondées de soleil, conservant dans leur frais bouillonnement un écho de l’héroïque pays des Magyars, et la source germanique aux eaux somnolentes, profondes, mais troubles et attristées par un éternel voile de brouillard. — Pour parler sans métaphore, il y a en Lenau le poète naturaliste, amoureux passionné de musique et de couleurs, gardant jusque dans ses tristesses le tempérament fougueux et sensuel des artistes de son pays natal, et le poète subjectif, au cerveau embrumé par les fumées de la philosophie allemande; le rêveur s’égarant à la recherche de subtilités métaphysiques, analysant ses sensations et ses sentimens comme on coupe un cheveu en quatre, et, à force de regarder en dedans de lui-même, finissant par perdre la perception claire des choses du dehors, absolument comme un homme qui a trop vécu dans une cave, et que la lumière du grand jour éblouit.

Malheureusement, chez Lenau, le courant germanique menace à chaque instant d’absorber le courant hongrois, et le poète subjectif l’emporte le plus souvent sur le poète naturaliste. C’est une des raisons pour lesquelles Lenau n’a réussi aucun des trois grands poèmes qu’il a composés : — Faust, Savonarole, et les Albigeois. Il lui manquait la faculté, si essentielle aux artistes, de sortir de lui-même pour voir nettement et vivement au fond du cœur des autres hommes; il n’avait pas ce don merveilleux d’assimilation et de dédoublement qui permet à un auteur de créer des caractères. Les personnages qu’il tirait de son cerveau, au lieu d’être des créatures de chair et de sang, n’étaient que de pâles ombres, de vagues reflets de la personnalité du poète. En outre, il n’était jamais assez maître de son sujet, il n’avait pas assez de virilité pour agencer une fiction dramatique. Dans Faust, comme dans Savonarole et les Albigeois, les scènes se succèdent sans être amenées ni enchaînées par une logique puissante. Elles ne tiennent ensemble que parce qu’elles glissent, insaisissables comme des mirages, dans la même atmosphère brumeuse et mélancolique. Aussi, malgré le charme de la forme, malgré la beauté de certains morceaux, ni Faust, ni les poèmes qui suivirent, ne peuvent compter parmi les œuvres vraiment originales de Lenau. C’est dans les pièces purement lyriques, renfermées dans un cadre étroit, et plus habilement composées, que le talent de l’artiste et du poète se montre dans sa véritable originalité.

Lenau, malgré son enthousiasme mystique et son vague idéalisme, est au fond un sensualiste. Les sons, les couleurs, le mouvement des choses, J’impressionnent profondément. Au contact du monde extérieur, son organisation de sensitive tressaille jusque dans ses fibres les plus menues. Tous les spectacles de la nature : — les féeries de la nuit, la musique, le chant surtout, « la chaude et mélodieuse parole humaine, » l’émeuvent jusqu’aux larmes et font vibrer toutes ses cordes poétiques. Mais Lenau est aussi un nerveux et un malade. En passant à travers son cerveau, les impressions naturelles s’altèrent et se transforment en hallucinations. Son esprit est comme un miroir magique qui reçoit l’image vraie des choses, mais qui la renvoie grossie au-delà de toute proportion, ou parfois tellement modifiée que les phénomènes les plus simples se compliquent prodigieusement. Parfois aussi cette faculté de l’hallucination poétique amène des effets d’une intensité merveilleuse. Ainsi dans le poème de Mischka il décrit une nuit d’amour pendant laquelle Mira, la fille du tsigane, succombe vaincue sous les baisers de son séducteur. « Pour fêter leurs amours dans la pauvre cabane, le silence — s’unit familièrement avec les ténèbres. — Pour toute musique, le craquement de la paille froissée et le cri du grillon. — Beaucoup de paroles doucement commencées — s’achèvent dans le murmure délicieux des baisers, — et par-dessus le susurrement des paroles et des baisers, — résonne au dehors dans la nuit la voix du torrent. — Parfois les amoureux s’arrêtent et écoutent — bruire les eaux bouillonnantes du Marosch : — ainsi jadis, aux premiers jours du monde, sous les saules du paradis, — on entendait monter le bouillonnement sauvage des eaux du Tigre. »

Souvent aussi cette disposition de Lenau à transposer les sons qui ont frappé son oreille, à transformer les impressions reçues, se traduit par une succession d’images singulièrement alambiquées. S’il entend les tsiganes jouer une marche guerrière, immédiatement la trépidation des cordes du tsimbalom sous le choc alterné des marteaux éveille devant ses yeux toute une génération d’apparitions fantastiques : — « Le frémissement des cordes semble les ondulations d’un pont sur lequel galopent, avec la nostalgie des bonheurs de la terre, les spectres des héros qui, fidèles à la voix de la patrie, sont tombés jadis dans la bataille, aux sons de ce même chant de guerre » (Mischka). — Pour ces yeux de voyant et de poète, les phénomènes les moins matériels, les odeurs, les sons prennent un corps et se meuvent comme des êtres vivans, — les notes des violens a montent et dansent, sauvagement enlacées comme des plantes forestières, sauvagement errantes comme des flammes affolées... » (Les Paysans de la Tissa). La mer, calme, lui apparaît semblable à une géante profondément endormie, « avec la pâleur de la mort sur le visage. » Tout à coup, du fond de l’horizon, les nuages, ses enfans, accourent cheveux épars et se penchent effarés au-dessus de la dormeuse engourdie; avec des cris entrecoupés de coups de tonnerre, ils lui crient : « Vis-tu encore? — Et dans leurs yeux la peur de la trouver morte allume de livides éclairs. Mais non, elle est vivante; la rafale, sa fille, l’a violemment secouée de sa torpeur, et brusquement elle bondit hors de son lit. Mère, enfans, en grondant, s’embrassent et dansent avec des éclats de joie sauvage, et célèbrent leur amour en mêlant en chœur leurs voix farouches. »

Quand ce don de la vision poétique s’exerce d’une façon discrète, quand le goût de l’artiste fait un choix parmi les images confuses qui viennent se peindre dans le cerveau du poète quasi halluciné, Lenau arrive à des effets surprenans. Il parvient à rendre plastiquement les impressions les plus fugitives, les nuances les plus délicates. Il comprend la mystérieuse musique de la nature, et il l’exprime avec la supériorité d’un virtuose. Ses Schilflieder (Chansons des roseaux) sont populaires en Allemagne, et c’est surtout dans ces petites pièces courtes qu’on peut voir à quel point le musicien et le poète se mêlent chez Lenau pour traduire le charme mélodique des murmures de la forêt et de l’eau. Dans ces lieder savamment composés, la physionomie mélancolique des grandes étendues d’eau à la tombée de la nuit, la grâce échevelée des arbres riverains des étangs, le souffle léger de la brise à travers les herbes mouillées, la marche fuyante des nuages, le frisson des branches au passage d’un chevreuil anuité, le sentiment de tristesse indéfinissable qu’on éprouve en face de cette nature aux formes indécises, les souvenirs du passé qu’on évoque doucement, tous ces détails sont indiqués avec une délicatesse de touche, une habileté et une justesse merveilleuses. Il est difficile de faire passer en français cette poésie qui tire une partie de sa valeur du choix et de l’arrangement des mots, de la coupe musicale des vers, du retour savamment amené de certaines rimes. Voici cependant un essai de traduction de la dernière pièce du groupe :

La lune luit parmi les branches
Sur la calme fraîcheur des eaux;
Elle mêle des roses blanches
Aux longs cheveux verts des roseaux.

Là-haut, dans la nuit qui se lève
Les cerfs cheminent à pas Ions;
Un oiseau léger comme un rêve
S’enfonce dans les joncs tremblans.

Je marche en pleurant, tête basse,
Et dans l’intime reposoir
De mon cœur ton souvenir passe,
Doux comme un angélus du soir.


Un détail curieux à noter : c’est presque toujours pendant les heures nocturnes que se passent les scènes décrites par Lenau dans ses pièces lyriques. Le rêve n’a-t-il pas surtout la nuit pour domaine, et les ténèbres ne doublent-elles pas l’intensité de l’hallucination? — Lenau excelle à reproduire les terreurs mystérieuses, les illusions étranges que donnent les phénomènes de la nuit au voyageur errant dans les grandes plaines. En Voici un exemple dans le petit poème intitulé l’Auberge de la lande :


« Je voyageais â travers le lointain pays de Hongrie; — mon cœur se sentit joyeux, : — quand villages, buissons, arbres disparurent — pour faire place à une lande silencieuse.

« La lande était si tranquille, si nue; — dans le ciel du soir, les nuages s’en allaient — lentement, lourds d’orages, — et de sourds éclairs passaient.

« J’entendis au loin quelque chose, — tout au loin, à des lieues de là; — j’appliquai mon oreille à terre, sur l’herbe rase; — on eût dit là-bas un galop de cavaliers.

« Et comme la rumeur se rapprochait, — le sol commença de trembler, — toujours plus fort, comme un cœur craintif — à l’approche de l’orage.

« Bientôt ce fut une galopade furieuse — de bergers chevauchant, emportés — dans une course sauvage et sans repos, — au milieu de bruyans claquemens de fouet.

« Les chevaux battaient le sol rapidement — du choc redoublé de leurs fers; — ils allaient comme le vent, — sourds au bruit de tempête que produit leur galop

« Chevaux et cavaliers se sont envolés dans une course enragée. — L’orage s’approche rapidement. — Ils ont disparu... La nuit épaisse des nuées — les a engloutis dans ses ténèbres.

« Pourtant je crois — entendre toujours — le tonnerre des sabots ébranlant le sol, — et voir comme un noir ondoiement de crinières.

« Les nuages me semblent des chevaux — se ruant pêle-mêle — et dans la plaine retentissante du ciel — galopant avec un bruit de tonnerre.

« L’orage est comme un rude berger de chevaux, — chantant sa sauvage chanson, — et, pour pousser droit son troupeau, — faisant claquer son fouet d’éclairs.

……………

« Maintenant l’obscurité s’est dissipée; — là-haut, sur la colline lointaine — de blanches murailles se montrent — et m’invitent à gravir la montée.

« Le vent s’apaise, l’orage s’éloigne ; — content de le voir s’enfuir, — sur le vaste espace de la lande — s’arrondit l’arche d’un arc-en-ciel...

« Peu à peu les collines se rapprochant, — le soleil couchant me laissa apercevoir — un brun toit de chaume — et fit scintiller les vitres d’une fenêtre.

« Au pignon se balançait, comme grisée, — la verte enseigne de pampres de vigne, — et quand, tout joyeux, je prêtai l’oreille, — j’entendis un concert de chants et de violons.

« J’entrai bien vite et je m’assis, — seul près de ma bouteille; — autour de moi s’agitait la danse en bonds impétueux.

« Les filles étaient fraîches et jeunes — et avaient la taille souple; — alertes dans leurs pirouettes, légers dans leurs entrechats, — les danseurs étaient... des voleurs de chevaux... »


Le poète s’aperçoit qu’il est tombé au milieu d’une assez mauvaise compagnie; il n’en assiste pas moins avec intérêt aux ébats de ces larrons de la lande, à cette franche lippée de plaisir savourée en hâte entre deux alertes. Il écoute leurs chansons où se mêle une triste note d’angoisse; et, pensif, le cœur serré, il songe à la potence qui attend tous ces beaux danseurs, puis il sort de l’auberge :


« La lande était si muette, si nue; — au ciel seulement était la vie; — je voyais le troupeau scintillant des étoiles — et la pleine lune planant au milieu.

« Le chef de la bande se glissa à son tour hors du logis; — d’un air inquiet — il écouta tout autour dans la nuit, — puis il mit l’oreille à terre,

« Pour épier s’il n’entendrait pas la rumeur — de quelque danger prochain, — et si le sol ne trahirait pas sourdement — un galop de hussards accourant en hâte.

« Il n’entendit rien et resta debout, — à regarder les claires étoiles — et la claire lune brillante, — comme s’il eût voulu leur dire :

« O lune aux blancs habits d’innocence, — et vous, innombrables étoiles, — dans votre tranquille sécurité, — comme vous vous promenez heureuses ! »

« Il écouta de nouveau, puis s’élança, — en criant, vers l’auberge, — et la rudesse de sa voix éteignit — brusquement la joie de la danse.

« Et mon cœur n’avait pas battu trois fois — qu’ils étaient tous en selle, — et que du choc précipité de leur galopade — tremblait le sol tout à l’entour.

« Cependant les tsiganes étaient restés dans l’auberge, — les ardens compagnons, — et ils me jouèrent les vieux airs — de Rakoczy, le vieux rebelle. »


C’est dans ces pièces moitié lyriques et moitié descriptives que Lenau fait preuve de sa plus vive originalité. Il y montre son habileté de metteur en scène, sa façon toute personnelle de peindre un paysage, d’envelopper ses descriptions dans une atmosphère à la fois lumineuse et voilée. Il semble que, lorsqu’il décrit les choses et les gens de son pays hongrois, sa fantaisie est plus maîtresse d’elle-même, sa forme devient plus précise, il a une vision plus nette de la nature et du cœur de l’homme. Parmi les poèmes dus à cette inspiration très humaine, l’un des meilleurs est sans contredit le Postillon. Pour en faire comprendre toute la tendresse rêveuse, toute l’intimité, il faudrait pouvoir le traduire avec ce mouvement harmonieux que donne le rythme du vers ; malheureusement notre versification française ne se prête pas toujours à cette opération délicate. Je voudrais cependant essayer de donner, sinon une traduction littérale, du moins une imitation de cette pièce, qui est l’un des chefs-d’œuvre de Lenau.


LE POSTILLON.


C’était une nuit de printemps;
Partout sérénité parfaite.
De légers nuages flottans
Planaient sur la nature en fête.

Tout dormait : les bois, les prés verts,
Les sentiers perdus dans la brune ;
Seule, sur les chemins déserts
Veillait la clarté de la lune.

Les sources tout bas murmuraient
Et dans le silence des plaines
Les fleurs rêveuses exhalaient
En flots de parfums leurs haleines

Leste et bruyant, mon postillon
De son fouet n’était point avare.
Son cor aux échos du vallon
Envoyait sa vive fanfare.

Au galop, nos quatre chevaux
Couraient dans la nuit azurée,
Faisant trembler sous leurs sabots
Le sol de la route ferrée.

En un clin d’œil, plaine et forêt
S’enfuyaient, à peine entrevues;
Comme un songe s’évaporait
Le village aux paisibles rues.

Soudain, dans la splendeur de mai,
Voilà qu’un pauvre cimetière
Apparut, de murs blancs fermé
Et dressant haut sa croix de pierre.

Le postillon sur le chemin
Sauta, puis d’un air grave et sombre
Contint ses chevaux d’une main,
Et me montrant la croix dans l’ombre :

 Il faut nous arrêter ici,
Vous n’en serez pas bien malade,
Et moi... Dans sa fosse transi,
C’est là que doit mon camarade.

« Un joyeux garçon, un cœur d’or.
Un ami, monsieur!.. quel dommage!
Personne ne sonnait du cor
Comme lui, les jours de voyage !

« Ici, je passe bien souvent
Et toujours en guise d’aubade
Je sonne l’air qu’en son vivant
Préférait mon vieux camarade… »

Il prit le cor, et sa chanson
S’envola vers le cimetière
Si gaiment que le compagnon
En dut tressaillir dans sa bière.

La claire fanfare du cor
Revint, par l’écho renvoyée,
Comme si le postillon mort
Répondait sous l’herbe mouillée...

Nous repartîmes au galop;
Mais bien longtemps je crus encore
Entendre au loin, comme un sanglot.
Cet écho dans la nuit sonore.


Il y a dans ce petit poème un accent d’humanité, une préoccupation amicale des joies et des souffrances des pauvres gens, qui est une des notes caractéristiques de la poésie de Lenau. Par là il se rapproche de Robert Burns. Mais une qualité qui fait presque toujours défaut au poète autrichien et dont Burns est doué abondamment, c’est la bonne humeur expansive, la joie tapageuse et communicative. — Les poésies lyriques de Lenau manquent de soleil, elles sont toutes baignées dans la même mélancolie un peu monotone, et la prédilection du poète pour les paysages nocturnes augmente encore cette teinte grise et attristée qui domine presque exclusivement dans son œuvre. Les souvenirs du pays des Magyars ont seuls le don de mettre de l’entrain et de la lumière dans sa poésie. Une pièce surtout, les Paysans de la Tissa, est remarquable par le mouvement, la vigueur et la sincérité de l’exécution. Lenau y décrit les paysans hongrois avec une verve et une précision qui feraient envie à un écrivain de l’école naturaliste contemporaine; Il nous montre les vieux attablés à l’auberge, se passant à la ronde le pain de froment « qui coûte cher, » et buvant à grandes lampées le capiteux vin rouge du cru. — « Ils essuient de la main et retroussent leurs longues moustaches afin qu’elles ne fassent point obstacle à l’ingestion des victuailles. Rôtis et jambons, viandes chaudes et viandes froides disparaissent dans le gouffre de ces larges mâchoires osseuses. Pendant ce temps, les jeunes courent à la danse. — Ah! comme les violens chantent et vibrent, comme les marteaux du tsimbalom montent et descendent vivement sur les cordes et en font jaillir les airs du pays, qui remuent le cœur ! Dieu, comme Les violons ont des sons clairs et sautillans, comme la clarinette perçante lance tout à coup des notes aiguës! — Les robustes garçons dansent dans la salle, ils font sauter en l’air les filles alertes, ils lèvent ces corps souples et jeunes, bien haut dans l’air, comme des verres pleins d’une douce liqueur. Et vivement, en ronds dont l’allure change suivant le rythme plus précipité de la musique, ils tourbillonnent comme une barque dans la tempête, comme une feuille de rose dans l’ouragan. Le plancher tremble et crie sous ces pieds bondissans, soulevés par l’entraînant orchestre des tsiganes... Ainsi ils dansent pendant des heures, toujours aux sons de leurs vieux airs bien-aimés, tant et tant qu’à la fin les tsiganes, recrus de fatigue, se font signe du coin de l’œil et commencent à jouer en sourdine. Mais les enragés ne s’en aperçoivent pas; ils ont toujours dans l’oreille le plein éclat de la musique. Toujours plus bas et plus lentement, jusqu’à ce que les sons meurent tout à fait, vibrent et s’envolent les derniers accens de l’air national; basse et flûte, tsimbalom et violons, se sont déjà reposés dans le silence, et les danseurs, grisés de musique, les entendent encore. Ils dansent toujours, ils dansent jusqu’à ce qu’au matin le soleil levant jette un faisceau de rayons à travers les vitres et que l’hôte leur souhaite à tous le bonjour en les poussant dehors à coups d’épaule... »

Un poète si bien organisé pour comprendre et chanter les émotions des autres devait retrouver la même éloquence pour exprimer ses joies et ses douleurs personnelles. Nous avons jusqu’à présent fait connaissance avec les poésies impersonnelles de Lenau. Ce sont malheureusement les moins nombreuses. Nous allons avoir affaire maintenant au Lenau subjectif prenant uniquement sa propre personnalité pour thème de ses compositions poétiques, au Lenau passionné, inquiet, malade, torturant ses pensées pour mieux les analyser, se grattant l’épiderme moral jusqu’à le faire saigner. — Étudions cette poésie nerveuse, troublante et maladive comme la musique de Chopin, et voyons ce que nous y trouverons. — D’abord une grande chaleur de cœur, une tendresse plus passive qu’active, mais caressante et fondante comme celle d’une femme. Lenau, comme nous l’avons vu, adorait sa mère. Tous les vers où il parle d’elle sont imprégnés de cette chaude tendresse. L’une des meilleures de ses poésies intimes, l’Armoire ouverte, lui a été inspirée par la mort de sa mère.


« Ma chère petite mère était partie pour un lointain voyage ; — elle n’était plus revenue et dormait dans la tombe; — j’étais resté seul et cette fois complètement orphelin, — et tristement j’entrai dans sa chambre.

« Son armoire était demeurée ouverte, et je la retrouvai — comme elle l’avait laissée lors de son brusque départ, — comme on laisse tout, pêle-mêle, — quand les chevaux impatiens attendent devant la porte.

« Un livre de prières était là, annoté — de maintes remarques écrites de sa main; — et de son dernier déjeuner à l’heure du départ, — un petit morceau de gâteau était encore resté.

« Je lus la prière marquée par elle; — c’était : comme une mère demande la bénédiction du ciel pour ses enfans; — et mon cœur battit et les palpitations m’étouffèrent.

« Je lus son écriture et ne pus contenir — plus longtemps ma douleur filiale; — je lus la date, et j’effaçai — de mon cœur le souvenir de tous mes jours de joie.

« En même temps je rassemblai les débris de son repas, — les petits morceaux de gâteau, la dernière épave, — et avec la gorge affreusement serrée, — j’avalai les chères miettes et je pleurai amèrement. »


Le poète qui aimait sa mère avec cette intensité de tendresse devait être le plus éloquent des amoureux, quand il serait pris par l’amour d’une femme. Aussi, dans les Liebcsklänge, les poésies inspirées à Lenau par sa passion pour Sophie de… sont-elles admirables de sentiment et d’exécution. On ne peut leur comparer pour la vivacité de l’émotion, pour le charme de la forme, que les lieder de Henri Heine; encore, dans les vers amoureux de Lenau, y a-t-il moins d’art apparent et plus de spontanéité, plus de tendresse communicative. Tantôt, dans Arrivée et départ (Kommen und Scheiden), le poète enferme sa pensée dans trois courts distiques :


Sitôt qu’elle arrivait, je sentais une joie
Comme au retour de mai, quand la forêt verdoie.

Elle parlait, mon cœur s’enivrait de sa voix
Comme du premier chant du printemps dans les bois.

Et quand elle partait, c’était une tristesse,
Comme si j’avais vu s’envoler ma jeunesse.


— Tantôt, dans la pièce intitulée Désir, c’est un mélange de fantaisie et de passion, un rêve d’amoureux tête-à-tête en pleine mer, dans une barque que les lames soulèvent et où l’on ne songe qu’à s’aimer, que le vent gronde ou s’apaise, que le ciel soit noir ou scintillant d’étoiles. Dans ces petits vers non rimes, mais rythmés et mélodieux comme la chanson des vagues, et dont le mètre de cinq ou de six syllabes est coupé à des intervalles inégaux par un vers de quatre syllabes, bref comme un cri de passion ou comme un baiser, chaque mot est une image et une caresse. C’est à la fois grand et intime comme un fragment d’une symphonie de Beethoven. On y entend le tumulte de la mer orageuse et le battement violent de deux cœurs palpitans, le murmure adouci des flots soudain rassérénés et le discret susurrement des mots tendres, chuchotes à l’oreille, des baisers chantant sur les lèvres, tandis que des milliers d’étoiles se lèvent dans le ciel.

Il est à regretter pour la gloire de Lenau que son œuvre ne contienne pas un plus grand nombre de poèmes tels que les Schilflieder, le Désir, l’Armoire ouverte, le Postillon ou les Paysans de la Tissa. Mais il était écrit que dans cette riche organisation la fièvre philosophique dessécherait la généreuse sève naturaliste qui donnait à sa poésie les fleurs les plus parfumées. Peu à peu les broussailles de l’abstraction métaphysique envahissaient le terrain et étouffaient toute floraison sous le poids de leurs lianes confusément emmêlées. Après avoir chanté les inquiétudes de son cœur, Lenau essayait de chanter les inquiétudes de son esprit. — « Chez Lenau, disait Justinus Kerner, la philosophie tuera la poésie, comme chez Uhland par moment la politique obscurcit l’imagination. » — La prophétie devait, hélas ! se réaliser. Malheur aux poètes qui permettent à la philosophie d’envahir le domaine sacré de l’art. Leur poésie y perd sans retour sa jeunesse et ses plus fraîches couleurs. Ils se laissent séduire par cette illusion de pousser l’art sur des sommets plus élevés et moins accessibles au vulgaire, et ils oublient que la muse n’est pas organisée pour respirer sur ces cimes glaciales et nues. Ils la fatiguent et l’essoufflent, et quand ils lui demandent de chanter, il arrive qu’elle n’a plus de voix, ou, ce qui est pis, qu’elle a la voix fausse. La philosophie vit de syllogismes et d’idées abstraites, la poésie vit d’images et de sentiment. L’une veut prouver, l’autre doit charmer. A force de s’essayer à parler la langue dogmatique de la philosophie, la poésie perd sa belle langue imagée et musicale, et, en dépit de ses efforts, elle n’arrive jamais à avoir la rigueur, la précision du langage scientifique. A ce marché de dupe, elle donne tout ce qu’elle a et ne reçoit rien en échange. Ajoutez à cela que le poète, personnalité mobile et impressionnable, n’a pas cette fixité d’esprit, cette impassibilité indispensables au savant et au philosophe et que, dans ce domaine de la pensée pure, il est le jouet de tous les systèmes qui viennent tour à tour murmurer leurs formules à son oreille. Lorsqu’il écrivait Faust, Lenau était panthéiste. Plus tard, dès qu’il fut préoccupé de l’idée d’écrire Savonarole, il redevint chrétien et mystique. — « J’ai renvoyé, disait-il à Kerner en 1837, j’ai renvoyé le vieux démon du panthéisme au pays d’où il était venu, c’est-à-dire au diable. J’ai passé une revue sévère dans mon cœur et j’en ai chassé beaucoup de canailles. » — Lorsqu’il composa les Albigeois, son christianisme s’altérait déjà au point d’alarmer l’orthodoxe Kerner, et peu après le mystique Lenau, roulant de nouveau dans le scepticisme, rêvait d’écrire un Don Juan, dont il ne termina que des fragmens. — Au fond, la philosophie de Lenau n’est qu’un mélange confus de mysticité et de doute, un chant monotone et inquiet dont l’éternel refrain est « je ne sais pas. » C’est la pénible et vaine agitation d’un oiseau farouche enfermé dans une cage, et se heurtant incessamment aux mailles des barreaux jusqu’à ce qu’il tombe affolé et meurtri. Une pièce intitulée Soir d’automne donne une idée de cette souffrance morale et des préoccupations métaphysiques qui commençaient à obscurcir son esprit :


Un vent frais fait voler les feuilles, on dirait
Qu’il murmure l’adieu du soir à la forêt.

La lune monte et luit. De blancs nuages glissent
Rapides, effarés, sur les bois qui gémissent.

Là-bas, un ruisselet court dans l’herbe, emportant
Des feuillages jaunis qu’il traîne en sanglotant.

Jamais source en pleurant n’eut de plainte si douce...
Près d’elle un saule tord ses bras rongés de mousse.

Songeant à mes chers morts, penché sur le talus,
J’écoute, et l’eau me dit : « Nous ne nous verrons plus! »

Tout à coup l’air s’emplit d’une rumeur croissante;
C’est un vol de halbrans que l’hiver épouvante.

Par-dessus la colline et le val ténébreux
Ils fuient, laissant le froid et la mort derrière eux.

Où vont-ils?.. Dans le vent leur tourbillon qui passe
Vers l’horizon brumeux déjà plonge et s’efface;

Mais de leurs cris lointains la confuse rumeur
Me met la nostalgie et la tristesse au cœur.

Vers le sud ils s’en vont en chantant. — Vainc joie!
Au midi comme au nord la mort atteint sa proie.

La nature en ses vains rêves d’éternité.
S’agite et voudrait fuir le trépas redouté,

Et la longue clameur des oiseaux de passage
De ce rêve fiévreux semble le cri sauvage...

Tout s’apaise. Ils sont loin maintenant. Plus un bruit.
Seul le doute en mon cœur commence un chant de nuit.

La vie humaine est-elle un faux-semblant?.. N’est-elle
Qu’un mirage, un reflet de la vie éternelle?

Et si ce n’est qu’une ombre, à quoi bon ce tourment,
Cette peur de la mort et de l’effondrement?

Cette angoisse elle-même est-elle une chimère,
La tremblante lueur d’un reflet éphémère?..

Ainsi je vais songeur, et comme à l’horizon,
Les bromes de la nuit flottent sur ma raison.


Il me semble que cette pièce est caractéristique. Dans son obscurité, elle est elle-même la saisissante image de la situation d’esprit du poète. Comme il le dit dans les deux derniers vers, il se formait déjà alors des brouillards dans son cerveau. Sa pensée était arrivée à cet état crépusculaire où les formes n’ont plus de précision et de relief que du côté du couchant; partout ailleurs des brumes s’élèvent, les objets s’y enfoncent, les couleurs s’y effacent. A l’époque où il composait ces vers, Lenau ne savait plus voir nettement le monde extérieur; il vivait au dedans de lui, dans une atmosphère de pensées confuses et changeantes. Quand parfois il sortait de sa subjectivité pour traiter des sujets impersonnels, son imagination, déjà naturellement triste, ne trouvait plus que des inspirations et des couleurs funèbres, comme dans cet étrange petit poème, intitulé les Trois, qui donne l’impression d’un lugubre cauchemar ;


« Trois cavaliers, après une bataille perdue, — chevauchent lentement, si lentement!

« De leurs blessures profondes le sang coule, — et les chevaux flairent cette chaude rosée.

« Le sang dégoutte de la selle et de la bride — et il délaie en tombant la poussière avec de l’écume rougie.

« Les chevaux vont d’un pas lent, affaibli, — mais le sang coule toujours plus fort et plus abondamment.

« Les cavaliers chevauchent étroitement unis, — l’un s’appuyant sur l’épaule de l’autre.

« Ils se regardent tristement dans les yeux — et ils se disent :

« — Au pays, une belle fille fleurissait pour moi, — aussi cela me coûte de mourir.

« — Moi, j’ai une maison, un verger et de beaux bois, — et songer qu’il faut si vite quitter tout cela!

« — Dans le monde du bon Dieu, moi, je n’ai rien, — absolument rien, et pourtant cela m’est dur de mourir.

« Et guettant cette funèbre chevauchée, — trois vautours là-haut planent dans l’air,

« Et avec des cris sauvages ils se partagent déjà les proies : — « Toi, tu mangeras celui-là; toi, cet autre, et moi, celui-ci. »


Non-seulement l’imagination du poète s’assombrissait chaque jour davantage, mais sa santé donnait de graves inquiétudes à ses amis. Son estomac était complètement délabré et ses accès d’humeur noire redoublaient. Il devenait de moins en moins communicatif, et en lui un dur combat se livrait entre la philosophie nuageuse qui envahissait le cerveau, et la poésie qui ne voulait pas céder la place. La mort d’un de ses amis intimes, le comte Alexandre de Wurtemberg, qu’il aimait tendrement, acheva de le jeter en proie au démon de l’hypocondrie. Un jour, en se promenant dans les rues de Stuttgart, il fut frappé d’un mot gravé au-dessus de la porte d’une vieille maison : — Linquenda. Depuis il le répétait souvent avec un accent mélancolique. — Linquenda, linquenda! Il faut tout quitter. — Le vide fait autour de lui par la mort ou l’éloignement de ses meilleurs amis réagissait de plus en plus sur sa pensée; ses vers n’étaient plus que des cris de renoncement et de désespoir :


« T’es-tu déjà trouvé tout seul, — sans amour et sans Dieu, dans une lande désolée, — blessé à mort par la destinée mauvaise et comprimant ta blessure — avec une fierté muette, une sourde et farouche colère?

« Avais-tu vu s’évanouir toute espérance de joie, — comme le chasseur au bord d’un précipice — entend mourir au loin l’aboiement de son chien perdu — ou comme s’éteint un chant d’oiseau à l’arrière-saison?

« Si tu as erré ainsi tout seul à travers la lande, — alors tu connais la douleur qui vous époinçonne, — tu sais comme on se jette la face contre une roche en l’embrassant.

« Et comme épouvanté de sa propre solitude, — on se laisse rouler du haut des rochers — en étreignant le vent dans ses bras.

« Le vent te fuit, tu ne peux le saisir; — la pierre est morte, son sein est froid et rude; — en vain tu chercherais une consolation, — tu te sentirais seul même auprès des roses.

« Tu les verrais bientôt à ton approche pâlir, — occupées uniquement de leur propre agonie. — Va plus loin, partout le malheur te suit — dans les longues rues obscures, habitées par des vivans.

« Tu vois çà et là des gens sur le seuil de leurs maisons; — devant toi portes et fenêtres se ferment; — les maisons du village sont déjà loin et tu sens un frisson de terreur.

« Sans amour et sans Dieu! Un vent glacé souffle dans les champs, — le chemin est horriblement désolé... Et toi? — Ah! le monde entier est triste à désespérer. »


Cette fois, ce n’est plus seulement de la tristesse, c’est le cri d’un désespoir sans cause et sans mesure. A la lecture de ces deux sonnets, il semble qu’on voit se rétrécir après chaque vers les spirales tourbillonnantes de ce maelstrom mystérieux où le poète s’est aventuré; il semble qu’on sent déjà Lenau près de sombrer dans l’abîme de la folie.


IV.

Au mois de juillet 1844, Lenau était parti pour Bade avec une famille de Stuttgart. Il avait témoigné le désir d’accompagner ses amis malades et de leur consacrer tout son temps; mais comme toujours sa volonté flottante l’avait trahi, et en arrivant à Bade il avait quasi oublié sa promesse. La femme du malade écrivait peu de temps après à Mme Niendorf : « Nous nous sentons seuls et délaissés, car l’ami Niembsch nous est devenu tout à fait infidèle ; il trouve Bade si agréable que même lorsqu’il fait une courte apparition chez nous, son esprit est ailleurs, et l’empressement qu’il met à repartir nous rend sa visite plus pénible qu’agréable. » — Ce n’étaient pourtant pas les dissipations de la vie des eaux, ni les séductions du tapis vert qui absorbaient le poète, bien qu’on ait prétendu qu’il tentât parfois les chances de la rouge et de la noire.

Ses absences et ses infidélités avaient un autre motif, et le petit cercle souabe en eut tout à coup une explication aussi stupéfiante qu’inattendue. — Lenau allait se marier. — Ce fut le romancier de la Forêt-Noire, Berthold Auerbach, qui apprit un jour cette surprenante aventure aux amis du poète. — « Niembsch, leur dit-il, est tombé amoureux d’une toute jeune fille. S’il ne parvient pas à l’épouser, je ne sais ce qu’il deviendra. Il m’a tout raconté, tout confié, il lui fallait quelqu’un pour s’épancher... Ce qui m’a paru le plus merveilleux, ajoutait Auerbach, c’est que cet homme, dont la pensée est si large et si profonde, qui sent le beau si vivement et et dont le cœur est si riche, n’a pas trouvé, au fort de cet amour et pour l’exprimer, d’autres mots que : Bruder, das is ä Mädel ! (Ah! quelle femme, mon ami!) Sa poitrine était si pleine, son cœur débordait, et cependant il ne lui venait toujours aux lèvres que : Aber, das is ä Mädel ! — Dans la passion tout remonte à la source, tout redevient simple et se rapproche de la nature ; un jeune paysan de la Forêt-Noire eût dit de même : Das is ä Mädel ! [4] »

Peu de jours après, Lenau lui-même confirma cette nouvelle à ses amis qui l’avaient rencontré à Lichtenthal, donnant le bras à sa fiancée. — Elle s’appelait Marie, comme l’héroïne de son poème de Faust. Elle était de Francfort, et Lenau l’avait très prosaïquement rencontrée pour la première fois à table d’hôte. Il avait été frappé de ses façons simples et modestes. — « Elle était, disait-il, de pure race germanique, d’une grâce suave et d’une pureté de madone, belle jusqu’au fond du cœur. » — Il s’éprit d’elle brusquement et violemment. Toute sa crainte était d’essuyer un refus. Il fut bien vite rassuré; la jeune fille se montra à la fois fière et charmée de cet amour d’un illustre poète. C’était pour elle un bonheur inattendu; elle était sans fortune et avait eu jusque-là une jeunesse austère, entièrement consacrée aux soins de son père malade. Avec un joyeux frisson d’étonnement, elle se vit tout à coup entourée d’une atmosphère d’amour. Lenau l’adorait, et, avec cette fièvre qu’il portait à toutes choses, il ne vivait plus que pour ce nouvel amour. Il était rajeuni, s’habillait comme un élégant et promenait glorieusement chaque soir son bonheur sous le péristyle de la Conservation, au milieu de la musique, des lumières et des parfums d’orangers en fleurs. La joie lui ôtait le sommeil, et, rentré dans sa chambre, il passait des nuits entières à jouer du violon, si merveilleusement que des groupes enthousiastes s’attroupaient sous ses fenêtres. Il ne cessait qu’au matin, s’enivrant de sa propre musique qui l’exaltait jusqu’à l’énervement. Les médecins lui avaient défendu ces abus de musique qui lui étaient nuisibles, mais il n’en continuait pas moins de jouer. L’amour de cette jeune fiancée lui donnait une fièvre de renouveau. Il se croyait, lui aussi, redevenu jeune, ne se souvenant plus qu’il avait dit dans un de ses sonnets : — « La jeunesse fuit dans les airs comme une feuille de rose, et plus vite encore que la jeunesse s’évanouit l’amour, ce précieux parfum de la feuille de rose. Mais à la navrante agonie de la beauté, le cœur persiste dans ses illusions, comme si la beauté ne l’abandonnait point, et mourant, il ne peut s’accoutumer à l’idée de la mort, »

Il avait reconduit sa fiancée à Francfort, et de là il était allé à Dotternhausen trouver son éditeur, le baron Cotta. Il fallait en effet songer à assurer matériellement cet avenir qui lui apparaissait souriant comme une aurore. Lenau n’avait qu’une fortune médiocre, et la jeune fille était pauvre. Il obtînt de Cotta, en échange de la cession de ses œuvres complètes, une somme de vingt mille florins, payable en différens termes. Il revint enchanté de son marché et, croyant posséder le Pactole, jusqu’au jour où ses amis lui firent remarquer qu’il n’avait stipulé aucun intérêt du capital, et que, pour le présent, il allait manquer d’un revenu régulier. Cette brusque chute dans la prose de la vie de tous les jours influa de nouveau sur son humeur, et ses accès d’irritabilité revinrent plus fréquens. D’ailleurs une plus fiévreuse préoccupation l’agitait encore. La femme qui lui avait donné douze ans de sa vie, qui lui avait sacrifié sa paix et son honneur conjugal, Sophie de..., ignorait ses fiançailles et pouvait être un obstacle à son mariage. L’irréparable se dressait devant lui comme pour lui défendre de changer de destinée. Il se décida à rompre en faisant un loyal aveu de son nouvel amour. Brusquement il partit pour Vienne, alla trouver la femme à laquelle il avait dit dans ses vers : « Ah ! si tu étais vraiment mienne, quelle douce vie ce serait! » et lui annonça que l’heure de la séparation avait sonné. L’entrevue fut tragique; il y eut une scène déchirante. « L’un de nous deux en deviendra fou! » s’écria en le voyant partir la malheureuse abandonnée, sans se douter que sa lugubre prophétie allait si promptement s’accomplir.

Le 15 septembre 1844, Lenau quitta Vienne et s’embarqua sur le Danube. La traversée fut marquée par de fâcheux incidens. Près de Linz, le bateau resta quelque temps ensablé; puis, à un tournant rapide, le garde-côte vit tout à coup venir à lui deux énormes gabares chargées de blocs de granit. Lorsque Lenau, qui dormait dans sa cabine, monta sur le pont, le capitaine lui apprit qu’ils avaient été bien près de ne plus se revoir. D’autres mauvais présages l’avaient encore assailli pendant ce voyage; à son arrivée à Stuttgart, Lenau les racontait à ses amis, moitié gravement, moitié plaisamment. Le dernier s’était manifesté dans la voiture d’Ulm à Weinberg, où il s’était trouvé avec deux Anglaises qui ne pouvaient supporter la fumée de tabac. Le poète, enragé fumeur, avait porté cela en compte. Il n’en continuait pas moins de faire des projets pour l’époque très prochaine de son mariage. Il comptait passer les étés à Bade, en compagnie de ses amis. « Ce sera une vie charmante, disait-il à Mme Niendorf, vous nous conseillerez, vous nous apprendrez à tenir notre petite maison; vous vous y entendez si bien !.. Moi, je ne suis hon à rien dans la vie pratique ; je n’ai jamais su faire un compte, »

Cependant sa santé devenait de plus en plus mauvaise. Les pupilles de ses yeux s’étaient extraordinairement dilatées; il était de moins en moins maître de son humeur et de ses nerfs. Un matin, pendant qu’il prenait le café avec son hôtesse, à la suite d’une discussion un peu vive au sujet de son mariage et de ses futurs arrangemens de ménage, il se leva brusquement et renversa sa tasse. Au même moment, il sentit à l’une de ses joues comme une secousse électrique. Il s’élança vers un miroir : — toute une moitié de son visage, atteinte par une paralysie partielle, était devenue rigide et comme morte... Un pareil accident, arrivant à la veille de son mariage, acheva de le désespérer. Lui qui avait rêvé de rendre un peu de jeunesse à cette fiancée qui venait de passer cinq ans au chevet d’un père cacochyme, allait-il la condamner à une nouvelle existence de garde-malade?.. Néanmoins il fit violence à ses inquiétudes; il reparut le 13 octobre dans le cercle de ses amis, et s’efforça, pendant toute la soirée, de se montrer de bonne humeur; mais il parlait fiévreusement, et personne n’osait se réjouir de ce retour de gaîté factice. Un nouveau volume des lieder de Heine venait de paraître. Quelqu’un lut tout haut ces strophes :


« Le Runnenstein se dresse au milieu de la mer, — là je m’assieds, tout entier à mes rêves. — Le vent siffle, les mouettes crient, — les vagues déferlent, blanches d’écume.

« J’ai aimé plus d’une belle enfant. — J’ai aimé plus d’un brave camarade. — Où sont-ils?.. Le vent siffle, — les vagues déferlent, blanches d’écume.»


Cette poésie émut fortement Lenau. « Ce sont les meilleurs vers de Heine, s’écria-t-il, l’allure en est magnifique ; on voit la mer, on entend le rythme des vagues. » La conversation continua, effleurant tous les sujets. Lenau parlait avec une complète lucidité et semblait parfaitement maître de lui. Vers la fin de la soirée, il dit tout à coup avec un accent impossible à rendre : « Il y a une certaine région des nerfs qui devrait toujours rester inexplorée et comme sacrée; une profondeur dont on ne devrait jamais troubler le calme intime. Les souffrances morales ont tout bouleversé en moi, tout, jusqu’à ce centre nerveux qui doit rester vierge de toute agitation. Et maintenant je sens comme un fourmillement dans cette région des nerfs. Aussi, je vois clairement ma maladie... »

Trois jours après, au moment où Mme Niendorf montait chez Lenau, Reinbeck, venant au-devant d’elle, lui dit : — Le malheur est arrivé, Niembsch est fou.

Dans la nuit, vers deux heures, le poète était entré subitement dans la chambre de son hôte d’un air égaré et avait divagué jusqu’au matin, puis saisissant son violon, il s’était mis à en jouer et à danser en même temps. — « Je suis tout à fait bien, s’était-il écrié ensuite, les sons tombent comme une rosée sur mon âme et la rafraîchissent. » — Le 18 octobre, il fut pris d’un violent désir de mourir, il s’habilla de blanc, s’étendit sur son lit et attendit la mort les mains jointes. — Il prit congé de ses amis, leur donna sa bénédiction, rédigea son testament, puis le déchira. Il passa toute sa nuit à dire des vers et à jouer du violon. Au matin, il s’impatienta de ne pas mourir. — «La mort est longue à venir, s’écriait-il, aidez-moi, donnez-moi quelque chose pour la faire venir plus vite!.. — Donnez-moi de l’acide prussique ! » répétait-il d’une voix suppliante, et il ajoutait : — « Ma vie est un non-sens. Qu’ai-je fait au monde? Une paire de belles poésies. » — Le 19, les médecins ordonnèrent une saignée. Il éprouva une joie enfantine à voir couler son sang. — « Il jaillit comme une source alpestre, dit-il au chirurgien, n’est-ce pas le sang d’un homme sain? » — Et comme l’opérateur faisait la réflexion que le sang ressemblait à celui d’un cerf traqué : — « Oui, répondit Lenau, je suis, moi aussi, un cerf traqué. » — Use remit à jouer du violon et la première partie de la nuit fut tranquille, mais le matin, échappant à la surveillance de son gardien, il sauta par la fenêtre du rez-de-chaussée et se précipita demi-nu dans la rue, en s’écriant : « Liberté! au feu! au secours! » On eut grand’peine à le faire rentrer. Dans la nuit, il avait répété plusieurs fois : « Ma fiancée arrive demain. » — Le lendemain, en effet, on apprit qu’elle était descendue à l’hôtel avec sa mère. Les médecins défendirent à la jeune fille de voir le malade, et elle resta, le cœur brisé, devant la porte fermée du poète. Elle ne l’avait vu en tout que dix-huit jours; dix-huit jours, et maintenant c’était fini pour toute la vie.

L’agitation augmentait, il fallait quatre hommes pour contenir Lenau, et la nuit il réveillait les voisins en poussant des cris lugubres : « Debout, Lenau, debout! » — Un matin, il montra ses deux pieds à son gardien : « — Vois-tu, dit-il, celui-ci appartient à Vienne et celui-là à Francfort. » — Son état cérébral se compliquait d’une affection du foie. Sur l’avis des médecins, on se décida à le transporter à l’asile des aliénés de Winnethal. Le 22 octobre, on le fit lever. Il s’y prêta volontiers d’abord, puis il eut une crise, se débattit, et on dut recourir à la camisole de force. On le porta en voiture. Quand on arriva près de la petite ville ouest l’asile d’aliénés, quelqu’un prononça devant lui le nom de Winnethal ; mais ce nom le laissa indifférent. La voiture entra dans l’asile, et on le conduisit à sa cellule. Il en fit le tour comme un lion en cage, déclara que l’endroit ne lui plaisait pas et qu’il n’y voulait pas rester. Le médecin lui répondit un peu brutalement qu’il ne venait pas là pour son plaisir, qu’il s’agissait de sa guérison et qu’il devait obéir. Il ajouta néanmoins qu’il pourrait de temps en temps faire un tour de jardin, et il lui offrit de l’y conduire. Lenau fit un signe affirmatif. Quand on fut sur le seuil du jardin, il s’arrêta, respira l’air libre, regarda le ciel bleu et murmura : « Schôn! (C’est beau!) » puis il rentra et s’endormit pendant que la porte de la cellule se refermait et le séparait à jamais du monde des vivans.

Par une de ces terribles ironies du hasard, le soir même du jour où on emmenait le poète dans une maison de fous, on donnait au théâtre de Stuttgart la pièce bien connue de Scribe : Une Chaîne. — C’était l’histoire de Lenau lui-même et de Sophie de..., et le public, qui a une merveilleuse perspicacité pour saisir les analogies scandaleuses, ne manqua pas d’y voir à chaque instant une allusion aux amours du poète viennois. La destinée lui faisait payer cher la gloire d’avoir conquis le cœur de Sophie et d’avoir été un grand poète. Au moment où il entrait dans ce tombeau vivant de Winnethal, on aurait pu écrire sur la porte de sa cellule ce mot qu’il avait lu jadis sur une maison de Stuttgart et qui l’avait si vivement frappé : — Linqnenda. — Il fallait se séparer cette fois de tout ce qui est la vie; dire adieu à l’amour, au bonheur, à la renommée, à la patrie, linquenda ! linquenda !

Toute l’Allemagne apprit bientôt que le poète Lenau était devenu fou, et de toutes parts les marques de sympathie arrivèrent accompagnées, dit Anastasius Grün, des offres les plus nobles et les plus délicates. Tous les admirateurs du poète avaient sur les lèvres les derniers vers qu’il avait composés en quittant Vienne, son chant du cygne, ce Coup d’œil sur le fleuve, qui débute par cette strophe :


A l’heure où ton bonheur s’écroule,
Plonge ton regard grand ouvert
Au fond du fleuve où tout s’écoule,
Où tout s’efface, où tout se perd...


Il y a dans cet adieu découragé une mélodie sourde, une allure lasse, un accent désabusé qui rappellent le début de la belle pièce de Victor Hugo dans les Chants du Crépuscule :


Puisque nos heures sont remplies
De trouble et de calamités ;
Puisque les choses que tu lies
Se détachent de tous côtés.

……………

Quand la nuit n’est pas étoilée.
Viens te bercer aux flots des mers :
Comme la mort elle est voilée,
Comme la vie ils sont amers...


Pendant l’espace d’une année, les amis de Lenau conservèrent encore un peu d’espoir. Il avait parfois des intervalles lucides suivis d’un redoublement de démence. On tenta une dernière épreuve, on pensait que le retour en Autriche et l’air de la patrie opéreraient une crise salutaire. Au mois de mai 1848, son beau-frère Schurz vint le prendre à Winnethal, et avec mille affectueuses précautions on put le transporter jusqu’au bateau qui le ramena à Vienne par le Danube. Ce fut une triste traversée pleine d’agitations furieuses et de cris de démence. — « Je ne me serais jamais pardonné, écrivait le dévoué beau-frère à Kerner, si je n’avais pas fait tout ce qui dépendait de moi pour ramener à l’Autriche ce qui reste de son grand poète. » — On conduisit Lenau à l’asile de Döbling, près de Vienne, où il fut remis aux soins de son ami, le docteur Gœrgen. A partir de ce moment, l’état du poète, au lieu de s’améliorer, empira, La folie aiguë se changea en un sombre idiotisme. Il ne sortait plus des lèvres du fou que des sons inarticulés, et parfois cette plainte navrante : — « Le pauvre Niembsch est bien malheureux! » — Cette agonie dura encore trois ans. Enfin, le 22 août 1850, à six heures du matin, la délivrance sonna. Le 24 août, on enterra le poète à Windling, résidence de sa sœur Thérèse, dans un petit cimetière de campagne, semblable à ce cimetière rustique « aux murs blancs, » qu’il avait décrit dans son Postillon.


Un soir, à Stuttgart, Lenau faisait à ses amis une dissertation sur la fabrication des violons. — « Quand, après cent ans, disait-il, on ouvre un de ces anciens violens qui ont fait un long usage, on trouve dans l’intérieur une masse de petites parcelles de bois que l’instrument a rejetées. Tout ce qui lui est étranger, tout ce qui peut nuire à la plénitude harmonieuse des sons, le violon le rejette mécaniquement. C’est quelque chose de merveilleux que cette intelligence inconsciente du violon. Celui qui possède un pareil instrument a dans les mains, non pas un assemblage de morceaux de bois, mais quelque chose de vivant. » Quelqu’un fit remarquer alors que les hommes devraient pouvoir, comme les violens, rejeter hors d’eux-mêmes tout ce qui nuit à leur développement harmonieux. « Oui, s’écria Lenau en s’exaltant, tout ce qui ne veut pas vibrer doit être rejeté; hors de nous ce qui ne veut pas chanter ! (hinaus was nicht klingen will!) [5]. »

Le poète ne se doutait guère que c’était sa propre condamnation qu’il formulait en ces tenues énergiques. Le corps social obéit fatalement aux mêmes lois que les violens. Quand un de ses membres nuit au développement harmonieux de l’ensemble, la société l’expulse violemment. Hinaus was nicht klingen will ! — La société et la nature sont sans pitié. La fleur qui a été fécondée doit se faner et mourir; le poète qui a fini sa chanson doit disparaître. Heureux encore ceux qui meurent à temps et qui ne donnent pas le navrant spectacle de l’artiste qui survit à son génie.

La folie avait emporté Lenau ; une névrose devait six ans plus tard avoir raison de Heine et le coucher dans la tombe. Par une étrange coïncidence, les deux seuls grands lyriques qu’ait produits l’Allemagne après Goethe : Henri Heine et Nicolas Lenau, sont morts tous deux d’une maladie nerveuse, après une longue et cruelle agonie. Seulement, chez le premier, c’est l’esprit qui a survécu nu corps paralysé; chez l’autre, c’est le corps qui a assisté à l’anéantissement de l’esprit. L’auteur du Romancero et d’Atta-Troll était par-dessus tout esprit et lumière, aussi est-ce cette flamme lumineuse qui a persisté invinciblement jusqu’au bout. Elle flamboyait encore et jetait d’intermittentes lueurs quand la décomposition attaquait déjà le corps du poète. Sur les eaux stagnantes, pleines de débris de plantes mortes, ainsi s’allume et tremblote la lueur phosphorescente des feux-follets. Lenau était un sensualiste et un rêveur, et c’est le rêve qui en lui a survécu à la raison, mais un rêve qui peu à peu était devenu un cauchemar. Tous deux s’étaient imprégnés de la brume et du sentimentalisme germaniques, mais tous deux avaient des qualités natives, qui devaient constituer leur originalité et les faire vivement briller dans le milieu un peu grisâtre de ces poètes germains, dont le chantre railleur d’Atta-Troll disait : — « D’autres poètes ont l’esprit, d’autres la fantaisie, d’autres la passion : mais nous, les poètes souabes, nous avons la vertu.»


Andre Dichter haben Geist,
Andre Phantasie, und andre
Leidenschaft, jedoch die Tugend
Haben wir, die Schwaben-Dichter.


Dans les veines d’Henri Heine coulait le sang riche et brûlant de la race juive. Il était artiste et coloriste de race, il savait comme pas un de ses compatriotes l’art de composer un poème, de lui donner des proportions harmonieuses, d’y faire circuler l’air et jouer le soleil. Les images naissaient dans son cerveau comme de splendides fleurs orientales ; il avait une science et un goût exquis pour combiner toutes ces fleurs exotiques en les entremêlant de quelques mélancoliques myosotis allemands. Cette science donnait à sa poésie un charme dangereux, quelque chose de la beauté langoureuse et perfide d’une brune aux yeux bleus. — Lenau avait là cœur chaud, l’enthousiasme, la spontanéité enfantine des tsiganes de sa patrie; il en avait aussi la sauvagerie, l’humeur vagabonde et la tendresse câline. La contemplation des grandes plaines de la puszla hongroise lui avait donné cette nostalgie âpre, ce désir d’un au-delà mystérieux qui éclate à chaque instant dans ses vers en cris passionnés et qu’on trouve rarement dans la poésie de Heine. Tous deux avaient le don de l’émotion, mais l’émotion du poète viennois était plus sincère et plus communicative. Chez le poète de l’Intermezzo, elle était plus voulue; c’était l’enthousiasme d’un artiste dont le cerveau seul est touché. Dans les poèmes de Lenau on sent le cœur battre sous le rythme de chaque vers ; dans les pièces les plus émues de Heine, on sent la volonté et la prestigieuse habileté du poète. Sur la figure mobile de Heine, les larmes sèchent vite et sont vite remplacées par un sourire, parfois même par une grimace. Il y a dans le talent de ce dernier la magique souplesse d’un Protée qui prend à son gré les formes les plus contraires. Tandis qu’on écoute, charmé et attendri, l’oiseau bleu chanter, tout d’un coup la métamorphose s’opère ; on n’a plus devant soi qu’un ouistiti qui gambade avec des mines comiques et qui ne craint pas de se faire voir dans les plus cyniques postures. Lenau n’a point de ces désagréables palinodies. Au risque d’être monotone, il reste le poète du rêve et de la passion. Il est vrai qu’il ne rit jamais et qu’il n’a pas d’esprit. L’autre en a pour deux, mais c’est un esprit cruel; son ironie est corrosive comme du vitriol, sa plaisanterie est dangereuse. Elle porte des coups dont on ne guérit pas; elle ne vous les assène pas à la façon brutale d’un caporal prussien, non, elle entame finement la chair comme une pointe de stylet et y laisse une blessure qui s’envenime. Lenau, lui, a des colères de sauvage et des désespoirs d’enfant, mais son humeur farouche ne blesse personne que lui-même. Tous deux sont sceptiques; mais l’un doute parce qu’il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait et espérait; l’autre parce qu’il ne croit pas à ce qu’il a trouvé et parce qu’il n’espère plus rien. — Tous deux ont aimé la nature et l’ont admirablement chantée : Heine avec plus d’art, Lenau avec plus de cœur. Mais une chose qui rend Lenau supérieur à Heine, malgré ses obscurités, malgré sa tristesse monotone, c’est qu’il a vraiment et profondément aimé. Sa poésie est plus humaine. Les souffrances et les joies de ses semblables, grands ou petits, l’intéressent fraternellement. L’homme lui est sympathique, il entre dans sa peau, il rit de son rire, il mêle ses larmes aux siennes, et par Là il est plus éloquent que Heine, parce qu’il remue le cœur dans sa profondeur intime.

En somme, et une fois la part faite de la sèche ironie de l’un, de l’obscure mélancolie de l’autre, c’étaient deux vrais poètes, les deux seuls poètes originaux que l’Allemagne ait possédés depuis Goethe. Eux morts, il s’est fait un silence dans la poésie allemande, comme il se fait un silence dans les bois quand les rossignols ne chantent plus. On entend bien encore de loin en loin, entre le Danube et la Sprée, quelques chants de poetœ minores, mais l’Allemagne les écoute à peine, et d’ailleurs le roulement des canons Krupp et les éclats de la politique de M. de Bismarck ont depuis longtemps, dans la grande forêt germanique, couvert ces faibles gazouillemens de rouges-gorges et de passereaux de l’arrière-saison.


ANDRE THEURIET.

  1. Dès qu’il publia des vers, le poète retrancha la première syllabe du nom paternel, et il n’est connu du public que sous le nom de Lenau.
  2. Lenau in Schwaben, von Emma Niendorf.
  3. Mme Niendorf. — Lenau in Schwaben.
  4. Mme Niendorf, Lenau in Schwaben.
  5. Mme Niendorf.