100%.png

Poètes et Romanciers de l’Amérique du Nord – Henry Wadsworth Longfellow

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Poètes et Romanciers de l’Amérique du Nord – Henry Wadsworth Longfellow
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 8 (p. 617-646).
POÈTES ET ROMANCIERS


DE


L’AMERIQUE DU NORD





HENRY W. LONGFELLOW. — TENDANCES DE LA POÉSIE AMÉRICAINE.





La race anglo-saxonne s’applique en ce moment avec une énergie singulière à manifester ses qualités intellectuelles dans leur originalité primitive, et ce mouvement se poursuit sur un double théâtre. En Angleterre, c’est sous l’influence posthume de Shelley qu’il a commencé et qu’il se continue [1] ; en Amérique, il prend un caractère plus prononcé encore peut-être d’indépendance, et si on ne peut méconnaître entre ces deux manifestations d’une même race plus d’un trait de ressemblance, on doit y noter aussi plus d’une différence essentielle. Parmi les esprits les plus novateurs de la vieille Europe, la marque du passé se retrouve à chaque pas; elle est au contraire presque toujours absente chez les écrivains les plus artistes même du Nouveau-Monde. La nature, invoquée par les Européens comme une consolatrice, comme un refuge dans la fatigue ou dans la douleur, n’est ni aimée ni comprise de même par les Américains. L’amour de l’universelle mère, ainsi que l’appellent les Allemands, est chez eux bien moins contemplatif. Procédant directement de la nature, l’Américain la connaît et l’aime, mais il n’en fait pas la confidente de ses peines, et ne lui demande surtout pas le repos. Si une grande douleur l’atteint, c’est moins de l’isolement que du travail qu’il attend la santé morale, et si l’Amérique pouvait produire un Alceste, loin d’enfouir son ennui au fond de la solitude, c’est dans le tumulte d’un comptoir ou dans d’incessans efforts intellectuels qu’il chercherait l’oubli de son chagrin. Le travail, voilà chez le penseur transatlantique la loi suprême, et il dirait volontiers avec Goethe : «Celui-là seul mérite la liberté et la vie qui chaque jour travaille à se les conquérir. »

On comprend que ceci s’applique à la généralité des écrivains qui représentent, dans les deux hémisphères, les aspirations intellectuelles des races saxonne et germanique : toute conclusion de ce genre deviendrait par trop arbitraire si elle n’admettait des exceptions. D’un côté par exemple, Goethe a pour l’activité le culte d’un fils du far-west, et certes Jean-Paul n’apporte à la nature aucune blessure à guérir, mais il l’aime fortement et joyeusement. De l’autre, le poète américain Longfellow joint à toutes les qualités distinctives de sa race certains attributs qui semblent n’appartenir qu’aux derniers héritiers d’une civilisation excessive; il a parfois de la mélancolie comme Bellini. Seulement, qu’on ne s’y trompe pas, sous des formes qui rappellent parfois l’old world, il reste éminemment Américain par le but qu’il aperçoit et poursuit sans cesse à travers les routes en apparence les plus diverses. Le Psaume de la vie et Hypérion ne peuvent sortir que de la plume d’un homme dont le principe est de subordonner, en tant que sources d’inspiration, l’avenir et le passé au présent.

«Que l’avenir, pour brillant qu’il soit, ne te séduise pas ! que le passé, mort lui-même, ensevelisse ses morts! Agis, agis dans le présent, dans ce temps qui est et qui vit : » voilà le précepte de Longfellow, lequel, en vrai poète qu’il est, ne laisse cependant pas de temps en temps de prêcher une tout autre doctrine, mais dont celle-ci demeure la conviction fondamentale et inspiratrice. La poésie du présent! le mot a pour nos oreilles un sens étrange, et nous ne concevons pas ce que peut faire en si rude mêlée la divinité délicate que nous nous efforçons de rendre plus insaisissable de jour en jour, et que nous voudrions exiler à tout jamais dans l’éternel azur. La poésie n’était pas dans l’antiquité une chose à part, reléguée on ne sait dans quel ciel inaccessible; bien au contraire, elle animait toute chose, comme l’âme anime le corps, et aucun acte de l’homme, aucune manifestation de la pensée n’était nécessairement dépourvue de sa muse, autrement dit de sa poésie. L’antiquité eût connu l’industrie, que, loin de la proscrire de son olympe, elle lui eût à coup sur trouvé son inspiration, son dieu. Elle nous le démontre assez en donnant la beauté suprême pour épouse à Vulcain, le laid, le boiteux, le forgeron, l’archétype et l’ancêtre du travailleur de notre âge de fer. Un critique allemand prétendait, il y a quinze ans, que Vulcain était précisément le sujet par excellence du poème de l’avenir, et que cela étant, l’Homère qui devait le chanter se trouverait infailliblement un jour. Si la prédiction s’accomplit, il y a tout à parier que le poète annoncé sera un Américain.

A ce point de vue et en rappelant que l’idéal garde toujours, même dans le monde matériel, ses droits nécessaires, les écrivains américains me semblent plus avancés que les Anglais, plus décidément dans la droite voie. J’ai dit avancés, et je m’explique : les tendances de la littérature dans l’Amérique du Nord sont, je crois, plus en rapport avec l’esprit des temps à venir et partant plus vraies que celles de l’Angleterre, mais il s’en faut que le talent se développe dans la même proportion, et pour vingt écrivains de mérite que nous fournira la Grande-Bretagne, nous en compterons à peine un dans les États-Unis. Cela posé en principe, il est également juste de dire que si le niveau général du talent est plus élevé du côté du vieux continent, l’Amérique prend sa revanche lorsqu’il s’agit d’une supériorité réelle. Les deux hommes les plus éminens des pays transatlantiques, Emerson et Longfellow, me semblent, à part une ou deux exceptions, incontestablement au-dessus de ce que la race anglo-saxonne a produit en Angleterre depuis quinze ans.

Avant d’aller plus loin, il faut rechercher quelques-unes des causes de certaines spécialités américaines, de certains traits qui distinguent les peuples de l’ouest de leurs ancêtres du nord. Le travail, avons-nous dit, est une religion pour l’Américain; on me répondra que l’Anglais est travailleur aussi : oui, mais à de bien autres conditions. L’Anglais travaille pour arriver et pour se reposer à la fin; l’Américain travaille pour travailler, et pour ne se reposer jamais; son but dans le travail, c’est d’employer l’énergie qui est en lui, de s’épanouir, de se manifester, de vivre en un mot avec le plus d’intensité possible. L’Anglais auquel ses aïeux n’ont pas assuré une position sociale s’adresse pour se la créer, soit à la politique, soit à l’industrie; dans les deux cas, il devient un homme pratique et prosaïque, et dont la considération s’attache au résultat de son activité, tandis qu’en Amérique le travail, en tant que travail même, commande l’honneur et le respect de tous. On conçoit aisément quelles différences psychologiques peuvent découler de là. Pendant que l’Anglais arrivé s’arrête et tend à conserver aussitôt ce qu’il a pu acquérir, son rival va toujours, selon sa devise de go ahead, et préfère les émotions de la lutte aux jouissances du succès. Livré pour la plupart du temps à ses propres ressources dès l’enfance, l’Américain se fraie une route à travers la vie comme à travers ses forêts vierges, jetant au vent le cri de chacun pour soi! la moitié seulement du vieux proverbe français. Ardent à vaincre, insouciant à garder le fruit de la victoire, remettant en jeu sa vie aussi souvent que sa fortune, comme si l’une et l’autre pouvaient également se renouveler, c’est le peuple le moins chevaleresque et le plus aventureux de l’univers. On se tromperait fort pourtant si on lui attribuait les défauts qui dans notre vieille société européenne accompagnent d’ordinaire l’âpreté au gain. L’Américain est bien moins égoïste que l’Anglais. L’incertitude constante de la prospérité du moment lui impose l’obligation d’assister ses semblables, dont l’appui lui deviendra nécessaire à un moment donné. « Mon mari, à coup sûr, ne sait pas combien il a de millions aujourd’hui, » me disait dernièrement une de ces élégantes transfuges des States, dont le luxe et la prodigalité étonnent Paris, « mais le courrier de demain m’annoncera peut-être que nous ne possédons plus un dollar. Ce sera alors à recommencer, mais avec des difficultés moindres que vous ne supposez; nous avons tant d’amis! » Tant d’amis ! comptez donc sur une pareille garantie pour trouver quelques centaines de mille francs sur la place de Manchester ou de Londres, si la veille votre ruine totale est constatée ! De ceci dérive aussi le premier élément du romanesque chez l’Américain, le respect du choix individuel dans le mariage. « Un duc et pair qui par intérêt épouse la fille d’un marchand de bois a pour fils des bourgeois, disait le prince de Ligne, tandis que le noble hongrois qui par amour donne son nom à une paysanne est infailliblement père de gentilshommes. » De ce point de vue, on se mésallie peu en Amérique. Un millionnaire de New-York ou de Boston s’éprend d’une belle personne, et il ne s’enquiert plus de rien, sinon de se savoir aimé; après quoi il met sa richesse aux pieds de la femme choisie par son cœur, bien certain que si le moment de la déconfiture arrive, elle partagera avec joie et vaillance ses nouvelles luttes, et que la compagne de son opulence ne se plaindra nullement d’être celle de son infortune. Le lien conjugal est peut-être le plus fort de tous chez ce peuple de travailleurs. Affranchi de bonne heure de l’intimité de famille, indépendant, presque isolé même dans ces vastes contrées de l’ouest, l’Américain ne connaît véritablement d’autre associé que l’épouse qui parcourt avec lui toutes les phases de sa destinée. De là la rareté (plus grande en Amérique qu’en Angleterre) des mariages d’intérêt. L’Anglais, beaucoup plus souvent que l’Américain, devient l’esclave et l’époux d’une de ces magiciennes dont il s’affole au point d’oublier qu’il la méprise, mais bien moins fréquemment que lui il prend pour femme la jeune fille belle, pauvre et modeste, qu’il respecte.

Et maintenant, dans quel milieu se place l’individu dont nous avons cherché à désigner quelques-uns des traits les plus saillans ? — Au sein d’une nature où tout est sans bornes, la beauté et la terreur, la grandeur et la solitude. L’Américain est né en pleine poésie, et le sublime l’entoure de toutes parts. Que pendant les temps où il s’est agi d’assurer l’existence, il ait négligé la littérature, cela se comprend; mais du moment où le sentiment et le besoin de l’idéal se sont réveillés en lui, que d’avantages ne possède-t-il point! Croyez-vous qu’au jour venu la magnificence de tout ce qu’il voit ne se reflète pas dans sa pensée, et que sous sa plume la langue ne se pare pas comme le sol ? Jeté au milieu du désert avec tous les besoins de la civilisation, sa loi est de dompter la nature avant de l’admirer; mais peu à peu il appréciera ce que Dieu lui a donné, et, s’inspirant du monde extérieur avec l’intensité qu’il met à toute chose, l’expression qu’il trouvera sera égale à l’impression qu’il aura reçue. C’est en effet aussi ce qui est à remarquer chez les deux écrivains déjà cités comme représentant le mieux la complexité du caractère américain, complexité que l’on peut désigner ainsi : le plus fort développement possible de l’activité humaine au sein de ce que la nature a de plus infini. Dans le discours intitulé le Jeune Américain, lisez les pages d’Emerson sur le négoce (j’évite de dire commerce, car trade est le mot qu’il emploie), et vous verrez si, parmi les sujets que nous regardons comme exclusivement dignes de s’unir à l’idéal, beaucoup ont inspiré une pareille éloquence. On voit dans la langue elle-même une richesse naturelle qui, chez l’Anglais, provient du talent de l’auteur seul. On dirait de ces Péruviens barbares dont la batterie de cuisine était d’or. Ceci, on le comprend, n’a que peu d’importance, tant que manque l’ouvrier qui doit tailler cette matière précieuse; mais du jour où il se trouve, on devine quelles magnificences peuvent éclore. M. de Chateaubriand disait de la langue anglaise qu’elle lui semblait avoir plus que toute autre « la capacité de la force. » Nous ajouterons que, telle qu’elle nous apparaît dans les contrées transatlantiques, elle a surtout la facilité de la splendeur. Déjà Byron s’étonnait, il y a près de quarante ans, de la beauté et de la richesse du langage de Washington Irving, et disait dans une de ses lettres que, « sans contredit, l’homme qui alors écrivait le mieux l’anglais était un Américain. » Que serait-ce s’il avait pu lire certaines pages de Longfellow !

Les caractères de la littérature américaine s’expliquent donc par deux influences : — d’une part la vie publique développée dans toute sa puissance, de l’autre la nature contemplée dans toute sa splendeur. Connaissant la double action qui s’exerce sur le génie américain, nous pouvons maintenant apprécier avec plus de précision celui qui en a été avec Emerson le plus notable interprète.


I.

Longfellow nous est à peu près uniquement connu en France par son poème d’Evangeline, et c’est, selon moi, fort à tort. Il y a dans Evangeline une puissance descriptive presque incomparable, mais par les autres qualités non moins nécessaires à la complète beauté d’une œuvre d’art, je crois celle-ci inférieure à bien d’autres conceptions de l’auteur. Les pages éblouissantes de ce récit nous rappellent, en se succédant, l’image si hardie d’Alexandre Smith, « un fleuve de soleils couchans, » a stream of sunsets, et, comme dans les tableaux de Claude Lorrain, vous vous demandez, au milieu de ce luxueux éclat de la nature, de tout cet or, de toute cette flamme, ce que vient faire la chétive figure humaine. Les personnages du premier plan sont pour le moins inutiles : voilà le défaut capital d’Evangeline. On se passerait de l’héroïne, de son fiancé, de son père, en un mot de tout l’élément humain du poème, mais non pas des prairies odorantes et des fermes de la Nouvelle-Ecosse, non pas des plaintes du « pâle Océan, » qui frémit sous le regard argenté de la lune, non pas de ces plus gigantesques drapés de mousse, qui, au crépuscule incertain, « paraissent de vieux bardes druidiques appuyés sur leurs harpes et murmurant tout bas d’étranges et mystiques chants. » La narration est froide et compassée; les incidens, émouvans en eux-mêmes, nous laissent indifférens; aucun secret du cœur n’est pénétré, nulle fibre cachée ne vibre; d’émotion, il n’en est pas trace, et vous ne pouvez sérieusement vous affliger de la perte de l’amant d’Evangeline, attendu que les efforts persistans de sa fiancée pour le retrouver motivent les plus beaux passages du livre, notamment la description des rives du Mississipi. Ceci prouve assez combien l’intérêt romanesque est ici subordonné à l’intérêt descriptif. — Une des principales raisons aussi, hâtons-nous de le dire, de la froideur où ce poème laisse le lecteur, c’est la solennité du rhythme dans lequel il est raconté. A force d’exubérance dans l’imagination et de cette facilité de splendeur que nous indiquions tout à l’heure dans la langue, M. Longfellow a pu arriver à peindre dans le vers homérique les aspects les plus variés et les plus riches du monde inanimé; mais les battemens du cœur, les pulsations de la veine, tout ce que le mouvement de la vie humaine a de puissant, d’irrégulier, d’indomptable et de vrai, tout cela manque à cette mélopée monotone et traînante.

Maintenant, malgré ce qui nous paraît constituer des défauts incontestables et marquans, Evangeline pourrait néanmoins à bon droit faire la réputation de quiconque dans sa vie ne produirait pas autre chose; mais dès qu’il s’agit de Longfellow et qu’il est question de choisir dans ses titres de gloire, je me permettrai toujours de préférer à ce poème entier telle pièce de vers que j’indiquerai dans ses poésies fugitives. Seulement ici le choix devient difficile, car dans les deux recueils intitulés Voices of the Night et Seaside and Fireside, presque chaque morceau est un chef-d’œuvre. A propos des œuvres lyriques de Longfellow, on nous permettra donc de citer de préférence le petit poème par où sa gloire a commencé en Angleterre. Excelsior a paru en 1840, et depuis lors, chaque année n’a servi qu’à graver davantage ces strophes éloquentes dans la mémoire de tout le monde. Quatorze ans ont passé là-dessus, et hier encore, dans les annonces du Times, deux nouvelles entreprises prenaient, pour se recommander au public, le nom, l’enseigne, pour mieux dire, d’Excelsior! Ceci est de la véritable popularité, ou je m’y connais peu, et la critique, ce semble, n’a plus rien à démêler avec des créations que la voix de tant de millions d’hommes a proclamées admirables. Je me borne à donner sans commentaire ce morceau si fameux dans les deux mondes :


« Les ombres de la nuit tombaient vite : — à travers un hameau alpestre passa un bel adolescent, à travers neiges et glaces, une bannière déployée à la main — et sur la bannière, cette étrange devise : excelsior !

« Sombre était son front, mais l’épée sortant du fourreau n’a pas plus d’éclat que son œil, et pareille au clairon résonnait sa voix ! — sa voix, interprète d’une langue inconnue : excelsior!

« Devant d’heureuses demeures il passe et voit flamboyer sur l’âtre la douce et chaude lumière du feu de la veillée; — Puis devant lui; là-haut, s’élèvent menaçans les grands glaciers, comme de gigantesques spectres !-— Quel gémissement lui échappe! — excelsior!

« — Oh ! ne tente point le passage ! s’écrie le vieillard, l’orage tout noir gronde déjà; — entends mugir le torrent, — le torrent vaste et profond ! — Et cette voix de clairon répond : excelsior !

« — Oh! reste ici! murmure la jeune fille, reste, et sur mon sein repose ta tête chargée d’ennuis ! — Une larme voilà l’éclat de son bel œil bleu, et en soupirant, il dit encore : excelsior!

« — Gare aux grandes branches du sapin foudroyé ! gare surtout à l’avalanche!... Du vieillard ce fut l’adieu dernier, — Une voix lointaine du haut de la montagne crie : excelsior!

« A l’aube, tandis que les pieux moines de Saint-Bernard chantent la prière accoutumée, une voix fend l’air, éveillant l’écho étonné : excelsior !

« Mais un voyageur est découvert à moitié enseveli dans la neige; sa main glacée tient un drapeau, — le drapeau à la devise mystique : excelsior!

« Là, dans le froid et terne crépuscule, là, étendu sans vie, qu’il paraissait encore beau!... Mais du fond des deux quelle voix descend ?... Pure, mais si loin, si loin ! Elle tombe, comme tombe une étoile : excelsior! »


Tel est le poème auquel Longfellow doit sa première, peut-être sa plus grande célébrité, ce poème, qui est devenu le cri de guerre de toute une école. Malgré cette célébrité si persistante, nous n’hésiterons pas à dire qu’on aurait tort d’y voir le symbole de la doctrine de Longfellow. Excelsior est une production isolée, à part, dans l’œuvre du poète. Sa muse est plus forte et moins chercheuse que cela; elle résiste vaillamment aux fatigues et aux périls de sa route, mais aussi elle ne se condamne point à toujours aspirer. Voyez plutôt sa profession de foi dans Hypérion : « Je ne vois pas le charme que peut avoir le visage pâle et ridé du passé pour que l’âme d’un jeune homme s’en éprenne. J’aimerais autant m’amouracher de ma grand’mère! Donnez-moi l’heure présente, où vermeille et brûlante la vie palpite; — elle est ma maîtresse ! — Quant à l’heure qui est à venir, elle m’attend, ainsi qu’une épouse future pour qui, à vrai dire, je ne sens rien jusqu’ici. Ah ! mon ami, étudiez donc davantage cette philosophie-là, et ne gaspillez pas la période dorée de la jeunesse dans de stériles regrets pour le passé et dans de vagues et indéfinies aspirations vers un avenir inconnu! » Ces paroles, je m’estime autorisé à les traiter de « profession de foi, » parce que j’en retrouve le sens dominant partout où Longfellow s’affirme le plus, est le mieux lui-même. Quelle est par exemple l’épigraphe d’Hypérion ? « Ne regarde pas mélancoliquement le passé. Il ne revient pas. Cultive le présent. Il est à toi. Affronte l’avenir sans crainte et d’un cœur ferme. » L’avenir indiqué là n’a rien de commun avec Y inconnu vers lequel aspire Excelsior. Il s’agit seulement de l’avenir tangible, réel, du demain d’aujourd’hui et nullement de l’autre rive, comme disent les Allemands, du jenseits. Point de mystiques spéculations, ni d’aspiration vague, — une exhortation à la lutte, à la persistante énergie, — voilà, je pense, ce qu’il faut regarder comme la vraie doctrine de Longfellow.


« Ne me dis point, dans tes chants attristés, ne me dis point, psalmiste, que la vie n’est qu’un rêve...

« La vie est réelle, la vie est grave... Dans ce vaste champ de bataille du monde, dans ce bivouac éternel, n’appartiens pas au troupeau muet, stupide, asservi, — troupeau de bétail s’il en fut, mais sois donc un héros dans la mêlée !

« Jouissance ! souffrance ! Non; ni l’un ni l’autre n’est le mot de la destinée de l’homme... Agir, agir afin que chaque lendemain se trouve plus avancé que la veille, — voilà sa mission. »


Se refusera-t-on à voir là l’hymne de l’activité humaine, l’apothéose de la Thœtigkeit de Faust ? Et je tiens à constater ceci par tous les moyens possibles, attendu que les plus grands admirateurs de Longfellow ont voulu voir en lui une espèce d’élégiaque, un rêveur à la façon allemande. Longfellow est mieux que cela, et les nombreux travaux qui se sont succédé sur lui en Angleterre ont tous, selon moi, trop peu compté ses qualités purement et exclusivement américaines.

Les œuvres lyriques de Longfellow peuvent être, je crois, divisées en trois catégories : les poésies domestiques ou intimes, les ballades ou récits, et les poésies philosophiques et élégiaques. Un exemple nous suffira pour caractériser chacun de ces groupes. Les poésies intimes du chantre d’Excelsior rappellent souvent la manière de Wordsworth, au point de justifier l’empressement avec lequel certains rewievers anglais ont salué dans l’auteur un compatriote. Parmi les domestic poems, nul n’est plus fameux que l’Horloge de l’escalier (the old Clock on the stairs), et chez nos voisins d’outre-Manche n’échappe pas qui veut aux illustrations sans nombre que l’on en a faites et aux élucubrations musicales moins inoffensives qu’on en a tirées. Nous voudrions pouvoir introduire le lecteur dans ce vieux manoir (il y en a donc jusque dans cette démocratique Amérique ?) où génération après génération a vu l’antique horloge dont il est question, et où les heures, les jours, les années de la vie du poète se sont mesurés sur le monotone bruit de son balancier.


« Non loin de la rue du village s’élève le manoir d’antique date. Sur sa porte d’entrée de grands peupliers jettent leur ombre, et de sa place sur le palier une ancienne horloge dit à tous les habitans : pour toujours, jamais ! Jamais et pour toujours !

«A mi-chemin de l’escalier, la voilà, de ses longs doigts faisant des signes mystérieux dans sa lourde cape de chêne massif, tout comme un moine qui, sous son manteau de bure, fait le signe de la croix, et soupire, et d’une voix lugubre dit aux passans : pour toujours, jamais! Jamais et pour toujours !

« Le jour, la vieille horloge a un son assez doux; mais dans le morne silence de la nuit sa voix se détache distinctement comme un pas qui marche, réveillant l’écho dans les salles désertes. Sur les plafonds ainsi que sur les planchers ce pas court partout, et à la porte de chaque chambre semble dire : Pour toujours, jamais! Jamais et pour toujours!

« A travers les jours et de peine et de joie, à travers ceux de mort et ceux de naissance, à travers les vicissitudes rapides du temps, qui perpétuellement varie, elle seule est demeurée invariable, répétant sans cesse ces paroles solennelles : pour toujours, jamais ! Jamais et pour toujours!

« Jadis dans cette demeure trônait l’hospitalité; de grands feux grondaient dans les cheminées, et au festin tout étranger trouvait sa place; mais, semblable au squelette des banquets fabuleux, ce symbole du temps qui fuit avertissait sans cesse : pour toujours, jamais ! Jamais et pour toujours !

« Là jouaient et riaient des groupes d’enfans; là des jeunes filles écoutaient, rêveuses, les propos amoureux des jeunes gens; de cette chambre sortit, vêtue de blanc, la fiancée lors de la nuit nuptiale, et en bas, dans cette grande pièce silencieuse, des morts se sont couchés dans leur linceul de neige. Puis, dans le silence qui succède à la prière autour du cercueil, on distinguait la voix de la vieille horloge : pour toujours, jamais! Jamais et pour toujours!

« Tous sont dispersés à cette heure, les uns mariés, les autres morts, — et quand avec une tristesse amère je demande : Où et comment se retrouveront-ils ? les jours du passé, les verrons-nous revenir ? — l’antique penduler répond : pour toujours, jamais ! Jamais et pour toujours !

« Ici jamais! — et pour toujours, là où plus n’est question de souffrance ni de souci, de séparation, de mort ni de temps. Pour toujours là, mais jamais ici ! L’horloge de l’éternité s’en va le redisant incessamment : pour toujours, jamais ! Jamais et pour toujours ! » Les ballades de Longfellow forment la moins grosse portion de ses œuvres lyriques, mais en revanche elles arrivent à la perfection du genre, et peuvent sans trop de désavantage figurer à côté des plus fameuses parmi celles d’Uhland, de Coleridge ou de Goethe lui-même. Cette merveille rhythmique, l’Orgie nuptiale [2], ne l’emporte pas, en impétuosité de verve, en richesse d’harmonie, sur le Skeleton in armour, dont l’origine peut se raconter en quelques mots.

Il y a peu d’années, on déterra près de la ville de Newport, sur les bords de l’Atlantique, et non loin d’un vieux moulin appelé la Tour-Ronde, un squelette encore tout vêtu de son armure. Or il faut savoir que, selon le dire des archéologues les plus renommés, la Tour-Ronde de Newport, l’humble moulin à vent d’aujourd’hui, ne serait qu’une construction de la plus haute antiquité, et que l’on s’accorde assez généralement pour y reconnaître un édifice bâti par des gens du Nord, des Danois probablement, avant le commencement du XIIe siècle. «Là-dessus, dit Longfellow, l’idée me vint, un soir que je me promenais à cheval dans les environs, de lier ensemble l’histoire du chevalier-squelette que l’on venait de trouver et celle de la Tour-Ronde. La donnée m’a semblé assez bien disposée pour les exigences d’une ballade, quoique en même temps il ne fût nullement impossible qu’un bon bourgeois, familier depuis sa naissance avec la soi-disant forteresse danoise, ne me dît comme Sancho : «Halte-là! ne vous ai-je point prévenu qu’il n’y avait là qu’un moulin ? A moins d’en avoir soi-même un dans la tête, qui diable irait s’y méprendre ? »

Malgré cette pointe de raillerie qu’il se permet à l’avance, Longfellow ne s’est jamais montré plus poétiquement convaincu que dans la narration qu’il prête à l’aventurier danois. Il se suppose rencontré par le squelette, qui, les mains décharnées étendues vers lui, semble lui demander l’aumône. Aux questions du poète, le fantôme répond qu’il était en effet un écumeur de mer, un viking, mais que les bardes de son pays n’ont point chanté ses hauts faits. « C’est pourquoi, ajoute-t-il, si tu ne répètes pas ce que je te confierai, la malédiction des morts t’atteindra. Je te cherche pour te dire ma vie. » De là il part pour raconter une existence de chasseur, de buveur, de corsaire, qui tire son principal intérêt de l’admirable forme dont elle est revêtue. Un jour cependant le viking a été surpris et dompté par un sentiment inconnu. « Je riais aux éclats, poursuit-il, en parlant de ce que j’avais vu sur les mers en furie; — deux yeux doux se fixèrent sur moi, — des yeux ardens, mais tendres; — comme les blanches étoiles laissent tomber leurs rayons sur le sombre pin de la Norvège, ainsi sur mon cœur sombre tomba la douce splendeur de ces yeux ! » Aimé de la jeune fille, le rude guerrier demande sa main à son père ; mais celui-ci est un prince souverain, et le viking essuie un refus dédaigneux. Aussitôt il décide l’enlèvement de sa bien-aimée. « Si la blanche tourterelle, dit-il, ne doit pas suivre le vol. du goéland, pourquoi cette nuit laisser son nid sans défense ? » Cet enlèvement nocturne, cette course sur des mers inconnues, se terminant par la découverte d’une plage déserte du far-west, sont d’un vigoureux élan. Citons la fin du récit :


«A peine fus-je en mer, — avec moi la jeune fille — (oh! c’était la plus belle parmi celles du Nord), que sur la plage blanche paraît le vieux Hildebrand! — Il étend sa main gantée de fer; — vingt cavaliers raccompagnent.

« Alors eux aussi tentèrent la mer et le vent; les mâts se courbaient comme des joncs. — Pourtant nous aussi nous allions vite. — Nous gagnions, nous gagnions! — Soudain le vent nous trahit! Virant tout à coup, une vraie trombe nous saisit, et nous pûmes voir les autres rire en nous hélant.

« Puis, quand le vent nous eut amenés l’un vers l’autre, mort fut le cri du timonier, — mort sans quartier ! De notre quille de fer nous frappâmes ses reins d’acier. — Le coup porta en plein, et sa carène noire s’abima dans les noires eaux!

« Comme le féroce cormoran, ses grandes ailes déployées, cherche quelque rocher pour abriter sa proie, ainsi à travers l’ouragan je gagnai encore le large, emportant avec moi la jeune fille.

« Pendant trois semaines nous tendîmes vers l’ouest, et quand les tempêtes cessèrent, nous vîmes enfin la terre. Nous abordâmes, et là je bâtis pour ma dame la tour qui, aujourd’hui encore, regarde la mer.

« Là nous demeurâmes longues années; les pleurs de la jeune fille se séchèrent, ses craintes disparurent. Elle fut mère! La mort vint fermer ses doux yeux bleus; sous la tour je l’enterrai : jamais le soleil ne verra sa pareille.

« Après cela, mon cœur s’arrêta et devint comme une eau stagnante. Les hommes, je les abhorrai. Le soleil blessait ma vue. Dans cette grande forêt voisine, tout vêtu de mon armure, je tombai sur ma lance. — Oh! que la mort fut bonne !

« J’étais couvert de cicatrices; franchissant sa prison, mon âme s’envola vers les étoiles. — Là, l’âme du guerrier puise à une coupe intarissable. — Salut! terre du Nord, — salut!... » Ainsi finit l’histoire. »


Il serait impossible, même à une traduction allemande je pense, de rendre l’admirable sonorité et le singulier entrain de ce morceau dans l’original. Malgré l’extrême difficulté de la forme choisie, on est forcé de convenir que chaque mot est d’une nécessité absolue. Le sens intime de l’œuvre domine tellement le poète, qu’on le dirait contraint par une puissance extérieure de développer son sujet de telle manière et non pas autrement. Dans la langue anglaise de ces dernières années, nous ne connaissons guère que certains poèmes de Shelley, l’Hymne à Pan surtout, où la forme la plus impraticable semble pour ainsi dire s’imposer comme la seule voulue par la nature du sujet même.

Dans son Skeleton in armour, Longfellow s’est rencontré non-seulement avec Shelley, mais avec Campbell, dont la ballade de la Fille de lord Ullin (Lord Ullin’s daughter) a exercé toutes les mémoires et toutes les voix des trois royaumes il y a quelque trente ou quarante ans. Cette ballade a été peinte, brodée, gravée, dite et chantée par tout ce qui tenait de près ou de loin à la bonne compagnie britannique, qui à cette époque connaissait seule des œuvres littéraires. Le Highland-Chief de Campbell donnant tout ce qu’il possède à un batelier pour lui faire traverser un bras de mer en pleine tempête, puis s’abîmant dans les vagues avec sa fiancée à la vue d’un père qui alors dans son désespoir pardonne, n’égale cependant pas, il s’en faut, ce terrible pirate de Longfellow, qu’un vent contraire ramène face à face avec son ennemi, et que la passion même condamne au crime. Il y a dans cette destruction presque instantanée de tant d’êtres, dans ce complet anéantissement de tout obstacle, dans ce meurtre que voient seuls le ciel et l’océan, et que seul le vent d’orage pourrait redire, il y a je ne sais quelle grandeur barbare qu’on ne saurait s’empêcher d’admirer. Je crois le dénouement de Longfellow préférable même à celui du poète anglais; cependant, comme il n’est jamais sans intérêt de suivre deux esprits supérieurs traitant le même sujet, j’aime mieux comparer avec le chantre de Prométhée l’auteur du Skeleton in armour, et je laisserai juge le lecteur en lui donnant le mot à mot des Fugitifs de Shelley :


« Les vagues scintillent, — la blanche grêle tombe à flots, — les éclairs flamboient, — l’écume danse. — En route! en route!

« L’ouragan tourbillonne, — le tonnerre rugit, — les arbres de la forêt se balancent, — les cloches sonnent. — Allons! en route!

« La terre est, comme l’océan, — jonchée de débris et agitée; — l’oiseau, l’animal, l’homme et le ver, se sont sauvés de l’orage. — Allons ! viens !

« Notre barque n’a qu’une voile, — et le timonier est pâle. — Hardi pilote, ma foi! — serait qui nous suivrait. — Lui dit ces mots.

« Mais elle s’écria : « Prends la rame, — quitte la rive gaiement! » — Pendant qu’elle parlait, le plomb mortel, mêlé à la grêle, moucheta tout leur chemin (specked their path) — sur la mer.

« Et sur les îles, les tours, les rochers, — le bleu signal éclate, — et quoique muet dans l’ouragan, — le rouge canon darde sa flamme — de la plage.

« Et crains-tu donc, crains-tu ? — Et vois-tu et entends-tu ? — Libres, ne voguons-nous pas bien — sur cette terrible mer, — moi et toi ?

« Un seul manteau couvre — la bien-aimée et l’amant; — leurs veines battent même mesure. — Pleins d’une volupté fière, — ils parlent tout bas.

« Tandis qu’autour l’océan, flagellé — comme de mouvantes montagnes, — est abaissé et soulevé, — abîmé, refoulé, brisé et poussé — çà et là. « Dans la cour de la forteresse, — près de la pâle tourière, — ainsi qu’un limier battu, — se tient le futur, dévoré — Par la honte.

« Sur la plus haute tourelle, — semblable au génie de la mort, — se tient le tyran, le père à cheveux blancs. — Comparée à sa voix, la folle tempête — semble douce.

« Et avec toutes les malédictions — dont on puisse charger un enfant, — il voue à la fureur de la tempête — la plus belle, la meilleure, la dernière — de son nom. »


Avant d’en finir avec les ballades de Longfellow, nous noterons encore ces quelques stances, encore inédites, d’une pièce sur la mort du duc de Wellington, et qui a pour titre le Chef des cinq ports [3]. Après avoir décrit le lever du soleil chassant devant lui les nuages de brume, après avoir dépeint le retour à la vie et au mouvement des villes et des forteresses de la côte, le tambour qui bat, le canon qui gronde, les voix qui de partout s’interpellent et se répondent, «leur but à tous, dit-il, était-ce donc d’arracher à son sommeil le gardien des cinq ports ? — Hélas ! » s’écrie-t-il,


« Nul rayon de soleil, nul roulement de tambour, nul coup de canon, si retentissant qu’il soit, plus ne le réveillera, lui, désormais !

« Plus jamais maintenant, de son œil impartial, surveillant tout, plus Jamais on ne le reverra à son poste, ce vieux et austère maréchal !

« Car dans la nuit un guerrier solitaire, vêtu d’une noire armure, un guerrier que les hommes redoutent et qu’ils nomment le Destructeur, a seul escaladé la muraille du rempart.

« A pas muets il entra dans la chambre du dormeur, chambre silencieuse, ténébreuse ! et à mesure qu’il avançait, plus profonds devenaient et le silence et les ténèbres.

« Il n’hésita point, ne dit mot, ni ne se cacha; mais d’un coup abattit l’antique sénéchal! Quel coup! toute l’Angleterre en tressaillit, et ses gémissemens retentirent jusqu’à ses plus lointains bords !

« Cependant au dehors le canon se taisait, le soleil se levait éclatant et calme, et dans l’aspect de toute la nature rien n’annonçait qu’un grand homme venait de mourir. »


La partie la plus considérable des poésies lyriques de Longfellow est l’œuvre de sa première jeunesse, et n’en vaut pas moins pour cela. Le poète américain ne compte pas encore quarante ans, et il est probable que les productions de son âge mûr n’auront rien à envier comme élan à celles de sa naissante verve; déjà d’ailleurs, comme perfection plastique, il avait, ainsi que Shelley, atteint dès le début les limites de son talent. La race anglo-saxonne, à l’inverse des races latines, a pour la jeunesse une prédilection marquée. Loin de s’en méfier comme nous en France, elle a confiance en elle, et croit que même dans les affaires les plus sérieuses son énergie n’est jamais ni mal placée ni de trop. «Nos jeunes hommes! » ce mot que l’Américain répète si souvent et avec un si légitime orgueil, on sent qu’il veut dire « ce que nous possédons de plus fort et de meilleur. » Il est vrai que l’homme grandit plus vite et agit plus tôt en Amérique et en Angleterre. Dans ces deux pays, ce que l’homme doit être, il l’est avant trente ans, et à la longue tout y gagne, même l’art. Voilà ce qui fait que le mot earnestness, impliquant ardeur et dignité à la fois, peut servir de devise à l’école anglo-saxonne tout entière.

On se sent forcément amené à ces considérations chaque fois qu’on ouvre un livre de quelque valeur, soit anglais, soit américain. Il est impossible de ne pas être frappé de la vigueur saine de cette race anglo-saxonne. Exempte de tout parti-pris, elle est active sans être remuante, et par le culte également profond qu’elle a voué au beau et au vrai, elle tend tous les jours davantage à s’élever sans détruire, à se pénétrer de la conviction qu’attendre n’est point se désister. Personne plus que Longfellow ne me semble réunir toutes les qualités qui distinguent la jeune génération actuelle. Il a de commun avec Shelley ce qu’il faut pour devenir un chef d’école, et entre sa vie et ses œuvres il y a unité complète. Je dirai plus, l’histoire de sa vie a passé tout entière dans ses ouvrages, et c’est là que les esprits curieux de détails de ce genre doivent l’aller chercher. Que raconter en effet d’une existence dont le plus grand événement a été une passion profonde, contrariée pendant des années par les refus de celle-là même qui règne aujourd’hui sur l’aimable intérieur du poète ? Il y a des existences dont le propre est de remuer des mondes, selon l’expression vulgaire, mais en elles-mêmes. C’est là, je crois, le secret de la vie de Longfellow. Personne peut-être n’a plus vécu, et personne ne s’est heurté contre moins d’événemens positifs. A mon sens, la biographie de Longfellow se résume e» trois dates ; celles de sa naissance, de son mariage et de sa nomination comme professeur de belles-lettres à l’université de Cambridge, la Florence, l’Athènes des United-States, La vie de Longfellow, je le répète, c’est lui-même. En lui vous trouvez tout; en dehors de lui, rien.

Nature enthousiaste et modeste, homme du monde à la fois et poète, par la grâce de son esprit, le charme et l’élégance de ses manières, Longfellow attirerait à lui ce que la société de notre vieille Europe a de plus difficile. Jugez en Amérique s’il doit être recherché de tous ! Ajoutez à cette individualité celle non moins distinguée de son aimable compagne; vous concevrez facilement l’influence de cet intérieur sur tout ce qui l’entoure. Peut-être, en cherchant bien, trouverait-on plus d’un rapport entre la Mary de Longfellow et cette autre Mary si adorée, si chantée, qui fut l’épouse de Percy Shelley. J’entends ceci en tant que femmes seulement, car je ne sache pas que Mme Longfellow ait jamais rien écrit. — C’est chez l’une, comme c’était chez l’autre, même élévation et même profondeur, même enthousiasme contenu, même sérénité parfaite. Je ne serais donc pas éloigné de croire que Longfellow ne dût une partie de sa vraie supériorité à l’influence inévitable résultant de son union de toutes les heures avec une nature aussi calme et aussi élevée. On sent la jeunesse du poète américain dans chaque ligne qu’il écrit, mais la jeunesse forte, intelligente, arrivant par l’excès de l’élévation même à la modération, et puisant la tolérance dans l’étendue du savoir. Ce que j’admire surtout, c’est l’exquise pureté qui nulle part ne fait défaut, l’inspiration qui ne craint pas de s’affaiblir ni de s’affadir en proclamant que rien n’est au-dessus du devoir, et qui dans ce qui est honnête sait trouver une énergie, une expansion que tant d’autres ont cru inséparables de ce qui ne l’était point. C’est cette pureté même qui permet de porter dans l’étude de l’humanité une franchise inconnue à des écrivains qui, tout en aimant la vérité, s’en inspirent avec une timidité que repousse l’instinct de notre siècle. En Angleterre même, la société a ouvert les yeux et n’entend plus désormais qu’on la traite en aveugle. Les conventions ont croulé, on s’est avoué sa faiblesse (pas immense dans un pays protestant), et on a compris qu’il est aussi immoral de nier l’influence des passions qu’il est niais de prétendre qu’à force d’ignorance on y échappera. Nul être intelligent n’aime le mal pour le mal, mais en fait de littérature on a tenté d’y contraindre le public en lui prêchant l’infériorité du bien, son absence de couleur, de force, de vie en un mot. Cette erreur disparaît journellement devant un plus grand développement intellectuel, et c’est peut-être, comme le dit Shelley, «la laideur du vice qui établit la moralité de l’art. »


II.

La preuve de cette alliance possible entre ce qu’il y a de plus entraînant et ce qu’il y a de plus pur se trouve un peu partout à cette heure, mais nulle part plus que chez Longfellow. Prenez pour exemple le Spanish Student. Nous suivons ici le poète américain dans un nouveau domaine, celui du drame. Qu’est-ce que le Spanish Student ? L’histoire fort simple de l’amour d’un étudiant espagnol pour une danseuse, une bohémienne par-dessus le marché. Les amateurs de la littérature la plus échevelée n’auront, je pense, rien à redire à une pareille donnée. Eh bien! jamais peut-être on ne vit œuvre plus chaste et plus passionnée; — et la preuve, c’est que la femme la plus scrupuleuse trouve là dedans un appui à ses plus austères convictions, tandis que les jeunes gens les plus viveurs, passez-moi l’expression, en savent par cœur chaque ligne.

Les adorateurs de la couleur locale m’objecteront, j’imagine, qu’elle manque totalement dans le drame de M. Longfellow, et je suis d’accord avec eux jusqu’à un certain point. Aucun de ses principaux personnages n’appartient à l’Espagne plutôt qu’à un autre pays. Victorian, l’amoureux, peut venir de partout, et don Carlos est un gentleman anglais dans toute la force du terme, mais un gentleman véritable, à qui tout ce qui n’est pas droit, loyal et élevé, demeure étranger. La Préciosa elle-même, l’héroïne, n’a certes pas vu le jour sous ce ciel ardent où, selon les rois maures, Mahomet avait placé son paradis. Elle n’a de la vraie maja rien, pas même la démarche; le meneo lui manque, et le jeu de son éventail, comme de ses castagnettes, doit à coup sûr laisser beaucoup à désirer. Ce n’en est pas moins une ravissante fille de ces régions d’où descendent sur notre terre tant de figures aimées, et ses droits de naturalisation sont bien acquis au pays de Thékla, d’Imogène ou de Mignon. « A-t-elle dansé ce soir au théâtre ? demande don Carlos dans la première scène au comte de Lara. — Si elle a dansé ! répond celui-ci. Chaque pas tombait comme un rayon de soleil sur l’on de! » Or jamais Madrilègne ne reconnaîtrait un éloge dans ces mots, et nous nous contenterons de cet extrait de naissance pour certifier que Préciosa vient du royaume des fées.

Le comte de Lara se permet, vu le métier de la jeune fille, d’affirmer qu’il réussira quand bon lui semblera auprès d’elle. Son ami lui objecte la réputation intacte de la belle danseuse. — «Bah! s’écrie le comte, vierge extérieurement, je la tiens pour pécheresse au fond. Elle ressemble, croyez-moi, à certains devans d’autel que les moines d’autrefois barbouillaient d’images de la sainte Vierge au dehors, tandis qu’en dedans on n’y voyait que Vénus! » Don Carlos secoue la tête. « Quelle crédulité ! dit Lara, comme si dans Madrid se trouvait une seule femme vertueuse ! Et vous prétendriez que cette baladine le fût ? — C’est une gitana! lui est-il répondu. — D’autant plus facile à gagner, riposte le libertin. — D’autant plus impossible, réplique son interlocuteur; les femmes de sa race, si elles n’ont qu’une vertu, ont au moins celle-là à toute épreuve. » Le comte de Lara s’impatiente : « Eh ! pourquoi diable persistez-vous à croire à la vertu de Préciosa ? demande-t-il. — Parce que, répond don Carlos avec chaleur, je crois et veux croire que la femme, dans la plus profonde dégradation même, conserve encore quelque chose de sacré, quelque gage de sa nature meilleure, de sa pureté primitive, et que, pareille au diamant dans les ténèbres, on retrouve toujours enfoui en elle un rayon, ne fût-ce qu’un seul, de cette lumière qui ne peut s’éteindre! » Lara hausse les épaules en ricanant. « Aussi vrai que Victorian est son amant aujourd’hui, aussi vrai je le serai demain, n’assure-t-il. Et là-dessus on se sépare.

L’invention, on le voit, a peu de chose à faire dans tout ceci; mais au point où nous en sommes, le lecteur sérieux ne doit pas chercher dans la donnée de l’écrivain cette nouveauté superficielle qui résulte uniquement des combinaisons de l’intrigue. Le nœud de la pièce de Longfellow se trouve un peu partout. Une tentative obstinée de séduction repoussée, des apparences trompeuses qui condamnent la jeune fille innocente, le désespoir de l’amant, qui s’éloigne de celle qu’il aimait, puis sa découverte de la vérité et son union avec l’unique être qui ait jamais régné sur son cœur, et à qui sans hésiter il donne alors son nom, — voilà des incidens que nous connaissons tous fort bien, mais la manière de les traiter les remplit d’un intérêt réellement neuf. Je n’en veux pour preuve que la première scène entre Victorian et Préciosa. L’entrevue de deux amoureux! un love-scene! disent les Anglais, Dieu sait avec quel accent de méfiance et d’effroi, et cependant on ne peut nier que Longfellow n’ait réussi dans cette entreprise si difficile. « L’air chargé des parfums du lilas » a rarement recueilli plus jolies confidences que les aveux murmurés par la gitana et le jeune étudiant. Il y a un passage notamment qui m’a toujours semblé délicieux. Victorian rappelle à sa bien-aimée leur première rencontre; c’était un dimanche, sous les orangers, sur la place de la cathédrale à Cordoue. Ils ne se parlèrent point, mais au moment où de l’intérieur de l’église vint le signal de l’élévation, tous deux s’agenouillèrent simultanément et prièrent. Préciosa raconte qu’en s’en allant seulement, l’étranger qu’elle aimait déjà lui adressa un mot : Adieu! « Oh! s’écrie-t-elle, je pensais ne te revoir jamais! » Victorian demeure pensif un moment et comme frappé par ce souvenir. «Adieu! répète-t-il lentement; — la première parole dans l’hymne de l’amour, un adieu! — à peine plus que le silence, et pourtant... quelle vibration!... quelle invisible main touche alors les cordes de l’âme, cette lyre mystérieuse! quels sons s’en échappent, préludes de l’avenir! quelle voix prophétique entendons-nous! »

Préciosa le tire de sa rêverie, et comme la plupart des femmes vraiment aimantes, mais simples, elle part du sentiment de sa propre infériorité intellectuelle pour redouter l’inconstance de son amant. « Qu’as-tu à douter et à t’inquiéter ? répond l’étudiant (lequel, notons-le en passant, est en fait de science la gloire de l’université d’Alcala) ; le cœur, non l’intelligence, voilà ta vraie richesse. L’intelligence est condamnée à une limite, et seule la passion est infinie, inépuisable, dis-le-toi bien. Moi, que tu exaltes, que suis-je en regard des grands hommes de cette terre ? — Rien! un misérable pygmée au milieu de géans, tandis que toi, si tu m’aimes, — saisis bien le sens de ce mot, si tu m’aimes, parmi tout ton sexe nulle ne peut s’élever au-dessus de toi. Dans ce calme profond et saint de l’esprit qui convient à la femme, tu veilles incessamment sur la flamme de ton cœur, et tu la nourris (thou sittest by the fireside of the heart feeding its flame). Il est de l’essence de la flamme d’être toujours pure. Inaltérable partout et partout impuissante à dissimuler sa nature, elle brille d’une même clarté dans un camp de bohémiens et dans les salles d’un palais de roi. — Es-tu convaincue ? » — « D’une seule chose, répond Préciosa, c’est que je t’aime. » Maintenant y a-t-il là une réminiscence, un léger et lointain souvenir de Gretchen et des immortelles scènes au jardin ? La question est posée, c’est au lecteur de la résoudre.

Cependant le comte de Lara n’oublie pas son pari, et, d’après les termes dans lesquels il l’a formulé, il peut le perdre et le gagner en même temps, car aussi sûrement que son rival est l’heureux amant de la gitana, aussi sûrement il le sera, lui, avec cette différence que l’amour de Victorian pour Préciosa est pur et respectueux comme le sentiment qu’il pourrait vouer à une fille de roi. Qu’on juge de sa douleur, de son amertume, de sa rage, lorsque tout se combine pour lui prouver qu’il est trompé. Il se bat comme de raison avec Lara, auquel il fait cadeau de la vie, et qui le récompense de sa générosité par une déloyauté infâme. « Dites-moi seulement qu’elle m’est restée fidèle, s’écrie Victorian. — Hélas ! répond le comte, nous avons été joués tous deux ! » Et pour preuve il lui offre une bague qu’il a fait imiter exactement sur une bague semblable donnée par l’étudiant à sa bien-aimée. Victorian aussitôt quitte Madrid et ignore ainsi l’indigne vengeance qu’a préparée contre la danseuse le grand seigneur repoussé par elle. Richement payées et menées par d’autres sacripans de son espèce, des bandes sont à l’instigation de Lara postées dans le théâtre, et Préciosa, hier l’adorée du public, se voit accueillie par une tempête de sifflets et d’injures. La malheureuse enfant tombe évanouie sur les planches, et son père, Beltran Cruzado, se résout à l’enlever de Madrid dès la pointe du jour. En attendant, Lara, comptant sur l’humiliation pour l’aider dans ses desseins, a gagné la servante de Préciosa, et, délivré de Victorian, s’apprête à entrer nuitamment chez la danseuse; mais les bohémiens rôdent autour de la demeure de celle-ci, et, croyant le comte de bonne prise, lui tombent dessus. Il résiste, on le tue, et Préciosa est entraînée dans une fuite que ce meurtre rend inévitable. Toutefois dans le camp des gitanos même il existe pour elle un danger pire que l’était le comte de Lara. Elle est, depuis son enfance, fiancée, selon la coutume de sa race, à un audacieux coquin nommé Bartolomé Roman, à qui elle a inspiré un amour voisin de l’idolâtrie. Le tout se complique au bout de quelques jours d’un édit royal par lequel tout bohémien est, dans un certain délai, banni du royaume sous peine de mort. Le temps passe; de nombreux périls menacent Préciosa, dont la vertu et la fidélité ont fini par s’établir clairement aux yeux de son amant. Victorian la cherche en désespéré par toutes les sierras de toutes les Espagnes. Naturellement la Providence finit par le guider précisément là où elle se cache, et il se trouve que la passion de tous deux n’a fait que s’augmenter au contact de chaque obstacle qui la menaçait. De plus (et un peu moins naturellement peut-être), don Carlos arrive en poste pour dévoiler le secret de la naissance de Préciosa. Volée au berceau par une vieille vagabonde qui vient de se confesser en rendant l’âme, la prétendue bohémienne est par le fait fille et héritière d’un très haut personnage, riche comme on ne l’a jamais été hors d’Espagne, et qui l’attend à Ségovie dans le poste officiel où l’a placé la confiance du souverain. Or précisément la fin du drame me semble réunir deux qualités fort opposées : une fantaisie charmante et une grande réalité. La scène se passe au haut d’un ravin dont l’issue se perd au fond du théâtre, le soleil va se lever. Survient un muletier sur sa bête, allumant une cigarette et chantonnant entre ses dents. Ensuite paraît un moine, qui, sur les rochers au-dessus du chemin, avise un berger.


«Amigo, dit-il, est-ce la route de Ségovie ? — Oui, padre reverendo. — Est-ce loin ? — Passablement. — Y a-t-il des voleurs par ici ? — Pire que cela. — Et quoi donc ? — Des loups. — Jesu-Maria! Accompagne-moi à San-Ildefonso, je te récompenserai bien. — Que me donneras-tu, padre ? — Un Agnus Dei et ma bénédiction. » (tous deux descendent le ravin. — Apparaît un contrebandier sur son cheval; il passe en chantant. — Entrent Préciosa, Victorian et don Carlos.)

« VICTORIAN. — Voici le plus haut point. Reposons-nous. Vois, Préciosa, tout autour de nous les sommets des montagnes, encapuchonnés de brume comme des moines de leurs cagoules, semblent se courber devant la bénédiction du soleil.

PRECIOSA. ~ Où est Ségovie ?

VICTORIAN. — Bien loin! bien loin! Un point sur l’horizon, là, le vois-tu ?

PRECIOSA. — De mon cœur, je le vois; de mes yeux, non. Oh ! avec quelle ardeur toutes mes pensées tendent là-bas ! (Elle pleure.)

VICTORIAN. — Oh! douce âme! tu as supporté vaillamment les orages du sort, et à son premier sourire tu faiblis! Appuie ton cœur désormais sur le mien, et tu ne connaîtras plus de défaillance.

« PRECIOSA. — Partons! je sens et il me semble voir l’impatience de mon père. Oh! partons, ne tardons plus! (Ils descendent le ravin. — Le théâtre reste vide quelques instans, puis entre Bartolomé d’un air égaré, un fusil à la main. Il a l’air de poursuivre quelqu’un.)

« BARTOLOME. — Ils ont passé là! J’entends encore le pas de leurs chevaux! Ah! les voilà, je les vois ! Viens, ma douce carabine ! ce sera la dernière sérénade du gitano. (Il tire.) Bien! bien! ma belle carabine! Bien sifflé, ma balle! (Il regarde au fond du ravin.) Je l’ai manqué ! Oh! mon Dieu ! (on entend un second coup venant de l’autre côté. — Bartolomé tombe.)


La conduite de cette scène, dont j’ai dû nécessairement abréger quelques détails, me paraît aussi ingénieuse que pleine d’intérêt dramatique. Ce défilé mystérieux, dont les profondeurs cachent un dénoûment que l’écho seul nous révèle, est d’un effet heureux et original à la fois. Quel que soit cependant le mérite du drame de Longfellow, ce n’est pas vers le théâtre qu’il nous semble appelé par la nature de son talent. Je ne sais trop si je dois citer la Légende dorée comme une preuve de ce que j’avance, car j’hésite quelque peu, je l’avoue, sur la classification à donner à ce dernier venu des ouvrages du poète américain. Poème ou légende, cette composition se rattache, par la mise en scène des personnages et l’économie générale, à la série des œuvres romantiques de M. Longfellow. Je n’en parle du reste que pour mémoire, et pour ne rien omettre de ses écrits. Il n’est guère de poète qui ne se soit passé quelque fantaisie de ce genre. On a rêvé de la cathédrale de Strasbourg ou de Cologne; on se souvient du prologue de Faust, et, le dilettantisme aidant, le mystère s’accomplit à peu de frais. Fantaisie à la manière de Callot, disait l’humoristique Hoffmann. Qu’il s’agisse de Callot ou de Goethe, ces sortes de fantaisies sont toujours à la manière de quelqu’un, et n’ont en somme rien à nous apprendre sur l’originalité de l’écrivain. C’est sans doute un rare plaisir d’entendre un grand maître improviser au piano, inventer tour à tour du Weber, du Beethoven, du Meyerbeer. Les plus habiles s’y trompent parfois, mais après qu’en reste-t-il ? — Le Golden Legend est à mon sens une invention de ce genre; c’est un caprice de l’écrivain plutôt qu’un pas nouveau dans sa carrière.

Le roman philosophique, tel que l’ont compris certains grands esprits allemands, tel, il faut l’avouer, que ne l’admet aucune de nos combinaisons littéraires en France, voilà, je pense, le but où tendront de plus en plus l’expansivité intellectuelle et les facultés créatrices de l’auteur d’Hypérion; mais à ce propos déjà le mot de création demande qu’on l’explique. Nous attachons en France l’idée d’invention trop exclusivement peut-être à ce qui ressort du domaine des faits, ou pour le moins aux phénomènes psychologiques que telle ou telle succession de faits peut produire dans un caractère donné. Des physionomies saillantes et des incidens dramatiques, c’est là ce qui chez nous constitue le roman proprement dit; nul doute aussi que ce ne soient là ses matériaux les plus évidemment naturels. Cependant il existe en Allemagne et en Angleterre un système de roman tout différent de celui-ci, dont l’invention se tire de sources absolument opposées, et qui pourtant parvient à exciter chez le lecteur non-seulement de l’intérêt, mais de l’émotion. Il est vrai que pour l’apprécier parfaitement il faut être doué du sens spéculatif des races septentrionales, et se sentir possédé de ce que Shelley appelait the unselfish passion of things (mots qu’on pourrait traduire par « la passion de l’abstrait»). Nous ajouterons, en ce qui touche Hypérion, que l’auteur de ce roman a trouvé plus peut-être qu’aucun autre écrivain anglais depuis dix ans le ton de certaines vibrations mystérieuses qui, vagues et insaisissables, résonnaient au fond de tant de cœurs [4]. Longfellow a éloquemment et simplement raconté une peine que tous ont éprouvée, et de plus il s’est trouvé qu’il l’éprouvait comme tout le monde, c’est-à-dire avec cette participation de l’intelligence aux choses du cœur qui pourrait bien être une des particularités de notre époque. D’incidens il n’en est point question, et cependant vous vous intéressez ardemment au héros de l’histoire, parce que ce héros (vous le sentez avant de vous le dire), c’est vous-même, vous avec vos vastes chimères et vos actes mesquins, avec vos curiosités et vos incertitudes, vos hautes aspirations et votre absence d’unité, mais surtout avec ces attaches qui vous lient inséparablement au monde extérieur, forces inconnues au dedans de vous, qui obéissent à des forces du dehors plus inconnues encore.

Ce qui agit en Paul Flemming, le héros d’Hypérion, ce ne sont point les événemens, mais certaines idées que provoque un commerce incessant avec la nature. L’histoire, la fable d’Hypérion ne regarde pas le cœur tout seul, comme la plupart des soi-disant romans d’analyse, mais le cœur et l’esprit tout ensemble, l’action de l’un sur l’autre, le développement de l’un par l’autre. Je ne jurerais même pas que l’esprit n’y maintienne point ses avantages sur le cœur, et je n’y verrais qu’un accord de plus entre l’écrivain et son siècle. Hypérion est éminemment le roman de l’âme, et a surtout affaire à ce quelque chose de délicat et d’indescriptible par quoi nous sentons ce qui est beau et nous tâchons de comprendre ce qui est instinctif, à cet élément mystérieux appelé par Emerson le over-soul, et qui, — en nous lumière, autour de nous nuage, — nous préserve du choc trop rude des grossières réalités de la vie, et nous sert de trait d’union avec ce qui est immortel et infini.


« La mort n’est ni le commencement ni la fin, dit Longfellow. Ce n’est nullement une transition d’une vie à une autre, c’est la transition d’une forme d’existence à une autre forme. La vie est toujours, et aucun anneau n’est brisé dans le perpétuel enchaînement de l’être pas plus que lors du passage de l’enfance à la maturité, de la maturité à la vieillesse. Il y a des momens de torpeur de l’âme où la forme que vous connaissez existe encore, mais que, moi, je n’envisage pas moins comme autant de morts. Contemplée de ce. point de vue, quelle magnifique chose pourtant que la vie de l’homme, et de quelle splendeur se revêt la destinée! Je suis, tu es ! conjugaison d’écoliers, dites-vous ; — non pas! symbole au contraire de l’éternel présent, de la vie! Autour de nous qu’y a-t-il ? Il y a, quoi qu’en ait l’individu, une vaste union de tous, car nul ne peut travailler pour lui seul. Tous ceux qui dans l’humanité ont été grands, bienfaisans, illustres, tous ont travaillé pour moi, et à cette heure, moi, j’entre dans le champ de leur moisson, je reprends leur tâche là où ils l’ont abandonnée; j’avancerai leur besogne, puis à mon tour je serai appelé, et la quitterai. Jamais je ne puis achever l’œuvre, et cette œuvre étant ma destinée, jamais je ne puis cesser d’être. Ce que l’on appelle la mort n’interrompt et ne change rien; la tâche continue incessamment, et aucune fin ne m’est imposée. La destruction n’atteint que cet atome de poussière qui, sous le nom de corps, s’associe à mon âme; — mais mon âme, ma volonté dure, — moi je subsiste, je suis. »


N’est-ce point là cette glorification du présent que nous indiquions tout à l’heure ? Cette religion de l’activité humaine, nous n’entreprendrons point de la discuter en tant que doctrine philosophique; la laissant aux appréciations de chacun, nous nous contenterons de constater son existence, d’y voir le principe inspirateur de Longfellow, la marque distinctive de sa nationalité américaine ainsi que la moralité du roman d’Hypérion. Quand le héros du livre, Flemming, voit s’écrouler à jamais ce qu’il nommait le bonheur, il se retourne vers le devoir, et, demandant quel il est, répond : le travail. « Le regret remplissait son cœur, regret de ses années perdues plus que de ses espoirs déçus. Il avait soif d’activité, et n’aspirait qu’à créer quelque chose qui durerait, — qu’à tirer des innombrables formes éphémères de la vie une seule qui devînt permanente et pût vivre réellement. » — Il faut noter encore, avant d’entrer dans les détails du sujet d’Hypérion, d’austères et saines paroles sur l’utilité de la souffrance, comme amenant l’homme plus vite à se débarrasser des fictions terrestres et à se dévouer plus entièrement à ce qui seul est digne de lui :


« Le grand mot de tout, c’est renoncement; mais qu’il est difficile à dire!... Désappointement ! ta main est froide et rude, mais c’est une main d’ami. Ta voix est dure et rauque : — voix d’ami aussi pourtant ! Oh ! oui ! la patience est sublime, et la résistance déterminée à la douleur, la souffrance qui n’arrache pas une plainte, aguerrissent l’homme et l’élèvent. Oui, le désappointement est plus sain que le succès. »


Arrivons à l’incident unique du roman, l’amour de Paul Flemming pour Mary Ashburton. Paul Flemming, on le devine au premier mot, c’est l’auteur lui-même. Ses amis savent du reste avec quelle intime vérité c’est lui, et combien par le fait il s’épanche dans ce qu’il raconte. «Tôt ou tard, dit-il, le roman de chacun trouve nécessairement son expression, que ce soit à travers des paroles ou des actes, et actes ou paroles, n’importe, cette fois-là diront vrai; car le vrai n’est que le choix fait par la pensée d’une forme qui est à elle, tandis que le faux est la pensée qui prend dans le domaine de l’action ou des écrits ce qui ne lui appartient point. Toi qui me lis, par exemple, tu as dans ton cœur en ce moment même un roman plus doux que tout ce qui s’est jamais écrit, et mon roman ne te touchera que parce qu’il est le tien. » En effet, telle est probablement la première cause de la prodigieuse réussite d’Hypérion.

Paul Flemming est Américain, et déjà dans sa première jeunesse un chagrin sérieux vient de l’atteindre. Celle qu’il aimait est morte, et la vue de ce qui l’entoure et de ce qu’ils ont vu ensemble lui est insupportable. Il fuit son pays et part pour l’Allemagne, où il avait fait son éducation et où d’anciens amis l’attendent. « Vivre seul là où il avait vécu avec elle, il ne le pouvait pas. Il voulait mettre la mer entre ce tombeau et lui, et ne calculait pas qu’entre lui et sa douleur l’océan du temps pouvait seul servir de séparation. »

La première fois qu’on lit Hypérion, on se demande le sens précis des huit premiers chapitres, et ce n’est qu’à force de les étudier qu’on aperçoit la ténacité de l’auteur à poursuivre son but à travers mille détails qui d’abord nous semblent oiseux, et qui au fond remplissent chacun leur rôle dans cette œuvre de modification psychologique. Le cœur, chez Flemming, est dans ce moment éteint, épuisé, vaincu par une trop forte peine; mais l’intelligence ne s’en relève que plus forte, et par elle nous verrons l’équilibre se rétablir peu à peu. Nous assistons en quelque sorte au réveil de l’âme. Inoccupée à la fois et ardente, tout semble lui profiter dans ce sommeil du cœur, et dans la plainte du vent parmi les sapins, dans le rayon qui brille, dans la neige qui tombe, on dirait qu’elle cherche des apaisemens à sa curiosité. La leçon ne vient pourtant pas uniquement de l’auguste et universelle consolatrice, de la nature; elle vient avant tout de l’élément humain, de la voix humaine, qui au milieu de ce désert moral prêche la vie. Paul Flemming s’est réfugié à Heidelberg chez un ami de collège, un certain baron de Hohenfels, dont le type, soit dit en passant, ferait honneur aux plus minutieux peintres hollandais de la littérature moderne. Je ne connais rien de plus vraiment allemand que ce blond et aristocratique jeune homme, « mélange où se confond de tout un peu. » Hautain et bon enfant, superstitieux et sceptique, plein d’aptitudes, inconstant, paresseux et romanesque, grand partisan du réel au demeurant, tel est le baron. De sa voix viennent les premiers accens qui proclament la supériorité de l’homme, la puissance et la poésie de ce qui vit, de ce qui est. « Vous cherchez, dit le baron, où le penseur doit vivre ? dans la solitude ou dans le monde ? au milieu du verdoyant silence des champs où il peut entendre battre le cœur de la nature, ou bien dans la sombre cité où il sentira battre le cœur de l’homme ? Moi, je vous répondrai tout de suite : dans la cité. Ceux qui s’imaginent que la seule poésie des villes est dans les étoiles se trompent fort, comme on se trompe aussi à vouloir reléguer les penseurs et les poètes dans le désert ou sous les arbres des bois. Personne ne songe à nier la beauté des formes de la nature; les forêts et les flots, les champs de blés et les montagnes, nous en admettons tout le charme, mais au fond que sont-ils, sinon les décors du théâtre ? Sublime en effet est le monde dont Dieu nous a entourés, mais que bien plus sublime encore est celui qu’il a mis en nous !... Voilà le vrai pays de la Muse, voilà la véritable patrie du poète! Ce torrent de la vie, endigué dans les grands centres du mouvement général et charriant des existences brisées en manière d’épaves!... tant de familles tournant chacune autour de son foyer ainsi qu’un monde autour de son soleil!... tant d’aspects différens de joie et de souffrance enserrés dans un étroit espace, — voilà le milieu du poète ! Se mêler à tout ceci, en être une portion active, voilà sa destinée. Il doit agir, penser, se réjouir et s’affliger avec ses semblables et non pas s’isoler loin d’eux. Pour peindre les hommes, il faut vivre avec les hommes. »

Il entre évidemment dans le dessein de l’auteur de faire comprendre tout ce qui manque à la première douleur de son héros, tout ce qui empêche qu’elle ne soit féconde et ne le transforme. La mort lui a enlevé celle qu’il aimait, et il croit au désespoir, mais il l’aimait ainsi que l’on aime au début de la vie, — de sentiment seulement, — et ce qui en lui est vraiment souverain, ce qui le domine et l’élève n’a jamais connu cette bien-aimée du cœur. Jean-Paul dit quelque part : « L’amour n’est qu’une plante parasite, qui dans chaque caractère trouve où se cramponner, » et ceci est exact, mais on n’examine peut-être pas assez minutieusement la cause latente de destruction que portent en eux les neuf dixièmes des attachemens de ce monde. L’homme aime, perd l’objet aimé et se croit de bonne foi inconsolable; il se peut qu’il le soit, mais ce n’est qu’à de certaines conditions. Tant qu’il n’a pas aimé avec ce qui prime en lui, avec ce qu’il a de plus fort et de plus subsistant, il a mal aimé et n’a pas aimé définitivement. Un homme chez qui le cœur absorbe tout peut être ébloui, fasciné, jusqu’à en perdre la raison, par la beauté ou par l’esprit, mais il n’aimera complètement que celle qui occupera chaque fibre de son cœur. L’homme intellectuel également se laissera tromper par le sentiment, mais il saura qu’il n’a aimé que le jour où il a pu aimer de toute son âme. Il en est de même pour l’individu qu’assujettissent (malgré lui parfois) de moins délicats penchans : l’admiration, l’affection. — Il croit être dompté par ces penchans jusqu’au jour où la présence de ce qui répond davantage à ses intimes instincts lui révélera son erreur et lui apprendra qu’on n’aime pas avec ce qu’on a de meilleur en soi, mais avec ce qu’on a en soi de plus fort. — Que de gens passent leur vie sans s’en douter, et meurent croyant avoir dépensé la somme d’amour qu’ils portaient en eux !

Ainsi ferait le héros d’Hypérion, si, après ce qu’il prend pour la mort du cœur, il ne s’occupait de développer en lui une autre force en vertu de laquelle il éprouvera véritablement plus tard tout ce qu’il peut être donné à sa nature d’éprouver. Pendant les deux premiers tiers du livre, le lecteur suit le silencieux et graduel épanouissement de cette âme, qui, dans la passion que lui inspirera Mary Ashburton, entrera pleinement en possession d’elle-même, et qui alors, par l’enthousiasme ou la souffrance, par l’amour ou par le sacrifice, tendra désormais de tous les côtés à l’infini.

La première fois que Flemming rencontre la femme qui doit régner à jamais sur lui, sa présence ne lui est annoncée que par le son de sa voix. On est dans le salon du principal hôtel d’Interlaken, et le crépuscule, de plus en plus obscur, n’est éclairé par aucune lampe. Flemming est arrivé du matin, ne connaît personne autour de lui et ne prend nul intérêt à ce qui se dit. Tout à coup une forme féminine, vêtue de deuil, traverse la pièce comme une ombre, et va s’asseoir à la fenêtre ouverte. Elle écoute presque tout le temps ce que disent les autres, cependant les quelques paroles qu’elle prononce partent d’une voix si étrangement harmonieuse, que Flemming croit entendre le murmure des anges, et tout son être répond à cette voix par une vibration involontaire. Avec quelle impatience il attend la lumière ! mais avant qu’elle ne vienne, il est arraché à ses rêves par l’aubergiste, qui insiste pour qu’il examine deux chambres, dans un ancien cloître, qui constituent l’unique appartement qu’il a pu lui procurer. Flemming est suivi dans sa recherche par un ami qu’il a découvert à Interlaken, — Berkley, personnage fort amusant et très vrai. Après bien des plaisanteries sur le bonheur d’avoir pour logement un cloître ruiné où sans doute les revenans ne manqueront pas, Flemming hasarde la seule demande qui lui tienne au cœur : — « Qui est donc cette jeune dame à la voix si charmante ? » Berkley ouvre les yeux : — « Quelle dame et quelle voix ? » Flemming s’étonne déjà qu’on admette l’existence de plus d’une : — « Celle en deuil, répond-il, celle qui se tenait à la fenêtre. » Il apprend qu’elle s’appelle miss Ashburton, qu’elle est la fille d’un officier anglais mort à Naples, et qu’elle voyage pour sa santé avec sa mère. — « Est-elle belle ? Poursuit-il. — Je ne trouve pas, dit Berkley, mais elle est fort intellectuelle ; je ne serais pas étonné d’apprendre que ce fût une femme de génie. »

Malgré ce qu’en dit l’excentrique Berkley, Mary Ashburton est très belle, mais belle pour qui sait comprendre sa beauté, et non pas pour la foule, à qui cette beauté-là ne dit rien. « Il y avait dans sa figure une sérénité si grande, et dans ses yeux quel regard profond ! Ce n’étaient pas des yeux brillans, mais lumineux. Sa taille était superbe, et chaque mouvement d’une si majestueuse grâce, qu’on eût dit d’une musique muette. Dans tout son être pas une nuance discordante, l’harmonie la plus parfaite entre le corps, le visage et l’âme. Et celui dont l’âme arrivait à comprendre la sienne devait nécessairement l’aimer, et l’ayant aimée, elle, ne plus jamais aimer d’autre femme dans cette vie. »

C’est là aussi la destinée de Paul Flemming. A dater du moment où il a senti la beauté de cette femme, elle le possède irrévocablement, car ce qui le domine lui est soumis, à elle. « Il ne concevait pas comment Berkley pouvait ne pas la trouver belle, et cependant, loin d’en être offensé, cela lui faisait plaisir. Il se répétait toujours quel bonheur il y aurait à comprendre seul la beauté de l’être aimé et à trouver en même temps cette beauté incomparable. A cette pensée, que l’univers entier lui semblait beau !… Notre vie n’a rien de plus sublime que la première conscience de l’amour, ce premier bruissement de ses ailes d’or, le souffle naissant de ce vent d’orage qui plus tard bouleversera l’âme, la purifiant ou la dévastant. »

Malheureusement il suffit d’un mot pour jeter l’épouvante dans l’esprit de Flemming, et ce mot est dit avec tant de simplicité, il est si naturellement amené dans le récit, que ce qu’il a de cruel et de fatal n’en ressort que mieux. La vie du héros d’Hypérion s’écoule à côté de Mary Ashburton, qui apprécie en lui une intelligence aussi haute que la sienne. A tant de sympathie, à cet ardent enthousiasme de la nature et de l’art, à ce culte, à ces sentimens si vivement partagés, Flemming pourrait se tromper, s’il aimait moins ou s’il était d’une nature moins supérieure ; mais on sent dès le début qu’une crainte mystérieuse se mêle à toutes ses joies, et l’empêche de jamais se livrer à une bien franche espérance. Un jour enfin, miss Ashburton s’est mise à parler du Mont-Blanc avec un sentiment vrai de la nature qui l’entraîne ; puis, se retournant soudain : «Est-il possible, s’écrie-t-elle, que vous ne l’ayez pas vu ? — Jamais, répond Fiemming; la grande merveille m’est encore inconnue. — Alors, riposte miss Ashburton, je ne conçois pas que vous restiez ici. Si j’étais vous, je serais parti dans une heure. » Mary Ashburton, en disant cela, est de si bonne foi dans son enthousiasme, elle se doute si peu du mal qu’elle fait, qu’elle n’en devient que plus charmante et pour le lecteur et pour celui qui l’aime; mais le coup porte, et Flemming se sent étourdi, ébranlé jusqu’au fond de l’âme. Toute cette partie du livre est d’une réalité admirable, et prouve une intime connaissance du cœur humain, connaissance à laquelle, du reste, plus d’un est arrivé par la simple observation de soi-même.

La fin d’Hypérion me paraît aussi vraie que poétique, et elle vous laisse sous l’impression d’événemens dont il semble qu’on se soit trouvé le témoin oculaire. On devine que, malgré les avertissemens de la voix intime, si rarement trompeuse, un jour vient où Paul Flemming, oubliant tout, excepté sa passion, dit à Mary Ashburton ce qu’il eût mieux valu taire à jamais. La réponse, nous la savons d’avance. Lui aussi la savait, et s’explique à peine pourquoi il n’a pas su éviter qu’elle se traduisît en autant de paroles. Cependant la sentence est prononcée, et la séparation est inévitable. Flemming quitte à jamais les lieux où se sont encadrés ses rêves, et cherche non pas à se distraire, mais à se fuir. Quelle différence de cette douleur-ci à la première ! Il ne s’agit plus maintenant d’une blessure au cœur seul, mais de la destruction de l’être tout entier. Cette fois-ci, la nature demeure muette pour lui, ou plutôt il a cessé de l’interroger. Il ne voit partout que ce visage calme, que le divin trouble de l’amour n’altère point; il n’entend que la douce et harmonieuse voix qui toujours répète : « Hélas! non, ce n’est pas vous! »

Dans cette catastrophe générale, le corps succombe d’abord. La fièvre, le délire tiennent Flemming longtemps éloigné de la conscience de lui-même, et lorsqu’il y revient, la vie est trop faible pour alimenter la souffrance. A mesure que la santé se rétablit, la douleur reparaît, il est vrai, mais non pas comme avant. Elle est visible et tangible toujours, mais terrassée, et de plus le silence lui est imposé. Aucune plainte n’échappe à Flemming, et, signe infaillible de salut, l’idéal dans son entière pureté subsiste encore; le culte a survécu à la perte de l’espoir. Il aime Mary Ashburton comme il l’aimera toute sa vie, mais en renonçant à elle du plus profond de son âme. C’est alors que sur les murs d’une église de village l’inscription qui forme l’épigraphe du livre le frappe : « Ne regarde pas le passé; il ne revient pas. Cultive le présent, il est à toi. Affronte l’avenir sans crainte et d’un cœur ferme! » pourquoi ces mots-là l’impressionnent-ils si vivement ? Pourquoi en ce jour plutôt qu’en tout autre reçoit-il le premier rayon consolateur ? Qui le sait ? « Il s’opère, dit-il, dans la vie de chacun de soudaines transitions qui semblent presque miraculeuses. D’un seul coup se dissipent les nuages, le vent tombe, et la sérénité succède à la tempête. Les causes de ces changemens travaillent sans doute sourdement en nous depuis bien longtemps, mais eux-mêmes n’en sont pas moins presque instantanés, et sans raisons suffisantes la plupart du temps. » Il en fut ainsi avec Paul Flemming : il se promit soudain à lui-même de sortir vainqueur de la lutte, d’être un homme parmi les hommes, et non pas un rêveur) parmi les ombres. « Je travaillerai, se répétait-il, et je prendrai patience avec tout… Mais pourquoi n’avoir pas résolu cela plus tôt ! — Le pouvais-je ? Ce but, ne saurait-on jamais l’atteindre que par la plus réelle, la plus dure expérience ? Hélas ! il faut donc que le temps, de sa main terrible, ait arraché la moitié des feuilles au livre de la vie et les ait livrées au feu dévorant des passions, pour que l’homme s’effraie du peu de pages qui y restent et qu’il songe à ce qui est écrit dessus ! Son plus grand désir alors est de retrouver les annales de son enfance ; il veut y revenir à toute force et ne le peut. Ensuite viennent l’irrésolution, l’inaction inévitable, le désespoir infécond, ou bien la ferme résolution de reprendre le livre et d’inscrire sur les pages qui restent une histoire plus noble, plus utile et aussi pure que celle qui en fait le premier chapitre. »

Voilà la vraie fin du livre, celle qui satisfait le lecteur pleinement, et après laquelle on n’a que faire de tout ce qui peut survenir aux personnages qui ont atteint le but de leur existence poétique. Je me sens donc fort disposé à critiquer certain chapitre de conclusion intitulé Dernière Douleur, qui, je ne l’ignore pas, charme au plus haut degré les neuf dixièmes des lecteurs, mais que je ne saurais qualifier autrement que de superfétation. Pendant son voyage d’adieu à travers l’Allemagne et la Suisse, voyage dont le terme est l’Amérique, le retour à la patrie, le héros d’Hypérion se trouve un soir porte à porte dans une auberge avec une voyageuse inconnue. Une voix dans cette chambre voisine dit tout haut des prières de l’église anglicane. C’est la voix de Mary Ashburton, et, on le comprend, la résignation de Flemming soutient un rude assaut. « Son premier mouvement, dit l’auteur avec une grande vérité, n’était dû qu’à l’affection seule, une affection illimitée, irrésistible, insensée, l’amour qu’il sentait autrefois dans la verte vallée d’Interlaken. Il n’attendit qu’un moment de silence pour accourir auprès d’elle et jouir un seul instant du bonheur de la revoir. Puis son orgueil se redressa et lui reprocha sa faiblesse. Il se rappela ses grands projets et rougit de son irrésolution. La voix se tut, et il ne bougea pas. L’orgueil s’était donc jusqu’ici assuré la victoire !… Il se jeta sur son lit comme un enfant qu’il était, et le silence qui l’enveloppait lui parut sacré, imprégné qu’il était d’elle. Il entendait presque les battemens de son cœur, tant elle était près de lui!... Dans cette nuit cependant il put mesurer l’étendue de sa passion pour cette femme. Son cœur, ainsi que l’autel des Israélites du saint livre, bien que saturé de la pluie de ses larmes, s’enflamma de nouveau dès que descendit en lui le feu du ciel. »

Ce passage, qui ne manque ni de vérité ni de beauté, manque, selon moi, d’à-propos. Il n’est pas à sa place, non plus que le rêve qui, lorsque Flemming s’endort vers le matin, lui montre Mary Ashburton dans un vague avenir revenant sur son refus, et, souriante, lui tendant la main. Je n’ignore pas que la vérité des faits vient à l’appui de ce songe prophétique, — que Paul Flemming est véritablement Henry Longfellow, et que la vie du poète se partage entre un cruel désespoir, une détermination vigoureuse et un bonheur d’autant plus immense, que bien des années s’étaient écoulées à essayer d’y renoncer; mais cette réalité-là est précisément celle dont on se passe le mieux et qui apprend le moins. La vérité psychologique, si éclatante et si intéressante à suivre pendant tout le récit, est comme troublée par la soudaine intervention d’incidens que rien n’appelle, et ce dernier chapitre gêne l’idée complète, harmonieuse, que laisse la lecture des autres parties du roman.


Nous venons surtout de rechercher dans M. Longfellow ce qui fait sa supériorité comme écrivain américain. Nous voudrions, en terminant cette étude, nous placer à un point de vue plus général, et montrer, en dehors des influences de race, les facultés qui marquent à l’auteur d’Hypérion un rang à part dans l’ensemble du mouvement intellectuel de notre siècle. Ces facultés sont le jugement et l’inspiration répartis avec une égale puissance. Bien des poètes prennent l’habitude d’habiller de vers dont la sonorité trompe l’oreille des pensées qui parviendraient tout aussi entières au sens du lecteur par le moyen de la prose; mais on ne saurait prétendre ceci d’aucune des poésies de Longfellow. Elles viennent évidemment au monde telles qu’elles sont, inséparables d’idée et de forme. Loin de se laisser fabriquer petit à petit, on sent qu’elles surgissent toutes faites déjà, et qu’au lieu d’obéir à leur créateur, elles le dominent bien plutôt. Cette notion de la nécessité me semble inaliénable de l’idée de l’inspiration; sans elle, point de spontanéité, point de verve.

Le don de l’inspiration étant reconnu à Longfellow, il ne sera pas moins aisé de mettre en évidence les précieuses qualités qui s’y joignent : — un profond jugement et un sens critique des plus fins. Les exemples de cette dualité de dons intellectuels sont fort rares partout, et surtout en France, où l’inspiration et la critique affectent de se traiter de puissances ennemies. En Angleterre, les dernières quarante années ont deux fois montré, dans Coleridge et dans Shelley, l’union possible du créateur et du critique, de celui qui sans réserve et sans arrière-pensée se livre lui-même tout entier et de celui qui cherche patiemment la raison d’être et la loi des choses. L’Allemagne en est pleine, de ces esprits à plusieurs faces, ainsi qu’ils se désignent eux-mêmes dans ce terme vielseitig. Goethe, Jean-Paul, Tieck et tant d’autres nous prouvent que l’imagination n’obscurcit pas la clarté de la perception, et que la profondeur n’empêche pas l’entrain. Il y aurait tout un volume à faire sur l’enchevêtrement des deux natures opposées dans les œuvres qu’elles enfantent, ou plutôt sur l’infiltration du sens poétique dans le jugement, qu’il élève sans l’emporter dans le vide. Comme critique, le talent de M. Longfellow me paraît tout à fait hors ligne. Il y a dans Hypérion tel chapitre sur Jean-Paul, tel autre sur Hoffmann, telle dissertation sur la nature du génie en lui-même, qui ne seraient pas déplacés à côté de ce que les plus grands ont fait de meilleur.

Je ne serais nullement étonné si dans l’avenir les tendances de son esprit entraînaient M. Longfellow entièrement du côté de l’esthétique, c’est-à-dire vers cette étude passionnée du beau, où, à mesure que l’individu s’absorbe, l’individualité du talent (qui est bien autre chose) s’affirme davantage. Seulement je me demande dans quelle forme il encadrera ses pensées. Le beau, le sublime, le merveilleux sont partout, et le sens qui sert plus spécialement à les deviner n’est pas condamné à se renfermer dans des essais ou des cours de littérature. Le drame, le roman, l’histoire, tous peuvent fournir le moule, et le jugement, parvenu à une certaine hauteur, s’exerce aussi bien sur les secrètes combinaisons du cœur que sur les faits héroïques ou sur les œuvres d’art. Élevez-le assez, affranchissez-le surtout des mille détails qui entravent sa marche ascensionnelle, et vous aurez toute l’étendue de ce qu’on appelle l’esprit critique. Il est bien moins spécial qu’on ne suppose, et touche à plus de choses qu’on ne croit. C’est en ce sens que je ne puis m’empêcher d’applaudir à ce que je pense être les tendances d’un homme réellement supérieur. Si, comme je suis porté à le croire, l’auteur d’Hypérion se voue à la prose désormais, et de lyrique inspiré qu’il s’est d’abord montré devient un des héros de ce qu’on pourrait appeler la littérature réflective, nul doute que son talent personnel ne doive y gagner, et que des deux côtés de l’Atlantique le mouvement anglo-saxon n’en profite.


ARTHUR DUDLEY.

  1. Voyez, sur le Mouvement poétique en Angleterre depuis Shelley, les livraisons du 1er juillet 1853 et du 15 septembre 1854.
  2. Le Hochzeitschmaus de Goethe.
  3. On n’a pas oublié qu’une des dignités du duc de Wellington l’appelait à séjourner quelques semaines de chaque année sur la côte, en sa qualité de lord warden of the cinq ports. C’est au château de Walmer près Douyres, et pour ainsi dire dans l’exercice de ses fonctions, comme le rappelle Longfellow, qu’il est mort par une belle matinée d’automne et au moment où, pendant tant d’années, le premier coup de canon l’avait toujours trouvé levé et prêt à la besogne.
  4. La popularité du roman de Longfellow est constatée aujourd’hui par des preuves sans réplique : sur le library-table de l’homme politique, dans le boudoir de la grande dame, chez l’artisan studieux, dans la poche du grouse-shooter, sur la cheminée des clubs, dans le panier à ouvrage de la jeune fille, je ne sache en vérité pas où l’on chercherait inutilement le livre de Longfellow. A tous les degrés de l’échelle, depuis l’in-quarto illustré jusqu’au microscopique diamond-edition, partout certainement on le trouverait à titre de livre aimé. Or on ne peut se dissimuler que, ce fait se produisant en Angleterre, dans le pays où à priori tout sentiment national s’insurge contre l’admission d’une supériorité américaine, où chaque succès remporté par brother Jonathan froisse une vanité séculaire, il faut, ou que le livre réponde à des besoins intellectuels très prononcés, ou que le mérite individuel en soit éclatant.