Poètes et romanciers modernes de la France/Desaugiers

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Poètes et romanciers modernes de la France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 11 (p. 5-28).


POETES


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE.




II.
DESAUGIERS.




Voici un portrait qu’il ne m’appartenait pas de faire. J’avais eu dès long-temps l’idée que le plus gai, le plus franc, le plus copieux et le plus ample de nos chansonniers manquait en effet à une série déjà si longue de poètes, et qu’après tous ces élégiaques, tous ces lyriques, tous ces sensibles et ces délicats presque tous mélancoliques et plaintifs, il fallait, lui aussi, l’introduire, dût-il venir un peu tard pour être le boute-en-train de la bande. On avait insisté auprès de Charles Nodier, qui avait fort connu Desaugiers, pour qu’il retraçât cette physionomie si vivante et rassemblât à ce sujet ses souvenirs : les souvenirs, même en se composant et se confondant un peu selon la fantaisie de Nodier, en s’entremêlant de quelques folles couleurs, n’eussent été ici qu’un charme de plus et une manière non moins vive de ressemblance. Mais Nodier mourut avant d’avoir laissé échapper les pages riantes, et nous voilà en demeure, nous poète autrefois intime, critique aujourd’hui très grave, de payer le tribut au plus joyeux et au plus bachique des chanteurs. N’importe, nous le ferons sans trop d’effort : la critique a pour devoir et pour plaisir de tout comprendre et de sentir chaque poète, ne fût-ce qu’un jour.

A une noble dame qui lui demandait de réciter des vers à table, le poète Parini répondit par un refus :

Orecchio ama placato
La Musa, e mente arguta e cor gentile.

« La Muse, pour se confier, veut une oreille apaisée, un esprit fin et un cœur délicat. » Cela est vrai et le sera toujours des muses discrètes, tendres ou sévères. Mais il est aussi une poésie qui a présidé de tout temps aux banquets, aux réunions cordiales des hommes et qui s’inspire de la bonne chère, de l’abondance de la paix et des joies de la vie. Les moins lettrés vous citeront tout aussitôt, comme antiques patrons du genre, Horace et Anacréon. On remonterait plus haut encore, et c’est Horace lui-même qui a dit :

Laudibus arguitur vini vinosus Homerus.


liomère, en effet, ne perd aucune occasion de remplir les coupes dans les festins qu’il décrit. Lorsqu’Ulysse déguisé en mendiant arrive chez le fidèle Eumée, celui-ci traite son hôte avec honneur ; il lui sert le dos tout entier d’un porc succulent, lui présente la coupe toute pleine, et Ulysse, moitié ruse, moitié gaieté, et comme animé d’une pointe de vin, se met à raconter avec verve certaine aventure à demi mensongère où figure Ulysse lui-même : « Écoute maintenant, Eumée, s’écrie-t-il, écoutez vous tous, compagnons, je vais parler en me vantant, car le vin me le commande, le vin qui égare, qui ordonne même au plus sage de chanter, qui excite au rire délicieux et à la danse, et qui jette en avant des paroles qu’il serait mieux de retenir… » Et cela dit, le malin conteur pousse sa pointe et, comme entre deux vins, il risque son histoire, qui a bien son grain d'humour et dans laquelle il joue avec son propre secret.

Mais, après Homère, et sans parler d’Anacréon trop connu, le poète ancien qui a le mieux parlé du vin est peut-être Panyasis, de qui l’on n’a que des fragmens. Ce Panyasis, qui était de la grande époque et oncle ou cousin-germain d’Hérodote, avait composé chez les Grecs la troisième épopée célèbre, celle qui suivait en renom les deux filles d’Homère. On n’en sait guère que le morceau que voici, et il est fait pour donner le regret de l’ensemble. Rien qu’à la largeur de la coupe, on peut prendre idée de la manière du maître :

« Allons, ô mon hôte, bois ! c’est là un talent aussi que de savoir dans un festin boire comme il faut et plus que tous les autres, et en même temps de donner le signal à tous. Le héros d’un festin est égal au héros qui, dans la guerre, dirige les mêlées terribles, là où si peu demeurent inébranlables et soutiennent de pied ferme le choc de Mars impétueux. Cette gloire-là est, à mes yeux, toute pareille à celle du convive intrépide qui jouit lui-même de la fête et met en train les autres. Car il ne me semble pas vivre, il ne connaît pas la consolation de la vie, le mortel qui, éloignant son cœur du vin, boit quelque autre boisson d’invention nouvelle [1]. Le vin est aux mortels aussi utile que le feu ; il est le vrai bien, le remède des maux, le compagnon de tout chant. Il est une part sacrée de toute réjouissance, de toute allégresse, de la danse et de l’aimable amour. C’est pourquoi, assis au festin et t’humectant à souhait, il te faut boire, et non pas te gorger de viandes, comme un vautour, oubliant les gracieuses délices. »

On a là, dans ce fragment de Panyasis, comme un premier type classique de l’admirable Délire bachique de Desaugiers.

Les Gaulois, on le sait, ont toujours aimé le vin, et les Français la chanson. Chanson galante, chanson satyrique, chanson de table, ils en ont eu de toutes les sortes et dans tous les âges. On assure, non sans vraisemblance, que cela commence fort à passer, et qu’on ne chante plus guère, du moins dans le sens joyeux du mot. Un reproche certain qu’ont mérité nos poètes modernes, si éminens à tant d’égards, si grandement lyriques, si tendrement élégiaques, c’est d’avoir trop oublié l’esprit, ce qui s’appelle proprement de ce nom, ce qu’avaient précisément nos pères. En effet, si l’on excepte Béranger et Alfred de Musset, on trouvera qu’ils s’en sont passés en général et qu’ils ont tous négligé le sourire. Si cette remarque est vraie du sourire et de l’esprit, que sera-ce s’il s’agit du rire et de la franche gaieté ? On conviendra qu’elle est encore plus absente. Il faut avouer que Béranger lui-même n’en a que le premier abord et le semblant ; elle ne fournit bien souvent chez lui que le prétexte et le cadre, tandis qu’elle reste le fond chez Desaugiers. Celui-ci est le dernier chansonnier vraiment gai, le pur chansonnier sans calcul, sans arrière-pensée, dans toute sa verve et sa rondeur ; à ce titre, il demeure original et ne saurait mourir.

Desaugiers, dans son Hymne à la Gaieté, a dit :

Il n’est donné qu’à la vertu
D’éprouver ton heureux délire.


Je n’oserais affirmer que la vertu et la gaieté se tiennent si étroitement ; la gaieté naît avant tout d’un tempérament heureusement mélangé par la nature ; mais il faut aussi que ce tempérament ne soit pas altéré de bonne heure par des habitudes sociales et des influences factices trop contraires. La gaieté annonce d’ordinaire un fonds pur, non tourmenté, non compliqué. Ce qui nuit le plus à la gaieté dans notre genre de vie actuel, c’est la complication en toute chose, c’est le harcellement et l’aiguillon, l’inquiétude dans la vie matérielle comme dans celle de l’imagination et de l’intelligence. Les plus nobles préoccupations sont promptes à l’étouffer, à la tarir jusque dans sa source. Il n’est pas exagéré de dire que, chez les modernes, l’ivresse elle-même a changé de caractère, et qu’elle n’engendre plus la même disposition d’oubli qu’autrefois. Voyez l’éloge qu’ont fait du vin d’éloquens écrivains de nos jours. Je viens de relire la dixième des Lettres d’un Voyageur, par George Sand, où se trouve cet hymne enthousiaste : « A Dieu ne plaise que je médise du vin ! généreux sang de la grappe, frère de celui qui coule dans les veines de l’homme !… Vieux ami des poètes !… toi que le naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux vers, toi qui ranimas long-temps le génie dans le corps débile du maladif Hoffmann ! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goethe, et qui rendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands artistes, pardonne si j’ai parlé des dangers de ton amour ! Plante sacrée, tu crois au pied de l’Hymète, et tu communiques tes feux divins au poète fatigué, lorsqu’après s’être oublié dans la plaine, et voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une jeunesse magique ; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur, et tu fais descendre tout l’Olympe à sa rencontre dans des rêves célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran !… » - Toute une philosophie sociale va se mêler insensiblement à cet élan du poète, et nous voilà bien loin de la gaieté. — M. de Laprade, à son tour, célébrant la Coupe, dans une pièce pleine de beaux vers, a dit :

Des hautes voluptés nous que la soif altère,
Fils de la Muse, au vin rendons un culte austère,
Buvons-le chastement, comme le sang d’un dieu.


C’est là ce qu’on peut appeler s’enivrer du bout des lèvres et selon la méthode des Alexandrins, en christianisant du mieux qu’on peut le Bacchus du paganisme, en symbolisant l’orgie sacrée avec des réminiscences de la communion. C’est de l’ivresse tempérée et commentée de métaphysique [2]. On ne saurait mieux marquer que par de tels traits la différence qui nous sépare de nos pères ; ceux-ci et Desaugiers le dernier, dans leur manière d'entendre le vin, c’est-à-dire de le boire et de le chanter, tenaient un peu plus directement, on en conviendra, des façons du bon Homère et de celles du bon Rabelais.

Marc-Antoine Desaugiers naquit le 17 novembre 1772, à Fréjus en Provence. C’est cette même ville qui avait donné naissance à Sieyès, le grand métaphysicien de 89 ; venant après lui et sorti du même lieu, le chansonnier de l’Empire et de la restauration semblait destiné à prouver qu’en France, même après 89, tout finit encore par des chansons. Mais cela n’était plus vrai qu’en passant, et l’issue a prouvé qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence. Pour les Bourbons, si on veut le prendre en un certain sens, tout a fini en effet par des chansons, mais ç’a été par celles de Béranger, non point par celles de Desaugiers.

Desaugiers sortait d’une famille où les dons du chant et de l’esprit semblent avoir été héréditaires. Son père, compositeur de musique et ami de Sacchini, de Gluck, a donné des opéras et d’autres morceaux lyriques appréciés des maîtres. Notre Desaugiers eut deux frères, dont l’aîné, traducteur et commentateur distingué des Bucoliques de Virgile, a fait ses preuves et à l’opéra encore et dans la cantate. Il y avait dans cette famille comme un courant naturel de verve, de gaieté et de musique, qui allait du père aux enfans. Ces courans-là, en se divisant, ont aussi leurs caprices et leurs inégalités de veine : ici ce n’est qu’un filet, là c’est un jet à gros bouillons. Nous n’avons qu’à suivre dans son plein la source même.

Le jeune Desaugiers marqua dès l’enfance d’heureuses dispositions. Son père, qui était venu s’établir à Paris, le mit pour faire ses études au collège Mazarin, et l’écolier, en terminant, y eut pour professeur de rhétorique Geoffroy, nature peu délicate assurément, mais plus nourri de l’antiquité et des Grecs qu’on ne l’était généralement alors, même au sein de l’Université. L’autre professeur de rhétorique, dont le jeune Desaugiers suivait également les leçons, était un M. Charbonnet, que Duvicquet donne pour homme d’esprit dans toute l’acception du mot, et qui, ajoute-t-il, tournait fort bien le couplet [3]. Rien donc ne manqua, ni au collége, ni au logis, pour mettre en jeu des facultés naturelles, si vives dès le premier jour. Un honorable chanoine de l’église de Paris, compatriote de la famille Desaugiers, écrivant à l’un des frères du célèbre chansonnier sur la nouvelle de sa mort (août 1827), lui rendait ce gracieux témoignage : « Je n’oublierai jamais l’homme aimable que j’ai vu dans sa première enfance, et dont feu l’abbé Arnaud avait tiré l’horoscope qu’il a si bien justifié : « Voilà, disait-il du jeune Tonin [4], voilà une tête grecque. » Il aurait pu dire aussi : Voilà une tête romaine, et y découvrir des traits de ressemblance avec le bon, l’aimable Horace, que votre ingénieux chansonnier rappelait si souvent. Si je n’avais pas craint d’effaroucher sa muse folâtre et de rembrunir sa gaieté, je l’aurais volontiers recherché pour partager celle qu’il répandait autour de lui. Avec moins de raisons de me tenir à l’écart que monseigneur l’évêque de Verdun, le sérieux de mon état me paraissait contraster avec cette gaieté habituelle, qui, au surplus, au dire de M. le curé de Saint-Roch,.n’a jamais passé les bornes de la décence. »

Nous aurons plus tard occasion de revenir sur cette indulgence du clergé et des personnes religieuses pour la malice innocente de Desaugiers, tandis qu’on était, au même moment, très en garde contre d’autres gaietés plus suspectes. On aura remarqué cette expression de tête grecque appliquée à l’enfant ; n’oublions pas que sur ces plages favorisées de la Provence étaient déposés de toute antiquité des germes apportés d’Ionie. L’évêque de Verdun, dont il est question dans cette lettre, était M. de Villeneuve, compatriote également de Desaugiers, et qui avait conseillé à son père, au sortir des études, de le placer dans l’église, si bien que le jeune homme passa six semaines eu séminaire de Saint-Lazare. Mais il ne tint pas à l’épreuve, et dés le lendemain sa vocation l’emportait : il faisait une comédie en un acte et en vers qui réussissait au boulevard ; il arrangeait en opéra-comique le Médecin malgré lui de Molière, dont son père faisait la musique, et qu’on jouait à Feydeau en 1791. La révolution vint à la traverse et coupa en deux cette gaieté naissante qui allait si aisément prendre son essor.

Au moment où la patrie pouvait sembler le moins regrettable, Désaugiers accompagna à Saint-Domingue sa sœur, qui venait d’épouser en France un colon de cette île. On débarqua à la ville du Cap en janvier 1793. Une lettre de notre voyageur que nous avons sous les yeux nous le montre au naturel, tel qu’il était en ces années d’hilarité et d’insouciance, tel qu’il eut l’heureux privilège de rester toujours. Il paraît qu’il y avait à vaincre quelque prévention dans la famille chez laquelle il arrivait ; l’accueil fut d’abord un peu froid pour lui, pour les jeunes époux et pour sa sueur en particulier, qui avait à se faire adopter de la nouvelle famille, et à s’y apprivoiser elle-même. De jeunes belles-sœurs observaient les nouveaux-venus avec un intérêt encore plus curieux qu’affectueux peut-être ; mais tout ce petit manége ne tint pas long-temps en face d’un hôte aussi imprévu ; on avait affaire en sa personne au plus irrésistible génie (le Genius des anciens), à celui qui se rit de la contrainte et qui épanouit les fronts : « Quant à moi, écrivait Désaugiers racontant ce premier accueil et comment il avait rompu la glace, j’ai fait des prodiges, soit dit sans me flatter. Je me suis surpassé en gaieté, je ne dirai pas et en esprit, mais je puis dire qu’on m’en soupçonne beaucoup. J’ai été enjoué, galant, plaisant, et j’ai fait fortune. Mme Mourlan a ri et plaisanté avec moi comme avec son fils. Les demoiselles ont commencé par m’éplucher (Mme Lavaux me l’avait prédit) ; elles m’ont d’abord fait mille questions, auxquelles j’ai répondu avec une justesse qui m’étonne quand j’y pense. Elles ont été forcées de quitter la partie, et ce succès m’a enhardi à un point extrême. On m’a fait chanter et toucher du piano, je ne me suis pas fait prier. Nous étions à chaque repas vingt personnes à table, et j’ai eu le talent de les faire toutes rire. Bref, quand il a été question d’aller au Borgne, on ne voulait plus me laisser aller, et on a fait tout ce que l’on a pu pour reculer ce funeste départ… »

Cette lettre si folâtre (contraste funèbre !) est datée du lundi 21 janvier 1793. Riez, chantez à souhait, portez avec vous la joie, et soyez partout où vous entrez l’ame de la fête ! Vous avez beau l’ignorer ou l’oublier, ce contraste se reproduira chaque fois et chaque jour, pour qui le saura voir : publique ou cachée, il y aura toujours ce jour-là dans le monde une grande douleur, une infinité de grandes douleurs.

Les désastres de Saint-Domingue vinrent avertir les heureux colons que la foudre n’était pas loin. La révolution, là aussi, éclata, et avec la fureur d’un orage du tropique. La famille de Desaugiers et lui-même furent en proie à toutes les calamités qui assaillirent les blancs. Publiant en 1808 son premier recueil de chansons, il toucha, dans sa préface, quelque chose de ces horribles scènes dont il avait été témoin et victime ; mais, chez les êtres vivement doués et qui ont été désignés en naissant d’une marque singulière, la nature au fond est si impérieuse, et elle donne tellement le sens qui lui plaît à tout ce qui vient du dehors, qu’il y voyait plutôt un motif de s’égayer désormais et de chanter : « Permettez-moi, disait-il au lecteur en cette préface, de payer à la Gaieté, ma généreuse libératrice, un hommage que l’ingratitude la plus noire pourrait seule lui refuser ; daignez m’entendre, et vous en allez juger. C’est elle qui, me tendant une main secourable sous un autre hémisphère, adoucit pour moi les périls et les horreurs d’une guerre dont l’histoire n’offrira jamais d’exemple ; c’est elle qui me consola dans les fers où me retenait la férocité d’une caste sauvage ; c’est elle enfin qui, m’environnant de tous les prestiges de l’illusion, me fit envisager d’un œil calme le moment où, pris les armes à la main par ces cannibales, condamné par un conseil de guerre, agenouillé devant mes juges, les yeux couverts d’un bandeau qui semblait me présager la nuit où j’allais descendre, j’attendais le coup fatal… auquel j’échappai par miracle, ou plutôt par la protection d’un Dieu qui n’a cessé de veiller sur moi pendant le cours de cette horrible guerre. Une maladie cruelle fit bientôt renaître pour moi de nouveaux dangers ; ce n’était pas assez d’avoir été condamné par mes juges, je le fus par les médecins. J’allais périr…, quand la Gaieté, mon inséparable compagne, soulevant d’une main le voile de l’avenir, me montra de l’autre le beau ciel de ma patrie, où le bonheur semblait m’appeler. » Et voilà sa barque remise à flot, aventureuse et légère ; le voilà plus en humeur, plus en veine que jamais, se croyant quitte une bonne fois avec le malheur, et n’invoquant pour tous patrons à l’avenir que Momus (comme on disait alors) et que Thalie :

Naturam expellas furca, tamen usque recurret.


Tant il est vrai que toute nature douée d’une vocation énergique se fait jusqu’à un certain point sa propre destinée et porte avec elle son démon.

A peine remis de tant de maux, Desaugiers fut emmené de Saint-Domingue aux États-Unis par un capitaine américain qui l’avait entendu un jour toucher du piano. Ce brave homme n’avait pu résister à l’intérêt qu’un talent si naturel et si expansif lui inspira : il lui offrit sur-le-champ le passage gratis à son bord, et lui garantit qu’il trouverait sur le continent prochain à donner autant de leçons qu’il voudrait. Arrivé à Baltimore, le jeune Saint-Marc y passa les années 1795, 1796 ; il savait très bien l’anglais, et avait des écolières pour le piano en grand nombre : il s’était rendu extrêmement fort sur cet instrument. Sa sœur, devenue veuve, l’avait rejoint, et leur existence à tous deux était tolérable. Ce genre de vie convenait même beaucoup mieux à Desaugiers que le sort qui lui était primitivement destiné à Saint-Domingue comme régisseur de quelque plantation ; mais tous ses vœux se portaient vers la France, et il ne fut heureux que lorsqu’il revit le sol natal et sa famille, au printemps de 1797.

C’était le moment de l’extrême orgie du Directoire et de la bacchanale universelle. On a vu quelquefois, au plus fort des calamités et des fléaux, le cœur humain réagir bizarrement et prendre sa revanche par une sorte d’étourdissement et d’ivresse. On a l’idéal le plus charmant de cette disposition un peu artificielle dans le cadre du Décameron de Boccace. Mais, s’il y a toujours quelque chose contre nature dans ce contraste d’un oubli volontaire et factice au sein des fléaux, rien n’est plus simple au contraire et plus concevable que l’expansion et la détente au lendemain même de la crise. C’est ce qui eut lieu en France au sortir des atrocités de la Terreur. On se remit à l’instant à vivre, à vivre avec délices, à jouir éperdument des dons naturels, de l’usage de ses sens, des plaisirs libres et faciles, du charme des réunions surtout et de la cordialité des festins. On déjeuna, on dîna, on chanta beaucoup ; Cousus, Momus et Bacchus furent à l’ordre du jour : c’était bien le moins après la déesse Raison. La mode s’en mêla, comme elle se mêle à tout : on se fit un rôle de gastronome et d’épicurien.

Oui, nom d’un chien !
J’veux t’être épicurien,


se disait plus tard Cadet Buteux dans la chanson. De très honnêtes gens se l’étaient dit avant Cadet Buteux, et s’étaient crus obligés de l’être en dépit de leur estomac lui-même, invita Minerva. Des personnages que nous avons connus très graves et même moroses (Eusèbe Salverte, par exemple) avaient débuté, grelots en main, sous ce masque de gaieté. Desaugiers n’eut pas à le prendre ; il saisit, comme on dit, la balle au bond, et la relança de plus belle. On peut dire que la gaieté, en France, n’eut son plein accent et tout son écho que lorsqu’il y fut revenu.

Pendant les deux ou trois premières années qui suivirent son retour, nous le perdons un peu de vue : il ne resta pas tout ce temps à Paris. Attaché, comme chef d’orchestre, à une troupe de comédiens, il alla, me dit-on, à Marseille, et fit ses caravanes en province. Molière, jeune, les avait faites aussi. On a depuis brodé sur cette époque de la jeunesse de Desaugiers, car il a eu, et il a sa légende, comme il convient à un type jovial et populaire ; on a inventé mainte anecdote sur lui non moins que sur Rabelais, non moins que sur La Fontaine, et il est devenu matière à vaudevilles à son tour. On ne sait rien d’ailleurs de précis ; il parlait peu de son passé et de ses aventures de jeunesse, ou du moins il n’en parlait qu’en courant, entre la coupe et les lèvres ; il en disait quelquefois : « J’écrirai tout cela un jour, quand je serai vieux ; » mais ce souvenir, chez lui, n’était qu’un éclair, et l’abondance de la vie présente, le jet de chaque moment, recouvrait tout [5].

Depuis mars 1799, où il donnait au théâtre des Jeunes-Artistes le Testament de Carlin, on le trouverait sans interruption mêlé à une foule de petites pièces de tout genre, opéras comiques, vaudevilles, tantôt comme auteur unique, tantôt et le plus ordinairement comme collaborateur pour une moitié ou pour un tiers. Son esprit à ressources excellait à ces jeux de circonstance, à ce travail en commun de quelques matinées. Chansonnier, musicien, metteur en scène, plein de gais motifs et de saillies, il était là dans son élément. On raconte qu’un jour l’acteur qui faisait Arlequin, dans je ne sais quelle farce de lui, se trouvant indisposé au moment de la représentation, il le suppléa à l’improviste et joua incognito le rôle avec applaudissement [6]. Le chiffre des pièces auxquelles il a pris part ne va pas à moins de 115 ou de 120. Nous n’aurons point à l’y suivre ; la plupart de ces productions légères ressemblent à un champagne autrefois piquant, mais dont la mousse s’est dès long-temps évaporée. Une couple de fois, il parut vouloir tenter une scène plus haute : en 1806, il donna seul le Mari intrigué, comédie en 3 actes et en vers, très faible, qui fut jouée au théâtre de l’Impératrice, autrement dit théâtre Louvois ; en 1820, il atteignit aux cinq actes, également en vers, et fit jouer à l’Odéon une comédie, l’Homme aux précautions, dont je n’ai rien absolument à dire. Le joli acte de l’Hôtel garni, fait en société avec M. Gentil, est resté à la Comédie-Française. Mais l’originalité de Desaugiers et sa vraie veine doivent se chercher ailleurs ; laissons là ces prétendus succès d’estime, et qu’on me parle de son Dîner de Madelon ! Comme vaudevilliste et auteur dramatique, il prit rang vers 1805 et ne cessa, durant les vingt années qui suivirent, d’attester chaque soir sa présence par cette quantité de folies, de parades, de parodies plaisantes, dont les représentations se comptaient par centaines, et qui fournissaient aux Brunet et aux Potier des types d’une facétie incomparable : M. Vautour, la série des Dumollet, le père Sournois, et tant d’autres. Comme chansonnier proprement dit, il débuta et se classa d’emblée, vers 1806, à titre de convive du Caveau moderne : c’est par ce côté qu’il nous appartient ici.

Il y aurait une jolie histoire à esquisser, celle de la gaieté en France. La gaieté est avant tout quelque chose qui échappe et qui circule ; mais elle eut aussi ses rendez-vous réguliers, ses coteries et foyers de réunion, ses institutions pour ainsi dire, aux divers âges. Laujon, au tome IV de ses Œuvres, a tracé un petit aperçu des dîners chantans, à commencer par l’ancien Caveau, dont la fondation appartient à Piron, Crébillon fils et Collé, et qui remonte à 1733 [7]. On remonterait bien au-delà, si l’on voulait rechercher tous les dîners périodiques un peu célèbres, égayés de chant, de même que, dans l’histoire de notre théâtre, on remonte bien au-delà de l’établissement des Confrères de la Passion. Il y avait les dîners du Temple, où Chaulieu, l’abbé Courtin et autres libres commensaux des Vendôme, célébraient Lisette, la paresse et le vin. Il y eut ces gais dîners de la jeunesse de Boileau et de Racine, où faisaient assaut La Fontaine et Molière : Chapelle n’y laissait pas dormir le refrain. On entrevoit plus anciennement les dîners ou soupers de la Satire Ménippée, où de malicieux couplets durent se chanter, à la sourdine la veille de l’entrée d’Henri IV, et à gorge déployée le lendemain. Marot, dans sa jeunesse, était le meneur et l’ame de cette société des Enfans sans souci, folle bande directement organisée pour le vaudeville et les chansons ; mais c’est à partir de 1733 qu’on peut suivre presque sans interruption la série des dîners joyeux, et qu’on possède les annales à peu près complètes de la gastronomie en belle humeur. L’ancien Caveau, dont les réunions se tenaient au carrefour Bussy, chez le restaurateur Landelle, dura dix années et plus. Les dîners qui eurent lieu ensuite chez le fermier-général Pelletier, et qui, à partir de 1759, rattachèrent plusieurs des précédens convives, eurent l’air un moment de vouloir remplacer le centre qu’on avait perdu ; pourtant on ne s’y sentait pas assez entre soi, pas assez au cabaret. Bon nombre des membres dispersés de l’ancien caveau, aidés de fraîches recrues qu’ils s’adjoignirent, reformèrent un Caveau véritable, qui paraît avoir duré jusqu’après 1775. Il y eut là un nouvel intervalle comblé par d’autres fondations intérimaires, que Laujon a touchées en passant. Mais c’est au lendemain de la Terreur qu’il se fit une véritable restauration de la gaieté en France. Dans un dîner du 2 fructidor an IV (1796), dix-sept gens d’esprit dont on a les noms, et parmi lesquels on distingue les deux Ségur, Deschamps, père des poètes Deschamps d’aujourd’hui, Piis, Radet, Barré, Després, etc., posèrent entre eux les bases d’un projet de réunion mensuelle, qu’ils rédigèrent le mois suivant en couplets ; c’était l’ère des constitutions nouvelles et des décrets de toutes sortes, on ne manqua pas ici d’en parodier la formule :

En joyeuse société,
Quelques amis du Vaudeville

Considérant que la gaieté
Sommeille un peu dans cette ville ;
Sous les auspices de Panard,
Vadé, Piron, Collé, Favart,
Ont regretté du bon vieux âge
Le badinage
Qui s’enfuit ;
Et, pour en rétablir l’usage,
Sont convenus de ce qui suit :


Et, après la rédaction rimée des divers articles du règlement, la commission signait en bonnes formes :

Au nom de l’Assemblée entière,
Paraphé, ne varietur.
Paris, ce deux vendémiaire,
Radet, Piis, Deschamps, Ségur.


De là les Dîners du Vaudeville, qui fournirent une carrière assez brillante, et ne prirent fin qu’aux approches de l’Empire [8]. Un peu plus tôt, un peu plus tard, l’aimable société avait son terme marqué vers ce moment qui enleva plusieurs de ses principaux convives : l’un des Ségur mourut, l’aîné devenait maître des cérémonies ; Després, nommé secrétaire des commandemens du roi de Hollande, et d’autres membres encore, appelés à de graves fonctions officielles, durent renoncer à des amusemens qui semblaient incompatibles avec l’étiquette renaissante. Le décorum impérial ne passait rien ; il était très raide, comme quelque chose de très neuf. De plus jeunes et de moins compromis dans les honneurs survinrent donc, et se groupèrent de toutes parts en frairies à la ronde. J’omets cette foule de réunions moins en vue et vouées à une goguette moins choisie, qui pullulèrent alors, et qui n’ont pas laissé de traces ni d’archives ; mais l’institution qui sembla l’héritière directe des Dîners du Vaudeville, et qui représente la gaieté sous l’Empire, comme l’autre réunion l’avait représentée sous le Directoire et sous le Consulat, ce fut la société du Rocher de Cancale ou du Caveau moderne. Nous y trouvons tout d’abord Desaugiers.

La gaieté sous l’Empire différa un peu de celle du Directoire ; elle se régla davantage sans cesser d’être abondante, elle se simplifia. Sous le Directoire, elle était en train de tout envahir et de déborder : l’Empire fit là comme ailleurs, il fit des quais. La gaieté y put couler à pleins bords dans un lit tracé.

C’est Tyrtée ou Callinus qui a dit, s’adressant à la jeunesse oisive : « Jeunes gens, vous vous croyez en pleine paix, et la guerre embrase toute la terre. » Ceci s’appliquerait très bien au très petit nombre de jeunes gens ou d’hommes jeunes encore, qui avaient trouvé moyen d’éviter la conscription et de rester à Paris sous l’Empire. Sous ce gouvernement fort et victorieux, dans ce silence absolu de toute discussion politique sérieuse, on avait pris le parti, quand on le pouvait, de jouir de la vie, du soleil de chaque matin, de rêver la paix et d’en prélever les douceurs. On s’était refait une sorte de sécurité par insouciance, et, puisqu’on ne pouvait rien au gouvernail, on ne songeait qu’à remplir gaiement la traversée. On pratiquait l’épicuréisme tout de bon ; on répétait en chœur la ronde bachique d’Armand Goulfé : Plus on est de fous ; et du café des Variétés au café de Chartres, on s’en allait fredonnant la devise de Desaugiers et du Caveau :

Aime, ris, chante et bois,
Tu ne vivras qu’une fois.


Cette morale des joyeux chansonniers est, après tout, celle même que chante bien mélodieusement, si l’on s’en souvient, l’oiseau magique dans les jardins d’Armide : Cogliamo la rosa

Cueillons, cueillons la rose au matin de la vie !


Que si, sous sa forme purement folâtre et dans la voix bruyante de l’ivresse, elle est moins faite pour séduire les ames délicates et tendres, elle prend parfois aussi des accens d’une telle richesse, d’une folie si éclatante et si sincère, qu’elle a force de poésie à son tour, et que, bon gré mal gré, elle entraîne. Je puis assurer les élégiaques et les rêveurs que Lamartine, qui effleura cette vie de l’Empire dans sa jeunesse, apprécie fort et sait très bien rappeler à l’occasion certaines des plus belles chansons de Desaugiers.

Ce ne sont pas celles qui ont pour titre et pour sujet un de ces noms tirés au sort, comme c’était d’usage dans les réunions du Caveau, la neige, la plume, le noir, le long ; il s’agissait de broder là-dessus quelques couplets, vraie gageure de société et pur jeu d’esprit. Ces sortes de chansons, qui prêtent aux pointes et aux calembourgs, sont trop nombreuses dans le premier recueil de Desaugiers ; mais bien vite et du second coup il perça juste et ouvrit largement sa veine. Ses belles chansons, toutes de feu et d’inspiration (il suffira de les noter d’un mot), ce sont : Ma Vie épicurienne (1810) :

Le jour
Chantant l’amour,
Et souvent le faisant sans bruit
La nuit… ;


le Panpan bachique (1809) :

Lorsque le champagne
Fait en s’échappant
Pan, pan… ;


ce sont ces autres refrains irrésistibles et qui éveillent de toutes parts l’écho, le Carillon bachique, surtout le Délire bachique (1810) :

Quand on est mort, c’est pour long-temps…,

admirable chant tout bouillant d’une douce fureur, et où brille dans tout son éclat le génie rabelaisien. Il est telle de ses premières chansons faite comme parodie et pendant à la fameuse chanson à boire de maître Adam de Nevers, et intitulée Chanson à manger (1806), où ce même génie à la Gargantua se déclare. Je ne me figure pas qu’on chantât autre chose aux noces de Gamache ; on en a plein la bouche à chaque mot, on nage véritablement en pleine bombance. Desaugiers, en ce genre, a la veine plus grasse qu’aucun de ses devanciers et de ses contemporains ; mais on ose mieux louer en lui les vifs et légers accès de son humeur jaillissante, au nombre desquels je rappellerai encore la Manière de vivre cent ans (1810). C’est par de telles explosions de verve, populaires en naissant, que Desaugiers est devenu si vite un type national de gaieté et comme le patron à perpétuité de tous les dîners chantans ; il n’en est aucun désormais où sa réjouissante mémoire ne préside. Il a du premier jour, et sans y songer, effacé le pâle Laujon, redonné la main aux maîtres gaulois de vieille race, et n’a pas été détrôné à cet endroit, même par Béranger.

La sensibilité, que celui-ci a introduite avec tant d’art dans la chanson, n’est pas absente, autant qu’il le semblerait d’abord, chez Desaugiers. Dans ce Dîner de Madelon, sa petite comédie la plus charmante (1813), il se rencontre de jolis couplets qui expriment la Philosophie du sexagénaire :

À soixante ans on ne doit pas remettre
L’instant heureux qui promet un plaisir.

Celui qui plie à soixante ans bagage,
S’il vécut bien, vécut assez long temps.


Il y a là-dessous une tristesse que voilent l’expression et le sourire. C’est, au ton près, la pensée de cet ancien qui disait : « Lorsque tu auras doublé [9] le soixantième soleil, ô Gryllus, Gryllus, meurs et deviens poussière ; bien sombre en effet est le tournant par-delà ce point de l’existence, car déjà le rayon de la vie est émoussé. »

Le propre du chansonnier, c’est que la parole chez lui soit à peu près inséparable de l’air. Un poète lyrique a du nombre, de l’harmonie, de la mélodie ; mais le chant proprement dit, l'air, il faut que cela dans la chanson accompagne, inspire comme d’un seul et même souffle la parole, et ne fasse qu’un avec elle. Composer après coup de la musique sur de jolis vers lyriques qu’on a intitulés ballade ou chanson, ou encore envoyer ses couplets ou stances au compositeur, ce n’est pas du tout la même chose que d’être chansonnier. Desaugiers l’était, si jamais on le fut, et tout ce qu’il a fait en ce genre a été tellement lancé d’un jet, qu’on ne peut guère y adapter d’autres airs ; rhythme et pensée, la chose légère est née tout entière avec le chant. A ne les juger que sur le papier, les pièces lues (qu’on ne s’en étonne pas) ne rendent que bien peu les mêmes pièces chantées ; c’est une lettre morte et muette ; il faut l’air pour leur rendre le souffle et le sens. A lire, par exemple, la jolie chanson intitulée les Inconvéniens de la Fortune (1812), se douterait-on de ce demi-ton de tristesse, de ce filet de mélancolie qui se mêle si bien au refrain chanté ?

Depuis que j’ai touché le faîte
Et du luxe et de la grandeur ;
J’ai perdu ma joyeuse humeur
Adieu bonheur ! (bis.)
Je bâille comme un grand seigneur…
Adieu bonheur !
Ma fortune est faite.


Ce refrain, Ma fortune est faite, revient chaque fois plus tristement. La sensibilité, chez Desaugiers, se glisse quelquefois dans l’air, même lorsqu’elle n’est pas dans les paroles. — Comme pendant à cette délicieuse chanson, il faut prendre aussitôt celle du Réformé content de l’être (1814), dont le refrain est d’un effet tout contraire au précédent, et dont l’air également va en sens inverse du trait final :

Tout va bien (bis),
Grace au ciel, je n’ai plus rien,
Je n’ai plus rien, je n’ai plus rien.

De toutes les chansons de Desaugiers, s’il m’était permis de préférer et de dire celle qui me semble peut-être la plus complète littérairement (littérairement ! mot sobre et profane, mot académique dont je ne saurais assez demander pardon en telle matière !), je nommerais la Treille de sincérité (1814). Composition, détail, expression et facture, elle me paraît tout réunir au point de perfection et à ce degré d’art dans le naturel qui, en chaque genre et même en chanson, constitue le chef-d’œuvre.

J’ai indiqué à dessein, chemin faisant, les dates de presque toutes les pièces que j’ai citées ; on aura pu remarquer qu’elles sont toutes d’avant 1815 ; non pas que Desaugiers n’ait fait de charmans couplets depuis ; mais ce que je tiens à bien montrer, c’est qu’il est proprement le chansonnier de l’Empire, celui d’avant 1815 en effet. A dater de ce moment et sous la restauration, cette veine purement épicurienne et rieuse ne suffit plus à la France ; on a vu de près d’affreux désastres, on a subi des affronts ; l’inquiétude est partout qui gagne à. l’intérieur et se prolonge dans l’avenir. Si l’on chante encore, il faut que la chanson soit modifiée, soit enhardie et armée comme en guerre. La muse inoffensive, insouciante, du Vaudeville et du Caveau, ne répond plus assez à la disposition publique et ne saurait l’exprimer pleinement. Il y a une jolie boutade de Desaugiers dont voici le premier couplet :

Chien et chat,
Chien et chat,
Voilà le monde
A la ronde ;
Chaque état,
Chaque état
N’offre, hélas ! que chien et chat.


Et il énumère toutes les zizanies d’alentour, classiques et romantiques, grétristes et rossinistes, Grecs et Turcs ; à propos de ces deux peuples alors aux prises, il disait :

Qu’êtes-vous sous ce beau ciel
Que réfléchit l’Archipel,
Turcs si doux et si polis,
Et vous, soldats de Miaulis ?
Chien et chat, etc., etc.


Eh bien ! non, on prenait dès-lors les choses plus au sérieux ; on ne disait plus, on ne voulait plus entendre dire, même en chanson, chien et chat, de toutes ces luttes et de tous ces hommes ; on disait : tyrans et esclaves, bourreaux et victimes ; on prenait parti pour et contre. Bref, l’esprit public se modifiait profondément, et la chanson elle-même avait à s’ingénier, à s’élever, au risque de perdre quelque chose de sa gaieté sans doute et de son naturel : assez d’accroissemens et de riches conquêtes purent l’en consoler.

Les éditions de Desaugiers répondent exactement à cette vue de la critique : un premier volume parut en 1808, un second en 1812, un troisième en 1816. On y trouve tout entier le chantre original et populaire de cette époque dont nous avons défini l’esprit au dedans. Les loisirs de l’Empire et la première restauration, voilà son cadre et son règne à lui, son règne sans partage. Desaugiers excelle à nous faire voir en raccourci, par le bout rapetissant de la lorgnette, les mœurs et le tableau d’un temps déjà si loin de nous. J’ai parlé de ses belles et grandes chansons ; mais il y a celles de genre, les miniatures, le Palais-Royal d’alors, les rues d’alors, Paris à cinq heures du matin, à cinq heures du soir. Le moraliste peu chagrin fait défiler en de vifs couplets toute une suite de petites scènes, de façades ou de facettes, nettes, brillantes, mouvantes, de la vie humaine ; c’est bien l’espèce de chanson dont Picard nous rend la comédie. Dans l’Atelier du peintre Desaugiers a des traits du grotesque de Saint-Amant ; c’est la charge du genre David dans sa défroque et son mobilier. Comment oublier ces folles scènes nocturnes de M. et Madame Denis (1807), si bourgeoises, si gauloises, si avant logées dans toutes les mémoires, et qui semblent nous être venues du temps de ma mère grand’ ! Comme on se figure que Molière y aurait ri [10] ! Et La Fontaine ! qu’est-ce qu’il aurait dit de voir Philémon et Baucis ainsi tournés en gaudriole ? La série des Cadet Buteux est une autre branche dramatique de la chanson de Desaugiers ; il met sur le compte de ce batelier de la Râpée la plupart de ses parodies des pièces célèbres d’alors, telles que la Vestale, les Deux Gendres, les Danaïdes. On a justement remarqué que ces pots-pourris si naïfs, si amusans, sont sans fiel ; il y fait presque valoir les qualités des ouvrages qu’il parodie. Ce flaneux de Cadet Buteux est un excellent type de gros sens parisien, faubourien, d’observation badaude et populaire. Malherbe s’était vanté d’aller prendre tous les mots de son vocabulaire chez les crocheteurs du Port-au-Foin ; Desaugiers, à certains jours, s’en allait parmi les passeurs du Port-au-Vin et y prenait tout simplement sa philosophie. Aux confins du même genre, proche barrière, et tirant sur le poissard ou le grivois, les amateurs distinguent et goûtent fort les amours de Pierre et Pierrette. Mais je commence à me sentir par trop incompétent au détail, et j’ai hâte de rentrer dans l’ensemble.

Il faut bien aborder la comparaison de Desaugiers et de Béranger, puisqu’elle est inévitable en tel sujet et qu’on aurait l’air, si on l’omettait, de la fuir. Est-il besoin de rappeler avant tout que Béranger est un esprit d’un tout autre ordre, un talent hors de pair qui a créé son domaine et qui a ouvert, ne fût-ce que pour lui seul, des voies nouvelles ? L’ami de Chateaubriand et de La Mennais a su rendre la chanson digne de la familiarité et du tous-les-jours de ces hautes imaginations, de ces nobles intelligences. Un tel éloge en dit beaucoup. Comme poète, Béranger n’a, de nos jours, nulle comparaison à craindre. Mais sur un seul point, en ce qui est de la chanson proprement dite (et j’ai bien le droit de glisser ici la réserve, puisque je proclame assez franchement la gloire), sur un seul point Desaugiers garde l’avantage, c’est sur le chapitre de la gaieté franche. Béranger, jeune, avant toute célébrité, regardant passer Desaugiers, qu’il connaissait de vue sans être connu de lui, murmurait tout bas : « Va ! j’en ferais aussi bien que toi, des chansons, si je voulais ! » - Il disait vrai et il l’a bientôt prouvé ; il en a fait d’aussi jolies, même avant d’en faire de très belles et de sublimes ; il en a fait d’aussi jolies et presque d’aussi gaies, mais il les a faites parce qu’il l’a voulu. Or en cela seulement, mais pourtant en cela, il est moindre que Desaugiers.

Celui-ci était chansonnier comme La Fontaine était fablier ; il y avait dans le talent qui le poussait à la chanson, ou, pour mieux dire, dans la sève qui poussait des chansons en lui, quelque chose d’irrésistible, quelque chose qui le pose assez bien entre Chapelle et La Fontaine.

Béranger a de la sensibilité, de la malice, de l’élévation, je ne veux certes pas prétendre qu’il n’ait pas aussi de la gaieté ; mais, cette gaieté, il songe vite à s’en servir, à s’en couvrir, à s’en faire un cadre, un véhicule et un auxiliaire pour aller à mieux et viser plus haut, tandis qu’elle était à la fois la forme et le fonds, la source et le fleuve même chez Desaugiers. Desaugiers, si plein de traits, n’a pas fait une épigramme en sa vie ; il n’a pas blessé un ennemi, il n’en a pas eu. A qui aurait prononcé devant lui le mot de vengeance, il aurait dit plaisamment comme dans Regnard :

Que feriez-vous, monsieur, du nez d’un marguillier ?


Son hilarité était pure : sal merum. Je l’ai comparé à Chapelle, il en avait la franchise et la rondeur, mais sans la crapule. Il avait aussi de la saillie et du sel à poignée de Santeuil, tout cela innocemment. Il y a beaucoup d’art dans le talent de Béranger, il y entre même quelque ruse. Avec Desaugiers, le naturel est tout grand ouvert ; on rit rien que pour rire ; on sent une sécurité complète résultant de l’entière cordialité.

Le propre du talent de Desaugiers, c’est, je l’ai dit, qu’il est chansonnier sans aucune arrière-pensée. Béranger a des arrière-pensées ; il en est tapissé, et bien lui en prend ainsi qu’à nous, puisque c’est de là qu’il tire ses points de vue supérieurs et qu’il démasque au besoin ses horizons. Pascal a dit hardiment : « Il faut avoir une porte de derrière et juger de tout par là : en parlant cependant comme le peuple. » Béranger a eu cette porte de derrière dans la chanson : il a su y introduire toute une armée par la poterne, toute une race de héros et de vainqueurs, comme dans une Ilion. Tant de glorieux sujets, tant de vaillans chefs y sont bien parfois un peu à l’étroit et un peu pressés comme dans le cheval de bois ; mais ils en sortent de même plus imprévus et plus impétueux, avec grandeur, avec éclairs. — Quoi qu’il en soit, c’est cette absence bien reconnue d’arrière-pensée qui fait passer chez Désaugiers certaines plaisanteries de rencontre, sur la création dans le Nouveau-Monde, sur Adam et la pomme dans Verse encor, sur les diables et les damnés dans Il faut rire, sans qu’il ait été le moins du monde soupçonné d’impiété. Béranger ne pouvait impunément en dire autant sous les Bourbons, et, s’il touchait du bout du doigt au sacré, il sentait tout aussitôt le roussi, à titre de philosophe. Mais Desaugiers était de l’ancienne race, de cette malice du bon vieux temps et d’avant Voltaire ; on lui pardonnait de rire comme dans tes vieux noëls, sans que cela tirât à conséquence. Le curé de Saint-Roch ne le chicana en rien à l’article de la mort, et le digne ecclésiastique oublia ou ignora parfaitement qu’en racontant autrefois le refus de prières qui signala l’enterrement de Mlle Raucourt, Cadet Buteux avait chansonné sur l’air : Faut d’la vertu, pas trop n’en faut… On se rappelle la lettre du bon chanoine que nous avons précédemment citée, et qui témoigne de l’indulgence du clergé en général pour Desaugiers ; il me semble maintenant que nous nous l’expliquons très bien.

Béranger à ses débuts, et dans sa période du Roi d’Yvetot, avait été fort lié avec Desaugiers ; l’aimable président du Caveau avait accueilli à bras ouverts le nouveau-venu qui s’annonçait si bien ; il fut le premier à lui donner l’accolade, il chantait partout ses louanges, et, qui mieux est, ses chansons pour les faire valoir. Béranger le lui a rendu par ces couplets sémillans qui se sentent si bien de leur sujet :

Bon Desaugiers, mon camarade,
Mets dans tes poches deux flacons ;
Puis rassemble, en versant rasade,
Nos auteurs piquans et féconds.
Ramène-les dans l’humble asile
Où renaît le joyeux refrain.
Eh ! va ton train
Gai boute-en-train !
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
Et rends enfin au Vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

On a dit que, bien peu après, les opinions politiques avaient séparé ces deux hommes, rivaux un seul moment ; qu’il en était même résulté d’un côté… mais chut ! j’aime mieux croire en tout à la louange manifeste qu’à l’allusion cachée.

Desaugiers devait voir la restauration avec faveur ; s’il avait chanté l’Empire, comme c’était d’usage et de rigueur alors, il était prédisposé par nature à devenir bourbonien ; il aimait les jouissances sociales, les bienfaits de la paix, et la race d’Henri IV prêtait de tout point à ses refrains favoris. Sa politique et sa charte, à lui, étaient courtes : s’en remettre à la Providence et au pilote pour le gouvernail de l’état, et se contenter d’être le plus aimable, le plus égayant des passagers. Il fut très bien traité par les princes rentrans, par le comte d’Artois en particulier ; on lui demandait en toute occasion d’animer de sa présence et de sa verve les divertissemens et les fêtes. Nommé directeur du Vaudeville en 1815, il y resta jusqu’à sa mort, sauf une interruption de deux ou trois ans (1822-1825). Il continua aussi de présider les dîners du Caveau moderne, qui ne mourut qu’avec lui. Les chansons de Desaugiers, plus rares sous la restauration, furent trop souvent de circonstance : les fêtes du roi, le baptême du duc de Bordeaux, le sacre de Reims, obtenaient de lui sans effort des couplets sincères, mais que la France entière ne répétait pas. En vain dans son Appel aux Français soupirait-il d’un demi-ton de plainte :

Peuple français, la politique
T’a jusqu’ici trop, attristé ;
Rappelle ta légèreté,
Ton antique
Joyeuseté !


Cette gracieuse chanson était comme le chant du cygne de la gaieté en France. La politique gagnait de plus en plus, et, lorsqu’on riait encore avec Desaugiers, ce n’était qu’une trêve. Pourtant les cercles les plus familiers ou les plus brillans le recherchaient et se le disputaient à l’envi ; il continuait d’être le convive le plus indispensable et le plus promis, et l’ame vivante de toute réunion. Si la cause de la gaieté se perdait de plus en plus dans l’ensemble, il lui rendait l’avantage dès qu’il paraissait sur un point, et, comme ces foudres de guerre qui ne meurent qu’en triomphant, il ramenait la victoire partout où il était de sa personne. — Dans les repas de corps de la garde royale, il avait nom l’aumônier du régiment. — Sa maladie, une maladie bien cruelle, la pierre, interrompit à peine les saillies de sa vive et indulgente humeur ; il chansonna son mal comme toute chose, sans amertume et en lui pardonnant ; il fit en riant son épitaphe, sans y croire encore. Cette maladie devint bientôt un évènement pour tous, et sa mort fut un deuil public, car il avait été la joie de beaucoup. Ce jour-là, ce seul jour, le nom de Desaugiers fit couler des pleurs de tristesse, et ils coulèrent en abondance. Il n’avait que cinquante-quatre ans accomplis lorsqu’il mourut (9 août 1827). On trouvera dans la notice de M. Merle, en tête des œuvres [11], et dans celle de M. Creuzé de Lesser (Biographie universelle), l’expression touchante des regrets unanimes. J’ajouterai seulement ici quelques traits puisés en bon lieu, et qui achèveront de dessiner cette physionomie heureuse.

Desaugiers, ce qu’on croirait difficilement à ne le juger que du dehors, était un homme d’intérieur ; mari et père tendre, voué aux affections domestiques, il n’a laissé au sein de la famille la plus unie que des souvenirs pieux et inaltérés, aussi vifs après tant d’années que le premier jour. Les instans où il parvenait à s’arracher au monde et où il s’asseyait parmi les siens, à sa table bourgeoise, étaient peut-être ses plus vrais jours de fête à lui. — On a dit qu’il avait un certain fonds mélancolique sous sa gaieté. Il disait lui-même que sa première pensée au réveil était toujours triste. J’ai vu son portrait peint par Riessner le père, datant de 1812, et avant cet embonpoint qu’il prit dans la suite : la finesse et la sensibilité y frappent tout d’abord. Sa figure, si on la surprenait au repos, était plutôt mélancolique. Quand il était au piano, il finissait volontiers, au bout d’un certain temps, par tomber dans la pure romance sentimentale ; mais dans l’habitude, et dès qu’il voyait des visages et des yeux humains, il souriait, il étincelait au premier choc, et la gaieté ne tarissait pas.

Il y avait jusque dans sa manière de serrer la main quelque chose de moelleux et de naturellement caressant, qui exprimait l’affection.

Je continue de le peindre, tel qu’on me l’a montré, tel qu’il m’apparaît tout-à-fait présent. Très distrait, très flâneur, il est toujours en retard dans les dîners d’étiquette où il se rend ; il s’attarde aux boutiques, aux passans, au polichinelle du coin, même quand la belle compagnie, à deux maisons de là, pourrait très bien l’apercevoir du balcon. Il entre, une saillie s’échappe, et tout est réparé.

Directeur du Vaudeville, il était peu fait, on le conçoit, pour les détails et pour les tracas de l’administration. Pourtant, par le privilège de sa nature, il apaisa d’un mot et fit tomber plus d’une fois les différends. Tendrement aimé de la jeunesse, il la favorisait avec zèle. Dans les pièces de jeunes gens qu’il faisait jouer, combien de fois il lui arriva de jeter des couplets sans s’en vanter, quelques grains de son sel ! — Le soir, en rentrant du théâtre, à minuit, il se mettait à lire les pièces présentées, avant de les faire lire au comité. Il les lisait jusqu’au bout, et écrivait aux auteurs des lettres longues, motivées, paternelles, qui adoucissaient les refus. Tous les conflits d’amour-propre ou d’intérêt se taisaient aisément devant lui. Il était de ceux qui ont un don à part, et qui sont destinés par la nature, non-seulement à égayer, mais encore à adoucir les relations des hommes. — On pouvait le définir zone joie de la vie.

Il y avait dans tout son être un liant unique ; on sentait bien au vrai que la joie était là-dedans. Il semblait dire à tous en entrant : « Nous n’avons qu’un instant, laissons ce qui divise, et jouissons ensemble de ce que je vous apporte. » Il avait besoin de voir tous les visages heureux autour de lui.

Une fois au piano, on aurait dit que la chanson lui sortait par tous les pores, par les doigts, par les cheveux légèrement en désordre, par ses yeux brillans comme par ses lèvres riantes. Ce n’était ni étudié ni travaillé, et, le lendemain, cela faisait une chanson charmante, que tous répétaient déjà.

Il ne faudrait pas croire pourtant qu’il ne travaillât pas ses chansons, celles dont on se souvient. Desaugiers travaillait beaucoup sans en avoir l’air, non pas dans son cabinet sans doute, les coudes sur sa table et en se rongeant les ongles ; il travaillait en marchant, seul, aux Champs-Élysées ou aux Tuileries, dans son allée favorite du Sanglier. Enfin, ses chansons si promptes à naître, et souvent si parfaites d’exécution, ne s’achevaient pas toutes seules, qu’on le sache bien. Il y avait entre elles et lui le dernier tour de promenade solitaire et le tête-à-tête du lendemain matin.

On a là tout ce que j’ai pu recueillir de plus intéressant et d’un peu littéraire sur cette imagination riante et cette ame sans replis, sur ce dernier représentant de la gaieté française, et qui en a fait éclater le bouquet final éblouissant. L’aimable chose est si en souffrance pour le quart d’heure, qu’il a dû être raconté et analysé (j’en demande bien pardon à ses mânes) par celui de tous les auteurs de Tristes qui a le moins le bonheur de lui ressembler. Il est tombé aux mains des élégiaques, mais non pas tout-à-fait des profanes, et nous avons fait de notre mieux pour l’honorer à notre manière, pour arroser de lait et de miel, et même d’un peu de vin, son tombeau.


SAINTE-BEUVE

  1. Ne dirait-on pas que le bon Panyasis en veut au thé ou à la bière ? Les Grecs de tout temps méprisèrent la boisson du Celte ou du Scythe.
  2. Que Pindare abordait autrement la coupe dans ce début sublime de la vue olympique, où il compare les libéralités de sa muse à l’envoi d’un nectar généreux ! J’y voudrais faire sentir du moins le désordre de mouvement, la largesse d’effusion et l’opulence
    « Comme lorsqu’un riche, prenant à pleine main la coupe toute bouillonnante au dedans de la rosée de la vigne, après avoir bu à la santé de son gendre, la lui donne en cadeau pour l’emporter d’une maison à l’autre, — une coupe toute d’or, son bien le plus cher et la grace du festin, — honorant par là son alliance, — et il rend le jeune époux enviable à tous les amis présens pour un si cordial hyménée ;
    « Et moi aussi, riche du nectar versé, présent des Muses, j’envoie ce doux fruit de mon génie aux héros chargés de couronnes, et j’en favorise à mon gré les vainqueurs d’Olympie et de Delphes… »
  3. Article sur Desaugiers dans le Journal des Débats du 12 août 1827.
  4. Dans son enfance, on l’appelait Tonin, diminutif d’Antoine ; plus tard, en famille, on l’appelait Saint-Marc.
  5. Dans une notice sur Desaugiers (Chants et Chansons populaires de la France, 39e livraison), M. Du Mersan, qui l’a bien connu, a dit en effleurant cette époque : « Il voyage avec quelques amis, et, leur bourse légère étant épuisée, ils se font acteurs de circonstance. Leur talent ne répondant pas à leur bonne volonté, ils fuient la scène ingrate qui ne les nourrissait pas, et laissent jusqu’à leurs vêtemens pour gages. » - Les Mémoires de mademoiselle Flore (chap. VI), nous montrent Desaugiers chef d’orchestre au petit théâtre dit des Victoires nationales, rue du Bac, vers l’année 1799.
  6. On apprend des Mémoires, déjà cités, de mademoiselle Flore (chap. II) que c’était le rôle d’Arlequin cadet, joué d’ordinaire par Monrose, dans L’un après l’autre (théâtre Montansier, 1804).
  7. Laujon a varié sur cette date ; dans une notice sur le même sujet insérée dans le recueil des Dîners du Vaudeville (mois de frimaire, an IX), il indique l’année 1737. Je livre ces discordances aux futurs historiens et aux chronologistes de la chanson.
  8. On a la collection des chansons qu’on y chantait et qui se publiaient par cahier chaque mois, plus ou moins régulièrement, à partir de vendémiaire an V (septembre 1796).
  9. Métaphore empruntée des Jeux olympiques.
  10. Le vaudeville de M. et Madame Denis, tableau conjugal en un acte, fut représenté pour la première fois aux Variétés en juin 1808. On chantait à la suite de la pièce les couplets déjà bien connus.
  11. J’ai beaucoup emprunté pour tout ce qui précède à cette notice de M. Merle, et je dois de plus à la parfaite obligeance de cet homme d’esprit plus d’un souvenir dont j’ai profité.