Poètes et romanciers modernes de la France/Hégésippe Moreau

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Poètes et romanciers modernes de la France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 319-338).


POETES


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE




XXXIV.
HESEGIPPE MOREAU




De tout temps les poètes ont accusé la société de méconnaître leur génie et d’être sourde à leurs accens, comme par une sorte d’instinct amer qui paraît être leur privilège : mais jamais peut-être cette accusation n’a été prononcée plus fréquemment et avec autant de force que de nos jours. De telles plaintes de la part d’aussi grands esprits que les poètes méritent d’être considérées avec attention. S’il était vrai que la société eût à se reprocher les torts qu’on lui impute envers la plus noble portion d’elle-même, on ne saurait trop lui jeter l’anathème qu’elle aurait justement encouru ; car la société, qui doit protection et secours à quiconque remplit ici-bas sa tâche même la plus humble, est redevable envers le poète de quelque chose de plus encore que la vie matérielle, c’est-à-dire de la gloire qui est le pain de l’ame. Toutefois, nous pensons qu’il se commet trop souvent à ce sujet une méprise qu’il importe de relever ; si je ne me trompe, les poètes ont mis bien des fois la poésie en cause là où réellement elle n’avait point à faire, et plus d’un a plaidé pour des griefs personnels plus ou moins contestables sous prétexte des intérêts de l’art toujours sacrés. Quant au petit nombre des poètes qui n’ont point trouvé de leur vivant la récompense due à leur génie, peut-être, à y regarder avec soin, trouverait-on que la faute provient d’eux-mêmes à quelques égards.

Je ne veux pas prétendre que tout soit pour le mieux en ce monde, et que nul n’ait droit à se plaindre du partage de sa destinée. Il y a parfois ici-bas, je le sais, de fatales iniquités, des méconnaissances funestes dont le cœur doit gémir, et qui tiennent à l’imperfection même des choses humaines. Il arrive tel cas où la force aveugle triomphe de la faiblesse intelligente, où le fait écrase impitoyablement le droit le plus saint, qui le nie ? mais plus souvent encore, nous le pensons, on pourrait accuser des plaintes gratuites, des agitations prématurées ; en bien des rencontres, tout au moins, la défaite est provenue d’une soumission trop facile, d’une insistance trop faible à poursuivre la victoire. Dans la société actuelle, si mauvaise qu’on la fasse, il existe sans contredit une place réservée pour chaque génie souverain, pour tout mérite décisif. Seulement, cette place est à la condition qu’on saura la conquérir par les patientes luttes du travail et de la volonté ; elle sera d’autant plus infaillible qu’on ne se laissera point arrêter par les petites injustices, les mécomptes passagers, les retards inévitables qui semblent le prélude naturel de chaque vie, et en forment comme un seuil redoutable qu’il faut d’abord franchir.

Même à l’encontre de la poésie, la société actuelle ne me paraît point aussi coupable qu’on a voulu la représenter. Assurément, notre époque est loin de réaliser l’âge d’or de la poésie. Je dirai bien plus : par ses tendances et par son rôle dans la sphère dominante des intérêts matériels, notre époque me paraît peu favorable à l’inspiration poétique. Mais c’est peut-être par cela même qu’elle est plus portée à reconnaître et à admirer les poètes, j’entends ceux qui sont vraiment dignes de ce nom. Loin que les hommes d’aujourd’hui veuillent, à l’exemple de Platon, chasser les poètes de la république, ils les acceptent, ils les appellent de tous leurs vœux, et d’autant mieux que leur engendrement est plus rare et plus difficile. Je ne voudrais d’autre preuve de notre amour sincère pour la poésie que cette haute renommée ou cette popularité rapide que s’est acquise de nos jours un nombre passable de poètes, seulement en France. Le public n’a-t-il pas adopté, en définitive, et avec des sympathies plus ou moins faciles ou choisies, le barde des Messéniennes et celui du Vieux Drapeau, le poète des Harmonies et celui des Orientales, le chantre d’Eloa, l’auteur des Consolations et celui de la Curée, et cette charmante muse des Contes d’Espagne et d’Italie ? Je ne parle pas de quelques autres moins haut placés qui ont eu aussi leur succès sans trop attendre. Il a suffi d’une veine poétique un peu prononcée pour aussitôt être mis en jour. Plus d’une jeune femme, avec quelque grace dans le sentiment ou quelque mélodie dans la voix, a bien vite cueilli son laurier et tressé sa couronne, au-dessous de Mme Valmore. Nous ne sommes donc pas si indifférens qu’on veut bien le dire à la Muse. Seulement notre fibre souvent excitée est devenue quelque peu rebelle à l’émotion ; car, chose singulière, au moment où l’on accuse le plus la société d’insensibilité et de prosaïsme, on lui adresse sans fin et sans cesse les produits d’une inspiration dont on lui refuse l’intelligence. Parmi tous ces témoignages si nombreux et si divers de l’activité poétique, on conçoit que le public tienne à choisir ; or, pour cela, un peu de temps et de réflexion est nécessaire. Malheur à celui qui ne peut attendre jusqu’à ce que sa voix sonore ait enfin percé tout le bruit confus qui se fait autour d’elle !

Ce ne sera pas un des moindres caractères de notre temps que cette fièvre d’impatience qui nous consume et se déclare en toutes choses. Chacun veut escompter au plus vite son mérite et sa gloire ; on n’attend pas même au lendemain. Le présent est tout, l’avenir rien ou très peu. La réalité actuelle a déshérité l’espérance pourtant si douce au cœur de l’homme. Le grain est à peine semé qu’on veut recueillir la moisson. Le labeur de la journée n’est pas encore fini qu’on attend le salaire. Particulièrement les poètes paraissent doués de ce funeste aiguillon qui les pousse sans cesse et trop souvent les égare. L’impatience, mêlée d’orgueil, produit bientôt le découragement et l’amertume. Alors, comme les résultats n’ont pas répondu aux pressentimens de l’ambition, comme la gloire, fruit amer et tardif, n’a pas donné la saveur espérée pour avoir été goûtée trop vite, on maudit la société et l’on meurt. C’est là l’histoire d’une foule d’esprits avortés, depuis Chatterton jusqu’à Escousse, qui ont manqué leur destinée pour la vouloir hâter trop, et qui, modernes Icares, ont vu leurs ailes fondre au soleil dans un essor précoce. Un moment surtout, cette impatience et ce découragement ont pris parmi nous un caractère en quelque sorte contagieux, alors qu’un de nos poètes les plus gracieux et les plus élégans voulut idéaliser sur la scène le suicide orgueilleux de cet enfant de génie qui sut dérober l’antique vêtement du moine Rowley. M. Alfred de Vigny, par son magnifique drame plus poétique que vrai, amnistia sans y songer de fâcheuses tendances qu’il eût mieux valu contredire.

Il y a eu aussi, de nos jours, bien des illusions touchant ce que peut rapporter la poésie à ceux qui la servent, sur ce qu’elle peut leur promettre de fortune, d’honneurs et d’avantages matériels de toute sorte. On s’est dit avec une apparence de raison que, puisque la poésie était le plus magnifique don de l’homme et sa plus noble occupation, elle devait aussi lui réserver les plus belles récompenses ; et, à cet égard, on est allé bien au-delà des espérances même les plus permises. Le succès éclatant de quelques élus de la poésie contemporaine a ébloui bien de faibles yeux. Plus d’un jeune ambitieux, en ses nuits agitées, a rêvé peut-être les ambassades de Châteaubriand, les résidences seigneuriales et les pèlerinages fastueux de Lamartine, toujours, à coup sûr, les élégans et riches loisirs de Victor Hugo. Nuls ne se sont dit que ces hommes, dont ils enviaient la condition, étaient de magnifiques et rares exceptions, autant par le succès que par le génie, et que d’ailleurs tel d’entre eux avait trouvé l’opulence assise dans son berceau. Ils n’ont pas vu que si l’or peut éclater aisément dans la couronne qui ceint le front du poète, rarement il brille dans sa main et s’attache à ses pas. Ils n’ont pas compris qu’il faut d’ailleurs bien des vers chantés à l’oreille de la fortune, bien des coups retentissans frappés à sa porte, pour l’éveiller et la faire marcher à la suite de la poésie comme une humble servante. Ç’a été une grande erreur et une erreur souvent funeste pour ceux qui pratiquent la poésie, de croire qu’il suffit de quelques strophes, même bien inspirées, pour leur conquérir l’existence, et de fonder sur les capricieux élans de la Muse le pénible édifice de leur condition sociale.

Cette préoccupation de lucre, cette supputation de gain en matière de poésie, sont chose d’autant plus pernicieuse qu’en ce moment on n’est que trop enclin à faire métier de vers et à trafiquer de l’inspiration. L’industrialisme poétique, ce dernier mot de la corruption générale, a jeté son venin sur les œuvres contemporaines, comme ces impures chenilles qui souillent le calice des plus belles fleurs. Il semble que la poésie doive réaliser pour la plupart une sorte de mont fertile en veines sans cesse exploitées. Et ce n’est pas seulement la masse des poètes vulgaires qui pratique ces abusives tendances, mais les chefs même, ceux qui jadis furent élus, s’y adonnent par émulation, et fomentent de plus en plus le mal autour d’eux. A peine si quelques chastes esprits, deux ou trois peut-être, se montrent fidèles au vrai sanctuaire, gardant en eux-mêmes la religion de la poésie, et attendant en recueillement que l’heure de l’inspiration soit venue. Le reste, obéissant à je ne sais quelle rivalité misérable de vogue et de débit, ou à quelle puérile satisfaction d’occuper à tout propos l’attention de la foule, ne craint pas de produire au grand jour la Muse à peine vêtue, sans remords pour sa sainte pudeur outragée. Il s’agit bien plus d’être à pair pour le nombre des volumes, et de faire monter jusqu’à 500,000 francs l’enchère des œuvres, qu’il n’est question d’honorer son génie en parlant au cœur des hommes. Par là on est arrivé bien vite à faire tomber la poésie au dernier rang, non-seulement par ses propres exemples, mais encore par l’indifférence et le mépris qu’on n’a pas hésité de professer en principe. Il en est qui, préférant tout à coup l’agitation du monde extérieur aux paisibles joies de l’ame, le forum à l’asile saint, et le clapotement des publiques discussions aux mystérieux entretiens de la pensée, ont voulu faire de la poésie, cette reine du monde, une sorte d’humble vassale, ou même une courtisane passagère. Mais d’ailleurs ces infidèles amans de la poésie n’ont pas tardé à recevoir la peine de leur trahison. Plus d’un ange déchu, après avoir traîné tout à terre sa robe de lin, n’a pu remonter au sublime empyrée ; il semble que la vue des choses infimes d’ici-bas l’ait déshérité de jour en jour des contemplations célestes. Pour ceux-là qui, une fois, ont méconnu la voix de la prêtresse, il n’y a plus eu dès-lors de bois sacré, plus de nymphe Égérie, plus de divins oracles. Contempteurs de l’inspiration, à son tour l’inspiration les a délaissés. Il serait donc particulièrement utile de séparer, d’abstraire la poésie de tous les vains désirs, de tous les espoirs illégitimes qui l’accompagnent, et de la maintenir dans toute la pure intégrité de son désintéressement natif.

Je ne suis pas assurément de ceux qui refusent au poète le droit d’être riche, et le rejettent comme un paria indigne des bienfaits sociaux. Je crois, au contraire, qu’il faut se féliciter lorsque le poète, en dépit de tout, conquiert la fortune, à cette condition pourtant qu’il usera de ses faveurs pour honorer sa Muse, non pour la corrompre et l’amollir. Mais j’adhère encore moins à ceux-là qui s’indignent et réclament à cor et à cris contre la pauvreté du poète, lorsque celle-ci devient son partage inévitable, c’est-à-dire lorsque le poète n’a pu élever la main jusqu’à ces fruits d’or qu’il n’est donné à personne de cueillir à coup sûr, et que le hasard départit le plus souvent. Pourquoi le poète ne saurait-il rester dans la pauvreté comme il sait parfois aller vers la richesse ? Il ne faut pas qu’on croie que la poésie est un marchepied complaisant, une voie infaillible pour arriver aux aises et aux jouissances de la vie. La poésie apparaît bien plutôt comme un sacerdoce qui veut être accepté avec ses devoirs, ses charges, ses périls, en un mot, tout son ministère saintement dévoué. Je dirai plus, elle est un culte spontané, involontaire, qui repousse tout calcul et toute arrière-pensée profanes. Le sentiment poétique se suffit dans sa propre essence. Si le poète est un de ces instrumens sonores qui résonnent d’eux-mêmes, librement, par le privilège de leur nature, sans excitation extérieure, il chantera même dans la nuit, même dans l’abandon, même dans la misère. Il ne faut pas oublier qu’Homère mendiait en composant ses épopées sublimes. Le poète sincère et vraiment inspiré saura trouver toute joie et toute consolation au sein de la poésie seule. Quant aux nécessités matérielles de la vie, le travail des mains y pourvoira, il donnera la nourriture du corps, comme la poésie donne l’aliment de l’ame.

On m’objectera, je le sais bien, que le travail vulgaire est un joug pesant que le poète ne peut supporter ; mais, pour ma part, je n’ai jamais cru sérieusement à cette incompatibilité prétendue du labeur physique et de l’exercice intellectuel. Plus d’un exemple célèbre nous prouverait au besoin que la poésie sait se vêtir de bure tout comme de pourpre, et peut habiter la ferme aussi bien que le palais. Loin que le travail du corps ôte rien à l’intelligence, je supposerais au contraire assez volontiers qu’il l’enrichit d’une faculté austère et concentrée qu’elle n’eût point acquise au milieu des satiétés énervantes du loisir. Le poète qui travaille de ses mains chante peu, il est vrai ; mais ses inspirations trempées au creuset de la souffrance et d’une lente réflexion, moins jetées à tout hasard et à tout vent, doivent s’empreindre d’une force et d’une originalité toutes particulières. Après la poésie qui conquiert par l’omnipotence de son prestige toutes les suprématies et tous les honneurs de ce monde, je n’en sais pas de plus belle et de plus digne que celle qui vit humblement au fond de l’atelier. A côté de Châteaubriand faisant du génie une sorte de royauté européenne devant laquelle les plus hauts s’inclinent, j’admire l’Écossais Burns conservant à la poésie tout son éclat dans l’humilité. Burns, poète et laboureur, sachant être à la fois grand et simple, calme et inspiré ; Burns, recevant sa Muse éclatante d’or dans un recoin obscur de la ferme, me semble réaliser le plus beau idéal du poète populaire.

Après tout, est-il absolument indispensable de s’asservir sans partage au démon du vers, d’exercer la poésie à l’état mercenaire, et de donner en toute hâte forme d’in-octavo à ses inspirations ? Ne saurions nous posséder le feu sacré qu’à la condition d’exposer publiquement chaque jour les titres de notre puissance secrète ? Lorsque le destin n’a point départi au poète la liberté de chanter à toute heure, et de donner à loisir une forme à sa pensée, pourquoi le poète ne garderait-il pas d’abord pour lui seul, au fond de son cœur, ses inspirations chéries, satisfait de l’émotion et du bonheur qu’elles lui donnent, en vue de sa perfection morale ? Estimons ceux-là qui, en attendant mieux, se résignent à épancher les trésors de leur poésie intérieure sur tout ce qui les entoure, qui tentent de lui donner un but moralement pratique. Ces hommes modestes font servir la poésie à embellir l’amour, l’amitié, les sentimens de famille, à rehausser l’idée du devoir ; ils sont poètes dans l’intimité du foyer, dans l’accomplissement de leur tâche de chaque jour ; ils sont poètes par le sentiment et par l’action, jusqu’à l’heure où ils pourront l’être par la pensée et par la formule. La poésie, renfermée à propos, comme certaines plantes séchées dans le tiroir, embaume souvent tout un intérieur. D’autres, semeurs prédestinés du champ littéraire, se détournent sans en sortir, quand la moisson poétique ne rend pas, et trouvent encore à jeter leur grain en quelque sillon fertile. Au besoin ils émaillent le terrain de la critique si aride au premier abord, mais qui pourtant ne se refuse pas aux fleurs semées par places choisies et discrètes. En un mot, quand la faculté poétique est bien réellement en nous, elle trouve toujours son issue, son emploi, sa fécondation, elle peut se transformer, mais non jamais périr. Si le monde perd ainsi quelques beaux vers qui demeurent refoulés dans la partie la plus secrète de l’ame, et qui n’éclateront peut-être jamais, il gagne d’autre part des existences paisibles, sereines, qui concourent à l’harmonie générale, au bien-être commun. Or, il y a plus de courage, croyez-le bien, à renoncer à sa Muse, à enfouir résolument ses plus chères espérances, qu’il ne peut y en avoir à poursuivre sa gloire personnelle au milieu des plus dures épreuves.

N’en doutons pas, c’est pour avoir méconnu les nécessités, de la vie pratique, pour s’être obstinés en un dédain vaniteux et imprévoyant, que tant de poètes ont été déshérités du bonheur et de l’épanouissement complet de leurs facultés. La fougue des aspirations sans frein a concouru plus que toute autre cause à enfanter ce long martyrologe poétique où chaque nation compte quelque expiateur, où l’Allemagne est représentée par Günther[1], où l’Angleterre lit Savage, Collins, Chatterton, où la France regrette Malfilâtre, Gilbert, sans parler de bien d’autres plus obscurs, qui n’ont pas même acquis, par leur mort lamentable, la célébrité objet de leurs désirs. Parmi cette myriade d’enfans égarés qu’une vocation parfois douteuse précipite fatalement dans les bras de la Muse, on me laissera plaindre pourtant cette triste Élisa Mercœur, que l’ambition d’écrire et trop de confiance en d’imprudentes flatteries arrachèrent à sa paisible Bretagne, pour la jeter sur le sol dévorant de la littérature parisienne, où elle périt bientôt victime de son erreur[2]. Mais combien ne doit-on pas déplorer davantage la funeste précipitation de ces hommes qui éteignent dans les noires vapeurs du découragement des lueurs d’un talent vrai auquel l’avenir promettait quelque gloire !

Quant à ceux-là qui, marqués au front du signe divin et déjà couronnés de la main des hommes, quittent l’arène après quelques efforts triomphans, après quelques palmes cueillies, lassés avant l’heure, ou trop tôt dédaigneux d’une glorieuse mission, ils nous paraissent faillir plus encore à la tâche imposée. Il n’est point rare, par malheur, que de jeunes hommes (nous en pourrions citer), doués des mille dons poétiques, tout à coup, à peine la première œuvre accomplie, à peine la carrière ouverte devant leurs pas, se retirent futilement soit dans l’aride contemplation d’eux-mêmes, soit dans l’égoïste satisfaction d’un loisir prématuré. Déjà ils s’endorment au bruit des derniers applaudissemens, sur leurs couronnes tressées à demi, à côté de leur lyre détendue et toute frémissante encore ; ou bien insoucieux, ils s’ébattent au loin, imaginant dans leur paresse, si ce n’est dans leur folie, que c’est assez du tribut offert, qu’ils ont pris assez de part à la mêlée, et que le monde doit désormais tous ses hommages à leur génie infécond ou dissipé. Comme si la mission du poète durait seulement quelques heures, et devait se borner à quelques chants interrompus par un soudain caprice ; comme s’il était bien permis d’émousser dans le silence une parole armée pour les nobles clameurs de la lutte, et de laisser, par sa désertion, le monde en proie aux médiocres et aux pervers. Ainsi, tandis que les impuissans s’obstinent, les forts trop souvent se refusent ; et, en vérité, nous devons juger pareillement condamnables ceux qui s’annullent dans une lâche ou hautaine oisiveté, et ceux qui se brisent contre un fol désespoir ; les premiers affaiblissent et découragent l’humanité, les seconds l’épouvantent et la calomnient.

Il était réservé à notre époque d’offrir tous ces exemples, et comme toutes ces formes réunies de découragement et d’abandon. Il est tel cas pourtant qui a droit de surprendre de nos jours plus encore qu’au siècle dernier, et dont l’existence même devrait sembler impossible au sein de notre civilisation si avertie. Il y a une année à peine, le bruit courut dans Paris qu’un poète, un nouveau Gilbert, venait de mourir à l’hôpital. Ce poète n’était autre qu’Hégésippe Horeau, dont un volume, le Myosotis, publié quelques mois auparavant, avait fait connaître le nom et le talent. Après l’étonnement douloureux où un tel événement jeta le monde littéraire, on dut se demander quelles causes, quel concours de circonstances l’avaient produit. Il importait de savoir s’il y avait là quelqu’une de ces imprévoyances aveugles dont le monde se rend parfois coupable, ou bien s’il s’agissait d’un tort individuel et en quelque sorte volontaire. Fallait-il demander compte à la société de la mort d’un poète, ou bien n’accuser que ce poète lui-même de sa triste destinée ? La vérité ne tarda pas d’être connue, et nous croyons que, pour cette fois, la société doit être déchargée du crime d’homicide.

L’histoire de Moreau, à la différence près des faits accessoires, ressemble exactement, pour l’enchaînement des péripéties fatales, à celle de la plupart des poètes qui l’ont précédé dans une voie d’imprudence et de malheur. C’est ici comme ailleurs la même témérité qui fait affronter une mer orageuse, ce sont les mêmes écueils méconnus où l’on échoue, c’est le même naufrage sans bords où nulle planche de salut ne s’offre pour secourir le passager.

Hégésippe Moreau, né à Provins en 1809 ou 1810, et de bonne heure orphelin, fut recueilli par un prêtre de ses parens qui le mit au séminaire de Fontainebleau où il passa sa jeunesse. Cette circonstance, qui aurait dû revivre pour le poète comme un touchant souvenir, ne laissa au contraire dans son cœur qu’un sentiment amer qui plus tard se faisait jour dans une de ses pièces, et déjà montre bien de l’ingratitude, il faut l’avouer :

Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître,
M’emporta vagissant dans sa robe de prêtre ;
Et je grandis captif parmi ces écoliers,
Noirs frêlons que Montrouge essaime par milliers ;
Stupides icoglans que chaque diocèse
Nourrit pour les pachas de l’église française.
Je suais à traîner les plis du noir manteau ;
Le camail me brûlait comme un san-benito ;
Regrettant mon enfance et ma libre misère,
J’égrenais dans l’ennui mes jours comme un rosaire.

Impatient des liens qui le retenaient, Moreau s’échappa du séminaire, revint à Provins, et y apprit l’imprimerie. Puis, après je ne sais quelle satire politique qui lui valut quelques inimitiés dans sa ville natale, il partit pour Paris, poussé par sa fatale étoile à la conquête de la gloire littéraire. Là, comme on le pense bien, les déceptions ne se firent point attendre. La gloire, qui est lente, ne vint pas, la fortune encore moins ; et quand le poète l’appelait de tous ses vœux, la misère seule répondait à sa voix. Voué dès-lors au malheur, déçu dans ses illusions, Moreau déposait l’expression de son profond découragement dans ces vers de la même pièce que nous avons déjà citée :

J’ai visité Paris, Paris sol plus aride
Au malheur suppliant que les rocs de Tauride,
Où l’air manque aux aiglons méditant leur essor ;
Où les jeunes talens, cahotés par le sort,
Trébuchant à la fin, de secousse en secousse,
Contre la fosse ouverte où disparut Escousse,
N’ont plus en s’abordant qu’un salut à s’offrir,
Le salut monacal : Frères, il faut mourir !

Plusieurs années se passèrent, pendant lesquelles Moreau vécut chaque jour de cette vie précaire et inquiète qui semble le partage inévitable de quiconque s’est une fois faussement engagé ; ballotté sans cesse entre ses rêves amoureux de gloire à venir et les dures réalités de sa condition présente ; tour à tour insouciant ou irrité, suivant qu’il entrevoyait quelque rayon ou quelque ombre à son horizon, mais d’ailleurs, à tout prendre ; engagé sous la bannière d’une politique opposante, même résolument hostile. Mêlé, dit-on, aux barricades de juin, il s’y montra toutefois plus par désespoir et envie de mourir que par haine politique. Déjà il s’agissait pour lui de quitter la vie, de renoncer à la lutte. Dans un premier séjour à l’hôpital, en 1832, nous voyons qu’il se nourrissait de pensées funèbres ; par une sorte de secret pressentiment il y composait en mémoire de Gilbert une pièce d’une tristesse touchante où revient à la fin de chaque strophe, ce vers sympathique

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

mais peut-être sans trop songer, même alors, que la destinée du malheureux satirique serait un jour la sienne.

Pourtant, si Moreau eût voulu plus tard, quelque repos et quelque bonheur modeste eussent pu encore lui être assurés. Il s’en fallait que toute ressource lui manquât absolument. Il fut successivement maître d’études dans un collège et rédacteur du Journal des jeunes Personnes. Puis il se lassa de ces conditions. Une dame qui s’intéressait vivement à son sort, lui offrit de l’argent pour acheter un brevet d’imprimeur ; mais Moreau, égaré plus que jamais, refusa, et s’il faut en croire ceux qui nous ont esquissé la vie de Moreau, ceux qui ont le plus amnistié ses fautes et sympathisé le plus pour ses douleurs, le motif de ce refus, au moins singulier, fut que, s’il avait accepté cet argent, il l’aurait dépensé aussitôt sans travailler, parce qu’il avait faim et soif des plaisirs de la vie. — Ce sera là, en vérité, une des plus déplorables contradictions d’une époque où l’on a vu bien des prétendus amis du peuple vivre sans remords dans une fastueuse mollesse, où tel qui se proclame puritain et affecte le stoïcisme, aspire en secret aux jouissances du sybarite. — Lorsque peu après Moreau se résolut à entrer dans l’imprimerie de M. Béthune, en qualité de correcteur, il n’était déjà plus temps pour la simplicité et pour le bonheur tranquille. C’en était fait de l’homme aussi bien que du poète. Pendant que l’ame était ravagée sans retour, les souffrances et les privations avaient déposé dans son corps le germe d’une phtysie qui le conduisit à l’hospice de la Charité, où il mourut le 20 décembre 1838.

Hégésippe Moreau avait une faculté poétique bien supérieure à son organisation morale, et qui en vérité le rendait digne d’un meilleur sort. C’était, il faut le dire, un poète d’une autre trempe que bien des rimeurs fêtés et prônés chaque jour, dont l’œuvre, plus expérimentée que naïve, n’aura rien à débattre à coup sûr avec la postérité. Il y a dans le Myosotis, dont bien des pages resteront, des morceaux d’une énergie admirable, et d’autres d’une grace exquise où l’expression concise encadre toujours heureusement la pensée, où la philosophie s’unit parfois à l’imagination, la raison à la couleur. Bien que l’ensemble n’ait pas précisément ce cachet d’unité et d’originalité décisive qui distingue les poètes souverainement consacrés, il révèle pourtant trop de véritable inspiration et de franche mélodie pour ne pas frapper vivement. — Le caractère général du talent de Moreau rappelle Béranger, dont il semble avoir voulu s’inspirer plus particulièrement. Cette préoccupation de Béranger est surtout sensible dans deux pièces placées sous l’invocation de son nom, et dont l’une, rapportée à l’année 1828, nous met, par sa date déjà ancienne, sur la trace première de l’imitation. Du reste, Moreau ne se borne pas à prendre le génie et la muse du chansonnier lyrique pour motifs de ses compositions ; il en reproduit encore en disciple fidèle les qualités importantes. Un grand nombre des pièces du Myosotis ne sont pas autre chose que des odes ou des chansons à la façon de notre poète national, aussi bien par le fond des idées et la nature des sujets que par la forme qui est pure, nette, incisive, avec presque autant de finesse et la même sobriété. Seulement, chez Moreau, la coupe brisée du vers paraît se rapprocher davantage de l’école poétique toute récente, et donne à ses strophes une allure plus dégagée sans nuire à l’harmonie. — Comme Béranger, Moreau professe un libéralisme agressif, frondeur des rois et en général de toute aristocratie ; comme lui, il aime le peuple, se montre admirateur passionné de la liberté républicaine et de la gloire impériale ; il a aussi ses momens d’indévotion et ses couplets contre le ciel ; enfin il chante l’amour, le vin, la gaieté, tout cet accessoire obligé de la philosophie épicurienne vantée par son modèle.

Bientôt, il est vrai, le poète prend un autre ton, il chante sur un mode entièrement opposé ; il ajoute à sa lyre anacréontique la corde de l’imprécation et du désespoir ; tout à côté des pages les plus fraîches et les plus joyeuses se trouvent des morceaux empreints d’une misanthropie sombre. Le gai chantre de tout à l’heure accuse, maudit maintenant ; il aiguise l’ironie, il lance l’anathème. Ce n’est plus le spirituel refrain de Béranger, mais bien l’ardente satire du dix-huitième siècle ou la sanglante Némésis moderne qu’on croit entendre. Il est aisé de voir que les douleurs et les amertumes parisiennes ont passé par là ; on reconnaît qu’une bise meurtrière a soufflé à travers les jardins fleuris du poète et les a desséchés. Son patriotisme a aussi un accent bien différent à ces heures ; la couleur en est plus assombrie, l’allure plus menaçante ; il quitte visiblement les plaines de la Gironde pour s’égarer sur les bancs de la Montagne.

Puis encore, et parfois dans le même morceau, à quelques lignes d’intervalle, le vers se radoucit, le sentiment se tempère, l’inspiration entre dans une sphère meilleure. Et vraiment nous aimons mieux ainsi l’auteur de Myosotis, lorsque son iambe tourne à l’élégie, lorsqu’il mouille ses cris de quelques pleurs. Alors il nous rappelle la suave mélancolie et la grace harmonieuse d’André Chénier, dont il a aussi parfois la simplicité savante. La pièce intitulée l’Hiver, après bien des imprécations et même de menaçantes prophéties contre les heureux du monde, nous offre un exemple touchant du retour de l’amertume à la résignation sereine :

Ainsi je m’égarais à des vœux imprudens
Et j’attisais de pleurs mes iambes ardens.
Je haïssais alors, car la souffrance irrite ;
Mais un peu de bonheur m’a converti bien vite ;
Pour que son vers clément pardonne au genre humain,
Que faut-il au poète ? un baiser et du pain.
J’ai ma part de soleil ; mais sans ordre et sans nombre,
Mes frères pèlerins marchent là-bas dans l’ombre
Dieu ! protége et conduis ce peuple vagabond !
Pour tous comme pour moi, Dieu, révèle-toi bon !
Que ta manne en tombant étouffe le blasphème ;
Empêche de souffrir, puisque tu veux qu’on aime.
Que ton hiver soit doux, et, son règne fini,
Le poète et l’oiseau chanteront : sois béni !

Dans l’Isolement, au milieu de toutes les plaintes et de tous les regrets qui s’exhalent, l’esprit se plaît encore à se reposer sur ces derniers vers où respire un sentiment de gratitude et d’espoir auquel le poète a trop souvent négligé d’obéir. Le passage s’adresse à une dame sa bienfaitrice :

Il ne fallait qu’un mot : ce mot vous l’avez dit.
Et tout à coup voyez comme le charme opère :
Courage, et je suis fort ; espérance, et j’espère.
. . . . . . . . . . . . . . . . 
Oh ! patience ! un jour j’acquitterai ma dette ;
J’ignore quel sera mon destin de poète :
Dois-je, tendant ma coupe à l’amour échanson,
De l’écume qui tombe arroser ma chanson ?

Phalène qui tournoie à l’éclair d’une épée,
Irai-je dans le sang picorer l’épopée,
Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau,
Ou du saule pleureur effeuiller un rameau ?
Je doute encore ; mais cette moisson de gloire,
Vous l’aurez fait éclore, et j’ai longue mémoire,
Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,
Prenez, dirai-je alors : tout cela, c’est à vous !…

On n’aime pas moins à retrouver dans Hégésippe Moreau une généreuse indignation contre les honteux hommages qui entourèrent, il y a quelques années, la muse infame de Lacenaire. Il venge noblement les poètes de toute parenté avec cet assassin bel-esprit, dont les vers n’étaient qu’une forfanterie de plus très méprisable, et il montre fort bien que la vraie poésie est inséparable de la probité :

Le poète, amoureux du bien comme du beau,
Attend deux avenirs par-delà le tombeau,
Et, riche en vieillissant de candeur enfantine,
N’a rien à démêler avec la guillotine ;
Le poète ne voit qu’un seul bourreau de près,
Le malheur ; ou, frappé par d’iniques arrêts,
S’il meurt, c’est en martyr, et le ciel est en fête,
Et personne ici bas ne dit : Justice est faite.
Interrogez Samson : depuis qu’André Chénier
D’un sang si précieux parfuma son panier,
Jamais son doigt savant (Thémis en soit bénie !)
Sur un front condamné ne palpa le génie.
C’est un roi qu’un poète, et la hache des lois
Tua Chénier du temps que l’on tuait les rois.

Dans la pièce qui a pour titre Un quart d’heure de dévotion, Moreau exprime comment le désir de prier, le regret de ne pas croire s’emparèrent de son cœur, un soir, au milieu de la solennité recueillie d’une église. Mais peu d’instans après, comme il le dit, il retomba dans le monde incrédule et rieur. Cette brusque transition se reproduit à chaque pas dans son volume. Une fois l’élégie épanchée, le poète, faisant trêve à sa douleur, rentre dans sa nature première, et l’œil encore humide de pleurs, il se reprend à l’idylle souriante, voire même il entonne la chanson à boire.

Nous croyons qu’il est résulté de tout ce qui a été dit jusqu’à ce jour sur Hégésippe Moreau une impression générale assez fausse. Ceux qui n’ont point lu le Myosotis sont tentés de croire très certainement que Moreau était d’habitude un rêveur sombre, une nature sauvage, un poète exclusivement élégiaque ou satirique. Eh bien ! nous leur pouvons garantir que c’est généralement le contraire. Moreau était avant tout un esprit aimable, vif, enjoué, qui eût produit les plus charmantes choses, s’il eût vécu dans une région plus sereine ; si, par exemple, il se fût tenu sagement dans sa ville natale, occupé à quelque honnête travail. Le fiel qui lui a rongé le cœur n’a fait invasion que plus tard, après la fièvre des ambitions trompées. On trouve non sans plaisir en tête du Myosotis plusieurs contes en prose fort agréables et fort naïvement écrits, l’un entr’autres, Thérèse Sureau, où perce une raillerie fine et du meilleur goût contre les femmes incomprises et en général contre l’ambition littéraire. On ne serait guère tenté de penser que l’auteur sera lui-même un jour victime de cette ambition qu’il raille, et la plupart de ces historiettes, la dernière surtout, ne font nullement reconnaître le poète de l’Élégie à Loyson.

Les qualités les plus distinctives du talent poétique d’Hégésippe Moreau me paraissent être en effet la grace et la fraîcheur. Or, c’est là justement ce qu’on a omis de faire remarquer jusqu’ici, du moins dans un jour suffisant. On n’a qu’à feuilleter le volume du Myosotis, et l’on se convaincra bientôt que, pour un morceau d’amertume et de colère, il y a dix pièces toutes d’une inspiration riante et d’un style plein de gaieté. Souvenir d’enfance, les Contes, les Cloches, les Deux Amours sont dans ce ton, et bien d’autres moins heureuses ou d’une allure plus risquée, telles que l’Écolière, le Joli costume, les Modistes hospitalières. En allant plus loin encore, on trouverait le genre gaillard comme dans le Tocsin, ou indévot comme dans le Dernier jour et les Noces de Cana. En restant dans le milieu tempéré, on lit avec émotion l’Oiseau que j’attends, Si vous m’aimiez, Soyez bénie, et deux ou trois encore. La Voulzie est une élégie, mais du ton le plus gracieux et le plus frais. Moreau, au milieu des angoisses de la vie parisienne, aimait à se souvenir de son pays natal, cet asile où notre cœur se réfugie dans l’infortune ; il se prenait à regretter les jours de son enfance, et les objets qui avaient charmé ses premiers regards. Le titre de cette pièce rappelle précisément un des lieux auxquels il resongeait par prédilection, et que son imagination se plaisait le plus à embellir.


S’il est un nom bien doux, fait pour la poésie,
Oh ! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie ?
La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles ? Non ;

Mais avec un murmure aussi doux que son nom,
Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ;
Un géant altéré le boirait d’une haleine ;
Le nain vert Oberon, jouant au bord des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots…

Un peu plus bas, l’amertume gagne le cœur du poète, à mesure que la sensation du présent lui revient, et traverse en quelque sorte de son ombre les blanches images du passé.

J’avais bien des amis ici-bas, quand j’y vins,
Bluet éclos parmi les roses de Provins :
Du sommeil de la mort, du sommeil que j’envie,
Presque tous maintenant dorment ; et dans la vie,
Le chemin dont l’épine insulte à mes lambeaux
Comme une voie antique est bordée de tombeaux.
Dans le pays des sourds j’ai promené ma lyre,
J’ai chanté sans échos, et, pris d’un noir délire,
J’ai brisé mon luth ; puis de l’ivoire sacré
J’ai jeté les débris au vent, et j’ai pleuré !…

Mais je citerai en entier, dans le genre purement gracieux, une pièce des plus charmantes qu’on puisse lire, parfaite, je crois, d’un bout à l’autre, et qu’on n’a pas assez louée assurément. Je veux parler de la Fermière.

Amour à la fermière ! elle est
Si gentille et si douce !
C’est l’oiseau des bois qui se plaît
Loin du bruit dans la mousse ;
Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mère,
Puissiez-vous, trouver en chemin
La ferme et la fermière.

De l’escabeau vide au foyer
Là le pauvre s’empare,
Et le grand bahut de noyer
Pour lui n’est point avare ;
C’est là, qu’un jour je vins m’asseoir,
Les pieds blancs de poussière ;
Un jour !… Puis en marche, et bonsoir
La ferme et la fermière.

Mon seul beau jour a dû finir,
Finir dès son aurore ;

Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore.
En fermant les yeux je revois
L’enclos plein de lumière,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière !

Si Dieu, comme notre curé
Au prône le répète,
Paie un bienfait (même égaré !)
Ah ! qu’il songe à ma dette.
Qu’il prodigue au vallon les fleurs,
La joie à la chaumière,
Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermière !

Chaque hiver qu’un groupe d’enfans
A son fuseau sourie,
Comme les anges aux fils blancs
De la vierge Marie ;
Que tous, par la main, pas à pas,
Guidant un petit frère,
Réjouissent de leurs ébats
La ferme et la fermière !

ENVOI


Ma chansonnette, prends ton vol !
Tu n’es qu’un faible hommage ;
Mais qu’en avril le rossignol
Chante et la dédommage.
Qu’effrayé par ses chants d’amour,
L’oiseau du cimetière,
Long-temps, long-temps se taise pour
La ferme et la fermière !

Jamais, à coup sûr, Moreau n’a été mieux inspiré que dans ce délicieux morceau, et il serait à désirer qu’il fût demeuré fidèle à un ordre de sentimens et d’idées qui lui fournit une si heureuse veine poétique.

Pour consacrer sa renommée d’une façon à jamais durable, il n’a manqué peut-être à Hégésippe Moreau que de donner une seconde épreuve de son talent, et d’imprimer à une nouvelle œuvre le sceau complet et définitif qu’on n’aperçoit pas assez dans la première. Mais, avant tout, il eût fallu vivre[3].

On se demande comment un homme si heureusement doué, et d’ailleurs d’un esprit si naturellement épanoui, a pu se laisser envahir par le désespoir, comment il s’est heurté à une mort qui ressemble presque à un suicide. Que fallait-il donc à Hégésippe Moreau pour bénir la vie et remercier Dieu ? avait-il bien le droit de se plaindre et d’accuser ? Favori de l’inspiration, il en pouvait goûter toutes les joies intérieures. Non sans quelque appui au dehors, il était libre de choisir entre diverses conditions qui l’auraient mis en repos du côté des soins matériels ; en définitive, il avait un état dont il tirait plus que le nécessaire. Dans cette immense cité où tant d’hommes sont seuls et abandonnés comme en un désert aride, Moreau comptait, lui, quelques amis, l’un surtout au seuil duquel il pouvait s’aller asseoir quand il était malade ou fatigué. Il avait, chose plus précieuse et plus rare, la sainte amitié d’une femme. Poète, il vit ses vers chéris couchés sur le papier satiné et vêtus du grand format ; sitôt son apparition, des plumes sympathiques proclamèrent sa venue poétique et vantèrent son génie. En vérité, en est-il beaucoup qui puissent se promettre tout autant ? N’y a-t-il pas à Paris et partout ailleurs bien des jeunes gens, de talent aussi, plus méconnus, plus isolés qu’il ne le fut jamais, et qui n’auront de leur vie ni les mêmes consolations, ni les mêmes encouragemens dont ses pas ont pu être affermis ?

Quelle conclusion faut-il tirer en dernier lieu, de toutes ces fins malheureuses de poètes qui trop souvent viennent affliger le monde ? Est-ce à dire que la poésie, cette chose qui nous vient de Dieu, doive être regardée comme un présent funeste, et comme une sorte de breuvage empoisonné, mortel à ceux qui s’y désaltèrent ? L’inspiration ne serait-elle en nos mains qu’un instrument de douleur, et comme le vautour de Prométhée attaché à nos flancs ? Ou plutôt, ne serait-ce point que les poètes, victimes de la poésie, puisent dans leur propre égarement la source de leurs malheurs, sans doute parce qu’ils manquent à fortifier les dons de l’intelligence par le développement du caractère moral. Hégésippe Moreau, entre autres, nous le disons à regret, semble avoir creusé lui-même de ses mains sa tombe prématurée, enfermant ainsi pour jamais sous la pierre tant de beaux vers qui ne demandaient qu’à s’élancer librement. Moreau n’a pas été, à bien dire, un vrai poète populaire, paisible et fort, souffrant et chantant tout à la fois. Avec un talent de beaucoup supérieur à celui de quelques prolétaires poètes qui se sont produits dans ces derniers temps, l’auteur du Myosotis n’a eu en partage ni leur simplicité ni leur trempe morale. C’était un fruit que la civilisation parisienne avait atteint de son ver rongeur. — Moreau ne sut point accepter la tâche humaine, il ne voulut pas se résigner à la lutte qui, est le devoir de chacun ici-bas. Il préféra maudire les obstacles que de les vaincre. Drapé avec orgueil dans son indigent manteau, il se tint immobile, au lieu de marcher d’un pied résolu et les bras tendus au travail.

Il y a une admirable pensée de Vauvenargues, la LIe des Réflexions posthumes, qui me paraît avoir remarquablement trait à ces sortes d’organisations, et qui trouvera directement ici son application précise. « La nature a ébauché beaucoup de talens qu’elle n’a pas daigné finir. Ces faibles semences de génie amusent une jeunesse ardente qui leur sacrifie les plaisirs et les beaux jours de la vie. Je regarde ces jeunes gens comme les femmes qui attendent leur fortune de leur beauté. Le mépris et la pauvreté sont la peine sévère de ces espérances. Les hommes ne pardonnent point aux misérables l’erreur de la gloire. » Quelle justesse profonde et aussi quelle vivante actualité dans cette sentence du sage et immortel moraliste ! Comme Vauvenargues a bien deviné notre temps[4] ! Oui, c’est bien cela. Le malheur distinctif, la plaie secrète de la génération présente est dans cette foule de talens inachevés et superbes qui se proclament dès l’abord et veulent s’imposer de vive force, avant d’être parvenus à leur maturité complète. On se fie à de beaux germes, on admire en soi les premiers jets luxurians, et dès que la fleur d’un talent agréable éclot à peine, on respire tout aussitôt le parfum qui caresse, on se repait avec orgueil du charmant éclat des couleurs. Mais la fleur n’est pas le fruit ; on s’est enivré sans se nourrir ; on a demandé au talent seul et privé d’une suffisante culture ce qu’il ne peut donner qu’à l’aide du temps et du labeur ; on oublie trop que, même en littérature, même en poésie, la plupart des hommes doivent vivre et grandir, non par la sève jaillissante des premières facultés, mais bien par l’emploi fécond et progressif qu’il leur sera donné d’en faire.

Et de ce que chaque ame précoce veut s’en tenir à sa fleur, qu’arrive-t-il ? La fleur s’épuise, on le sent trop, et on ne se l’avoue pas ; plus d’un alors se met à croire en soi à je ne sais quels immenses trésors cachés. Il ne s’agit que de les faire sortir, et, passant d’un excès à l’autre, on bouleverse sa nature, au lieu simplement d’y labourer. On me racontait, l’autre jour, une singulière histoire, qui peut faire ici apologue. Aux confins du Perche et du Maine, me disait-on, près du bourg de Saint-Cosme, il est un monticule, une petite colline, qu’on appelle le Mont-Jalut. Une vague tradition du pays y a placé un trésor que durant la révolution on y aurait enfoui. Des poètes, des spéculateurs y ont cru ; une société composée des noms les plus contrastans, unis dans un même rêve, a acheté le mont et l’exploite en tous sens. Le plus fécond de nos romanciers est à la tête, assure-t-on. On poursuit le trésor, il fuit ; des somnambules, de temps en temps amenés, en rappellent, en indiquent la vraie place : on fouille de plus belle ; on perce des puits profonds, des galeries sans fin ; la colline, jadis verdoyante, n’est plus de loin qu’un vaste éboulement de terres remuées et jaunies. Voilà l’histoire du talent chimérique au sein de bien des ames. Tout poète ambitieux et manqué a en lui son Mont-Jalut.

Pour conclure avec Hégésippe Moreau qui avait, lui, un talent vrai, ce qui l’a perdu, ainsi que bien d’autres, en ce siècle tourmenté, c’est l’immodération de l’ame, l’impatience de la destinée, le débordement inquiet des fermens de l’imagination sur la raison austère, le sacrifice du devoir religieux et moral à l’exigence des passions. Ce qui lui a manqué, c’est la persistance dans l’œuvre, la confiance en sa force, c’est-à-dire dans celle de la poésie ; car s’il eût cru sincèrement à la poésie, il se fût attaché à vivre pour elle, pour le service de son culte et de ses autels. Ce qui a failli enfin à Moreau, c’est l’attente sereine de l’avenir, lequel trahit rarement ceux dont la foi ne se lasse pas même dans la douleur.


DESSALLES-RÉGIS.

  1. En Allemagne pourtant, les circonstances sociales sont un peu différentes, et ce fonds naïf et bon du caractère allemand, ce cordial gemuth, laisse plus de jeu au poète que dans les civilisations égoïstes et raffinée d’Angleterre et de France.
  2. Un autre poète, jeune encore et aussi Breton, Émile Roulland, expirait, dit-on, le jour même de la représentation du drame de M. de Vigny, à quelques pas du Théâtre-Français.
  3. Il serait à propos, je crois, que l’on publiât une nouvelle édition des poésies d’Hégésippe Moreau, en y retranchant peut-être quelques passages faibles ou de mauvais choix, et l’augmentant d’autre part des pièces posthumes trouvées au chevet du poète à l’hôpital. Une édition à peu près en ce sens avait été solennellement promise par les amis de Moreau, le lendemain même de sa mort ; mais on est encore à l’attendre. En serait-il déjà de cette promesse comme de bien des paroles jetées dans le creux des tombes, et que la dernière pelletée de terre, en tombant, ensevelit sans retour ?
  4. Quelques autres pensées de Vauvenargues prouvent qu’il avait su observer à fond ces prétentions, ces ridicules, cette maladie des rimeurs, qui pullulaient alors comme aujourd’hui, qui avaient pullulé déjà sous Louis XIII et au XVIe siècle, et de tout temps, mais qui disparaissent comme des éphémères et qu’on oublie : « Il n’y a point de faiseur de stances, dit-il, qui ne se préfère à Bossuet, simple auteur de prose… » Et encore : « Un versificateur ne connait point de juge compétent de ses écrits : si on ne fait pas de vers, on ne s’y connait pas ; si on en fait, on est son rival. »