Poètes et romanciers modernes de la France/Victor de Laprade

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POÈTES
ET
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE

LVIII.

M. VICTOR DE LAPRADE.

Psyché. — Odes et Poèmes. — Poèmes évangéliques. — Symphonies.

Parmi les poètes du temps présent, M. Victor de Laprade se distingue par la gravité constante de sa pensée ; c’est pourquoi il mérite une étude à part. On peut blâmer chez lui quelques expressions prosaïques et l’alliance trop évidente de la philosophie et de la poésie, mais ce défaut est trop rare de nos jours pour ne pas lui assurer le mérite de l’originalité. Nous avons tant de poètes qui parlent bien et qui n’ont pas grand’chose à dire, que nous devons saluer avec bonheur ceux qui expriment des idées élevées dans une langue moins sonore. Si le maniement des images est en poésie une affaire de première importance, il n’est pas permis d’oublier que la valeur des idées domine la valeur des images, et je reconnais avec empressement que M. de Laprade s’en est toujours souvenu. Qu’il ait parfois méconnu le côté musical de son art, qu’il ait négligé de charmer l’oreille, ou de séduire l’imagination, je ne le nie pas. S’il n’est pas à l’abri de tout reproche dans la partie technique de la poésie, il peut s’en consoler facilement en songeant qu’il soutient la comparaison avec les plus habiles par l’émotion et la pensée. Il n’a donc pas à s’inquiéter des objections soulevées par l’incorrection du langage, par le choix du rhythme ou l’insuffisance de la rime. La pratique du métier lui enseignera ce que tant d’autres savent si bien et prennent pour la poésie même. Malgré les taches que je signale dans son talent, il occupe dès à présent un rang élevé dans la littérature contemporaine. Il sent et il pense avant de parler. S’il ne possède pas au suprême degré l’art de bien dire, si l’expression trahit parfois son intention, ou ne la rend que d’une manière incomplète, il n’a pas lieu de s’en affliger, puisque, malgré l’imperfection de la forme, son émotion et sa pensée arrivent jusqu’à l’âme du lecteur. Quant à l’alliance trop évidente de la poésie et de la philosophie, qui se révèle dans tous ses ouvrages, je ne la signalerais pas à l’attention, s’il eût pris soin en toute occasion de leur attribuer des droits égaux ; mais il lui est arrivé plus d’une fois d’oublier à peu près complètement la poésie pour la philosophie pure, et la sympathie que m’inspire son talent m’oblige à lui dire qu’il a méconnu la condition de toute solide alliance, la parité. Il pense librement, il s’élève sans effort jusqu’aux plus hautes régions : à ne considérer que le développement et l’essor de son intelligence, nous lui devons le tribut de notre admiration ; mais si nous tenons compte de la forme qu’il a choisie, si nous ne perdons pas de vue sa qualité de poète, nous sommes forcé de reconnaître qu’il ne fait pas une part assez large à l’imagination. Il expose, il déduit souvent sa pensée à la manière des philosophes, et ne prend pas assez de souci de l’intelligence de la foule ; il atteint jusqu’aux cimes les plus hautes, et oublie trop volontiers que tous les regards ne peuvent le suivre. S’il donnait à sa pensée une forme plus vive, plus animée, elle ne perdrait rien de sa valeur et produirait une impression sinon plus profonde, du moins plus générale.

Les remarques précédentes s’appliquent sans distinction à toutes les œuvres de M. de Laprade. Sans doute on pourrait citer de lui plus d’une page où l’éclat et la limpidité de l’expression s’accordent merveilleusement avec la hauteur de la pensée ; mais si nous envisageons l’ensemble de ses conceptions, nous sommes amené à dire que depuis quatorze ans il n’a pas changé de méthode. S’il lui est arrivé de rencontrer une forme excellente, on peut affirmer en pleine sécurité qu’il n’accorde pas assez d’importance à la forme, ou du moins que s’il s’en préoccupe, il ne réalise pas toute sa volonté. Depuis quatorze ans, l’horizon de sa pensée s’est heureusement élargi, je ne songe pas à le nier. Certes je préfère les Symphonies, publiées en 1855, au poème de Psyché, publié en 1841. Cependant je retrouve dans les Symphonies le procédé intellectuel mis en usage dans son premier poème. M. de Laprade ne se contente pas du côté poétique de la nature ; il s’applique en toute occasion à l’explication du côté symbolique. Excellente pour les penseurs, pour les esprits familiarisés avec la réflexion, cette méthode offre plus d’un danger lorsqu’il s’agit d’émouvoir et de persuader. Aux poètes et à la foule qui les écoute l’aspect splendide ou sombre de la nature, aux philosophes et à ceux qui recueillent leurs leçons le sens symbolique des scènes qui nous charment, ou nous épouvantent. Pour n’avoir pas compris nettement l’intervalle qui sépare la poésie de la philosophie, M. de Laprade a souvent rencontré des lecteurs sévères, et plus d’une fois j’ai entendu nier son talent poétique. Je crois pourtant que tous les juges éclairés condamnent cette rigueur. À quoi se réduit en effet : le reproche mérité par l’auteur des Symphonies ? Il s’attache trop à convaincre et pas assez à persuader. Il prête à ses auditeurs trop d’intelligence et de goût pourra réflexion, il les croit doués d’une attention trop puissante, d’une sagacité trop vive, et ne parle pas assez souvent à leur imagination. C’est un tort sans doute, puisqu’il s’adresse à la foule et n’explique pas sa pensée dans une chaire de philosophie ; mais ce reproche même se traduit en éloge, si l’on pense à tous les parleurs habiles qui savent depuis longtemps discipliner les mots, qui commandent aux images les évolutions les plus compliquées et se font obéir, mais qui charment l’oreille sans émouvoir le cœur, sans élever, sans instruire, sans éclairer l’intelligence M. de Laprade n’appartient pas à cette famille de parleurs habiles La voie qu’il a choisie, sans être solitaire, n’est, pourtant pas très fréquentée. Il va constamment de la pensée à l’expression et n’essaie jamais de suivre une méthode inverse, c’est à dire de trouver dans le maniement des mots un semblant de pensée. En agissant ainsi, il n’accroît pas autant qu’il pourrait le faire le nombre de ses auditeurs ; mais ceux qui l’ont une fois entendu reviennent volontiers pour l’entendre, et leur empressement compense l’indifférence et l’inattention des esprits moins élevés.

Il s’agit pour moi de démontrer l’exactitude de ces observations par l’analyse des œuvres de M. de Laprade, de prouver, pièces en main, que je n’exagérerai ses qualités ni ses défauts. J’espère que le lecteur partagera mon opinion quand j’aurai appelé à sa mémoire les meilleures pages de Psyché, les Odes et Poèmes les Poèmes évangéliques et les Symphonies. La, nature même des sujets traités par l’auteur rend cette tâche difficile ; mais il y a profit à se nourrir d’une telle pensée, et les bénéfices de l’enseignement soutiennent l’attention et raniment le courage. M. de Laprade a choisi pour son début la fable de Psyché une des plus charmantes de l’antiquité païenne ; Il y a certainement dans ce premier poème beaucoup de grâce et d’élévation. Bien des pages méritent des éloges presque sans réserve. Cependant, pour peu qu’on ait étudié l’antiquité païenne, on s’aperçoit bien vite que l’auteur a méconnu complètement la nature et les conditions du sujet qu’il avait choisi. La Psyché de M. de Laprade n’a pas grand’chose à démêler avec la mythologie grecque. Ce n’est pas la jeune fille que nous connaissons, heureuse dans les bras de l’Amour tant qu’elle se résigne à ignorer le visage de son mystérieux amant, et punie de sa curiosité par l’abandon et le désespoir. C’est une vierge qui converse librement et familièrement avec toutes les puissances de la nature, qui s’entretient avec les vents, avec les eaux, avec les fleurs, avec les chênes, et qui analyse ses moindres sentimens, ses émotions les plus fugitives, avec une finesse, une subtilité dont un étudiant de Goettingue ou de Heidelberg serait fier à bon droit. Naïve parfois, elle est presque toujours trop savante ; elle surveille, elle décompose sa pensée avec tant d’attention et d’adresse, que nous sommes sans inquiétude sur le sort qui l’attend. Une jeune fille qui voit si clairement ce qui se passe en elle même n’a rien à redouter de l’avenir. Quant à l’intervention des puissances de la nature, quant au dialogue de Psyché avec les torrens et les fleurs, avec la mer et les forêts, je n’ai pas besoin de démontrer tout ce qu’il a de contraire à la mythologie grecque. Chacun comprend en effet que cette intervention des puissances de la nature ne s’accorde ni avec Homère, ni avec Hésiode, ni avec Théocrite. Les Grecs avaient divinisé toutes les passions ; ils avaient même divinisé les puissances de la nature ; mais les néréides et les naïades, les hamadryades et les faunes, n’avaient rien de commun avec les doctrines de Spinoza, et dans la Psyché de M. V. de Laprade le panthéisme éclate à chaque page. Après avoir écouté la voix des roseaux et des forêts, la voix des ruisseaux et de la mer, on ne prête plus qu’une attention distraite à la voix de Psyché. L’héroïne du poème n’a pas plus d’importance que les interlocuteurs invisibles et mystérieux avec qui elle s’entretient. Or je ne vois rien de pareil dans la mythologie grecque. Minerve, Junon et Vénus, Jupiter, Mars et Vulcain sont animés des mêmes passions que nous, et s’ils dirigent par leur volonté, s’ils troublent par leurs caprices, les phénomènes habituels de la nature, on ne les voit jamais s’entretenir avec les chênes ou les rochers, les fleurs ou les torrens. La doctrine de Spinoza, que je n’ai pas à discuter ici, n’a rien de poétique. L’expression la plus savante, les images les plus heureuses, ne sauraient lui prêter le charme de l’émotion. La parole une fois donnée à toutes les puissances de la nature, l’importance de l’homme s’amoindrit singulièrement, et l’homme une fois devenu l’égal des choses, il devient très difficile d’intéresser en racontant ses joies et ses douleurs. M. de Laprade ne paraît pas avoir pressenti ce danger. Dans son poème de Psyché, la nature tout entière est douée de facultés lyriques : elle soupire comme Tibulle, elle s’anime comme Pindare ; elle raconte, elle prédit à la manière d’Homère et de Calchas. Et quand Psyché prend la parole, on refuse de la prendre pour une personne vivante, capable de joie et de souffrance. Les pensées charmantes ou graves, les sentimens gracieux ou élevés que l’auteur a semés dans la première moitié de son poème, n’enlèvent rien à la vérité, à la justesse de ces remarques. Quand tout parle autour de l’homme, la parole humaine se perd dans la voix universelle. La jeune fille qui révèle ses pudiques émotions, ses inquiétudes naïves, se confond avec la brise qui agite le feuillage des chênes, avec le gazouillement du ruisseau sur son lit de sable, ce qui n’arriverait pas si la brise et le ruisseau n’avaient pas parlé.

Dans la seconde moitié du poème, je dois signaler un défaut d’une autre espèce : je ne me trouve plus en face de Spinoza, je me trouve en face de l’Évangile. Jupiter, assis sur son trône au sommet de l’Olympe, ressemble à Jéhovah, mais à Jéhovah attendri par les prières du Rédempteur. Les Grâces, qui intercèdent pour Psyché, sont nourries de la doctrine du Christ et partagent sa divine mansuétude. Par un singulier caprice, M. de Laprade voit dans les Grâces, que les Grecs appelaient Charités, l’expression, la personnification de la charité. Je ne crois pas que les hellénistes les plus complaisans consentent à lui donner raison. Abstraction faite de la différence profonde qui sépare la religion païenne de la religion chrétienne, je pense que la philologie ne saurait accepter une telle interprétation. Que les Grâces intercèdent en faveur de Psyché, belle et jeune comme elles, qu’elles demandent pardon pour sa curiosité, je le comprends ; qu’elles supplient Jupiter au nom de la charité, qu’elles parlent sur l’Olympe comme Jésus Christ à Nazareth, à Bethléem, je ne le comprends pas. Étant donné le sujet païen de Psyché, il faut absolument demeurer dans la donnée païenne. L’Évangile et la charité qu’il enseigne n’ont rien à voir dans le développement de cette fable ingénieuse. Dès que les Grâces, en plaidant la cause de la jeune fille séduite par Éros, dont les dieux et les déesses reconnaissent la toute puissance, invoquent des sentimens inconnus à l’antiquité païenne, le lecteur, troublé, désorienté, se demande où se passe la scène, et ne sait plus s’il est en Grèce ou en Judée. Elles ont beau parler une langue aussi douce que le miel, marcher d’un pas harmonieux et cadencé comme les jeunes canéphores des Panathénées : la splendeur de leur regard, la souplesse et la pureté de leur corps, qui se laissent deviner sous les plis transparens du lin, le son mélodieux de la voix, ne suffisent pas à leur donner un caractère païen ; je ne vois en elles que trois vierges chrétiennes égarées sur l’Olympe.

Le style de Psyché n’est pas non plus le style qu’appelait impérieusement le sujet. Tous les personnages se complaisent dans le développement de leur pensée, et trouvent pour la traduire des images abondantes et nombreuses. Or, quoique la Grèce fût éprise de la parole, ses plus grands poètes n’ont jamais été verbeux. Homère, Eschyle et Sophocle se contentent de quelques traits, et n’expulsent jamais le sentiment qu’ils veulent exprimer. Ils en accusent les contours par un petit nombre de lignes précises, et laissent au lecteur le soin d’achever par lui même ce qu’ils ont indiqué. Si Euripide procède autrement, s’il insiste, sur sa pensée, c’est qu’il appartient déjà malgré son génie, à la décadence de la poésie grecque. Je voudrais dans le poème de Psyché plus de concision et de sobriété, non pas seulement parce que la concision et la sobriété me plaisent, mais encore, et surtout parce que ces deux qualités si précieuses caractérisent la poésie grecque du bon temps. Dans un tel sujet, la sobriété du style était un mérite de première nécessité.

Dans le second recueil de M. de Laprade, publié trois ans après le poème de Psyché, il y a trois pièces qui méritent une attention spéciale et qui révèlent chez lui un progrès éclatant : Alma parens, la Mort d’un chêne et les Adieux sur la montagne. Chacune de ces trois pièces se recommande à l’admiration et à la sympathie de tous les esprits élevés par la gravité des pensées par le choix des images par la clarté constante du langage. Il est évident que l’auteur comprenait dès lors la nécessité de produire ses conceptions sous une forme plus précise. Je retrouve dans Alma parens les qualités que nous révélait déjà le poème de Psyché, mais la manière de l’auteur s’est agrandie. S’il n’abandonne pas complètement sa prédilection instinctive pour la doctrine de Spinoza, il en modère l’expression, et l’homme reprend toute l’importance qui lui appartient en face de la nature. De grandes pensées noblement, simplement exprimées, donnent aux trois pièces que j’ai citées un caractère d’originalité qu’on chercherait vainement dans le plus grand nombre des compositions contemporaines ; Alma parens est un hymne à la solitude, mais un hymne sincère, dont toutes les strophes traduisent un sentiment vrai » Il n’y a pas une ligne qui ne respire la conviction et n’émeuve profondément le lecteur. Le poète s’enfuit loin des villes et gravit les cimes neigeuses des montagnes pour converser plus librement avec lui même et sonder les plaies de son cœur. Il s’enivre d’abord de l’air, pur et vivifiant des hautes cimes ; puis bientôt, saisi d’une soudaine tristesse, il comprend le danger de la solitude absolue, il se rappelle la parole du prophète : Vœ soli, et il s’efforce de sonder les misères de sa condition. La solitude, qui l’enivrait d’abord, qui exaltait son orgueil, lui apparaît dans toute sa nudité. Fouler d’un pied hardi la neige qu’aucun pied n’a foulée, mesurer d’un œil tranquille les abîmes ouverts dans les glaciers, c’est la une joie qui s’épuise bien vite. Pour jouir pleinement du spectacle de la nature ; il n’est pas bon que l’homme soit seul » Qu’il respire la senteur des prés, qu’il baigne ses regards dans l’ombre des forêts, ou qu’il s’endorme sur la mousse, il lui faut un cœur ami où s’épanche son émotion. Voir et comprendre sans aimer ne saurait donner le bonheur. À cette vérité vieille comme le monde, M. de Laprade a prêté un accent nouveau. Après, avoir lu et médité Alma parens, on peut encore chercher la solitude, mais on n’attend pas d’elle la guérison de la douleur morale ; on comprend que l’affection est seule capable d’apaiser les troubles du cœur. Il y a donc dans cette pièce un double mérite, le mérite philosophique et le mérite poétique. C’est un conseil excellent, exprimé dans une langue harmonieuse. La sagesse, en passant par la bouche du poète, garde son autorité, mais la beauté du langage adoucit la leçon. Aussi je n’hésite pas à dire qu’Alma parens est une des meilleures pièces de notre poésie lyrique.

La Mort d’un chêne soutient dignement la comparaison avec Alma parens. Le poète, en voyant le géant de la forêt couché sur la mousse, se rappelle ses heures de rêverie, le gazouillement des nids amoureux, le bourdonnement des abeilles ; il maudit la cognée qui a frappé le vieux chêne. Cette évocation du passé, éloquente et spontanée, fait de la Mort d’un chêne un deuil qui n’a rien de puéril. Le chêne couvrait de son ombre un arpent de terrain ; les couples amoureux venaient s’asseoir à ses pieds et trouvaient ; sous ses branches touffues un asile assuré. Maintenant qu’il est tombé, c’en est fait de la solitude et du silence. La cognée sera-t-elle sans pitié pour les forêts ? Le bruit des villes va-t-il tout envahir ? Les oiseaux et les abeilles n’auront-ils plus d’abri ? Inquiétude sincère, que la raison réussit à calmer. Si le vieux chêne est tombé, si les hôtes qu’il avait recueillis dans son ombre ont fui d’une aile agile aux premiers coups de la cognée, la nature n’est pas épuisée ; elle enferme en son sein des germes féconds et sans nombre. Les générations nouvelles auront pour rêver, pour parler d’amour, des ombrages silencieux ; des forêts nouvelles leur donneront abri. Un chêne tombe, un chêne grandit. Pourquoi l’avenir vaudrait il moins que le passé ?

Les Adieux sur la montagne n’offriraient qu’un sens assez mystérieux, si l’on négligeait d’en chercher l’explication dans la dédicace placée en tête du recueil. Je ne crois pas me tromper en disant que les Adieux ne sont qu’une traduction poétique de la dédicace. Heureux ceux qui inspirent, heureux ceux qui ressentent de telles amitiés ! M. Barthélémy Tisseur, à qui M. de Laprade a dédié ce volume, avait été pour le poète un guide sûr et vénéré malgré sa jeunesse. Enlevé avant l’âge, il a laissé dans le cœur de ses amis un souvenir profond qui ne s’effacera pas. Les Adieux sur la montagne ont désormais consacré sa mémoire, car c’est à lui, je le crois du moins, que ces adieux s’adressent. Toute cette pièce est empreinte d’un sentiment religieux, qui donne au bonheur goûté par les trois, amis une sérénité singulière, à leur séparation quelque chose de pathétique » Ils ont vécu ensemhle sous l’œil de Dieu quelques jours de paix, parlant du ciel et d’une vie meilleure au delà du tombeau. L’heure venue de renoncer à ces doux entretiens, à ces tendres épanchemens de l’intelligence et du cœur, le poète comprend qu’il ne retrouvera peut être jamais une telle joie, et quand il redescend vers la plaine, il salue d’un dernier regard le compagnon affectueux, le guide indulgent et sage qui lui a révélé les plus hautes vérités de la religion et de la philosophie.

Ce que j’ai dit de ces trois pièces suffît pour montrer à quel point j’estime le second recueil de M. de Laprade. À mes yeux, les Odes et Poèmes sont très supérieurs à Psyché. La pensée de l’auteur s’y épanouit librement ; elle se présente tour à tour sous une forme sévère ou gracieuse, et les aspects variés qu’elle offre à notre intelligence nous charment sans jamais nous lasser. Qu’il me soit permis pourtant de regretter que M. de Laprade n’ait pas ordonné ses pensées avec plus de prévoyance. Dans Alma parens, dans la Mort d’un chêne, dans les Adieux sur la montagne, on trouverait sans peine plus d’une stance qui pourrait être impunément déplacée. L’intention de l’auteur, au lieu de s’éclairer d’une lumière de plus en plus abondante, semble parfois se voiler. Ce n’est pas que le langage manque de précision ; mais si l’auteur conçoit puissamment, il lui arrive de négliger la composition, et l’expression la plus nette ne rachète pas toujours ce défaut. Sans vouloir imposer aux poètes une méthode rigoureuse, pareille à celle du géomètre, je crois pourtant que la prévoyance ne leur est pas inutile. La pensée la plus abondante, la conception la plus heureuse ne peuvent guère se passer de ce puissant auxiliaire.

Les Poèmes évangéliques, empreints d’une véritable grandeur, où respire une foi sincère, soulèvent à peu près le même genre d’objections que le poème de Psyché : l’auteur ne tient pas compte des temps. Dans le poème de Psyché, j’ai dû relever le mélange des idées païennes et des idées chrétiennes, et, pour parler plus nettement, la prédominance des idées chrétiennes sur les idées païennes. Dans les Poèmes évangéliques, je dois relever le mélange de la philosophie et de la religion. Dans le Précurseur, l’accent sincère de chaque page montre assez clairement que l’auteur croit aux enseignemens de l’église, qu’il ne révoque en doute aucune des affirmations dont se compose la foi catholique ; mais s’il croit, il ne s’abstient pas d’interpréter sa croyance, et c’est là que commence le danger, dans le domaine de la poésie comme dans le domaine de l’orthodoxie. Aux lumières de l’église il ajoute les lumières de la philosophie. Après avoir raconté en se conformant à la tradition, il explique, il commente son récit avec le secours de la raison moderne. Je n’ai point à examiner jusqu’à quel point la foi catholique s’accommode de tels commentaires, je me déclare incompétent dans une pareille matière. Quant à la question poétique, je puis la traiter en toute liberté. Or, si dans toutes les conceptions de l’art la raison a les mêmes droits que i’imagination, il n’est pas moins vrai qu’il faut tenir compte des temps : c’est ainsi qu’on arrive à la variété. Pour avoir négligé cette condition impérieuse, M. de Laprade est plus d’une fois tombé dans la monotonie. La splendeur de la mise en scène, la vérité des sentimens exprimés par les personnages du poème, ne suffisent pas à déterminer la date de l’action, car trop souvent le poète parle en son nom, et lorsqu’il intervient, le philosophe n’a guère moins d’importance que le croyant. Malgré le nom des acteurs, on oublie trop facilement que le drame raconté par M. de Laprade remonte aux premières années de la religion chrétienne. Si l’on prend la peine de relire l’Évangile après avoir lu le Précurseur, on s’aperçoit que la tradition évangélique s’est transformée dans la pensée de l’auteur. Que cette transformation se soit accomplie à son insu, je le crois volontiers ; qu’il ait altéré le sens de l’Évangile avec la ferme conviction qu’il le respectait, je ne songe pas à le nier. Dans tous les cas, il est hors de doute que la mort de saint Jean Baptiste n’a pas dans l’Évangile le sens que lui prête M. de Laprade. Les personnages de cette tragédie, tels du moins que nous les connaissons par la tradition, n’étaient pas si habiles à démêler leurs sentimens. Ni la victime ni le bourreau ne sondaient leur âme avec une si vive sagacité.

Ce n’est pas que je conseille aux poètes de s effacer complètement derrière les personnages qu’ils mettent en scène : un tel conseil serait d’ailleurs inapplicable. Pour peu qu’ils aient conscience de leur force, il est impossible qu’ils renoncent à la montrer, mais leur intervention veut être déguisée discrètement. Qu’ils aillent au fond des choses, c’est une conséquence toute naturelle de leur puissance. Seulement, s’ils ont pour comprendre le passé l’avantage de la distance, ils né doivent jamais oublier que les acteurs dont ils racontent les crimes ou les sacrifices obéissaient à des passions, à des convictions, et ne se connaissaient pas eux mêmes comme la postérité les connaît. M. de Laprade, en écrivant le Précurseur, s’est placé trop souvent au point de vue de la postérité. Et ce que je dis du Précurseur, je puis le dire aussi justement de la Samaritaine et de la Résurrection de Lazare. Je ne m’étonne, pas devoir une foi si vive, si ardente, alliée à une science si profonde. Je regrette seulement que l’auteur n’ait pas compris la nécessité de voiler une partie de sa science pour donner à sa foi plus de relief et d’évidence. Dans les sujets profanes, on a souvent reproché aux poètes de notre pays d’altérer la physionomie de l’histoire. Quoi qu’on ait attribué à cette accusation une importance exagérée, il en faut pourtant tenir compte. Eh bien ! dans un sujet qui relève de la foi, la couleur historique et locale n’a pas moins de valeur que dans un sujet profane. Ce qui manque aux poèmes évangéliques de M. de Laprade, ce n’est ni l’ampleur de la pensée, ni l’harmonie des périodes : c’est la naïveté. Or je crois que les traditions chrétiennes, transportées dans le domaine de la poésie, ne peuvent se passer de naïveté. Nous n’acceptons plus aujourd’hui l’arrêt prononcé au XVIIe siècle ; nous ne contestons plus à l’imagination le droit d’aborder les sujets chrétiens aussi librement, aussi hardiment que les sujets païens. Le passé tout entier appartient à imagination comme à la mémoire, comme à la raison ; le poète peut en disposer au même titre que l’historien et le philosophe. Nous sommes trop loin maintenant de la révocation de l’édit de Nantes pour partager les scrupules de Boileau ; mais si nous croyons que la poésie peut sans impiété demander à la Genèse, à l’Évangile le thème de ses compositions, nous croyons aussi qu’elle doit se plier à l’esprit des temps, et ne pas prêter aux patriarches ou aux apôtres des pensées toutes modernes. Que les philosophes trouvent dans Moïse ou dans saint Matthieu le germe des vérités qu’ils enseignent, un tel fait ne justifie pas les poètes qui méconnaissent la couleur des temps. Il s’agit pour eux de ressusciter le passé, et non de le commenter. M. de Laprade, en nous racontant la fuite au désert de saint Jean Baptiste, ses prédications et sa mort, ne s’en est pas tenu à la résurrection du passé. Volontairement ou involontairement, peu importe, il a substitué les sentimens qui l’animent, les pensées qui le guident, aux sentimens et aux pensées de ses personnages. Moins savant et plus naïf, il aurait gardé sa grandeur et charmé plus sûrement.

Il semble donc que M. de Laprade ne soit vraiment à l’aise que lorsqu’il n’a pas à tenir compte des temps. En effet, quoique son talent ait pris de bonne heure un essor très élevé, il n’a jamais trouvé pour la peinture d’une époque donnée des couleurs aussi vives, des images aussi bien assorties que pour la peinture de sa propre, pensée. Habitué à sonder les profondeurs de son âme, malgré son ardent amour pour l’étude, dont la preuve se trouve à chaque page, il se complaît trop volontiers dans l’analyse de ses sentimens pour se plier aux exigences d’un thème choisi en dehors de lui même. Ce que j’ai dit de son premier poème et de ses Poèmes évangéliques n’étonnera personne. Tous ceux qui ont lu avec attention le Précurseur et Psyché comprendront la justesse de mes remarques. Qu’on accepte avec soumission ou qu’on, discute librement les traditions chrétiennes, qu’on admire ou qu’on dédaigne les fables du polythéisme, pour peu qu’on les possède, il est impossible de méconnaître l’infidélité historique de M. de Laprade. Sa pensée, qui embrasse sans effort tous les temps et tous les lieux, accepte difficilement pour limite un temps ou un lieu déterminé. Ce reproche n’enlève rien à la valeur intellectuelle des Poèmes évangéliques et de Psyché. Il y a dans ces deux livres de grandes pensées exprimées dans un beau langage, qui ont obtenu, qui garderont, je l’espère, la sympathie et les suffrages des amis de la poésie ; mais puisque M. de Laprade n’a jamais mendié la faveur publique, puisqu’il n’a jamais sacrifié à la mode, estimer sans indulgence tout ce qu’il a écrit jusqu’ici est la seule manière de lui prouver l’état que nous faisons de lui. Eh bien ! à parler franchement, les Odes et Poèmes, qui ne relèvent pas de l’histoire, valent mieux que Psyché, que les Poèmes évangéliques. S’il y a dans ces trois livres la même élévation, la même sincérité, nous devons tenir compte de la nature des sujets, et dès que la question littéraire est posée dans ces termes, nous ne pouvons les comprendre dans une égale approbation. Se peindre soi-même, étudier d’un œil vigilant les secrets de son cœur, épier ses aspirations et ses défaillances est sans doute une tâche glorieuse, et celui qui l’accomplit dignement prend un rang élevé dans la poésie lyrique ; mais dès qu’il veut sortir de lui même et peindre le passé, il faut absolument qu’il se résigne à s’oublier. S’il persiste à se mettre partout, s’il prête aux personnages païens ou chrétiens des pensées et des passions qu’ils ont toujours ignorées, il dénature la mission qu’il s’est donnée, il s’éloigne du but marqué par lui même, et l’éclat de son talent ne saurait justifier sa méprise. Qu’il soit éloquent, nous applaudirons à son éloquence ; qu’il émeuve, nous rendrons justice à la puissance morale de sa parole ; mais nous gardons le droit de lui dire qu’il s’est trompé, qu’il a méconnu le vrai caractère de ses personnages.

La question placée sur ce terrain devient très délicate. S’il est facile en effet de déterminer la date des événemens, il n’est pas aussi facile de déterminer la date des sentimens et des pensées, et cependant, pour ceux qui ont pris la peine d’étudier l’histoire avec soin, cette dernière chronologie n’est pas moins évidente que la première. Ainsi la mélancolie était complètement inconnue à l’antiquité païenne. Un Grec du bon temps, un Grec du temps de Phidias et de Périclès aurait grand’peine à comprendre les poèmes de Byron ; il aurait beau lire et relire ces pages admirables où les âmes élevées de nos jours trouvent l’image de leurs pensées, il s’étonnerait de cette plainte désespérée, des angoisses de cet ennui, comme un médecin en présence d’une maladie inconnue. Avant l’établissement de la loi chrétienne, avant le règne de l’Évangile, l’humanité connaissait la tristesse, car la tristesse est aussi vieille que le monde ; mais elle ignorait la mélancolie. Il fallait que les apôtres eussent prêché le mépris de la chair et l’espérance d’une vie meilleure pour que l’humanité entreprît d’imposer silence aux passions, et qu’elle comprît le néant des félicités enviées jusque là. S’il y a dans les poètes païens quelque trace d’un sentiment pareil, c’est une trace à peine marquée, une trace sans profondeur, qui n’infirme pas la justesse de ma pensée. Aussi, quand je vois Psyché dans le premier poème de M. de Laprade mélancolique et rêveuse comme Ophélie, comme Desdemone, je suis obligé de déclarer que l’auteur eût agi plus sagement en n’abordant pas l’antiquité païenne, puisqu’il ne consentait pas à se dépouiller de ses sentimens personnels. Pareillement, quand je vois le précurseur, celui qui a baptisé le Christ, s’enfuir au désert, non pas seulement pour se dérober à la corruption des villes, pour méditer sur les présages qui annoncent le renouvellement moral de l’humanité, mais pour s’abreuver de sa tristesse, pour savourer son dégoût de la vie, pour s’enivrer de sa mélancolie, je m’étonne à bon droit de cette nouvelle méprise, car ce sentiment nouveau, inconnu à l’antiquité païenne, n’a pas précédé, mais suivi l’établissement de la loi chrétienne, et j’ai le droit de dire que dans le poème de M. de Laprade saint Jean Baptiste n’est pas plus vrai que Psyché. Parfois attendrissant, parfois digne d’admiration, passionné pour la doctrine qu’il a embrassée, plein de mépris pour le vice, d’éloquence contre l’incrédulité, il laisse trop souvent échapper des pensées que nous comprenons sans peine, et que son temps n’aurait pas comprises. Il n’appartient donc pas aux premières années de la religion chrétienne. J’ai tout lieu de croire que M. de Laprade connaît l’histoire de ces premières années, et qu’il eût facilement trouvé dans sa mémoire les traits caractéristiques dont il avait besoin pour marquer la date de ce personnage ; mais absorbé dans la contemplation de ses pensées personnelles, en essayant de se mettre à la place de saint Jean, il n’a réussi qu’à transformer saint Jean en un chrétien moderne, croyant et savant tout à la fois, qui rattache le développement de la foi au développement général de l’humanité.

Le dernier recueil de M. V. de Laprade, publié récemment, nous montre son talent, je ne dirai pas sous un aspect nouveau, mais plus largement développé. Sa pensée a plus d’ampleur, et les images, mieux choisies, lui donnent plus de relief et d’évidence. Cependant, avant d’entamer l’examen de ce dernier recueil, je crois devoir soumettre à l’auteur une observation préliminaire. Il appelle ses poésies nouvelles du nom de Symphonies ; or il n’ignore pas, il ne peut pas ignorer que ce nom ne convient qu’aux morceaux concertans, et la parole humaine, soumise au rhythme et à la rime, de quelque façon qu’elle soit maniée, ne peut avoir la prétention de lutter avec les cent voix de l’orchestre. Le titre de ce dernier volume a donc le tort très grave d’éveiller une espérance qui ne doit pas se réaliser. En général il est toujours fâcheux de chercher dans un art déterminé, dont les moyens sont connus et limités, des effets qui n’appartiennent qu’à une autre forme de l’imagination. Ainsi je n’approuve pas les poètes qui essaient de reproduire les lignes de la statuaire ou les couleurs de la peinture. Dans le premier cas, ils arrivent presque toujours à l’immobilité, dans le second au chatoiement. Sans qu’il soit besoin de désigner personne, le lecteur comprendra à quels poètes je fais allusion. Nous avons de nos jours toute une école vénitienne qui manie la parole au lieu de manier le pinceau. L’école sculpturale n’est pas aussi nombreuse ; cependant il ne serait pas difficile de noter dans la littérature contemporaine plus d’une page où la forme est exprimée pour l’amour seul de la forme, et qui par cela même relève de la statuaire. Est-il plus sage, est-il plus prudent pour la poésie de vouloir lutter avec la musique ? Je ne le pense pas. Tenter d’imiter dans une série de strophes le développement mélodique d’un motif, offre plus d’un danger. Le moindre malheur qui puisse advenir est de tomber dans la puérilité. La parole humaine demande des pensées plus précises que le violon ou le hautbois, et si l’on veut réduire la poésie au plaisir de l’oreille, on risque fort d’assembler des mots sonores sur des pensées à peu près nulles. Quant au développement symphonique d’un thème, quel qu’il soit, il faut encore moins y songer ; avec les ressources dont la poésie dispose, une telle pensée ne peut pas même recevoir un commencement d’exécution. Dès les premières mesures, c’est à dire dès les premiers vers, la volonté du poète est réduite à néant. La musique emploie simultanément cinquante voix, cent voix ; le poète n’a qu’une voix. Inégal au musicien s’il essaie de s’en tenir à la mélodie, il ne peut aborder la symphonie.

Insister sur une vérité si élémentaire serait un pur enfantillage, et si j’ai pris la peine de la rappeler, quoiqu’elle se présente naturellement à tous les esprits, c’est que le titre choisi par M. de Laprade, quoique inexact, exprime pourtant d’une manière détournée l’intention qu’il a voulu réaliser. La voix humaine ne suffit pas à l’expression de sa pensée, et pour dire tout ce qu’il éprouve, pour traduire les sentimens joyeux ou douloureux dont son âme est assaillie, il associe à la voix humaine toutes les voix de la nature, c’est à dire qu’il nous ramène à la colère du torrent, à la rêverie du ruisseau, au mugissement de la forêt. Je n’approuve pas l’emploi de cette méthode dans le poème de Psyché, et quoiqu’elle présente moins d’inconvéniens dans l’expression d’une pensée toute personnelle, qui n’est limitée ni par le temps ni par le lieu, elle soulève encore de nombreuses objections. De tout temps les poètes ont interprété tous les bruits qui frappent l’oreille humaine, depuis le chuchottement des feuilles agitées par la brise jusqu’aux menaces des flots et du tonnerre. Je ne reprocherais donc pas à M. de Laprade d’avoir suivi l’exemple de ses devanciers. Qu’il prétende deviner le sens mystérieux de tous ces bruits, c’est son droit, et j’aurais mauvaise grâce à le chicaner sur une telle prétention ; mais qu’il prête la parole au chêne et au roseau ; à l’herbe et à la fleur, à l’avalanche et au glacier, c’est une prétention bien autrement hardie. Qu’il en fasse de vrais personnages, animés de nos passions, éclairés de nos pensées, affligés de nos douleurs, consolés par nos espérances, je ne crois pas que la poésie ait grand’ chose à gagner dans cette transformation. Si le cadre où l’homme est placé, si le pré qu’il foule aux pieds, si la forêt qui l’abrite de son ombre, se mettent à parler comme lui, si le vent et la rosée devinent sa pensée, s’entretiennent avec lui comme un ami qui aurait reçu ses confidences, le lecteur démêle à grand’peine l’intention du poète. Ou je m’abuse étrangement, ou cette méthode ne pourra jamais s’acclimater parmi nous. Il y a quelques années, M. Quinet avait essayé de l’appliquer, et quels que soient les mérites qui recommandent son Ahasvérus, malgré les pensées élevées, les sentimens vrais qu’il a prodigués, toutes les fois que les cathédrales prenaient la parole, le lecteur le plus bienveillant se frottait les yeux comme pour s’assurer s’il n’était pas dupe d’un songe. Je crains bien que pareille chose n’arrive à M. de Laprade. Il possède, comme M. Quinet, des facultés éminentes, une grande richesse d’imagination, il aime la justice d’un amour sincère et profond, il plaide avec éloquence la cause du malheur ; il connaît et il sait peindre les maladies morales de notre temps. C’est plus qu’il n’en faut pour exciter de vives sympathies ; mais je crois que sa voix serait plus puissante, qu’il exercerait sur les penseurs et sur la foule une action plus constante et plus sûre, s’il se contentait de parler en son nom et ne forçait pas la nature à parler après lui. Qu’il se laisse attendrir par les plaintes du rossignol, qu’il rêve au murmure du ruisseau, qu’il écoute avec épouvante l’orage qui soulève les vagues de l’Océan, rien de plus légitime ; que, toutes ces voix soulèvent dans son cœur un écho harmonieux, que la joie ou la douleur s’échappent de ses lèvres en strophes sereines ou effrayées, jusque là le goût n’a pas à se plaindre. Que le poète, au lieu de s’en tenir à cette libre interprétation, donne la parole aux choses : non seulement le goût s’en étonne, mais l’émotion s’affaiblit. En cherchant la précision, le poète perd la trace de la vérité.

La première pièce du recueil, la Symphonie des Saisons, justifie pleinement les idées que je viens de développer. Le poète en effet, au lieu de s’en tenir aux différens aspects de la nature pendant le cours de l’année, prête une voix à toute chose. L’homme n’est plus seul à sentir l’épanouissement du printemps, la chaleur de l’été, la monotonie de l’automne, la tristesse de l’hiver. Les plantes, les oiseaux s’associent à ses pensées, les fleurs se réjouissent ou se lamentent avec lui ; et comme il cherche constamment dans le spectacle du monde extérieur un sens moral, net et défini, il mêle aux saisons de l’année les saisons de la vie humaine, ou plutôt il essaie de trouver dans les premières, l’image de la jeunesse, de la maturité, de la décrépitude. Cette manière d’envisager la nature ne manque certainement pas de grandeur, et je dois reconnaître, que M, de Laprade a rencontré plus d’une fois pour la peinture de sa pensée des couleurs tantôt délicates, tantôt éclatantes, qui révèlent chez lui une connaissance profonde de son art. Cependant j’aurais aimé à le voir concentrer son attention sur un plus petit nombre d’objets. Il touche à trop de choses, et ne s’y arrête pas assez longtemps. Pour exprimer les joies et les douleurs de l’amour, il a choisi une jeune fille, qu’il baptise d’un nom biblique. Adah se prend de passion pour un bel étranger, et rêve dans ses bras un bonheur qui ne doit jamais finir. Les premières espérances de ce cœur virginal sont racontées avec une naïveté charmante Il serait difficile d’imaginer un choix d’expressions plus élégantes et plus vraies… Adah veut tout quitter pour suivre l’étranger dont le regard l’a éblouie. Elle ne redoute ni l’abandon ni le désenchantement. Près de lui, la nature entière s’éclaire et s’embellit ; loin de lui, la nature n’a plus de fraîcheur ni d’ombrages, le soleil est sans chaleur et sans éclat. Toute cette peinture de l’amour naissant est traitée avec une rare habileté. Pour parler ainsi, il faut avoir connu soi même la plus douce des passions. Quand vient l’heure du désenchantement, M. de Laprade ne se montre pas moins vrai, moins touchant. Nous assistons à la fuite des espérances qui remplissaient le cœur de la jeune fille. L’ennui, le pâle ennui s’est assis entre les deux amans. Leurs baisers n’ont plus de chaleur, leurs étreintes n’ont plus de force. Ils parlent encore de leur bonheur comme s’ils pouvaient le rappeler en le célébrant, mais leur bonheur est anéanti sans retour. Le regard de l’étranger a perdu sa splendeur, le cœur d’Adah a perdu sa confiance. Adieu pour jamais aux entretiens enivrés, aux divines extases, à l’oubli du monde entier ! Les deux amans se connaissent trop bien pour continuer ensemble un voyage dont les premières journées n’avaient pas une heure de langueur et d’abattement. La solitude et le désespoir ont pris la place du bonheur. Toutes les joies du passé se sont évanouies. En proie à l’amertume de ses souvenirs, Adah comprend trop tard que ses espérances dépassaient la réalité, qu’elle avait rêvé le ciel sur la terre, que le bonheur sans limites, l’amour sans larmes et sans regrets n’appartiennent pas aux vivans : elle se résigne et se console en Dieu, et sa résignation n’est pas moins éloquente que son désespoir.

La destinée de cette jeune fille, retracée avec tant de vérité, suffit pour concilier au poète la sympathie du lecteur. Je regrette pourtant que l’étranger qui a fait sa joie et sa douleur ne soit pas mis en scène. L’échange des aveux, le premier enivrement d’une mutuelle possession, les heures désenchantées après les heures ardentes, la satiété après l’extase, offraient à M. de Laprade l’occasion de montrer sous une forme dramatique et vivante tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a senti. Quoiqu’Adah nous intéresse et nous émeuve, l’émotion serait encore plus puissante et plus profonde, si nous avions devant nous l’homme qui a cueilli sa virginité, qui l’a dominée du feu de son regard, qu’elle a aimé d’un amour infini, et qui pour salaire ne lui laisse que des regrets.

Quand Adah se tait, c’est la nature qui parle de sa jeunesse, de sa beauté, de sa splendeur joyeuse, de sa mystérieuse tristesse. Malgré la grâce et la grandeur qui recommandent tour à tour les pages où la voix humaine est remplacée par le chant des oiseaux ou la plainte des chênes dépouillés, je préfère la partie purement humaine, car c’est la seule qui présente à l’intelligence une suite de pensées facile à saisir. Je sais bien que pour peindre les saisons il faut faire appel à tous les bruits, à toutes les couleurs qui expriment la vie des plantes ; mais la parole donnée aux fleurs et aux forêts ne me semble pas une heureuse invention. Ainsi, tout en admirant la Symphonie des Saisons, où se révèle un talent plein de grandeur et de délicatesse, je crois que l’auteur n’a pas réalisé sa pensée. Il voulait nous montrer les aspects variés de la nature, il n’a réussi qu’à nous montrer la jeunesse, la maturité, la vieillesse du cœur. En prêtant à la rose, au rossignol, les espérances et les regrets de l’âme humaine, il n’a pas agrandi son sujet, il l’a transformé, si bien que nous avons peine à le suivre. Le printemps et l’été, l’automne et l’hiver, ne sont plus pour nous des sources d’émotions, mais des personnages qui expriment pour leur compte, en leur nom, les sentimens de notre cœur. Au milieu de ces voix, que devient le rôle humain ? Se réjouir ou s’attrister en face de la nature semble désormais inutile. Les oiseaux et les fleurs se chargent de traduire nos pensées. L’éclat de leur plumage ou de leur corolle n’est plus pour nous un sujet de rêverie, puisqu’ils rêvent comme nous. Je ne voudrais pas me montrer trop sévère, et pourtant je suis forcé de dire que M. de Laprade, dans les chants ingénieux qu’il prête à la rose, au rossignol, n’a pas toujours évité la puérilité. Pouvait il se dérober à ce danger ? N’était il pas condamné fatalement à commettre la faute que je signale ? C’est une question délicate dont la solution embarrasserait l’esprit le plus pénétrant. Ce qui demeure évident pour moi, c’est que le poète eût agi plus sagement en traitant la donnée qu’il avait choisie, — la peinture des saisons, — selon la méthode consacrée par les maîtres de l’antiquité, par les maîtres modernes, c’est à dire en ne donnant pas aux choses un rôle aussi important que le rôle humain. Qu’il cherche dans le spectacle de la nature un sens moral, un sens divin, c’est son droit ; mais n’a-t-il pas dépassé le but dans la Symphonie des Saisons ? Mettre la pensée partout, la pensée qui émane de Dieu, n’est-ce pas porter atteinte à la dignité de la pensée ? Et pourtant M. de Laprade voulait agrandir l’homme, qu’il amoindrit.

La Symphonie du Torrent ne soulève pas les mêmes objections que la Symphonie des Saisons, quoique les choses y prennent parfois la parole. Tout l’intérêt de cette composition se résume en effet dans le dialogue du pâtre et du poète. C’est, à mon avis, une des meilleures du recueil. Les sentimens exprimés par les deux interlocuteurs sont pleins de vérité, et représentent fidèlement la vie des villes et la vie des montagnes ; mais si j’accorde aux sentimens pris en eux mêmes des éloges sans réserve, je ne saurais témoigner la même approbation aux paroles dont l’auteur s’est servi. Le poète parle sa langue, et le pâtre ne parle pas la sienne. Or, pour donner à cette composition le mouvement et la variété que le lecteur avait le droit d’attendre, il fallait évidemment prêter au pâtre et au poète deux langages différens. Que le poète peigne son ennui, son dégoût, son découragement sous des couleurs sombres, je ne m’en étonne pas, car pour lui l’art de la parole se confond avec la pensée même : il habite familièrement la région des images ; mais quand le pâtre parle de sa confiance en Dieu, de ses espérances permanentes, de la paix qui habite sa chaumière, de ses promenades joyeuses dans la rosée, de son extase en face du soleil levant, il ne peut pas, il ne doit pas employer les mêmes expressions que le poète. S’il possède comme lui tous les artifices de l’éloquence, s’il manie les tropes avec la même habileté, il excite en nous une défiance légitime. Le pâtre que nous écoutons n’est plus pour nous qu’un philosophe caché sous un vêtement rustique. Il déduit trop bien sa pensée et la révèle sous une forme trop séduisante pour que nous consentions à voir en lui le sage instruit par la solitude et la simplicité, le sage formé par le spectacle de la nature, qui n’a jamais ouvert un livre écrit de main humaine, qui n’a jamais épelé d’autre parole que celle de Dieu écrite dans la splendeur ou la tristesse des saisons, dans la joie du bien, dans le remords du mal, dans la paix ou le trouble de la conscience. Le pâtre de M. de Laprade est trop savant pour remplir son rôle. De strophe en strophe, sa pensée dépouille sa simplicité primitive ; après avoir dit ce qu’il sent, ce qu’il espère, dans une langue rude et familière, que ses compagnons peuvent comprendre, il se laisse aller aux ruses les plus délicates de l’éloquence ; il se transforme et oublie l’accent des montagnes. Il parle comme un homme instruit par les leçons de l’école. Aussi ne m’étonné-je pas que le poète ne se rende point aux premières remontrances du pâtre. L’excellence, la pureté des sentimens exprimés par son interlocuteur sont un remède impuissant à guérir son ennui ; il retrouve dans le conseiller que lui offre la solitude le souvenir des livres qu’il a quittés. Le même enseignement traduit dans un autre langage ranimerait son cœur désolé, rendrait à son esprit la vigueur des premières années, à sa volonté le ressort brisé par l’inactive rêverie ; mais la voix qu’il entend n’est pas celle d’un pâtre. Il résiste, il se défend, il glorifie son découragement et son ennui parce qu’il reconnaît dans son interlocuteur un adversaire expérimenté, qui parle trop bien pour ne pas se laisser prendre lui même au charme de sa parole. L’habileté se déploie aux dépens de la force. La sagesse parée de toutes les pompes du langage trouve le cœur rebelle ; la sagesse rustique y porterait la persuasion. La distinction que j’établis est-elle facile à saisir ? Lors même qu’elle se concevrait sans peine, ne serait il pas malaisé d’en tenir compte dans la pratique de la poésie ? Tous ceux qui connaissent les œuvres les plus pures de l’imagination humaine, depuis la Grèce jusqu’à l’Écosse, depuis Homère jusqu’à Burns, savent que ni l’aveugle mendiant né sur les bords du Mélès, ni le berger calédonien n’ont méconnu la distinction que j’établis. Ils trouvent pour l’homme des villes et pour l’homme des champs des accens particuliers. M. de Laprade, dans la Symphonie du Torrent, oublie le caractère des personnages qu’il a chargés de traduire sa pensée. À peine sont-ils entrés en scène, qu’ils argumentent comme deux champions altérés de gloire et d’applaudissemens. Ils parlent à merveille, et la splendeur de leur langage, les couleurs variées dont ils revêtent leurs émotions, feraient envie aux plus habiles. Si je pouvais oublier que, j’ai devant moi un pâtre et un poète, que je n’écoute pas deux hommes élevés dans le savoir et la corruption des villes, je battrais des mains ; si je tiens au contraire compte du caractère attribué aux personnages, je suis obligé de remarquer qu’un des deux au moins ne demeure pas fidèle à la condition que l’auteur lui attribue.

Envers un écrivain d’un talent aussi distingué, je ne crains pas de me montrer sévère. Quand on a touché depuis longtemps les cimes les plus hautes de la pensée, on doit accueillir sans dépit, sans étonnement, les reproches qui s’adressent à la forme. À ne considérer que la substance première de la conception, j’approuve et j’admire la Symphonie du Torrent. Le découragement du savant inutile à lui-même, inutile aux compagnons de son mystérieux pèlerinage opposé à la sérénité du pâtre confiant et résigné, offre à coup sûr un riche thème de poésie. Je regrette seulement que M. de Laprade ne l’ait pas développé avec plus de variété, qu’il ait prêté aux deux interlocuteurs une langue qui ne convient qu’à l’un des deux. Tout ce qu’ils devaient dire, ils le disent ; tout ce qu’ils devaient sentir, ils le sentent. Ce qui manque à l’effet poétique de la composition, c’est la diversité des accens. Après avoir lu une première fois la Symphonie du Torrent, pour peu qu’on prenne la peine de la relire, il me semble difficile de ne pas s’associer à ma pensée. L’identité de langage frappe les esprits les moins exercés, et j’aime à croire que M. de Laprade n’a pas commis volontairement la faute que je signale. Tout entier à l’expression de sa pensée, il a négligé à son insu le dessin des personnages, qui ne pouvait se compléter que par la diversité des accens.

Dans la Symphonie des Morts, la tristesse de la nature répète comme un écho fidèle la tristesse du poète. C’est une femme qui est chargée de traduire la pensée de l’auteur. Nous sommes en novembre, et l’hiver a déjà glacé l’atmosphère. Le promeneur solitaire qui veut encore revoir les allées témoins de ses jeunes espérances ne foule aux pieds que des feuilles mortes. La nature entière est en deuil. C’est la fête des morts, et l’église entonne ses prières pour obtenir de la clémence divine le repos de leurs âmes. M. de Laprade, malgré la foi qui l’anime, n’a pas insisté sur le côté religieux du sujet. Edith en face de la neige et de la brume, seule avec ses souvenirs, parle des amis qui ne sont plus, des affections brisées par la mort, de l’aïeul assis au foyer, bénissant d’une main défaillante le fils qu’il ne verra pas grandir, et le désespoir domine son cœur presque entier. Si elle ne se laisse pas emporter jusqu’au doute moqueur, jusqu’à l’impiété, jusqu’au blasphème, les paroles qui s’échappent de ses lèvres sont empreintes pourtant d’une sinistre amertume. Elle pense à haute voix et se raconte à elle même toutes les espérances qui ont bercé sa jeunesse. Maintenant la mort a fait la solitude autour d’elle ; tout ce qu’elle aimait, tout ce qui lui donnait courage s’est évanoui comme une ombre. Elle jette sur le passé un regard morne et désolé, car l’avenir n’éveille pas dans son cœur de nouvelles espérances. Il règne dans toute cette composition un accent de sincérité que j’ai rencontré rarement dans les œuvres du même genre. Les vers que nous lisons aujourd’hui se rapportent sans doute à des souvenirs personnels, et l’auteur n’a fait que poétiser ses impressions. Le bruit des feuilles sèches, le craquement des branches couvertes de givre, la brume épaisse qui envahit la plaine, tout est retracé avec une fidélité qui n’appartient pas à la pure fantaisie. Il y a dans ces pages un accent de douleur que l’imagination la plus habile n’inventera jamais. Les artifices de la parole n’ont rien à démêler avec les strophes de cette symphonie funèbre. Ce que le poète exprime simplement, avec une grandeur austère, sans vains ornemens, il l’a senti. Edith, qui lui sert d’interprète, ne parle pas comme une femme qui n’a connu d’autre enseignement que la souffrance, mais comme un cœur préparé, à toutes les épreuves par la solitude et la réflexion. Ce cœur qui déborde et qui associe sa plainte à la plainte universelle de la nature a presque autant de colère que d’abattement ; aussi je pense qu’Edith n’est pas un personnage librement créé, mais un écho. Après avoir lu la Symphonie des Morts, on peut se demander si ces pages poignantes appartiennent bien à l’auteur des Poèmes évangéliques, si l’intelligence qui a choisi pour thème de ses prédications les travaux et la mort du précurseur est bien la même à qui nous devons ce tableau désolé de la nature en novembre. Cependant, au milieu des images funèbres accumulées à profusion par M. de Laprade, il est facile de distinguer plus d’une image dont le sens est tout différent. Il comprend et il exprime avec une impitoyable fidélité tous les murmures mystérieux, tous les sifflemens sinistres qui semblent railler l’espérance et dire à la veuve, à la femme délaissée, à l’amant trahi : Ne comptez pas sur l’avenir ! car l’avenir sera pareil au passé, s’il n’est pire encore.

Mais une idée consolante se laisse entrevoir dans cette morne élégie. L’aïeul assis au foyer solitaire, malgré les rudes coups qu’il a reçus, malgré la mort qui lui a ravi ceux qui devaient lui fermer les yeux, ne doute pas de la sagesse divine. Il accepte sans colère les conseils qu’il ne lui est pas donné de sonder. Il représente avec une majesté sereine la religion de la famille. Cette figure de l’aïeul suffit pour réconcilier la symphonie funèbre avec les Poèmes évangéliques. Je ne reprocherai pas à M. de Laprade d’avoir donné à Edith trop de sagacité, ou tout au moins trop de subtilité. Je ne lui demanderai pas pourquoi elle parle d’elle même et de ses blessures avec tant de précision. Dès les premières strophes en effet il est facile de deviner qu’Edith parle pour le compte du poète. Parmi les plaintes qu’elle profère, j’en sais plus d’une qu’une femme ne saurait trouver malgré tous les enseignemens de la douleur, et pourtant je ne songe pas à blâmer le désaccord du personnage et de l’accent que le poète lui a prêté, car pour saisir ce désaccord il faut soumettre les paroles d’Edith à l’examen le plus attentif ; elle n’a pas de condition déterminée, et le lecteur accepte sans étonnement comme une douleur de femme la douleur qu’elle traduit en strophes éloquentes. Insister sur la nuance que j’indique serait substituer à l’amour de la vérité une passion puérile pour l’exactitude littérale.

Quant à la partie technique, la Symphonie des Morts n’est pas à l’abri de tout reproche. L’auteur fait un usage trop fréquent des rimes plates, et paraît méconnaître l’importance des rimes croisées dans la forme lyrique, si bien que sa pensée, lors même qu’elle est grande et revêtue d’images bien choisies, prend parfois un aspect prosaïque. Pour avoir négligé de charmer l’oreille par des sons alternés, il lui arrive d’allanguir l’expression du sentiment qu’il veut rendre. Si M. de Laprade prend la peine d’y réfléchir, il ne commettra plus cette faute. Les rimes plates ne conviennent qu’à l’alexandrin, encore faut il y renoncer dès que l’alexandrin se partage en stances. Dans la strophe composée de vers octosyllabiques ou heptasyllabiques, la rime plate ne peut être acceptée. Cette remarque technique n’est pas aussi futile qu’on pourrait le croire. Puisqu’il s’agit pour le poète d’arriver au cœur en charmant l’oreille, tout ce qui aide au succès de son entreprise mérite de sa part une sérieuse attention. L’arrangement des mots n’est pas la poésie : toutes les fois qu’on s’est mépris à cet égard, la poésie est devenue un jeu d’enfant ; mais c’est pour le poète le plus heureusement inspiré un auxiliaire puissant comme pour le peintre le choix des couleurs. Négliger le choix des rimes, les prendre comme elles viennent, traiter avec dédain le rapprochement ou l’éloignement des sons qui se ressemblent, est une imprudence dont le poète ne tarde pas à se repentir. Ainsi, dans la Symphonie des Morts, plus d’une page n’obtient pas la sympathie qu’elle mérite, parce que l’auteur n’a pas songé à charmer l’oreille. Il suffirait de changer la condition musicale de sa pensée pour en doubler non pas la valeur intellectuelle, mais la valeur poétique. Il y a dans la Symphonie des Morts tout ce qu’il faut pour émouvoir, pour évoquer de touchans souvenirs : la forme seule n’est pas traitée avec un soin assez scrupuleux.

De toutes les symphonies poétiques de M. de Laprade, celle qui respire le plus ardent amour de la solitude est certainement la Symphonie alpestre. C’est là, je crois, qu’il faut chercher la pensée intime de l’auteur. Il savoure avec une indicible joie l’air pur des montagnes, et songe avec un orgueil sauvage que personne encore n’a gravi les cimes d’où il découvre les collines et les vallées habitées par la race humaine. Si l’on acceptait dans leur sens littéral tous les sentimens exprimés dans cette symphonie, si l’on ne faisait pas la part de l’exaltation particulière à certains momens de la tristesse, tous les esprits élevés s’empresseraient de déserter les villes, car M. de Laprade ne voit dans les villes que souillure et corruption. Heureusement cette prédication en faveur de la solitude trouvera plus d’une oreille incrédule. Si elle se popularisait, le développement de la civilisation s’arrêterait dès demain. Abstraction faite de cette réserve morale, je reconnais dans la Symphonie alpestre un accent de sincérité qui ne permet pas le sourire. Si je n’accepte pas les chamois comme les compagnons les plus aimables de la création, je suis disposé à croire que leur société n’est pas sans charme, pourvu qu’on n’en abuse pas. Si la vie tout entière ne doit pas se dépenser dans la solitude, il n’est pas mauvais pourtant que l’homme demeure seul avec sa pensée pendant quelques jours, parfois même pendant quelques semaines, qu’il se retrempe et se rajeunisse dans le spectacle des montagnes, dans l’atmosphère des glaciers. Quand il a vécu de cette vie active, quand il a pu s’interroger, quand, à l’abri de toute distraction mondaine, il s’est plongé à loisir dans la contemplation de lui-même, il revient dans l’enceinte des villes meilleur et plus affermi dans la notion du juste et de l’injuste. Il a pour le droit plus de respect, pour la perversité, pour l’avilissement moral plus de mépris et de haine. Aussi je ne pense pas à proscrire l’usage de la solitude. Le séjour des montagnes et des glaciers donne aux âmes élevées, aux âmes que l’étude a préparées à l’intelligence de la nature, au sentiment de la volonté divine, des joies exquises que l’enceinte des villes leur refusera toujours. Qu’elles s’abreuvent donc à cette coupe enivrante ! celui qui les raillerait s’accuserait lui-même d’infirmité ; mais qu’elles ne prennent pas la solitude pour le but de la vie, qu’elles ne proclament pas la perversité comme le fruit unique de la civilisation. Que, dans le champ moissonné par les passions humaines qui s’appelle l’histoire, l’ivraie se mêle au bon grain, que souvent elle appauvrisse les épis qui promettaient la plus abondante richesse, je le reconnais volontiers. Pour le nier, il faudrait avoir les yeux couverts d’un triple bandeau. Est-ce une raison légitime pour déserter la cause de la civilisation, pour abandonner à l’inaction, à la stérilité le sillon creusé par nos pères, pour nous croiser les bras ou nous endormir dans l’immobilité des sphinx ?

M. de Laprade n’est sans doute pas de cet avis, et cependant sa Symphonie alpestre, si on le prenait au mot, mènerait droit au mépris de toute activité intellectuelle. Il parle, il est vrai, de la nature et de Dieu en termes magnifiques, il abaisse l’ambition humaine devant les conseils de la Providence ; mais il ne laisse vraiment subsister comme légitime que l’activité musculaire. Suivre la trace des chamois, gravir les cimes qu’ils ont gravies, serait désormais la seule gloire que l’homme dût se proposer. Franchir d’un bond vigoureux les abîmes que l’œil n’a pas sondés serait sa plus noble ambition. Les affections dévouées, les méditations fécondes, les volontés persévérantes, tous les mouvemens généreux dont se compose la vie des nations seraient bientôt réduits à néant. Si toutes les âmes élevées prenaient la route de la solitude, il ne resterait plus dans les villes que les âmes livrées aux plus sordides intérêts, aux plus viles passions. L’amour effréné du bien vivre dominerait seul dans ces enceintes, la notion du droit serait abolie, et l’homme vêtu de pourpre et de soie retournerait à la barbarie. Que M. de Laprade n’ait pas prévu, n’ait pas souhaité les conséquences de sa prédication en faveur de la solitude, je l’admets sans hésiter. Il n’est pourtant pas inopportun de les signaler. Obermann et René sont aujourd’hui estimés à leur juste valeur. L’éloquence de leurs plaintes n’enlève rien au danger de leurs rêveries. Plus ils trouvent de paroles persuasives pour peindre les angoisses de leur inaction, plus il est périlleux de leur prêter l’oreille. M. de Laprade n’appartient pas à la famille d’Obermann et de René, et pourtant à son insu il popularise, il accrédite leurs maximes impuissantes. Animé de sentimens chrétiens, nourri de philosophie, attaché aux progrès de la civilisation par une foi sérieuse, il glorifie la solitude comme le ferait l’orgueil qui se réfugie dans l’inaction pour échapper à la risée en affirmant qu’il dédaigne la gloire. Malgré l’excellence et la pureté de ses intentions, je crains que le charme de ses vers n’égare plus d’un esprit crédule. Il parle de la corruption des villes avec tant d’amertume et de colère, il célèbre avec tant d’ivresse et de fierté la grandeur, la sainteté de la solitude, que la rêverie et l’oisiveté deviennent, sans qu’il y songe, des vertus supérieures. Aimer, comprendre et vouloir ne sont plus que l’apanage des natures vulgaires. Contempler les premiers rayons du soleil, ou suivre d’un œil distrait l’ombre qui envahit les plaines lointaines, dédaigner comme une poussière inutile tous les liens de la famille, traiter avec un mépris superbe tous les élans de l’homme vers la liberté, ou ne voir la liberté que dans la solitude, demander à la solitude le repos et le bonheur, c’est une seule et même chose. M. de Laprade ne s’en est pas aperçu. En écrivant sa Symphonie alpestre, il ne songeait pas à maudire la civilisation ; il ne voulait que célébrer les délices de l’isolement pour une âme contristée par le vice : but légitime, mais il a dépassé le but.

Après avoir étudié toutes les œuvres de M. de Laprade, il nous reste une autre tâche à remplir. Il s’agit de déterminer son rang dans la littérature contemporaine. Les prémisses que nous avons posées sont d’une nature assez sévère pour qu’on n’ait pas à redouter une conclusion d’une extrême indulgence. Nous avons dit sans réserve, sans réticence, tout ce que nous pensons de Psyché, des Odes et Poèmes, des Poèmes évangéliques, des Symphonies. Nous avons relevé toutes les fautes qui blessent le goût. Il serait possible qu’on se méprît sur le sens de notre blâme, et nous tenons à ne laisser aucun doute sur la portée de notre pensée. Malgré toutes les objections que nous avons exposées avec une complète sincérité, dont nous ne voulons pas atténuer la valeur, M. de Laprade est à nos yeux un des poètes les plus éminens de ce temps-ci. Nous croyons seulement qu’il n’applique pas de la manière la plus heureuse les hautes facultés qu’il a reçues en naissant. Avec ce qu’il sait, ce qu’il sent et ce qu’il pense, avec les paysages qu’il a contemplés, les épreuves qu’il a traversées, les affections dont il s’entoure, il lui serait facile d’écrire des œuvres plus claires, qui agiraient plus sûrement sur la foule tout en gardant l’estime des connaisseurs. Pour comprendre pleinement la légitimité de cette affirmation, il est nécessaire d’examiner l’emploi poétique de la religion et de la philosophie. Que les poètes puissent et doivent s’adresser aux traditions chrétiennes, c’est une vérité que je renonce à démontrer. Quiconque a lu l’Évangile sait à quoi s’en tenir à cet égard. Personne ne peut contester qu’il ne se trouve dans saint Luc et dans saint Matthieu, dans saint Marc et dans saint Jean, des sources fécondes où la poésie a le droit de puiser ; mais si tous les bons esprits sont d’accord sur ce point, les avis se partagent quant au choix à faire. Si l’on prend la peine d’étudier la question à loisir, je crois que tous les avis se réuniront en un seul : la poésie, ne peut employer avec fruit que la partie merveilleuse des traditions chrétiennes. Si elle s’aventure sur le terrain de la théologie, il est à peu près certain qu’elle trébuchera. Elle pourra trouver pour les dogmes les plus mystérieux des expressions éloquentes, obtenir l’approbation de l’église, étonner les penseurs les plus indépendans par la forme précise qu’elle aura su donner aux décisions des conciles : elle n’obtiendra ni popularité, ni puissance ; elle n’agira pas sur la foule ; elle aura dénaturé à son insu la mission qui lui est dévolue. Si elle consent au contraire à se renfermer, dans la partie merveilleuse des traditions chrétiennes, tous les obstacles s’aplanissent devant elle. Une foule docile, attentive, recueille avidement toutes ses paroles. Toutes les imaginations sont séduites, toutes les intelligences, depuis les plus ignorantes jusqu’aux plus éclairées, suivent sans distraction le développement d’une donnée surnaturelle, pourvu que cette donnée ne soit pas dogmatique. Il ne s’agit pas ici de savoir si l’église prescrit avec la même rigueur l’acceptation des récits merveilleux et celle des dogmes interprétés par les conciles : cette question n’est pas de celles que nous avons à résoudre. Notre unique devoir est d’envisager les traditions chrétiennes au point de vue poétique. Or je crois pouvoir affirmer que si la partie merveilleuse de ces traditions offre à l’imagination un thème riche, un thème splendide, la partie dogmatique est loin de présenter les mêmes ressources. C’est pour avoir négligé cette distinction que M. de Laprade n’a pas tiré de la religion tout ce qu’il pouvait tirer. Il a dit des choses excellentes dans une langue harmonieuse, et la foule n’a guère compris que la moitié de sa pensée. Si au lieu d’aborder le dogme il s’en fût tenu au côté merveilleux, il aurait conquis sans effort l’attention unanime de ses lecteurs.

S’il y a deux parts à faire dans la religion dès qu’on veut l’introduire dans le domaine poétique, la philosophie tout entière ne se prête pas à la forme lyrique, épique ou dramatique. Mettez-vous en possession des plus hautes vérités découvertes par la raison livrée Il ses seules forces, devenez savant dans la plus haute acception du mot avant d’aborder l’apostolat poétique, je ne vous blâmerai pas ; mais sachez que la philosophie, malgré tous les artifices du langage, ne peut être comprise dans son entier par l’intelligence de la foule. Vous aurez beau appeler à votre aide les images les plus éclatantes, les comparaisons les plus ingénieuses, vous ne réussirez jamais à faire de la raison pure une chose populaire. L’école écossaise, dont je ne mets pas en doute la bonne foi, a dit et répété que la philosophie n’est que le bon sens développé par la réflexion. J’accepte sans réserve cette définition, qui a tout l’attrait de la nouveauté, mais je demande la permission de l’analyser. Or que signifie le développement du bon sens par la réflexion, sinon l’étude elle même, sinon la science, que la foule ignore, dédaigne, ou n’a pas le temps d’aborder ? N’espérez donc pas populariser la philosophie, c’est-à-dire la science, en lui prêtant le charme de la forme poétique. Fussiez-vous doué du talent le plus merveilleux, vous échouerez dans cette périlleuse tentative. Obscur pour la foule, qui refusera de vous suivre, vous serez pour les savans inexact ou incomplet. Mais il y a dans la philosophie une part bien définie, dont la poésie peut faire son profit : c’est l’étude des passions. Que le poète, avant de sonder les plaies du cœur sur le vif, étudie une à une nos facultés, qu’il s’affermisse dans la connaissance de l’homme avant d’interroger les angoisses de l’amour et de la jalousie, les tortures de la haine, les folles espérances ou les joies égoïstes de l’ambition : quand il prendra la parole, il sera sûr d’être écouté. Il profitera de la science, et n’effraiera pas les ignorans. Ceux mêmes qui n’ont jamais ouvert un livre de philosophie accepteront sans résistance tous les enseignemens que le poète voudra leur offrir ; ils ne se défieront pas d’une science dont ils trouveront en eux mêmes tous les élémens. Que le poète essaie de dérouler à leurs yeux les transformations morales de l’humanité en tenant compte des temps et des lieux, qu’il tente de mettre en vers Herder ou Vico, et l’attention de la foule sera bientôt fatiguée. Or je ne crois pas me tromper en disant que M. de Laprade, en parlant de philosophie comme en parlant de religion, a méconnu la portée des intelligences auxquelles il s’adressait. Religieux et savant, il oublie que la foule ne peut suivre sans lassitude, sans découragement, le développement de sa pensée.

Cette double question une fois élucidée, nous avons à discuter une troisième et dernière question, celle de la poésie symbolique. Après ce que nous avons dit de l’emploi poétique de la religion et de la philosophie, il est facile de pressentir notre opinion sur la poésie symbolique, dont M. de Laprade est aujourd’hui le représentant le plus habile. S’il est vrai en effet, comme nous espérons l’avoir démontré, qu’il y a deux parts à faire dans la foi et dans la science pour les offrir à la foule revêtues du charme de l’imagination, le lecteur comprendra sans peine que la poésie symbolique, par la nature même de la mission qu’elle s’est donnée, s’expose trop souvent à n’être pas comprise, ou bien à n’être comprise qu’à demi. De quelque manière qu’elle s’y prenne, à quelques artifices qu’elle ait recours, elle n’arrivera jamais à rendre populaire, intelligible à tous, le sens de toute émotion et de toute pensée. Cette interprétation délicate et mystérieuse de tous les momens de la vie ne sera jamais accessible qu’aux intelligences d’élite. Il ne faut pas espérer qu’elle devienne chose familière parmi les hommes qui ne sont pas habitués à la réflexion. Il y a pourtant dans l’Évangile des paraboles très claires, très faciles à saisir, qui passent à bon droit pour des types de poésie symbolique ; mais il est malaisé d’atteindre à cette simplicité. J’ajouterai que ces paraboles sont un argument de plus en faveur de la théorie que j’ai tâché d’établir, car elles supposent toutes l’ignorance des auditeurs : il n’y en a pas une qui présume la science.

La poésie symbolique ne doit donc pas s’étonner de l’indifférence de la foule, puisqu’elle offre à la foule presque autant de problèmes que de leçons. Elle ne lui fait pas assez de concessions pour exiger une croyance obéissante. M. de Laprade n’a pas encore obtenu la renommée qu’il mérite ; que ses amis s’en affligent entre eux, je le comprends ; ils auraient tort cependant de s’en plaindre publiquement, car la renommée ne se fonde pas sur l’approbation de quelques intelligences d’élite. La part faite dès à présent à l’auteur des Symphonies est assez belle pour qu’il s’en contente. S’il n’est pas populaire, si ses vers ne sont pas répétés par toutes les bouches, tous les connaisseurs, tous ceux qui ont vécu dans le commerce des philosophes, tous les penseurs l’honorent comme un des esprits les plus sincères, comme un des cœurs les plus généreux de notre temps. G’est un lot assez riche pour satisfaire son ambition.

Si pourtant la popularité le tente, si l’estime et l’approbation d’un cercle choisi ne lui suffisent pas, si la renommée bruyante est pour lui un besoin impérieux, il faut absolument qu’il change de route. Je ne lui conseille pas d’imiter les poètes applaudis qui descendent jusqu’à la foule au lieu de l’élever jusqu’à eux ; ce serait faire injure à son talent. Qu’il demeure dans les régions sereines où son âme s’est acclimatée, mais qu’il prenne l’auditoire dont il veut obtenir les applaudissemens tel qu’il est et non tel qu’il l’a rêvé ; qu’il se mette à la portée de tous, s’il souhaite vraiment que tous viennent l’entendre. Le conseil que je lui donne n’a rien qui puisse le blesser. Qu’il ne répudie rien de son passé, puisque les plus nobles pensées remplissent toutes les pages qu’il a signées ; qu’il se résigne à peindre ses émotions dans une langue plus familière, et la popularité lui viendra. Oui sans doute, les moindres événemens de la vie humaine offrent au philosophe, au poète, un sens symbolique. Le seul tort de M. de Laprade est d’avoir trop compté sur la pénétration de ses lecteurs. À mon avis, la méthode la plus sûre pour se concilier la sympathie et l’approbation du plus grand nombre serait d’indiquer et non d’exprimer formellement l’interprétation trouvée. De cette façon les intelligences les plus rétives, les plus paresseuses, une fois mises sur la voie, s’achemineraient d’elles-mêmes vers le but qu’elles croiraient avoir découvert. Livrées à leurs propres forces, elles n’en sauraient jamais autant que le poète et le philosophe, mais du moins elles ne seraient ni rebutées, ni découragées par l’austérité de la pensée. La part de vérité qu’elles posséderaient contenterait leur orgueil, et chaque leçon nouvelle, pourvu qu’elle fût déguisée, obtiendrait leur attention et leur assiduité.

Que M. de Laprade ne s’y trompe pas : s’il n’a pas encore conquis la renommée telle qu’il la souhaite, il a fait pour la mériter des efforts dont il n’a pas à se repentir. Les pages qu’il a écrites sont souvent égales et parfois supérieures à bien des pages applaudies. Il dit pour émouvoir, pour persuader, tout ce qu’il faut dire ; mais il ne s’arrête pas toujours à temps et ne s’interdit pas avec assez de soin les paroles superflues, et par cette expression je désigne les paroles qui n’ajoutent rien à l’effet poétique. Qu’il resserre sa pensée dans des limites plus étroites, qu’il raconte et qu’il peigne ce qu’il a vu, ce qu’il a senti ; qu’il s’adresse au cœur, à l’imagination, et néglige de convaincre à la manière des philosophes : le plus grand nombre des lecteurs lui saura gré de sa condescendance. Parmi les poètes de ce temps et, j’en sais bien peu à qui pourraient s’appliquer ces paroles. Le cœur n’a pas grand’chose à démêler avec la plupart des livres qui se publient sous le nom de poèmes, et la philosophie n’y tient pas une trop grande place. Il n’y a guère que l’imagination qui puisse y trouver son compte, pourvu qu’elle ne soit pas contenue par un goût trop sévère. À quoi se réduit le conseil que j’adresse à M. de Laprade ? Je ne lui demande pas d’étendre le champ de sa pensée, je ne l’invite pas à viser plus haut, je ne lui propose pas un but placé plus loin de lui. Je reconnais dans ses œuvres toutes les facultés dont se compose le vrai poète. Qu’il se contente à moindres frais, qu’il vise plus près de lui, et sous-entende au lieu de l’exprimer le sens qu’il attribue aux actions humaines. Qu’il émeuve sans essayer de convaincre, et la renommée ne lui manquera pas.


GUSTAVE PLANCHE.