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Poètes modernes de l’Allemagne/Henri de Kleist

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POÈTES MODERNES


DE L’ALLEMAGNE




HENRI DE KLEIST. — SA VIE ET SES ŒUVRES




I. Heinrich von Kleists gesammelte Schriften, herausgegeben von L. Tieck, 3 vol., Berlin 1826. — II. Heinrich von Kleists ausgewaehlte Schriften, herausgegeben von L. Tieck, 4 vol., Berlin 1816. — III. Heinrich von Kleists Leben und Briefe. Mit einem Anhange, herausgegeben von Eduard von Bülow, 1 vol., Berlin 1848.




Le 20 novembre 1811, un homme jeune encore, accompagné d’une jeune femme, partait de Berlin en voiture et se faisait conduire aux environs de Potsdam. L’auberge où ils descendirent est située sur la grande route, à peu près à un mille du château, au bord du lac formé parla Havel. Ils y soupèrent gaiement, passèrent la nuit à écrire des lettres, puis le lendemain, après un léger repas, donnèrent l’ordre qu’on leur portât du café et du rhum de l’autre côté du lac, à l’endroit le plus pittoresque de la vallée. Ils étaient là depuis quelque temps, lorsqu’on entendit retentir deux coups de pistolet. On dut croire que c’était un jeu ; ils étaient si dispos, si joyeux ! On les avait vus courir si gaiement, comme des écoliers en vacances, au milieu des arbres qui ombragent la rive ! Une servante de l’auberge qui venait pour les servir ne trouva plus que deux cadavres. La femme était couchée tout de son long, les deux mains étendues, dans le lit d’un vieil arbre récemment arraché du sol ; l’homme, d’accord avec sa complice, l’avait frappée au cœur d’une main si sûre que la mort avait dû être immédiate. Quant à lui, il était agenouillé devant elle, la tête fracassée. Quelques minutes après, une voiture accourait de Berlin au grand galop et deux hommes s’élançaient dans l’auberge en criant : « Où sont-ils ? où sont-ils ? — Morts tous deux, » répondit-on. Aux cris de désespoir que poussa l’un de ces deux survenans, on comprit sans peine qu’il était le mari de la suicidée. Quant au lugubre fou qui avait accompli ce double meurtre, c’était, on le sut bientôt, un écrivain, un poète dramatique, fort inconnu alors, très célèbre aujourd’hui, le sombre et mystérieux Henri de Kleist.

Quelle est l’explication de ce drame horrible ? Pendant longtemps la critique en a donné des interprétations très diverses. L’homme de Potsdam est assurément une des plus étranges physionomies que présente la littérature germanique. Imagination à la fois puissante et maladive, caractère bizarre, intelligence tourmentée, ce poétique visionnaire a été fou à plusieurs reprises, avant de finir par le meurtre et le suicide. Tour à tour soldat, jurisconsulte, fonctionnaire public, poète dramatique, philosophe, publiciste, effrayant ses amis par la singularité de son existence, disparaissant tout à coup, fuyant la société, cherchant la solitude et l’oubli dans la cabane du paysan et sous la blouse de l’ouvrier, puis reparaissant avec des œuvres où brillent sous les rêveries du somnambule de véritables lueurs de génie, Henri de Kleist, depuis les rians débuts de sa vie jusqu’aux tragiques événemens qui la terminent, apparaît à l’historien littéraire comme une énigme indéchiffrable. Parmi les causes assignées à sa folie, il en est une qui a piqué vivement notre curiosité, et dans les circonstances où l’Europe se trouve aujourd’hui nous avons cru intéressant d’en vérifier l’exactitude. Un critique distingué, M. Théodore Mundt, appelle Henri de Kleist un Werther politique. L’amour qui a causé son désespoir et sa mort, c’était, dit M. Mundt, l’amour qu’il portait à son pays ; sa Charlotte, c’était l’Allemagne, cette Allemagne vaincue par Napoléon et plus abaissée encore par ses divisions intestines que par les disgrâces de la guerre. Il l’aimait ardemment, il eût voulu la relever de la ruine ; condamné à l’inaction et se dévorant lui-même, son impuissance le tua. Cette explication de M. Théodore Mundt est-elle aussi juste qu’ingénieuse ? Le récit de la vie d’Henri de Kleist, un résumé fidèle de ses pensées et de ses œuvres permettront au lecteur de répondre à cette question.

L’attention publique, dans ces dernières années, s’est reportée plus d’une fois vers cette sinistre figure. Depuis l’époque où Louis Tieck a publié les œuvres d’Henri de Kleist, l’histoire littéraire a eu maintes occasions de recommencer son enquête. D’habiles critiques, M. Gustave Kühne, M. Julien Schmidt, sans parler de MM. Gervinus et Hillebrand, ont jugé à des points de vue très différens la vie et la mort du personnage. En 1848, M. Edouard de Bulovv, disciple de Louis Tieck et l’un des hommes qui connaissent le mieux cette période de la poésie romantique à laquelle Henri de Kleist se rattache, a publié une grande partie de sa correspondance, avec des documens inédits sur les principales circonstances de sa destinée. Enfin, en ce moment même, un libraire de Berlin prépare une édition nouvelle des œuvres du poète, enrichie de lettres qui lui furent adressées à diverses époques par les maîtres de la littérature allemande ; on y trouvera, par exemple, une curieuse page signée du nom de Goethe. Il semble que le moment soit venu de terminer cette longue enquête ; pour nous, réunissant ces documens épars et contrôlant ces appréciations si divergentes, nous voudrions simplement nous faire une opinion exacte et précise sur un des plus malheureux enfans de ce siècle-ci.


I

Henri de Kleist sortait d’une famille qui depuis plus d’un siècle avait fourni à la Prusse des officiers d’élite. Il comptait parmi ses ancêtres ce poétique et vaillant capitaine Ewald de Kleist, le gracieux chantre du printemps, tombé noblement devant l’ennemi sur le champ de bataille de Kunersdorf, pendant la guerre de sept ans. Son père, qui appartenait au régiment du duc Léopold de Brunswick, était en garnison à Francfort-sur-l’Oder ; c’est là qu’il vint au monde le 10 octobre 1776. Ses premières études avaient commencé sous les yeux de son père ; devenu orphelin à l’âge de onze ans, il fut confié à un pasteur berlinois, M. Catel, qui se chargea de terminer son éducation. C’était en 1787. À partir de cette date, il y a une lacune de huit années dans les documens que nous a laissés l’histoire. Nous le retrouvons à dix-neuf ans enseigne, puis officier dans un régiment de la garde. C’était alors un joyeux gentilhomme, brave, dispos, célèbre au régiment par son goût et son talent pour la musique. Il fit la campagne du Rhin en 1795, et nul ne surprit encore les traces de cette humeur étrange qui devait bientôt éclater chez lui et désoler sa vie entière. Ce qui le distinguait plutôt, c’était une gaieté ardente et un intrépide esprit d’aventures qu’il communiquait volontiers autour de lui. Un jour, vers cette époque, Henri de Kleist était à la campagne chez un parent avec sa sœur et quelques-uns de ses amis ; on parlait de la condition du pauvre et surtout du bohémien, du vagabond, de l’homme obligé de gagner sa vie au jour le jour. « Ce métier-là ne m’effraierait pas, » s’écrie le jeune officier, et bientôt avec son imagination joyeuse il décide sa sœur et deux de ses amis à tenter l’aventure avec lui. Les voilà partis tous les quatre, la poche vide, n’ayant pas même la plus petite pièce de monnaie pour acheter leur premier morceau de pain ; les voilà, dis-je, par les rues, sur les routes, dans les villes et les villages, chantant, jouant du violon, et ne craignant pas de tendre la main au passant. Ils menèrent cette vie pendant quinze jours, puis, l’expérience faite, ils rentrèrent au logis. On voit que si la folie joue alors un rôle dans la destinée d’Henri de Kleist, c’est la folie de la vingtième année, la joyeuse folie de l’artiste.

La maladie morale qui tourmenta si cruellement Henri de Kleist a dû se déclarer chez lui de vingt et un à vingt-trois ans, c’est-à-dire de 1797 à 1799. À quelle occasion ? Il est difficile de le dire. On a parlé d’un amour mystérieux, d’une passion ardente et trahie ; rien n’est prouvé à cet égard, ou plutôt il est à peu près démontré que la misanthropie du sinistre rêveur ne peut être attribuée à une cause de cette nature. Ce qui est certain en tout cas, c’est que le jeune officier prussien était déjà en proie à ses tristesses noires, lorsqu’il se mit à étudier la philosophie de Kant avec une espèce d’acharnement. La doctrine du philosophe de Kœnigsberg, à la fois stoïque et sceptique, est faite pour des âmes fortes ; rien ne convenait moins à l’imagination inquiète d’Henri de Kleist. La philosophie de Kant l’attirait et le révoltait tout ensemble. Le maître avait beau dire que nous sommes condamnés sur cette terre à ne saisir que les phénomènes, et que ces phénomènes eux-mêmes, tels que nous les percevons, ne sont pas la fidèle image de la réalité ; il avait beau dire que nous imposons à toutes les données des sens, à toutes les conceptions de l’esprit, les formes de notre intelligence, que nous ne sortons pas de nous-mêmes, que c’est toujours notre propre pensée que nous apercevons, et que par conséquent la réalité, la substance, la chose en soi (c’est le terme de Kant, das Ding an sich) échappe nécessairement à nos recherches ; le maître, dis-je, avait beau parler ainsi : le disciple se révoltait contre la sentence du maître, il poursuivait obstinément cette substance incompréhensible à l’homme et retombait ensuite dans un scepticisme désespéré. En proie à cette fièvre philosophique, il résolut de vivre tout entier pour la science, et la science pour lui, c’était avant tout une maîtresse de vertu, la gardienne de la dignité de l’homme. « La vertu ! la vertu ! j’en parle sans cesse, et avec vivacité, — écrivait-il à un ami, — eh bien ! en vérité, je ne sais pas de quoi je parle. Elle m’apparaît comme quelque chose d’élevé, de sublime, mais d’indéfinissable. Je cherche vainement un mot pour la nommer, une image pour la peindre à la pensée. Et cependant cette chose que mon esprit ne peut atteindre, je m’élance vers elle avec la tendresse la plus ardente, comme si elle était là claire et brillante pour mon âme… Si j’essayais de le préciser en quelques traits, cet idéal de la vertu qui flotte confusément devant moi, je ne pourrais que rassembler les qualités éparses çà et là chez tel ou tel de mes semblables, et dont l’aspect me touche d’une façon particulière, l’héroïsme par exemple, la constance, la réserve, la sobriété, l’humanité ; mais ce n’est point définir mon idéal, je ne vois là (passe-moi cette comparaison sans noblesse) que les fragmens d’une charade : le mot décisif, le mot qui expliquerait tout n’est pas trouvé. » Voilà, ce me semble, la folie d’Henri de Kleist qui commence. Qu’est-ce donc que cette vertu composée de toutes les vertus humaines et qui est bien autre chose encore ? Qu’est-ce que ces extases dans le vide et cette adoration d’un idéal impossible à comprendre ? La vertu est chose pratique ; le chrétien viril, qui espère dans un autre monde une récompense ineffable, est tenu d’aimer cette vie comme un théâtre de luttes institué par Dieu même, c’est-à-dire comme la condition et le gage d’une vie plus haute ; chez ce rêveur inquiet que tourmente une philosophie mal comprise, je n’aperçois que l’impuissance de l’action et le précoce dégoût de l’existence.

Avec de pareils instincts, on ne s’étonnera pas que le métier des armes lui soit devenu odieux. Un officier, à ses yeux, n’est qu’un maître d’exercices, un soldat n’est qu’un esclave. Il le dit lui-même dans ses lettres : lorsque son régiment exécutait des manœuvres, il ne voyait là qu’un monument vivant de la tyrannie. Après quatre ans de service, Henri de Kleist obtient son congé et s’en va étudier la logique et les mathématiques à l’université de Francfort-sur-l’Oder. C’est là qu’il tombe amoureux d’une jeune fille, Wilhelmine de Zenge, qui va jouer un rôle singulier dans la première partie de sa vie. Quand il eut quitté l’université de Francfort, il entretint avec sa fiancée une correspondance où se peint vivement la maladie de son âme et la stoïque dureté de sentimens qui le soutenait encore dans ses défaillances. « Ce sont, à coup sûr, dit M. Julien Schmidt, les plus étranges lettres d’amour qui aient été écrites en langue allemande. » Cette jeune fille naïve et dévouée, il la sermonne comme un pédant. Il semble parfois prendre plaisir à désenchanter son cœur et son esprit, à lui représenter la vie, le monde, la nature humaine, sous les couleurs les plus sombres, et la candeur avec laquelle cette âme innocente accepte toutes ses idées ne désarme pas le misanthrope. « Dans cinq ans, lui dit-il, l’épreuve sera terminée, l’œuvre sera parfaite, tu seras la femme que je désire et qui pourra me rendre heureux. Oh ! ne crains pas que j’exige de toi des choses impossibles, que la femme dont je vais te tracer le portrait ne soit pas de cette terre ; et que je ne puisse la trouver qu’au ciel. Dans cinq ans, je la trouverai sur la terre, cette femme, et c’est avec mes bras terrestres que je l’embrasserai. Je ne demanderai pas au lis de s’élever dans les airs comme le cèdre, je ne tracerai pas à la colombe le même but qu’à l’aigle, je ne taillerai pas une statue dans un morceau de toile. Je connais la matière que j’ai à façonner, je sais ce qu’elle vaut. C’est un mélange d’airain et d’or pur, et il ne me reste plus qu’à séparer le métal des scories. » À côté de ces étranges paroles, il y a des cris de joie, des transports d’amour, il y a même par instans de très vifs tableaux du bonheur domestique. « Tu ne me croiras pas, écrit-il de Würzbourg à Wilhelmine de Zenge, mais je reste parfois des heures entières à ma fenêtre, j’entre dans dix églises, je parcours la ville, et je ne vois rien, je ne vois qu’une image, — toi ! et à tes pieds deux enfans, et un troisième suspendu à ton sein. J’entends ta voix ; le plus petit apprend de toi à parler, le cadet à sentir, le plus grand à penser ; je te vois transformer l’amour-propre de l’un en fermeté, l’arrogance de l’autre en indépendance, la timidité du troisième en modestie, la curiosité de tous en un vif désir de savoir. Je te vois, je t’entends : tu leur enseignes le bien, sans grands efforts, au moyen d’exemples heureusement choisis ; tu leur montres dans ta propre image ce que c’est que la vertu et combien elle est aimable. » Charmans tableaux, si ces espérances de bonheur n’étaient sans cesse et indéfiniment ajournées ! Entre cette félicité tranquille et les deux amoureux, il y a un obstacle qui, au lieu de diminuer, devient chaque jour plus difficile à vaincre. Le désert qui les sépare de la terre promise s’allonge impitoyablement sous leurs pas. Quel est donc cet obstacle qui recommence toujours ? Leur mutuelle éducation morale. « Travaillons, dit le pédagogue à la jeune femme ; dégageons en nous l’or sans alliage, débarrassons-nous de nos scories ; encore cette vertu qu’il faut atteindre, après celle-ci cette autre, et après toutes les vertus particulières la grande vertu dont je ne sais pas le nom et dont le fantôme me poursuit. » On comprend qu’une telle éducation n’est pas facile. Tout à l’heure Henri ne demandait que cinq ans à Wilhelmine. Cinq ans ! La vie entière n’y suffirait pas. Il le dira lui-même dans un moment de lassitude : « Pauvres créatures que nous sommes ! Il nous faut toute une vie pour apprendre seulement à vivre ! » La jeune fiancée, qui commence à être étonnée de ces subtilités sans fin, demande naïvement à son ami pourquoi l’éducation de l’homme est si longue quand l’animal atteint si vite le but de sa destinée. C’est ici que le philosophe triomphe. « Plus un être est parfait, répond-il, plus la nature met de temps à le former. Il ne faut qu’une ou deux matinées de printemps pour faire épanouir la fleur de nos jardins ; pour créer un chêne, il faut un demi-siècle. » Dieu fasse que le pauvre Henri, avant d’épouser Wilhelmine, n’ait pas la prétention de devenir un chêne ! Si le stoïcien a juré d’être aussi grand dans l’ordre moral que le chêne au sein de la forêt, le mariage n’aura lieu que dans cinquante ans. Toute cette pédagogie est entremêlée de délicieux détails où se révèle une véritable nature de poète. Henri de Kleist a parfois des heures de soleil et de sérénité ; il s’occupe alors à former l’imagination de Wilhelmine, il lui apprend à chercher des accords entre certaines pensées abstraites et les vivantes images de la nature. Il a aussi des heures d’enthousiasme, il marche les yeux levés au ciel, il aspire à Dieu, et c’est pour monter sans cesse, pour approcher toujours plus près de la Divinité qu’il veut épurer et fortifier son âme. Sans ces gracieux épisodes et ces élans sublimes, on ne comprendrait pas que Wilhelmine de Zenge se soit si longtemps et si humblement soumise au joug de ce pauvre esprit malade. Cette correspondance d’Henri et de sa fiancée a duré plus d’un an, du 16 septembre 1800 au 27 octobre 1801. Pendant ces treize mois, que de lettres incohérentes ! que de paroles dures et sèches ! que de leçons altières ! et aussi que de confidences désolées ! Un jour Wilhelmine, qui ne doit rien comprendre à cette perpétuelle inquiétude, presse son ami de lui ouvrir son cœur. « Crois-moi, je comprendrai ce que tu me diras, et je désire partager avec toi les pensées qui dirigent ta vie. » Voici la réponse d’Henri de Kleist :


« Je reconnais à ces cinq lignes plus qu’à nulle autre chose que tu es véritablement mon amie. Les hommes ne s’intéressent qu’aux circonstances extérieures de notre destinée ; nos amis seuls s’intéressent à notre destinée intérieure… Oui, cela est vrai, mon être gravite autour d’une pensée principale qui a saisi la partie la plus intime de moi-même, qui l’a violemment et profondément ébranlée. Je ne sais maintenant de quelle manière résumer tout cela sur cette feuille ; mais tu dis que tu sauras me comprendre, je puis donc être bref.

« Déjà, dans mon enfance, aux bords du Rhin, si ma mémoire ne me trompe, à la suite d’une lecture de Wieland, je m’étais approprié cette pensée, que le perfectionnement est le but de la création. Je pensais qu’un jour, après la mort, du degré de perfectionnement atteint par nous sur cette planète, nous nous élèverions dans une autre planète à un degré supérieur, et que le trésor de vérités amassé par nous dans ce monde nous servirait dans l’autre. De ces pensées se forma peu à peu en moi une religion particulière : le désir de ne jamais m’arrêter, de marcher toujours sans relâche vers un plus haut degré de culture morale, devint l’unique principe de mon activité. Culture, perfectionnement, c’était là pour moi le seul but digne de mes efforts, de même que la vérité me semblait la seule richesse qui méritât d’être possédée. Je ne sais si tu peux penser à ces deux idées, vérité, culture, avec une piété aussi profonde que la mienne ; cela serait pourtant nécessaire, si tu veux comprendre la suite de l’histoire de mon âme. Elles étaient pour moi si saintes, ces deux idées, vérité, culture, que pour amasser mon trésor de vérités, pour perfectionner la culture de mon âme, je fis à ces deux buts de mon existence les plus précieux sacrifices. Tu sais de quels sacrifices je parle… Mais passons, je dois être bref. Il y a quelque temps, je fus initié à la philosophie nouvelle, à la philosophie de Kant, et il faut que je t’en donne une idée, car je ne puis craindre que cette doctrine produise dans ton âme les profonds et douloureux ébranlemens dont j’ai souffert. Aussi bien tu n’en connaîtras pas l’ensemble d’une manière assez complète pour en saisir toute la portée. Je t’en parlerai cependant aussi clairement que possible.

« Si les hommes, à la place des yeux, avaient des verres de couleur, des cristaux verts par exemple, ils affirmeraient nécessairement que tous les objets perçus par eux à travers ces cristaux sont de couleur verte, et il leur serait impossible de décider si l’œil leur montre les objets tels qu’ils sont réellement, ou s’il n’ajouterait pas à ces objets quelque chose d’étranger, quelque chose qui appartiendrait à l’œil et non aux objets eux-mêmes. Il en est de même de l’intelligence. Nous ne pouvons décider si ce que nous nommons la vérité est véritablement la vérité, ou seulement une apparence. Si ce n’est qu’une apparence, la vérité que nous rassemblons ici n’est plus rien après notre mort, et tous nos efforts pour nous faire une fortune qui nous suivra dans le tombeau sont chimériques.

« Si la pointe aiguë de cette pensée n’atteint pas ton cœur, ne va pas rire de celui qui en a été blessé dans le plus intime sanctuaire de son être. Mon but unique, le sublime but de mes efforts s’est évanoui ; je n’ai plus de but ici-bas.

« Depuis le jour où cette conviction s’est emparée de mon âme, où j’ai su que nous ne pouvions trouver la vérité dans cette vie, je n’ai plus ouvert un seul livre. Je me suis promené de long en large dans ma chambre sans m’occuper à rien, j’ai passé des heures entières accoudé au balcon de ma fenêtre, je me suis lancé à l’aventure par les rues de la ville et les sentiers de la campagne ; à la fin, mon agitation intérieure m’a poussé dans les tabagies et les cafés, j’ai cherché des distractions dans les théâtres et les concerts, j’ai même, pour m’étourdir, commis un acte de folie… Et pourtant la seule pensée que mon âme tournait et retournait en tous sens avec de brûlantes angoisses pendant ce tumulte extérieur, c’était toujours celle-ci : « Ton but unique, le sublime but de ton existence s’est évanoui ! »

« Un matin je voulus me contraindre au travail ; mais un dégoût intérieur surmonta ma volonté. J’éprouvai un désir inexprimable de me suspendre à ton cou et de pleurer, ou du moins de presser un ami contre ma poitrine. Je sortis de Berlin malgré un temps affreux, et je courus à Potsdam. J’y arrivai trempé jusqu’aux os, je pressai mes deux amis sur mon cœur, et je me sentis plus à l’aise. Ruhle surtout me comprit bien. « Lis donc ce roman, me dit-il, le Porteur de Chaînes. Il y a dans ce livre une philosophie douce, aimable, qui te réconciliera certainement avec les choses qui t’irritent. » Il y avait puisé lui-même en effet un certain nombre de pensées qui l’avaient rendu visiblement plus calme et plus sage. Je pris mon courage à deux mains et me mis à lire ce roman.

« Il y était question de choses avec lesquelles mon âme en avait fini depuis longtemps. Je commençais à feuilleter le livre avec impatience, quand l’auteur se mit à raisonner sur des affaires politiques tout à fait étrangères à ma situation morale.— Et voilà ce qui devait étancher ma soif brûlante ! Je posai le livre sur la table, j’appuyai ma tête sur le coussin du sofa, un vide que je ne puis exprimer remplit mon âme… « Que vas-tu faire maintenant ? m’écriai-je. Retourner à Berlin sans avoir pris un parti ? Ah ! ie plus douloureux des supplices, c’est de ne pas avoir de but vers lequel on marche gaiement avec ardeur… »

« Dans cette angoisse, une pensée m’est venue. O chère amie, permets-moi de voyager ! Je ne puis travailler, non, cela n’est pas possible. Pour quel but travaillerais-je ? Si je restais chez moi, je ne saurais que mettre les mains dans mes poches et me perdre en mes songeries. Mieux vaut aller se promener. Le mouvement du voyage me sera moins cruel à supporter que cette incubation immobile. Si je m’égare, ce sera un malheur qui aura du moins son bon côté, et qui me préservera peut-être de quelque faute irréparable. Dès que je me serai fait une doctrine qui pourra me consoler, dès que je me serai tracé un but vers lequel je pourrai tendre encore de toutes mes forces, je reviendrai, je te le jure ! »


On voit que la folie d’Henri de Kleist n’est pas une folie vulgaire. Au milieu des cris incohérens de sa douleur, il y a une inspiration sérieuse et logiquement suivie. Il est même curieux de noter en passant l’influence de la philosophie sur les imaginations allemandes. Nous ne sommes pas des natures assez philosophiques, ou, si l’on veut, nous sommes trop protégés par le sentiment des choses réelles pour qu’une doctrine quelconque exerce chez nous de tels ravages. Le scepticisme ontologique d’un Emmanuel Kant, s’il a eu des disciples dans notre patrie, ne les a pas découragés de l’action. Ces drames de l’esprit n’affectent chez nous que la pensée pure ; l’homme reste là pour contredire le philosophe. En Allemagne, l’homme tout entier est pris, son cœur souffre comme son intelligence, sa vie devient la proie de ses doctrines ; peut-être même est-ce un des motifs qui expliquent avec quelle impétueuse ardeur Fichte, Schelling, Hegel, répondant aux besoins des générations nouvelles, ont brisé le cercle de fer où Kant les enfermait, et sont passés du scepticisme le plus rigide au dogmatisme le plus confiant qui fut jamais. Quoi qu’il en soit, on peut recommander les aventures morales d’Henri de Kleist comme un très curieux sujet d’études aux historiens de la philosophie kantienne.

Ce plan de vie, ou du moins ce nouveau but, ce nouveau mobile d’action que l’infortuné rêveur avait promis de chercher dans ses voyages, un instant il avait cru le découvrir. Voyez cependant les folles inconséquences de sa pensée ! Il s’imagine être appelé au rôle de missionnaire philosophique ; il se croit tenu en conscience d’aller prêcher aux hommes la stoïque morale d’Emmanuel Kant, cette doctrine qui le désole, qui l’a désenchanté de l’existence, et comme c’est en France que se font les révolutions, le voilà en route pour Paris. Il y arrive dans les premiers jours de juillet 1801. Sa sœur Ulrique l’accompagne, — une vaillante jeune fille, courageuse et joyeuse, qui veille sur lui avec la sollicitude d’une mère. À peine arrivé, il oublie le but de son voyage ; la légèreté parisienne lui est odieuse, et il consigne ses déceptions dans des lettres amères. « J’ai assisté le 14 juillet à l’anniversaire de la prise de la Bastille ; on devait y célébrer une double fête à la fois, pour la conquête de la liberté et la conclusion de la paix. Comment un tel jour peut être célébré dignement, je ne le sais pas d’une manière précise ; mais ce que je sais bien, c’est qu’il ne pouvait l’être plus indignement qu’ici. Non pas qu’il y ait eu faute d’obélisques, d’arcs de triomphe, de décorations, d’illuminations, de feux d’artifice, de ballons, de canonnades ; non, certes, grand Dieu ! mais dans tout cela rien qui rappelât la pensée principale. Ce qui dominait de toutes parts, c’était le désir de distraire l’esprit du peuple par une masse de plaisirs accumulés jusqu’au dégoût. Quand on échange seulement quatre paroles avec un Français, on est bien sûr de voir arriver le nom de Jean-Jacques Rousseau. Ah ! quelle honte éprouverait Jean-Jacques, si on lui disait que c’est là son œuvre ! » Le moment lui paraît donc peu propice pour prêcher la philosophie de Kant. Il a cependant des lettres de recommandation pour les principaux représentans de la science, pour des membres de l’Institut, chimistes, physiciens, naturalistes. Le grand mouvement scientifique qui a illustré chez nous la dernière période du XVIIIe siècle avait attiré son attention ; c’étaient les chefs de ce mouvement qu’il voulait initier à la philosophie nouvelle. Ne pouvant devenir leur maître, Use contentera d’être leur disciple. Par malheur, cette excursion au pays de la science lui fit faire de cruelles découvertes. Son âme inquiète, mais généreuse, cette âme qui gémissait d’être condamnée au doute, devinez ce qu’elle devint quand elle vit ou crut voir chez les maîtres de la science une absence complète de préoccupations morales, une indifférence absolue vis-à-vis de ce scepticisme qui la déchirait ! Il en pousse un cri de douleur et d’effroi :


« Ce voyage à Paris, dont je ne puis rendre compte à personne, dont je ne puis me rendre compte à moi-même, peut-être devrai-je le bénir, non pas à cause des joies que j’y ai ressenties, elles m’ont été mesurées d’une main avare ; mais tous mes sens me confirment une vérité que mon instinct m’avait depuis longtemps révélée : c’est que les sciences ne nous rendent ni meilleurs ni plus heureux, et j’espère que cette découverte me conduira quelque jour à une conclusion profitable. Oh ! je ne puis te décrire l’impression que fit sur moi cette suprême immoralité dans le plus haut monde de la science. Où donc le destin mène-t-il cette nation ? Dieu le sait. Elle est plus mûre pour la mort qu’aucune nation de l’Europe. Souvent, quand je visite les bibliothèques et que je vois dans de magnifiques salles, réunies en de magnifiques volumes, les œuvres de Rousseau, d’Helvétius, de Voltaire, je me demande : Quel bien ont-ils fait ? Est-il un seul d’entre eux qui ait atteint son but ? Ont-ils pu arrêter la roue qui, emportée par un mouvement continu, s’avance toujours vers l’abîme ? Oh ! si tous ceux qui ont écrit de bons ouvrages avaient fait la moitié du bien qu’ils ont mis dans leurs livres, oh ! que le monde irait mieux ! Cette étude des lois de la nature, sur laquelle semblent s’être concentrées toutes les forces intellectuelles de la France, où conduira-t-elle ? Pourquoi l’état distribue-t-il à tant d’établissemens des millions destinés à la propagation des sciences ? Est-ce amour de la vérité ? L’état ! un état ne connaît d’autre profit que celui qui peut se calculer à tant pour cent. Il veut donc appliquer la vérité ; à quoi ? aux arts et métiers. Il veut que les commodités de la vie deviennent plus commodes encore ; il veut sensualiser les choses sensuelles, raffiner le luxe le plus raffiné, et quand à la fin l’esprit de volupté et de mollesse le plus exigeant n’aura plus de désirs à concevoir, qu’arrivera-t-il ? Oh ! que la volonté qui gouverne le genre humain est incompréhensible ! Privés de la science, nous tremblons devant tous les phénomènes de l’air, notre vie est exposée aux bêtes féroces, une plante vénéneuse peut nous donner la mort, et sitôt que nous entrons dans le domaine de la science, sitôt que nous appliquons nos connaissances pour assurer et protéger notre vie, nous voilà déjà sur la route qui conduit au luxe et à tous les vices de la sensualité… Et cependant, supposé que Rousseau ait eu raison de répondre négativement à la question de savoir si les sciences ont rendu les hommes plus heureux, que de contradictions étranges résulteraient de cette vérité ! Il fallait bien des siècles avant que l’homme pût acquérir assez de science pour reconnaître enfin… quoi ? qu’il devait rejeter toute science. Force lui était alors d’oublier tout ce qu’il avait appris, de réparer de son mieux sa faute séculaire, et aussitôt la misère recommençait… Ainsi donc, en fin de compte, faisons ce que nous voulons, nous ferons toujours bien. Oui, en vérité, si l’on considère que nous avons besoin d’une vie tout entière pour apprendre comment il faut vivre, et que, même dans la mort, nous ne soupçonnons pas encore ce que le ciel veut de nous ; si nul ne connaît le but de son être et de sa destinée ; si la raison humaine ne peut parvenir à se connaître elle-même, à connaître l’âme, la vie, les choses qui nous entourent ; si, depuis des siècles, on doute encore de l’existence du droit, — Dieu peut-il exiger qu’une telle créature soit responsable de ses actes ?… Eh bien donc ! faire ce que le ciel exige de nous visiblement, indubitablement, cela suffit. Vivre aussi longtemps que l’air gonfle nos poumons, jouir de ce qui fleurit autour de nous, faire çà et là quelque bien, parce que cela aussi est une jouissance, travailler afin de pouvoir jouir et agir, donner la vie à d’autres pour qu’ils le fassent de même à leur tour et que la race soit perpétuée, puis mourir… Celui qui fait cela et rien de plus, le ciel lui a révélé son secret. La liberté, une maison, une femme, voilâmes trois désirs, et je répète chaque jour ma demande au lever et au coucher du soleil, comme un moine répète ses vœux. »


Voilà dans quel chaos de sentimens contraires se débat le malheureux songeur : de Kant à Rousseau son âme ne sait où s’arrêter. Il voudrait bien, selon le maître de Koenigsberg, remplir virilement le devoir de la vie, et s’il le connaissait, ce devoir, ce n’est pas le courage qui lui manquerait ; mais il ne peut le connaître, le doute a desséché d’avance toutes ses pensées. Il voudrait bien aussi, comme l’enseigne Jean-Jacques, renoncer à ces subtilités de la science, vivre dans la solitude, loin des hommes et des problèmes qui les agitent. Non, ce refuge lui est interdit ; il connaît trop bien les contradictions du système de Jean-Jacques. Bien plus, comme tant de femmes au XVIIIe siècle, la fiancée d’Henri de Kleist est passionnée pour l’auteur d’Émile et de la Nouvelle Héloïse ; avez-vous remarqué cependant comme le malheureux, à dessein ou non, peu importe, déshonore ce plan de vie que les amis de Rousseau pouvaient se former d’après ses écrits ? Vivre, jouir, mourir, vivre comme la plante et la brute, sans efforts vers une destinée plus haute, tel est le résumé de sa philosophie au moment même où il semble accueillir avec ardeur les prédilections secrètes de sa fiancée. Le voilà décidé en effet à fuir la société, il veut se faire paysan au fond d’un canton de la Suisse et y cacher sa vie à tous les yeux. Wilhelmine consent à l’y suivre ; elle vient de lire les Rêveries d’un Promeneur solitaire, elle se rappelle Rousseau dans l’île Saint-Pierre, son installation chez le receveur, ses herborisations dans les bois, ses extases au bord du lac, cet ineffable sentiment de paix qui inondait son cœur ; elle espère que cette vie simple, cette vie de travail au sein de la nature calmera enfin la conscience de son amant. Mais Henri de Kleist a des caprices de despote. Le consentement de Wilhelmine ne lui suffit pas ; il exige qu’elle n’instruise personne de son projet, qu’elle abandonne secrètement sa famille, il veut que tout le monde ignore la retraite qu’il s’est choisie. Quoi ! pour guérir ce malade bien-aimé, il faut que Wilhelmine porte la douleur et la honte dans la maison de son père ! il faut qu’elle parte en secret, qu’elle s’enfuie comme une coupable ! Elle hésite, la noble fille, tant elle aurait à cœur d’achever sa tâche, tant elle serait heureuse de sauver cette âme condamnée ; elle hésite, elle va céder peut-être, mais le misanthrope impatient, irrité, rompt brusquement avec elle [1].

Henri de Kleist quitte Paris vers la fin de l’année 1801 ; il arrive en Suisse, et là, sous l’influence de quelques amis, plus frappés de la noblesse de son âme que de la bizarrerie de son humeur, il commence à soupçonner qu’il est né pour la poésie et non pour les abstractions philosophiques. Celui que nous avons appelé un misanthrope le jeune Wieland, le fils du poète d’Oberon, et Henri Zschokke, le représentent dans leurs écrits comme une âme parfois singulière et chimérique, mais la plus noble, la plus généreuse qu’on puisse voir. C’est l’époque où, encouragé par ses amis, il ébauche ses premiers ouvrages d’imagination, une tragédie, la Famille Schroffenstein, et une comédie intitulée la Cruche cassée. Au mois d’octobre 1802, il retourne dans son pays et visite les deux centres littéraires où se concentrait alors tout le mouvement intellectuel de l’Allemagne : Iéna, illustrée par Fichte, Schelling, les deux Schlegel ; Weimar, où régnaient Goethe et Schiller. Il fit sur Goethe une impression pénible ; ces natures maladives étaient antipathiques au génie sain et robuste qui s’était guéri si vaillamment des inquiétudes de Werther. Goethe, tout disposé qu’il fût envers lui à une sympathique bienveillance, ne put le voir sans frisson, sans horreur ; ce sont les termes qu’il emploie, Schauder und Abscheu. Il le compare à un être que la nature a créé avec amour, qu’elle a destiné h de belles choses [2], et qui est atteint d’une maladie incurable. Pour le grand poète naturaliste, y avait-il un spectacle plus douloureux que celui-là ? Le vieux Wieland n’avait pas une perspicacité si clairvoyante ou si sévère ; il s’amusait des singularités de Henri de Kleist, il le garda près de lui, à son foyer, pendant plus de deux mois, et le tableau qu’il a tracé de ses hallucinations offre des traits intéressans. C’étaient surtout à cette époque des hallucinations poétiques ; la poésie l’absorbait tout entier, et si dans les années qui suivirent il avait continué de vivre ainsi pour l’art, c’eût été là sans doute le meilleur remède à ses incohérentes songeries. Lorsque Wieland exprimait tant de sympathies pour Henri de Kleist, une occupation déterminée donnait à cette âme malheureuse l’équilibre qui lui avait manqué jusque-là. L’hôte du pauvre rêveur ayant été frappé de ses distractions continuelles, Kleist fut obligé de lui avouer qu’il travaillait alors à un drame, et que la pensée de son œuvre ne le quittait pas. Il avait devant les yeux, disait-il, un idéal si élevé que rien de ce qu’il avait écrit déjà ne pouvait le satisfaire ; chaque scène, à peine écrite, était condamnée au feu. C’était une tragédie dont le héros était Robert Guiscard. Il se décida bon gré, mal gré, à en lire quelques fragmens à son hôte, et Wieland, qui n’était pas suspect d’un enthousiasme trop fougueux, ne craignait pas de résumer ainsi ses impressions : « Si les esprits d’Eschyle, de Sophocle et de Shakspeare se réunissaient pour composer une tragédie, cette tragédie ressemblerait au Robert Guiscard de Henri de Kleist, supposé du moins que l’ensemble réponde aux fragmens qu’il m’a lus. À dater de ce moment, je fus persuadé que Kleist était né pour combler cette grande lacune qui existe encore dans notre littérature, au moins à mon avis, même après les drames de Goethe et de Schiller ; vous devinez facilement avec quelle ardeur je l’encourageai à terminer son œuvre. »

Wieland et Goethe avaient également raison dans leurs appréciations diverses. Il y avait un poète et un fou chez Henri de Kleist. Cette tragédie de Robert Guiscard, que Wieland signale comme une œuvre de génie, le poète l’avait écrite avec amour ; le fou l’a détruite dans un accès de fureur. De Weimar, Henri de Kleist s’était rendu à Dresde pour y travailler dans la solitude, mais son humeur inquiète ne lui permettait pas de suivre longtemps la même pensée. Il part pour la Suisse avec un de ses amis, M. de Pfuel, esprit grave, éminent officier, devenu plus tard général, et qui a joué un rôle honorable dans l’histoire militaire et politique de la Prusse. M. de Pfuel s’efforçait en vain d’arracher Henri de Kleist à ses découragemens : les plus tendres soins ne faisaient qu’irriter la plaie du malade. Pendant la route qu’ils firent en grande partie à pied, dans toutes les villes où ils séjournèrent, à Berne, à Milan, la monomanie du suicide poursuivait le lugubre songeur. Quand ils arrivèrent à Paris, ce fut le paroxysme de la crise. Un jour Henri de Kleist, repoussant les consolations de son ami, lui déclara qu’il était bien décidé à se donner la mort, et comme M. de Pfuel ne lui cachait pas son horreur pour un sentiment si lâche, le malheureux brisa violemment les liens de cette amitié virile qui eussent pu le rattacher à l’existence. C’est alors qu’il brûla tous ses papiers, des lettres, des notes de voyage, une confession générale de sa vie, cette tragédie de Robert Guiscard qu’il avait composée avec tant d’amour, et deux autres drames sur Pierre l’Ermite et Léopold d’Autriche.

Avant d’en finir cependant, il est pris d’un ardent désir de revoir l’Allemagne. Il quitte Paris et se dirige à pied dans la direction de Boulogne-sur-Mer. Pourquoi suit-il ce chemin ? Nul ne le sait. Hélas ! il l’ignorait lui-même. Pendant que M. de Pfuel le fait chercher partout dans Paris, pendant qu’il va le chercher lui-même à la Morgue afin de réclamer au moins son cadavre et de lui rendre les derniers devoirs, car il était persuadé que le malheureux s’était jeté dans la Seine, — pendant ce temps-là Henri de Kleist rencontre sur la route une compagnie de conscrits, et tout à coup, changeant de projet, il veut s’enrôler avec eux. Sa demande paraît suspecte ; il reprend son voyage et se dirige vers Boulogne. À quelque distance de la ville, il est reconnu par un chirurgien-major avec lequel il avait eu des relations à Paris. « Que faites-vous là ? où allez-vous ? dit le chirurgien étonné. — Je vais m’embarquer à Boulogne. » Et tout en causant ainsi, le chirurgien-major apprend qu’Henri de Kleist n’a point de passeport. « Point de passeport ! Êtes-vous fou ? dans les circonstances où nous sommes ! Ignorez-vous que l’autre jour encore, à Boulogne, un gentilhomme prussien comme vous, arrêté sans passeport, a été considéré comme un espion russe et fusillé ? » Il le prend alors sous sa protection, le fait passer pour son domestique et l’emmène à Boulogne, d’où Henri de Kleist écrit à l’ambassadeur prussien, M. de Lucchesini, et obtient quelques jours après un passeport qui l’oblige à se rendre directement à Potsdam.

Une fois en règle, il revient à Paris, prend la route de Strasbourg, tombe malade à Mayence, et pendant plus de six mois ses amis ne savent pas ce qu’il est devenu. Il rencontra vers cette époque la célèbre Caroline de Gunderode, esprit aussi malade que le sien, pauvre fille exaltée qui a laissé sous le pseudonyme de Tian des poésies fort bizarres, et qui, prise d’une passion folle pour un jeune professeur de Heidelberg (celui-là même qui est devenu un des plus grands philologues de son temps, et dont la gravité doctorale ne justifiait guère de si tragiques aventures, l’illustre Frédéric Creuzer), se crut dédaignée, perdit la tête et se noya dans le Rhin. La pensée du suicide était-elle déjà née dans l’âme de Caroline de Gunderode ? Est-ce là ce qui avait attiré Kleist ? Il est malheureusement permis de former cette conjecture. On le voit aussi, vers ce temps-là, fort assidu auprès de la fille d’un pasteur de Wiesbaden. L’infortuné avait besoin d’affections, et son scepticisme misanthropique comprimait sans cesse les élans de son cœur, Il voulait et ne pouvait aimer ; de tous ses tourmens, c’était là le plus cruel, ou plutôt c’était le dernier, c’était le terme fatal de ce désenchantement qu’il n’avait pas eu le courage de combattre. Honteux de lui-même, il prend le parti de se cacher à ses semblables. Voulait-il échapper par un dernier effort à ses pensées de suicide ? espérait-il recommencer une nouvelle vie ? Ce qui est certain, Wieland l’affirme, c’est qu’il s’engagea comme ouvrier chez un menuisier de Coblentz, On le croyait mort, quand tout à coup à Potsdam, au milieu de la nuit, quelqu’un frappe à la porte du général de Pfuel ; on ouvre, c’était Henri de Kleist. Le général l’accueille à bras ouverts, et le décide à quitter ses rêveries pour une carrière déterminée. Assez longtemps il a vécu pour lui, la solitude lui a été mauvaise, qu’il se consacre désormais au service de l’état. Kleist écoute les conseils de son ami, il se met à l’œuvre, il étudie avec passion les sciences économiques, et bientôt il obtient une place à Koenigsberg dans l’administration des finances (1805).

II

Ce fut là un heureux épisode au milieu de cette vie désordonnée, En même temps qu’il remplit ses fonctions, il revient à ses travaux poétiques ; il achève sa comédie de la Cruche cassée, il travaille d’après Molière à son Amphitryon, il commence sa tragédie de Penthésilée, et surtout il écrit deux nouvelles considérées avec raison comme des chefs-d’œuvre, la Marquise d’O…, et Michel Kohlhaas. Ajoutons à cette liste un grand drame, la Famille Schroffenstein, publié sans nom d’auteur en 1803, et nous pourrons nous faire une complète idée des inspirations du poète dans cette première période.

La Famille Schroffenstein est un drame violent, inégal, bizarre, qui n’a pu être écrit que par un poète, La pièce, qui se passe dans la Souabe du moyen âge, nous montre les deux branches d’une même famille divisées par des haines féroces. On y retrouve de temps en temps un souvenir lointain des Capulets et des Montaigus ; mais que de différences entre l’œuvre d’Henri de Kleist et le magnifique drame de Shakspeare ! Dans la pièce anglaise, Juliette et Roméo réconcilient deux races ennemies ; une inspiration tendre, profonde, vraiment humaine et développée avec une logique admirable, préside à l’ordonnance du drame, domine tous les contrastes, circule à travers toutes les péripéties, fait éclater enfin sur un théâtre de haines le poème merveilleux de l’amour. Nulle logique au contraire dans le drame du poète allemand. S’il y a un jeune homme et une jeune fille qui s’aiment comme Juliette et Roméo, cet épisode ne semble avoir d’autre but que de fournir au poète des scènes d’une grâce toute printanière ; ce n’est pas l’amour d’Ottocar et d’Agnès qui réconciliera leurs familles. Le hasard domine tout dans cette composition désordonnée. Pourquoi les chefs des deux branches, Rupert et Sylvestre Schroffenstein, se jurent-ils une guerre à mort ? Par suite d’une méprise : le fils de Rupert a été trouvé mort dans la campagne, et Rupert se persuade que son enfant a été assassiné par l’ordre de Sylvestre. De là toute une série de représailles qui enfantent de nouvelles méprises et produisent le plus sanglant des imbroglios. En vain quelques-uns des personnages de la pièce s’efforcent-ils de dissiper ces ténèbres ; la nuit va s’épaississant de scène en scène jusqu’au moment où, par une dernière méprise, les deux pères tuent chacun leur propre enfant dans une caverne de la montagne.

Certes voilà une œuvre étrange : on dirait une tragédie dont le hasard est le héros ; mais le hasard n’a rien de tragique, et il n’y a pas de drame possible sans la lutte des passions. Des méprises, des malentendus, sont-ce bien là les élémens d’une action tragique ? Non, ce sont des moyens de comédie. Je comprends l’impression que ressentirent Zschokke et le fils de Wieland le jour où Henri de Kleist, pendant son séjour en Suisse, leur lut la première ébauche de la Famille Schroffenstein. « Quand il arriva au cinquième acte, dit Zschokke, nous fumes pris, Wieland et moi, d’un tel fou rire, d’un rire si bruyant, si prolongé, d’un rire auquel le poète s’associa lui-même si franchement, qu’il fut impossible d’aller jusqu’à la fin de la pièce. » Ce devait être pourtant un rire convulsif et amer ; drame comique ou comédie sinistre, on souffre et on rit en même temps à la vue de ces choses incohérentes : tant de fureurs, tant de crimes, une intrigue si noire, dont le véritable titre pourrait être faute de s’entendre ! Eh bien ! si bizarre qu’elle soit, cette œuvre révélait un poète. Des caractères énergiquement dessinés, une idylle amoureuse épanouie au milieu de ces luttes atroces, une langue originale, une langue qui ne rappelait ni les savantes finesses de Goethe ni les élans passionnés de Schiller, mais souple, sobre, sonore, admirablement façonnée pour le drame, voilà ce que les juges les plus autorisés signalent dans cette première production d’Henri de Kleist.

Cette souplesse de langage devient plus visible encore quand des sombres aventures de la Famille Schroffenstein on passe avec le poète aux scènes familières de la Cruche cassée. Commérages de petite ville, fausse bonhomie, duplicité narquoise, sensualité libertine et rusée, l’auteur va rendre tout cela comme le ferait un pinceau flamand. Quand les buveurs de Teniers, la pipe à la bouche, sont attablés autour d’un pot de bière, ils se racontent sans doute des aventures comme celle-là. Justement la scène se passe en Hollande. C’est l’histoire d’un juge de village qui s’est introduit un soir dans la chambre d’une jeune fille, et qui, repoussé par elle, surpris dans l’ombre par le fiancé, s’échappe plus mort que vif, roule comme un ouragan, laisse sa perruque dans la bagarre, et, renversant tout sur son passage, brise une cruche dans l’escalier. Le fiancé, fort irrité d’avoir surpris un homme chez sa promise, rompt avec elle et ne veut rien entendre ; la mère de la jeune fille, sans doute pour venger son enfant, et au risque d’augmenter le scandale, accuse le fiancé d’avoir cassé la cruche. Nul, excepté la jeune fille, ne connaît le vrai coupable. Or, le lendemain même de cette soirée tragique, la cause est portée devant le juge du village. Entendez-vous les éclats de voix de la commère qui réclame le prix de sa cruche sans s’apercevoir qu’elle livre l’honneur de sa fille aux propos médisans et railleurs ? Ce jour-là précisément un inspecteur de la justice, un magistrat d’un degré supérieur, est venu assister à l’audience du tribunal d’Huysum. Le juge, qui croit ne pas avoir été reconnu, paie d’audace, embarrasse les témoins, embrouille l’affaire du mieux qu’il peut et va condamner un innocent, lorsqu’une série d’incidens amenés d’une façon très vive et très comique démontrent publiquement que le coupable est le juge en personne. Il y a dans cette bagatelle une verve et une franchise qui rappellent les meilleures scènes de l’Avocat Patelin. On sait que les Allemands peuvent dire comme Quintilien : In comœdia maxime claudicamus, et l’on ne sera pas surpris que cette joyeuse facétie occupe une place à part dans les lettres germaniques. Goethe, en 1807, voulut la faire jouer sur le théâtre de Weimar ; malheureusement il eut l’idée fort singulière de la diviser en cinq actes. C’était enlever à l’œuvre d’Henri de Kleist son principal mérite, le rapide enchaînement des scènes, le contraste si piquant de l’assurance du juge et de la confusion qui l’accable ; l’effet du tableau était perdu. Le poète en fut tellement irrité qu’oubliant l’âge, la gloire de l’illustre maître, il le provoqua en duel. La vie d’Henri de Kleist est pleine de ces folles incartades. En 1842, M. Théodore Doring rendit à la pièce sa forme primitive et la fit jouer à Berlin avec beaucoup de succès. La Cruche cassée a mérité de rester au théâtre ; aujourd’hui c’est presque une œuvre classique.

Il n’est pas facile de deviner quelles pensées occupaient le cerveau du poète allemand lorsqu’il refit l’Amphitryon de Plaute et de Molière. Ce sujet qui demande à être traité vivement, légèrement, Henri de Kleist en fait ou veut en faire une espèce de symbole philosophique. La gaieté de Plaute et de Molière dans cette pièce est une sorte de fantaisie ailée qui court à la surface des choses et se garde bien de les approfondir ; Henri de Kleist a presque trouvé la matière d’un poème religieux dans les aventures d’Amphitryon. Seulement nous ne comprenons guère, il faut l’avouer, les secrètes intentions du mythologue. Que signifie l’amour de Jupiter pour Alcmène ? Pourquoi l’auteur voit-il dans la fable antique la lutte du ciel contre la terre ? Pourquoi Alcmène, au dernier acte, sommée de choisir elle-même entre les deux Amphitryons et de déclarer quel est le véritable, pourquoi, dis-je, la noble et fidèle Alcmène indique-t-elle le dieu de l’Olympe ? Pourquoi celui qu’elle aime en réalité est-il si durement, si complètement désamphitryonné, comme dit Molière ? Autant de symboles si profonds que je m’y perds ; Mieux vaut interroger les symboles de la tragédie de Penthésilée ; ceux-là sont clairs au moins, et la passion de l’auteur s’y fait jour avec une impétueuse énergie. On sait que Penthésilée était une reine des amazones, on sait aussi que l’histoire des amazones est une des pages les plus confuses de l’antiquité hellénique. D’Homère à Strabon, la légende va s’altérant sans cesse et se remplissant de contradictions inouïes. Assurément le poète avait le droit de s’en emparer et de la façonner à sa manière. Tous les ans, sur l’indication du dieu Mars, les amazones d’Henri de Kleist vont se chercher des époux, le fer et le feu à la main. Les guerriers pris dans la bataille sont amenés à Thémiscira, la capitale des amazones ; on les conduit au temple de Diane, on les couronne de roses, et après deux jours de fête ils sont renvoyés dans leurs pays. La reine des vierges belliqueuses, la belle Penthésilée, veut avoir Achille pour époux ; à la tête d’une cohorte de jeunes guerrières, à cheval et la lance à la main, elle va le chercher jusque sous les murs de Troie. Tout le monde fuit devant les amazones ; Ulysse et Diomède sont vaincus ; Achille seul tient ferme, et, luttant avec la jeune reine qui le cherchait dans la mêlée, il la blesse et l’emporte évanouie dans son camp. Ici, au milieu de ces scènes terribles, une scène d’une tendresse ardente et passionnée. Penthésilée est assise, Achille est à ses pieds. La belle amazone se croit victorieuse, et Achille, pour complaire aux suivantes de Penthésilée, a consenti à lui laisser cette illusion. Eh ! n’est-il pas vaincu en effet ? Voyez-le s’enivrant des regards de la jeune guerrière ; voyez-le éperdu, ébloui, comme un mortel épris d’une déesse. C’est alors que Penthésilée lui raconte l’histoire des amazones, et lui avoue fièrement que, sur sa réputation de courage et de beauté, elle est venue, la lance au poing, selon la coutume de sa race, conquérir son époux, Achille égal aux dieux. Il y a là un dialogue d’une poésie prestigieuse : quel mélange de grâce et de sauvagerie dans les paroles de Penthésilée ! Ce n’est pas la langue de la Grèce, dit très-bien M. Julien Schmidt, et pourtant notre imagination est emportée au sein de la vie hellénique. Tout à coup les amazones, qui ont juré de délivrer la reine prisonnière, reviennent comme des furies, renversent tout sur leur passage, et pénètrent dans le camp d’Achille. Achille a dû s’enfuir ; mais n’est-il pas amoureux de la reine ? Il ne songe plus qu’à se replacer sous son joug, il la provoque à un combat afin d’être vaincu par elle et de pouvoir l’épouser. Penthésilée s’imagine que la provocation est sérieuse, qu’Achille veut se venger, qu’ayant surpris son secret, il abusera de sa faiblesse ; elle en devient folle de rage, et tandis que le fils de Thétis se présente sans armes au combat, elle marche contre lui armée de son arc et suivie d’une meute de chiens sauvages. Achille, frappé d’une flèche en pleine poitrine, tombe aux pieds de l’amazone : « Penthésilée ! ma fiancée ! que fais-tu ? Est-ce là la fête des roses que tu m’avais promise ? » Une lionne affamée, dit le poète, aurait eu pitié de ses plaintes ; mais elle, ivre de sang, plus furieuse encore que ses chiens qu’elle excite, elle se jette sur lui, elle le déchire avec ses mains, avec ses dents, elle le met en lambeaux…

Cette poésie démoniaque exprime trop bien l’inquiétude du poète aux heures les plus farouches de sa vie. Que représente l’horrible dénoûment de Penthésilée, sinon la passion indomptable et les droits qu’elle s’arroge ? Elle est douce et modeste d’abord, cette passion : tant qu’elle est sûre du triomphe, elle chante, elle se couronne de roses, on dirait une idylle printanière ; mais si son espérance est trompée, si elle le croit seulement, au premier obstacle, sans rien vérifier, sans vouloir rien entendre, quelle fureur ! quelle tragédie ! Cette fureur abominable, l’auteur, n’en doutez point, a essayé de la justifier. Penthésilée est bien l’héroïne de son drame. L’austère disciple de Kant, irrité contre son maître et se rejetant avec colère dans l’extrémité opposée, écrivait ici dans son délire la déclaration des droits de la passion.

En même temps que le poète essayait ainsi ses forces dans le domaine de la comédie, de la tragédie et du drame, il écrivait aussi des nouvelles où éclatait toute la sombre vigueur de son talent. La Marquise d’O…, écrite à une époque où ses souffrances intérieures commençaient à s’apaiser, est une étude psychologique développée avec une précision admirable. On y retrouve encore cependant ces inventions fiévreuses où se complaisait son esprit ; il est manifeste que les cas singuliers, les exceptions mystérieuses et monstrueuses attiraient de préférence cette imagination farouche. Dès le premier mot de ses récits, il vous transporte dans un monde à part, au milieu d’événemens étranges et sinistres. Or ces événemens paraissent si familiers à son esprit, ils lui semblent une conséquence si naturelle des conditions de l’humanité, qu’il les raconte sans émotion, avec une netteté de style, avec une tranquillité de cœur plus sinistre encore que les événemens eux-mêmes. Ce calme, cette précision, en présence des drames les plus douloureux, est un des traits caractéristiques de ces récits. Écoutez le début de la Marquise d’O


« À M…, ville importante de la Haute-Italie, une dame veuve, d’une réputation sans tache, mère de plusieurs enfans qu’elle élevait avec soin, la marquise d’O…, annonça un jour dans les journaux qu’elle était devenue enceinte sans savoir comment ; elle ajoutait que le père de l’enfant qu’elle allait mettre au monde était prié de se faire connaître, et que, par des raisons de famille, elle était décidée à l’épouser. »


Voilà une entrée en matière telle que les aime Henri de Kleist ; il est difficile de se jeter plus vivement in médias res. Comment ne pas vouloir connaître la fin d’une histoire commencée de la sorte ? Qu’est-ce donc que cette femme condamnée à une démarche si extraordinaire ? L’auteur va nous le dire sans s’émouvoir, comme un médecin accoutumé aux plus lugubres accidens de la destinée humaine. Cette narration est à la fois un drame et une étude de physiologie morale. La marquise d’O…, depuis son veuvage, habitait avec son père, M. de G…, colonel italien et commandant de la citadelle de M… La guerre ayant éclaté dans la Haute-Italie, la citadelle que commandait M. de G… fut attaquée et brûlée par les Russes. C’était sans doute en 1799, lors de l’expédition de Souvarof, et avant que Masséna eût écrasé l’armée russe dans cette série de batailles qu’on appelle d’un seul nom : la bataille de Zurich. Au moment où le feu prenait à la citadelle, la marquise, cherchant un refuge avec ses enfans dans les salles basses de la forteresse, est rencontrée par cinq ou six soldats russes, ivres de poudre et de, sang, qui se précipitent sur la jeune femme, l’entraînent dans une salle écartée du château, et se disposent à lui faire subir les plus odieux traitemens. Par bonheur arrive tout à coup un jeune officier russe qui disperse ces lâches coquins en leur fouettant le visage de son épée ; la marquise, à demi morte, remercie son libérateur et s’évanouit. Quelques jours après, le jeune comte, comblé des bénédictions de la famille du colonel, va rejoindre l’armée, et l’on apprend qu’il est mort dans une bataille. Il était tombé, disait-on, frappé d’une balle au cœur, et s’était écrié en mourant : « Juliette ! Juliette ! voilà une balle qui te venge ! » La marquise fut vivement affectée de cette mort ; elle plaignait le loyal jeune homme à qui elle devait son salut, elle plaignait aussi cette personne inconnue, son homonyme (la marquise s’appelait Juliette), à qui le mourant avait envoyé ce dernier et touchant adieu. Au bout de quelques semaines, le comte reparaît : celui qu’on avait cru mort n’était que blessé. Une fois rétabli de cette violente secousse, il s’est empressé de se rendre chez le colonel de G…, et là il demande la main de la marquise d’O… avec cette impatience particulière, dit-on, aux passions de l’aristocratie moscovite et qui rappelle ce mot de Mme de Staël : « Un désir russe ferait sauter une ville. » Malgré sa reconnaissance pour le jeune officier, la marquise oppose à ses supplications une résistance inflexible ; elle s’est promis de demeurer fidèle au souvenir de son mari. Désespéré, le jeune homme s’éloigne, et bientôt après la marquise commence à éprouver un malaise inexplicable. Tous les symptômes d’une grossesse deviennent chaque jour plus marqués chez la jeune veuve ; elle refuse d’y croire, on le pense bien, et chasse comme un insulteur le médecin qui persiste à lui révéler son état. Plus de doute cependant ; elle est forcée de reconnaître qu’elle a dû être victime d’un attentat odieux. Le père, irrité, repousse une si étrange excuse, et chasse de sa maison la fille qui le déshonore ; sa mère elle-même la croit coupable.. : C’est alors que la vaillante femme fait insérer dans les journaux l’annonce extraordinaire dont nous parlions tout à l’heure. L’annonce produit son effet, le comte se déclare, c’est lui qui a commis le crime, c’est lui qui a honteusement abusé de l’évanouissement de la jeune femme, au moment même où il venait de l’arracher à la brutalité de ses soldats. Cette Juliette à qui il demandait pardon sur le champ de bataille le jour qu’il se crut frappé de mort, c’était la marquise d’O… Tout est fini, ce semble ; le comte est impatient de réparer sa faute, la marquise peut épouser le père de l’enfant auquel elle va donner le jour. Non, la marquise, si énergiquement décidée tout à l’heure à épouser le coupable, quel qu’il pût être, éprouve tout à coup une répugnance amère lorsqu’elle apprend que ce coupable est le jeune comte à qui elle a cru devoir l’honneur et la vie. Pourquoi le repousse-t-elle si longtemps ? Quel est ce sentiment de honte et d’horreur qui s’est emparé d’elle ? Quelles émotions contradictoires ont agité son âme ? C’est là précisément le sujet d’Henri de Kleist, et ce sujet est traité avec une netteté de style, une précision de détails, une science des bizarreries du cœur, qui en font, dit Louis Tieck, une narration vraiment classique.

Mais le chef-d’œuvre d’Henri de Kleist dans le genre de la narration psychologique et dramatique, c’est le récit intitulé Michel Kohlhaas. On connaît l’héroïque personnage de Goethe, ce Goetz de Berlichingen qui, seul au milieu de la société croulante du moyen âge, dans la dissolution de tous les liens, se lève pour la défense du droit. Le Michel Kohlhaas d’Henri de Kleist est un Goetz populaire :


« Aux bords de la Havel vivait, vers le milieu du XVIe siècle, un marchand de chevaux nommé Michel Kohlhaas, fils d’un maître d’école, l’un des personnages les plus loyaux et en même temps les plus abominables de son époque. Ce personnage extraordinaire aurait pu passer jusqu’à trente ans pour le modèle du bon citoyen. Il possédait dans un village qui porte encore son nom une métairie où il vivait paisiblement de son travail. Il élevait dans la crainte de Dieu les enfans que lui donnait sa femme, et les préparait à devenir un jour des hommes laborieux et honnêtes. Il n’y avait pas un seul de ses voisins qui n’eût eu l’occasion d’éprouver sa bienfaisance et sa justice. Bref, le monde aurait dû bénir sa mémoire, s’il n’avait pas été fou d’une certaine vertu : le sentiment du droit fit de lui un brigand et un meurtrier. »


Ainsi commence cette histoire où la simplicité du récit n’exclut pas l’étude profonde des caractères. On dirait par instant une chronique tracée par un contemporain, tant les détails sont précis, nombreux, circonstanciés ; c’est un artiste pourtant, et un artiste philosophe, qui a disposé les faits et réglé l’ordonnance du tableau. Au reste, nulle réflexion ; les choses parlent d’elles-mêmes. Les acteurs sont en scène, les événemens se succèdent, les caractères se déroulent avec une vivante et impérieuse logique ; les conséquences, quelles qu’elles soient, naîtront dans votre esprit sans que l’auteur vous les impose. « Le sentiment du droit a fait de cet homme un brigand et un meurtrier ; » voilà, je crois, les seules paroles où l’auteur intervienne, et encore n’est-ce là que le programme, on pourrait dire le titre de sa chronique. Un jour, Michel Kohlhaas part avec quelques chevaux qu’il va vendre à la foire de Leipzig, et se trouve arrêté sur sa route par une barrière qu’un petit seigneur féodal, Wenzel de Tronka, a fait établir près de son château. Il y avait bien des années que Michel Kohlhaas faisait le même chemin sans avoir rien vu de pareil ; mais le vieux seigneur de Tronka vient de mourir, et son fils, qui a besoin d’argent pour ses folies, a imaginé ce moyen de rançonner les voyageurs. Kohlhaas ne trouve pas que la chose fasse honneur au maître du château ; il se soumet pourtant, paie le droit, et se contente de regretter le bon vieillard qui ne levait pas tant d’impôts. Heureux le brave Michel s’il en était quitte pour si peu ! Point, après la rançon du voyageur, il faut payer les droits des chevaux, droits d’entrée, droits de sortie ; il faut avoir aussi maints papiers en règle. Bref, le seigneur de Tronka, d’accord avec le prince électeur de Saxe, son suzerain, profite de l’anarchie de l’Allemagne pour piller sans façon laboureurs et marchands. Kohlhaas, n’ayant aucun des papiers qu’on lui demande, est obligé de les aller chercher à Dresde et de laisser ses chevaux en otage sous la garde de son valet. Quand il revient, son valet a été chassé, et à la place des nobles et vigoureuses bêtes qu’il a confiées au seigneur de Tronka, on lui rend de misérables haridelles. Il a peine à les reconnaître, ses pauvres chevaux, tant ils sont exténués par de mauvais traitemens. Il veut protester, on le chasse. Il porte plainte au magistrat de Dresde, le magistrat est le complice du seigneur. Nous assistons enfin à une série d’iniquités qui révoltent la conscience de Michel. À qui s’adresser ? Dans le chaos de l’empire, au milieu des guerres religieuses et des prétentions féodales, la justice semble devenue impossible. Rien de plus touchant ici que les scrupules de Michel Kohlhaas, ses doutes, ses délibérations avec lui-même, l’enquête à laquelle il se livre avant de condamner en son âme et conscience le seigneur de Tronka. Il instruit l’affaire, examine les incidens, cherche des excuses au malfaiteur, fait subir à son valet, à celui qu’on a chassé, un interrogatoire rigoureux, et l’on voit qu’il voudrait, s’il était possible, mettre les torts de son côté, plutôt que d’accuser légèrement celui qui avait volé ses chevaux. Enfin l’iniquité est manifeste, et puisque la justice n’est plus, Michel Kohlhaas va faire office de juge. « Laisse-moi partir, dit sa femme Lisbeth, le seigneur de Tronka écoutera mes prières. Ce qu’il t’a refusé par un faux point d’honneur, il lui sera plus facile de me l’accorder : » — « Essayons ce moyen, » dit le patient et scrupuleux Michel. Lisbeth monte en voiture avec le valet Sternbald, et arrive à Tronkenbourg, mais ses prières ne réussissent pas mieux que les réclamations de son mari, et il faut lire ici la résolution suprême de Michel Kohlhaas, sa déclaration de guerre au seigneur féodal, l’acte par lequel il se constitue lui-même grand justicier et exécuteur de la loi :


« De toutes les démarches inutiles qu’il avait entreprises dans cette affaire, la plus malheureuse fut ce voyage. Au bout de quelques jours, Sternbald rentra dans la métairie, conduisant pas à pas la voiture où Lisbeth était étendue tout de son long avec une dangereuse contusion à la poitrine. Kohlhaas, pâle de douleur et de colère, s’était approché de la voiture, et ne pouvait tirer du valet que des réponses assez incohérentes sur ce qui s’était passé. Le seigneur, disait le valet, n’était pas au château ; ils avaient été obligés de descendre dans une auberge du voisinage. Le lendemain matin, Lisbeth avait quitté l’auberge et ordonné au valet de rester près des chevaux ; elle n’était revenue que le soir, et dans l’état où on la voyait là. Il paraît qu’elle s’était approchée trop vivement du seigneur, et les gardes, avec un zèle brutal, s’étant élancés pour l’écarter, elle avait reçu, sans que le seigneur en fût cause, un coup de bois de lance en pleine poitrine. Tel était du moins le récit des gens qui, vers le soir, la rapportèrent à l’auberge sans connaissance, car pour elle le sang, qui coulait à flots de sa bouche, ne lui avait guère permis de parler. La pétition qu’elle portait lui avait été prise ensuite des mains par un des chevaliers. Sternbald ajoutait qu’il avait voulu monter à cheval aussitôt, afin de porter à son maître la nouvelle de ce malheureux événement ; mais elle, malgré les représentations du chirurgien, avait exigé qu’on la ramenât à Kohlhaasenbrück avant que son mari fût prévenu de l’affaire. Lisbeth était anéantie par la fatigue du voyage ; Michel la porta dans son lit, où elle vécut encore quelques jours au milieu d’efforts douloureux pour respirer. On essaya vainement de la faire revenir à elle pour obtenir quelques éclaircissemens. L’œil fixe, déjà voilé par la mort, elle était là immobile, et ne répondait pas. Elle ne reprit connaissance une dernière fois que peu d’instans avant de mourir. Un pasteur de la religion luthérienne (la foi nouvelle commençait à se répandre, et Lisbeth s’y était convertie, à l’exemple de son mari), un pasteur luthérien s’étant approche de son lit, et lui ayant lu à haute voix, d’un accent expressif et solennel, un chapitre de la Bible, elle le regarda tout à coup d’un air sombre, lui prit la Bible des mains, comme s’il était inutile de lui faire cette lecture, puis se mit à feuilleter, à feuilleter encore, cherchant manifestement un passage du livre, et enfin montra du doigt à Kohlhaas, qui était assis près d’elle, le verset où se trouvent ces mots : « Pardonne à tes ennemis ; fais du bien même à ceux qui te haïssent. » Puis elle lui pressa la main, lui adressa un regard où était toute son âme, et mourut. Kohlhaas se dit à lui-même : « Puisse Dieu ne me pardonner jamais comme je pardonne à ce hobereau ! » Il l’embrassa en versant plus d’une larme, lui ferma les yeux, et quitta la chambre… Il commanda un enterrement qui semblait moins fait pour une métayère que pour une princesse : un cercueil de chêne, fortement garni de métal, des coussins de soie, avec des franges d’or et d’argent, un caveau de seize pieds de profondeur, bâti avec des pierres et de la chaux. Il se tenait lui-même auprès de la fosse, son plus jeune enfant dans les bras, et surveillait les ouvriers. Le jour des funérailles, le corps de Lisbeth, blanc comme la neige, avait été exposé dans une salle tendue de drap noir. Le pasteur venait de prononcer un touchant discours sur la bière, quand on remit à Michel l’arrêté pris par le seigneur de Tronka, en réponse a la pétition que la défunte lui avait portée. Il y était dit que Kohlhaas aurait à faire prendre ses chevaux à Tronkenbourg, et qu’il lui était défendu, sous peine de la prison, de donner suite à cette affaire. Kohlhaas mit la lettre dans sa poche, et fit placer le cercueil sur la voiture funéraire. Quand la fosse fut comblée, qu’on y eut planté la croix, et que les assistans se furent retirés, il se jeta encore une fois à genoux, puis commença l’œuvre de la vengeance. Il rédigea un arrêt par lequel, en vertu du droit naturel, il condamnait le seigneur Wenzel de Tronka à ramener à Kohlhaasenbrück, dans un délai de trois jours, les chevaux qu’il lui avait pris, et qu’il avait exténués par de mauvais traitemens. Wenzel de Tronka était condamné en outre à nourrir lui-même ces chevaux, à leur donner le fourrage de sa propre main, dans l’écurie de Michel Kohlhaas, jusqu’à ce que les chevaux eussent recouvré toute leur vigueur. Il lui envoya cet arrêt par un messager à cheval qui avait l’ordre de revenir à Kohlhaasenbrück aussitôt la missive remise à son adresse. Trois jours s’étant écoulés sans que les chevaux fussent ramenés à leur maître, Michel fit venir son valet Herse, celui qui avait été violemment chassé de Tronkenbourg. Il lui apprit quelle obligation il avait imposée au seigneur de Tronka relativement à la nourriture de ses chevaux, puis il lui demanda s’il voulait aller avec lui à Tronkenbourg chercher le jeune seigneur. Enfin, prévoyant le cas où le jeune seigneur ne serait pas très actif à remplir dans l’écurie de Kohlhaasenbrück le devoir auquel le condamnait la sentence, il lui demanda s’il ne se chargerait pas de le réveiller avec son fouet. — Oui, oui, partons aujourd’hui même ! criait Herse, et, jetant sa casquette en l’air, il assurait qu’il allait se faire tresser une lanière à dix nœuds pour lui apprendre à étriller les chevaux. — Voyant cela, Michel Kohlhaas vendit sa maison, installa ses enfans dans une voiture, les fit conduire en lieu sûr au-delà de la frontière, puis à la tombée de la nuit appela tous ses autres valets (sept hommes dévoués, sept cœurs d’or), les arma, leur donna des chevaux, et se mit en route avec eux pour Tronkenbourg. »


Les aventures qui suivent répondent bien à la gravité de cette résolution. Michel Kohlhaas est un justicier que rien n’arrête. Patient et scrupuleux avant de prendre un parti, il est inflexible dans l’exécution de ses sentences. Tronkenbourg est livré aux flammes ; mais Wenzel de Tronka ayant échappé, Michel Kohlhaas le poursuit de ville en ville et de château en château. Ce n’est plus une lutte d’homme à homme, le voilà en guerre avec tout le pays de Saxe. Étrange guerre, on le pense bien, guerre de brigand et de partisan. Il surprend ses ennemis dans des attaques de nuit, et, se portant d’un point à un autre avec une rapidité inouïe, il frappe comme la foudre, avant qu’on soit averti du danger. Un jour, il placarde aux portes de Leipzig des affiches où il s’intitule le lieutenant de l’archange Michel, ministre de justice et de vengeance, puis il met le feu aux quatre coins de la ville. Une exaltation insensée s’est emparée de son âme. Kleist a raison : l’enthousiasme de la justice l’a rendu fou. Retranché dans le château de Lützen, qu’il a pris de vive force, il fait des appels au peuple d’Allemagne, et l’excite à fonder une société sur la base de la justice éternelle. Il semble même que l’idée d’une cité idéale, d’une république universelle, ait traversé parfois son imagination. Une de ses proclamations se termine par ces mots : « Donné au siège de notre gouvernement provisoire du monde, dans le château de Lützen. » Chaque semaine amenait de nouvelles violences ; peuple et soldats tremblaient devant cette bande de forcenés qui s’augmentait de jour en jour. Luther seul put arrêter sa rage. Il lui adressa, sous forme de lettre, une éloquente et terrible invective : « Kohlhaas, toi qui te dis envoyé pour prendre en main le glaive de la justice, qu’oses-tu entreprendre, téméraire, dans le délire de ta passion aveugle, toi qui n’es qu’injustice du sommet de la tête à la plante des pieds ! » La lettre continue sur ce ton, éloquente, indignée ; mais comme Luther est mal instruit des faits, son indignation porte à faux. « Comment peux-tu dire que justice t’a été refusée, toi qui, dès un premier échec insignifiant, furieux et altéré de vengeance, n’as pas voulu prendre la peine de poursuivre ? Il faut que je te le dise, impie : l’autorité à laquelle tu devais porter plainte ne sait rien de ton affaire ; le seigneur que tu accuses ne connaît pas même ton nom. » Cette lettre de Luther avait été affichée dans toutes les villes de la Saxe. Le jour où Kohlhaas la lut à la porte de son château de Lützen, une sorte de révolution se fit en lui. Quoi ! c’était Luther qui l’accusait ainsi, le loyal Luther, l’homme qu’il révérait le plus au monde ! Une subite rougeur couvrit son visage ; il relut l’affiche et la relut encore, il regarda ses hommes qui l’entouraient, voulut leur parler, et ne put rien dire ; puis, rentrant précipitamment au château, prétexta une affaire qui l’appelait au dehors, donna le commandement à l’un de ses lieutenans, quitta ses armes, prit un costume de paysan, et partit pour Wittenberg. L’étrange caractère de Kohlhaas se dessine avec une force nouvelle dans son entretien avec Luther, et quelle grandeur chez ce terrible personnage lorsque Luther, frappé de sa loyauté sauvage, obtient de l’électeur de Saxe que l’affaire des chevaux de Tronkenbourg soit jugée de nouveau ! Comme il congédie aussitôt ses compagnons de guerre et de pillage ! Comme il vient, loyal et confiant, se livrer à ses juges ! L’électeur a décidé, à la demande de Luther, que, dans le cas où Kohlhaas gagnerait sa cause, toutes les violences auxquelles l’a poussé ce déni de justice seraient couvertes par une amnistie absolue. Kohlhaas arrive, la tête levée, mais simple, sans jactance ; on voit bien que sa ligne de conduite lui paraît la plus naturelle du monde. Si de nouvelles iniquités l’accablent, si les intrigues des hobereaux font triompher le mensonge et la ruse, que lui importe ? Il a fait son devoir et il saura mourir. En présence d’une telle grandeur morale, unie à tant d’extravagance, on comprend l’émotion de l’électeur de Brandebourg. Michel Kohlhaas est son sujet, et c’est à Berlin qu’il subit le dernier supplice, sur un ordre exprès de la chancellerie impériale. Plein d’admiration pour ce caractère sauvagement héroïque, regrettant avec larmes les services qu’un pareil homme, en de meilleures circonstances, aurait pu rendre à son pays, l’électeur de Brandebourg relève généreusement son nom et sa mémoire en se chargeant lui-même de l’éducation de ses enfans.

L’émotion humaine et patriotique de l’électeur de Brandebourg couronne admirablement ce tableau. Après tant de scènes qui étonnent et troublent le lecteur, l’impression dernière qui reste dans l’esprit, c’est bien en effet le sentiment de la grandeur naturelle de l’homme. L’histoire avait fourni à l’auteur, la figure de Michel Kohlhaas ; cet épisode du XVIe siècle perdu dans des chroniques oubliées, Henri de Kleist l’a étudié avec amour et en a fait un tableau viril, vraiment humain, une œuvre qui n’est ni une satire misanthropique ni un panégyrique déclamatoire. Jamais l’auteur de Penthésilée et de la Famille Schroffenstein n’a été plus maître de sa mobile pensée. L’imagination et la philosophie se soutiennent mutuellement dans ce récit inspiré de l’histoire. Il n’y a rien là du Charles Moor de Schiller. Le Michel Kohlhaas d’Henri de Kleist est un des meilleurs types de la poésie allemande.


III

Ces drames et ces récits avaient beau révéler un poète de premier ordre, les préoccupations politiques de l’Allemagne étaient trop douloureuses pour que l’écrivain pût recueillir immédiatement le succès et la renommée. Henri de Kleist était fort préoccupé lui-même des malheurs de son pays ; une lettre qu’il écrit à la fin de décembre 1805 prouve que le rêveur chimérique et malade voyait parfaitement clair dans la situation de la Prusse. Il prévoit une guerre prochaine et prédit les désastres auxquels le pays est condamné d’avance par les fautes du gouvernement. L’année 1806 lui donna cruellement raison. Après la bataille d’Eylau (1807), il revenait à pied à Berlin avec le général de Pfuel et deux autres de ses amis, quand il fut arrêté par les autorités françaises. Cette aventure n’a pas été nettement éclaircie. Les quatre amis avaient-ils le projet de se réunir aux corps-francs qui se formaient alors sur bien des points ? Henri de Kleist particulièrement voulait-il redevenir un homme d’action et sacrifier pour une cause sainte cette vie qui lui était à charge ? On l’ignore. Il est certain seulement qu’avant à Berlin, il se sépara de ses compagnons ; quand il se présenta aux portes de la ville, on lui demanda son passeport : il n’avait sur lui d’autres papiers que son congé de lieutenant de la garde, daté de 1799. Cette circonstance le rendit suspect. Les autorités françaises (on sait que nous occupions Berlin depuis la bataille d’Iéna) crurent avoir affaire à un de ces officiers prussiens qui recrutaient des volontaires pour les corps-francs du major Schill. Henri dé Kleist fut arrêté, conduit en France et enfermé dans le château de Joux.

« À l’entrée de la Suisse, dit Mme de Staël, sur le haut des montagnes qui la séparent de la France, on aperçoit le château de Joux, dans lequel sont détenus des prisonniers d’état dont souvent le nom même ne parvient pas à leurs parens. C’est dans cette prison que Toussaint-Louverture est mort de froid… Je passai au pied de ce château un jour où le temps était horrible ; je pensais à ce nègre transporté tout à coup dans les Alpes, et pour qui ce séjour était l’enfer de glace ; je pensais à de plus nobles êtres qui y avaient été renfermés, à ceux qui y gémissaient encore, et je me disais aussi que si j’étais là, je n’en sortirais de ma vie. » C’est en 1810 que Mme de Staël faisait ces réflexions sinistres au pied du château de Joux ; trois années auparavant, Henri de Kleist était un des nobles êtres qui gémissaient dans ce rude cachot. Si la vue du château de Joux inspirait de telles pensées à Mme de Staël au moment où elle allait quitter la France, on devine quels tourmens la captivité dut infliger à cette âme, déchirée déjà par un supplice intérieur. La poésie fut sa consolation. Ce souvenir de Toussaint-Louverture évoqué en passant par l’auteur de Corinne se présenta plus d’une fois sans doute à l’imagination d’Henri de Kleist. Une de ses nouvelles les plus dramatiques, les Fiançailles de Saint-Domingue, a dû être composée par lui au château de Joux. C’est une conjecture fort ingénieuse d’un critique habile, M. Gustave Kühne, ou plutôt, après les raisons que donne M. Kühne, il n’y a plus là de conjecture : ce terrible épisode de l’insurrection des noirs, la fatalité sombre qui domine le drame, cette lutte impuissante contre la violence des faits, tout ici porte l’empreinte de ce cachot des Alpes où est mort Toussaint-Louverture. Ces caractères se retrouvent encore dans plusieurs autres nouvelles composées manifestement à la même époque. Le Tremblement de terre du Chili, l’Enfant trouvé, la Mendiante de Locarno, sont aussi, comme les Fiançailles de Saint-Domingue, des peintures sinistres où règne le désespoir. Mettez à part un seul de ces récits, le Duel, où le bon droit, après bien des épreuves, finit par triompher ; dans tous les autres, on dirait que des puissances démoniaques étouffent la liberté humaine. De temps en temps un rayon brille à travers les sombres nuées, l’homme abattu se relève, il va combattre et vaincre ; mais la nuit recommence, et une main mystérieuse terrasse l’impuissant lutteur. Je sais bien que cette inspiration était habituelle à Kleist ; n’y a-t-il pas ici cependant quelque chose de plus ? La tristesse particulière du prisonnier et les tristesses publiques de l’Allemagne semblent se confondre dans ces tableaux lugubres. On voit qu’avec son imagination vive et farouche, Henri de Kleist se représente l’Allemagne entière emprisonnée comme lui dans un cachot.

Après six mois de captivité au château de Joux, Henri de Kleist fut transféré à Châlons-sur-Marne, où il passa quelques mois encore, non plus en prison, mais sous la surveillance de la police. Pendant ces longues journées d’isolement et d’ennui, il voulait faire des vers, il voulait combiner des drames, des récits ; hélas ! pourquoi écrire ? Comment s’intéresser à des fictions, quand la réalité est si désolante ? Ses yeux étaient toujours du côté de l’Allemagne. « Je travaille, écrit-il à un ami du fond de sa solitude de Châlons, — je travaille, comme vous pensez bien, mais sans goût et sans amour. Lorsque je viens de lire les journaux, et que, la mort dans l’âme, je remets la main à la plume, je me dis à moi-même comme Hamlet au comédien : « Eh ! que m’importe Hécube ? » À la bonne heure ! voilà des sentimens vrais, voilà une tristesse virile et féconde. Heureuse tristesse, dirai-je, si elle peut arracher le rêveur à son délire et lui rendre le goût de la vie !

Vers le milieu de l’année 1808, la diplomatie prussienne étant venue à son secours, Kleist put sortir de Châlons. Il retourna en Allemagne, et passa quelque temps à Dresde auprès de l’ami de Schiller, l’excellent Koerner, dont la maison hospitalière s’ouvrait comme un asile aux poètes malheureux. Il y rencontra une jeune fille qui paraissait lui témoigner de l’affection ; il crut aussi qu’il l’aimait. Hélas ! il était décidément incapable d’aimer. Son ancienne folie se manifesta de nouveau, et sous une forme plus révoltante. Ces mêmes conditions insensées qu’il avait voulu imposer huit ans plus tôt à Wilhelmine de Zenge, il les renouvela auprès de cette jeune femme en les aggravant encore. Il exigeait qu’elle devînt sa femme sans que sa famille le sût. Les préliminaires du mariage déshonoraient, selon lui, ce qui devait être avant tout la libre union de deux âmes ; il proposait à sa fiancée de briser secrètement, subitement, et pour toujours, tous ses liens antérieurs, les liens sacrés de l’enfant avec son père et sa mère. Ces étranges théories effrayèrent la jeune fille ; Kleist rompit avec elle comme il avait rompu avec Wilhelmine de Zenge, et ce fut sous l’inspiration de cette aventure qu’il écrivit ce drame si poétiquement étrange intitulé Catherine de Heilbronn.

La scène se passe au moyen âge. Quand la toile se lève, nous sommes dans une caverne souterraine, en face du tribunal secret de la Sainte-Vehme. Un armurier de Heilbronn, Théobald Friedeborn, accuse le comte Frédéric de Strahl d’avoir ensorcelé sa fille Catherine. La pauvre fille en effet paraît sous le joug d’une influence occulte qui enchaîne tout son être. Elle aime le comte Frédéric sans que sa volonté pour ainsi dire joue un rôle dans son amour. Elle aime sans savoir pourquoi, sans se rendre compte de ce qu’elle éprouve ; on dirait une somnambule qui obéit à une puissance mystérieuse. Le comte de Strahl a-t-il donc fait usage de quelque sorcellerie diabolique, comme l’en accuse avec colère le malheureux armurier de Heilbronn ? Non, le comte a beau chasser Catherine, il a beau la maltraiter, la menacer du fouet, Catherine est toujours auprès de lui ; elle le suit partout, elle l’accompagne dans ses voyages, elle couchera, s’il le faut, dans l’écurie du comte ou à la belle étoile plutôt que de s’éloigner des lieux où se trouve son noble maître. « Ses pieds, dit le comte, foulent sans cesse la trace de mes pieds. Si je tourne la tête, il y a deux choses que je vois toujours, mon ombre et cette fille. » La loyauté du comte est hors de cause ; le tribunal l’absout, et Catherine de Heilbronn va continuer à suivre le comte Frédéric, comme si elle était ravie dans une perpétuelle extase. Cette belle extatique, cette belle jeune fille de seize ans, si pure, si dévouée, attentive au moindre regard de son maître, heureuse de le voir, de l’entendre, de lui rendre service sans qu’il le sache, heureuse même de souffrir pour lui et par lui, c’est l’idéal de la femme tel que le concevait Henri de Kleist. Une âme qui appartient à sa tendresse comme l’esprit du somnambule appartient au magnétiseur, une soumission absolue, l’anéantissement de la volonté, voilà ce que le rêveur altier demandait à Wilhelmine de Zenge et à la jeune fille qu’il avait aimée à Dresde. « Ce que vous me dites de Penthésilée, écrivait-il à une de ses amies, m’a touché au-delà de toute expression. Cela est bien vrai, j’ai mis dans cette œuvre le fond le plus intime de mon âme, et vous l’avez saisi avec un regard de visionnaire ; oui, j’y ai mis toute la douleur et en même temps toute la splendeur de mon âme. Je suis curieux de voir ce que vous me direz de Catherine de Heilbronn, car c’est la contre-partie de Penthésilée, son autre pôle, une créature aussi grande par l’abandon de son être que celle-ci par le déploiement de ses forces. » Cette grandeur de l’abandon, il l’avait demandée en vain à ses fiancées ; il écrivit Catherine de Heilbronn pour compléter ce qui manquait à leur éducation de jeunes filles. Certes la Catherine de Kleist est un poétique modèle, quoique difficile à suivre ; sa grâce est touchante, son langage est d’une suavité merveilleuse, et l’auteur réserve à son dévouement d’éclatantes récompenses : non-seulement Catherine épouse le comte de Strahl, mais il se trouve à la fin de la pièce que la fille de l’armurier de Heilbronn est en réalité la fille de l’empereur d’Allemagne ! Naïf symbole des félicités que le pauvre Henri de Kleist promettait à ses élèves en échange des sacrifices qu’il exigeait d’elles ! Malheureusement la leçon n’est guère pratique, et les fiancées du poète auraient été fort embarrassées de la suivre. Comment Catherine de Heilbronn arrive-t-elle à ce complet abandon de sa volonté ? A la suite d’événemens merveilleux. Un ange est intervenu dans cette histoire ; un jour que le comte de Strahl était agité par la fièvre, un ange a transporté son âme auprès de Catherine endormie, et la lui a présentée comme sa fiancée ; c’est depuis cette magique opération que Catherine appartient sans le savoir au jeune comte, lequel, pendant quatre actes, ne s’en doute pas davantage.

Certes, pour que de telles inventions ne soient pas absolument ridicules, il faut qu’elles soient bien relevées par la poésie des détails. Il y a en effet plus d’un grain d’or pur au milieu des scories ; ce tableau du moyen âge allemand rappelle çà et là les mystiques drames de Calderon. Le prestige du style, la grâce de Catherine, la loyale figure du comte, quelques épisodes vraiment dramatiques ont maintenu au théâtre cette composition extraordinaire, et pourtant ceux-là mêmes qui l’apprécient le plus sont obligés de convenir qu’elle est remplie de scènes inintelligibles. Ces choses inexplicables, on les comprend aujourd’hui, si l’on se reporte à l’histoire intime du poète. En écrivant Catherine de Heilbronn, Henri de Kleist s’adressait à la jeune fille qu’il venait de repousser avec colère. On voit combien son mal était profond et s’aggravait de jour en jour. La poésie aurait dû guérir sa maladie morale, et c’était sa maladie au contraire qui corrompait les inspirations de sa poésie. Catherine de Heilbronn à coup sûr est l’œuvre d’un génie à part ; c’est aussi l’œuvre d’une intelligence sur laquelle flotte déjà le voile noir de la folie.

Peu de temps après avoir composé ce drame, Henri de Kleist, décidé à en finir, avala du poison ; il était à demi mort quand un de ses amis, M. Ruhle de Lilienstern, parvint à le sauver à force de tendresse et de soins. Dès lors, les violences, les désordres, entremêlés toujours de poétiques éclairs, deviennent plus fréquens dans sa vie. Un jour, à Dresde, il se persuade qu’il aime la femme d’Adam Millier, le célèbre écrivain romantique et piétiste ; ce jour-là même, ayant rencontré Huiler sur un pont de l’Elbe, il s’approche, lui déclare qu’il est amoureux de sa femme, puis le saisit au collet et veut le précipiter dans le fleuve. Au milieu de ces emportemens de la démence, c’était pourtant une âme qui ne manquait pas de vigueur. À ces accès de folie on voyait succéder des périodes de calme et de travail. Il réagissait contre lui-même ; la volonté du stoïcien triomphait des hallucinations du rêveur. C’est vers cette époque (1808) qu’il connut Louis Tieck à Dresde et lui inspira de vives sympathies. Le spirituel auteur de Phantasus était moins sévère que Goethe pour des natures comme celle de Kleist. Il nous le dépeint comme une âme timide, fière, assez semblable au Tasse, dont il avait aussi certaines particularités extérieures.

Un de ses principaux drames, la Bataille d’Hermann, appartient à cette période de réaction virile. C’est son cri de guerre contre Napoléon, c’est aussi un véhément appel aux princes de la confédération du Rhin qui se battaient alors dans nos rangs. La vieille Germanie que Kleist met en scène est aussi divisée que l’Allemagne de 1808. Ces chefs de tribus que la politique romaine a su attacher à sa cause représentent, dans la pensée du poète, les rois de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg ; Hermann et Marbod, c’est la Prusse et l’Autriche. Le drame, on le devine, est tout rempli d’une seule passion, la haine des conquérans. L’auteur a réussi pourtant à éviter la monotonie ; des incidens variés animent la scène, et l’intérêt va croissant à travers les péripéties de la lutte. L’ambassade de Ventidius, envoyé par le général romain Varus auprès d’Hermann, prince des Chérusques, est un épisode heureusement imaginé. Les ruses d’Hermann, les artifices qu’il emploie pour attirer Varus dans un piège, les trahisons sauvages qui lui paraissent des procédés tout naturels, tous ces détails ne forment peut-être pas une image très exacte de la Germanie primitive ; nous y voyons du moins quel était en 1808 le désespoir de l’Allemagne, puisque de tels exemples sont proposés en modèle dans une œuvre d’ailleurs généreuse et virile. Un grave événement postérieur à la mort de Kleist, la trahison du général York, semble annoncé ici d’avance et ardemment glorifié. Dans la verve de haine et de destruction qui l’emporte, le poète ne recule pas devant les inventions les plus étranges. Que dire, par exemple, de l’épisode de Thusnelda et de l’ambassadeur Ventidius ? Thusnelda, la femme d’Hermann, a inspiré un ardent amour à Ventidius ; or, la veille du jour fixé pour l’extermination des légions romaines, Thusnelda donne un rendez-vous au brillant patricien dans une espèce de parc situé derrière la tente d’Hermann. Ventidius n’a garde d’y manquer, et que trouve-t-il dans le parc de la princesse chérusque ? Une ourse, une ourse affamée qui le met en pièces. Cette bouffonnerie tragique, il faut en convenir, est une invention par trop tudesque ; l’héroïque Thusnelda, que Tacite en quelques mots a si noblement dépeinte, joue ici un misérable rôle. Qu’il y a loin de cette Germaine sentimentale et enragée à l’auguste héroïne de M. Frédéric Halm dans le Gladiateur de Ravenne ! N’importe : avec ses anachronismes, ses bizarreries, ses violences haineuses ou grotesques, le drame du poète de 1808 est une œuvre vivante. Ses fautes mêmes sont des traits qui peignent l’époque. Quarante années auparavant, Klopstock avait donné sous le même titre une espèce d’oratorio solennel ; la Bataille d’Hermann d’Henri de Kleist fait comprendre les colères qui grondaient déjà dans bien des cœurs, et qui allaient faire quelques années plus tard une si tumultueuse explosion.

La pièce, on le pense bien, ne fut pas représentée en 1808 ; elle ne fut même imprimée qu’après la mort de l’auteur, mais elle circula de main en main, et peut-être a-t-elle contribué à soulever les fureurs nationales. L’année suivante, l’Autriche prend les armes, le Tyrol est en feu, et Kleist, impatient de se mêler à la lutte, va s’établir à Prague. Là, il fait des vers comme en feront en 1813 les Schenkendorf et les Kœrner, pour appeler l’Allemagne entière au combat. On dirait un auxiliaire du baron de Stein, mais le baron de Stein ne le connaissait pas, sa voix se perdait dans le tumulte ; les efforts qu’il faisait pour combattre sa folie en se dévouant à une noble cause n’obtinrent pas la récompense que recueillirent quatre ans plus tard des poètes moins éprouvés que lui. Ne semble-t-il pas qu’une destinée fatale le poursuive ? Revenu en Prusse après la fin de la guerre, il lisait un jour à la sœur de Wilhelmine de Zenge quelques-unes des strophes guerrières qu’il avait fait imprimer à Prague. « Les beaux vers ! s’écria la jeune femme ; de qui sont-ils ? » Ces mots le frappèrent au cœur. « Malheureux que je suis ! disait-il avec un abattement désespéré ; tout ce que je fais est donc vain ! Personne au monde ne me connaît ! » Ajoutez à ces souffrances de l’amour-propre le sentiment toujours plus amer des calamités publiques. La paix de Presbourg lui parut le déshonneur de l’Allemagne. C’est alors qu’il composa sa dernière œuvre, l’une des plus intéressantes qu’il ait écrites, le drame patriotique et guerrier intitulé le Prince de Hombourg.

Je disais tout à l’heure, à propos de la Bataille d’Hermann, que la trahison du général York en 1812 semblait prévue et glorifiée d’avance par le poète de 1808. On sait que le 27 septembre 1812, le général York, placé avec ses régimens sous le drapeau de Napoléon et attaché au corps d’armée du maréchal Macdonald, se décida à passer subitement du côté des Russes. « Si j’ai tort, écrivait-il au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, je vous livrerai sans murmure ma tête blanchie ; pour moi, ma conscience est tranquille. » Ces questions de la conscience militaire occupaient beaucoup Henri de Kleist. Il devait s’être dit plus d’une fois : « Ces colonels, ces généraux prussiens, hanovriens, bavarois, saxons, wurtembergeois, qui commandent des soldats allemands au service de la France, seraient-ils coupables, si, désobéissant à leurs souverains, ils passaient au camp ennemi ? Seraient-ils des traîtres en vérité, s’ils comprenaient mieux que leurs souverains les devoirs de la patrie ? De quel côté, en pareil cas, est la fidélité ? de quel côté la trahison ? » À force de retourner ces problèmes, Henri de Kleist en fit un drame. Le prince de Hombourg est un général prussien ; dans une bataille contre les Suédois, il a désobéi manifestement à son chef, l’électeur de Brandebourg, et par cette désobéissance audacieuse il a remporté la victoire. Sans cette violation du devoir, la patrie était perdue ; le prince est-il coupable ? La loi militaire le condamne, les juges ont dû prononcer la peine de mort ; mais l’équité est plus forte que la loi, la conscience du pays casse la sentence des juges, et le prince de Hombourg est absous. Le drame est beau, touchant, héroïque ; pourquoi faut-il que le poète y ait encore mêlé des scènes de somnambulisme qui en affaiblissent l’effet moral ?

Ces colères viriles, ces préoccupations généreuses ont dû, ce semble, le rattacher à l’existence ; les pensées malsaines qui troublaient sa raison ont disparu sans doute comme des fantômes ; le poète a trouvé sa voie, sa vie aura un but désormais ; Henri de Kleist est sauvé ! Non, c’est au moment même où il paraît guéri qu’un dernier accès va tout perdre. Cet abîme qu’il a côtoyé sans cesse, il y tombera tout à coup. Henri de Kleist s’était lié à Berlin avec une jeune femme, Henriette Vogel, atteinte d’une maladie morale assez semblable à la sienne. Fatiguée de la vie, elle ramena le malheureux poète à ses idées de suicide. Le visionnaire qui avait presque vaincu sa propre démence ne put triompher de celle de son amie. « Êtes-vous sincèrement mon ami ? lui dit un jour Henriette Vogel ; serez-vous toujours prêt à me rendre le service que je vous demanderai ? — Toujours. — Eh bien !… mais non, pourquoi vous faire une telle demande ? vous refuserez ; il n’y a plus d’homme sur la terre. — Je suis un homme, moi, et vous avez ma parole. — Eh bien ! mon ami, je vous prie de me donner la mort. » Henri de Kleist se crut engagé d’honneur à tenir sa promesse. Sa raison succomba sous cette dernière attaque ; en tuant cette malheureuse folle, le pauvre fou devait se tuer lui-même. Voilà comment fut amené l’horrible drame que j’ai raconté au commencement de cette étude. C’est le 21 novembre 1811 que Kleist se brûla la cervelle ; un an plus tard, l’Allemagne se soulevait contre la domination de la France, et l’auteur de la Bataille d’Hermann aurait pu mourir en homme auprès de Théodore Kœrner, sur le champ de bataille de Dresde.


IV

Nous avons mis sous les yeux du lecteur la vie et les œuvres d’Henri de Kleist ; ce fidèle récit n’est-il pas déjà un jugement ? Certes, lorsqu’on étudie ces productions si variées, lorsqu’on voit une grâce si naturelle dans la Cruche cassée, une si ardente passion dans Penthésilée, une poésie si touchante dans Catherine de Heilbronn, une inspiration si mâle dans le Prince de Hombourg ; lorsqu’on lit ces nouvelles où l’originalité de l’invention est relevée encore par un art consommé, par un style net, rapide, dramatique, presque inconnu jusque-là chez nos voisins, on ne peut s’empêcher de conclure, avec les principaux chefs de la critique moderne, que Henri de Kleist doit être placé parmi les premiers artistes de l’Allemagne. Les sympathies redoublent, mélangées de regrets douloureux, si l’on songe que cet artiste, si vigoureux parfois, avait à lutter sans cesse contre les hallucinations du délire, que ce mâle écrivain errait au milieu des hommes comme un somnambule, qu’il a eu maintes fois de violens accès de démence, qu’il ne soupçonna qu’à vingt-cinq ans sa vocation poétique, et que dix années après sa folie le poussait au meurtre et au suicide. Ces romans et ces drames, étincelans de beautés du premier ordre, sont sortis d’un cerveau malade pendant une période de désolation et de misères.

Est-ce pourtant le malheur de l’Allemagne qui a développé sa folie ? Henri de Kleist, selon l’expression de M. Mundt, est-il un Werther politique ? S’est-il donné la mort parce que la honte et l’inaction de sa patrie lui rendaient la vie impossible ? Ces explications, on l’a vu, sont démenties par les faits. Le mal qui devait le tuer était bien profond déjà lorsque la journée d’Austerlitz mit fin au saint-empire et livra au vainqueur toute une moitié de l’Allemagne. Le sentiment des calamités publiques était plutôt de nature à le guérir, si son âme se fût abandonnée plus complètement à ces saines émotions.

Henri de Kleist, à peine connu de ses contemporains, a conquis peu à peu une assez grande influence sur les générations qui ont suivi ; mais c’est de nos jours seulement qu’il commence à être jugé d’une manière impartiale. Après sa mort, Louis Tieck se fit un devoir pieux de mettre ses écrits en lumière, et de faire apprécier à l’Allemagne l’infortuné génie qu’elle venait de perdre. Dans ces lectures où il excellait, on le vit souvent s’attacher aux drames de Kleist et les populariser par ses interprétations poétiquement ingénieuses. Il donna en 1826 une édition complète de ses œuvres, et en publia encore un choix vingt ans plus tard. Dès lors les romantiques sous la restauration, les poètes philosophiques après 1830, l’ont étudié avec une vive sympathie. Plus d’un poète célèbre se rattache manifestement à lui. L’empreinte de son génie est visible dans les contes fantastiques d’Hoffmann, dans les drames d’Immermann, dans le théâtre de Christian Grabbe, dans certaines tragédies de Grillparzer ; de nos jours encore, deux des plus vigoureux artistes de l’Allemagne, le poète dramatique Frédéric Hebbel et le romancier Otto Ludwig, ont subi son influence. Cette influence, est-il besoin de le dire ? est souvent pernicieuse. La critique allemande, après avoir travaillé avec Louis Tieck à tirer de l’oubli ces œuvres extraordinaires, est tenue de les juger aujourd’hui sans passion. C’est ce que la génération présente a commencé de faire. Si M. Théodore Mundt, M. Gustave Kühne, M. Gervinus lui-même ont vu dans Henri de Kleist un fils trop dévoué de l’Allemagne que le malheur de son pays pousse au désespoir et à la mort, les lettres du poète publiées par M. de Bülow et quelques pages énergiques de M. Julien Schmidt ont rétabli la vérité sur ce point. La cause est entendue : on ne dédaignera plus le talent d’Henri de Kleist, encore moins le prendra-t-on pour modèle. Surtout, en déplorant le mal qui désola sa vie, en plaignant sa jeunesse inquiète, son activité sans but, l’exaltation et les défaillances de son esprit, la fièvre et l’impuissance de son cœur, on se gardera bien de voir dans cette victime d’une philosophie sceptique la victime généreuse du patriotisme outragé.

Pour nous, au moment où d’imprudens publicistes réveillent avec amertume les souvenirs de 1813, nous avons été curieux d’interroger un homme de cette époque et de comparer les jugemens portés sur lui depuis une vingtaine d’années. Un résultat de cette étude, et nous le consignons avec joie, c’est que les critiques les plus récens jugent la vie et les ouvrages d’Henri de Kleist avec une parfaite impartialité : excellent symptôme, signe de raison et de force, qui révélerait, s’il était plus général, un éclatant progrès de la pensée publique. Quand on exaltait à tout propos les hommes de cette période, quand on mêlait la légende à la vérité, quand on voulait, par exemple, qu’Henri de Kleist eût été un Werther politique, on s’efforçait sans doute de fortifier le sentiment national ; n’était-ce pas avouer cependant qu’on ne se croyait pas très sûr de l’unité morale de l’Allemagne, puisqu’on jugeait nécessaire de la prêcher sans cesse ? Aujourd’hui cette unité existe ; il y a un esprit commun au sein de la famille allemande, un esprit qui se possède, qui peut voir les choses de sang-froid, qui doit prouver sa force en ne cédant pas à de vaines alarmes, qui doit surtout écarter des préoccupations aussi contraires à la dignité qu’à la justice. Pourquoi ranimer toujours des rancunes éteintes, comme si l’Allemagne était encore sous le joug d’une domination étrangère ? L’agitation qu’on essaie de propager du Danube jusqu’au Rhin est un démenti aux principes qui soulevèrent, il y a quarante-six ans, toute la famille allemande. Défiez-vous des pièges de l’Autriche : ceux qui exploitent à faux ces grands souvenirs sont les ennemis de votre honneur. En croyant continuer l’enthousiasme de 1813, prenez garde d’en effacer la gloire à jamais. Ne voyez-vous pas que la contradiction est flagrante ? En 1813, vous combattiez pour vos foyers ; en 1859, vous combattriez pour des oppresseurs. En 1813, la France vous dominait ; en 1859, elle soutient une cause juste, et tous les cœurs généreux sont pour elle. Vous ne seriez pas les fils des hommes de 1813, si vous preniez les armes contre l’indépendance d’un noble peuple.

L’intérêt de l’Allemagne est-il donc engagé dans la guerre qui vient de commencer ? Les intérêts de l’Autriche en Italie sont-ils les intérêts de la confédération germanique ? L’histoire prouve précisément le contraire. Si l’Allemagne ne veut pas être dupe, elle ne se dévouera pas pour l’Autriche, qui jamais ne s’est dévouée pour elle. Un spirituel publiciste, dont j’ai plus d’une fois attaqué les doctrines, mais qui me semble voir très clair dans cette question, M. Charles Vogt, écrivait dernièrement : « On ne peut servir qu’un maître ; l’Autriche en sert trois, l’Allemagne, l’Italie et l’Orient. Si l’Allemagne l’appelle à son aide : Je ne peux, dit-elle, l’Orient m’occupe, l’Italie me réclame… Mais que son intérêt l’exige, oh ! alors l’Autriche se souviendra tout à coup qu’elle est allemande. » Voilà le langage d’un homme qui aime son pays et ne se paie point de grands mots. Il y aurait tout un livre à écrire sur les embarras que causent à la confédération germanique les possessions de l’Autriche en Italie. Cette Allemagne, si justement jalouse de son indépendance, que peut-elle répondre à ceux qui lui montrent l’Autriche opprimant Venise et Milan ? Et l’Allemagne libérale, l’Allemagne poétique et savante, celle qui, depuis Goethe et Platen jusqu’à Niebuhr et Mommsen, a fait tant de beaux travaux sur l’Italie, ne souffre-t-elle pas de voir que ses œuvres sont effacées et déshonorées par la présence des Croates sur la terre de Paul Véronèse et de Léonard de Vinci ? Ah ! si l’épée de la France et du Piémont, comme nous en avons le ferme espoir, arrache la Lombardie et la Vénétie à la domination de l’Autriche, ce ne sera pas seulement l’Italie qui pourra se réjouir de son affranchissement ; l’Allemagne aussi, la véritable Allemagne sera délivrée d’un lien qui lui pèse. Nous reviendrons sur ce point, car nous devons plus d’une réponse à nos confrères d’outre-Rhin, et ce n’est pas incidemment qu’il faut traiter une telle question. Ces réflexions pourtant sont-elles déplacées dans un chapitre d’histoire littéraire ? Je ne le pense pas ; à propos d’un poète qui aima passionnément l’Allemagne et la justice, je ne sors pas de mon sujet en disant aux publicistes de Berlin et de Munich, de Francfort et d’Augsbourg : Soyez justes et restez Allemands.


Saint-René Taillandier.
  1. Mlle Wilhelmine de Zenge a épousé depuis M. Krug, professeur de philosophie à l’université de Leipzig, qui a laissa un nom dans la science.
  2. Ein von der Natur schoen intentionirter Koerper. Goethe.