Poésies (Marie de France)/Fable XXX

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 158-163).

FABLE XXX.

Des Lièvres è des Raines [1].

Ci dist que Lièvre s’assanlèrent
A pallement [2] : si esgardèrent
Q’en autre teire s’en ireient,
Fors de la grêve [3] ù ils esteient [4] ;
Car trop furent en grant dolur
D’Omes è de Chiens orent pour,
Si nes les voleient plus sufrir,
[a]Pur ço s’en vorent fors issir [5].
Li saige Lievre lor diseient
Que folie ert quanqu’il quereient [6]10

A issir de la quenoissance [7]
U il èrent nurri d’enfance.
Li Autres ne les vodrent creire,
Tuit ensanle vindrent lur eire [8] ;
A une mare sunt venu,
Gardent de loin si unt véu
Raines qui furent ensambléez,
De paour d’eaus sunt effréez,
Dedenz l’iave se vunt plunjier.
[b]Dès quel les virent aprismier.20
Uns Lièvres les a appelez,
Segnur, fet-il, or esgardez
Par les Reines que vus véez
Qui poor unt ; vus purpenssez
Que nus aluns quérant folie [9],
Que nostre grêve avuns guerpie
Pur estre aillurs miex à seurtez,


Jamès teire ne truverez [10]
U l’en ne dute aucune rien,
R’aluns nus en si feruns bien ;30
A tant [11] li Lievre returnèrent
En lur cuntrée s’en r’alèrent.

MORALITÉ.

De ce se deivent purpenser [12]
Cil qui se voelent remuer [13],
E lor ancien liu guerpir [14]
[c]Qui lor en puet après venir ;
Jamais pays ne troverunt
N’en cele terre ne venrunt

[d]K’il puissent estre sanz poour,
Ou sanz traveil, u sanz dolour [15].40


  1. La Fontaine, liv. II, fab. xiv. Le lièvre et les Grenouilles.

    AEsop« , fab. lvii.

    Phædr. append. Burm., f. ii. Lepores vitæ pertæsi.

    Romul. Nilant., lib. II, fab. xxiv. Lepores et ranæ.

    Le Grand d’Aussy, in-8°, tom. IV, p. 196.

  2. Voyez la note 2 de la fab. xxii.
  3. Lieu plein de sable et pierreux sur le bord des rivières ; place, lieu, endroit.
  4. Demeuroient, de Stare.
  5. Pour cela voulurent s’en aller ailleurs.
  6. Que ce qu’ils faisoient étoit une folie.
  7. De vouloir abandonner le lieu qui les avoit vu naître.
  8. Commencèrent leur voyage, se mirent en route, accomplirent leur projet.
  9. Que nous avons fait une sottise lorsque nous avons abandonné notre pays.
  10. Vous ne trouverez jamais aucun endroit vous puissiez jouir d’une tranquillité parfaite.
  11. Alors, sur-le-champ.
  12. Reconnoître.
  13. Changer.
  14. Quitter, abandonner.
  15. Me permettra-t-on de dire que la morale qui résulte de la fable de notre femme-poëte, est bien autrement intéressante que celle d’Esope. « Rappelez-vous, dit Le Grand d’Aussy, tom. IV, p. 197, Que Marie vivoit sous un gouvernement féodal, c’est-à-dire dans un état partagé entre un million de petits tyrans ; songez que chaque jour elle devoit voir une infinité de personnes, molestées par l’abus du pouvoir, chercher dans d’autres cantons une situation plus douce ; relisez après cela sa fable, e vous sentirez combien son allégorie est juste, et la morale qu’elle en tire, ingénieuse. »
Variantes.
  1. Pour che s’en volurent partir.

  2. Ou il les virent au primier.

  3. Qui lor puet apres avenir.

  4. Que tuit i soient sans poor,
    Autre version.
    Que il i maignent sans paour.