Poésies (Marie de France)/Fable XXXIV

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 175-178).

FABLE XXXIV.

La compengnie dou Chien au Leu [1].

Uns Leus et uns Chiens s’encuntrèrent,
Parmi [2] un Bos ù il alèrent.
Li Leus a le Kien esgardei,
E puis si a à lui pallei ;
Frère, fait-il, mult estes biaus,
E mult est luisanz vostre piaus.
Li Chienz respunt : c’est véritez,
Je menju bien, s’en ai assez [3] ;
[a]E souef giz quant, pluet le jor

Par devant les piez mun Segnor,10
Puis chascun jur runger les os,
Dunt je me fas è cras è gros [4].
Se vus volez od mei venir [5],
E vus li voliez obéir
Si cum jeo faz, assez arez
Plus de viande ke ne vodrez ;
Si ferai voir, li Leus respunt [6] ;
Dunt s’acumpengnent, si s’en vunt.
Ains k’à ville fussent venu [7]
Garda li Loz, si a véu20
Cum Li Chiens porte sun
E la chaiene vist trainer.
Frère, fel-il, merveille voi
Entur tun col a ne sai coi ?
Li Chiens respunt, c’est me chaiene
Dunt l’en me loie en la semeine,
Kar trop suventes fois mordreie
E à plusurs gens meffereie [8]

Ke mes Sires velt garendir.
Ce me feit-il loié tenir.30
La nuit voiz entur la mésun
Que ni aproisment li Lairun.
Coi, fait li Leus, est-il einsi [9]
[b]Q’aler ne pués fors, par inci
Tu remendraz [10], geo m’en irai,
Jà chaiene ne chargerai ;
Miez voil estre Leuz à délivre [11],
Qu’en chaiene ricement vivre.
Qant encor en puis estre à quois [12]
[c]Vas à la ville et jeo [13] où bois.40
Par la kaiene est départie [14]
Lur amurs è lur cumpaignie.

MORALITÉ.

Par cest essample vus promet

Qe cil est mult folx qui se met
En sougit o en servitute [15],
Car mauvèse est cele constume ;
Qui a sun talent à délivre [16]
Ne laisse en pais nul hume vivre.


  1. La Fontaine, liv. I, fab. v. Le Loup et le Chien.

    Phædr., lib. III, fab. vii. Canis et lupus.

    Rom. Nil., lib. III, fab. xxxiv, idem.

    Anon. Nil., fab. xlv.

    Vincent. Bellov.

    Le Grand d’Aussy, fabliaux, tom. IV, p. 173.

  2. Au milieu.
  3. Je mange à mon appétit et je dors lorsque l’envie m’en prend, ou que le temps est mauvais.
  4. Ce qui me fait devenir gros et gras.
  5. Venir avec moi.
  6. Si ferai voir, ainsi ferai-je vraiement.
  7. Avant que d’arriver à la ville, le loup regarda le chien et remarqua son collier auquel pendoit un reste de chaîne.
  8. Je pourrois faire du mal à ceux que mon maître veut recevoir et bien traiter ; pour cela il me tient à l’attache. Mais toute la nuit je rôde autour de la maison pour en écarter les voleurs.
  9. Comment, dit le loup, vous ne pouvez pas sortir lorsque l’envie vous en prend ?
  10. Tu resteras.
  11. J’aime mieux être en liberté dans mes forêts, et souffrir.
  12. Pendant que je peux encore choisir.
  13. je, moi, ego.
  14. S’en est allée, a fini, s’est terminée.
  15. En soumission et en servitude.
  16. Celui qui connoît le prix de la liberté.
Variantes.
  1. Soef gis quant plest, et le jor
    Par devant le lit mon sengnor.

  2. Q’aler ne pués fors par merci.

  3. Frere, fet-il, merveille vois.