Poésies (Marie de France)/Fable XXXVII

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 185-194).

FABLE XXXVII.

Dou Lions qui en autre païs volt converser [1].

Dou Lion dist qui waut aler
En autre terre converser [2] ;
Tutes les Bestes assambla,
E tut sun oirre [3] lur mustra,
Einsinc que deussent Roi coisir [4]

Kar ne quidoit mais revenir.
Ni ot Beste qui nel’ proiast
Q’uns altre Lions lur baillast ;
[a]Il lur respunt que nun fera
Ainques nul nurrir n’en osa.10
Vus meismes devez regarder
Qui miauz vus puisse guverner.
Dunc unt alors li Leu choisi,
Car il n’i ot nul si hardi
Qui osast penre selui nun [5],
Tant le teneient si à félun,
Mes az plusors aveit pramis
Que melx les amereit touz-dis [6] ;
Au Léon vunt, si li unt dit
K’ il aveient le Leu eslit.20
Il lur respunt, n’en dutez mie

Ke cointe Beste avez choisie [7],
Preste et isnele et emprenanz ;
Se de curage et de talanz
Esteit si franz cum il deveit,
Mais d’une cose se crémeit [8]
Qu’il ne présist à cunsellier [9]
Le Werpil qui trop seit trichier ;
Andui sunt felun et engrès.
[b]Si del’ Lous voelez aveir pès30
Se li faites seur Sains jurer [10]

Q’il ne deie Bestes adeser [11],
Ne ke jamès à sun vivant
Ne menjust char ne tant ne qant.
Li Leus a vulentiers juré
Plus assez k’il n’unt demandé ;
Maiz quant il fu bien asseurez
Que li Liuns s’en fu alez,
Grant talent ot de char mengier.
Par enging voldra purchacier40

Qe les Bestes otreierunt [12]
Sa vulenté, et jugerunt.
Dunt a un Chevroil apelé,
A cunseil li a demandé
Ke par amur il li désist [13]
Voir de s’alaine s’ele puist ;
[c]Cil li respunt k’ ele puoit

Q’a paines sufrir le pooit [14].
Li Lox en fust mult corruciez
Par [15] les Bestes a envoiez,50
A tuz ansamble demanda
K’el juigement chascuns fera
De celui qui dist sun Sengnour
Hunte et ledesce [16] et dehonour ;
Cil respundent k’il doit morir.
Li Loz vait le Chevrel sésir,
Si l’a ocis par lur esgart [17],
Puis si [18] menja la meillur part,
E pur sa fèlenie [19] cuvrir.
En fait as autres départir [20].60
Après icelle sooulée
Une autre Beste a apelée,
Tout autretel li demanda [21],
De s’aleine ke li sambla ?
La dolente volt mex mentir

Qe pur voir [22] dire mort soufrir ;
Dist li a que plus soef oudur [23]
Ne senti unques mès nul jur.
Li Lus a Concile ensemblé [24],
A ses Baruns a demandé70
Qu’il deit faire par juigement,
De cheli qui triche et li ment ;
Tuit jujent qu’ele seit ocise [25].
Lors a li Leus la Beste prise,
Si la ocise et dépéciée,
Devant eaus tute la mengiée.
Guières après ne demoura [26]
Que li Lox vit et esgarda
Un Singe cras è parcréu [27],
De lui a grant talent éuz,80
Mengier le vieut è déwourer.
Un jur li ala demander
De s’alène, s’ele ert puanz,

Ou s’ele esteit sonef oulanz [28].
Li Singes fu mult veziiez [29],
Ne voleit mie estre jugiiez,
Or dist au Leus que molt esteit [30]
Anrimez, si qu’il ne poeit
De li sentir la seie flaireur,
Pur sun grant mal è sa doleur ;90
Entre deus iert, itant li dist.
Ne sout li Los que il féist [31],
[d]Car il nel’ pooit trère à mort [32]
S’il ne se voleit fere tort.
En sun lit malades se faint,
A tutes les Bestes se plaint
[e]Que ne l’aleient point visiter
Qu’il ne cuideit mais trespasser.

Cialx li firent Mires [33] venir
Pur saveir s’il porreit garir ;100
Li Mires en sunt tuit esgaré [34]
Qar nient n’unt wéu ne truvé
Qu’il ait eu mal qui li néüst [35],
Se talent [36] de mengier éust.
Je n’ai, fet-il, nul désirrier
Forz de char de Singe mengier,
Mès jeo ne woel Beste adéser [37],
Mun sairement m’estuet garder [38] ;
Se jeo n’eusse tele raisun
Ke l’otroiassent mi Barun.110
Dunt li loent communaument
Q’il le face séurement,
Jà ni deit garder sérement
Cuntre sun cuer è sun talent.
Ne ni poent-il nul garandir
Cuntre sun cors de mal garir.
Qant il oï k’um li loa

Le Singe occist, si le mengua
[f]Puis ne quist-il nul jugement
Ne ne tint vers eaus sairement.120

MORALITÉ.

Pur ce, li Saiges mustre bien
Que um ne deit pur nulle rien
Felun Humme fère Segnur
Ne traire le à haute honur ;
Jà ne gardera loiauté [39]
Plus à l’estrange k’ au privé
Si se demeine vers sa gent
Cum fist li Leuz de sun seirment.


  1. La Fontaine, liv. VII, fab. i. Les Animaux malades de la peste, liv. vii, fab. vii. La Cour du Lion.

    Phædr., lib. IV, f. xiii. Leo regnans.

    Romul. Nilant., lib. III, fab. xxxvii. Leo Regnans.

    Anon. Nil., f. xlix.

    Je crois cette fable d’origine orientale, d’autant plus que le fond s’en trouve dans Pidpay, Contes indiens, tom. II, p. 87 ; dans Sanbader, Fables hébraïques, fab. ix ; et dans le Castoiement, manuscrit n° 1830, fo 11, vo col. 2, conte 23, de Marien qui dist ce c’on li demanda ; imprimé dans le t. II, p. 152 de la nouvelle édition des fabliaux de Barbazan.

    Le Grand d’Aussy, Fabliaux, in-8°, tom. III, p. 193 et tom. IV, p. 202

  2. Dans les XIIe et XIIIe siècles, ce mot signifioit demeurer, résider, aller, s’établir.
  3. Dessein, projet de voyage.
  4. Il les invitoit également à se choisir un autre roi, car il pensoit ne plus revenir.
  5. Qui osât prendre le titre de roi, tant le loup étoit craint.
  6. Mais il promit aux animaux qu’il les aimeroit et les protégeroit.
  7. N’en doutez point, vous avez fait un bon choix.
  8. Avoit peur, craignoit, redoutoit.
  9. Le lion craignoit seulement que le loup ne prît le renard pour l’un de ses conseillers.
  10. Cette coutume de jurer sur les choses saintes, s’introduisit en France, en même temps que la religion chrétienne. Les anciens Francs juroient par leur barbe et par leurs cheveux ; mais après leur conversion, ils ne contractèrent plus d’engagements sans avoir promis solennellement de l’observer, devant des objets sacrés, tels que les reliques des saints, la croix, l’évangile, etc. Nos ancêtres ne pouvoient penser qu’un chrétien pût prendre à témoin d’une fausseté les choses les plus respectables : ils se persuadoient que Dieu ne manqueroit pas de punir le parjure.

    L’on ne prêtoit et l’on ne recevoit le serment que dans un lieu saint, soit dans une chapelle ou dans une église. Celui qui s’engageoit devoit être à jeun ; il devoit s’être confessé et avoir communié. Après la messe, l’objet sacré se déposoit sur l’autel, le contractant s’approchoit, se mettoit à genoux, élevant la main pour toucher l’autel et ce qu’on y avoit placé ; alors il prononçoit la formule du serment. Cette manière de jurer s’appeloit jurare super sacra, par opposition à celle des ecclésiastiques, jurare inspectis sacris, c’est-à-dire jurer en présence des choses saintes, parce que ces derniers ne touchoient point les choses sur lesquelles ils juroient. C’est de là qu’est venue la coutume de lever la main en faisant serment, et pour les prêtres, de la tenir étendue sur la poitrine.

    Voyez du Cange, Glossar. ad voc. Juramentum, Jurare. Glossaire de la langue romane, aux mots Jurator, jurer de la main, sairement et serement. N. B. À ce dernier article j’ai rapporté la formule ancienne des serments. On voit une représentation de cette cérémonie sur la tapisserie de la reine Mathilde ; elle porte cette inscription : Ubi Harold’ sacramentum fesit Willelmo duci.

    Perceval ayant été retenu prisonnier dans un château, on lui offre de le mettre en liberté s’il veut jurer de former une entreprise : il refuse d’abord, et fait des objections qui sont combattues avec des raisons si plausibles qu’il se détermine à faire ce qu’on exige de lui.

    Issi, fait-il, com vos le dites,
    Sui-jo près del’ sairement faire.
    Un moult précios saintuaire
    Li a l’on maintenant fors-trait,
    Et il a le sacrement fait
    Que il se metera en paine
    De querre la lance qui saine.

    Roman de Perceval le Gallois. (Par Chrestiens de Troyes, fo 176, Ro col. i, fonds de Cange, n° 37, olim 69, ancien fonds 7535 — 5.)

  11. Battre, frapper, assommer, tuer.
  12. Accorderont tout ce qu’il voudra.
  13. Il le pria de lui dire franchement s’il avait l’haleine forte.
  14. Il la pouvoit supporter.
  15. Par, pour, parmi, entre, chez.
  16. Injure, insulte, outrage.
  17. Il le tua d’après leur conseil.
  18. Il en.
  19. Perfidie.
  20. Distribuer.
  21. Il lui fit la même question et lui demanda ce qu’il lui sembloit de son haleine ; la malheureuse aima mieux mentir.
  22. Vérité.
  23. Celle-ci lui répond que, jusqu’à ce jour, elle ne sentit odeur plus douce.
  24. Parlement ou réunion de sa noblesse ; voyez la note de la fable xxii.
  25. Tous jugent qu’elle doit être mise à mort.
  26. Il se passa peu de temps.
  27. Grand, élevé, fort, vigoureux.
  28. Odoriférante, suave olens.
  29. Fin, subtil, dissimulé, versutus.
  30. Il répondit au loup qu’étant fort enrhumé, il ne pouvoit, à cause de son incommodité, lui dire quelle odeur avait son haleine, que cependant il présumoit qu’elle étoit entre deux, c’est-à-dire, ni douce, ni forte.
  31. Vous ne savez pas comment s’y prit le loup.
  32. Condamner à mort.
  33. Les animaux mandèrent les médecins, pour le guéir de sa maladie. Voyez la note de la fable suivante, p. 197.
  34. Ne savent que penser de ce que veut le loup.
  35. Néüst, nuise, de nocere.
  36. Desir, volonté, besoin.
  37. Toucher, prendre, sacrifier, adesse.
  38. D’ailleurs je ne peux, ni ne veux enfreindre mon serment.
  39. Il n’agira pas de meilleure foi envers l’étranger qu’envers le citoyen, et les promesses qu’il fit à son peuple, seront gardées comme le serment du loup.
Variantes.
  1. Il lor respont que non fera,
    N’en norri nul, car il n’osa,
    D’eaus méesmes doivent garder
    Qui bien les puisse governer.

  2. S’il de lui voelent avoir pès
    Faites li faire sairemant
    Que jamais jor en son vivant
    Il ne doie Bestes adeser.

  3. Et il respont que si puist
    Qu’à poine soffrir la puist.

  4. Car ne le pot jugier à mort

  5. Que eles le vienent visiter,
    Que ne l’alaissent remeder,
    Le mal le fait molt tourmenter.

  6. Puis orent touz lor jugement,
    N’en tint onkes à nul sairment.