Poésies (Dujardin)/Celle d’un soir de bal

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PoésiesMercure de France (p. 71-74).


CELLE D’UN SOIR DE BAL


I


Pressentiez-vous que nous nous aimerions ?
Votre esprit avait-il ces prévisions ?

Pour nous aimer,
Il fallait qu’en votre cœur dès le principe fût semé
Le parfum où mon cœur se viendrait charmer.

Ô femme, votre œil plus subtil
Le premier reconnaît si quelque fil
Lie au cœur féminin le cœur viril.

Et, dès les jours anciens, vos regards
Appelaient à vous mes désirs épars.


II


Je vous vis pour la première fois
Parmi l’éclat chantant des joies,
Dans la rumeur de mille exultantes voix ;
C’était le bal, où les esprits s’exaltent et tournoient…

Et, dans le rayonnement des feux écarlates,
N’est-ce pas que d’un long regard vous me regardâtes ?

Je vous revis par un matin de soleil doux,
Les rayons des auréoles folles étaient dissous,
Un air simple flottait autour de vous,
Plus de parures, de satins, ni de bijoux,
Vos cheveux tombaient sur votre cou…

Et, comme je vous remettais à peine,
Je reconnus monter à moi vos prunelles lointaines.


III


Dès cette heure
Sans doute qu’en votre cœur
Naissait la fleur,

La flore fugitive
Et cet enchantement de notre rive.

Taisiez-vous pudiquement aux paroles moqueuses
L’efflorescence mystérieuse ?

Ou bien ne compreniez-vous
Combien elle grandissait en nous,

Quand venaient à nos fronts
Ces regards, ces regards longs.


IV


Ô douceur suave de ces jours,
Douceur voilée, douceur aux mélancoliques retours !

Nous étions des amis,
Nous avions des camaraderies,
Nous allions les mains gentiment unies.

Et puis, un soir, vous m’avez dit : « Quoi, vous partez ?
« J’espérais m’endormir tout à l’heure à votre côté. »

Et je vous dis : « Amie, m’aimeriez-vous ?
« Oh ! moi, je suis à vous. »

Et combien tendre, ah ! combien souriante
Et combien heureuse, combien languissante,

Vous laissâtes glisser entre mes bras
Vos bras !

Ainsi parmi la floraison blanche de notre amitié, les roses
De nos amours, de nos douces amours, sont écloses.