Poésies (Jean Richepin)

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Poésies


POÉSIES


A la gloire du soldat français de tous les temps, M. Jean Richepin, — poète qui se souvient d’avoir été enfant de troupe, — a composé trente-trois poèmes qu’il dédie « à ceux qui aiment l’héroïsme et la France comme il faut les aimer, à la bonne franquette, le cœur sur la main et à plein cœur. » Allons, enfants de la patrie !… Paraîtra à la librairie Marne en un album curieusement illustré par Job d’images en couleurs naïvement épiques. Nous en détachons quelques pièces où l’on goûtera une belle saveur d’art populaire.


VALMY


Valmy, c’est la victoire entre toutes fleurie,
Où la guerre féroce abdiqua ses rigueurs,
Où le droit prit sa force au seul élan des cœurs,
Où la gloire n’eut pas pour autel la tuerie.

Goethe, qui sentait là s’effondrer sa patrie,
N’en conçut contre nous ni honte ni rancœurs.
Ce vaincu stupéfait admira ces vainqueurs,
Tels des Grecs d’autrefois chassant la Barbarie.

Dans leur triomphe il vit poindre un monde nouveau
Dont l’horizon futur emplissait son cerveau
De rêves aux splendeurs magnifiques et nettes ;

Et c’est ce monde encor que de toi l’on attend,
Victoire des chapeaux au bout des baïonnettes,
Victoire si française et gagnée en chantant !

LE PETIT TAMBOUR DE WATTIGNIES


Ton nom ? Stroh. Nul ne le connaît.
La grande histoire en son carnet
Ne l’a pas noté, garçonnet.

Voici ce que tu fis, pourtant !
A Dourles, tout seul et content,
Tu pénétras, tambour battant.

Battant quoi ? La charge ! Mais oui.
Panique ! Et lui n’était qu’un, lui ;
Et tous les Autrichiens ont fui.

Mais, commandés par un pandour,
Voici des Hongrois de retour,
Qui cernent le petit tambour.

Haut bonnet en poils de lapin,
Le chef crie au pauvre tapin :
« Assez I Et rends-toi, galopin ! »

Mais le gars, qui point ne se rend,
Bat la charge, même en mourant.
Petit tapin deviendra grand !



LES « MARIE-LOUISE »


Pour leur frais minois dont le teint poupin
Fleure encor le lait blanc de la nourrice,
A leur arrivée un vieux turlupin
Leur donna le nom de l’Impératrice.

Vous voici sur eux, Cosaques pareils
Aux diables barbus jaillissant des boîtes !
Ah ! pauvres blancs-becs, quels rouges réveils,
Gorge sèche, yeux fous, cheveux droits, mains moites !

Mais non ! Il n’est pas plus riche liqueur,
Versant plus de nerf, de force et de flamme,
Que ton lait, maman française au grand cœur ;
Et donc nos blancs-becs ont du poil à l’âme.

Les diables barbus, leur charivari,
Ils en avaient peur à l’âge où l’on tette ;
Mais, depuis, le plus poltron en a ri ;
Et tous, devant eux, tiennent haut la tête.

Viennent, s’il le faut, les derniers moments,
Ils en sucreront la saveur amère
Avec les baisers de leurs deux mamans..,
Oui, deux pour chacun : la France et sa mère !


LE DERNIER CARRÉ


C’est le dernier carré. Rien à dire de plus.
Après tant de récits, tant de poèmes lus,
Ce qu’en a dit l’Histoire et chanté la Légende,
L’image qu’on s’en fait demeure encor plus grande,
Les mots évocateurs y perdent leur pouvoir.
Ce qu’il faut, c’est fermer les yeux, se taire, et voir ;
Voir avec la stupeur immobile d’un rêve
Où tout l’infini tient dans la seconde brève
D’un éclair emplissant soudain le plein du ciel.
Chaque détail surgit, chacun essentiel ;
Si bien que, les ayant tous contemplés, il semble
Que si l’on essayait d’en refaire un ensemble,
C’est de l’éternité que l’on aurait besoin.
Donc, silence ! Et rouvrons les yeux ; mais sur un coin,
Un seul, sans plus, de la Défaite des défaites.
Aussi calmes qu’aux jours des gloires et des fêtes,
Ils sont là, trois, au centre, en découverte, trois :
Deux grognards, l’arme au bras, pieds joints, bonnets tout droits,
Et le porte-drapeau, qui tend, selon la règle,
Au salut des boulets la couronne de l’aigle.
Et tout Napoléon est ici concentré.
Rien à dire de plus. C’est le dernier carré.


AU CAMP DE CHÂLONS


Au camp de Châlons (que c’est loin ! ),
Enfant de troupe brun et rose,
De cette énorme apothéose
Je fus le tout petit témoin.

Trente mille hommes ! Nul ne bouge.
C’est ça qui m’étonnait le plus,
Et, sur ces trente mille élus,
D’en être un, en pantalon rouge.

Je n’en suis pas plus fier pour ça !
Las ! je me dis avec tristesse :
« Oui, c’était beau ; mais quand était-ce ? »
Or, depuis que ce jour passa,

Soixante ans m’ont tanné la cosse ;
Et quand j’évoque son décor,
C’est surtout pour m’y voir encor
Dans mon uniforme de gosse,

Et revivre, petit témoin
De cette énorme apothéose,
L’enfant de troupe brun et rose
Du camp de Châlons, loin, si loin !


REICHSHOFFEN


Chantons Magnificat et non De profundis
Pour vous, les cuirassiers, les gars de haute taille
Que n’utilise plus la moderne bataille.
Salut, ô paladins, rois des preux de jadis !

Que sont, au prix de vous, les plus fiers Amadis ?
Ventre à terre, au galop, frappant d’estoc, de taille,
Certains qu’avec la mort vous faisiez accordaille,
Vous chargiez les boulets, n’étant qu’un contre dix :

Et vous les souffletiez, géants, à coups de sabre ;
Et cette charge-là fut la charge macabre
Dont nul chef désormais ne sera le sonneur ;

Et vous restez ainsi, vaincus, mais dans la gloire,
Vous étant fait tuer simplement pour l’honneur,
Les derniers chevaliers qu’aura connus l’Histoire.

LE FUSILIER MARIN


Fusilier marin au rouge pompon
Ne craint pas à terre un coup de tampon
Et se fait parfois cueillir dans un bouge ;
Mais il se retrempe, une fois en mer ;
Or, c’était pareil à la mer, l’Yser,
N’est-ce pas, mon gars, l’homme au pompon rouge ?

Eau jaune, ciel gris, on se croit à bord.
Ici le créneau, kif-kif un sabord !
L’œil au point de mire, et feu sur qui bouge !
Et quand il fallait sortir du créneau,
On mettait là-bas, tuant en pleine eau,
A la baïonnette aussi pompon rouge.

Si bien que, parmi nos plus fiers poilus,
Il l’était, sur terre et sur mer, le plus.
Contre la Bochie à trogne de gouge
La Guerre n’eut pas de meilleur guerrier ;
O France, à ton front le divin laurier
Pour cocarde en fleur a son pompon rouge.


LA LETTRE DU PÉPÈRE


Dans la tranchée, à l’abri du gnon,
Pendant que trois font une manille,
Le vieux pépère a mis son lorgnon ;
C’est pour écrire à sa famille.

Que dit sa lettre ? Eh ! bien, qu’il va bien,
Qu’on tient toujours, que ça continue…
Mais cette lettre où ne se dit rien,
Elle sera la bienvenue.

On répondra de même façon :
Que l’on travaille et que l’on espère,
Qu’on est aux champs, labour ou moisson…
Mais cela suffit au pépère.

C’est de ces riens que se fait le tout
De leur histoire et de notre histoire.
Ici, là-bas, même vie !
Au bout, Il en sortira la victoire.

Quand donc, au sein de nos Instituts,
En ces gens-là rendra-t-on, ô France,
Hommage à tes deux grandes vertus,
L’humble courage et l’endurance ?


LE BLUET


Colosses de Poméranie
Près d’un petit bluet gaulois,
C’est l’emblème de nos exploits
Qui fleurit dans cette ironie.

Vous êtes cinq, six, dix, un tas,
Géants, peut-être de la Garde ;
Et c’est lui qui, fier, vous regarde,
Le petit, et de haut en bas.

Vous avez crié Kamarade !
Il vous a faits prisonniers, oui.
A lui la gloire ! A vous l’ennui !
Et chacun en prend pour son grade.

Il est mince et vous êtes gros ;
N’empêche qu’il est votre maître.
Dame ! Pas plus au poids qu’au mètre
Ça ne se jauge, les héros !

Chez nous l’héroïsme est précoce ;
Et vos yeux baissés sous les siens
Vous font de tout petits Prussiens
Près de lui, grand Français, ce gosse !


LE TRIOMPHE DU POILU


Il a passé sous l’Arc de Triomphe, en vainqueur,
Mais sans orgueil au front, quoique la joie au cœur.

Tous les siècles passés de toute notre histoire
Ont, d’un présentez arm’s, honoré la victoire ;

Et la France, et l’Europe, et le monde étaient là ;
Et le ciel même avait sa robe de gala.

Dans ce Paris, plus grand qu’Athènes et que Rome,
Lui, cependant, à quoi pensait-il, le pauvre homme

Peut-être à tout cela. Peut-être aussi que non.
C’est le Poilu, sans plus. Il n’a pas d’autre nom.

Son devoir, cette fois, était énorme, immense ;
Mais, de toujours le faire il a l’accoutumance.

Et donc, s’étant trouvé pour celui-ci tout prêt,
Il a, sous son barda, le triomphe discret,

Et se contente tout simplement d’y souscrire
Avec son brûle-gueule au coin de son sourire.


LE RETOUR A LA TERRE


T’y voilà de retour, paysan, à la Terre !
Tu reprends ton labeur d’un éternel souci.
Le héros que tu fus là-bas, tu l’es ici.
Porte-le fièrement, ton bonnet militaire.

Le chiffre de tes morts est là, sans commentaire,
Pour prouver que la France et que le Monde aussi
Te doivent leur salut, ô paysan !… Merci !
Moi, j’en reste à jamais ton humble tributaire.

Quand me viendra, bientôt, l’inéluctable jour
Du vrai, définitif et suprême retour
A la Terre, à la glèbe auguste et maternelle,

N’est-ce pas toi, mon gars, travailleur merveilleux,
Qui m’auras assuré de l’avoir, libre, en elle,
Le bon coin du bon lit où dorment les aïeux ?


JEAN RICHEPIN.