Poésies (Lefèvre-Deumier, 1844)

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Poésies. Tome I
(Œuvres complètes de Jules Le Fèvre-Deumierp. iii-598).


POÉSIES


PAR


JULES LE FEVRE-DEUMIER.





LA CRÉDENCE.
L’HERBIER.
LES CONFIDENCES.






PARIS,
AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS UNIS,
QUAI MALAQUAIS, 15.
1844
TABLE.




LIVRE Ier.


LA CRÉDENCE.


Les Camaldules 
 3
Conte d’Enfant 
 30
Les Deux pouvoirs 
 38
Les Heures du Poète 
 40
Aurea Mediocritas 
 41
Le Rhin 
 42
Sentiments du soir 
 44
Sentiments du matin 
 45
Beata solitudo 
 47
L’Étoile 
 49
Le Poète matelot 
 51
Pensée du Printemps 
 57
L’Heure d’inspiration 
 60
Première pensée du jour 
 62
Hommage à André Chénier 
 63
Les Deux Aveugles 
 71
La Mort de Bonaparte 
 83
Rêverie dans les bois 
 90
Projets d’étude 
 93
Discours d’Hugo à son père 
 95
Récit d’un prodige 
 99
La Course des chars 
 101
Julia 
 105
Le Duel d’harmonie 
 109
Élégie sur la mort de ma mère 
 114


LIVRE II.


L’HERBIER.


Marche de la Philosophie jusqu’à Newton 
 121
Mercure et le Dix-neuvième siècle 
 149
La Croix 
 164
Tablettes d’un Voyageur. 
I. Le Départ 
 173
II. La Tempête 
 175
III. La Tombe de Virgile 
 179
IV. L’Improvisateur napolitain 
 183
V. Une Course à Pestum 
 186
VI. Le Lac Nemi 
 192
VII. Paysage 
 193
VIII. Conversation au bord du Teverone 
 195
Le Conte du foyer 
 204
Les Nymphes sur la neige 
 220
L’Enigme 
 224
Sur la mort d’un grand homme 
 227
Le Bonheur du Poète 
 229
Éliza 
 231
Le Retour 
 236
Gloze 
 239
Gratia 
 244
Le Plongeur 
 247
Phantasia 
 253
L’Age d’or 
 256
Le Langage des Fleur 
 268
Un Adieu 
 282


LIVRE III.


LES CONFIDENCES.


La Promenade d’avril 
 289
Conseils 
 295
Contemplation 
 297
Inez 
 308
Aveux, Causeries, Divagations 
 316
Inspirations du soir 
 325
Insania 
 334
Les Illusions 
 337
Voyage sur l’eau 
 348
L’Angelus 
 356
Portrait 
 362
Regards en arrière 
 369
Déception 
 378
Pressentiments 
 387
Plans de solitude 
 393
Un Jour de fête 
 403
Supplique 
 406
Ombra adorata 
 413
Invocation 
 421
Actions de grâces 
 426
Cosmodésie 
 428
Regrets 
 446
Souvenirs des montagnes 
 449
Les Romans 
 463
Ave salutaris 
 466
Tristesse 
 475
Une Lecture de Schiller 
 481
Gabrielle de Vergy 
 500
Les Heures d’agonie 
 509
Somnorama 
 523
Derniers anneaux d’une chaîne brisée 
 538
Au Désert 
 545
Découragement 
 564
Abjuration 
 581
Désaveu 
 596



Là plupart des poésies, que renferment ces volumes, sont d’une date déjà ancienne. Quelques-unes ont été publiées, et n’en sont, je crois, que plus inédites : les autres n’ont jamais dépassé le seuil de ma retraite, et sont restées volontairement aussi inconnues, qu’elles vont bientôt l’être malgré moi. Éparpillées dans mon ermitage, comme les feuilles de la sibylle dans sa caverne prophétique, j’aurais dû, pour continuer la métaphore, permettre au vent de les emporter ; mais, que voulez-vous ! les poètes, qui prophétisent parfois, ne sont pas aussi indifférents à leurs inspirations, que les antiques prétresses de l’avenir : et cela peut se comprendre. On écoutait autrefois les pythonisses, même quand elles ne parlaient pas : a de rares exceptions près, c’est le contraire pour nous ; on ne se soucie pas plus de nos paroles, qu’on ne s’inquiète de notre silence. Le public, et ce n’est pas toujours un tort, a si peu de foi dans nos oracles, si peu de respect pour nos révélations, qu’il nous arrive de vouloir remplacer tout le monde, d’avoir pour nous-mêmes autant d’égards et d’attentions qu’on nous en refuse, c’est-à-dire une foule. Est-ce orgueil ou justice ? Je n’ose tout à fait décider, quoique, à coup sûr, la foule soit de trop. Toujours est-il certain qu’on a peine à mépriser complètement ce qu’on s’est donné la peine d’écrire. Les vers sont comme la fortune, dont le philosophe ne fait pas grand cas, et dont il prend grand soin. Je ne crois pas estimer les miens plus qu’ils ne valent, mais je n’ai pas voulu les perdre. C’est à peu près là tout le secret de ce recueil, et son excuse aussi. Quoiqu’ilai t rompu de longue main avec les illusions de l’amour-propre, l’auteur n’a pu se résoudre (que Dieu ait pitié de lui ! ) à voir s’envoler une à une tant de pages laborieuses, qui avaient occupé ses loisirs, ou distrait ses chagrins. Il a jeté un œil de compassion, ou, si l’on veut, de complaisance, sur tous ces rêves du bel âge, qu’il ne peut pas plus recommencer que le bel âge lui-même. Il a pensé, non pas que ce serait dommage, mais que ce serait une ingratitude, de laisser périr isolément ces compositions, qui chacune à leur tour avaient aidé sa vie et l’avaient quelquefois charmée. Il les a, dans sa reconnaissance, rassemblées… pour les ensevelir honorablement : pour que ses entants, un jour, puissent savoir où il repose : et, s’arrêtant devant ce livre comme devant un tombeau, se dire : Mon père est là.

Voilà donc mon convoi qui commence ! Ce n’est peut-être pas fort affligeant ; mais, ne fût-ce que pour donner l’exemple, j’avoue que je me regrette un peu : et, quand je pense que j etais libre de retarder ma mort, je crois que je me regrette davantage. Une publication est un véritable suicide ; mais ce n’est pas dans le cercueil, qu’il est temps de se raviser. Après l’avoir ouverte, laissons donc se fermer ma sépulture. Qu’on me permette seulement de présenter, à ceux qui me rendront les derniers devoirs, quelques détails particuliers sur le défunt. Je suis plus à même que personne de les fournir, et je demande la parole, avant qu’on ait fini de m’enterrer, pour m’adresser, en manière d’oraison funèbre, quelques mots de condoléance et d’adieu.

Je crains, bien franchement, que ces poésies ne soient pas très-bonnes ; mais j’ai fait tout ce qu’il m’a été possible de faire, pour qu’elles fussent excellentes. J’y ai mis tout le soin dont je suis capable, poussant, dans mes corrections, le scrupule jusqu’à l’acharnement, n’épargnant pas ce qui me paraissait le bien, quand il s’agissait d’atteindre le mieux, qui n’en est pas, quoi qu’on die, l’ennemi déclaré. Si je n’ai pas rejeté de ces feuilles quelques pièces, sans doute trop nombreuses, échappées à l’impatience d’un âge, qui ne devrait songer qu’à s’instruire, c’est que j’ai cru apercevoir dans ces premières ébauches des qualités, qui en compensaient les défauts. Je puis m’être abusé sur les qualités ; quant aux défauts, sur lesquels il était difficile de me méprendre, j’ai cherché à les effacer ou à les affaiblir, de manière à mettre mes vers les plus anciens à peu près de niveau avec les plus récents. La tâche était longue, et pénible : car ce n’est pas chose facile que de se rhabiller de sa jeunesse, sans se dépouiller pourtant de son expérience. Maintenant qu’il est terminé, je puis dire que ce travail était effrayant, et qu’il fallait quelque vertu pour l’achever : d’autant plus effrayant que, ayant commencé de fort bonne heure à écrire et n’ayant jamais cessé de travailler, je n’ai pas dû atteindre la virilité, sans avoir fait quelques progrès. La conséquence n’est pas absolument rigoureuse : mais elle peut se soutenir ; il n’est pas tout à fait invraisemblable d’avancer, quand on marche. Je ne demande pas qu’on me tienne compte de mes efforts : je désire seulement qu’ils témoignent de mon respect pour l’art et les amis qui me liront.

Je n’ai point, dans l’arrangement de ces poésies, consulté l’ordre des dates, qui me paraît plus raisonnable qu’habile, préférant le caprice des contrastes aux exigences de la chronologie. Je les ai, dans ce système, classées le plus adroitement que j’ai pu, et divisées en six livres, qui ont chacun leur nom. Ces titres de fantaisie n’ont pas besoin de commentaire, sauf le premier peut être, que j’appelle Crédence. On nommait ainsi chez nos pères un meuble, où les prêtres enfermaient leurs ornements, leurs missels et leurs bréviaires : les châtelains leurs trésors, leurs titres de noblesse et de propriété : les châtelaines leurs bijoux, leurs parures et leurs lettres d’amour, quand ceux qu’elles aimaient savaient écrire. Possédant un de ces meubles rares, où je n’avais rien à mettre de précieux, ni crosses, ni rochets, ni trésors, et pas plus de parchemins que de billets doux, j’y avais déposé une partie de mes œuvres. Je leur ai donné le nom de leur portefeuille. C’est dans ce livre et dans le second, intitulé L’herbier, qu’on trouvera ceux de mes premiers écrits, que j’ai eu la faiblesse de conserver. Bien que je me sois appliqué, je le répète, à être un censeur impitoyable, cela n’empêchera personne de me reprocher un excès d’indulgence pour moi-même. Je n’essaierai pas de m’en défendre. Qu’on sache pourtant que ce n’est ni par vanité ni par aveuglement que je réveille aujourd’hui ces vers, en naissant oubliés ; c’est par reconnaissance pour les souvenirs qui s’y rattachent, pour des amis qui les ont applaudis, et qui m’ont précédé là où ils auraient dû me suivre.

Je réimprime en entier, mais avec d’immenses changements, un volume que je fis paraître en 1832, et qui ne fut pas alors complètement inaperçu, Les Confidences. Ces poésies étant tout à fait intimes, tout à fait personnelles. je crois devoir rappeler ici quelque^ lignes, qui servaient de préface à leur première et unique édition.

« Aucune des pièces de ce recueil, disais-je, n’était destinée à la publicité que je leur donne, si c’en est une que de les publier. Écrites presque toutes au courant de la plume, dans des accès de joie ou de tristesse, j’en avais obtenu tout ce que je leur demandais : un souvenir de plus, une larme de moins, quelquefois de l’oubli.

» Un ami, inoins sévère que moi, a cru découvrir dans ces essais un caractère de vérité, assez rare pour paraître original. Il s’est persuadé que j’avais, au moins de temps en temps, réussi à fixer par la parole quelques-unes de ces émotions qui traversent le cœur dans une passion qui les comprend toutes. De là le conseil de réunir ces rêveries éparses : de leur donner, en les imprimant, une sorte de livrée littéraire. J’ai long-temps combattu cet avis, puis j’ai fini par le suivre. C’est toujours comme ça qu’on finit, quand on est poète, ou qu’on croit l’être.

» N’ayant pas la présomption de compter sur un grand nombre de lecteurs, j’ai dû laisser à cet ouvrage le nom, que je lui avais donné dans l’abandon du foyer, et pour le distinguer à mes yeux de quelques œuvres non pas plus sérieuses, mais que je croyais plus importantes. Le titre seul indique qu’il s’adresse à peu de monde, et je ne l’adresse en effet qu’à ces âmes chagrines qui souffrent, et qui craignent d’écrire ce qu’elles seraient bien aises d’écouter. Que ce livre leur serve de memento ! Qu’on dise, en le lisant, avec le poète anglais Coleridge : Bénis soient les chants dont l’affliction console l’affligé sur sa route ! Je n’ai pas d’autre ambition. Il serait trop ridicule de prétendre envahir la curiosité avec des songes et des plaintes d’amour, avec des vers moroses, qui ont besoin, pour avoir quelque prix, d’être lus où ils furent écrits, dans la solitude.

Je ne demande pas grâce pour quelques expressions démonnoyées que j’ai tenté de remettre en circulation, de tirer, comme dit Dubellay, du froid tombeau d’oubliance. Je suis tout prêt à convenir, non pas qu’elles sont mauvaises, mais que je les ai mal employées. Je réclamerai plutôt l’indulgence pour quelques allusions trop fréquentes au malheur du génie, à la malveillance de la gloire. Ce n’est nullement par orgueil que j’ai prononcé mes anathèmes, murmuré mes récriminations ; c’est simplement, qu’il y a des heures où, écrasé par le chagrin, on veut se relever en s’attribuant des qualités que l’on n’a pas, ou s’apitoyer soi-même sur sa chute, en exagérant la hauteur dont on se fait tomber. Cela pourrait passer tout au plus pour du luxe de douleur : ce n’est pas de la fatuité.

» Quelques personnes pourront s’étonner que, dans ces mémoires, il n’y ait aucune gradation de sentiment entre deux pièces qui se touchent, aucune transition, même imperceptible, d’un excès de tendresse à un excès d’amertume. Cette imperfection peut dépendre des nombreuses suppressions que j’ai été obligé de faire, pour épargner au lecteur l’égoïsme de mes détails. Elle tient aussi au désordre que j’avais mis dans ces pages, dont la moitié peut-être s’est égarée ou perdue. Les demi-teintes sont restées dans mon portefeuille, ou dans des portefeuilles dont je n’ai plus la clef. »

J’ajouterai aujourd’hui qu’en revoyant, au bout de dix ans, et affranchi des émotions qui les ont dictés, tous ces vers tombés de l’âme comme les fruits d’un arbre secoué par l’orage, j’y ai compté plus de taches qu’il n’en faut, pour décourager la patience la plus tenace. La mienne pourtant n’a pas reculé. J’ai abordé de front les imperfections, et j’espère ne pas les avoir remplacées par des fautes. J’ai fait, autant que possible, justice de ces négligences, de ces répétitions, de ces retours inattentifs des mêmes mots et des mêmes rimes, qu’entraînent trop souvent l’insouciance de la tristesse, la paresse de l’affliction. J’ai, sans changer le tissu, tâché de corriger la broderie. J’ai supprimé quelques passages : j’en ai rétabli d’autres, que j’avais d’abord supprimés. Je me suis fait, en un mot, la guerre en conscience, n’épargnant à me combattre ni mon temps ni ma peine : voulant, si je ne la gagnais, mériter au moins la victoire.

Je ne veux point faire l’éloge de ma bravoure ; mais il y aurait tout un livre à faire sur ce travail, sur ce jugement à froid des douloureuses fantaisies du cœur, sur cette sagesse de l’homme mûr, qui s’applique à mieux faire sentir les folies de la passion, qui se sert de sa raison pour mettre sa démence en meilleur jour, qui veut en quelque sorte refaire l’incendie d’après la cendre, apprécier la flamme, en sondant la fumée. Ce serait à coup sûr un livre de philosophie bien curieux (pie celui-là. Mais qu’on n’ait pas la moindre inquiétude ! je ne l’ai pas fait, et je ne le ferai pas. Qu’on sache seulement que j’ai revu celui-ci avec plus de rigueur que s’il eût été d’un autre ; plus de deux mille vers sont restés sur la place. Si l’on y remarque autant de défauts que j’en ai ôté, c’est que, tout visibles qu’ils puissent être, je ne les ai point vus : ou, les ayant reconnus, qu’il m’eût été impossible de les enlever, sans recomposer d’un bouta l’autre des pièces faiblement exécutées, mais qui me semblaient nécessaires à l’ensemble de ce long poème élégiaque. Un plus hardi les eût peut-être recommencées ; moi, j’ai pensé qu’il valait mieux faire autre chose. On ne peut pas raisonnablement passer sa vie à mettre en ordre les erreurs de sa jeunesse.

On m’a beaucoup blâmé, à l’époque où ce livre parut, de m’y être occupé de tout à propos de l’amour, d’avoir parlé science, philosophie, religion, d’avoir fait des élégies où l’histoire se mêle à la physique, où la botanique s’allie à l’astronomie. Si je trouvais cette critique fondée, je le dirais ; mais je ne suis nullement certain qu’elle soit juste. Je gagerais même que je suis persuadé du contraire. L’amour est comme la poésie : il voit, il touche, il embrasse tout. Plus il saisit de rapports, plus il est puissant, plus il est vivace. Dût-on me reprocher d’avoir conservé de jeunes illusions dont je me crois guéri, je pense encore aujourd’hui que, si ce livre a quelque mérite, en a un surtout qui le distingue des milliers de volumes qu’on a écrits sur le même sujet, c’est de n’avoir jamais séparé l’amour de l’enthousiasme de la nature, de l’avoir toujours lié à ce qu’il y a de plus beau dans la création, de plus grand dans les sciences, de plus imposant dans l’homme et dans l’humanité. Il ne m’est pas prouvé que j’aie réussi. Quelques personnes l’ont cependant supposé : il paraît même qu’un poète de Lyon en était tout à fait convaincu. Sachant combien ce volume était peu répandu, il m’a fait l’honneur d’imprimer comme de lui de longues, de très-longues tirades des Confidences : et je dois dire qu’il n’a pas choisi les plus mauvaises. Après cela tout est possible, et il se peut qu’il ait fait mes vers ; j’aime encore mieux ça que d’avoir fait les siens. Ce qu’ij y a de positif, c’est que je les ai faits le premier, et que je les avais publiés sous mon nom quelques années avant qu’il ne s’en crut l’auteur. Au reste, si je dénonce une usurpation qui devrait plutôt m’enorgueillir que me blesser, ce n’est point par esprit de vengeance contre l’usurpateur, dont j’ai même oublié le nom ; c’est uniquement pour constater un droit et répondre d’avance à l’accusation, qu’on pourrait formuler contre moi, d’avoir voie à un autre ce qu’un autre m’a emprunté.

Quoique ce recueil ait fait peu de bruit, j’en ai cependant, par-ci, par-là, entendu dire beaucoup de mal. Je n’essaierai point d’en dire du bien ; mais il est un reproche que je veux relever, moins encore dans mes intérêts, que dans celui de l’art et de la justice. J’avais autrefois tenté de le prévenir, en annonçant l’intention de joindre à c^s poésies quelques réflexions, au moins spécieuses, sur le langage particulier de la passion, sur le caprice de ses métaphores, ses ruses, ses hardiesses, ses raffinements de subtilité, sur ce qu’on appelle dans Pétrarque de l’afféterie, de la recherche ou de la manière. Et en effet la lecture assez habituelle de ce poète m’a fait croire qu’il n’y a souvent rien de plus naturel que ce qui semble ne pas l’être. On n’a tenu compte de cette bonne intention, et l’on a même invoqué contre moi Boileau, qui n’a, que je sache, rien à voir en cette affaire ; le premier des aveugles, quand il s’agit de juger les couleurs, ne vaut pas le dernier des borgnes. Qu’on me permette de traiter ici en peu de mots une thèse, que j’ai développée dans un autre ouvrage ! J’aime assez les paradoxes, qui sont des vérités ; mais je n’en abuserai pas.

Pour peu que vous sortiez du langage courant, vous rencontrez à chaque pas dans le monde des docteurs qui vous diront : Ce n’est pas ainsi que s’exprime la nature ! Je commencerai par leur dire que, si la nature parle comme eux, ou fait trèsbien de ne pas parler comme elle. J’ajouterai (pour ceux qui veulent bien prendre la peine de réfléchir) qu’avant de décider de la justesse ou de la convenance d’une expression, il faudrait d’abord se transporter dans la situation de celui qui l’emploie : ce n’est pas toujours facile. Il vous parait tout simple, pour me servir ici des comparaisons les plus triviales et en ce moment les meilleures, il vous parait tout simple qu’un homme, dont l’estomac crie la faim, n’ait pas la repartie leste et pimpante d’un homme, que la bonne chère et le Champagne émoustillent : et vous voulez, quand on est ivre de bonheur ou rassasié d’ennui, qu’on s’entretienne aussi tranquillement de sa douleur ou de son extase, que vous causeriez de la pluie ou du beau temps ! Quiconque souffre est porté à croire que personne n’a jamais tant souffert : et, quand on a souffert comme personne, vous prétendez qu’on le raconte comme tout le monde ! C’est une exigence d’égalité bien tyrannique, et un amour de l’ordinaire… qui n’a pas le sens commun. Eh ! comment jugerons-nous que votre passion est à part, est en dehors de toutes les passions connues, si vous n’avez pour nous l’exprimer que des formules de convention et des images de pacotille ? Qu’on veuille bien y songer ! il y a plusieurs espèces de naturels, comme il y a plusieurs espèces de natures : des natures plates et des natures élevées. L’air est plus vif dans Jes montagnes que dans la plaine ; et, quand on se trouve emporté par l’amour dans ces régions si hautes et toujours si nouvelles, qui n’ont pour habitants que des rois : enchaîné à je ne sais quelle situation inimaginable, et cependant humaine (puisqu’on y reste et qu’on y vit), comment ne sent-on pas que la parole doit avoir quelque chose d’excentrique et d’inusité ? Peut-on deviner de sang froid les mouvements, les agitations, toutes les témérités d’une âme mal à l’aise dans ce monde, et qui se crée, pour respirer, une atmosphère de son iuvention, un autre globe, un autre ciel ? Quand tout se métamorphose, quand tout se transfigure par elle, autour d’elle et pour elle, ne faut-il pas de force que le langage se transfigure et se métamorphose ? Et, pour en venir à ces transformations, ne faut-il pas qu’il se plie, qu’il se contourne de mille et mille façons ? Il peut certainement arriver qu’il se plie de travers, qu’il affecte des tournures, qui déplaisent ou qui choquent : mais que de fois aussi c’est lui qui sera plus droit que la critique ! que de fois, parce qu’elles ne vous seront pas familières, vous prendrez ses grâces pour des difformités ! que de fois, s’il est vrai qu’il n’ait pas bien mesuré le jet de son hyperbole, s’il brise ou s’il émousse une flèehe eu la lançant, s’il se trompe dans le choix d’une arme ou d’une parure, que de fois il rencontrera, dans ce que vous appelez le bizarre, le trope qui lui convient, le mot juste dont il a besoin ! et ce mot, qui n’est pas de votre vocabulaire de tous les jours, qui ne doit pas en être, soyez sûr qu’il ne vous paraît faux, mignard, exagéré, que parce que, si vous pouvez suivre le poète, vous ne daignez pas monter où il s’élève, vous n’osez pas descendre où il descend. Je ne pousserai pas plus loin ce panégyrique ou ce réquisitoire. Bon ou mauvais, c’en est assez, non pas pour excuser mes fautes, mais pour justifier quelques rares esprits du reproche erroné, qu’on leur adresse, de manquer de naturel et de vérité. Sur cent vers de Pétrarque, qu’on accusera dans le monde de ne pas être ce qu’ils devraient être, il y en a cinquante qui ont raison d’être ce qu’ils sont, et cinquante qui n’ont pas tort.

Je ne dirai plus qu’un mot de ces confidences, et je rétablis ici, comme transition, un dernier paragraphe de l’avertissement. Je le destinais à excuser l’obscurité de plusieurs passages dans quelques-unes de ces rêveries : Supplique, Cosmodésie, Invocation.

« A l’époque où je les écrivais, je m’étais condamné à reprendre un poème démesuré, qui devait s’appeler L’univers : que personne sans doute ne m’obligeait de commencer, mais qu’on m’a souvent forcé d’interrompre. Ce projet d’épopée suffit pour expliquer ce qu’on pourrait trouver de nébuleux dans les trois pièces, que je viens de citer. Elles étaient comme le prélude d’un travail plus sérieux, une sorte d’élan, d’encouragement, que je me donnais pour atteindre un but plus élevé, et que je croyais plus noble. »

Il est assez peu important de savoir à quel point je me suis encouragé, et je doute qu’on s’en informe ; mais je profite de cette justification, pour passer à la dernière partie de ce plaidoyer préliminaire. Il ne me reste, pour l’achever, qu’à parler de quelques morceaux insérés dans les cinquième et sixième livres de ces œuvres. Ce sont des fragments de ce poème si souvent interrompu, mais des fragments qui sont, pour ainsi dire, autant de compositions séparées. Cette énorme épopée, qu’il me faut maintenant peu d’années pour terminer, si tant est qu’on puisse terminer l’infini, mon intention formelle est qu’elle ne paraisse qu’après ma mort. J’ai pour cela une foule de raisons, qui ne sont pas assez intéressantes pour que je les donne. Ces raisons n’existent pas pour les extraits que je mets au jour. Si je les imprime, ce n’est pas que je les croie meilleurs que le reste, c’est qu’ils m’ont paru de nature à pouvoir s’isoler : et, s’ils n’ont pas d’autre mérite, bons du moins à prouver que l’auteur prend son art au sérieux. Chaque chant de cette terrible Iliade, dont je n’ose avouer la longueur, commence par un prologue ; et c’est un choix de ces prologues que je soumets à la critique. Une ligne de sommaire à chacun d’eux sera plus qu’il n’en faut, pour en faire comprendre le motif. Je publie aussi de ce poème deux livres entiers, qui n’en font plus partie, et dont chacun forme un ouvrage complet : Le Testament De Roger Bacon, Le Poète Dans Le Monde De L’histoire. Quelques vers ajoutés en tète de ces chants en ont fait aisément deux poèmes bien distincts. Je les ai détachés de leur souche, non parce que je les trouvais mauvais (si cela était, je les aurais brûlés comme bien d’autres), mais parce qu’ils m’ont semblé trop didactiques, mais parce que, dans une épopée dont les sciences font tout le merveilleux, j’ai pensé qu’il valait mieux, quand c’était possible, exposer mes préceptes par l’action que par le raisonnement.

J’ai fini maintenant. Je n’ai point à parler des différents sujets que j’ai traités. Mon commentaire ne les rendrait pas meilleurs ; et, s’ils ont besoin d’indulgence, ils n’ont pas besoin d’explication. J’abandonne donc ce livre à son bon ou mauvais sort, comptant très-peu sur le succès et résigné d’avance à la défaite. Quel que soit au reste le destin de cet ouvrage, je puis affirmer qu’il est le fruit d’un travail persévérant et réfléchi. L’inspiration, qu’on exige avant tout du poète, ne suffit pas. L’âme la plus riche parait bientôt stérile, si l’étude ne la féconde. Le génie même, le génie sans travail, est comme ces plantes qui n’ont pas de racines : un coup de vent les abat. Que devenir avec le génie de moins et la paresse de plus ? L’adage de Chénier est vrai pour tout le monde : « Le temps n’adopte pas ce qu’on a fait sans lui. Cela ne veut pas dire qu’il respecte tout ce qu’il nous aide à faire ; mais, généralement parlant, le temps qu’on met à édifier son œuvre est une présomption de sa durée. Quant à celle-ci, monument ou chaumière, temple ou tombeau, je l’ai construite assez lentement, pour qu’elle puisse durer toujours. S’il ne faut que souffler dessus pour la renverser, ce sera la faute de mon esprit, et non pas de mon zèle. Je ne regretterai pas mes peines ; je gémirai seulement, pauvre soldat littéraire, d’avoir étudié toute ma vie la tactique, pour me faire tuer caporal.

Par le temps qui court, ce n’est certainement pas un cas de conscience, qu’un méchant livre de plus ; le monde en ce genre est trop riche pour s’apercevoir de ce qu’on lui donne. Ce que je regarde comme une honte, c’est de faire mal, quand on a la t’acuité de faire bien. Manquer de respect à son talent, c’est manquer à Dieu même. Quant à moi, je me rends tout haut cette justice que, si je n’ai que trop souvent écrit pour me consoler, je n’ai jamais cru qu’on fît de bons vers en jouant, ou pour se divertir. La poésie, telle qu’il faut l’entendre, est un culte, une religion, un sacerdoce : c’est la profaner que d’en faire un passe-temps, c’est exposer les voiles du sanctuaire à la poussière des bastringues, aux taches de vin du cabaret. Si la prière est la respiration de l’âme, la poésie est la dévotion de l’esprit. Je crains que ce ne soit pour cela qu’on l’insulte, ou, ce qui est encore pis, qu’on la dédaigne. Je sais que, depuis Homère, c’est à qui se plaindra de cette stupide indifférence ; mais jamais, à coup sûr, on n’a eu plus raison qu’aujourd’hui. Jamais nulle part on n’a vu tant d’intelligence écrasée par la matière. On s’occupe tant du corps, que c’est à faire douter qu’il y ait une âme.

Je veux bien que nous vivions à une époque de progrès, quoique je ne sache vraiment pas dans quel sens nous les faisons. Mais ce qui me paraît plus évident que nos vertus, c’est notre mépris pour la pensée et notre culte pour le néant. On donne cent mille francs d’appointements à la toux d’une chanteuse, on subventionne des entrechats et des pirouettes ; et, s’il se rencontre par hasard un homme de génie qui n’ait pas de pain, tout ce que le gouvernement peut faire en sa faveur, c’est de payer son lit de mort à l’hôpital et de l’enterrer gratis. Il semble qu’il y ait dans le monde, etde parti pris, aversion ou dégoût de tout ce qui est noble et généreux. Pour qu’on estime aujourd’hui le talent, il faut réduire l’imagination à l’état de marchandise, en vendre les produits à la toise ou par barrique. Au lieu de mettre une digue à ces scandales, l’État donne l’exemple. On fortifie nos villes contre des ennemis qui ne viendront peut-être pas : mais qui s’occupe de fortifier nos cœurs contre les vices, qui sont toujours en marche, toujours en armes ? Dans notre âge humanitaire, on néglige un peu les hommes : on travaille beaucoup en revanche à l’amélioration des chevaux. On encourage les écuries aux dépens des bibliothèques. On sert de l’avoine dorée aux lauréats du champ de Mars : on réserve la paille pour ceux de l’Institut ; les haras font fortune, et les libraires banqueroute. Il est possible que tout cela soit raisonnable et politique ; mais je n’en ai jamais rien cru, et cela me paraît aussi hideux que ridicule : c’est beaucoup dire.

Un fait positif, c’est que la société actuelle est corrompue. Elle est dans un état de fièvre et de décomposition indéfinissable : et, au lieu de chercher à la guérir, ceux qui devraient s’en faire les médecins s’en font les courtisans. Les écrivains flattent le mal, qu’ils devraient combattre. Nous n’avons plus de maisons de jeu, mais nous avons à chaque coin de rue deux ou trois cabinets de lecture, où le poison se loue à l’heure, où chacun se fournit à bon compte de l’immoralité qui lui manque. Pour que le monde fût sain, il faudrait qu’il fût probe ; et comment veut-on qu’il le soit, quand, non content de négliger ce qui est pur et libéral, on offre partout des primes à l’improbité des lettres ? Où en sontelles aussi ! Ce qu’on admire aujourd’hui en fait de littérature, c’est quelque chose qui n’en est pas, quelque chose d’abject qui n’a pas de nom : une grossièreté d’ignorance qui n’a d’égale que son effronterie, un fanatisme de paradoxes qui soulèvent le cœur et révoltent la raison, un amour de la fange qui prend la boue pour de l’aimant, une dévotion pour’la richesse à faire rougir le Dieu des pauvres, un étalage de cynisme qui se donne pour de la force, une perversité de talent qui fait quelquefois regretter qu’on ne punisse pas les livres en place de Grève, qui ferait croire que la librairie est l’antichambre du bagne. Qu’a-t-on le droit d’espérer de ce siècle, qui sera peut-être grand, mais qui n’est encore qu’immonde : de ce siècle éclairé, qui se sert de ses clartés pour dépraver la lumière, quand on s’est fait une religion du beau, et du beau dans sa plus large acception, c’est-à-dire de l’honnête et du bon : quand on a toujours cru que c’était une impiété de consacrer son intelligence à enluminer des turpitudes, et une impiété sociale de les récompenser ? on attend une injure : et l’on n’espère rien.

Je n’ai pas l’impudeur de me proposer pour modèle, mais je me plais à supposer que quelques âmes d’élite me remercieront en secret d’avoir toujours prêché le culte du bien et la haine du mal. Si je n’ai pas réussi à faire aimer la nature, la vertu, la liberté, on me rendra du moins tout bas cette justice : que je ne me suis jamais mêlé dans les tripotages de l’ambition : que je n’ai jamais, brocanteur de luxure, mis la chasteté de la muse sous le patronage du vice et de l’argent : que j’ai toujours su préférer une obscurité sans remords à de honteuses célébrités. Il y a des vêtements de pourpre et de soie qui salissent, des honneurs qui dégradent. Je n’accuse ici personne de porter les uns et de quêter les autres ; mais je n’en veux pas. La lyre est sainte, a dit l’antiquité : cette maxime l’est aussi. Elle doit être la devise de tout poète, qui a la conscience de ses devoirs et de sa mission. Je ne crois pas y avoir menti. Si j’ai osé y toucher, à cette lyre, que le génie consacre, j’ai pu manquer de force et d’habileté ; je ne l’ai pas du moins profanée. On peut me reprocher mon audace ; mais on ne m’accusera pas de sacrilège.

L’Abbaye du Val, 3 août 1843.

LIVRE PREMIER.


LA CRÉDENCE.


À


M. CH. DE LACRETELLE.


LES CAMALDULES.


POÈME.


I.


Non loin du Pausilippe et de Parthénopé,
Quel est, sur la hauteur, ce couvent escarpé ?
Montez : vous y verrez, du fond de ses cellules,
Plus d’un monde à vos pieds : ce sont les Camaldules.
Jamais de nos grandeurs les transfuges mortels
N’ont, pour s’y prosterner, mieux placé des autels.
Dans ce hâvre élevé comme le cœur respire !
Temples, cités, débris de tombeaux et d’empire,
Peuple qui fait du bruit, peuple qui n’en fait plus,
Spectres vivants ou morts, complets ou vermoulus,
Tout a passé, tout passe, au bas de la colline,
Comme une armée immense, errant sans discipline,
Qui vers l’Éternité marche, en se décimant ;
Et, de l’Éternité symbole en mouvement,
La mer, de l’horizon clôture vagabonde,
Roule, entre nous et Dieu, sa porte autour du monde.

II.
L’Éternité ! qui sait si ce mot de géant
N’est pas, au lieu du ciel, un surnom du néant ?
Le port qui nous attend n’est peut-être qu’un gouffre.
C’est pour cela qu’on vit, et pour cela qu’on souffre !
A.h ! si le but de l’homme est d’aller, dans ce port,
Dormir d’un long sommeil sans se douter qu’il dort,
Pourquoi tant fatiguer sa voile aventurière ?
Heureux qui, des honneurs secouant la poussière,
Abjurant et la gloire et ces molles amours,
Dont les liens rompus nous accablent toujours,
Viendra, le cœur contrit, la tête pénitente,
Sous l’arbre de là croix planter ici sa tente !
Dans le monde souvent la foi nous dit adieu :
Le cloître est un sépulcre, où l’on espère en Dieu.

III.
Pèlerins, qu’ont courbés vos doutes incrédules,
Venez suspendre ici vos bourdons, vos cédules,
Et prendre, en les quittant, des leçons de repos :
Le bercail est ouvert au retour des troupeaux.
Ici la paix de l’âme est un saint patrimoine,
Qu’exploite à son profit le cœur de chaque moine.

Chacun a sa cabane, et chacun son verger,
Où le travail est pur, et l’orgueil étranger.
Le temps, que ne doit pas occuper la prière,
Se passe à cultiver la terre hospitalière,
Qui fournit tour à tour, sans jamais être en deuil,
Quelques fruits au banquet, quelques fleurs au cercueil.
Comme autre part la nuit, là le jour fait silence ;
Mais lorsqu’à son déclin l’Angélus se balance,
Chacun peut, s’il le veut, bénir tout haut son sort,
Et, pour juger le monde, interrompre sa mort.

IV.
A l’heure où du soleil la splendeur qui déserte
Rougit les peupliers du côté de Caserte,
On voit, de leurs enclos, dans le jardin commun,
Les moines blancs passer, et glisser un par un.
Affranchis de leur tombe, ainsi que des fantômes
A qui Dieu permettrait d’inspecter les royaumes,
Où le mal qu’ils ont fui recommence pour nous,
Tous, des vêpres du jour délassant leurs genoux,
Vont s’asseoir et causer au bord de la montagne.
L’œil y plane sur Naple et toute la campagne.
Un vieux chêne, un vieux banc, en sont le seul trésor :
C’est là qu’en se parlant on semble vivre encor,
Et, pour s’en détacher chaque fois davantage,
Là qu’on vient regarder… toujours le même orage :

L’existence qui gronde, et dont le long fracas,
Pour arriver si haut, s’échappe de trop bas.
Vous, qui prenez ce bruit pour un concert céleste,
Fuyez, si vous voulez, cet exil : moi, j’y reste.

V.
Oui, je veux dans ces lieux, tapi comme un vieillard,
Envelopper mes jours de leur pieux brouillard.
Le manteau du bonheur ne sied point au poète :
La bure m’ira mieux qu’une robe de fête.
J’ai déchiré la mienne aux buissons ennemis,
Cherchant les biens trompeurs, que mes vers m’ont promis :
A quoi bon remplacer le songe qui s’envole,
Par un autre ? la gloire est menteuse et frivole,
Dit-on : pourquoi l’apprendre ? il vaut mieux en douter.
Puisqu’il n’est pas encor trop tard pour m’arrêter,
Endormons-nous ici dans notre indifférence :
J’y vivrai du regard, c’est plus que d’espérance.

VI.
Je ne pourrais jamais vivre, seul avec moi,
Dans ces terriers de Thèbe, où s’allaitait la Foi.
Des champs morts de Sais plante indéfinissable,
La prière des saints peut pousser dans le sable ;

Mais la mienne, plus faible, a besoin, pour germer,
D’un sol qui la parfume et qu’elle puisse aimer.
J’ai besoin, pour prier, d’admirer la nature :
De voir les fleurs enfants rire dans la verdure :
D’entendre, au bord des nids, gazouiller les oiseaux,
Ou la brise du soir chanter dans les roseaux.
Je puis bien me passer des hommes : leur parole
M’irrite plus souvent qu’elle ne me console ;
Mais il faut que la terre, écho rival des cieux,
Converse avec mon âme et cause avec mes yeux.
Peuplant de ses beautés ma retraite bénie,
Il faut que ses trésors me tiennent compagnie :
Car je veux m’exiler, et non pas me punir,
Voir s’épurer le ciel, et non le rembrunir.
Où serais-jc, isolé, moins seul que dans ce cloître ?
Un monde, autour de vous, semble croître et décroître
A toute heure : et jamais visions du sommeil
Ne vous ont transporté dans un monde pareil.
Voyez ! dans l’ombre encor, la mer napolitaine,
Comme un acier bronzé ne s’entrevoit qu’à peine ;
Mais quand le jour viendra, que de riches tableaux
M’offriront ces bassins, ces vallons, ces coteaux,
Et la mer de Tyrrhène, et la rade azurée,
Où fuit du Catanais fa barque bigarrée !

VII.
Le jour vient : le voilà ! Le souffle du midi
Glisse légèrement sur le flot engourdi :

Tout renaît. Le sofeil, sur les pentes voisines,
Jette l’éclat brûlant de.ses flèches divines,
Et de Castellamar fait fumer le » rochers.
A travers les vapeurs, qui drapent ses clochers,
La Torre del Greco luit comme une pagode :
De ces gazes d’argent, où l’arc-en-ciel se brode,
L’eau mouil’e la lisière, et suspend, en tremblant,
Comme une frange verte au pied d’un rideau blanc.
La vague enfin, perdant ses derniers plis debène,
Comme un bélier de feu bat le cap de Misène.
Quel peintre éblouissant, que le jour ! ses pinceaux.
Semblent, à chaque coup, débrouiller un chaos ;
Mais que votre œil soit lent à voir ce qui l’invite !
Ce n’est pas admirer, que d’admirer trop vite.

VIII.
Abaissez vos regards ! le front vert et fleuri,
Cet écueil est le cap où Misène a péri.’
La tombe a disparu ; mais son nom, moins fragile,
Demeure : c’est un legs, assuré par Virgile.
La lame, qui s’y glisse entre les mousserons,
Semble encor du Troyen défier les clairons ;
Dans tous les plis du sol l’Énéide respire.
Gravant dans les échos les accents de sa lyre,
Le poète magique a, sur ces nobles bords,
Comme un reflet du ciel, imprimé ses accords :

Aux dieux, qu’il invoquait, on se surprend à croire,
Et ses chants onf pour nous la force de l’histoire.
Voici Cumes, voici les bois du rameau d’or !
Les colombes de Cypre y voltigent encor.
Ici de la sibylle est la sourde caverne :
Là les flots vénéneux de l’immobile Averne,
Et les Champs-Fortunés, où la porte d’ivoir
S’ouvre aux rêves des morts, qu’on demande à revoir.
Le poète lui-même, épris de ces rivages,
Où ses vers sont debout pour repousser les âges,
Semble, roi de la côte où git son souvenir,
Du haut de son passé surveiller l’avenir,
Et, gardien endormi de sa propre mémoire,
Protéger ces beaux lieux, qui défendent sa gloire.

IX.
Oh ! que de poésie on recueille dans l’air !
Vos regards curieux traversent-ils la mer,
Vous découvrez Sorrente, et ses toits en terrasse,
Et ses bois d’orangers, tiède berceau du Tasse,
Où le Tasse revint, vieux d’avoir trop soutfert,
Demander un cercueil, qui n’était pas ouvert.
Plus près c’est Amalfi, dont les jasmins qui dorment
Fontcourir leur parfum sur les sentiers qu’ils forment.
Oh ! n’en détournez pas vos regards inconstants :
C’est presque du bonheur, que de les voir long-temps.

A peine aurez-vous lui ces riants paysages,
Que vous rencontrerez des ruines sauvages,
D’imbéciles tombeaux, de lâches monuments,
Suant encor le crime en leurs derniers fragments,
Et des vertus de l’homme épitaphe navrante.
Pour aller à Capri, faut-il quitter Sorrente !

X.
Comme Jérusalem qui voit, près des lieux saints,
D’un sérail effronté ramper les murs malsains,
Sorrente, au sein des fleurs, que foule sa paresse,
Voit monter sur les eaux, dont l’azur la caresse,
Ces obscènes palais, ces viviers.crapuleux,
Où Tibère, jetant ses poissons fabuleux,
Fit de la volupté le dernier des supplices :
Cette ignoble Capri, réservoir d’immondices,
Où son âme putride, et lasse de désirs,
Croupissait dans sa pourpre au milieu des plaisirs.
Cette île maintenant, pour nos repas féconde,
Livre ses vins légers à la gaîté du monde ;
Mais le pampre joyeux, qui dore le coteau,
Sur l’ombre du César jette en vain sou manteau ;
Cette ombre y semble encor, par la terre vomie,
Élever sur l’abime un phare d’infamie.

XI.
De ces rochers pervers, que le meurtre tailla,
Mon regard dégoûté recule vers Baïa :

Et c’est pour aborder au tombeau d’Agrippinc !
Du tigre impérial sinistre concubine,
Qui vins mettre à ses sens un ignoble éperon,
Et polluas d’avance un remords de Néron,
Tu voulais, dépravant tes baisers de matrone,
Remonter par l’inceste à ta moitié de trône ;
Et cet étai pourri s’est brisé sous tes pas,
Comme l’esquif vengeur qui portait ton trépas !
Ton sépulcre, debout sur un morceau de terre.
Entre un volcan de vice et son sale cratère,
Et ces bains, où ton fils, ivre de sang humain,
Venait rêver, le jour, le sang du lendemain,
Est là, comme un témoin de deux races de crimes.
Du fond de ton cercueil, dénombrant leurs victimes,
Si ton ombre, couchée entre deux empereurs,
Peut mieux que des vivants juger de leurs fureurs :
Lequel fit de sa cour le plus hideux repaire ?
Est-ce ton assassin, ou celui de ton père ?

XII.
Et Tibère et Néron, que de bourreaux sont là,
Près du pont de Pouzzole et de Caligula !
Juge de leurs forfaits, Tacite les raconte ;
Mais il les a flétris, sans en savoir le compte.
De tous ces monuments, l’un sur l’autre abattus,
Il n’en est pas un seul qui |>arle de vertus !

Ces tessons d’univers sentent le parricide.
D’un tas de noms perdus répertoire fétide,
Des tombeaux mutilés, entés sur des tombeaux,
Des thermes desséchés, des palais en lambeaux,
Sont là, comme un extrait des annales romaines.
Car qu’est-ce que l’histoire et ses mornes domaines ?
Un cimetière en friche, où des cercueils broyés
Dorment sur des cercueils, dont les noms sont rayés :
Un dépôt de poussière, où le temps qui se vautre
Fait passer, sur un mort, l’épitaphe d’un autre :
Mémorial railleur, qu’on traduit mal ou bien,
Et qui n’a qu’un seul mot, dont le seul sens est rien.

XIII.
Sur ces bords, couronnés de temples qui s’écroulent,
Ce sont les flots romains encor qui se déroulent,
Plus fixes, plus constants dans leur mobilité,
Que ces temples, si fiers de leur solidité.
Les hommes se sont peints sur ce miroir limpide,
Comme le vol changeant d’un nuage rapide,
Qui se regarde fuir, et qui se perd après :
Chaque siècle à son tour y réfléchit ses traits,
Ses crimes, ses grandeurs, sa joie ou sa tristesse :
Les cieux seuls d’autrefois s’y répètent sans cesse !

Ainsi — qu’allais je dire, et qu’ai-je donc pensé ?
Quelle leçon cherchais-je à tirer du passé,

Quand je lisais son cours dans le vol d’un nuage ?
Je ne sais ; mais je sens que quelque grande image,
Au lieu de s’affranchir des langes du cerveau,
Demeure emmaillottée au fond de son berceau :
Comme ces lacs de feu.qui, mordant leurs barrières,
Du Vésuve là-bas rongent les soufrières,
Dans leur cachot rougi bondissent furieux,
Veulent à toute force illuminer les cieux,
Et ne laissent pourtant, du lit qui les enclave,
Échapper dans les airs qu’une fumée esclave.

XIV.
Qu’il est beau, ce volcan, ce roi dominateur,
Noir gardien des tombeaux dont il est fondateur,
Qui depuis tant de temps lève, d’un air suprême,
Son front qu’a décharné son bouillant diadème,
Et fait sur ses sujets pleuvoir, malgré leurs vœux,
Son panache de suie et ses arrêts de feux !
Que son stérile empire est fécond en désastres !
C’est ici, quand la cendre eut embourbé les astres,
Qu’armé de son génie et de ses longs regards,
Pline alla du géant affronter les hasards,
Et plus loin qu’il périt, quand, de ses flancs perfides,
Roulant des flots de naphte et de pierres liquides,
Le colosse inondait son royaume agité,
Et d’Hercule sans force étouffait la cité.

Il n’en fallait pas moins peut-être à la nature
Pour interrompre Pline en sa haute lecture,
Elle arma contre lui ce qu’il fallait d’efforts
Pour déplanter le peuple attroupé sur ces bords :
Et le monde perdit, avec ce peuple inerte,
Un sage. Quelle fut la véritable perte ?
Que ne peut-on pas lire au front de ce volcan,
Bivac incendiaire allumé sur un camp,
Qui gèle dans la nuit sous ses tentes de lave !
Que de choses nous dit sa voix puissante et grave,
Ou ce silence altier, qu’un grand homme épia,
Et qui raconte aux yeux la mort de Pompeïa !
Drame surnaturel, lugubre, mais sublime,
Où l’on vit le théâtre, instrument et victime,
Se soulever, lutter contre tous les acteurs,
Se démolir lui-même autour des spectateurs,
Et bravant, repoussant, la cendre mortuaire,
Disparaître avec eux sous ce vaste suaire :
Comme Dieu vit jadis le désert révolté,
Défier, en plein jour, Cambyse épouvanté :
Se dresser, pour s’abattre, en mouvante muraille,
Et ranger contre lui tout son sable en bataille :
Sous ses drapeaux de poudre appeler aux combats
L’ouragan, qui commande ailleurs d’autres soldats :

Marcher ; et, conduisant le naufrage à la guerre,
Forcer l’escadre humaine à sombrer sous la terre.

XVI.
Puissant, comme le temps, dont le pied vigoureux
Heurte, en passant, le seuil d’un empire poudreux,
Le renverse, et plus loin, pour sa faim qui s’aiguise,
Enfante ou rebâtit des mondes à.sa guise :
Le despote embrasé, dont le bras souterrain
Laboure sourdement le sol napolitain,
Et se plaît à couper les racines des villes,
Sur les flots tout a coup fera jaillir des îles,
Ischia, Procida, riants autels du jour,
Iles sœurs de la Grèce, adorable séjour,
Où des plus belles fleurs les odorants caprices
Voilent du feu natal les noires cicatrices.
Volcan générateur de tant de frais réduits,
Leur naissance t’absout de ceux que tu détruis !

XVII.
Loin des clameurs de Naple emporté par mes rêves,
Que de fois, Procida, j’ai vogué vers tes grèves,
Et cru que le bonheur y cachait ses jardins !
S’il en a quelque part, c’est sur ces verts gradins,
Où l’ambre du limon, où l’or vineux des treilles,
Du sol électrisé jaillissent par corbeilles,

Où, quand la tarentelle abrège l’oraison,
La vierge, aux pieds mutins, frappant, sur le gazon,
Sa sandale, docile aux sons de la guitare.
Fait comme un luth plus sourd frémir la solfatare.
Pur vallon de l’Éden, aux vagues suspendu,
Tu rends un paradis à ceux qui l’ont perdu.
J’aime aussi ta beauté, qui sourit sur l’abîme,
O Suisse delà mer, qu’on nommait Inarime,
Cénotaphe de fleurs, que cherche à se rouvrir
Un géant étouffé, qui ne veut pas mourir :
Vieux rocher d’ischia, dont la coupe de soufre
Garde une eau salutaire au voyageur qui souffre.
J’aime de tes forêts le vénérable écho,
Et leur voûte fidèle à l’ombre de Vico.
C’est bien là qu’en effet le Newton de l’histoire
Devait, pour la comprendre, établir son prétoire :
Sur le cratère éteint d’un volcan consumé,
Éteint comme l’histoire, après avoir fumé !
Les pieds dans la poussière, on pèse mieux les hommes.
Le peu qu’en fait le temps, et le peu que nous sommes.
Noble rôle à jouer ! mais, moi, j’aimerais mieux,
Si le sort me fixait sous ces bois studieux,
Oublier les humains, que de juger leur cendre.
Oublier, c’est monter ; y songer, c’est descendre.

XVIII.
L’oubli, dont j’ai besoin, plane sur Nisida :
Ile sainte, où jadis Cornélie aborda,

Veuve, par le poignard, du même époux que Rome.
Leur gloire maintenant y dort du même somme ;
Mais qu’importe au penseur qui veut la rajeunir !
Tout contraste à ses yeux devient un souvenir,
Il se déroule en lui tout un monde d’idées,
A voir, sur le penchant de ces côtes brodées,
L’aubépine qui pousse où flottaient des drapeaux :
Et, du cygne effilé blancs et soyeux rivaux,
D’élégants lévriers, dont on cherche les ailes,
Raser, en aboyant, ces berges immortelles ;
Ces berges, dont l’écho, prédestiné des cieux,
De Brutus à Porcie entendit les adieux.
Inutile vengeur d’une ingrate patrie,
Toi, qui pleurais ici sa majesté flétrie,
Salut à toi, Brutus, triomphateur sans char,
Brutus, fils de Caton et non pas de César !
Ton nom renferme seul toute une république.
C’est en vain que ton père, aux murs sacrés d’Utique,
Devança de la croix l’intrépide clarté,
Et voulut, dans son sang, Christ de ! a liberté,
Du monde abâtardi retremper le civisme :
Toi seul fus racheté par ce saint fanatisme.
Le trépas de César, bienfait sans rejeton,
Ne fut pas plus compris que la mort de Caton :
Et les chiffons d’Antoine, égouttés sur la place,
Des rois que tu frappais firent germer la race.


XIX.
Ces dévoûments sont bons au berceau des états ;
Mais il était trop tard, quand tu les méditas :
Le luxe avait pourri le vieux chêne du Tibre ;
La gangrène de l’or le rongeait fibre à fibre.
Borne ne visait plus qu’à se déshonorer :
Et Rome, après ta mort qu’elle n’osa pleurer,
Rome, de ses aïeux adultère orpheline,
Aux plus vils bateleurs, que soldait Messaline,
Prostitua ses flancs épuisés de héros.
Effrontément couchée au milieu de leurs os,
Elle ne quitta plus son cloaque et son auge,
Que pour salir encor les restes de sa toge ;
Pour faire un empereur ou quelque dieu nouveau :
Le dieu, d’un empereur : l’empereur, d’un bourreau.

XX.
On ne le voit que trop : la herse impériale
A remué ces champs, d’où le crime s’exhale,
Et dans leurs noirs ravins détourné l’Achéron.
Octave y dort peut-être auprès de Cicéron :
Cicéron, sa victime, et plus encor son maître,
Qui ne parut jamais plus éloquent, peut-être,
Que le jour où l’on vit, saignant palladium,
Sa tète consulaire effrayer le forum.

Sa tombe est à vos pieds, et comme elle appauvrit1,
Une tour, qu’on nommait la tour de la Patrie ;
C’est un sépulcre encor, celui de Scipion !
Épigramme sanglante ou noble allusion !
Son pays avec lui gît sous la même pierre :
Il ne lui reste rien de bon que sa poussière.
La tour de la patrie ! un nom pareil est beau,
Pour un temple, un palais, surtout pour un tombeau.
Qu’il paraît juste ici ! quand son soit périclite,
Un peuple est tout entier dans ses hommes d’élite :
Et quand tout est la proie ou le prix du poignard,
Autour du pays mort leur cercueil fait rempart.
Livre monumental, ce sol n’a rien de large,
Que Rome n’ait inscrit son déshonneur en marge.

XXI.
Rome ! ce vaste nom remplissait l’univers :
Ses vaincus surpassaient le nombre de ses fers :
Et sous ses empereurs, mendiante, avilie,
De forfaits en forfaits courtisane vieillie,
Quêtant de tous côtés des maîtres et des dieux,
Des ordures du monde elle a peuplé les cieux,
Et des rebuts du ciel l’austère Capitole.
La preuve en est encor vivante dans Pouzzole.
Démeublant d’Osiris l’olympe égyptien,
Voyez-la, pour remplir les étables du sien,

Y parquer ce bêtaiI d’immortels apocryphes,
Dont les bouviers du Nil étaient les vrais pontifes.
Remarquez sous les eaux ces vieux marbres tapis !
C’est l’antique maison qu’habitait Sérapis.
Levant dans le désert sa tête sans couronne,
De ses parvis boueux la dernière colonne
Ressemble au mât rompu d’un vaisseau naufragé.
On dirait, à le voir sur ce sol ravagé,
Un temple voyageur, qui, chargé de symboles,
Est venu perdre ici sa cargaison d’idoles.
Ses cadres, ses agrès, son gouvernail sculpté,
Transportent nos esprits au port qu’il a quitté ;
Ce port n’existe plus : et nos âmes chagrines
Ont changé de climat, sans changer de ruines.

XXII.
Écho de l’Océan que j’interroge au loin,
De tout ce qu’il a vu je deviens le témoin ;
L’œil plongé sur ces flots, qu’ont battus tant d’orages,
Je suis témoin, comme eux, de l’ouragan des âges.
Comme un fuseau confus, dont nos regards blasés
Brouillent, en les comptant, les fils entre-croisés,
Les époques ensemble, assiégeant la mémoire,
Ne nous présentent plus qu’une masse d’histoire.
C’est ainsi qu’à Minturne on voit, dans le lointain,
Se cacher Marius, tyran républicain ;

Et du monde, un instant, abrégeant l’esclavage,
Annibal dans Capoue, y préparer Carthage.
Capoue, où le plaisir faisait tout oublier,
Carthage, dur berceau du commerce guerrier,
Chacun séparément ont subi leurs ravages,
Et leurs débris, couchés chacun sur leurs rivages,
Se mêlant sous nos yeux qui confondent leurs plans,
Se touchent à travers la mer et trois mille ans.
Borne du monde instruit et du monde barbare,
La mer, vaste lien de ceux qu’elle sépare,
Passe entre eux, comme nous, comme nos jours ttottants,
Entre les deux moitiés de la sphère du temps,
Le passé, l’avenir, double et vaste contrée
Vers qui l’âme gravite, et qui n’a qu’une entrée,
La mort, cette autre mer qui met tout de niveau.
De ces pensers perdus démêlez l’écheveau,
S’il se peut : car pour moi ! le flux me les amène,
Et, plus rapide encor, le reflux les entraîne.

XXIII.
Mer, redoutable mer, depuis que je te voi,
La terre a disparu, je ne vois plus que toi.
Fluide firmament, qu’osent tenter nos voiles,
Qui comptes dans tes plis des écueils pour étoiles :
Ciel esclave du vent, qui caches dans tes eaux
Un cœur tumultueux, qui bat sous nos vaisseaux,

J’aime à tâter des yeux le pouls de tes marées.
D’éloquentes leçons tes ondes chamarrées,
Comme un autre océan balancent, sous mon front,
Les flots de ma pensée, inquiète et sans fond :
Et je sens mon esprit, que leur désordre allume,
Traduire, en les sondant, tes énigmes d’écume.
Pour te rire de l’homme et l’instruire, dis-moi,
Ciel fiévreux de la mer, quel Dieu réside en toi ?
L’homme a beau, dans son vol, te fouler en monarque,
Sur tes sentiers mouvants jamais son vol ne marque.
L’homme, roi de la terre où son trône est jeté,
Y fait, même en tombant, preuve de royauté ;
Que reste-t-il du sceptre et du mors qu’il t’impose ?
Quand le regard penseur sur ton-sein se repose,
Que ce monde si large est tout à coup petit !
L’histoire, comme un fleuve, y roule et s’engloutit.
Des peuples et des rois tu vois passer la lutte,
Et tu ne retiens pas la date de leur chute :
Indifférente à tout, lavant, des mêmes flots,
Les murs armés de Rhode, ou les fleurs de Délos ;
Et l’homme, qui comprend tes oracles sublimes,
Va pourtant, de sa rage insultant tes abîmes,
Mêler le bruit mesquin de ses emportements
Au fracas solennel de tes grands mouvements !
L’homme en vain par orgueil s’obstine à ne pas lire
Les immuables lois de ce changeant empire,
Et croit, en affectant un air d’éternité,
Semer de toutes parts pour l’immortalité :

Le spectre du néant étouffe ses semailles ;
De son filet de gloire il arrache les mailles ;
Et l’Océan, qui traîne, à chacun de ses pas,
Tant de trésors fameux, que l’on n’aperçoit pas,
Fantôme illimité de ce néant qu’il nie,
Raille, en la poursuivant, sa rebelle agonie.

XXIV.
Comme il dut le sentir, cet altier souverain,
Dont au bout du couchant dort le berceau marin :
Cet aigle à face d’homme, élevé dans la Corse,
Qui, parti de son nid, humble encore et sans force,
Sentit pousser son ade en traversant les cieux,
Aux éclairs de la foudre accoutuma ses yeux,
Et, fascinant de loin ses pâles adversaires,
S’abattit sur la France, et la prit dans ses serres :
Qui la traîna quinze ans de combats en combats :
Qui, jetant devant lui tous les trônes à bas,
De leurs débris dorés se construisit son aire !
Comme il dut le sentir, quand, frappé du tonnerre,
Que ne retenaient plus ses ongles émoussés,
Il s’en fut, l’aile morte et les yeux affaissés,
Confier à la mer sa dernière couronne :
Quand changeant de tombeau, comme il changeai tde trône,
Il alla, d’une autre île effrayant détenu,
Dans une cage anglaise expirer seul et nu !


XXV.
Le passé n’est plus rien, quand on pense à cet homme,
Qui tint dans l’univers plus de place que Rome !
Et lui-même, pourtant, n’est plus rien qu’un grand nom.
Qui, semblable peut-être au cri sourd du canon,
Que jette sur les eaux un navire qui sombre,
Roule, en s’affaiblissant, dans les déserts de l’ombre.
Élancé d’un écueil, ses drapeaux à la main,
Il ne fit en dix ans le tour du genre humain,
Que pour venir tomber auprès de sa naissance :
Et c’est là que des vents l’orageuse puissance,
Au lieu de l’étouffer, éveillant son orgueil,
Les rois l’ont vu sortir de son premier cercueil,
Pour s’en fonder un autre… où leur peur fût à l’aise.
Il me semble d’ici le voir sur sa falaise,
Contemplant comme moi le spectacle des mers,
Prendre en même mépris sa gloire et ses revers :
Dans chacun de ces flots croyant se voir renaître,
Se regarder monter, descendre, et disparaître :
Comparer en lui-même, à ces monts passagers,
Ses trônes fugitifs, ses stériles dangers :
Debout, les bras croisés sur sa large poitrine,
Assister en détail à sa vaste ruine,
Et, sans quitter des yeux le tragique Océan,
Siffler un air de guerre, en pensant au néant.


XXVI.
Le néant ! voilà donc ce que vaut la fumée,
Que pousse autour de nous l’ardente renommée !
Peuple infirme ou robuste, homme fort ou chétif,
La mort vous balaîra comme un grain maladif,
Et vos œuvres ne sont qu’un obscur cénotaphe,
Dont nous pouvons à peine épeler l’épitaphe !
Nos grandes actions, nos plus mâles écrits,
Tout ce que nous faisons ne fait que des débris !
Laissez-moi donc en paix, amour, gloire, science ;
Mourez dans ma mémoire et dans ma conscience.
De l’oubli, maintenant, j’aime mieux les pavots,
Que tous ces vains lauriers, qui tentent nos travaux.
J’ai traîné jusqu’à vous mon espérance morte,
O cloître : et le convoi s’arrête à votre porte.

XXVII.
Mais voici que le jour, tombant sous l’horizon,
De ses rêves pensifs éveille ma raison !
L’ombre vient effacer tous ces tronçons d’empire,
Que j’ai fait comparaître ici devant ma lyre.
De l’Ave Maria la cloche a résonné :
Le canot du pêcheur, dans le port ramené,
IN’animc plus des mers la surface déserte :

Et du voile des cieux la mémoire couverte
S’endort, près des débris qu’elle vient d’évoquer ;
Le spectacle des temps commence à lui manquer.
La nuit ! déjà la nuit ! et tout à l’heure encore,
Je regardais blanchir le réveil de l’aurore :
Et des brouillards dorés les jaunes tourbillons,
Du Vésuve ridé gravir les noirs sillons ;
Et dans ce seul instant, qui déjà se dérobe,
Ma pensée, au vol d’aigle, a fait le tour du globe !
Vingt siècles rallumés l’un après l’autre ont fui,
Et, née avec le jour, Rome est morte avec lui !

XXVIII.
Des astres maintenant l’essaim, qui se dégage,
Abandonne enflammé ses ruches de nuage ;
C’est l’heure où, désertant leur sommeil caverneux,
De leur linceul, dit-on, les morts défont les nœuds,
Et reviennent furtifs visiter la demeure,
Où rien ne leur répond, où le vent seul les pleure.
C’est aussi le moment, où, comme autant de corps,
Qui s’échappent le soir du camp frileux des morts,
Les moines du couvent sortent de leur retraite,
Et reviennent, causant de leur peine secrète,
S’entretenir du monde, et peut-être en rêver.
Tls ont l’air, quelquefois, heureux de retrouver
Ce qu’ils ont fui : la vie et ses brillants mensonges.

Dire qu’on a vécu, c’est refaire ses songes ;
Mais les recommencer, c’est encor en gémir !
De cette vie injuste abrités pour dormir,
Ils retrouvent la voix, pour avoir pitié d’elle.
Puis au chœur, tout à coup, la cloche les rappelle ;
Ils y retournent tous, comme un obscur bétail,
Que le repos fatigue autant que le travail,
Demander une tombe, où l’on pourra se taire.
Après l’avoir quittée, on maudit donc la terre !
Que ce couvent alors, un moment respecté,
Apparaît pauvre et nul au regard attristé !
On ne l’aperçoit plus que dans l’ombre du blâme.
Si ces sortes d’asile étaient, aux maux de l’âme,
Ouverts, comme un hospice à notre infirmité :
Si, sorti du creuset de la calamité,
Il fallait, pour entrer, montrer ses cicatrices :
Dieu, que j’approuverais ces sacrés édifices !
Quand le sort a frappé de toute sa vigueur ;
Quand l’esprit saigne en nous des blessures du cœur,
Et s’use à mesurer le dard qui nous pénètre :
C’est alors seulement qu’on pourrait nous permettre
De nous réfugier aux pieds de l’Éternel,
Et de mourir tranquille à l’abri d’un autel.
Quand de la mort de l’âme on sent son corps qui tombe :

Quand ceux que nousaimions dorment tous dans leur tombe :
Quand notre espoir, comme eux, dans sa fosse est couché
Tout entier, sans que l’œil, sur sa pierre penché,
Voie un peu de gazon verdoyer dans ses fentes ;
Le monde alors, son bruit, ses vapeurs étouffantes,
Rien de lui ne va plus à nos sens moribonds.
Mais toi, qui ne meurs pas, ô ciel, tu nous réponds !

XXX.
S’il n’est rien d’aussi grand, que de voir l’homme sage,
Sans reculer d’un pas, lutter avec l’orage,
Et même, en lui cédant, plus fort que le chagrin,
Au-dessus du malheur lever un front serein :
Rien ne serait plus beau, chassé de poste en poste,
Que de voir l’homme juste, intrépide holocauste,
Par le vent du destin poussé dans le saint lieu,
Achevant son combat sous le regard de Dieu.
Oh ! faites-moi du cloître un temple de refuge,
Où l’on entre en vaincu, mais non pas en transfuge !
Comme vos vieux soldats par la guerre amputés,
Les mutilés du sort y seront respectés.
Mais ces couvents du jour, où l’obscure paresse,
Pour quitter le harnais, n’attend pas la vieillesse :
Qu’habitent l’ignorance et l’incapacité :
Où du culte de Dieu la sainte austérité
Se change en habitude, en frivole pratique,

Et fait de la prière un acte mécanique !
On peut bien, un moment, en envier la paix ;
Mais bientôt, dégagé de ces langes épais,
L’homme fort se rattache à la philosophie,
Et reprend, vigoureux, le sentier de la vie.
Non, non, je ne veux plus, ennemi des vivants,
Du stérile repos, que vendent les couvents.
Le sommeil est un bien, que le travail fait naître ;
Et je pairai le mien… sans le gagner peut-être.
Relevant, à ces mots mon front chargé de deuil,
Du moutier qui donnait je repassai le seuil :
Et, marchant tout pensif sous une nuit profonde,
Je rentrai dans la ville, ou plutôt dans le monde.

CONTE D’ENFANT


PROLOGUE.


Quoiqu’on m’ait baptisé, lorsque j’avais deux jours,
(Et voilà bien trente ans), j’ai peur d’être toujours
Mauvais chrétien. Mes mœurs sont assez régulières ;
Mais, s’il faut l’avouer, je sais pou mes prières,
Et j’en suis si honteux, que je ne les fais pas.
Quant à celles du cœur, qui se disent tout bas,
Je les dis ; mais c’est mal de n’en pas savoir d’autres,
Le Credo, par exemple, ou l’Acte des apôtres.
Il doit être si doux, le soir, quand le sommeil
Vient des rêves de l’âme assembler le conseil,
D’entrer en confidence avec l’Être-Suprême,
Et de dire tout droit, sans en faire un poème,
Comme un pauvre d’esprit qui ne craint pas l’enfer,
L’ave pleine de grâce, ou le Pater Noster !
Souvent je me repens de mon indifférence,
Et promets, à part moi, d’avoir moins d’ignorance ;
Quand j’ai bien réfléchi sur tout le genre humain,
Voyant ce que j’en sais, je dis : C’est pour demain

La prière : et toujours j’en demeure à la veille.
Personne, plus que moi qui n’y vois que merveille,
N’est sur cet univers prompt à se récrier ;
Mais j’adore l’ouvrage, au lieu de l’ouvrier.
Autrement je suis bon, j’aime autant que l’on m’aime,
Et j’ai plus d’un rapport avec Jésus-Christ même.
J’en citerais vingt cas, plus ou moins triomphants ;
Un seul fait mon salut : j’adore les enfants.

Laissez-les, bourdonnant autour de ma retraite,
Effaroucher mes vers et ma prose distraite :
Je ne m’en plaindrai pas ni le public non plus.
Laissez-les donc venir à moi, mes chers élus !
J’aime, sur mes genoux, à bercer leur faiblesse,
A voir leurs fronts plier au vent d’une caresse.
Ils sont si gracieux, ces petits souverains,’
Si naïfs dans leur joie, et dans leurs grands chagrins !
Souvent quand je les vois, d’un air grave et capable,
S’amuser, plus d’une heure, à planter dans le sable
Des jardins, qu’une mouche abattrait d’un seul coup :
Ou, rusés conquérants, marcher à pas de loup,
Pour mettre un grain de sel sur le bout de la queue
D’un moineau, qui les nargue et s’en rit d’une lieue :
Je me demande, à moi, ce qu’ils peuvent penser :
S’ilssontcomme l’oiseau, qu’ils voudraient embrasser,
Vifs comme le friquet, gais comme l’hirondelle,
Insouciants, craintifs, et vagabonds comme elle.

Je voudrais tant savoir, ce qui peut se passer
Dans ces âmes d’enfanfs, où tout paraît glisser :
Comment leur cœur si pur au monde s’accommode !
Pourquoi cet âge heureux n’est-il qu’un épisode,
Dans la vie : un passage, écrit du doigt de Dieu,
Et qu’on oublie, hélas ! avant d’être au mdieu ?
Sans soin du jour qui file et du jour qui doit suivre,
Ils vivent sans compter, et seulement pour vivre :
Et nous, jaloux du temps qui vient nous appauvrir,
Nous calculons pour vivre, et vivons pour mourir.

On gagne tant de pleurs, en gagnant des années,
Qu’on voudrait ressaisir ces premières journées,
Où l’homme, malgré lui, ne retourne un matin,
Qu’après avoir perdu quelque chose en chemin,
L’illusion, la grâce, et ses riants caprices ;
Quand l’enfance revient, elle a des cicatrices,
Et l’on voit, sur son front, ce vide permanent,
Que l’espérance y creuse, en se déracinant.
On lui prête, à regret, une avare assistance :
C’est si triste un enfant, qui juge l’existence !
Voilà pourquoi, sans doute, on chérit les petits,
Et leur babil folâtre, et leurs airs repentis,
Quand ils ont fait damner celui qui les admire.
Je me plais à les voir faire du bruit et rire,
Couper en un cl i n d’œi I des bouquets plus gros qu’eu x,
Et puis les laisser là pour jouer d’autres jeux,

Comme nous bien souvent, nos moissons accomplies,
Foulons aux pieds les fleurs que nous avons cueillies.
Ah ! ne grandissez pas, pour fouler, comme nous,
Des bleuets du sillon les rustiques bijoux.
Laissez-nous nos sentiers semés d’or et de fanges :
Ce n’est qu’en vous voyant que l’on peu t croire aux anges.
Grandir ! eh, quels trésors pourront valoir, un jour,
Ces milliers de joujoux cassés avec amour :
Et quel livre jamais vous tiendra sa promesse ;
Si bien que Barbe-bleue, ou l’adroite Princesse !

Que j’aime les enfants et leur crédulité,
Leurs éternels pourquoi, leur curiosité,
Contente à peu de frais, mais toujours en haleine !
Le soir, sur mes genoux, quand la nuit est prochaine,
J’aime à m’entendre dire : Aujourd’hui, conte-moi
L’histoire d’un mouton, ou bien celle d’un roi.
Hélas ! mon pauvre enfant, je ne sais pas d’histoire,
Et je n’ai pas un seul… mouton dans la mémoire ;
Mais ces excuses-là sont un mauvais moyen,
Et les bonnes raisons ne valent jamais rien.
On-refuse vingt fois : puisa la vingt-cinquième,
On sent qu’il faut se rendre à la voix que l’on aime :
Et c’est ce que l’on fait (pas toujours sans dépit),
Avec un grand enfant, comme avec un petit.
Alors j’invente un conte : et quand je dis, j’invente,
Je mens : je me souviens d’un conte, que je vante,

Et dis tout de travers : mais c’est tout ce qu’il faut ;
Le talent de narrer consiste à parler haut.
Voici donc, un beau jour, après mainte prière
De conter une histoire, à peu près tout entière,
Comment je retournai, dans des vers maladroits,
Celle de deux enfants égarés dans les bois.

RÉCIT.
Il était une fois deux bambins de votre âge,
Ma fille, aussi gentils qu’on l’est, quand on est sage,
Ce qui n’arrivait pas précisément toujours :
Ils désobéissaient, pour le moins, tous les jours.
Mais ils avaient bon cœur ; et l’hiver, quand la bise
Des arbres effeuillés battait la tête grise :
Quand la neige semblait, en couvrant les coteaux,
D’une prochaine mort menacer les oiseaux,
La mésange rayée et la blonde alouette :
Quand les chardonnerets, la frileuse fauvette,
Partout, sans le trouver, quêtaient un petit grain,
Ces enfants, dans le parc, jetaient devant leur faim
Du chènevis, du blé, du millet ou de l’orge.
Ils sauvèrent la vie à plus d’un rouge-gorge :
Et Dieu fut si content, que les oiseaux, un jour,
Vinrent exprès du ciel les sauver à leur tour.
Voici comment ! Alix et Camille, son frère,
N’étaient presque jamais dociles, au contraire ;

Quand on les habillait, leur mère, le matin,
Avait beau répéter : « Restez dans le jardin !
Les loups, de ce temps-ci, sont toujours en colère :
J’en ai rencontré deux, moi, qui suis votre mère ! »
C’est pour nous faire peur, murmuraient-ils tout bas ;
Et sitôt qu’ils croyaient qu’on ne les voyait pas,
Ils couraient dans les bois cueillir des perce-neige, •
Chercher des papillons, des cigales : que sais-je !
Jouer tout seuls, riant, et se moquant de tout,
Et même, à ce qu’on dit, contrefaisant le loup.
Il firent une fois… peut-être quatre lieues,
Pour une demoiselle avec des ailes bleues,
Qu’ils n’attrapèrent pas ; le ciel était fâché.
Tandis qu’ils s’amusaient, le jour s’était couché.
A l’heure du goûter on a de la mémoire,
Ils courent ; mais bientôt l’ombre devient plus noire :
Il tombe de la brume : il gèle : ils sont très-las,
Et, prenant un sentier dont la fin ne vient pas,
Ils se perdent. « J’ai peur ! » dit la petite fille.
« Je ne peux plus marcher du tout, » répond Camille :
(Il n’avait que cinq ans : sa sœur en avait six).
» Alix, veux-tu t’asseoir ? » Et contre un arbre assis.
Ils appellent bien fort, tant que leur voix s’enroue.
Ils pleurent, et le vent, qui souffle sur leur joue,
Leur fait froid de ces pleurs : et tous deux à genoux,
Ils disent au bon Dieu : Prenez pitié de nous,
Envoyez-nous chercher, nous serons bien dociles.
Hélas ! qu’aux malheureux les serments sont faciles !

Mais personne n’arrive, et tous deux, à tétons,
Ils s’en vont, se serrant comme font les moutons,
N’osant pas respirer : (coupable, un rien effraie).
Tout à coup une voix, qui sortait d’une haie…
Oh ! quelle horreur, la nuit, d’être seuls dans les bois !
Ils n’avaient pas fini le signe de la croix,
Le seul qui nous rassure alors qu’on désespère,
Qu’un homme, trois foisgrandcommel’étaitleurpèxe,
Et tout noir, les saisit. — « Votre argent, sur-le-champ ! »
— « Grâce, mon bon voleur ! ne soyez pas méchant : »
Grâce ! nous n’avons rien, sûr, ni moi ni mon frère, »
Nous sommes si petits ! » dit Alix en prière.
— « Vous a\ez des habits ! mes enfants n’en ont pas. »
Il les prit là-dessus tous deux dans ses grands bras,
Et ne leur laissa rien des pieds jusqu’à la tête.
Voyez, quand on va seul, quel malheur on s’apprête !
Demi-morts de frayeur, presque nus, grelottant,
Ils demandent au ciel leur mère en sanglotant,
Leur mère, qui, loin d’eux, gémit et leur pardonne,
Et les cherche, bien mieux que ne cherche personne,
En pleurant. Ce que c’est que de désobéir,
Ma fille ! comme on souffre, et comme on fait souffrir !
Le curé du village avait sonné la cloche :
Et tout près du château, sur le haut d’une roche,
On faisait tant de feu, qu’il était jour le soir ;
Mais ils étaient trop loin pour entendre et pour voir.
On s’informait partout de nos pauvres rebelles :
Hélas ! aucun endroit n’en savait de nouvelles.

Le chien même d’Alix (car elle avait un chien)
Allait flairant le sol et ne découvrant rien.
C’est ainsi que la nuit se passa tout entière.
Enfin, comme le jour blanchissait la clairière,
On les vit qui dormaient sur le bord d’un chemin,
Pour réchauffer leurs doigts se tenant par la main.
Sans doute ils auraient dû mourir cent fois pour une !
Mais tandis qu’à genoux, pleurant leur infortune^
Ils criaient au secours à désoler les bois,
Le linot éveillé, qui reconnut leur voix,
Courut en avertir le bouvreuil sédentaire.
Avant que le sommeil les surprît sur la terre,
Les.pinsons le savaient : et tous furent querir
Des feuilles, du coton, du foin, pour les couvrir.
Jusques aux roitelets, si délicats, si frêles,
Qui défirent leurs nids, et même un peu leurs ailes,
Plus de cent mille oiseaux travaillèrent pour eux ;
IIs n’eurent pas trop froid, les petits malheureux.
C’est qu’on se fait du bien, en en faisant aux autres :
Les jours qu’on a sauvés sont le salut des nôtres.
IIs furent, près d’un mois, malades ; mais depuis,
Ils se seraient plutôt jetés au fond d’un puits,
Que de passer la porte, ou d’en tourner le pêne.
Aussi de les gronder on n’avait pas la peine !
Quand on leur avait dit : Faites ceci, cela,
C’était fait. Souvent même ils allaient au delà,
Et nos deux pénitents, toujours pleins de prudence,
De peur de se tromper, obéissaient d’avance.

LES DEUX POUVOIRS.


Las d’un trône connu, l’aigle, envieux des mers,
Veut changer de tempête ainsi que d’univers ;
Et le monarque ailé, qu’indignait le rivage,
Va se suspendre au ciel, comme un vivant nuage.
Il plane ! mais le jour se fatigue avant lui :
Comme un de ses rivaux, le soleil même a lui ;
Et, vide pour sa faim, l’espace solitaire,
Des hauteurs de son cours, le rappelle à la terre.
Il la cherche, elle manque : il demande le sol,
Et ne sent que la mer s’allonger sous son vol.
Le pirate affamé, que l’Océan renvoie,
Retourne sous les cieux pour y trouver sa proie,
Et, d’un œil carnassier promenant les éclairs,
Interroge à la fois les éléments déserts.
Flairant peut-être aussi sa lointaine victime,
Un squale gigantesque, à l’ancre sur l’abîme,
Des rebuts d’un naufrage attendait son repas.
En face du péril qu’il ne soupçonne.pas,
L’aigle un instant s’arrête, et, prompt à se résoudre.
Sur l’écueil assoupi s’abat comme la foudre.
Surpris par la douleur, le monstre bondissant
Fait jaillir en sursaut la mer avec son sang,

Et sa gueule en fureur cherche d’où vient l’orage.
Aveuglé par la vague et crispé par la rage,
L’aigle aspire à porter le combat dans les airs,
Et plonge, tout entier, son talon dans les chairs ;
Mais le squale irrité, que la griffe tenaille,
Veut, lui, dans son domaine, entraîner la bataille,
Et, creusantsous son poids son royaume en tombeau,
Y noyer le supplice engravé dans sa peau.
L’aigle énervé, qui juge enfin son adversaire,
Ouvre, pour se sauver, les crampons de sa serre ;
Et, lâche, épouvanté pour la première fois,
Vers ses états connus il se tourne aux abois.
Trop tard ! Il s’est rivé lui-même à la blessure,
Et l’ennemi trop lourd, qui pend à sa morsure,
Dans un étau d’écaille emprisonne le roi.
De ses membres mouillés s’il agite l’effroi,
Il s’affaiblit lui-même en s’inondant d’écumes,
Et le soleil absent ne peut sécher ses plumes.
L’effort qu’il fait pour fuir accélère sa mort.
Sur le gouffre entr’ouvert c’est en vain qu’il se tord :
De moment en moment, le nageur intraitable
Fait monter d’un degré sa tombe inévitable.
Il crie, il se soulève, il retombe : les flots,
De son gosier qui râle, étouffent les sanglots.
Le squale enfin triomphe ; et loin des airs rebelles,
L’aigle désespéré… sombre, en ouvrant les ailes.

LES HEURES DU POÈTE.


Chacun sait que la vie est amère et méchante :
Mais qui la connaît mieux que celui qui la chante !
Abeille infatigable en ses doctes moissons,
Il déchire son aile aux dards de nos buissons,
Et ne goûte jamais au miel de ses paroles.
Voyez-vous du printemps les jeunes banderoles,
Pavoisant de ses vers les détours cadencés,
Embaumer vosboudoirs, quand vos champssontglacés ?
Ce n’est qu’à sesdouleurs que vous devez leurs charmes :
Ces bouquets d’harmonie ont fleuri sous ses larmes.
Vous vous imaginez que ses jours sont contents :
Et c’est à ses chagrins qu’il mesure le temps !
Ils renaissent pour lui des vers qui les consolent,
Et grandissent toujours, quand les vôtres s’envolent.
Quelque horloge qu’il prenne, il ne peut s’oublier :
La cendre de son cœur remplit son sablier :
Et ses pleurs, inconnus à nos molles demeures,
Dans sa elepsydreen deuil l’ont seuls marcher lesheures.

SIoiiK’nkmitz, l827.

AUREA MEDIOCRITAS


Heureux l’ami secret des arts et de l’étude,
Pour qui la renommée est une servitude :
Le sourire du ciel a lui sur son berceau.
La gloire fait du mal : son sublime flambeau
A des éclairs trop vifs pour une humble chaumine :
Il aveugle toujours les yeux qu’il illumine.
L’appeler sous son toit, c’est bannir le sommeil ;
C’est y vouloir, pour lampe, attacher le soleil.
Au temple desgrands noms suspendons nos guirlandes ;
Mais n’ayonspasd’autels, où nous servions d’offrandes.
Ambitieux amants du commerce des fleurs,
Ne les cultivons pas pour vendre leurs couleurs.
Tandis que, spéculant sur leur grâce fertile,
Pour en faire de l’or un autre les distille,
Aimez-les seulement ; ou, leurs dons les plus doux,
Un papillon qui passe en jouit plus que vous.

Steineokreutz, 1827.

LE RHIN.


On l’a dit mainte fois : cette vie est un fleuve,
Qui, sous des cieux divers, fuit d’épreuve en épreuve.
Si jamais ce symbole eut quelque vérité,
C’est sans doute, en courant, le Rhin qui l’a dicté.
Comme un enfant nourri de l’air pur des campagnes,
Il sautille, en naissant, dans les fleurs des montagnes,
Et de ses flots légers le liquide tapis
Se déroule, en jasant, à travers les herbis.
Agrandissant bientôt sa limpide existence,
Il va bercer ses jeux dans le lac de Constance.
Mûri par la prison qui retient ses élans,
Comme nous par les soins dus à nos premiers ans,
Il en sort déchaîné, pour visiter le monde..
Son cours est plus rapide et son eau plus profonde.
Fougueux adolescent, qui ne doute de rien,
Il marche, impatient d’obstacle et de lien,
Et de la liberté sa jeunesse jalouse,
D’une chute intrépide épouvante Schatl’house.

L’audacieux vaincu, relevé de Péeueil,
Ramasse de ses flots l’aventureux orgueil :
Puis soudain on le voit, pèlerin romanesque,
Hâter vers l’Allemagne une onde pittoresque.
Adieu de son berceau le luxe pastoral !
Des gothiques manoirs courtisan féodal,
Le voilà, serpentant sous le moutier des vierges,
Qui redit leur légende aux échos de ses berges.
Avec le lay d’amour des anciens ménestrels,
Il roule dans ses plis l’ombre des vieux castels,
Et s’enchante lui-même en ses rêves antiques.
Moins épris, par degrés, d’images fantastiques,
Comme nous, lorsque l’âge atlanguit nos esprits,
Il semble, déserteur des plus riches débris,
Oublier le plaisant pour se plaire à l’utile.
Au joug de l’industrie il livre une eau docile :
Il préfère le pampre à ses fleurs d’autrefois.
Au lieu du luth naïf dont il aimait la voix,
I l écoute le bruit du navire qui passe,
Ou des marchands criards l’avare populace.
Lin peu plus loin encore, ou, si l’on veut, plus tard,
Négligent, comme l’homme à l’état de vieillard,
I| laisse, on ne sait où, fuir ses flots cinéraires :
Et ce n’est pas alors, comme aux fleuves ses frères,
Le puissant océan qui lui sert de tombeau ;
Semblable, jusqu’au bout, à l’humble vermisseau.
Dont il n’est ici-bas qu’un miroir tributaire,
Le vieux Rhin, comme nous, disparaît sous la terre.

SENTIMENTS DU SOIR.


Le jour s’éteint : la nuit, sur l’émail de la plaine.
Épanche les trésors de son urne d’ébène,
Et la lune, dans l’onde, humectant sa blancheur,
Du gazon qui s’y baigne argente la fraîcheur.
Le vent, dans les forêts qu’éveille son passage,
Comme un luth végétal fait frémir le feuillage.
C’est l’heure où l’âme entend ceux qu’on pleure tout bas,
Où nos anges gardiens sont plus près de nos pas,
Où le poète, ami de leur vol solitaire,
Accorde sa pensée aux soupirs de la terre.
Lyre intime du cœur, si prompte à t’émouvoir,
Réponds, comme les bois, aux caresses du soir :
A tes premiers concerts la douleur te rappelle.
Tu n’as point à chercher quelque note nouvelle,
Gémis ; et s’il existe, en de lointains climats,
Un ami de mon deuil, que je ne connais pas,
Prends tes ailes de flamme, et, comme un pur génie,
Va saluer ses pleurs d’un baiser d’harmonie.

SENTIMENTS DU MATIN.


Déjà le jour ! la nuit, avec ses noirs présages,
A recouché son vol au fond des marécages ;
D’un long rêve occupé, mon regard suppliant
N’avait pas vu s’ouvrir le seuil de l’Orient.
Le jour ! voilà le jour, qui, sur l’herbe grisâtre,
De ses pieds lumineux laisse courir l’albâtre ;
Et le vent, qui descend le flanc doré des monts,
Semble, avec les brouillardsoù se noyaient leurs fronts,
Chasser de mon cerveau cette brume de larmes.
Qui rouille la pensée, en viciant ses armes !
La nature est joyeuse, et le ciel est si pur,
Qu’un souffle d’infortune en tacherait l’azur.
La grive, des buissons becquetant la rosée,
Y fait luire l’éclat de sa plume bronzée ;
Les arbres, rayonnant d’un lustre matinal,
Balancent au soleil leurs filets de cristal,
Et mille essaims de fleurs, déployant leur parure,
D’arcs-en-ciel embaumés panachent la verdure.

Abeille, ou papillon, le plaisir prend l’essor :
Pourquoi, quand tout s’ébat, serais-je triste encor ?
Paix, ô mon cœur ! sois gai, comme le chant du merle,
Qui jette à nos bouquets son sourire de perle.
Respire, avec l’oubli, ces parfums ravissants,
Qui nagent dans les airs comme un hymne d’encens,
Et qui tombent partout, comme un frais météore,
Des cheveux qu’en planant a dénoués l’Aurore.
Emblème du chagrin, la nuit, chère aux douleurs,
Doit, en fuyant le monde, en emporter les pleurs :
Je ne demande plus que la mort me délivre :
Le jour, c’est le bonheur ; il fait jour, je veux vivre.

Steinenkreritz, l83.1.

BEATA SOLITUDO.


Frêle ami des humains que la foule effarouche,
Le bonheur, sous Vos dais, ne choisit point sa couche :
Il aime mieux des bois les murmurants arceaux.
On le trouve souvent, aux bords frais des ruisseaux,
Dormant dans la jonchée où dorment les sarcelles,
Ou jouant sur le sable avec les hirondelles.
Il lui faut des zéphyrs le bruit pour l’attirer,
Et des coupes de fleurs pour s’y désaltérer.
Oh ! puissé-je bientôt, loin d’un monde perfide.
Retrouver des forêts la verte Thébaïde,
Et, dérobant ma barque au fracas de nos mers,
Pour y mourir en paix jeter l’ancre aux déserts !
C’est là que l’on est libre : et libre, on est tranquille.
Des images qu’on aime on meuble son asile :
On s’y fait des amis d’un chêne ou d’un buisson :
On jase avec l’oiseau, dont on sait la chanson :
Des feuilles, que le vent fait plier sous ses ailes,
On apprend le langage, et l’on cause avec elles :

Un moucheron nous parle en bourdonnant dans l’air,
Aussi bien que la foudre et sa langue d’éclair :
L’âme, qui suit l’insecte égaré dans la mousse,
Aux plus lointains soleils aborde sans secousse ;
D’un temple, sans limite, hiéroglyphes de feu,
Qui tracent, en marchant, les annales de Dieu,
Chacun de leurs rayons nous instruit d’un mystère :
Tant qu’on voit une étoile, est-on seul sur la terre !
C’est parmi les humains que l’on vit isolé :
Le monde, il est bruyant ; le désert est peuplé.

Széniawa, 1831.

L’ÉTOILE.


Partout, où l’on existe, on doit verser des pleurs :
Pourquoi donc, quand vos yeux ont vu, dans les douleurs,
Mourir le crépuscule, où s’endort l’espérance,
Voulez-vous, comme un port propice à la souffrance,
Aller, de l’infmi pèlerin soucieux,
Surprendre une oasis dans le désert des cieux ?
Hélas ! s’ils sont peuplés, ces esquifs de lumière,
Où s’élance, le soir, votre âme prisonnière,
Sous leurs agrès de flamme est-il un passager,
Est-il un matelot, qui n’aspire à changer ?
Oh ! que ne pouvez-vous, y naviguant une heure,
Contempler, de leur bord, votre humaine demeure !
Vous verriez, comme l’astre où vous vous égarez,
Rouler, pur etx brillant, le globe où vous pleurez.
Le lointain du vaisseau transfigure sa voile :
Et, pour d’autres regards, ce monde est une étoile.
Ne quêtez pas si haut quelque goutte de miel :
Le bonheur est, en nous, plus lisible qu’au ciel.

Eh ! qui sait, pauvre cœur, si, dans le moment même,
Où votre amour s’y cherche un refuge suprême,
Ces vallons d’or n’ont pas un pauvre cœur aussi,
Qui gémit, comme vous, qui voudrait être ici,
Et qui, de notre éclat convoitant le mystère,
S’imagine, à la voir, qu’on est bien sur la terre ?

St-Germain, 1828.

LE POÈTE MATELOT.


Je me suis fait marin par amour de la mer :
J’aime à voir le soleil, en ce miroir amer,
Mouillant de ses rayons la couronne azurée,
Jouer dans le corail, et dans l’algue éclairée :
A voir du firmament les astres descendus,
Comme des poissons d’or aux vagues suspendus :
J’aime à voir, détachés de leurs soyeux rivages,
Courir sous mes sabords des îlots de nuages,
Et, de ces blancs écueils longeant les archipels,
A sentir mon esquif nager entre deux ciels.

Tout me plaît sur la mer, le calme et les orages,
Le sifflement des flots qui rongent les bordages,
Ou leurs festons de perle encadrant nos vaisseaux
Le tonnerre, commis à la garde des eaux,
Aboyant dans les cieux après l’homme qui passe,
Et de ses dents d’éclairs voulant mordre sa trace
Le gouffre qui se tord en ravin mugissant,

Ou comme un canot d’ambre emportant le croissant :
La manœuvre qui grince, et la voile assaillie,
Qui déferle, en grondant, de la vergue qui plie :
Et, tout soumis qu’il est à notre mors savant,
L’abîme qui hennit sous l’éperon du vent.
De la création miroir intarissable,
La mer nous offre autant d’images que de sable :
Orgue immense et fluide, elle a, pour nos douleurs,
Autant d’échos divers que l’on verse de pleurs.

J’ai beau, pour ainsi dire, habiter les voyages,
Et n’avoir de foyer que des grèves sauvages,
J’aime toujours la mer : la mer me plaît toujours.
Le ciel soit pur ou sombre, il n’est guère de jours,
Où je n’aille écouter, le soir, près de la poupe,
Les ondes bouillonner sous le soc qui les coupe :
Épeler, attentif, ces hymnes du roulis,
En syllabes d’écume imprimés dans leurs plis :
Aux soupirs frissonnants de la brise argentine,
Respirer les parfums de la Flore marine :
Et du vaisseau qui file admirant le travail,
Une main sur mon front, et l’autre au gouvernail,
L’œil perdu dans la nuit, la poitrine oppressée,
Faire, silencieux, le quart de la pensée.

Si petit devant toi, l’homme se sent grandir,
Quand sur tes flancs, ô mer, orgueilleux de bondir,

Son âme, au fond de toi, laisse tomber sa sonde.
C’est que de l’infini, qu’elle croit son vrai monde,
Jamais elle n’approche autant que sur les flots.
D’innombrables trésors mystérieux dépôts,
L’œil arrive plus loin à travers leurs barrières,
Qu’en plongeant dans le ciel du front des Cordilières.
Là quelque bruit terrestre y dérange de Dieu :
L’aigle, trop près de nous, y vient boire le feu.
Ici rien n’en distrait, même la turbulence :
Et ces êtres sans voix, qui peuplent le silence,
Qui semblent, effleurant les astres écumeux,
Circuler dans l’espace, avec eux, et comme eux,
Viennent nous apporter, sous des formes sensibles,
Ces secrets de la mort, à l’homme inaccessibles,
Ces secrets de l’empire où nous nous reposons,
Quand, brisant de nos corps les poudreuses prisons,
Nos âmes, loin d’ici, vont, par Dieu transportées,
Coloniser du ciel les savanes lactées,
Et, d’étoile en étoile interrogeant les airs,
Exécuter tout bas leurs lumineux concerts.

Sitôt que l’on s’embarque, on croit à l’autre vie.
L’homme, en mettant le pied sur la mer asservie,
A fait un pas vivant dans le monde éternel.
Du Dieu, qui la créa, tumultueux autel,
La mer imprime à tout son cachet grandiose ;
La navigation est une apothéose.

La Grèce peut le dire, elle, dont les pinceaux
En Panthéon nocturne avaient changé les eaux,
Et qui voyait dans l’onde, au chant de ses sirènes,
Des coursiers d’Apollon se détendre les rênes !
La mer, en l’épurant, élargit notre esprit,
Et comme un fruit malsain l’athéisme y périt.
La superstition, qui rampe sur la terre,
Emprunte à l’Océan son vaste caractère :
Elle en a la terreur, presque l’immensité.
L’homme sur son navire est hors l’humanité,
Et ses rêves d’humain sont grands comme l’abîme ;
Enfants de la tempête, ils en ont le sublime.

Qu’est-ce que les terreurs, qui, la nuit, quelquefois,
Hantent les vieux manoirs, oubliés dans les bois ?
C’est un cri de vampire aux détours des clairières,
Les pieds osseux d’un spectre écrasant les bruyères,
Ou de son drap qui marche un squelette affublé !
Le monde du tombeau vous paraît dépeuplé,
Quand il s’ouvre : jamais, de sa nuit sombre,
Il ne laisse à la fois échapper plus d’une ombre.
Pour nous, quand l’aquilon, qui souffle du néant,
Dans sa couche sauvage éveille l’Océan,
Il ouvre en même temps toutes ses catacombes :
Armant de leurs débris le vol fumant des trombes,
De sa gueule de sable il vomit tous ses morts.
Tous les siècles noyés, redemandant leurs corps,

Roulent autour de nous leurs livides marées :
Les villes, qu’autrefois sa rage a dévorées,
Viennent, se ranimant en houleux tourbillons,
Pour s’écrouler encor, trembler dans ses sillons ;
Les vaisseaux par milliers sortent de ses royaumes :
Chaque vague conduit sa flotte de fantômes.

Les contes, inventés par l’esprit de l’efl’roi,
Et qu’on murmure à bord, quand, pareil au beffroi,
Le vent sonne l’alarme en froissant les cordages,
Ne ressemblent en rien aux récits de vos plages,
A ces vieux fabliaux, qu’autour du feu, le soir,
Le pèlerin raconte, aux veilles de l’ouvroir.
lis ont du nautonier l’audace aventurière,
Une grâce robuste, une franchise altière.
Tombant de la mémoire au milieu du danger,
Autant que le péril ils ont l’air de changer ;
Ils deviennent nouveaux presque à chaque tempête.
Pareils à l’élément, où l’homme les répète,
Ils semblent à la fois, au cœur épouvanté,
Pleins de monotonie, et de variété.
Pour le compas du bord j’ai dédaigné la lyre ;
Mais je l’ai retrouvée au gaillard du navire.
Devenu matelot par amour pour les mers,
Je demeure marin par amour des beaux vers.
Je les vois sous les eaux nager avec les herbes,

S’y rouler en rubans, s’y déployer en gerbes :
En bouquets de phosphore y fleurir étoiles,
En nuages de nacre y cingler accouplés.
Même au milieu d’un grain, leur lecture est facile :
Entre deux coups de vent, j’en ai lu plus de mille.
Écoutez ceux qu’un jour…mais qu’est-cequej’entend ?
Le navire appareille, et c’est moi qu’on attend !
Peut-être mes tableaux, si, devenant votre hôte,
Le calme plat des ans me retient à la côte,
Viendront-ils quelque jour amuser vos regards ;
Mais je suis jeune encor : le vent fraîchit ! je pars.

Plombières, 1829.

PENSÉE DU PRINTEMPS.


Quels que soient nos malheurs, nos tourments, et surtout
Ces orages cachés, qui nous suivent partout,
Croyons qu’il est des lieux, un pays, un asile,
Où, loin des yeux jaloux, on peut se voir tranquille,
Se dévieillir du cœur sous un ciel embaumé,
Vivre d’aimer toujours, exister d’être aimé.
Et voyez seulement, quand la terre ravie,
Aux baisers des Gémeaux, recommence la vie :
Quand des trésors d’avril les sillons diaprés,
D’un ruisseau de bouquets brodent l’herbe des prés :
Voyez comme on s’élance au-devant de ces charmes !
La nature magique endort toutes nos larmes :
Et, rouvrant au soleil un œil qui le bénit,
L’infortune ressemble à l’hiver qui finit.
Comment souffrir encor, quand la terre est si belle,
Lorsque son vert sourire à nos yeux étincelle,
Comme un regard connu, qui se lève sur nous,
Et répond à notre âme, en devenant plus doux :

Quand les oiseaux, charmés de leur voix rajeunie,
Sèment, dans l’air joyeux, leur volante harmonie,
Et qu’amoureux du jour, mille insectes légers
Vont bercer leur réveil aux rameaux des vergers !

Mutilé par le sort, sans foi dans ses miracles,
Je sais même un martyr, qui cède à ces oracles.
La saveur du printemps, son haleine de fleurs,
Se glisse dans ses traits, et vient sécher ses pleurs
Un aimant parfumé vers la terre l’attire.
Il semble respirer, avec l’air qu’il respire,
Non pas la vie, hélas ! c’est pour lui le malheur :
Mais cet oubli paisible, où finit la douleur.
On dirait qu’averti par une voix secrète,
Il entend, à pas sourds, venir la mort qu’il guette
Cet espoir glacial ranime sa vigueur,
Et jette, sur son front, le calme de son cœur.
Ainsi quand, fatigué d’une mer éternelle,
Colomb, des matelots, vit la main criminelle,
Enchaîner, à leurs mâts, son génie imprudent,
Le grand homme captif, les yeux vers l’occident,
D’un air sûr et tranquille, attendait le rivage ;
Car il avait senti passer, sur son visage,
Des brises de la côte un message plus frais,
Et l’air était rempli d’une odeur de forêts.
Égarés, comme lui, sur les déserts de l’onde,
Peut-être nous vient-il aussi d’un autre monde,

Pour consoler nos sens des brouillards d’ici-bas,
Quelque gage odorant des fleurs qu’on ne voit pas.
Et pourquoi non ! qui sait quel souffle salutaire,
Des grèves de la mort, peut venir à la terre !
Pour nous autres rameurs de ce triste vaisseau,
La Floride peut-être est au fond du tombeau.

Paris, 1825.

L’HEURE D’INSPIRATION.


C’est l’heure où, dans les bois, le rossignol, qui veille,
Prodigue de ses chants la plaintive merveille :
Où, de ses rendez-vous égayant les déserts,
L’amour a des aveux, plus doux que ces concerts :
Où les eaux du ruissel, que le vent contrarie,
Font, en se débattant, naître la rêverie.
C’est l’heure, où dans le thym s’appellent les grillons :
Où, comme des esprits, d’inquiets papillons
V iennent voir, aux vitraux qu’enflamment nos lumières,
Si nous parlons des morts, au moins dans nos prières.
C’est l’heure, où sur la mousse, au feu du ver luisant,
Les sylphes font pousser des fraises, en dansant.
Échos capricieux de leurs folles cadences,
Les feux-follets dans l’air se font des confidences :
La fleur pompe du soir la molle humidité :
Le ciel d’étoiles d’or sable l’obscurité,
Et cet or, réfléchi dans une onde courante,
Reproduit le Pactole et sa richesse errante.

Des nuages foncés, qui bordent l’horizon,
La lune, en se levant, disperse la prison :
L’azur bruni des cieux descend sur la verdure :
Une ombre transparente a baigné la nature,
Et d’un charme inconnu l’imprègne, en l’effleurant :
C’est l’heure, où l’on devient poète, en l’admirant.
Morfontaine, 1819.

PREMIÈRE PENSÉE DU JOUR


Le jour, qu’enveloppait la nuit sous ses courtines,
D’un liséré d’argent ceint le front des collines :
Pèlerin matinal, j’entends, sur les buissons,
Du linot vigilant sautiller les chansons ;
J’entends, dans les blés mûrs, grisoller l’alouette,
Et le babil coquet de la bergeronnette,
Qui le long des prés verts cause avec les moutons.
Pour voir venir l’aurore, entr’ouvrant ses boutons,
Chaque fleur, qui s’évase en humide corbeille,
Est un lac de rosée, où se baigne l’abeille.
Plus d’un cœur, réchauffé par ce ciel généreux,
A chaque heure aujourd’hui pourra se croire heureux ;
Moi, je ne croirai rien : je souffre et je suis triste.
Je ne sais pas pourquoi le sort veut que j’existe :
Je suis mal dans la vie, et je voudrais mourir.
A travers ses sentiers je suis las de courir :
Ils ne changent pas plus de cailloux que de mousse.
Sous mon regard de plomb f’or du soleil s’émousse.
Si beau qu’il soit, ce monde est un livre ennuyeux :
Puis j’ai tout lu ; pourquoi ne pas fermer les yeux !

HOMMAGE
AUX MANES D’ANDRÉ CHÉNIER.


Il existe des fleurs, qui, filles des déserts,
De leur baume enchanté n’enivrent que les airs :
Sous des cieux inconnus, des sources favorables,
Qui pourraient nous guérir, et meurent dans les sables ;
Mais peut-être qu’un jour, pour en doter nos bords,
De vigilants vaisseaux surprendront ces trésors.
Semblables à ces fleurs, à ces eaux ignorées,
Dans l’ombre il existait des pages inspirées :
Et ces pages soudain, ces écrits précieux,
Se sont, pour nous ravir, révélés à nos yeux.
Béni soit, ô Chénier ! le talent salutaire,
Qui, de tes vers cachés soulevant le mystère,
Rend à la gloire un nom qu’elle avait entendu,
Mais que depuis long-temps elle croyait perdu.
Puissé-je d’une main, par la justice aimée,
Consacrer à mon tour ta lente renommée !

Aux lieux où vit ton âme écoute mes accents :
Du plus obscur mortel les dieux aiment l’encens.

Que te servit, hélas ! jeune héritier d’Homère,
D’avoir eu, comme lui, Mnémosyne pour mère’?
A ton luth éploré le Pinde a répondu ;
Mais les Muses, tes sœurs, ne t’ont pas défendu :
Et, des chants généreux divine protectrice,
La Liberté muette a permis ton supplice.
Toi, de l’antiquité prêtre si curieux,
Ta cendre est sans demeure : et tes mânes pieux,
Au seuil fermé du Styx errant à l’aventure,
Attendent sans espoir la sainte sépulture.
Ah ! du moins à son nom qu’on dresse un souvenir :
Ouvrons son urne vide aux pleurs de l’avenir !
Vous y verrez souvent les Grâces attentives
Accuser de sa mort les Parques trop hâtives :
Et comme allaient jadis, sur le tombeau des preux,
S’aiguiser des soldats le glaive valeureux,
Nos poètes iront, vers sa pierre honorée,
Chercher l’écho vivant de sa voix expirée.
Penseur aux lèvres d’or, retourné vers le ciel,
Je te consacrerai le lait pur et le miel.
C’est à moi de bâtir ton autel mortuaire,
A moi, pâle habitant de l’humble sanctuaire,

Où tu chantas l’amour et ses molles douleurs,
Où j’attends son sourire, en célébrant ses pleurs.
Là je deviens poète, et, brûlant de ta flamme,
Dans presque tous tes vers je retrouve mon âme :
Et je crois respirer, tout plein de leur vertu,
Dans le parfum qu’ils ont, celui qu’ils auraient eu.
De ton livre incomplet la relique bénie
Nous embaume le cœur de grâce et d’harmonie,
Et tout paraît plus pur, quand on l’a médité.
Oh ! que j’aime le soir, quand un jour emprunté
Descend, de nos flambeaux, sur notre rêverie :
A l’heure, où l’Angélus annonce que l’on prie,
Que j’aime à réveiller, sous mes doigts studieux,
De tes chants imparfaits l’éclair mélodieux !
II me semble qu’alors ta verve se rallume :
Je sens tes plus beaux traits s’échapper de ma plume,
Et devenu toi-même, en lisant tes écrits,
Je suis, en même temps, tout ce que tu décris.
Comme l’heureux Lycus, je reçois, à ma fête,
L’auguste mendiant, qui détourne la tête :
Je reconnais en lui mon premier protecteur,
Et, de sa pauvreté suppliant bienfaiteur,
Je m’empresse à cacher, d’une main diligente,
Sous mon manteau de pourpre une épaule indigente.
Je suis ce chevrier, qui, par le joug flétri,
Sur sa lèvre affamée étale un cœur aigri,

Ou cet autre pasteur qui soullre, et que. tourmente
La danse d’une vierge aux bords de l’Érymanthe.
Eh ! qui, dans mon enclos, que tes pieds ont foulé,
N’attirerait le vol du quadrupède ailé !
Là ta blanche Camille, et ta jeune captive,
Et Mnazile, et Néère, et ta Lydé plaintive,
Comme un chœur d’Ossian, venu pour te chercher,
De leurs nuages grecs semblent se détacher :
Et, me tendant de loin ta docte lyre, humide.
Des larmes qu’à tes vers enseigna Simonide,
M’ordonnent de chanter ; mais ton sang que j’y vois,
Ton sang tout tiède encore effarouche ma voix,
Et je n’ose, troublé de funestes images,
Vers tes mânes absents hasarder mes hommages.

L’Ombre de Callimaque eut soin de ton berceau :
Et tu crus, jeune ancien, qu’un tranquille vaisseau
Te ferait éviter les écueils de l’envie,
Et traverser, content, l’archipel de la vie !
Ah ! tel n’est point le sort des esprits vigoureux ;
Et le malheur, semblable aux guides ténébreux,
Oui nous font, à travers le péril des montagnes,
De la belle Italie aborder les campagnes,
Le malheur nous conduit à l’immortalité :
Notre terre promise est la postérité :
Du présent dédaigneux elle acquitte la dette.
Tout pays est de glace aux accents du poète.

Interprète du ciel qu’il lit à livre ouvert,
Le bonheur pour lui seul est un fruit toujours vert :
Et des humains jaloux l’obscure tyrannie
Se venge, en les voilant, des rayons du génie.
Qui donc pouvait, Chénier, connaître, mieux que toi,
Du talent condamné cette commune loi ?
De ton siècle déjà l’active ingratitude
A deux fois, éteignant le ffambeau de l’étude,
Dans le cirque animé de ses feux créateurs,
Arrêté les efforts de deux jeunes lutteurs.
Fait pour mêler son nomauxgrandsnomsde laFrance,
Gilbert, le front encor tout vermeil d’espérance,
Au grabat d’un hospice envoyé pour mourir,
N’a pas même, en mourant, un drap pour se couvrir ;
Et, roi de l’avenir, que le malheur détrône,
Malfilâtre, enviant la honte d’une aumône,
Voit fermer sous ses pas, par la faim ralentis,
L’asile, où l’indigent peut expirer gratis.
Malfilâtre, embarqué sur le navire épique,
Périt, cherchant des yeux le ciel de f’Amérique :
Et toi qui, comme lui, dans les champs de Cusco,
Préparais à tes vers un glorieux écho :
Qui, montant le premier sur le char de Virgile,
Voulais cueillir la palme à nos mains indocile,
Nous t’avons vu chercher, sur un vil tombereau,
Une mort sans cercueil, sous’la main du bourreau.

Devions-nous donc, hélas ! affligeant notre terre
Des maux dont a saigné si long-lemps l’Angleterre,
Oublier, en frappant ce noble rejeton,
Qu’elle avait respecté la tête de Milton ?

Pauvre aigle, à peine éclos, tu secouais ton aile :
Déjà du globe ardent la lumière éternelle
Ne pouvait de ton œil abaisser la fierté :
Et déjà, t’élançant vers sa vaste clarté,
Tu demandais aux dieux les rênes du tonnerre :
La flèche a ramené ta course vers la terre ;
Tu mourus, jeune ami, que je n’ai pas connu !
Heureux, quand notre jour, notre terme est venu,
Heureux qui peut au moins ne pas voir sa patrie,
Errer de joug en joug honteusement flétrie ;
Heureux qui peut mourir, quand, de la liberté,
Par d’ignobles vapeurs le temple est infecté :
Quand, du patriotisme expirant sans défense,
Un baptême de sang empoisonne l’enfance :
Quand de la politique un effroyable jeu,
Au bouge de Marat, va se choisir un dieu :
Quand les droits sociaux sont remis en problème,
Quand l’honneur est un crime, et le crime un système.
Il fallait bien périr, toi, qui de ces pervers
Clouais l’apothéose au pilori du vers :
Toi, dont l’ïambe acerbe, implorant qui nous venge,
Pétrissait au grand jour les tigres dans leur fange :

Toi qui, crachant sur eux à la face du ciel,
Broyais leurs noms tarés sous ta foudre de fiel.

De ses derniers moments qui ne connaît l’histoire,
Quand, se frappant le front où demeurait la gloire,
Il vit, sur l’échafaud, monter tous les lauriers,
Qu’allait trancher d’un coup la faulx des meurtriers :
Et sentant son génie, à cette heure suprême,
Apparaître, se prit de regrets sur lui-même ?
Hélas ! il regrettait de s’éteindre ignoré,
De reporter à Dieu, sans avoir éclairé,
Tant de rayons, perdus pour nos cieux littéraires.
Démentons cet oracle, ô poètes mes frères,
Et relisons toujours ses vers trop tôt taris,
Qu’une saison de plus peut-être aurait mûris.
Ils ont peu de défauts, dont l’éloge s’effraie ;
Sous la riche moisson je ne vois pas l’ivraie :
Et lorsqu’après l’orage, errant dans les vallons,
De nos gazons blessés j’écarte les grêlons,
Je l’accuse de tout : et, de mes fleurs couchées,
J’en relève, en passant, qu’il n’avait pas touchées.

Comme elle eut ses Nérons, la France a son Lucain,
Qui les marquait au front d’un vers républicain.
Recueillons de ses chants l’imparfait héritage,
Et, mort assassiné, que son ombre partage

Le diadème vert du poète romain,
Qu’on fit rentrer au ciel par le même chemin.
Dans l’étuve mortelle où s’épuisent ses veines,
Mais non pas son amour des louanges humaines,
Lucain, d’un autre monde embrassant l’horizon,
A l’avenir sonore entend dire son nom.
Il ne s’est pas trompé, son nom s’y régénère :
De la postérité l’hommage le vénère ;
Et ses vers citoyens, qui parlent sous nos yeux,
Font, jusqu’à son tombeau, reculer nos adieux.
Ne les refusons pas à ce rival sans tache,
Qu’après la lyre, hélas ! lui donne encor la hache.
Les pleurs, qu’on offre aux morts, lesrcndentimmortels
Et les cœurs de leurs fils sont leurs premiers autels.
Septembre 1819.

LES DEUX AVEUGLES.


PROLOGUE.


Les ouvrages de l’homme ont son cachet fragile.
Les toiles du Lorrain, les tableaux de Virgile,
Les bas-reliefs d’Homère, et ceux de Pausias,
Ces batailles de marbre, où combat Phidias,
Ces tombeaux de Memphis, funèbre fourmilière,
Où l’Égypte à son aise eût tenu tout entière,
Tous ces témoins altiers d’un débile pouvoir,
L’œil, en les admirant, se lasse de les voir.
On mesure, étonné, ces vastes Babylones,
Ces mornes légions de temples, de colonnes,
Que notre faible main dresse à vaincre le temps,
Et le peuple sculpté de ces dieux impotents,
Dont l’argile d’un jour dure encor plus que l’homme
On va chercher bien loin Thèbes, Palmyre on Home

De vieux morceaux de ville, et de jeunes cités.
Pompeux certificats de nos infirmités :
Puis le dégoût vous prend d’une œuvre si grossière ;
Cette immortalité de plâtre et de poussière
Nous fait pitié de nous, et de nos pauvres arts :
Le dégoût de l’esprit passe dans les regards,
Et notre œil, fatigué de ces pâles spectacles,
Va demander, au ciel, où sont les vrais miracles.

Contemplez la nature : elle n’en manque pas.
Une fleur, qui sourit ou qui meurt sous nos pas,
Ne vaut-elle pas mieux que ces bouquets de marbre,
Plantés par le ciseau sur un fantôme d’arbre ?
L’obélisque ondoyant de nos grands peupliers
Fait honte, en nos palais, au granit des piliers.
Quand on a vu de près nos merveilles stériles,
On aime mieux les champs, que les plus belles villes :
Les forêts, que leurs parcs soigneusement taillés,
Et d’herbe symétrique à grands frais habillés.
Les Alpes, et leur front chamarré de nuages,
Et leurs remparts de neige armés de pins sauvages,
Où chante, harmonieux, le frais ruban des eaux,
Valent mieux mille fois que nos muets châteaux,
Levant sous un ciel gris leur coupole chinoise,
Leur couronne de brique ou leur tête d’ardoise.
Des ans, qui parmi nous viennent tout dégrader,
La nature soigneuse a l’air de se farder,

Et le temps l’embellit, chaque f’ois qu’il la blesse :
Ce n’est pas là vieillir, c’est changer de jeunesse.

Je ne sais quels soucis me réserve le sort :
Au bout de quels chagrins je dois trouver un port ;
Maisquelsquesoientlesmaux, que ma crainte envisage.
Dont mes pressentiments sont peut-être un présage,
Leurs traits perdront pour moi leur fiévreuse âcreté,
Tant que, gardant des champs le culte respecté,
Mes yeux y sentiront, pour mieux voir la nature,
Quelque rayon de Dieu monter de leur verdure.
Si, sans être un Milton, traité comme ce roi,
Les brouillards du chaos refluaient jusqu’à moi,
Et que ce voile obscur tombât sur ma paupière,
Sous le ciel enfumé de nos mondes de pierre,
Peut-être à ce malheur que je pardonnerais.
Rien ne blessant mes yeux, je m’accoutumerais
A ne plus m’enivrer de tout ce qui m’enivre,
Et dans la nuit des morts je saurais encor vivre.
Mais d’être aveugle, hélas ! comment se consoler,
Quand, sous de frais abris heureux de s’écouler,
Nos jours ne doivent pas, loin des rives natales,
Aller salir leur cours aux quais des capitales ?
Comment, d’un cœur soumis, sentir la cécité
Mettre en nous l’esprit même à la mendicité :
Et lui voler sa part de ces sites sublimes,
Que Dieu même arrangea, prévoyant trop nos crimes,

Pour donner aux humains un avant-goùt des eieux ? Voir ses œuvres pourtant, c’est le comprendre mieux.
Dans ce pays, si beau qu’on ne peut le décrire,
Qui défie à la fois la palette et la lyre,
Dont on ne sort jamais sans jurer d’y rentrer,
Dans l’Helvétie enfin, où l’on vit d’admirer,
Où l’âme curieuse entre les cils réside,
On ne peut concevoir que le ciel homicide
Ait placé des mortels, dont les yeux sans éclairs
Sont éteints, et souvent ne se sont pas ouverts :
Il s’en trouve pourtant : et ces riches contrées
Ne sont pas du malheur tout à fait ignorées ;
J’en sais plus d’un exemple et d’une histoire aussi,
Une histoire surtout bien triste : la voici !

RÉCIT.
Dans la Suisse allemande, au sein d’une vallée,
La plus belle peut-être où l’âme soit allée,
Non loin de Lauterbrùnn et des sapins d’HassIy,
Sous ces pics, dont le front, par les hivers poli,
Résiste à la chaleur du jour et de la foudre,
Où des trombes d’écume, où l’avalanche en poudre

Assiégent de dangers les pas du voyageur,
Où d’antiques ravins la profonde largeur
Semble, en se dérobant sous l’épaisseur des neiges,
Tendre au vol du chamois d’inévitables pièges :
Aux bords d’une cascade, au pied d’un frais coteau,
Il naquit autrefois, dans un simple château,
Deux enfants, qu’on nommait Eudoxe et Léonie.
Venus du ciel, leur àme en demeurait bannie :
Le jour était, hélas ! un secret pour tous deux ;
Et leurs mères long-temps s’affligèrent sur eux.

Etrangers à la terre, à son intempérie,
On eût dit qu’en eux-même habitant leur patrie,
Ils ne voulaient pas voir nos climats orageux.
Ilssemblaient, aux regardsqui surveillaient leurs jeux,
Vivre dans ce sommeil, qui s’agite, se lève,
Et donne un air de vie aux mensonges d’un rêve.
Un mystère assidu voltigeait sur leurs pas,
Et tout était marqué du sens qu’ils n’avaient pas.
A chaque instant du jour prenant un mot pour l’autre,
Leur langage imprévu déconcertait le nôtre.
Ils donnaient une forme au froid, à la chaleur,
Et cherchaient à tâter la fraîcheur d’une fleur.
Quand ils la respiraient, leur naïve ignorance
S’informait du parfum qu’avait sa transparence :
Et ces jeunes enfants demandaient quelquefois
Quelle couleur avait leur haleine ou leur voix.

Sans être frère et sœur, unis, dès leur naissance,
Par la même infortune èt la même innocence,
Ils s’aimaient, sans savoir qu’on pût vivre autrement.
L’amour aveugle : eux seuls s’éclairaient, en s’aimant.
Rien de leurs cœurs mêlés ne troublait l’harmonie.
Il ressemblait à Paul, comme elle à Virginie :
C’étaient les mêmes vœux avec le même espoir :
Ils se suivaient si bien, qu’ils paraissaient se voir.
L’amour était pour eux utile et salutaire,
Comme l’air qu’on respire, et l’eau qui désaltère.
Trouvant partout en eux de fortunés séjours,
Ils ne demandaient rien, que de s’aimer toujours.
Le bonheur d’admirer n’était pour eux qu’un doute.
Quand ils marchaientensemble, ils devinaient la route.
On leur dit, une fois, qu’un fer industrieux
Peut briser les liens, qui captivent les yeux,
Et par un sens de plus compléter l’existence ;
Mais d’un art protecteur rejetant l’assistance :
« Eh ! que nous fait le jour, pour nous en informer !
» Nous ne voulons pas voir, nous voulons nous aimer.
» S’i I nous manque lejour, c’est qu’il nous esteontra i re ;
» De vivre l’un pour l’autre il pourrait nous distraire.
» Gardez donc tout entier votre univers pour vous ;
» Car Dieu, qui fit le jour, ne l’a pas fait pour nous. »

Hélas ! que nos secours font souvent d’imprudence !
De ces pauvres enfants humaine providence,

Leurs inères, que tourmente un avenir confus,
Viennent à leurs genoux, pour vaincre leurs refus,
Jurer qu’en se voyant on s’aime davantage.
Plus d’obstacle ! et le fer, qu’instruit une main sage,
D’un prodige incertain essayant les hasards,
Interroge la nuit, où dorment leurs regards.
Léonie entrevoit un rayon la première ;
Mais ses yeux impuissants, et sourds à la lumière,
Rentrent dans leur sommeil, pour ne plus le quitter.
Sur l’œil de son amant le jour va s’arrêter ;
Mais il ne s’éteint point au foyer qu’il éveille :
Et ceux, dont l’existence autrefois fut pareille,
Vont, sans se séparer, suivre un autre chemin.
Ainsi naissent parfois, dans le même jardin,
Deux rosiers, que n’a point visités la culture.
La greffe se prépare à changer leur nature :
L’un renaît, embelli de bouquets éclatants ;
Mais l’autre, hélas ! en reste à ses pâles printemps :
La blessure inféconde est pour lui sans prodige,
Et sous la même écorce il sent mourir sa tige.

L’enfant, qui sur ses pieds commence à se mouvoir,
En apprend, jour à jour, l’usage et le pouvoir :
Eudoxe essaie aussi par degrés sa paupière.
L’enfance des regards doit avoir sa lisière :
Un bandeau la retient, et c’est avec lenteur,
Qu’il en voit s’éclaircir le tissu protecteur.

Lorsqu’on lui découvrit la clarté toute nue,
Sa maîtresse était là pour être reconnue ;
Mais il chercha sa mère, et tomba dans ses bras :
Et l’aveugle lui dit : Tu ne me vois donc pas ?

Il entra dans son cœur une flamme jalouse.
Eudoxe demandait à l’avoir pour épouse :
Elle disait : « Eudoxe, il me faudra mourir.
» Tout ce que vous verrez, je ne puis le chérir.
» Votreâmeestlibre : etmoi, lamienneestprisonnière.
» Vous ne m’aimerez plus de la même manière.
» Entre nous deux déjà tout n’est plus partagé :
» Tout va changer pour nous, si tout n’est pas changé.
» — Et pourquoi, disait-il, cette inquiète envie ?
» Ce qui remplit mes jours, je l’ajoute à ta vie.
« Tout, quand tu dis un mot, s’embellit de ta voix,
» Et je t’entends bien mieux, depuis que je te vois.
» — Voilà ce que j’ai craint. : tu m’aimes davantage,
» Et moi, je ne puis pas : tu changes de langage,
» Et moi, je suis contrainte à conserver le mien :
» Le monde, que j’habite, est différent du tien.
» Compagnon de ma nuit, toi seul peuples mes ombres,
» Et, l’y rêvant toujours, je les trouve moins sombres ;
» Mais combien de mes sœurs vont, passant devant toi,
» Entrer dans ta pensée, et t’exiler de moi !
» Si leurvoix, moins aimante, exprime un cœur moins tendre,
» Elles auront de plus des yeux pour te comprendre ! »

On voulut, mais en vain, ramenant sa raison,
De cette âme malade écarter le poison ;
De son amour jaloux rivale inexorable,
La lumière y creusait une plaie incurable.
Lorsque du rossignol le nid silencieux,
Au chant de l’alouette abandonnait les ciéux,
Léonie écoutait : et son amour sévère
Accusait de retard le baiser de son frère.
Eudoxe, déjà loin du lit et du sommeil,
Épiait, sur les monts, le retour du soleil.
Honteux de ce bonheur, que sa maîtresse ignore,
Il allait jouir seul, s’enivrer de l’aurore ;
Et la vierge pleurait, en répétant tout bas :
Je ne vaux pas le jour ; l’ingrat ne m’aime pas.
Elle disait encor, quand, de sa main d’ébène,
Des tournois étoilés le soir rouvrait l’arène :
Toutest plusbeau que moi, la moindre nuit vaut mieux,
Que la nuit sans étoile, où demeurent mes yeux.

Eudoxe, avec chagrin, vit la noire tristesse,
Du front de Léonie obscurcir la jeunesse.
Tout devenait pour elle un moyen de souffrir ;
Rien de ce qui guérit ne pouvait la guérir,
Et sans cesse des pleurs d’un lugubre présage,
De ses beaux yeux muets tombaient sur son visage.
Quand Eudoxe, avec elle, assis dans leur verger,
N’admirait rien tout haut, pour ne pas l’affliger :

« A quoi donc penses-tu ? » lui disait Léonie.
« Du chant de ces oiseaux j’écoute l’harmonie,
» Eudoxe, et cependant j’aime mieux tes discours :
» Et, malgré ces oiseaux, je les entends toujours.
» Toi qui les vois chanter, ce doit être autre chose :
» Et leur concert vaut mieux que mon amour morose.
» Ce qui me fait pleurer, ce n’est pas ton bonheur :
» C’est de ne plus remplir, à moi seule, ton cœur. »

Le temps pouvait, un jour, guérir cette blessure :
Eudoxe impatient crut la ruse plus sûre.
Il se feignit aveugle : il disait que ses jeux
N’avaient pu supporter un ciel trop radieux :
Qu’ils s’étaient refermés, et qu’une nuit profonde
Lui cachait de nouveau le spectacle du monde.
Il se feignit aveugle, et la tranquillité
Rentra dans un amour, par l’amour agité.
Du bâton clairvoyant la pieuse imposture
Parut de tous ses pas aider la marche obscure :
Retenant sa parole et son œil étonné,
Ou même à ne rien voir par son cœur condamné,
Comme dans son enfance il se remit à vivre :
Et, guidant sa maîtresse, il paraissait la suivre.

Hélas ! qui peut long-temps cacher la vérité ?
L’amour vit de soupçons et d’incrédulité ;

Léonie eut bientôt deviné le mensonge.
Le charme du sourire avait fui, même en songe,
Le voile de pâleur étendu sur ses traits.
« Je ne m’obéis pas autant que je voudrais.
» Je sais que je t’afflige, et je sais que tu m’aimes,
» Et nous avons pourtant cessé d’être les mêmes,
» Le souvenir des yeux, à Ion âme lié,
>— M’y dispute ma place, et m’en prend la moitié.
» Puis, Eudoxo, crois-tu que j’ignore ta ruse ?
» L’amour peut se tromper —. jamais on ne l’abuse.
» Pourquoi, quand nous allons errer dans les sentiers,
» Ne me piqué-je plus aux buissons d’églantiers ?
» Quand tu viens avec moi gravir sur la montagne,
» Jamais un seul caillou ne blesse ta compagne :
>• Tu les écartes donc ! Rien n’est comme autrefois ;
» Et, » dit-elle en pleurant, « je sens bien que tu vois. »
Son cœur se nourrissait d’une fièvre cuisante.
L’amour eut beau lui tendre une main complaisante,
Elle mourut. Eudoxe, égaré, furieux,
S’indignait de jouir du spectacle des cieux.
Sans connaître l’hymen, déplorant son veuvage,
La nature pour lui prit un aspect sauvage.
Il insultait du jour la funeste clarté :
Il n’aimait que la nuit : car dans l’obscurité
S’étaient formés les nœuds de sa chaîne éphémère :
Ses larmes n’avaient pas de flamme assez amère,

Pour dévorer ses yeux lents à se consumer :
Le fer, qui les ouvrit, pouvait les refermer,
Et le fer acheva son œuvre de détresse.
Fier de porter ainsi le deuil de sa maîtresse,
Il pouvait expirer, comme elle avait vécu ;
Mais la mort le fuyait, comme un guerrier vaincu,
Que dédaigne, en passant, le glaive qui la porte.
Il fallut la chercher : Elle était à sa porte.
Il partit seul, sans guide ; et, quand, le lendemain,
On prit, pour le trouver, le périlleux chemin,
Qu’avaient marquésespas, empreintsdeplaceenplace,
Sur les bords d’un torrent on en perdit la trace.
Janvier 1817.

LA MORT DE BONAPARTE.


On égorgeait la France, en croyant la soumettre.
Un homme, interrompant ces jours d’iniquité,
Ramasse dans la fange un sceptre ensanglanté,
Et retaille à son front la couronne sans maître.
Son empire est un camp, qui parcourt l’univers.
Conduit par le triomphe à de nobles revers,
Il s’en fait des degrés pour remonter au trône,
Et va tomber debout, foudroyé par le sort,
Sur un volcan tari, que la mer environne :
Cet homme est Bonaparte, et Bonaparte est mort.

Il est mort pour le monde, et non pour le poète !
Dans de lâches clameurs un instant confondu,
Son mvincible nom, que l’on croyait perdu,
Revient enfin chercher l’écho qui le répète.
Écoutez-le venir ! Déjà plus radieux,
Son règne impérial reparaît sous nos yeux.

L’auréole remonte à sa tête proscrite :
Notre morne horizon devient limpide et clair.
Éveillé par sa mort, le passé ressuscite,
Et chaque pleur qui tombe en rallume un éclair.

Dieu fit fructifier trop long-temps nos semailles :
Il fallait, tôt ou tard, expier ces succès,
Et porter, comme un deuil, son titre de Français.
Nos drapeaux, consacrés par tant de funérailles,
De l’Europe vingt fois avaient vu les enfants
Défiler, chapeau bas, sous leurs plis triomphants ;
Mais l’aigle, constamment vers le pôle élancée,
Se lasse : et désormais incapable des airs,
Sous le ciel du Volga sa chute commencée
S’en va de l’Atlantique effrayer les déserts.

Celui qui mania, vingt-cinq ans, la tempête,
Du naufrage de l’aigle a partagé l’affront.
A ses pieds de soldat fiers de prêter leur front,
Ses sujets couronnés ont redressé la tête.
Une même révolte arme tous les vaincus :
Le monde s’affranchit, et, comme Spartacus,
Avec ses bras d’esclave enchaîne la victoire.
Pris enfin, comme hier il avait pris les rois,
Le conquérant, cloué sur un vil promontoire,
Demande à Dieu son ciel ; il a déjà sa croix.

L’océan refusa d’ètre son tributaire !
Il l’assiégeait partout, il dépeuplait ses bords,
Et bientôt, de l’Asie envahissant les ports,
Il eût fermé le monde aux fers de l’Angleterre :
Et le voilà, ce prince ! Au sommet d’un rocher,
Les fers, qu’il voulait rompre, ont été l’attacher !
Vaincu par les frimas, le soleil le dévore.
Mais qu’importe le feu, chargé de le punir !
S’il use de ses jours la trame jeune encore,
Peut-il ronger l’airain, que lui doit l’avenir ?

Vous, dont les cris jaloux sont encor des hommages,
Des colonnes du Louvre au fronton du Kremlin,
Des murs du Capitole aux remparts de Berlin,
Allez, à pas tremblants, balayer ses images :
Ces Alpes de héros vont d’ici jusqu’au Nil.
Contre son souvenir croisez-vous sans péril.
Assis, comme le temps, au front des pyramides,
Cet astre belliqueux ne pourra s’éclipser,
Et les siècles futurs, satellites timides,
L’entoureront d’éclat, au lieu de l’effacer.

Quand un trône est à bas, quelle absurde sentence
Condamne le monarque à suivre ses débris !
S’il résiste au malheur, la honte en est le prix :
Et vivre est un aveu qu’on tient à l’existence !

Le seul aveu qu’on fasse est qu’on sait l’accomplir.
Sous ses gravats royaux vouloir s’ensevelir,
C’est dégrader sa chute, et tomber davantage.
La pourpre ne m’est rien : c’est l’homme que je vois.
Entre vivre et mourir, point de lâche partage ;
Car le plus long supplice est le plus noble choix.

Cet athlète hardi, qui veut ouvrir un chêne,
Milon, n’a pas prévu que son tronc caverneux,
Pour se venger de lui, peut rapprocher ses nœuds ;
Et l’arbre, qui se venge, en se serrant, l’enchaîne.
Le lutteur jette au ciel un regard éperdu.
Le voyez-vous d’ici, d’épouvante tordu,
Crier sous les lions, qui mordent ses entrailles,
Et, morceau par morceau, s’arrachent leur vainqueur ?
Mais que dut éprouver le géant des batailles,
Bonaparte captif, rongeant son propre cœur !
Le fastueux Sylla, dégoûté de lui-même,
Pour montrer sa hauteur, descend de son pouvoir :
Le puissant Charles-Quint, pour le faire mieux voir,
Ajuste un capuchon à son haut diadème :
Ils l’ont voulu !… mais toi, Bajazet renommé,
Par des Timurs sans nom sous ta cage enfermé,
Que pensais-tu ? quel rêve occupait ton génie ?
Un seul peut-être, un seul : Le monde était à moi !

Incurable passé, que tu tiens d’agonie !
La pitié qu’elle inspire est presque de l’effroi.
Lui seul se regardait, comme absent de la terre.
Il devait en sortir, sans un faste emprunté,
En homme, qui sentait qu’il avait tout dompté,
Tout, jusques à l’orgueil d’un trépas volontaire.
Au théâtre du monde il n’était plus acteur ;
Mais du fond de son île, imposant spectateur,
Son œil, en l’observant, gouvernait le spectacle.
Sous le ciel du tropique écroué par le Nord,
L’Europe en sentinelle avait peur d’un miracle,
Et par représentants assistait à sa mort.

Dédaignant la mollesse, au lit des rois fidèle,
Et comme ses pareils s’honorantde souffrir,
Sur sa couche de guerre il monte pour mourir.
H se meurt !… On entend, comme un adieu pour elle
A travers ses soupirs, le nom de France errer.
Pour son dernier combat on vient de le parer :
Son manteau d’artilleur est son drap mortuaire :
La poussière d’Arcole y luit comme autrefois.
Il meurt : et le soldat, sous ce noble suaire,
Est comme enveloppé de ses premiers exploits.

Sombre abîme du sort, où l’œil ne peut descendre
Celui qui si long-temps laissa, sur les humains,

Découler les faveurs de ses puissantes mains,
A ses derniers amis n’a pu léguer sa cendre :
Et ses regards éteints, qui demandaient son fils.
N’ont vu qu’un étranger lui tendre un crucifix !
Mais ne le pleurez pas, par égard pour sa gloire ;
Le héros, de son rang chassé par la terreur,
Est allé demander droit d’asile à l’histoire,
Où, proscrit de la terre, il entre en empereur.

Exilés près de lui par la reconnaissance,
Vous, dont les noms connus iront, sans mon secours
De nos fils étonnés attendrir les discours,
Laissez ses ossements où finit sa puissance.
Qu’il ne repasse pas les mers dans son cercueil !
A part dans son génie, à part dans son orgueil,
Son tombeau, comme lui, doit être loin du monde.
Un jour, l’amant du glaive et des nobles lauriers,
Sur un vaisseau pieux fendant la mer profonde,
Fera, de ce tombeau, la Mecque des guerriers.

S’il attacha la France au joug de l’héroïsme,
Courbé sous sa grandeur, j’en ai maudit le faix ;
Mais je n’en rends pas moins justice à ses hauts faits
J’admire le despote, et hais son despotisme.
Semblable, dans son règne, à ces puissants Romains
Qui, par la liberté, subjuguaient les humains.

Son souvenir est roi, comme celui de Rome :
Et son nom dans le monde, où son sceptre est brisé,
Tient la place d’un peuple, et non pas d’un seul homme.
Voilà pourquoi je chante, et n’ai point accusé !

Oui, j’ai voulu chanter un conquérant célèbre,
Qui s’est absous du trône, en vivant détrôné.
S’il fût mort dans sa pourpre, on nous eût ordonné
D’offrir à sa dépouille une oraison funèbre ;
Mon âme inexorable eût retenu sa voix :
Même quand ils sont morts, n’encensons pas les rois.
Jamais, de son bonheur courtisans faméliques,
Mes vers, à ce flambeau, n’ont été voltiger.
Malheureux, j’ai pour lui des louanges publiques,
Et laisse à ses flatteurs le soin de l’outrager.

17. août 1821.

RÊVERIE DANS LES ROIS.


Oh ! laissez, laissez-moi, perdu dans les forêts,
Voir rouler sur mon front la mer de leurs sommets
Ou sentir, en glissant sur l’herbe des clairières,
Mon sang se parfumer de l’odeur des bruyères.
Tout trempé de verdure, il semble que le jour,
Des brouillards du passé dissipe le retour,
Et mêle à ses rayons, dont le chagrin s’offense,
Des visions d’amour, belles comme l’enfance.
D’un concert ravissant écho silencieux,
Mon âme, à chaque pas, murmure un chant des eieux
Et, par ce chant secret mollement caressée,
Les anges du Seigneur volent dans ma pensée.
J’entends sous les gazons babiller les muguets,
Et près des boutons d’or fredonner les bleuets :
Un rêve de bonheur sourit dans l’aubépine,
Et chaque papillon en est un qu’on devine.

Oh ! laissez-moi chercher l’humide exil des bois !
Tout, pour plaire à messens, s’y transforme à ma voi x :
Là, confident de Dieu, mon esprit, qu’il épure,
Semble, en se l’expliquant, recréer la nature.
Où se presse la mousse en duvet étoile,
C’est un ciel d’émeraude, à mes pieds déroulé,
Dont le peuple invisible, errant de gerbe en gerbe,
Croitchangerdeplanète, enchangeantdebrin d’herbe :
L’églantine qui tremble, en se penchant sur l’eau,
C’est l’âme, qui se mire en un monde nouveau.
Détachés du fuseau de la vierge qui file,
Quand mdle flocons blancs,’qui volent à la file,
Sèment de leur blancheur tous ces pilastres verts,
Dirait-on pas qu’il pleut ou qu’il neige des vers ?
Le vent jette, en passant, des promesses de gloire,
Et, sans qu’on les écoute, on se prend à les croire :
Le génie, avec l’aigle, emporté dans les airs,
Éparpille, en fuyant, son écharpe d’éclairs,
Et nous, électrisés par ces mille étincelles,
Nous montons vers les cieux, en lui prenant ses ailes.

Quand l’aurore y suspend son luxe oriental,
J’aime à hanter des bois le dôme végétal :
A voir sous les arceaux, où mon cœur se recueilfe,
Les oiseaux prier Dieu dans leurs niches de feuille,
Et le vent du matin, qui câline les fleurs,
Éveiller leur encens, en y jetant ses pleurs.

Là notre âme s’apaise, et notre deuil morose
Emprunte à l’horizon ses nuances de rose.
Même avant de les faire, on accomplit ses vœux :
On s’absente de soi, pour se sentir heureux.
Comme un songe vaincu, l’affliction recule :
Aux bienfaits de la vie on devient plus crédule,
Et le cœur, sans savoir ce qu’il doit obtenir,
Quoiqu’il n’attende rien, a foi dans l’avenir.
Oh ! laissez, laissez-moi, perdu dans leurs dédales,
Parcourir des forêts les vertes cathédrales !
Plus fort que le chagrin, qui voudrait me plier,
Je veux, en pardonnant, essayer d’oublier.

PROJETS D’ÉTUDES.


Il faut savoir beaucoup, pour hasarder un peu :
L’étude, en formant l’âme, en conserve le feu.
Vous, qui brûlez au cœur d’une flamme choisit1,
N’y laissez pas mourir la sainte poésie,
Et, pour les surpasser, imitez mes efforts.
De tous les coins du monde amassant les trésors,
J’irai, malgré la mer, et la nue orageuse,
Enrichir en tous lieux ma lyre voyageuse.
Je veux, contemporain des siècles expirés,
Ravir aux mains du temps leurs tableaux déchirés :
Et, des pays entre eux mêlant les influences,
Des couleurs de leur ciel marier les nuances.
Je veux, dans un jardin par les muses planté,
Voir l’ananas blondir près du lis argenté,
Et sur les noirs sapins, que durcit la Norwége,
Voir grimper la vanille avec ses fleurs de neige.
Traversant à ma voix les humides états,
La Tamise, aux flots verts, grossira l’Eurotas,

Et du sol écossais la Clyde nourricière,
Des rivages romains mouillera la poussière.
Ma coupe, dont Corinthe aura sculpté l’airain.
Verra, mais sobrement, sous les treilles du Rhin,
Du falerne épaissi s’éclaircir la vieillesse.
J’emprunterai parfois, dans mes jours de mollesse,
Faible et sourd tintement du langage latin,
Ces soupirs cadencés du parler florentin,
Dont les sons caressants, qui se fondent dans l’âme,
Tremblent, comme un baiser, aux lèvres d’une femme.
Des dactyles, sortis du clairon castillan,
Mon vers, moins orgueilleux, adoucira l’élan,
Et des fleurs de l’Indus ma lyre parfumée
Portera, dans mes chants, leur fraîcheur embaumée.
Il faut bien, quand on veut célébrer l’univers,
Avoir du monde entier les échos dans ses vers.


Septembre 1819.
IMITATION
D’UN PASSAGE DE LORD BYRON.




Hugo, fils naturel de Nicolas III, duc de Ferrare, a été convaincu du crime dont PhiIippe II d’Espagne accusa D. CarIos : il adresse ce discours à son père, qui vient de le condamner à mort.




Je ne crains pas la mort : tu peux te souvenir
Que j’ai souvent gémi de ne pas l’obtenir,
Alors que sous tes yeux, chevauchant au carnage,
Son cortège d’effroi stimulait mon courage.
Je n’avais pas pour glaive un joujou de palais,
Je pense : et je l’ai vu souiller par tes valets,
Ce glaive, qui versa, pour t’acheter la gloire,
Plus de sang que ta hache aujourd’hui n’en peut boire.
Tu m’as donné la vie, et tu me la reprends !
C’est un don de m’ôter le jour que je te rends !

Assassin de ma mère, achève ta conquête,
Et finis de payer ta dette avec ma tête.
Tu ne t’en souviens plus de ma mère ! mais, moi,
Je n’ai pas oublié qu’il me faut, grâce à toi,
Porter sur mon front d’homme une tache d’enfance.
J’ai failli ! c’est ta faute : offense pour offense.
Je devais me venger, et je ne sais pas bien,
Si je fus ton rival, ou si tu fus le mien.
J’ai séduit ta compagne ! et pourquoi ta vieillesse,
La voyant par son père offerte à ma tendresse,
Et m’opposant ton crime, à qui je dois le jour,
M’a-t-elle ôté mon bien, sans m’ôter mon amour ?
J’étais d’un noble hymen exclu par mon lignage !
Demande aux ennemis, qui bravaient ton grand âge,
S’ils m’ont trouvé trop vil, pour leur donner la mort.
Du crime d’être né suis-je comptable au sort ?
Ton rang m’est interdit ! Je le sais : mais l’histoire,
Près de tes princes d’Est inscrirait ma mémoire,
Si je vivais ; et seul, me fondant ma maison,
Je n’aurais, pas plus qu’eux, de barre à mon blason.
Mon casque s’est montré, sur la route guerrière,
Plus beau que ceux des tiens de sang et de poussière :
Mes éperons d’airain piquaient mieux mon coursier,
Que vos mollettes d’or, vos étoiles d’acier,
Quand, cherchant les combats comme des jours de fête,
J’allais, chez tes rivaux, promener la défaite :
Et quand, suivant ton nom comme un drapeau vivant,
La victoire, avec moi, galopait en avant,

Qui des tiens eût osé, m’accusant de blasphème,
A mon cri de bataille opposer mon baptême ?
Mais ne va pas penser qu’aiguisant tes remords,
Je veuille, par faiblesse, atténuer mes torts,
Et, dans ma tombe ouverte hésitant à descendre,
Faire attendre, en poltron, le temps après ma cendre
Déjà vers l’avenir je n’étends plus de soins :
Les jours qu’on m’ôtera sont des larmes de moins.
Cet avenir, c’était quelques heures d’automne :
Tu l’avances ! c’est bien : mon printemps te pardonne
Je suis prêt. Mieux vaudrait mourir d’un javelot,
Que de s’aller coller le front sur un billot ;
Le ciel ne le veut pas : honneur à ta justice !
J’ai déjà tant souffert, que je ris du supplice ;
Car enfin qui ne sait que tu me haïssais !
Tu t’approchais de moi, quand j’avais des succès ;
Mais, méprisant bientôt mes lauriers de fortune,
Où pour vous antres ducs les aïeux font lacune,
Je n’étais plus ton fils qu’une fois par hasard.
Légitime à la guerre, et dans la paix bâtard,
Maintenant que je meurs, reconnais-toi mon père :
Et dis-le hautement, pour que je désespère.
Va, tu ne l’es que trop, et tu m’as tout donné,
Tout, ton âme, tes traits, ton sang désordonné,
Tout, jusqu’à ces fureurs, dont tu fus la victime.
Je suis né dans la honte, et je meurs dans le crime
Oui, le crime ; et ta main, qui tient le couperet,
Ne m’empêchera pas d’approuver ton arrêt.

Enfant déshérité, qui n’eus pas d’innocence,
Que ma mort te punisse au moins de ma naissance !
La force t’appartient, sers-t’en pour te venger :
Frappe, et que Dieu se charge après de nous juger !

Août 1810.

RÉCIT D’UN PRODIGE.


FRAGMENT D’UNE TRAGEDIE D’ÉCOLIER


Aux Dieux, dont je craignais la sévère justice,
Sur les bords de la mer j’offrais un sacrifice.
Près du trépied sacré, qui portait mon encens,
(Ce prodige augurai glace encore mes sens),
Un énorme serpent en spirales se traîne.
Un aigle y reposait, et le monstre l’enchaîne.
L’encens tombe et s’éteint, dans l’onde éparpillé.
De la foudre et des vents le satellite ailé,
Des langues du dragon secouant les morsures,
Emporte au fond de l’air, pour panser ses blessures,
Le rampant ennemi, qui surprit son sommeil :
Il veut l’aller brûler aux rayons du soleil.
Le reptile éperdu dresse en vain ses écailles :
Le bec dévorateur lui fouille les entrailles
De l’aigle et de la nue indocile captif,
Son corps se pelotonne en cercje convulsif :

De cent replis divers il épuise la ruse ; Mais il y perd sa rage et sa vigueur percluse ;’Il sent, dans les combats que sa peur interrompt, Que le fils de l’Olympe a vengé son affront. Il expire, en sifflant : son sang baigne la terre ; L’oiseau le presse encor de sa robuste serre, Il le rejette, il pousse un cri victorieux, Et, planant en triomphe, il plonge dans les cieux.
Paris, 1813

LA COURSE DES CHARS.


IMITATION DE SOPHOCLE.




Pylade raconte à Électre la mort supposée d’Oreste aux jeux olympiques.




Du tombeau paternel par sa mère exilé,
Oreste, dans Chrysa, vivait sombre et voilé-,
D’un roi, déjà touché par la froide vieillesse,
La cour ne pouvait plus contenir sa jeunesse.
Curieux d’étoudir les ordres du Destin,
Ses regards se tournaient vers ce fleuve lointain,
Qui promène le cours de ses flots héroïques
Sous l’ombrage sacré des lauriers olympiques.
Le Pentathle de Delphe allait s’y célébrer :
Il s’y rendit. Pour vaincre, il n’eut qu’à se montrer.

Descendu dans la lice, ouverte aux jeux du ceste,
La palme, sans partage, échut au front d’Oreste :
Et la lutte étouffante, et les coureurs légers,
Lui firent une gloire égale à ses dangers.
Il voulait, signalant son indomptable adresse,
Dans ses ressentiments intéresser la Grèce ;
Et, leur laissant prévoir de plus mâles combats,
De ses admirateurs se faire des soldats.
Hélas ! que la fortune a des faveurs peu sûres !
Ses bienfaits n’ont souvent caché que des blessures
Quand le sort veut nous perdre, il n’est point desecours
Qui de son bras de fer puisse affranchir nos jours.
Le lendemain, Oreste à la course s’apprête,
Traîné par deux coursiers, nobles fils de la Crète,
Dont la bouche frémit et blanchit sous le frein.
L’airain sonne ! on palpite à la voix de l’airain,
Et douze chars pareds, entrant dans la carrière,
Disparaissent de front sous des Ilots de poussière.
Le stade, en un moment, est six fois parcouru ;
Mais la prudence exacte a trop tôt disparu.
Plus on veut se presser, et plus on s’embarrasse :
Les chars, sans le savoir, retournent sur leur trace
On se croise, on s’aborde, et ces paisibles jeux
Offrent, des noirs combats, le spectacle orageux.
Sur le crin des coursiers te fouet léger se joue :
L’essieu brûle, le feu fume autour de la roue :
Et de ce double appui plus d’un char dépourvu
Elève dans le cirque un écueil imprévu.

L’arène est une mer, dont les vagues terrestres
Se hérissent au loin de naufrages équestres.
L’hippodrome bientôt, déserté par l’effroi,
Reste à deux concurrents : le fils d’Atride, et moi ;
Et je ne prétends pas au prix que je dispute.
Oreste, plus habile en ces sortes de lutte,
Laisse fuir vers la borne un rival moins expert ;
Mais là, ressaisissant l’avantage qu’il perd,
Il raccourcit soudain ses rênes vers la droite,
Les abandonne à gauche, et de sa roue adroite,
Serre, en tournant, mon char, qui penche de côté,
Et, parmi les débris, va rouler emporté,
Tandis que ses chevaux, que sa voix aiguillonne,
A pas multipliés vont chercher sa couronne.
Pourquoi faut-il, hélas ! que son regard pieuv
Ait voulu saluer les images des dieux !’
De leur autel fatal il ne voit pas la base
Tendre un piège de marbre à l’essieu qui la rase î
Il s’y heurte. Affaibli par sa rapidité,
Le char brisé s’abat. Sous les rênes jeté,
Oreste, en s’agitant, se relève, retombe…
Et ses coursiers vainqueurs le traînent à la tombe.
D’Oreste, tout sanglant, j’aperçois le péril,
J’arrête les chevaux : « Je suis vainqueur, dit-il ;
Mais le ciel ne veut pas qu’Électre me revoie.
Allez dans mon Argos, mon espoir et ma joier
Lui remettre ma cendre… » U soupire : et ses yeux,
Se souvenant d’Argos dont ils cherchent les deux,

Se ferment. Nous, chargés de ses ordres célestes,
Dans Argos, à sa sœur, nous apportons ses restes.
J’en fais entre vos mains le dépôt solennel ;
Mais séchez de ces pleurs l’hommage fraternel :
Il périt en triomphe, et l’Élide éplorée
Porte encore le deuil du petit-fils d’Atrée.

JULIA.


ÉLÉGIE D’UNE JEUNE FILLE.


Nous sommes au printemps, et nos bois sont déserts,
Et le printemps n’a pas, ramenant ses concerts,
Réveillé les oiseaux, endormis sous les branches :
L’aubépine est en deuil, et les frêles pervenches,
De leurs boutons meurtris s’échappent sans couleur :
Les vergers languissants, altérés de chaleur,
Au lieu de nous sourire à travers le treillage,
Balancent dans la brume un aride feuillage :
Depuis que Julia n’habite plus ces lieux,
Il semble que l’hiver ne quitte pas les cieux.
Je l’appelais ma sœur, elle était la plus belle :
La neige d’un matin était moins blanche qu’elle,
Et nos miels savoureux, moins doux que sa bonté.
Pure, elle respirait la vie avec gaîté,
Et ne s’attendait pas à voir sitôt l’orage
Mêler sa jeune tige aux épis d’un autre âge,

Pareille à cette fleur qui, sur le bord d’un champ,
Du soc qui passera ne craint pas le tranchant.
Comme un fruit généreux dont nous hâtons la perte,
Quand nous interrogeons sa richesse encor verte,
Julia périssait, et son mal était lent.
Souvent ma vieille mère assurait, en filant,
Que l’amour nous désolé autant qu’il nous enivre :
Qu’il fait souvent mourir ceux qu’il ne fait pas vivre,
Et que ma sœur mourait de ce mal insensé ;
Elle en parlait si peu, que je l’avais pensé…
Sous nos saules voûtés, je l’ai souvent surprise,
Le soir : et là, muette, elle restait assise,
Regardant à ses pieds l’eau du ruisseau courir.
Moi, pour la consoler, j’avais l’air de souffrir,
Et ses lèvres alors, tremblantes de faiblesse,
Laissaient poindre un sourire à travers leur tristesse,
Comme on voit, du soleil, un rayon détaché,
Percer l’obscur nuage, où l’astre s’est caché.
Du jour trop prompt à fuir elle accusait la fuite,
Et trouvait, le matin, qu’il revenait trop vite ;
Et quelquefois encor, afin de mieux pleurer,
Dans le fond du bois sombre elle allait s’égarer.
« Doux printemps, disait-elle, oh ! presse ta venue :
Pour allonger mes jours,’dont le poids diminue,
Mets tes fils de la Vierge autour de mon fuseau.
Dis à tes rossignols de chasser cet oiseau,
Qui vient, toutes les nuits, sur mon toit solitaire,
De la part de la mort, m’appeler sous la terre.

O toi, qui tais les fleurs, fais en pousser beaucoup,
Pour cacher mon tombeau, que j’aperçois partout. »
Et le printemps revint, rapportant, sous ses ailes,
Autant de rossignols que de roses nouvelles,
Semant, improvisant les bouquets sur ses pas ;
Mais pour ma pauvre sœur, la santé ne vint pas
Dénouer de son mal l’inexorable chaîne.
Ses lèvres se plongeaient à la source prochaine :
Mais l’onde qui guérit ne coule point pour nous.
Quand elle y demandait la vie à deux genoux,
Elle ne trouvait pas d’échos dans la chapelle :
Ceux qui parlent d’espoir se taisaient tous pour elle,
Et l’ange qui console était loin de ses pleurs.
Sans connaître nos maux, comprenant ses douleurs,
Un ami, (les humains n’ont pas tant de constance) ;
Surveillait, jour et nuit, cette frêle existence.
Jusque dans son silence, on voyait qu’il l’aimait ;
il la suivait partout, et lorsque tout dormait,
Au seuil de sa cabane, il faisait sentinelle.
S’étonnant quelquefois de le voir si fidèle,
En secouant la tète, elle disait : « Hélas !
Comment, d’être avec moi, n’es-tu point encor las ?
Jadis, et tu le sais, je jouais dans la plaine :
Tu partageais mes jeux, comme aujourd’hui ma peine.
Je traversais les champs avec rapidité,
Et tes rapides pas volaient à mon côté.
Immobile à mes pieds, maintenant que je pleure,
Sais-tu que Julia va changer de demeure ?

Là, sur le seuil encore on te verra couché :
Et puis tu japperas, dans le gazon caché.
Tu garderas ma tombe au lieu de ma chaumière :
Et l’orage, le vent, la grêle meurtrière,
De mon lit de repos, rien ne t’éloignera :
Et dans ta peine aussi nul ne te soignera.
On placera ma cendre au pied de la colline,
Et toi seul y viendras, car je suis orpheline. »
Levant la tête alors, son chien la regardait,
Et lui léchait la main, comme s’il entendait.
Bientôt, comme un beau lys effeuillé par la pluie,
Elle expira, sa force étant évanouie.
C’est moi, contre la mort, qui vins la raffermir,
Et, pour me dire adieu, je l’entendis gémir.
Voyageurs, qui passez au bas de la colline,
Ne foulez pas la couche, où dort cette orpheline ;
Et marchez doucement, de peur qu’un peu de bruit
N’aille encor l’éveiller dans l’éternelle nuit.

LE DUEL D’HARMONIE.


Le soleil par la brume était déjà voilé :
Le platane déjà, le saule échevelé,
Allongeaient sur les eaux une ombre plus obscure.
Sous les lois du sommeil ramenant la nature,
Le silence régnait à la place du jour,
Et sous les bois, ravis de son muet amour,
La lune, promenant ses rêves de lumières,
Moirait de baisers d’or le gazon des clairières :
Par les philtres du soir doucement attiré,
De l’antique Linus un disciple inspiré
Vint, sous les peupliers, qui bordaient sa demeure,
Aux accents de son luth bercer le vol de l’heure.
Vague comme un espoir, le son pur et léger
Semblait moins, sur la lyre, errer que voltiger,
Et jetait vers le ciel, docile à son génie,
D’un nuage d’accords la fluide harmonie.
Un rossignol veillait dans son nid balancé ;
Aux premiers traits du luth il s’en est élancé :

Il les apprend tout bas : et ce qu’il vient d’apprendre,
Son gosier moins timide osant bientôt le rendre,
L’oiseau plus merveilleux que le téorbe humain,
Répète avec son bec ce qu’a chanté la main.

Le musicien s’étonne à tant de mélodie,
Et commence à sentir sa lyre moins hardie.
Il soulève la tête, et, d’un œil curieux,
Cherche à voir quel émule, il lui descend des cieux.
De sa voix déliée admirant la souplesse,
Il veut sur d’autres tons provoquer sa faiblesse,
Et d’un clavier si tendre effrayer les efforts.
Ce n’est plus du bonheur les rapides transports,
Qu’il module, ou des sens la langueur qui frissonne ;
La mandore farouche en tumulte résonne.
Arpège par arpège, on croit voir les soldats
Presser, ou ralentir, le bruit sourd de leurs pas,
Tandis qu’en hennissant la cavale guerrière,
De ses ongles armés bat et mord la poussière.
Le cliquetis du fer, les tambours, les clairons,
Sous leur trombe de bruits couchent les escadrons :
C’est un rhythme de rage, un concert de discorde :
On souffre, on meurt : il pleut du sang dechaque corde.
La musique dit tout ; et lorsque du combat,
Dans les lointains de l’ombre, expire le fracas,
L’instrument moins terrible, abjurant la tempête,
Par un cri de victoire en triomphe s’arrête.

Des prodiges de l’art écho si chatouilleux,
L’oiseau ne répond pas : l’homme écoute, et joyeux,
Voyant que son rival n’a pas pris sa volée,
Il croit du rossignol la gloire désolée.
Mais sûr de ses trésors, le ménestrel des bois
Réveille tout à coup les perles de sa voix :
Et la nuit pacifique entend, pour la bataille,
De ses notes d’argent pétiller la mitraille.
Ses trilles belliqueux simulent tour à tour
L’éclat cuivré du cor ou l’appel du tambour.
Sous le, pli d’une feuille il fait tenir la guerre :
Au niveau du chanteur l’image se resserre ;
Mais rien n’est oublié, mais rien ne s’affaiblit.
Ainsi quand le graveur, sur l’airain qu’il polit,
Calque, en la réduisant, une image connue,
Sans changer les objets, son art les diminue.

Le luth n’est pas vaincu, mais il est égalé ;
C’est presque une défaite : et du chantre isolé,
Qui défend vaillamment l’honneur de son ramage,
Le citharède alors veut tenter le courage.
Il l’appelle en duel une dernière fois :
Sur les fils de la lyre il fait voler ses doigts,
Plus légers que l’oiseau, dont l’aile, en deux secondes,
Visite plus de fleurs que nos regards de mondes.

Comme ces tresses d’ambre, ou d’ébène bouclé,
Que tourmente avec art l’ivoire dentelé,
Il mêle avec malice et démêle ses gammes.
Ses chants capricieux sont des bouquets de flammes,
Qui s’effeuillent dans l’air : puis, rayons par rayons,
Renaissent diamants, pour mourir papillons.
La corde, qui s’anime et qui se transfigure,
Semble, au lieu d’un oiseau, défier la nature.

Le pauvre rossignol, quoique déjà bien las,
Ne peut pas se résoudre à lui céder le pas :
Et, tout petit qu’il est, il est plus brave encore.
Il enfle de sa voix la richesse sonore ;
En battement agile il la roule, et soudain
Il la laisse expirer, comme un soupir lointain.
C’est un chapelet d’or, un collier de rosée
Qui serpente et fleurit dans l’ombre électrisée ;
Son chant veut à son tour refléchir l’univers.
Les étoiles du ciel scintillent dans ses airs,
L’eau qui bondit et court, le feuillage qui tremble,
Dans ses thèmes fugués se retracent ensemble.
Le combat le soutient : et lutteur indompté,
Sa voix, prête à mourir, redouble-de clarté.
Ce n’est plus d’un oiseau les cadences mortelles,
C’est la musique même, une âme avec des ailes ;
Et le trouvère ému, moins jaloux que charmé,
Laisse à ses pieds tomber le luth inanimé ;

Mais le frêle vainqueur, martyr de la victoire,
N’ira pas, dans les bois, en raconter l’histoire ;
Il tombe, et sur le luth, trop tard silencieux,
Faible et muet, il meurt comme un son gracieux.

Janvier 1817.

ÉLÉGIE
SUR LA MORT DE MA MÈRE.


Dieu ne se complaît pas aux chagrins sans ressource :
Et de la poésie il ouvre en nous la source,
Pour que l’homme, plié sous le faix du malheur,
Puisse, en la célébrant, consacrer sa douleur.
Il tombe, croyez-moi, bien des pleurs d’une lyre :
Les poètes émus chantent comme on respire,
Et, mouillés dans le cœur d’un dictame pieux,
Nos vers ne sèchent pas si vite que vos yeux.
Je l’éprouve aujourd’hui : mes paupières avares
Ne me fournissent plus que des larmes trop rares :
Ma soif d’affliction ne sait où s’étancher :
Et, dans ces vers plaintifs cherchant à m’épancher,
J’y jette, heure par heure, avec ma plume amère,
Les pleurs, qui m’ont manquépourregrettermamère.


Depuis près de trois ans, sur son front suspendu, Le coup qui l’a frappée était bien attendu ;

Mais, soit que sa lenteur le fît croire impossible,
Soit que souvent aveugle au mal le plus visible,
L’homme espère le bien le plus inespéré,
J’ai vu qu’à son départ j’étais mal préparé.
Eh ! qui peut en effet, sans d’incroyables peines,
Sentir se dénouer les plus étroites chaînes,
Et, lorsqu’on peut douter de l’asile des cieux,
Résigner son courage à ces derniers adieux ?
Quel fardeau pour le cœur qu’une si longue absence !
La mort est-elle bien la fin de la naissance ?
A partir du tombeau, s’ouvre-t-il des chemins,
Qui mènent au bonheur, tant cherché des humains,
Le bonheur, ce repos d’une longue souffrance ?
Ah ! quel que soit le sort qu’invente l’espérance,
Que la mort soit, ou non, le terme de n’os jours,
Il n’en est pas moins vrai qu’on nous attend toujours.
Quand nous avons franchi la dernière frontière,
Dans un monde imprévu, comme dans la poussière,
Peut-être au nom qu’on pleure on réunit son nom !
On se retrouve enfin ; mais se reconnaît-on ?
Toujours peut-être. Hélas ! avant l’heure suprême,
Ne perd-on pas souvent les êtres que l’on aime ?
Et comment reconnaître, au delà du trépas,
Ceux que, pendant leur vie, on ne reconnaît pas ?

Ma mère, elle était jeune : et voyez, quel orage
A passé sur son front, qui se courbe avant l’âge !

Un froid de glace, errant sur la moitié du corps,
Des membres engourdis épaissit les ressorts.
Par un lien brisé retenue à la terre,
Elle n’est plus pour nous qu’un douloureux mystère,
Le portrait animé d’une femme qui dort ;
Elle n’existe pas : elle vit dans la mort.
Son jugement s’efface, et surpris sans défense,
Son esprit qui vacille expire dans l’enfance :
Et quand son sang figé se distille en poison,
Ses cris ne trouvent pas d’écho dans sa raison.
L’âme n’a plus d’asile, où notre œil la contemple ;
Le dieu s’est exilé des ruines du temple.
Les clartés de son cœur se voilent, et pourtant
Ce flambeau, qui s’éteint, luit encor par instant.
D’un reste de pensée affaiblissant l’image,
Elle mêle, en parlant, tous les fils du langage ;
Mais s’agit-il d’amour et de maternité,
Elle brise les fers de son infirmité,
Et, sortant des brouillards où sa mémoire hésite,
Pour chérir ses enfants la mère ressuscite.
Le jour même où le Ciel, vainement imploré,
Vint saper les débris de ce corps délabré,
Était mon jour natal, jadis tant aimé d’elle :
Et pour le célébrer sa force fut fidèle.
On la vit de ma fête ordonner les apprêts,
Redemander, vingt fois, l’heure où je reviendrais,

Et, pour parer de fleurs mes vases poétiques,
Soulever à demi ses mains paralytiques.
Pauvre femme ! et les fleurs, dont elleavait faitchoix,
Se flétrissaient comme elle, en passant sous ses doigts.

Dans sa tristesse, hélas ! qu’aisément on s’arrange !
Ma mère n’était plus que le spectre d’un ange :
Et moi, m’habituant à la voir dépérir,
J’avais presque oublié qu’elle devait mourir :
Et mon cœur, attentif à craindre son veuvage,
Reculait, tous les jours, le terme du voyage.
Toi, qui le craignais tant, ce terme si prévu,
Heureuse encore, au moins tu ne m’auras point vu
Interroger long-temps, sous mon doigt inhabile,
Ton pouls qui se taisait, et ton cœur immobile.
Et vous, qui la serviez, vous qui, pendant trois ans,
Avez, de son enfance, assidus complaisants,
En surveillant ses maux, partagé nos alarmes,
Vous n’avez plus besoin de déguiser vos larmes ;
Pleurez ! déjà sa vie est toute en nos regrets.
Le trépas tout entiér s’empare de ses traits.
En vain devant sea yeux la lumière s’agite,
Le plus lourd des sommeils sous sa paupière habite,
Et comme un drap de plomb sur ses membres s’abat :
Sans qu’un souffle attendu vienne en ternir l’éclat,
Le miroir a passé sur sa bouche entr’ouverte :
Sans être vide encor, son alcovc est déserte :

Elle est morte, et déjà n’est plus qu’un souvenir,
Un souvenir, au moins, qui ne doit pas finir.

Non, rien n’affaiblira sa mémoire céleste :
Ma mère m’a quitté, mais son ombre me reste ;
Elle surnage encore au-dessus du tombeau.
Mon cœur est, pour son nom, comme un dernier écho :
Qu’il batte encor long-temps, pour qu’elle vive encore !
Cette vie attendue, et pourtant qu’on ignore,
Qui brille pour l’esprit, quand les yeux sont fermés,
N’est-ce pas de léguer, à des êtres aimés,
Quelques rêves de nous, qui soient lents à s’éteindre ?
Pour moi, c’est là le ciel que je voudrais atteindre.
Avec ceux qu’on chérit il est doux d’expirer ;
Mais lorsque le trépas a cru noos séparer,
L’amour est de survivre aux amis que l’on pleure,
De leur garder en nous leur dernière demeure.
Ah ! reste en moi, ma mère, en moi que tu bénis :
Nous sommes séparés, et non pas désunis.
Dans la nuit de mes jours sois ma sainte lumière :
Pour vivre encor ton fils, je veux vivre en arrière.

Passy. Septembre 1822.

FIN DU PREMIER LIVRE.

LIVRE DEUXIÈME.

L’HERBIER.

DÉDIÉ

A

M. AL. GUIRAUD.


MARCHE
DE LA PHILOSOPHIE
JUSQU’A NEWTON.


INTRODUCTION D’UN POÈME SUR LA NATURE.




ÉTUDE.




I.


L’idiome des vers, qu’aujourd’hui l’on blasphème,
Long-temps de l’équité fut la langue suprême.
Antiques précepteurs des peuples et des rois,
Tantôt des citoyens ils défendaient les droits,
Et pliaient la mémoire à de larges maximes :
Tantôt, de l’univers osant tenter les cimes,
Ils expliquaient au monde, à leur retour des cieux,
L’énigme solennelle, où s’enfermaient les dieux.

Mais oubliant trop vite, et leur magistrature,
Et l’honneur souverain de chanter la nature,
On les vit se vautrer sous le char des tyrans,
S’énerver dans la pourpre aux pieds des conquérants,
Et, de nos passions efféminés complices,
Prostituer la lyre au commerce des vices.
Quand les reverra-t-on, législateurs nouveaux,
Au lieu de les corrompre, inspirer nos travaux !
Essayons aujourd’hui, si ce noble langage
Peut, après six mille ans de honte et d’esclavage,
Rentrer-dans sa naissance et ses premiers succès !
Tel qu’un lion blessé, qu’étranglent nos lacets,
Qui roi sous sa blessure, et roi quand il expire,
Jusqu’en son cri de mort atteste son empire,
Qu’on l’entende du moins, une dernière fois,
Pour ébranler nos fers, lever sa grande voix !

II.
Héritier favori des dogmes d’Epicure,
Lucrèce du chaos attaque l’ombre obscure,
Et, du globe encor vide explorant les déserts,
Il invente les faits, dont il peuple ses vers :
Moi, j’ose, de Newton successeur inhabile,
De l’univers moral rechercher le mobile,
Et, du monde physique examinant les lois,
Dans les jeux du cerveau trouver leur contre-poids.

J’oserai dans mes chants, géomètre oratoire,
Des cercles de la sphère environner l’histoire,
Asservir au calcul ses fastes incertains,
Et, sur l’ordre des cieux ordonnant nos destins,
De ce double chaos débrouiller les archives.
Semblable à ce colosse, appuyé sur deux rives,
Qui voyait chaque jour, entre ses pieds d’airain,
De vaisseaux en vaisseaux passer le genre humain,
Et les siècles comme eux rouler avec les ondes,
J’ouvrirai mon compas au passage des mondes.

III.
Quand l’homme, qui s’ignore, entre dans sa raison,
Et, de ce champ confus parcourant l’horizon,
Compare sa pensée aux objets qu’elle embrasse,
Il sent qu’elle remplit je ne sais quel espace,
Où tout, comme dans l’autre, a sa place et la prend ;
Chaque astre, comme en haut, y navigue à son rang.
Tout ce qu’il aperçoit se concentre dans l’homme :
Sa pensée est un ciel, qui n’a pas d’astronome.
Reste à voir désormais s’il peut en avoir un,
Et si tous les soleils ont un centre commun.

IV.
L’homme, dont la pensée est le miroir des sphères, De leurs lois d’action réfléchit les mystères,

Et le monde idéal, à ces lois enchaîné,
Par le monde réel circule gouverné.
Ce sont ses mouvements qui dirigent les nôtres :
Connaître les premiers, c’est pénétrer les autres.
Avant donc d’aborder l’univers du cerveau,
Il faut porter ailleurs sa toise et son niveau,
Et, suivant dans les cieux la courbe humanitaire,
Mesurer notre orbite à celui de la terre.
On le cherche toujours : mais ce secret voilé,
Sous nos pas curieux, a toujours reculé :
Et l’esprit, s’égarant de système en système,
Au lieu de le résoudre, a changé de problème.

V.
On pourrait découvrir ; mais toujours pour trouver,
On veut créer soi-même et non pas achever.
Dans le cercle d’un autre il est rare qu’on entre :
Tout homme fait le sien, pour en être le centre.
Mais qui peut m’assurer que dans le firmament,
C’est moi, qui lis le mieux et le plus couramment ?
Soyons moins téméraire, et comme le prophète,
Ne marchons pas tout seul, aux lueurs de ma tête !
Avant que de tenter d’ambitieux combats,
Des ombres des grands morts je ferai mes soldats.
Tous viendront devant moi développer la chaîne,
Que déroule, à pas lents, l’intelligence humaine.

Les siècles enrôlés passeront dans mes vers :
Et nous irons ensuite assiéger l’univers.

VI.
Aussitôt que la nuit eut déplié ses voiles,
Et dans des flots d’azur semé l’or des étoiles,
Ce spectacle muet, éveillant les humains,
Leur fraya, vers le ciel, de merveilleux chemins.
Du poids de l’infini leur âme fut pressée,
Et la soif de connaître altéra la pensée.
Sur la nature alors, on vit, de toutes parts,
De rustiques savants attacher leurs regards.
Curieux des aveux, que la science épie,
Les pasteurs de Babel et de l’Ethiopie,
Des astres, les premiers, scrutèrent les secrets,
Et, feuilletant des yeux leurs miracles abstraits,
Commencèrent du ciel l’interminable histoire.
Dès les premiers assauts leur cédant la victoire,
La lune, obéissante aux disciples d’Atlas,
Leur avait dévoilé le cercle de ses pas,
Et de ses feux changeants l’invariable source.
Le soleil, à son tour, mesuré dans sa course,
Avait forcé le temps de marcher comme lui ;
Mais telle qu’un levier, brisant son point d’appui,
L’intelligence humaine, encor brute et sauvage,
Soulevait des fardeaux, trop pesants pour son âge.

Les esprits divisés, moins forts qu’audacieux,
Marchaient isolément sur la route des cieux :
Et les cieux attaqués voyaient, dans cette lutte,
Chacun de leurs élans n’amener qu’une chute.
L’homme, bientôt lassé de tant de vains efforts,
Du monde indéchiffrable inventa les ressorts,
Et croyant plus aisé de créer que d’apprendre,
Il refit l’univers, qu’il ne pouvait comprendre.
Il n’y réussit pas mieux qu’à le concevoir :
Et le mot de l’énigme est encore à savoir.

VII.
L’Orient, scrutateur des lois de l’existence,
Ne reconnut partout qu’une seule substance,
Qui, toujours immuable en sa diversité,
Faisait servir la mort à son éternité.
L’essence la plus pure avait formé Dieu même.
Rayons multipliés de ce foyer suprême,
Les astres, comme autant de moules radieux,
Avaient donné naissance à ces milliers de dieux,
i}ui gouvernent leur vol dans les champs de l’espace :
Et de la terre, enfin, l’inerte et lourde masse
N’était plus que la vase, et le fond du chaos.
Ce globe limoneux, engourdi sous les eaux,
Remué par les vents, battu par les orages,
D’un feu générateur nourri par ses naufrages,

Se découvre, paraît, et son fécond réveil,
Répondant par la vie aux rayons du soleil,
De germes animés peuple sa solitude.
Mais un jour à venir, vaincu de lassitude,
Ce globe, consumé par ses enfantements,
Sentira serpenier, sous ses vieux fondements,
Un dissolvant mortel : ses voûtes se lézardent :
Dans des lits inconnus, les mers, qui se hasardent,
Pour n’en faire qu’un seul, joignent tous les tombeaux :
Le monde se déboîte, et redevient chaos.
Alors, dit l’Orient, une autre ère doit luire,
Ranimer ces débris, pour ne plus les détruire :
Et l’univers, debout sur son propre cercueil,
Ira toucher au ciel, sans rencontrer d’écueil.
A ses fils basanés, par l’Orient transmise,
Le Nil vit, comme un sphinx, dans ses temples assise,
Cette philosophie envahir ses autels,
Confier au granit ses dogmes immortels,
Et le granit obscur, brodé de mille images,
Comme un phare, allumé sur l’océan des âges,
Jeter dans l’avenir sa douteuse clarté.
En lise, qui voudra, la docte obscurité !

VIII.
Thalès, en voyageant, l’épèle, et dans la Grèce
Transporte, le premier, ces germes de sagesse.

Habile à recueillir, et prompt à comparer,
Il cherche, en les semant, à les régénérer.
De la création il conçoit l’harmonie,
Et tente d’en noter les secrets : son génie
Rassemble les secours par l’esprit amassés,
En groupe les trésors, jusqu’à lui dispersés,
Et, marchant à leur tête au but qu’il imagine,
Nous donne, pour des faits, les rêves qu’il combine.
Il avait inventé l’art de traduire aux yeux
La surface du globe et les zones des cieux :
Il veut aller plus loin, et l’orgueilleux augure
Se charge effrontément d’expliquer la nature.
Il l’assiège, en tout sens, de ses yeux résolus…
Et l’homme, qu’il instruit, compte une erreur deplus.
Agent mystérieux de la cause première,
D’un principe de vie il dote la matière,
Et la voit, d’elle-même, et par ses seuls efforts,
En les mettant au jour, organiser les corps.
De la fécondité source toujours nouvelle,
C’est l’eau, qui, de ce monde, est l’âme universelle.
Par sa base flottante au néant emporté,
Ce système périt, aussitôt qu’enfanté :
Et, quelque égard qu’on doive aux études d’un sage,
On ne se souvient plus même de son passage.


IX.
L’esprit humain pourtant, par Thaïes agité,
Sous son impulsion, tente l’immensité.
Chaque jour amenant avec lui sa réforme,
La terre, sans changer, chaque jour se transforme :
Cent théoristes \ains, l’un par l’autre banni,
S’élèvent : chacun veut définir l’infini.
Tout est lui, tout en vient, y rentre, et s’en dégage :
L’homme n’est qu’un fantôme, et le monde un mirage :
Par un souffle commun tout s’avance pressé :
Aucun être n’agit, et tout être est poussé.
De la création troublant les phénomènes,
L’eau, la terre, le feu, s’en disputent les rênes.
Le sceptre universel passe de mains en mains :
Et les vieux éléments, tour à tour souverains,
Finissant par s’unir au lieu de se combattre,
Sur le trône de Dieu s’installent tous les quatre.

X.
D’Anaxagore enfin l’œil instruit et puissant
Jette, sur l’univers, un regard plus perçant.
Sous les voiles, tissus par l’esprit de système,
L’astronome entrevoit une eause suprême,

La proclame : et son bras, fort sans témérité,
Détrône le hasard et la fatalité.
A la voix du Très-Haut, la matière subtile,
En atomes vivants, tout à coup se distille,
Et, d’un aimant secret ces germes imprégnés,
Par leur similitude à s’unir entraînés,
Courent former les corps, dont ils sont le principe.
Ce système lui-même à son tour se dissipe :
Mais à le remplacer un autre est déjà prêt,
Et pour le soutenir, Pythagorc paraît.

XI.
Avant de s’éclipser devant une autre aurore,
L’inspiré de Samos éclipse Anaxagore.
Emule de Thaïes, ce maître ingénieux,
Du Gange, consulté par ses pas curieux,
Rapporte à l’occident la savante lumière :
Et du monde, surpris dans sa source première,
Il enseigne aux humains les véritables lois.
Les hommes étonnés apprennent, à sa voix,
Que, fixe au front du ciel, le soleil sédentaire,
Sous ses guides de feu, voyait tourner la terre,
Et commandait de même à ce peuple étoilé,
Qui nage, autour de lui, dans l’azur reculé.
Ces milliers de soleils, dont le vide fourmille,
D’un millier d’univers voient l’ardente famille

Houler, comme ce monde, autour d’un même corps
Et la même harmonie entretient leurs accords.

XII.
Nous n’avons pas mieux vu, depuis que notre audace,
Plantant pour nos regards ses jalons dans l’espace,
A fondé pour l’esprit le commerce des cieux.
Il savait, comme nous, trafiquer avec eux ;
Mais la lumière humaine éclate avec les ombres :
Pythagore établit la doctrine des nombres,
Et la Grèce long-temps vit les hommes séduits,
Vers un but mensonger par un sage conduits,
Pour résoudre du ciel la nuit emblématique,
Y poursuivre de Dieu la forme arithmétique.
Las de chercher si loin la clef de l’univers,
Et toujours retenu par d’invisibles fers,
L’homme enfin la chercha dans lui-même : Socrate,
Dotant de sa morale une patrie ingrate,
Transporta son école à la cour de Plulon,
Et se vengea d’Athène, en lui léguant Platon.

XIII.
Alliant la morale au compas d’Uranie,
Platon, du joug des sens, dégagea son génie,

Réduisit la matière à sa morne valeur :
Et des nombres, flétris par des tours de jongleur,
Proscrivant hardiment la doctrine insensée,
Il chercha le Très-Haut dans sa propre pensée.
Jetant, pour ainsi dire, un pont surnaturel,
Entre sa conscience et l’Être universel,
Il alla demander si le monde sensible
N’était point un reflet du monde intelligible,
Une idée en relief de son splendide auteur,
Une cire mortelle, où le doigt créateur,
Pour en juger la force, attachait son empreinte.
Aux lois de la matière étroitement contrainte,
L’existence de l’homme en a l’infirmité.
Incapable de calme et de stabilité,
L’être matériel, remuant par faiblesse,
S’élève, tombe et meurt, renaît, et meurt sans cesse.
A chaque mouvement, toujours nouveaux rapports :
Et l’homme interrompu se perd dans ses efforts.
Tout ce qu’il croit toucher est prompt à disparaître :
Il ne peut donc rien voir, rien saisir, rien connaître,
Sinon que Dieu., pour lui, gardant la vérité,
Laisse la vraisemblance à sa fragilité.

XIV.
A partir de ce point, on change encor de route :
La science vacille, et devient l’art du doute.

Ne sachant d’où l’on sort, où l’on va, ni pourquoi
On s’obstine à creuser le ciel, le monde, ou soi,
Au premier vent qui souffle on laisse aller sa barque.
Flottant sans gouvernail, sur la foi d’Anaxarque,
Le genre humain alors, toujours prêt à heurter,
D’un bout du globe à l’autre erre sans s’arrêter.
Tantôt le mouvement gouverne la matière,
Tantôt, comme une masse, elle dort tout entière.
Rien ne croît, rien ne vit, rien ne meurt : et Pyrrhon,
Condamnant son œil d’aigle à ne voir qu’en ciron,
Fait un rêve de tout, même de la morale.
La nature, en tournant, emporte ce scandale.

XV.
Le mouvement, le vide, est réhabilité.
Voluptueux par goût, sage par volupté,
Epicure, en riant, succède à Démocrite,
Et parfume de fleurs ses lois qu’il ressuscite.
Dans les champs de l’éther les atomes bercés,
Se touchent dans leur vol, et volent enlacés.
Ces atomes, unis par des nœuds invisibles,
Dans leurs combinaisons forment les corps sensibles :
Et, soumis à leur tour à ces hymens sacrés,
Les corps obéissants, l’un vers l’autre attirés,
Vont, en se mariant, donner naissance aux mondes.
D’un principe divin les semences fécondes

Y préparent la vie : et la nécessité,
Du jeu des éléments, règle l’activité.
Avec ordre aussitôt leurs mouvements s’échangent :
L’existence y circule, et les mondes s’arrangent.

XVI.
Ces dogmes nébuleux, par eux-mêmes proscrits,
Ne semblent, l’un sur l’autre, entasser leurs débris,
Que pour servir de base au sage de Stagyre ;
Et tandis que, rêvant la terre pour empire,
Son belliqueux disciple élève un monument,
Qui ne doit, comme lui, subsister qu’un moment,
Aristote, tyran de la philosophie,
Pour vingt siècles entiers fonde sa dynastie.
La matière, la forme, et la privation,
S’emparent, à sa voix, de la création.
La matière n’est plus qu’une esclave soumise,
Cherchant sans cesse un joug, qui la caractérise,
La forme : agent puissant, qui la fait obéir,
Et qui sert sa vassale, en s’en faisant servir.
Reine de tout, la forme est de tout tributaire :
Et la privation, néant élémentaire,
Est comme un moule abstrait, un creuset négatif,
Où le passif s’apprête à devenir actif.
Un fluide invisible, une force éternelle,
Domine, en ranimant, la masse originelle,

L’agite, la façonne, et la meut à son gré.
Protée inaccessible, et toujours ignoré,
Elle adopte à la fois cent figures mortelles,
Qui, mourant pour renaître et se confondre entre elles,
Asservissent les corps à sa mobilité.
Un principe, émané de la divinité,
Gouverne, à notre insu, la terre qui l’exprime :
Et l’homme enfin, perdu dans ce sublime abîme,
Résume et réfléchit, comme un vivant miroir,
Cet immense travail, qu’il ne peut concevoir.

XVII.
Quelqu’embrouillé qu’il fût de mystiques dilemmes,
Ce système parut le plus clair des systèmes ;
Alors on crut le monde et les cieux découverts,
Et la Grèce cessa d’inventer l’univers.
L’énigme cependant restait toujours voilée :
Et, par de vrais enfants, la nature épelée,
N’était toujours pour eux qu’un bizarre alphabet,
Qui faussait leur raison, ou du moins la courbait.
D’oracles ténébreux scoliastes plus sombres,
Les disciples du maître obscurcirent ses ombres,
Et leur esprit, constant à ne rien observer,
Prolongea ses erreurs, en voulant les prouver.
Aussi tout était vague, au lieu d’être immuable.
Leur édifice, assis sur des bases de sable,

Comme eux, de place en place, errait en s’écroulant.
Rien n’était calculé : les globes, en roulant,
Sur leur courbe excentrique insultaient l’équilibre :
Des astres échappés, sans en être plus libre,
La foule embarrassait l’ordre du firmament :
Et des cieux, étonnés de notre aveuglement,
L’empire, pour répondre à tant de divergence,
Restait aussi confus que notre intelligence.

XVIII.
L’esprit humain s’arrête, et, frappé de torpeur,
Semble, comme un navire équipé par la peur,
Élever sur les mers, qu’il parcourt sans pilote,
Ses colonnes d’Hercule au tombeau d’Aristote.
Il ne produit plus rien ; ses impotents travaux
Ne font qu’écheniller de stériles rameaux,
Et, pour de nouveaux fruits, vendent à la jeunesse
Les dogmes vermoulus d’une vaine sagesse.
Semant dans le passé, pour ne rien recueillir,
On retourne à l’enfance, à force de vieillir.
Platon recommencé fuit devant Pythagore :
On délivre des fers l’ombre d’Anaxagore :
De leur néant poudreux désertant la prison,
Les morts jettent leur cendre aux yeux de la raison ;
Et l’homme obstinément consulte, sur la vie,
Le cadavre épuisé de la philosophie.


XIX.
Les soldats, qu’Alexandre enchaînait à son sort,
Se levèrent en rois aussitôt qu’il fut mort,
Et, partageant entre eux son immense couronne,
Avec un bout du sien se bâtirent un trône ;
Même chose se vit au monde du savoir,
Quand le bras d’Aristote eut lâché le pouvoir.
Comme les généraux de son terrible élève,
Vingt sectes, brandissant la parole pour glaive,
Vinrent dans son linceul se tailler un drapeau.
On vit, sur tous les points de ce vaste tombeau,
Se joindre, se heurter, se croiser les sophismes,
Et l’esprit de dispute, armé de syllogismes,
Cherchant des arguments plus que la vérité,
Sur le trône de Dieu placer l’obscurité.

XX.
C’était peu d’être obscure, en devenant futile,
La science bientôt devait se montrer vile.
Elle se tait d’abord, ne pouvant plus penser :
Puis, lasse de se taire, on la voit s’abaisser.
Athènc, en vieillissant, prend les vices de l’âge :
Et la corruption, mère de l’esclavage,

Sur ses champs embourbés jette une aride nuit.
Il y pousse des fers : la liberté s’enfuit :
Et, des rives du Nil, la Sagesse venue,
Y retourne planter sa vertu méconnue ;
Mais le sol de l’Égypte est usé pour le bien :
On se souvient de tout, et l’on n’invente rien.
Des philosophes grecs ressassant la mémoire,
On cherche la nature au fond de leur histoire,
Et, quelque effort, qu’on fasse, on ne va pas plus loin ;
Quoiqu’on lui parle encor, Dieu n’a plus de témoin.

XXI.
Même stérilité sous le beau ciel de Rome :
Le désert est entré dans la tête de l’homme.
On y disserte encor sur l’art de s’égorger ;
Mais, sur tout autre objet, penser, c’est déroger.
Ce peuple, abâtardi par l’amour de la guerre,
S’entend mieux à piller qu’à déchiffrer la terre.
Formé par des soldats et des gladiateurs,
Son dialecte rude, et propre aux orateurs,
Quoiqu’il ait su fleurir aux lèvres des poètes,
Ne sait pas s’arranger des sciences abstraites.
Sans en chercher la cause, on raconte les faits :
On discute souvent : on ne sonde jamais.
On méprise, on poursuit, on hait les philosophes :
Leur doctrine est en butte aux mêmes catastrophes.

Les auteurs sont traités, comme sont leurs écrits :
Quelquefois honorés, presque toujours proscrits,
Le peuple les couronne, ou demande leurs têtes.
L’esprit myope et lourd ne fait plus de conquêtes.
Les dépôts du passé, dans ces temps dissolus,
Se conservent encor, mais ne s’augmentent plus.

XXII.
Une méthode neuve, et dans l’ombre mûrie,
L’éclectisme pourtant naît dans Alexandrie.
Ne pouvant inventer, on croit pouvoir choisir,
Et sans rien embrasser, on cherche à tout saisir.
On passe, en les classant, à côté des problèmes :
On échancre, on élague, on découd les systèmes :
On coupe la raison, ou son ombre, en morceaux,
Et puis on en rajuste à peu près les lambeaux.
Un grossier ravaudage aux sciences s’applique,
Et la philosophie est une mosaïque,
Dont les fragments sont bons, l’ensemble vicieux :
Indigeste ramas d’arguments captieux,
Qu’on taille de travers, qu’on recolle à mesure,
Et dont on voit partout serpenter la soudure.
L’homme veut faire un cercle, et, prêt à l’achever,
Ne voit pas que le centre est encore à trouver.


XXIII.
S’il exile les arts, l’air froid du despotisme
Pour la philosophie est pis que l’ostracisme :
Elle en meurt. La nature, au lieu de s’éclaircir,
Parut, en se voilant, pour jamais s’obscurcir.
Épiant au hasard le moindre phénomène,
La superstition fut la sagesse humaine.
L’homme, appliquant sa force à vaincre le trépas,
Voulut être le Dieu, qu’il ne comprenait pas,
Et soumettre le temps au frein de la magie.
Alors au fond des bois l’affreuse Théurgie,
De ses enchantements porta les arsenaux,
Et d’immondes poisons abreuva ses fourneaux.
Effrayant le Savoir de ses hideux caprices,
Elle mit la nature au creuset des supplices,
Tortura les vivants, déchiqueta les morts,
Et n’y rencontra rien, pas même le remords.

XXIV.
Comme au temps de Platon et de ses harmonies,
L’univers étonné se peuple de Génies.
L’homme se fait des dieux, qu’il vise à surpasser,
Et consulte l’enfer, qu’il ne sait où placer.

Sur ses foyers jaloux jour et nuit poursuivie,
L’Arabe, en philtre d’or, veut distiller la vie,
Ou, des astres muets interprétant le cours,
Sur leur aspect qui change orienter nos jours.
Dans les combinaisons des signes du langage,
Le Juif croit découvrir le plan du grand ouvrage :
Et ce nouveau chemin, qu’il prend pour l’explorer,
Tourne autour du secret, au lieu d’y pénétrer.

XXV.
Peut-être ici devrais-je, abrégeant cette esquisse,
Rappeler du Sauveur le fécond sacrifice,
Et comme un nouvel arbre, en fleursde tous nos droits,
Elever, dans la nuit, le fanal de la croix !
Peut-être faudrait-il, au jour de l’analyse,
Montrer le platonisme introduit dans l’église,
Mêlant la poésie aux veilles d’Augustin,
Ou se sanctifiant au cœur de saint Justin !
Peut-être enfin devrais-je ouvrir aux consciences
Ces trésors de vertus et de chastes sciences,
Qui coulent du Calvaire avec le sang de Dieu !
D’en compter les bienfaits c’est sans doute le lieu ;
Mais des conseils du cœur la raison se méfie :
Peut-être n’est-ce pas de la philosophie.


XXVI.
Cependant Rome tombe, en cherchant l’Orient.
Vieux vaisseau, dont le bord crie, en s’expatriant,
L’empire à la dérive a perdu ses amarres,
Et chancelle : l’Europe est en proie aux barbares.
L’arbre philosophique expire en Occident.
S’il semble rajeunir dans un sol plus ardent,
Bientôt le fier palmier, séché dans sa racine,
Se noircit branche à branche, et sa tête s’incline.
Faible, que pourra-t-il rapporter désormais ?
Des feuilles, quelquefois : mais pour des fruits, jamais.

XXVII.
Chaque âge, chaque peuple arbore une imposture ;
Partout, hors dans son sein, on poursuit la nature.
Sur ces mers de secrets, qu’on ne peut défricher,
Si l’on croit voir, propice aux écarts du nocher,
Un sage inattendu s’élever comme un phare,
Des flots d’oubli, poussés par une force ignare,
Passent sur ce fanal : et du frêle flambeau,
La lueur disparaît sous ce morne fardeau.
Dans ce chaos pâteux, dans ce limon de brume,
Un autre portera les rayons de sa plume :

Sur ces steppes de vase habile à se risquer,
Un autre, mieux que moi, saura vous expliquer
Quelle moisson couvait dans l’ombre de leurs landes.
Le seul fait que j’énonce, est qu’à travers les Andes,
Où l’homme prodiguait ses stériles combats,
L’esprit humain marchait, sans avancer d’un pas.

XXVIII.
Alors qu’à tout progrès les peuples sont rebelles,
Les révolutions se succèdent entre elles.
Du Christ, que chaque secte érige en vrai tyran,
Le sang générateur filtre dans l’Alcoran,
Évangile bâtard, dont meurt le sabéisme.
Platon s’était glissé dans le christianisme :
Un de ses successeurs se mêle à Mahomet,
Et gouverne à son tour les peuples qu’il soumet.
Les Arabes, saisis d’une fièvre dévote,
Comme un de leurs kalifs, adorent Aristote ;
C’est un nouveau Soleil, qui sur leur tète a lui.
Comme dans la nature, on trouve tout en lui,
Et de ce haut génie infirme tributaire,
L’ignorance, en son nom, fait le tour de la terre.

XXIX.
Pendant ce temps Byzance est prète à décéder, Etn’attend plus qu’unsoufileouqu’unchoc pour céder,

Pour rejoindre, en mourant, sa mère occidentale,
Que dévore du nord la gangrène vandale.
Heurtés par le croissant, ses murs croulent : soudain
Comme un aigle endormi, qui renaît souverain,
Et rappelle de l’œil son trône de nuage,
Quand la foudre qui tue ouvre, en tombant, sa cage :
Comme cet aigle éteint, sous ses barreaux tapi,
Qui relève, à la flamme, un plumage assoupi,
L’esprit humain captif s’éveille à cette chute,
Et se sent repousser des ailes pour la lutte.
Il s’envole : et, quittant ces climats hébétés,
S’abat dans l’Italie, affamé de clartés.
Le jour revient : le jour ressuscite l’étude :
De la philosophie on reprend l’habitude,
Et l’énigme de Dieu se scrute de nouveau.
Impuissant à trouver, notre aride cerveau
Distille du passé l’intarissable lie,
Et de tous les vieux morts exhume la folie.
On commente leur texte et ses difficultés,
Et l’on n’en tire rien, que des subtilités.
Plus vivace qu’eux tous, c’est encor Aristote,
Qui couvre l’univers de son ombre despote.
Ce règne d’un fantôme est partout respecté,
Et dure, sans faiblir, un temps illimité.
Au nord comme au midi, en France, en Angleterre,
C’est lui qui tient partout la clef du grand mystère,
Et qui ne l’ouvre pas. Son spectre est presque un Dieu,
Dont notre encens jaloux n’obtient pas un aveu :

Et la nature encor, sibylle inexorable,
Garde, comme à Sais, son voile impénétrable

XXX.
Ce voile tiraillé résiste avec fureur,
Et la théologie embrouille encor l’erreur.
Mais tandis qu’éloigné de ses pasteurs célèbres,
Le troupeau des humains, broutant dans les ténèbres,
D’une fausse raison ramasse les débris,
L’histoire, qui s’ébranle, agite les esprits,
Et défait les maillots de leur somnambulisme.
Le jour traverse enfin les brouillards du sophisme :
Et l’homme, maille à maille, arrachant ses vieux fers,
Reprend, d’un pied plus sûr, l’assaut de l’univers.

XXXI.
Nous voici maintenant sur le seuil d’un grand âge !
Des mouvements du monde échevelé présage,
On voit, à l’horizon de l’esprit et des airs,
Comète sur comète allumer ses éclairs ;
La nature en travail médite son prophète.
Déjà, pour annoncer ce futur interprète,

Elle députe au jour Copernic et Bacon,
Et par Descarte enfin nous essaie à Newton.
Copernic, réformant le ciel de Ptolémée,
Et des astres vaincus disciplinant l’armée,
Sur son trône central rétablit le soleil.
Bacon, de l’homme entier proclamant le réveil,
Comptant moins ce qu’on sait que ce qu’on doit apprendre,
Indique à l’avenir quelle marche il faut prendre,
Lui prépare son char, ou lui fait ses chemins,
Et donnant pour fanal son génie aux humains,
L’append comme une lampe au temple de la terre :
Kepler, premier auteur du Code planétaire,
Sous le joug du soleil ramenant ses sujets,
De leur cours elliptique expose les secrets :
Galilée, à ses pieds, sentant tourner le globe’,
Éclaire ses bourreaux des clartés qu’il dérobe,
Et nous ouvrant des airs l’océan novateur,
Y mène, avec le sien, notre œil navigateur.
La science n’est plus un informe squelette :
Comme notre raison la terre se complète,
Et Colomb, resserrant le domaine des eaux,
Jette d’un monde à l’autre un isthme de vaisseaux.

XXXII.
Descartes vient alors, regarde la nature,
Et du premier coup d’œil son esprit la mesure.

Des langes d’Aristoteil affranchit ses pas,
Ne marche qu’appuyé sur son large compas,
Et pour se diriger loin des flots de l’école,
D’une méthode exacte invente la boussole.
Du doute, dans son âme, il porte le flambeau,
Voit naître la pensée au foyer du cerveau,
La poursuit pas à pas, et la voit, d’elle-même,
Pousser ses grands rameaux jusqu’à l’Ètre-Suprême.
Il se défait des sens, pour juger leur pouvoir :
Il s’isole de lui, pour mieux s’apercevoir,
Voyage dans son âme, et décrit ses voyages.
Trop grand pour s’enfermer dans les mêmes ouvrages,
Il passe, tour à tour, et presqu’en même temps,
De l’univers de l’âme à l’univers des sens,
Les fait marcher de front, les étudie ensemble ;
Tous les rayons épars, sa tête les rassemble,
Et vers un point commun les force à se mouvoir.
Joignant à ce qu’on sait tout ce qu’on peut savoir,
Il s’en fait un levier, aussi bien qu’une sonde.
Une géométrie, inspirée et profonde,
Abrège ses travaux : et, pour les exprimer,
La langue du calcul semble se transformer.
C’est peu de préparer ainsi ses découvertes,
Il veut toucher lui-même à ces plages désertes,
Où personne, sans lui, ne pouvait aborder ;
C’est peu de découvrir, il aspire à fonder.
Il scrute la matière, en devine l’essence,
Et, de ses éléments ordonnant la puissance,

Pour leur marche déjà les sentiers sont ouverts.
Qu’on lui donne un moteur, il crêra l’univers !
Lejmouvement lui manque ! il l’invente : les mondes,
Comme autant de vaisseaux, quesoutiendraient les ondes,
Sur d’adroits tourbillons circulent élancés,
Et, par leur poids constant avec art balancés,
L’équilibre s’attache à leur vol unanime.
La science s’égare en ce réve sublime ;
Mais Newton saura bien, d’un œil impérieux,
En dégager les lois, qui régissent les cieux.
Il les explique enfin, et, sur cette humble sphère,
Ne laisse à nos neveux qu’un commentaireà faire.
Paris, i824.

MERCURE
ET
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.


SATIRE.




Quelques lignes d’éclaircissement sont, je croi6, nécessaires pour l’intelligence de ce dialogue, dont la date précise m’est échappée. Il y a quelque vingt ans qu’un de mes amis essaya de ressusciter le vieux journal de La Harpe sous le nom de Mercure du dix-neuvième siècte ; on me chargea d’annoncer le miracle dans un prologue. Il se fondait alors une nouvelle école littéraire dont on ne disait pas de bien : le ministère passait avec raison pour être peu libéral : on parlait beaucoup contre la censure, et les jésuites faisaient du bruit. Nous étions, nous, romantiques, libéraux, philosophes, etc., et le Prologue fut un manifeste. Quelques plaisanteries ont rapport à la vignette qui ornait ou plutôt n’ornait pas notre Revue. C’était un buste fort abrégé du dieu Mercure, dont le pétase avait l’air d’une calotte, et dont les ailes ressemblaient à des oreilles, plus longues qu’on ne les porte.




La Scène se passe dam le bureau du Journal.

MERCURE seul.
Sous un timbre commun quel sort bizarre accole
Un siècle, un immortel, tous deux d’une autre école,

Un siècle, éclos d’hier, et dont la nullité
Insulte au décorum de ma divinité !
Le fat ! jusques à quand faudra-t-il qu’il me mène,
En laisse d’un journal, une fois par semaine !
A-t-il quelque respect pour ce docte manoir ?
Monsieur veut contrôler ! Je dis blanc : il dit noir !
Quoiqu’il vienne après moi, j’ai l’air de son esclave.
Comme des cardinaux, qui s’en vont au conclave,
Nous nous embrassons bien, pour nous embarrasser !
Aussi chacun dit-il, en nous voyant passer :
Voilà deux ennemis, qui sont inséparables.

Le dix-neuviême siêcle entre sur la scène des papiers a la main.
Que m’apportez-vous là ? de ces vers incurables,
Qu’il faudra qu’on imprime, et qu’on lise à huis-clos ?
Allez, au cimetière, exposer vos tableaux.

LE SIÈCLE avec Ironie.
D’où cette voix pénible est-elle donc venue ?
Du col d’un alambic ? des flancs d’une cornue ?
Ah ! mon ami, c’est vous ! quel nouveau Réaumur
Vous a, dans ce beau cadre, attaché sur le mur ?
Quoi ! vous enfermiez là vos sombres hexamètres ?
Vous êtes singuliers, vous autres baromètres :
Toujours à la tempête !

MERCURE.
O quatre fois hélas ! Vous l’entendez, mon père, et vous ne tonnez pas !


LE SIÈCLE
Votre père aujourd’hui n’écoute’plus personne : Puis, quand il serait dieu, ce n’est pas Dieu qui tonne. Tu n’en conviendras pas : cependant, que veux-tu !

MERCURE.
Mais voyez donc un peu ! Le maraud me dit : Tu.

Le SIÈCLE.
Pourquoi du mot maraud déparer ton langage ?
Le style de Visé ne va pas à notre âge.

MERCURE.
L’âge ! c’est bon pour toi, que le temps a daté,. Toi, du temps qui s’enfuit fragment numéroté. Moi, je suis dieu : j’en ai le brevet authentique. Un dieu, c’est éternel !

LE SIÈCLE.
Proverbe un peu gothique !
Comment ne sens-tu pas que les dieux sont mortels ?

MERCURE avec dignité.
L’oubli peut, un moment, éclipser leurs autels ;
Mais un jour

LE SIÈCLE.
Eh ! qui sait ! vous revivrez peut-être.
On voit bien d’autres morts aujourd’hui reparaître :

Turcaret, par exemple, à l’emprunt alléché,
D’un habit de baron renaît endimanché,
Et feu l’abbé Terray, que sa tombe importune,
Attelle encor la France au char de sa fortune :
Loyola, ramené par ces bénins vautours,
Dont l’Inde a, grâce à lui, peuplé nos basses-cours,
Prêchant déjà tout haut sa doctrine rusée,
Se fait un jupon court de sa soutane usée ;
Mais ces fantômes-là feront de vains efforts :
tis ont beau revenir, les revenants sont morts.
Quant à toi, qui crois vivre, et qui pleures à verse
De suivre sur mes pas une marche perverse,
(Et c’est par métaphore, ici que nous marchons),
Dis-moi, sans te fâcher, pourquoi nous nous fâchons.
Au lieu de disputer, changeons de politique :
Soyons comme l’aveugle et le paralytique.
Moi, je serai l’aveugle, ou j’en ferai l’emploi ;
Je te prête mes pieds : tes yeux seront pour moi.

MERCURE hors de lui.
Qui ! moi, paralytique ! Eh ! n’ai-je pas des ailes ?

LE SIÈCLE.
Hélas ! mon bon Mercure, à quoi vous servent-elles ?
Vous protégez le vol, mais… vous ne volez pas.

MERCURE.
Voilà l’esprit du jour ! ou trop haut, ou trop bas.
Point de milieu pour vous ! quand vos rêves sublimes,
Du pathos germanique abandonnent les cimes,

Aux tréteaux de Brunei vous courez emprunter
Des mots, qu’un dieu de goût ne saurait répéter.
Sans règles et sans frein, votre génie habille
Melpomène en soutane, et Thalie en guenille.
Thalie est sans pudeur, et ses ris indécents
Feraient rougir les dieux… s’ils étaient innocents.

LE SIÈCLE.
Melpomène est prêcheuse, et sa sœur, je l’avoue,
Conseille, en les montrant, les vices qu’elle joue.
Je sais que, du public méprisant les clameurs,
Elle épargne un ministre, et déprave les mœurs :
Que cette muse enfin, grossièrement folâtre,
Passe par la police, en allant au théâtre,
Et, comme ces rois francs au cloître condamnés,
Livre à d’obscurs ciseaux ses cheveux profanés.
Mais pourquoi l’accuser ? accusez la censure,
Le tribunal secret de la littérature.
Quand le vice, tremblant de se voir réformer,
Condamne Aristophane à se faire imprimer :
Quand on met à l’index le rire de Molière,
On fait Le Coin De Rue, ou bien La Cuisinière,
Que voulez-vous qu’on fasse ?

MERCURE.
On né fait rien du tout.
Cette pauvre censure, on la trouve partout,
Taillant un arbre à droite, et le rasant à gauche !
Quenepeut-elleau moins, puisqu’ilfautqu’ellcfauchc,
Du fer dont elle abuse élaguer vos romans,

Vos méditations, vos lourds gémissements !
L’Hélieon, grâce à vous, est devenu barbare ;
On y grince des dents plus qu’au fond du Tartare.
L’élégie, aujourd’hui, s’étonnant de ses pleurs,
Dans un psaume éternel étale ses douleurs.
Parce qu’on vous a dit qu’on rampait sur la terre,
Vous voulez jouer l’aigle et son vol solitaire,
Et, gonflés de vous-même, empâtés de sommeil,
Désaltérer vos yeux aux sources du soleil :
Ou, le soir, emportés sur un char de nuage,
Au chant du rossignol qui se plaint sous l’ombrage,
Jusqu’au globe embrumé de la lune qui dort,
De vos vagues amours balancer le transport !
Vos vers sont des tableaux, votre plume une lyre !
Moi, je trouve Dorat plus agréable à lire.
Lui, ne dédaignait pas de célébrer Iris,
Et d’offrir à Sylvie un bouquet de Chloris.
Voilà des procédés dignes d’un mousquetaire !
Et j’ai vu Cupidon, débarquant de Cythère,
D’une flèche de plus percer l’heureux vainqueur ;
Mais vous, c’est le chagrin, qui nourrit votre cœur.
Vos yeux sont toujours prêts à lever leurs écluses :
Vous bêlez des sanglots à faire enfuir les Muses :
Et pour qui, juste Dieu ! vous chantez Maria,
Tullia, Malvina, Bertha, Victoria,
Dolorida ! Ma foi, mon cher, c’est ridicule.
Je vous passe Délie, en faveur de Tibulle :
Elle était jeune et belle.


LE SIÈCLE.
Oh ! belle, je le crois ; Mais, Mercure, avec l’âge, on vieillit quelquefois.

MERCURE.
Croyez-vous mieux ai mer qu’à Rome, ou dans la Grèce ?

LE SIÈCLE.
Nous aimons autrement.

MERCURE.
Je plains votre maîtresse.
Si vous n’étiez encore égaré qu’en amour !
Je ne vous dirais rien : c’est l’affaire d’un jour.
Mais, de tous les côtés, votre pied téméraire
Dépasse les confins du cirque littéraire ! Votre fièvre a gagné jusqu’à mes rédacteurs ! Dédaigneux du passé, ces petits novateurs, Des Martyrs aux Incas préféreront les pages, Chactas à Bélisaire !… âmes vraiment sauvages ! Vous aimez mieux Réné, par ennui criminel, Que les Contes moraux de monsieur Marmontel ! Au-dessus de Chaulieu vous mettez Lamartine ! Et l’auteur qui s’est peint sous les traits de Corinne, Écrit mieux, suivant vous, qu’Ablancourt ni Patru ! Je ne le croirai pas : je ne l’ai jamais cru. Rien ne vous est sacré ! La Harpe, par exemple, Vous venez le braver jusqu’en son propre temple. Je l’ai vu philosophe, et je l’ai vu chrétien : Encore un peu de temps, il eut été païen :

Le grand homme ! et j’entends, à sa saine pratique,
Préférer de Schlegel la science hérétique !
Lui, ne s’amusait pas à comprendre Newton :
Il savait ignorer la langue de Milton,
Et détrôner Schiller de sa grandeur future.
Pourquoi lire Milton ? Parle-t-il de Mercure ?
Qu’est-ce que les Anglais ? qu’est-ce que les Germains ?
Je ne connais d’auteurs que les auteurs romains,
Et les grecs.

LE SIÈCLE.
Avant eux je mettrais la nature, Qui date de plus loin…

MERCURE.
Vieux radical !

LE SIÈCLE.
Murmure,
Mais écoute : aujourd’hui, dans les arts, dans les lois,
C’est à la liberté de remplacer les rois.
L’écrivain qu’on admire est celui, dont l’audace
Ne trouve qu’en lui seul son Pinde et son Parnasse :
Qui n’attend pas qu’Hoffmann lui fasse un jugement,
Et consulte son cœur… avant son rudiment.
Je relis tant qu’on veut Racine dans Racine,
Mais pas dans Campistron : son nom seul m’assassine.
Je n’ouvrirai jamais Virgile qu’en tremblant,
S’il faut le voir encore imité par Vaublanc.
Vous voulez de l’ancien, n’en fût-il plus au monde !

Moi, je crois du nouveau la source plus féconde.
Ces hymnes, qu’on prodigue au grand Léonidas,
Me paraîtront plus beaux, s’il chante Nicétas,
Et des Grecs réveillés tous les jeunes génies.
Enverrons-nous toujours, aux mêmes gémonies,
Le spectre de Commode ou de Caligula ?
D’une fange vieillie exhumant ces noms-là,
A quoi bon recrépir leur fétide mémoire,
Et laisser Louis Onze en paix dans notre histoire ?
Quels vers l’ont sillonné de leurs foudres brûlants ?
N’est-on pas las d’apprendre, auboutdedeuxmilleans,
Que Claude était stupide, et mené par sa femme ?
Louis-le-Débonnairc est là qui nous réclame.

MERCURE.
Blanc-bec !

LE SIÈCLE.
Je vous réponds en siècle de vingt ans ; Est-ce ma faute, à moi, si je suis de mon temps ? Que m’importe aujourd’hui d’entendre Démosthènes, Fermer à l’or d’un roi la pauvreté d’Athènes : Ou de voir Cicéron, dans sa rage d’apprêts, De ses traits parfumés épouvanter Verrès ! Célébrez ces tribuns, dont l’ardente espérance Ouvre à la Liberté tous les ports de la France : Que la voix des traitants n’a jamais convaincus : Qui, sûrs de l’avenir, quand on les croit vaincus, Relèvent sous l’orage une tête aguerrie, Disputent, pied à pied, le sol de la pairie,

Et sauront, aux limiers d’un obscur sanhédrin,
Ravir des droits du peuple un lambeau souverain.

MERCURE.
Amen. Je les admire, on ne peut davantage :
Quand ils seront anciens, j’irai leur rendre hommage ;
On ne doit pas chanter ceux qui ne sont pas morts.
Si vous me condamnez, choisissez mieux mes torts.
Je regrette sans doute un passé que j’estime ;
Mais qui m’a jamais vu caresser d’une rime
Ces classiques jurés, ces Phœbus de salons,
Qu’on voit, dans tous les sens, marcher à reculons ?
M’entendez-vous parler de monsieur trois étoiles,
Dont la muse marine a quarante-six voiles,
Comme un navire, et va pourtant comme un canard ?
Ai-je, pour Massillon prenant quelque bavard,
Cru, dans Hermopolis, en retrouver la trace ?

LE SIÈCLE.
Je ne t’accuse pas d’aimer les gens en place ;
Je me plains seulement qu’une divinité,
Qui connaît ses devoirs envers l’humanité,
Un dieu du côté gauche, un dieu philosophique,
Préfère à nos parfums l’encens soporifique,
Que brûle de Dussault le classique encensoir.
Puis, vois-tu, ta critique a deux bancs pour s’asseoir :
Tu juges ce qu’on dit par la place où l’on siège,
Et, comme un vieux marquis, tu fais du privilège.
Si l’abbé Frayssinous était chef d’escadron

D’Austerlitz, Bossuet ne serait qu’un ciron.
Tu ne vois rien de blanc sous la cocarde blanche !
Ta manière de voir, mon ami, n’est pas.franche :
On n’en écrit pas mieux, pour être libéral.
Moi, je n’ai jamais pris Méchin pour Juvénal :
Quoiqu’il soit royaliste, Auger est un grand homme.
Tu le dis tout bas ! moi, je Tirais dire à Rome.
Que l’auteur de Pinto déroule, à ton regard,
L’effroyable tissu des crimes de Richard !
C’est sa religion, que tu vois dans sa pièce.
Par esprit de parti, vantant sa hardiesse,
Tu traites en secret son drame de chinois,
Et fais de Conradin un aigle en tapinois.
Quand Lavigne, abjurant votre maigre ambroisie,
Va prendre dans le Gange un bain de poésie,
Tu ne suis qu’en tremblant ses regards indiscrets,
Et, comme un Paria, désertant Bénarès,
Tu blâmes le sujet, qui vaut mieux que l’ouvrage.
Que Soumet, d’autre part, plein d’un docte courage,
Pour la trentième fois immole, sous son nom,
L’assassin, tant puni, du pauvre Agamemnon !
Tu souris d’un air tendre au choix des personnages,
Et de son jeune style, éblouissant d’images,
Ta verve prosaïque attaque la beauté.
Qu’un autre, dans un drame à Schiller emprunté,
D’un Brutus sémillant étonne l’Italie !
Tu lui sais gré surtout des beautés qu’il oublie :
Tu l’excommunirais sans sa timidité.

Quoi ! tu prétends, Mercure, aimer la liberté :
Et tu veux, sans pitié, tu veux qu’on désespère
De jamais s’amuser autrement que son père !
Faut-il, dès qu^un quidam écrit correctement,
De sou chef-d’œuvre éteint subir l’amusement,
Et, laissant là d’Hugo la chaleur pindarique,
Savourer Jean-Baptiste el, sa glace lyrique !
Quand je crois, dansThompson, voir vivre les saisons,
S’éveiller les ruisseaux, s’animer les gazons,
Dois-je, à travers Rosset, et son agriculture,
Aller, dans Saint-Lambert, voir dormir la nature ?
Les peuples de ce siècle ont secoué leurs fers ;
Mais c’est un peuple aussi, que ceux qui font des vers !
Combien de temps encor faudra-t-il qu’il radote ?

MERCURE.
Aristote, Aristote, et jamais qu’Aristote !

LE SIÈCLE.
Les sciences, du moins

MERCURE.
Mille et mille regrets ! Mais c’est aux anciens seuls qu’on en doit les progrès. Si, montés sur leur dos, vous voyez plus d’espace, C’est à ce piédestal qu’il faut en rendre grâce. Qu’àvez-vous fait, d’ailleurs, de si prodigieux ? Vous avez, sur leur trône, insulté tous les dieux…

LE SIÈCLE.
Ingrat ! notre physique encor te déifie :
Au lieu do te proscrire, elle te modifie.

Transformé sous ses mains en argent animé,
Et dans un tube adroit ; i\ec art renfermé,
Tu suis les mouvements de la température.
Les rentiers du faubourg, qui craignent la froidure,
Vont au coin du Palais, visitant ton cachot,
Te demander des jeux, s’ils ont tort d’avoir chaud :
S’ils peuvent sans danger, six mois après décembre,
Risquer, sans deux habits, de sortir de leur chambre.
Que t’importe un Olympe aujourd’hui dégradé,
Quand, sous trois noms divers, les humains t’ontgardé :
Quand Vénus, tous les jours, vient consultant Mercure.

MERCURE.
Tout cela ne fait rien à la littérature.
Eussiez-vous refondu le monde avec vos lois,
De l’air, grâce à moi-même, interrogé le poids,
Fait reculer les cieux devant l’astronomie,
Étendu la physique, inventé la chimie….
Que sont, pour les neuf Sœurs, ces secrets découverts ?
Avec de la chimie on ne fait pas des vers.

LE SIÈCLE.
Mais l’esprit, en perçant tant de routes nouvelles,
A, pour les parcourir, vu s’agrandir ses ailes.
Le cercle de l’esprit, comme un autre, ajusté,
Ne peut pas s’élargir seulement d’un côté ;
Il s’élargit partout.

MERCURE.
Ce n’est pas clair.


LE SIÈCLE.
Il semble…

MERCURE.
Que nous différons trop, pour demeurer ensemble.
Vous m’avez mutilé, vous m’avez, sans pitié,
Raccourci des deux tiers, plutôt que de moitié :
De mes ailes sans fin prolongeant l’envergure,
Vous m’avez de Nonotte imposé la coiffure !
Eh bien ! quand je devrais commettre un calembour,
Laissez-moi m’appeler le Mercure tout court.

LE SIÈCLE.
Quoi ! tu veux régner seul, en prince despotique,
Sultan ! tu n’es pas fort en fait de politique.
Les trônesd’aujourd’hui sont plusgrandsqu’autrefois,
On les a partagés : faisons comme les Rois ;
Le sceptre d’un journal peut avoir plus d’un maître.

MERCURE.
Ali ! si j’avais des mains !

LE SIÈCLE.
Tu me battrais peut-être ? Je suis plus généreux, moi, qui puis t’immoler. Dis ce que tu voudras, mais laisse-moi parler. Deviens sage, et qu’en paix notre couple chemine ! Si de ton nom sacré la classique origine Me rend de nos vieillards les jeux plus indulgents, Je saurai te gagner le cœur des jeunes gens :

Et l’on verra bientôt, poursuivant leur carrière,
Nos astres fraternels marier leur lumière.

MERCURE à part, et cherchant des yeux ses mains pour signer.
A signer cette charte enfin je me soumets ;
Mais que je sois pendu, si j’éclaire jamais !

LA CROIX.


I.


Quand notre âme se creuse en sources de poison,
Quand nos yeux, desséchés par leur exhalaison,
Se ferment, malgré nous, aux plaisirs de la terre,
On dirait que, cherchant un monde plus austère,
Ils vont baigner leur soif aux profondeurs des cieux.
Ce mouvement d’amour, qu’on exprime des yeux,
Est-il quelque climat, où l’homme ne l’éprouve !
Puisqu’on souffre partout, partout on le retrouve,
Partout ; mais les chrétiens, à ce muet appel,
Éveillent seuls peut-être un écho dans le ciel :
Et le Dieu généreux, dont on veut les distraire,
Pour consoler ses fils leur répond comme un frère.


II.


Ce Dieu, que le malheur compte pour allié,
Jamais à son autel je ne l’ai supplié :

Je ne crois pas en lui, pas plus qu’à l’espérance.
Est-ce excès de savoir, d’orgueil, ou d’ignorance ?
Je ne sais ; mais je souffre et suis las de souffrir ;
Si la religion pouvait me secourir !
Toujours à mon vaisseau l’Océan fut sévère :
Si je jetais une ancre aux graviers du Calvaire !
Peut-être y tiendrait-elle : et peut-être, arrêté,
Pourrai-je prier Dieu, quand je l’aurai chanté.
Ma paupière sceptique est sans doute bien sombre,
Et, profane, aura peine à s’échapper de l’ombre :
Je vais même peut-être, en quittant ces brouillards,
Porter sur le soleil d’hérétiques regards !
Mais non : qui peut se perdre en ces pieuses voies ?
Si j’estime à leur prix ce que valent nos joies,
N’en sais-je pas assez pour élever mes mains
Vers celui dont le sang baptisa les humains ?

III.
Et quel est-il, ce Dieu, que la croix nous impose ?
Est-ce un fantôme d’homme à son apothéose,
Ou l’être incorporel, qui tira tout de rien ?
Qu’importe, si son nom nous fait faire le bien !
Jésus-Christ, ne fùt-il que le fils d’une femme,
Adroit, par son supplice, aux temples qu’il réclame :
Et, conquérant du ciel, dont nous sommes jaloux,
Il s’est, dans sa conquête, attaché par nos clous.

Après avoir puni les vertus de son maître,
L’homme, autourdesa mort, prosternécommeunprêtro,
Par de pieux regrets doit au moins adorer
Ce Platon rédempteur, venu pour l’éclairer,
Ce roi qui, nous ouvrant sa tombe hospitalière,
Du fond de son sépulcre épanche la lumière.
Quand on baise à genoux la main d’un Attila,
On peut baiser, je crois, les pieds de te roi-là !

IV
Où trouver autre part un culte, une sagesse,’Qui parle d’aussi près à l’humaine faiblesse,
QucceDieu simple etgrand, dontondouteaujourd’hui,
Qui ne descend à nous, que pour qu’on monte à lui ?
Sœur de tous les chagrins, dont l’hommeest légataire,.
Quelle religion convient mieux à la terre,
Où l’on souffre de tout, même de son bonheur,
Où le mot d’indigence est presque un déshonneur !
Cèdre immense, planté sur son saint promontoire,
La croix, jetant partout son ombre expiatoire,
En couvre, sans choisir, tous les fronts à la fois,
Et par l’égalité nous console des rois.
Phare libérateur, qu’une larme ranime,
L’arbre du sacrifice, allumé dans Solyme,
A la clarté du sang conduit, du haut des airs, ,
Le navire orageux où flotte l’univers :

Et comme le soleil, dont la flamme féconde
Embrase, en s’éveillant, touslescieux qu’il inonde,
La mort de Jésus-Christ, propice à nos douleurs,
Ruisselle encor partout où l’on répand des pleurs.

V.
Quand Dieu, contre ses fils de blasphèmes prodigues,
Dos mers du firmament eut fait tomber les digues,
Et, des mers d’ici-bas gonflant l’humide orgueil,
Leur eut dit d’accomplir leur mission de deuil,
Le chaos s’avança sous les traits du naufrage ;
L’eau prit l’air pour son lit, le ciel pour son rivage :
Les astres crurent voir chavirer leur flambeau :
La terre ne fut plus que son propre tombeau.
Mais ne supposez pas que son Dieu l’abandonne !
Après l’avoir punie, il faut qu’il luj pardonne.
En s’immolant pour elle, il la protège encor,
Et de son sang versé le fertile trésor
Injecte de jeunesse un monde infirme et chauve :
Perdu par un déluge, un déluge le sauve ;
Mais de ce dernier fleuve embrassez donc le cours !
L’un déborde un moment : l’autre coule toujours.

VI.
Les humains, de tout temps, ont fait, sur leur poussière,
Errer des immortels la foule aventurière :

Ceux de Rome et d’Athène, à nos travaux mêlés,
Désertaient, pour nos toits, leurs palais étoiles :
D’un olympe véreux sordide populace,
Ces faux maîtres du globe y prenaient notre place.
Eh ! qu’y venaient-ils faire ? Ils venaient partager
Une gloire, un plaisir, rarement un danger.
Pas un seul de ces dieux ne valait ses images :
Au lieu de notre amour, ils avaient nos hommages.
Sous notre chair qui souffre accourant s’enfermer,
Le Dieu seul des chrétiens vint pour se faire aimer.
Victime volontaire, à nos maux asservie,
Sur un sentier d’outrage il traverse la vie :
Et sous ce lourd fardeau jaloux de se ployer,
Pour mieux briser nos fers, il veut les essayer.

VII.
Trahi, persécuté, vendu pour une aumône,
Roi de dérision, saignant sous sa couronne,
La faim, la soif, les pleurs, la prière, lu mort,
Il connaît tout de l’homme… excepté le remordi
Que lui faut-il aussi pour rançon de nos crimes ?
Le repentir du cœur lui tient lieu de victimes :
Et quand il faut juger, moins sévère que bon,
Comme il eut une mère, il fait grâce en son nom.
De peur de nous quitter, l’infatigable hostie
Se multiplie en nous par son eucharistie,

Et dans nos cœurs fanes, qu’il change, en y passant,
Ln rayon de son ciel pénètre avec son sang.
Sans doute qu’il entend, puisqu’on dit qu’il console.
Oh ! oui, loin des humains, que guérit sa parole,
Il se souvient des maux qu’il souffrit avec eux :
C’est déjà le prier que d’être malheureux :
Et l’homme sans amis, qui n’a pas de demeure,
De son Dieu qui pleura, s’approche, quand il pleure.

VIII.
Protectrice sans fin, si la voix du Seigneur
S’adresse moins souvent, et plus has, au bonheur,
C’est que le mal, hélas ! dans cette vie avare,
Se montre aussi fréquent que la fortune est rare,
Qu’on a plutôt besoin d’être plaint qu’envié,
Et qu’un culte nouveau, fondé sur la pitié,
Est sûr d’entendre un cri, que rien ne lui dérobe,
Monter, comme un encens, de tous les coins du globe.
Puis l’homme, qui s endort dans la félicité,
Ne grandit qu’au creuset de la calamité :
Le génie et l’amour y retrempent leurs armes ;
On n’apprend la bonté qu’à l’école des larmes.
Le malheur est, pour nous, la marche d’un autel,
La croix qui nous élève au seuil de l’Éternel,
Le Golgotha mystique, où, regagnant son trône,
L’àmc se transfigure, et va chercher sa zone.

Buvons donc sans pâlir à la coupe de fiel :
Car les afflictions tiennent les clefs du ciel.

IX.
Souffrons ! mais n’allons pas, amoureux des supplices,
Saigner stérilement sous le crin des cilices :
S’inventera loisir sa propre adversité,
C’est s’arroger le sceau de la Divinité.
Qui sait, en nous forgeant des maux à notre taille,
Si nous n’évitons pas quelque insigne bataille,
Oui nous aplanirait les hauteurs du saint lieu !
Se frapper, malgré lui, c’est souffleter son Dieu.
Lacroix, de nos tourments, n’est qu’un divin emblème :
Mais Dieu qui l’attendit, ne s’y mit pas lui-même.
Si nous la rencontrons, comme lui, sur nos pas,
Portons-la, sans gémir : mais ne la dressons pas.

X.
Ce Dieu n’exige point d’inutiles tortures :
Laissons-lui donc le soin de choisir nos blessures,
Et croyons qu’il vaut mieux, ignorant l’avenir,
Fléchir sous ses arrêts, que de les prévenir.
Le prier ! c’est l’aimer : c’est aimer ceux qu’il aime,
Et faire un peu du bien, qu’il prodigue et qu’il sème.

Qui pardonne est son prêtre et son adorateur,
Et l’évangile inné lui bat au fond du cœur :
On est toujours chrétien, quand on chérit ses frères,
Et que l’on a des bras à tendre à leurs misères.
Je le suis ! L’univers est chrétien comme moi :
Les hommes généreux ont tous la même foi.
Leur doctrine varie, et non l’Être-Suprême :
Sous des voiles divers la statue est la même.
Dans l’argile ou dans l’or offrez-lui vos présents :
L’encens qu’on lui décerne est toujours de l’encens.
De son Code sauveur rayez donc un chapitre !
Quand on croit le refaire, ou en change le titre.

XI.
On n’effacera pas ce livre injurié,
Au profit du malheur dicté par la pitié :
Il étend, chaque jour, son règne inévitable.
Le Dieu des affligés n’est-il pas véritable ?
Une religion, qui nous force à l’espoir,
Et de la charité fait la sœur du pouvoir,
N’aura pas de rivale, et ne craint point d’émules.
Nous pourrons l’entourer de nouvelles formules,
Et, comme aux dieux tombés dcThèbe et de Memphis,
Mettre un clinquant mystique autour du crucifix :
Nous pourrons dire au temps degonfler, sous sa brise,
Les voiles de granit de l’immobile Église :

Mais l’autel élargi restera son autel.
L’être qui nous console est l’Être universel.

XII.
Tous les temps l’ont connu : tous les siècles à naître,
Même sous d’autres noms, sauront le reconnaître.
Le genre humain respire en ce Dieu, trait pour trait :
S’il reniait le Christ, c’est lui qu’il renirait.
Le Christ n’est pas pour nous qu’une image, un principe
C’est de l’humanité l’indestructible type.
Qu’on ne s’y trompe pas ! ce tronc d’arbre ébranché,
Où Dieu paye, en mourant, le rachat du péché,
Ce n’est point seulement un symbole de grâce :
C’est le blason de l’homme et de toute sa race ;
L’Éternel Labarum est un astre des cieux.
L’homme en vain secoûra son joug impérieux :
A la croix, malgré lui, ralliant sa mémoire,
La croix dominera toujours dans son histoire.
Qu’il ameute contre elle, et la guerre, et les lois,
Inutiles efforts ! l’inébranlable croix,’
Jetant dans le passé sa racine profonde,
Nous apparaît debout sur l’avenir du monde.

Octobre 1826.

TABLETTES D’UN VOYAGEUR.


1824.




I.


LE DÉPART.


Des chagrins bien amers ont passé sur ma lyre :
Dans le livre idéal, où j’apprenais à lire,
Mes regards fatigués ne se hasardent plus ;
Avant d’être achevés, mes jours sont révolus.
Terre de Raphaël, qui vis naître Virgile,
Réchauffe de mes ans la fleur pâle et fragile.
Je veux, rajeunissant mes trésors appauvris,
Dans tes sources de feu retremper mes esprits,
Et, d’un monde perfide oubliant les caresses,
Savoir si l’Océan tiendra mieux ses promesses.
O mer, vaste hippodrome, où courent nos vaisseaux,

Au joug de ma tartanc attelle donc tes eaux !
J’aspire à des climats où vit la poésie,
Où les vers sont en fleurs, et sentent l’ambroisie.
Naple, à ses jeux du soir, me convoque, en chantant,
Et la maison du Tasse à Sorrente m’attend.
Qui sait s’il n’aura pas, aux jasmins de ces grèves,
Comme un parfum de plus, laissé tomber ses rêves ?
La Sibylle de Cume existe encor pour moi :
J’irai la consulter, ct, plein d’un saint effroi,
Dans leur lit calciné, juger l’une après l’autre,
Deux ombres du vieux monde, exhumé dans le nôtre.
Et Rome ! Je veux voir cette étrange cité,
Qui fit du despotisme avec la liberté,
Et, pavant ses chemins de morceaux de couronnes,
Sous sa chaise curule abima tous les trônes,
Qu’elle écrasa, plus tard, avec son crucifix.
C’est Florence, à présent, qui m’appelle son fils,
Et la voix de l’Arno, qui chante aux murs de Pise ;
C’est Gènes que j’entends : c’est Ferrare, et Venise,
Cette ville-navire, à l’ancre sur les flots,
Qui du Nord maintenant reçoit des matelots ;
Ville chère à Byron, et que rêva Shakspirc,
Peut-être y trouverai-je un écho qui m’inspire.
Conduis-moi donc, ô mer : et si les vents mutins
Ferment devant mes pas les rivages latins,
Pousse-moi sur des bords où l’homme se redresse ;
Comme un soldat de plus, jette-moi dans la Grèce.


II.
LA TEMPÊTE.

Me voilà donc parti ! Fier d’oublier le port,
Mon vaisseau, balancé par un souffle du nord,
Arrondit de ses mats la parure flottante ;
Aux champs napolitains il emporte ma tente.
Comme un dernier ami qui nous fait ses adieux,
Le rivage embrumé se dérobe à nos yeux.
La mouette, qui joue à côté du navire,
Suspend son vol mouillé, s’éloigne, se retire :
La terre a disparu. Les rayons du soleil,
Enveloppant la mer de leur réseau vermeil,
Font courir à fleur d’eau leur dentelle de nacre.
Du vaisseau baptisé, que Sainte-Anne consacre,
La hune retentit de joyeuses chansons.
L’Océan, dont la brise agite les frissons,
Se creuse autour de nous en grottes ondoyantes :
Comme un tapis soyeux, les \agues tournoyantes,
Tantôt vers mon esquif courent à plis légers :
Tantôt, frêles volcans, leurs sommets passagers
Jaillissent en flocons, dont la riche poussière
Fuit en laves d’argent, qu’embrase la lumière.

Mon œil ne peut suffire à compter les tableaux,
Que le pinceau du vent esquisse sur les eaux.

L’aquilon sans fureur se débat dans nos voiles,
Et le jour nous promet de faciles étoiles ;
Mais, comme un fer rougi, le disque du couchant
Fait grincer tout à coup la mer, en s’y penchant :
Resserrant l’horizon, tout à l’heure si large,
Le ciel, sale et cuivré, de ténèbres se charge :
La nuit vient. L’ouragan, qui s’empare des airs,
Roule en monts convulsifs les humides déserts,
Et sonne, autour de nous, les lesses du naufrage.
Le navire, battu par le fouet de l’orage,
Sur les flots qu’il gravit se courbe humilié :
Et la mort avec lui, spectre multiplié,
La mort, dressant partout sa laideur implacable,
Pose sur chacun d’eux un pied infatigable.

Que je l’aimais alors, celle que je fuyais !
Je rêvais son amour : j’y rêvais, j’y croyais ;
Je lui prêtais des pleurs pour en parer ses charmes,
Et comme un avenir j’entrevoyais ces larmes.
Je la voyais de loin, pâle de mon péril,
Supplier le banni d’abréger son exil,
Et rouvrir au bonheur un foyer charitable.
Moi qui trouvais la vie un bien insupportable,
Prêt à perdre ses maux, je m’y sens rattacher.

Mes songes d’autrefois, prompts à se rapprocher,
Viennent tous, un pur un, affliger ma mémoire.
Expirer inconnu, quand on chérit la gloire :
Tomber sans se défendre, et sans qu’un seul coupd’œil
Vienne, sur nos dangers, chatouiller notre orgueil :
N’avoir aucun écho dans aucune parole :
Ne pas voir d’un ami la douleur qui console,
Quand on voudrait, sur lui s’appuyant pour mourir,
Lui confier son nom, qui n’a pas pu fleurir !
C’est plus que de quitter malgré soi la lumière :
C’est se sentir clouer tout vivant dans sa bière.

Je n’en suivais pas moins, d’un œil sombre et fervent,
Le duel acharné du navire et du vent.
Ce combat corps à corps du chaos avec l’homme,
Un bruit, qu’aucune langue, aucun effroi ne nomme,
Dans un monde inconnu m’instruisaient à plonger :
Je le voyais surgir au delà du danger.
Le tonnerre sans fin, rugissant dans la pluie,
Trouait de tous ses dards un firmament de suie,
Et, les vagues au loin se renvoyant l’éclair,
On eût dit que la foudre incendiait la mer.
Debout sur le tillac, j’admirais ce tumulte,
Et, pour noyer le ciel, l’onde grossed’insulte.
Perdu sur un désert révolté contre nous,
J’aimais du matelot, qui tremblait à genoux,
Les vœux plaintifs jetés à travers la tempête,

Le roulis de ma tombe écumant sur ma tête,
Et de l’abîme à jeun les antres, mugissant
Comme un squale affamé, qui nage après du sang.
Mon âme, qui suivait tous les bonds du navire,
Parcourait avec lui ce frénétique empire,
Descendait dans un gouffre, et du gouffre envieux,
Comme pour aborder, remontait vers les cieux.

Mais tout s’use : bientôt l’orgueil de ma pensée
Retombe comme un poids sur mon âme oppressée :
L’enthousiasme à bout laisse arriver la peur,
Et change, en s’éteignant, mon extase en stupeur.
Ma poitrine se serre, et respire avec peine :
Un frisson douloureux fait battre chaque veine :
J’implore enfin la mort, pour cesser d’en trembler.
Mais c’est peu qu’elle vienne ; il faut, pour la doubler,
D’un péril uniforme épuiser la torture.
Du bâtiment qui s’ouvre énervant la mâture,
L’orage nous poursuit trois jours de sa fureur,
Et nous apporte enfin l’ennui de la terreur.
Regrettant les pays que je voulais connaître,
Je repoussais le ciel, qui m’appelait peut-être :
Mon regard, sur la mer incessamment tendu,
Cherchait à deviner le séjour attendu ;
Et, franchissant des flots la hauteur fugitive,
A l’horizon lointain je demandais la rive.


III.
LA TOMBE DE VIRGILES.
Je suis au but ! mes pas ont touché l’Italie.
Des chauds reflets du ciel la nature embellie,
De leurs poudreux loisirs va tirer mes pinceaux :
Ma voix, qui sommeillait, conçoit des chants plus beaux
Et déjà sous mon front, qu’a vieilli la tristesse,
Je sens, avec l’oubli, remonter ma jeunesse :
Mon sein bat d’avenir et du besoin des cieux :
La gaîté de la vie éclate dans mes yeux.
Aux fentes de nos cœurs l’espérance qui filtre,
Des muses, goutte à goutte, y réchauffe le philtre,
Et mes songes d’amour, que la cendre a couverts,
Vont tous se rallumer pour me dicter des vers.

Ainsi je m’écriais, quand, le long du rivage,
Qu’avait à peine encore effleuré mon voyage,
De l’Homère latin je gagnais le tombeau ;
Mais, de mon àme en vain secouant le fardeau,
Je voulais m’agiter d’une sorte de joie :
L’ennui, comme un vautour, avait repris sa proie.
Le Vésuve, argenté des neiges de l’hiver,
M’attirait aussi peu qu’Amalfi toujours vert,

Ou Stabia qui dort à l’ombre do ses gerbes,
Comme un vaisseau de fleurs, amarré dans les herbes.
Frêle arbrisseau du pôle, au midi transplanté,
Je croyais, sous la zone où Virgile a chanté,
Sentir, comme les sucs d’une essence divine,
La sève de sa lyre imbiber ma racine :
J’y rêvais de ses fruits le trésor inspiré,
Et j’avais cru qu’un air, de ses feux saturé,
Ferait, en m’inondant d’une clarté nouvelle,
De mes bourgeons éteints jaillir une étincelle ;
Mais rien d’un jour nouveau ne venait m’avertir,
Et, sans être arrivé, j’aurais voulu partir.

Tandis que j’avançais vers cette solitude,
Qu’implorent de si loin le travail et l’étude,
Mes yeux, du Pausilippe essayant les hauteurs,
Y cherchaient d’Apollon les autels protecteurs ;
J’y vis l’humble sépulcre, où, sans croire aux miracles,
J’allais du grand poète évoquer les oracles :
Et je disais tout bas, ne pouvant mieux prier,
L’églogue de Gallus, pour me purifier.
Les amandiers courbés sous leur blanche parure,
Et des champs rajeunis la première verdure,
Semblaient se concerter pour embellir les bois,

OU DORT LE CHANTRE HEUREUX DES BERGERS ET DES ROIS.
Des chœurs de passereaux célébraient leurs matines : Des hymnes de parfums montaient des aubépines,

Pour leur répondre : et moi, jallais toujours, surpris
D’aborder un tombeau par ees sentiers fleuris :
Ma surprise avait tort : c’est celui de Virgile,
Homme à part, qui n’eut rien des erreurs de l’argile,
Et nous fit, en mourant, le plus sublime adieu,
Pour préparer la terre à voir mourir un Dieu.

Vainement sur ce sol, trempé de poésie,
J’aspirais du trépied la sainte frénésie :
Aussi morne, plus froid que le marbre glacé,
Où le nom de Virgile est le seul effacé,
De sa cendre pour moi la place était aride :
Comme son urne, hélas ! ma pensée était vide.
L’aspect d’un beau pays, si pur, si jeune encor,
Qu’il faut y voir mourir pour y croire à la mort :
Cet asile où Pétrarque, inclinant son génie,
De ses accords toscans médita l’harmonie :
Ce monument qui pleure au versant d’un coteau,
Que le Tasse peut-être aperçut du berceau :
Rien n’a pu réveiller mon âme Basque et lourde ;
Ma langue était muette, et ma lyre était sourde.

Vous qui cherchez ici le laurier studieux,
Qu’y vint planter d’Arqua l’ermite harmonieux,
Vous n’y trouverez plus son ombre solennelle :
Cet arbre de la gloire est plus fragile qu’elle,

Et la ronce parcourt son temple délabré.
Par un décret d’Horace aux Muses consacré,
Le lierre indifférent semble les méconnaître,
Et roi de leur demeure, il la dégrade en maître.
Sur ce seuil hérissé d’un gazon vénéneux,
Où frissonne l’ortie et son deuil épineux,
Vous n’apercevrez pas, dernier reste de flamme,
S’échappant du cercueil comme un rayon de l’âme,
Jaillir la primevère ou le myosotis.
Solitaire ornement de ces lieux pervertis,
Je ne vis là dormir qu’une humble violette,
Qui, penchant vers le sol sa couronne incomplète,
Semblait chercher son ciel du côté du sommeil,
Et venir du tombeau plutôt que du soleil.
J’attendais son parfum ; mais elle était de celles,
Qui vivent pour les yeux, et n’ont pas, quoique belles,
Ce langage embaumé que nous parlent ses sœurs ;
Muette, comme moi, sous ces marbres penseurs,
J’y fus presque sensible : et, de mon beau voyage,
Je ne rapporte rien, que cette fleur sauvage.


IV
L’IMBOVISATEUR NAPOLITAIN.

L’homme est sombre et rêveur sous notre ciel glacé :
Toujours contre le temps armé d’un long reproche,
Il se fait malheureux jusque dans son passé :
L’avenir n’est pour lui qu’un présent qui s’approche.
Toujours à ses tourments mesurant ses désirs,
Il semble avec regret savourer ce qu’il aime,
Et le luth, qu’il condamne à chanter ses plaisirs,
Prête un air de tristesse à la volupté même.

Oh ! qu’il fait bien plus doux d’être né sous les cieux,
Qu’embellit du soleil la chaleur familière,
Soit aux vallons d’Enna, soit aux champs radieux,
Où le Vésuve arbore un drapeau de lumière !
C’est là que l’existence a tout l’éclat du jour ;
Là, de ses passions, l’homme heureux qui s’enivre,
Même en le combattant, ne maudit pas l’amour,
Et quand nous en mourons, il sait encore en vivre.

De nos plaines du nord le riche laboureur
Fait-il plier ses chars sous le blé des javelles !

Sa joie est un éclair, qu’efface la terreur,
Et ses nouveaux calculs sont des transes nouvelles.
Le prix qu’il en attend ne paira point ses grains !
Un orage imprévu peut consumer ses granges !
Sa’prévoyance avare est fertile en chagrins,

Et sûr de ses moissons, il craint pour ses vendanges.
Regardes le pasteur du sol napolitain !
Jamais sa pauvreté n’a connu la souffrance :
Si la terre est ingrate, et le ciel incertain,
Sa gaîté paresseuse a l’air de l’espérance.
De son toit qui s’écroule il fuit sans s’émouvoir,
Et, comme sous un dais, couché sur l’algue chaude,
Le pâtre se sent roi quand la vague du soir
Apporte à ses pieds nus son tribut d’émeraude.

Quand sur les Ilots brunis la brise est de retour,
Quand les filets tirés s’endorment sur le sable,
Quand la barque, oubliant les fatigues du jour,
A l’anneau du rivage a rattaché son câble,
Près du cap de Misène écoutez le pécheur !
Au bruit léger des eaux qui semblent lui sourire,
Il prélude, bercé par leur molle fraîcheur,
Et met son indigence en fuite avec sa lyre.

Une femme à ses pieds, son fils à ses genoux,
Environné d’amis qu’il doit à sa misère,

Il s’en t’ait admirer, sans les rendre jaloux.
Ce n’est point, comme ici, ce chant héréditaire,
Qui, transmis d’âge en âge, et d’aïeux en aïeux,
Accompagne le soc criant dans les campagnes :
Il chante ce qu’il voit, ce qu’admirent ses yeux,
Son beau ciel, son soleil, sa mer, et ses montagnes.

Que lui font ces rochers, par la pourpre avilis,
Où les plaisirs d’un prince épouvantaient l’histoire,
Et ces riants coteaux, par Virgile ennoblis,
Où l’Énéide, un jour, désarma la victoire !
Ce qu’il ne connaît pas n’inspire point ses vers.
Que lui font nos tableaux, nos poèmes, nos marbres !
Sa cabane de jonc, voilà son univers :
Et son livre de fleurs est écrit sous ses arbres.

La nature a comblé ce peuple étincelant,
Mais il ne tente rien pour achever l’ouvrage.
Les arts semblent innés sous ce ciel opulent,
La sève poétique y jaillit du langage :
Mais jouir de ces dons n’est pas les mériter ;
Il les dégrade tous par son manque de haine,
Et le joug insolent, qu’il n’ose détester,
Est devenu si vieux, qu’il ne sent plus sa chaîne.

Peuple, tu veux chanter ! chante donc ton réveil !
Ce sol qui te nourrit, ce climat qui t’enivre,

Rien n’est à toi : l’Autriche usurpe ton soleil,
Et le Dieu qui t’éclaire attend qu’on le délivre.
M’est-il pas temps enfin d’épurer tes concerts ?
Si tu n’es qu’engourdi, géant, lève la tête !
Lève-toi du sommeil, et fais craquer tes fers :
Ce bruit féroce et dur vaut bien tes chants de fête.

Fais voile vers la gloire et vers la liberté,
Ne lasse plus les mers de tes bateaux d’esclave,
Sois digne du pays où le ciel t’a jeté.
La liberté, pécheurs, vous a connus plus braves !
Vers ses ports généreux tournez vos avirons.
Ou’un autre Aniello parmi vous se remarque !
Il quitta ses filets, pour venger vos affronts :
A la rame ! son ombre est debout sur sa barque.

V.
UNE COURSE A PESTUM.
Pestum ! voilà Pestum ! trois temples solitaires,
D’un nom presqu’effacé robustes caractères,
Aux yeux du voyageur le retracent encor.
Le temps, qui ronge tout dans son vorace essor,

N’a vaincu qu’à demi leurs colonnes trapues,
Dont les lignes debout ne se sont pas rompues.
Voilà cette cité, mère de conquérants,
Où l’on vit les plaisirs, voluptueux tyrans,
Envahissant les mœurs qui font les grands courages,
De l’avenir armé dédaigner les orages :
Où, tandis que le ciel suspendait sur ces bords
Ses nuages, chargés de sentences de morts,
Rome ne comptait plus ici que des convives,
Buvant les vins fleuris dans des coupes lascives,
Soldats obéissants aux luths de Sybaris,
Qui fuyaient leurs aïeux dans les bras de Cypris.

Des clairons profanés les chants blasphématoires
Ne célébraient alors que d’impures victoires,
Et, comme les humains, les dieux dégénérés
Végétaient, dans l’encens, sur leurs autels dorés.
Courtisane d’un ciel énervé de délice,
Des plus folles amours Minerve était complice,
Et Paies, négligeant les utiles moissons,
Laissait le blé mourir sous l’éclat des buissons :
La richesse des fleurs appauvrissait Cybèle.
Quoique pis que la mort, cette vie était belle ;
Rien n’existe à présent : tout est cendre et lambeau.
Le temple de Cérès n’est plus qu’un grand tombeau.

Où sont, reine éphémère, et ta cour nonchalante,
Et tes adorateurs, dont la robe indolente
Balayait à plis d’or le pavé des saints lieux,
Quand ce temple oublié, que dédaignent les cieux,
Fumant de tous les dons que prodigue l’Asie,
Voulait par ses parfums détrôner l’ambroisie ?
La lèpre de la mousse attaque tes frontons :
Sur tes piliers fendus l’herbe court en festons,
Et, des marbres blessés infectant les ruines,
De longs serpents visqueux nichent dans les épines.
Les siècles ont vidé ces sépulcres pieux,
Où les morts se cachaient à l’ombre de leurs dieux ;
La poussière de l’homme a fui ces mausolées,
Et l’œil n’aperçoit plus dans ces ternes vallées,
Qu’un chaos de cercueils dépecés par l’oubli :
Ce sont les ossements d’un monde démoli.

Quand la faulx des combats a couché dans la plaine
Ces épis belliqueux, dont se nourrit la haine,
Les corbeaux derrière elle accourent de l’enfer,
Dans le sang des sillons glaner un peu de chair.
Que cherchent-ils ici sur ce champ de batailles,
Où le temps obstiné lutte avec des murailles ?
Sur le temple croulant du vaste dieu des mers,
Les voyez-vous de loin se reposer des airs ?
Chargés par le destin de sinistres messages,
Viennent-ils contempler l’effet de leurs présages ?

Qu’ils épargnent leur peine et leur vol désormais !
Qui prédit le malheur ne se trompe jamais.

Toi, dont le sceptre humide a fait jaillir de terre
Le vaisseau hennissant, qui bondit sous la Guerre,
Les siècles t’ont frappé d’un trident moins fécond,
Neptune : et ton vainqueur, l’olivier moribond,
Courbant auprès de toi ses rameaux pacifiques,
Comme un captif honteux languit sous tes portiques.
Ainsi tout, dans le monde, expire sans appui,
Et l’homme fait des dieux qui meurent comme lui !
Leur nom même s’en va. De sa lumière éteinte,
Lequel do ce palais sanctifiait l’enceinte ?
Rien ne nous en instruit, et de son ciel humain
Les décombres sans voix gênent notre chemin.
Sondez de ces débris la muette opulence !
Quel abîme d’histoire au fond de leur silence !.

Le buffle aux flancs épais, au poil farouche et noir,
Se traîne sous la porte, où les femmes, le soir,
Passaient pour chercher l’ombre et les plaines fleuries,
Qui vit passer des dieux les molles théories,
Et les danses de Flore éprise des forêts.
De ces temples, perdus dans d’ignobles marais,
lin pâtre calabrais, repeuplant les ravages,
Y fait paître aujourd’hui quelques chèvres sauvages,

Et leur faim va cueillir la mousse du rocher,
Autour de la colonne, où l’homme allait chercher
La prière et la paix, aliments de nos âmes.
Hideux comme leurs noms, des reptiles infâmes,
Traînant leurs corps gonfles sur les marbres verdis,
Réchauffent au soleil leurs venins engourdis.
O temps, noir moissonneur de toutes les couronnes,
Aux rosiers d’autrefois quels successeurs tu donnes !

Que d’amères leçons, que d’oracles trop sûrs,
Pendent là, comme l’herbe, aux brèches des vieux murs
C’est tout ce que produit ce sol jadis si riche,
Dontlesmonumentsmèmeaujourd’hui sonten friche ;
Et, plus avili qu’eux, ce terroir odorant,
Qui parfumait le soc et la bêche, en s’ouvrant,
Laisse à peine aujourd’hui quelque fleur fugitive,
Cacher, sous des gravas, sa fraîcheur maladive.
Rampante et sans éclat, c’est toujours une fleur :
Si nos yeux ont pitié de sa pauvre couleur,
Au moins elleest vivante : et, dans ces champs putrides,
Où tout s’offre aux regards sous des teintes livides,
Où l’enfant, qui la cueille et joue avec effort,
Semble une ombre naissante et porte un air de mort,
Son silence offre seul une vie animée.
O ville de parfums, dans la fange inhumée,
Cet humble liseron, fidèle à ton néant,
Parle plus haut pour nous que tes murs dc géant ;

De tes honneurs tombés consolateur agreste,
Sa pâleur éloquente en dit plus que leur reste.

Cette terre aujourd’hui corrompt jusqu’au soleil,
Et ses rayons, armés d’un fébrile sommeil,
S’ils n’allument la mort, font germer la folie,
Aux lieux même, où jadis les beautés d’Italie,
Venaient dans un air pur respirer la santé,
Et, s’il fallait mourir, mourir de volupté.
Le fleuve, dont l’azur berçait les roseraies,
N’a plus à réfléchir que de sales ivraies,
Et roule sur ses bords, autrefois enchantés,
Des flots troubles et lourds, par la soif redoutés.
Presqu’aussi dévastés que ces plages qui tuent,
Sur ces mornes débris d’autres débris remuent :
Ce sont les habitants, qui semblent, à nos yeux,
Les spectres décrépits de leurs propres aïeux.
Infirmes héritiers d’une antique mollesse,
Leur triste pauvreté dégrade leur paresse.
Ces champs, dont ds devraient réveiller les sillons,
Dorment comme eux. Couverts de trous et de haillons,
Us vivent là sans bruit, troupe fétide et vile,
Qui dévore en silence un cadavre de ville.
Des broussailles, des vers, remplaçant les Romains,
Des guenilles de marbre et des loques d’humains,
Un air malsain, nuisible aux hommes comme aux choses :
Voilà, voilà Pestum, capitale des roses !


VI.
LE LAC NEMI.
Le lac le plus rêveur qui puisse inspirer l’homme,
C’est le lac de Némi, dans la plaine où fut Rome.
Ses ondes, où jamais rien d’impur n’est tombé,
Tremblent, comme un miroir dans un cadre bombé :
Du bleu myosotis les rosettes furtives
Damassent de saphirs la mousse de ses rives :
D’odorantes forêts, où vit l’oiseau pêcheur,
Y font des berceaux d’ombre et des nids de fraîcheur,
Qui suspendent dans l’air, en ondoyant treillage,
Près d’un bassin de nacre, un étang de feuillage :
Le velours des gazons, favorable au sommeil,
S’y couvre de bouquets brodés par le soleil,
Et l’on dit qu’au printemps, unissant leurs trophées,
Les nymphes d’autrefois viennent avec nos fées,
Aux soupirs de la brise, au chant du rossignol,
Y dérouler leur danse, y marier leur vol.
Dites-nous à quel dieu ce lac doit sa naissance,
Et de ses flots reclus l’humble magnificence !
Est-ce un sylphe affligé de mortelles douleurs,
Qui nous dérobe ainsi, sous un voile de pleurs,
Le tombeau de cristal, où dort une sirène ?
Est-ce le dieu chanteur de la pensée humaine,

Virgile, qui l’a fait creuser dans ces vallons,
Pour y bercer, le soir, loin des froids aquilons,
Ses songes embaumés de myrrhe et d’ambroisie ?
Est-ce, à la voix d’Horace, une muse choisie,
Qui l’a fait arrondir pour le bain de Chloé,
Pour les jeux de Glycère ou de Leuconoé ?
Couvre-t-il, de son eau limpide et diaphane,
Un temple de Vénus, les grottes de Diane,
Les autels inspirés d’Apollon Pythien,
Ou d’un pieux martyr l’ermitage chrétien ?
Non : ce lac, dans l’orage, est sorti de la terre ;
Vomi par un volcan, il dort dans son cratère.

VII.
PAYSAGE.
Aimez-vous ces coteaux, d’où l’indolent Catulle
Voyait dans le lointain les hauteurs de Tuscule,
Et plus près, devant lui, le temple gracieux,
Où l’obscure Sibylle interrogeait les cieux ?
On est tenté d’y croire à la béatitude.
Amante du Poussin, jamais la solitude
N’offrit à ses pinceaux des sites plus rêveurs :
Nulle part, quand l’Aurore, épanchant ses faveurs,

D’arabesques de pourpre enflamme les nuages,
On n’a vu s’animer de plus beaux paysages :
On n’entend nulle part, au creux des oliviers,
Dans un parler plus doux converser les ramiers.
Ici c’est un sentier qui, glissant de la dune,
Descend comme un serpent vers l’antre de Neptune
Et va parmi les fleurs, tranquille et sans poison,
Rafraîchir dans les eaux sa tête de gazon.
Transfuge des rochers, là c’est le Tévérone,
Semblable dans sa chute au fût d’une colonne,
Dont les fragments brisés, mais liés en réseaux,
S’enchaînent l’un à l’autre en fluides anneaux :
Puis, du gouffre invisible abandonnant la base,
L’eau remonte en vapeur, et d’un voile de gaze
Roule au-dessus des bois l’errante humidité.
Oue du soleil alors, dans sa course arrêté,
Un regard lumineux, pénétrant cette brume,
Vienne des sept couleurs en imprégner l’écume !
On croirait tout à coup voir, dans les airs surpris,
Sur leurs ailes d’émail nager des colibris :
Ou les trésors fondus des mines de Golconde,
En poussière de perle éparpiller leur onde.
Plus loin c’est l’Anio, dont un bras détourné
Revient en bruissant, de lierre environné,
Du palais de Mécène éveiller les arcades,
Et, des tombeaux romains flottantes sérénades,
Rendre au lit paternel le concert de ses eaux !
Plus loin encor, voyez, à travers les rameaux,

Réunissant en chœur leurs caprices nomades,
Descendre à plis soyeux l’albâtre des cascades,
Harmonieux ruban, qui, du mont bocager,
Semble, en grappes d’accords, moins tomber que neiger.
On croirait que partout, dans l’ombre des yeuses,
Éole a suspendu ses harpes chatouilleuses,
Et qu’à la terre encore attachés par un fil,
Les morts, quittant pour nous leurs étoiles d’exil,
Viennent, comme un écho de nos âmes qui pleurent,
Redemander la vie aux cordes qu’ils effleurent.
Oh ! c’est là, si les dieux sont pour nous complaisants,
C’est là qu’il faut aller savourer leurs présents :
Et, sans nous informer du destin qui doit suivre,
C’est là qu’il faut mourir, puisqu’on voudrait y vivre.

VIII.
CONVERSATION AU BOBD OC TÉVÉRONE.
Un jour d’été, le soir, aux bords du Tévérone,
Sur la mousse et les fleurs que son onde environne
Deux amants erraient seuls le long des églantiers,
Qui du vert Tivoli couronnent les sentiers.
Des nuages, déchus de leur teinte splendide,
Un dernier filet d’or ourlait la moire humide,

Et, sur l’émail plissé de leur mouvant rideau,
Les ombres détachaient le temple du coteau.
Transparente et mouillée, une gaze d’ébène
Déroulait mollement sa fraîcheur dans la plaine :
La luciole en feu brillait sous le gazon,
Comme un astre inquiet tombé de l’horizon :
Du fonds des rameaux bruns les lentes tourterelles
Mêlaient leurs chants rêveurs au bruit des cascatelles,
Et la lune de loin jetait, en voyageant,
Sur le tapis des eaux ses rosaces d’argent.
Eh ! que se disaient-ils, dans leur langue divine,
Ces jeunes pèlerins de la ville latine ?
Il est si doux d’aimer, quand la terre est sans voix,
Et de rêver à deux sous le dôme des bois,
Et de sentir l’amour, enivré d’indolence,
De parole en parole inspirer le silence !
On ne se parle plus, mais on se comprend mieux :
Comme si l’on voyait, on se cherche des yeux,
Et, sans se rencontrer, les regards se devinent.
Faut-il, comme le jour, que les ombres déclinent !
Proscrit, oh ! que de fois je me suis raconté
Mes nuits d’enchantement, ces belles nuits d’été,
Où seuls, près des ruisseaux qui baisaient nos prairies,
Les bras entrelacés, comme nos rêveries,
Nous allions, elle et moi, ne parler que de nous,
Elle, inventer l’espoir : moi, l’entendre à genoux ;
Où nous pensions n’avoir qu’une même tendresse,
Et nous aimer toujours, en le disant sans cesse !

Mais eux ! tant de bonheur ne suivait point leurs pas,
Et le reproche aigri, qui ne corrige pas,
Et des débats jaloux l’incisive amertume,
Troublaient la nuit qui dort sous ses voiles de brume.

BÉATRIX.
Tu me crois inconstante, en voyant ma gaîté ! Douter de mon amour, c’est de l’impiété. M’offensez-vous ainsi, pour que je vous pardonne ?
SAVELLA.
Ma crainte, Béatrix, mon doute vous étonne ;
Mais jeune, l’avenir est un secret pour vous.

BÉATRIX.
Avez-vous deviné que vous seriez jaloux ?
SAVELLA.
C’estque, danstafroideur, tu ne peux me comprendre :
Sous mes lèvres de feu, ton sein bat, sans m’entendre ;
Tu m’aimes d’être aimée, hélas ! et je sens bien,
Je sens que ton amour n’est qu’un reflet du mien.

BÉATRIX.
Au moins, vous l’avoûrez, le miroir est fidèle !
SAVELLA.
La voilà ta gaité, cette gaîté cruelle,
Uue la peur d’un reproche amène à ton secours,

Et qui cache, en riant, un dard dans tes discours !
Je l’aime, et je la crains : l’esprit de ton sourire M’effraie, en me charmant, me repousse, et m’attire, Et de tes yeux chéris l’azur doux et moqueur Trahit, en les faisant, les promesses du cœur.

BÉATRIX.
C’est déjà les tenir, que de toujours les faire.

SAVELLA.
On a peur d’y manquer, quand on les réitère,
Et les serments qu’on tient sont ceux qu’on ne fait pas.

BÉATRIX.
J’ai juré de te fuir… et je suis dans tes bras…
De quoi vous plaignez-vous ?

SAVELLA.
Oh, pourquoi t’ai-jevue ! Ma rudesse t’afflige, et ta grâce me tue. Que je hais mes talents ! Sans eux, sans mes travaux, M’aurais-tu préféré parmi tous mes rivaux ? Courtisé, que j’étais, dans les salons de Rome, Ta jeunesse séduite a cru voir un grand homme… Tu ne comptes pour rien mon amour absolu : Enfant ! ce n’est pas moi, c’est mon nom qui t’a plu.

BÉATRIX.
Puis-je te séparer, insensé, de ta gloire ?
Tu n’éprouves donc plus de bonheur à me croire ?
Si tu deviens jaloux jusqu’à me soupçonner,
Djs-moi ce qu’il me reste encore à te donner.

Quels charmes, quelsattraits, m’ont peupléces retraites ?
J’ai quitté les plaisirs…

SAVELLA.
Hélas ! tu les regrettes.
Jusqu’en ces lieux d’ailleurs, où je vis inconnu,
Le tumulte de Rome est déjà parvenu.
L’écho qui dit mon nom ne t’a-t-il pas suivie ?
Tu n’estimes de moi que l’éclat de ma vie :
Je perdrais ton amour en perdant cet éclat,
Je perdrais tes regards… et tu m’aimes !…

BÉATRIX.
Ingrat !

SAVELLA.
Ah ! si l’on est ingrat par excès de tendresse,
Le seras-tu jamais ?

BÉATRIX.
L’exigente tristesse ! Comment douter de moi, qui t’obéis toujours, Qui de ta volonté fais l’ordre de mes jours ?

SAVELLA.
J’ai soin de ne vouloir que ce qui peut te plaire.

BÉATRIX.
Que ta froide douceur me cache de colère !
Sois donc juste une fois, ou du moins généreux ;
Je crois que ton bonheur est d’être malheureux.

SAVELLA.
Je le serai bientôt, j’en ai la conscience :
L’avenir me fait mal, comme l’expérience.


BÉATRIX.
Et pourquoi de si loin respirer ses poisons ?
Quel philosophe amer t’a donné ces leçons !
L’avenir, Savella, qu’est-ce donc qu’il t’annonce ?

SAVELLA.
Oh ! que j’aime mon nom, quand ta voix le prononce !
BÉATRIX.
Toi, qui l’as, dans mon cœur, gravé par un baiser,
Viens y chercher l’écho qui semble t’apaiser.
Quand il s’agit de toi, je ne suis plus frivole,
Et ma beauté me plaît, quand elle te console.
Si tu ne m’aimais plus, je n’aimerais plus rien :
L’orgueil de mon amour m’élève jusqu’au tien.

SAVELLA.
Grâce, mon Dieu chéri, je ne suis pas coupable.
Je sens, à mes remords, que mon destin t’accable ;
Mais si tu pouvais lire en ce cœur dévasté,
Même en me condamnant, tu m’aurais acquitte.
Ma prévoyance en deuil, malgré moi, te chagrine :
Mais un fardeau si lourd pèse sur ma poitrine !
Quoiqu’obscur et voilé, mon avenir fiévreux
Me tourmente déjà de frissons douloureux.
Je souffre, Béatrix ! Le ciel, chargé d’orages,
Roule autour de ma vie un chaos de présages :
J’ai besoin de te voir, besoin de te quitter,
Et sans vouloir te fuir, je voudrais t’éviter.

J’ai peur que de mes maux la mort ne me délivre,
Et prêt à l’appeler, j’ai peur de te survivre.
Te survivre ! Oh jamais ! toi, tu ne mourras pas,
Et je crains ton oubli, bien plus que ton trépas.
Tu ne peux pas mourir, tantque l’amour m’enflamme :
C’est une âme de plus que j’ajoute à ton âme.

BÉATRIX.
Si jeunes, Savella, ne parlons pas d’adieux.

SAVELL.V.
Oh, ne détourne pas si loin de moi tes yeux !
Dis-moi que, si jo meurs, je vivrai dans tes larmes,
Aussi long-temps du moins que dureront tes charmes :
Toujours ; oui, toujours, je serai près de toi,
Et je suivrai tes pas, s’ils sont encore à moi.
Tout esprit, tout amour, j’irai, ma fiancée,
J’irai, dans ton cœur même épousant ta pensée,
L’enlever dans les cieux, ou pour la rajeunir,
Ou pour qu’elle en rapporte au moins mon souvenir.
Tu verras, grâce à moi, grâce à ma vigilance,
La terre, sous tes pieds, ruisseler d’opulence :
J’habiterai pour toi les fleurs qu’ils fouleront :
J’adoucirai les airs aux lieux qui te plairont ;
Autour de tes cheveux mon âme encore éprise
Mêlera ses soupirs aux baisers de la brise,
Et désertant du ciel la pâle volupté,
Nagera dans ta source autour de. la beauté.
De peur de t’effrayer de mon dernier hommage,

Tes songes seulement t’offriront mon image,
Et, quand mes bras furtifs berceront ton sommeil,
De peur de m’oublier, tu craindras le réveil ;
Heureux, lorsqu’entr’ouvrant tes paupières chagrines,
Tu verras la lumière errer sous tes courtines,
Si tu crois voir, mon ange, au lieu du jour nouveau,
Mon ombre blanche et triste effleurer ton rideau !
Promets donc que jamais notre lampe adorée,
Au lit d’un autre hymen, ne sera consacrée.
Je ne suis pas le seul qui soit fait pour t’aimer ;
Mais quel autre, après moi, pourrait la rallumer !
Quelle âme, avec la tienne, oserait se confondre !
Tu pleures, Béatrix !…

BÉATRIX.
N’est-ce pas vous répondre ?

Et l’ange, qui passait, peut-être a côté d’eux,
N’entendit rien de plus, en regagnant les cieux.

C’était l’heure, où l’amour, désarmé de ses craintes,
Abjure, humbleet brûlant, la rigueur de ses plaintes,
Où le reproche expire et meurt dans un baiser.
Oh ! si le jour revient, pour nous désabuser,
Pourquoi cette heure, hélas ! nous est-elle venue,

Ou pourquoi vivre encore, apn’-s qu’on l’a connue ?
Oh ! oui, c’est à cette heure, à celle où l’on s’entend,
Que la mort, si rebelle à celui qui l’attend,
Devrait nous apporter l’eau du dernier baptême !
Ivre encor des parfums de la rive où l’on aime,
L’âme, entre un double ciel, monterait jusqu’à Dieu !
C’est, quand on s’aime encor, qu’il faut se dire adieu,
Quand on le croit du moins : l’amour est si bizarre !
C’est en nous rapprochant, souvent, qu’il nous sépare :
L’aimant, qui nous attire, éclate entre nos nœuds.
Alors on se confond, sans cesser d’être deux ;
La faiblesse s’effraie, en embrassant la force,
Et l’hymen désolé n’est qu’un premier divorce.

LE CONTE DU FOYER.

PROLOGUE.

Ils ne sont plus les temps, où l’homme était crédule :
Où, lorsque vers minuit la gothique pendule
Serrait sur son cadran ses aiguilles d’acier,
On disait que la mort, sur un pâle coursier,
En attendant du jour les clartés renaissantes,
Visitait son domaine et les tombes récentes.
C’est alors que, le soir, quand l’air froid et brumeux
Faisait, dans l’âtre sourd, crier le bois fumeux,
L’aïeul disait comment, à travers les nuits sombres,
On voyait circuler d’inconsolables ombres :
Comment, dans les couloirsde quelque vieux couvent,
Rongé par le brouillard et battu par le vent,
Les moines, qui dormaient sous l’herbe des ruines,
Se levaient de leurs lits pour aller à matines ;
Et les petits enfants, dans leurs berceaux couchés,
Écoutaient sans haleine, et se tenaient cachés,
Car nous craignons la mort avant de la connaître.
Ces temps-là valaient mieux que les nôtres peut-être :

Aucun prodige alors ne semblait singulier :
Même avec l’impossible on était familier,
Et croire, c’est déjà la moitié d’un miracle.
La logique à présent est notre seul oracle :
Les récits merveilleux ont perdu leur pouvoir,
Et l’aveugle raison veut nous apprendre à voir !
C’est triste. Vous pourtant, dont l’heureuse faiblesse
Aime des fabliaux la naïve simplesse,
Oyez une légende : et tous, comme autrefois,
Faites auparavant le signe de la croix.

RÉCIT.
I.
Sur un roc escarpé, dont la hauteur commande,
Et couvre d’ombre un lac de la froide Finlande,
Le château d’Arlinkow dormait avec ses tours,
Dont les vieux clochetons ser vaien t d’aire aux vautours.
Les bergers racontaient qu’un sorcier d’Arménie
Se l’était fait tailler par un mauvais Génie.
De nébuleux soldats veillaient sur ses créneaux,
Où la brume attachait de bizarres drapeaux,
Et l’on voyait, le soir, comme autant de paupières,
S’ouvrir, en s’allumant, ses lucarnes de pierres.
Les rivages du lac étaient inhabités.

Le pêcheur, sur des flots qu’on disait enchantés,
N’eût jamais promené sa nacelle et ses rêves,
Ou séché ses filets sur le sable des grèves.
Tandis que le bétail, par la soif dévoré,
A l’aspect de ces eaux s’enfuyait altéré,
L’hirondelle, évitant leur torpeur orageuse,
Eût craint d’y rafraîchir son aile voyageuse.

II.
Quelquefois sous un ciel qu’eût envié Tibur,
Où les vents assoupis se berçaient dans l’azur,
L’abîme convulsif se tordait en menace :
Une vase gluante en poissait la surface ;
Arrachés tout à coup de leurs profonds berceaux,
De liquides écueils y mêlaient leurs assauts,
Et les flots, saturés d’une odeur de bitume,
Dégorgeaient sur la berge une fétide écume.
Quand la foudre, au contraire, enveloppant les cieux,
Frappait des rocs voisins le faîte audacieux,
Ou du pin montagnard découronnait la tête,
On voyait sur le gouffre échouer la tempête.
Mille récits d’effroi, par la crainte approuvés,
Planaient comme un brouillard sur ces bords réprouvés.
On donnait pour certain, qu’une voix prophétique
Sortait parfois des plis du lac cabalistique ;
Si quelqu’un du château devait bientôt mourir,

On entendait sous terre un bruit sombre courir,
Et de l’eau volcanique, où soufllait l’agonie,
Jaillir, au lieu de lave, une étrange harmonie.
Les échos pleins de trouble entre eux la répétaient,
Et les corbeaux dans l’air de terreur s’arrêtaient.
Le lendemain l’Église, aux morts hospitalière,
En voyait un de plus arriver dans sa bière.

III.
Du manoir d’Arlinkow le seigneur était vieux.
Hilmide était le nom qui lui plaisait le mieux :
Hilmide était sa fille, et chacun disait d’elle
Qu’elle était belle autant que peut l’être une belle.
Aux baisers du printemps s’ouvrant avec amour,
L’églantine, que dore un sourire du jour,
N’a pas d’éclat plus pur que la fraîcheur d’Hilmide.
Elle avait du ramier l’œil ardent et timide,
Et cette douce voix, dont le sylphe Ariel,
Dans sa prison de fleurs, redemande le ciel.
Son père, pour l’aimer, avait presque son âge :
Le jeune Skalde Hivor f’aimait seul davantage.
Appuyés l’un sur l’autre, ils espéraient tous deux
Poser dans cette vie un pied moins hasardeux,
Et le jour était proche, où Dieu, dans sa chapelle,
Devait rendre d’un mot leur chaîne moins mortelle.


IV
Tous deux, au bord du lac, se tenant par la main,
S’entretenaient, un soir, de leurs projets d’hymen ;
Leur bonheur comme un voile enveloppait la terre.
Figurant dans les cieux un esquif solitaire,
La lune y balançait son croissant embrumé,
Et l’air était si doux qu’il semblait embaumé.
Le cœur y respirait un parfum de silence.
Des brises de la nuit la discrète indolence,
D’aucun frissonnement n’agaçait les roseaux,
Et leur ombre dormait sur le sommeil des eaux.
Que la nature est belle auprès de ce qu’on aime !
Tout y prend de l’amour la teinte et la voix même.
Nos jeunes fiancés tous deux y répondaient ;
Ils ne se parlaient plus, mais ils se regardaient.

V.
Soudain, perçant du lac la voûte rembrunie,
On entendit gémir des sanglots d’harmonie,
Et les sons solennels précurseurs du trépas
Pleurer sous ces flots morts, qu’ils ne réveillaient pas.
Hilmide se sentit troubler par ce présage :

Une pâleur de marbre erra sur son visage ;
A ses pieds incertains le sol se déroba,
Et, près d’Hivor tremblant, sans force elle tomba.
Sa main voulait d’Hivor serrer la main fidèle,
Ses lèvres s’assurer qu’il se souviendrait d’elle,
Et son œil presque éteint, se détournant des cieux,
Au moins à des regards confier ses adieux ;
Sa main n’obéit pas à sa triste pensée,
Et, cotnme ses regards, sa bouche fut glacée.

VI.
Hivor, de son amante inutile soutien,
Pleurait sur ce cœur sourd au brisement du sien ;
Et ses yeux, où les pleurs s’arrêtaient pour maudire,
Contemplaient fixement les progrès du martyre,
Semblable au désespoir, créé par le ciseau,
Dont les larmes de pierre adjurent un tombeau.
Bientôt du château-fort, dont ils savaient les routes,
Les bruits désolateurs abordèrent les voûtes.
A ce signal connu le vieillard s’attendait ;
Mais, quand il eut compris qui la mort demandait,
Il s’accusa tout haut de sa longue carrière,
Et gémit. Le clergé fut se mettre en prière,
Et le vieux chapelain fit, du chœur jusqu’au seuil,
Vêtir pour le convoi son église de deuil.


VII.
Sur sa couche soyeuse et par l’amour ornée,
Déposant tout l’espoir de son jeune hyménée, Hivor ne voulut pas qu’un lugubre appareil, De son ange endormi vint noircir le sommeil. « Quel besoin, disait-il, qu’auprès de ma maîtresse, » Des moines, affublés d’une fausse tristesse, » Viennent, en chevrotant, marmotter sur son corps » Ces vêpres, qu’on débite au vulgaire des morts, » Que Dieu n’écoute pas, ou qu’il raille peut-être ! » Mes sanglots valent bien les Oremus d’un prêtre. » Le ciel qui m’a tout pris n’a rien à me ravir : » J’ai fait assez de vœux, quand ils pouvaient servir ! » Pour relever les morts, Dieu n’ose plus descendre. » Qu’ai-je à lui dire, Hilmide, à côté de ta cendre ? » Ainsi l’homme s’égare alors que le Seigneur Frappe, d’un coup soudain, l’orgueil de son bonheur. Nain chétif, révolté contre l’Être suprême,’Il se croit courageux, parce qu’il le blasphème.

VIII.
Cependant tout est prêt : déjà, sous le château,
Les frères du sépulcre ont ouvert le caveau,

Où doit dormir des vers la froide fiancée :
Du service déjà la cloche balancée
Semble imiter dans l’air, où sa langueur se plaint,
Les battements confus du cœur, quand il s’éteint :
De l’église, fidèle à toutes nos épreuves,
Les colonnes de marbre ont leurs robes de veuves :
Déjà sur les gradins, élevés dans le chœur,
Des cierges pénitents s’aligne la longueur,
Et les prêtres, assis dans les stalles du dôme,
Chantent du Libéra le lamentable psaume.
Tout à coup un cri part, qui, d’arceaux en arceaux
Vient de la basilique étonner les échos,
Interrompt le clergé dans ses cérémonies,
Et fait taire au lutrin le deuil des litanies.
On dit que, secourus par des pleurs encor chers,
Les yeux fermés d’Hilmide au jour se sont rouverts
Qu’elle vit, ou plutôt qu’elle est ressuscitée.
Des pieux desservants la main précipitée
Dégage, du drap noir, la croix du Labarum :
Au lieu d’un Requiem, il faut un Te Deum.

IX.
La foule des vassaux, qui remplissaient l’enceinte,
Pour voir passer la morte et lui jeter l’eau sainte.
Se disperse. Soit doute, ou curiosité,
Au-devant du miracle on court de tout côté :

Chacun veut avoir vu. Sur son linceul assise,
Itilmide soulevait sa paupière indécise.
Penché sur elle, Hivor, sans oser respirer,
Écoutait son haleine, et craignait d’espérer :
Car, froide du sommeil qui l’avait asservie,
Elle était encor plus au trépas qu’à la vie ;
Entre un double rivage elle semblait flotter,
Sans savoir sur lequel il fallait s’arrêter.
Le vieux père, joyeux, mais y croyant à peine,
Hâta vers le prodige une marche incertaine.
Hilmide était toujours muette et sans couleurs :
Son père l’embrassa, sans essuyer ses pleurs,
Car il voyait autant, dans la pâle vermeille,
Un être qui s’endort, qu’un être qui s’éveille.

X.
Pour fuir rapidement, comme il s’était montré,
Le mal avait déjà trop avant pénétré.
Malgré l’amour d’Hivor, sa soigneuse assistance,
Hilmide lentement reprit à l’existence.
On eût dit qu’un instant habitante des cieux,
Son retour sur la terre était triste à ses yeux,
Et qu’elle avait perdu l’habitude de vivre.
Pareille à ces captifs, dont les pieds, qu’on délivre,
Sentent toujours les fers qui les ont affaiblis,
De son suaire absent elle traînait les plis.

Ses yeux seuls étaient vifs, et ce regard de flamme,
Qui semblait, sous ses cils, échappé d’une autre âme,
Éclairer sans chaleur son teint mat et plombé,
Et son front vers la terre incessamment courbé,
Donnaient à sa personne une apparence étrange :
De deux êtres divers obscur et sourd mélange,
On ne pouvait la voir sans être apitoyé,
Ni la plaindre pourtant qu’on n’en fût effrayé.
Sa beauté s’éclipsait : un terne et lourd nuage,
Aux yeux mêmes d’Hivor, altérait son visage ;
L’épiderme vivait : le ver était dessous.
Ililmide, comme en proie au céleste courroux,
Portait partout le sceau d’une existence éteinte,
Et se décomposait sous sa livide empreinte.

XI.
Hivor qui la voyait se mourir en détail,
De sa fin sur lui-même observait le travail,
Et, pliant sous la main sur Hilmide étendue,
Il la pleurait vivante, après l’avoir perdue.
Justifiant ses pleurs, il entendit, un soir,
Des chants plaintifs nager sous les murs du manoir.
Il les suivait de l’âme, et son inquiétude,
De sa pale compagne épiait l’attitude.
Si tremblante naguère, aujourd’hui sans effroi.
Elle semblait lui dire : Ils ne sont pas pour moi !

Et son sourire amer, que fronçait l’ironie,
Du formidable lac défiait l’harmonie.
Ce n’était pas pour elle en effet que ces flots
Agitaient sous les tours leurs remous de sanglots ;
C’est, au lieu de l’enfant et de sa tête blonde,
Son père qu’appelait l’humide glas de l’onde :
Et le vieillard mourut. Prompte à s’en séparer,
Sa fille, qu’il aimait, prit le deuil sans pleurer :
Quand on connaît la mort, on la voit sans alarmes.
Hivor, pour l’excuser, sut retenir ses larmes.

XII.
Tout d’elle avait changé, son esprit et ses traits.
Ce n’était plus la vierge, aux yeux purs et discrets,
Dont le regard voilé sous le nôtre s’abaisse,
Comme le mimosa qu’effraie une caresse :
Un trouble curieux les relevait toujours.
Sa rougeur autrefois achevait ses discours ;
Craignant moins aujourd’hui de trahir sa faiblesse,
Moins de virginité parlait dans sa tendresse,
Et son air d’abandon, sa coquette pudeur,
Accusaient les secrets d’une nouvelle ardeur.
De sa dolente voix la mielleuse paresse
Agaçait le désir qu’exprimait sa mollesse.
On eût dit, à la voir, que sa morne beauté
Avait, pour refleurir, besoin de volupté.

Quand d’Hivor cependant la tristesse jalouse
Lui voulait, devant Dieu, donner le nom d’épouse,
Un malaise évident rembrunissait son front ;
Un serment rappelé lui tenait lieu d’affront.
Sans avoir pour prétexte une douleur farouche,
L’impiété d’Hivor avait changé de bouche.
« Ami, tu t’en souviens, le jour même où le sort
» Vint, presque dans tes bras, me chercher pour la mort,
» Fut la veille du jour, où, dans ta sainte église,
» Nous devions nous donner une foi tant promise.
» Ah ! j’en suis sûre, Hivor, si je vais à l’autel,
» J’entendrai soupirer les flots du lac mortel.
» Je mourrai ; mais le ciel gardera sa victime :
» Je mourrai pour toujours, en t’accusant d’un cri me. »
Il cédait ; puis, bientôt reprenant ces débats,
C’était d’autres refus, suivis d’autres combats ;
Et, recourant à Dieu, qui l’avait vu rebelle,
Il le priait, pour lui, d’être indulgent pour elle.

XIII.
Ne pouvant à l’hymen décider son amour,
Hivor, que le chagrin minait de jour en jour,
S’en fut trouver l’abbé du prochain monastère,
Espérant qu’un conseil, pieusement austère,
Obtiendrait un pouvoir que ses pleurs n’avaient pas
L’abbé, qui connaissait les douleurs d’ici-bas,

L’écouta doucement, et lui dit : « Ma vieillesse
»Sait peu de ces discours, qui gagnent la jeunesse.
» J’ai beaucoup observé la nature, et souvent » J’ai pénétré plus loin que le monde vivant ; » Mais que sert ce savoir, pourconvaincreunefemme ? » Que pourra mon esprit, où se brise votre âme ? » Cependant, mon enfant, je ferai pour le mieux. » J’irai, comme un ami délégué par les cieux, » Essayer mes conseils sur les refus d’Hilmide. » Vous remercîrez Dieu, si ma voix la décide. » Et l’avenir d’Hivor parut se rassurer : La moitié du bonheur se passe à l’espérer.

XIV.
Hîvor bientôt pourtant sut, à force d’instance,
D’un amour effrayé fléchir la résistance :
Hilmide consentit à lui donner sa main,
Et le jour fut fixé, le jour le plus prochain.
Ces succès sont pour nous la plus belle des gloires,
Et les skaldes, chanteurs de toutes les victoires,
Au château d’Arlinkow vinrent, de toute part,
Payer aux deux époux le tribut de leur art.
La veille de l’hymen, une salle splendidc
S’ouvrit aux jeux du chant présidés par Hilmide.
Un skalde, renommé dans ces riants tournois,
Aux accords de sa harpe allait mêler sa voix,

Quand soudain, au milieu de la salle de fête,
Vêtu d’habits sacrés, la mitre sur la tête,
L’abbé du monastère, appelé par Hivor,
Entra, comme un évêque, avec sa crosse d’or.

XV.
Quoique déjà bien pâle, Hilmide, à cette vue,
Pâlit peut-être encore : une crainte imprévue Pétrifia ses traits : et, quand son jeune époux Voulut, prenant sa main, la conduire aux genoux Du saint homme, il frémit, tant elle était glacée ; Mais enfin l’entraînant : « Voici ma fiancée ! » Murmura-t-il tout bas. — « Elle ! » dit le vieillard, Fixant sur son visage un calme et long regard. « Quel est donccet amour, don t l’erreur vous transporte ! » Homme, retirez-vous ; car cette femme est morte. » Hilmide, l’œil hagard, sourit avec effort, Et son époux serra sa froide main plus fort. Le vieillard, se signant d’un air grave et sévère, Prononça l’exorcisme, et dit : « Au Nom Du Père, » Du Fils, Du Saint-esprit, je t’adjure, Satan ! » Au nom du trois fois saint, je dis trois fois : Va-t’en ! » Que la poussière soit rendue à la poussière, » Et l’abîme à l’abîme ! Arrière, Enfer ! arrière ! » Et l’esprit ténébreux, qui vivait dans ce corps, Fuyant de cette chair prise au cercueil des morts,

On vit avec horreur s’affaisser sur les dalles,
Un je ne sais quel tas de fanges sépulcrales,
Un amas de lambeaux qui n’avaient rien d’humain ;
Et, muet d’épouvante, au lieu de cette main
Que le ciel lui reprend, dont la perte le navre,
Hivor qui ne tenait qu’un morceau de cadavre.
Que vous dire de lui ? Ce hideux souvenir,
A ses pas de vingt ans, ferma tout avenir :
Et, fiancé d’un spectre, il vécut comme une ombre ;
Pas long-temps. Le chagrin, opiniâtre et sombre,
Poursuivit peu de jours ce jeune infortuné,
Qui s’était, une fois, du Seigneur détourné ;
Et ce fut le dernier qui de l’eau mortuaire
Entendit les accords lui tisser un suaire.

ÉPILOGUE.
Près des foyers conteurs, comme les peint Rembrandt,
Les savants du village, ou quelque grand parent,
Disaient ainsi, l’hiver, ces histoires frileuses.
Quand l’horloge sonnait le repos des flieuses,
L’aïeule agenouillée au pied de son rideau,
Pour tout le monde alors récitait le Credo,
Et, redoutant l’enfer, le pieux auditoire
Espérait se tirer même du purgatoire.
Ces temps sont loin de nous : le nôtre, plus instruit,
A tout analysé, peut-être tout détruit.

Moi, je suis philosophe, hélas ! et ma sagesse,
Au bout de ses travaux, n’a trouvé que tristesse :
C’est là mon élément ! Je ne crois plus à rien
De ce que mes aïeux croyaient et trouvaient bien.
Briser ce joug peut-être était une imprudence.
Captif enorgueilli d’un air d’indépendance,
Je ne vais pas, le soir, avant que le sommeil,
De délasser mes yeux m’ait donné le conseil,
Murmurer d’oraisons aux pieds d’une madone,
Et, sans avoir mal fait, prier qu’on me pardonne.
Aux châtiments de Dieu je n’ajoute pas foi :
Je pense qu’en vivant j’accomplirai sa loi,
Et qu’il n’est pas besoin, pour paraître fidèle,
D’apprendre à sa grandeur un secret qui vient d’ello.
Ce n’est pas à genoux qu’il faut le supplier,
Homme : à ton Créateur si tu veux t’allier,
Relève-moi ce front noyé dans la poussière !
C’est, en faisant du bien, que l’on fait sa prière.
Voilà ce que je pense ! et d’où vient que toujours
Dans les siècles passés je transporte mes jours ?
C’est qu’on y semble heureux, et queje cherche à l’être.
On paraissait aveugle, et l’on voyait peut-être :
L’erreur de ce temps-là vaut bien notre raison.
De nos vieux préjugés j’ai forcé la prison ;
Mais je regrette encor notre ancienne ignorance :
Elle marchait au moins plus près de l’espérance.

Passy, l812.

LES NYMPHES SUR LA NEIGE.

IMITÉ DU LATIN

DE CELIO CALCAGNINI.

Déjà, depuis deux jours, la piquante froidure
Enchaînait des ruisseaux la course et le murmure,
Et les troupeaux frileux, chassés par la saison,
Semblaient avoir aux champs oublié leur toison :
Il neigeait. Melœnis, blanche fille de l’onde,
Au-dessus des glaçons levant sa tête blonde,
Convoque à haute voix les nymphes des forêts,
Celles qui sous les eaux dérobent leurs attraits,
Et celles qui, des monts peuplade chasseresse,
A la cour de Diane exercent leur adresse.
« Accourez, leur dit-elle, et tandis qu’Apollon,
Guidant son char de feu loin de ce froid vallon,
De nos teints immortels ne peut brunir l’ivoire,
D’un combat sans péril venez tenter la gloire. »
Elle voit, à ces mots, sortir de toutes parts
De frêles bataillons, plus forts que le dieu Mars,
Et de leurs blancs soldats l’innocente famille,

Sur la neige honteuse, en riant, s’éparpille.
En globes mollissants l’albâtre s’arrondit :
Sous ses armes bientôt chaque guerrier bondit.
Sur un luth de Lesbos, soustrait à Melpomène,
Le signal est donné par la docte Eurymène :
La bataille s’engage ; et, feignant le courroux,
Les nymphes à l’envi lancent d’humides coups.
Leur sein bat, et, rebelle au tissu qui le cache,
Ouvre un libre passage aux blessures sans tache.
Théone, enfant des mers, presque sœur de Cypris,
Va frapper de Cyrrha le visage surpris,
Et du lis irrité, que la pourpre ennuage,
La colère vermeille accuse le courage.
La nymphe se prépare à venger son affront,
Et sa main, qui se courbe au-dessus de son front,
De Théone qui fuit menace au loin la fuite.
De la neige guerrière esquivant la poursuite,
Elle tombe ; Zéphire, invisible et malin,
Soulevant d’un baiser sa tunique de lin,
Révèle de son corps la blancheur ravissante.
Théone, aux pieds ailés, se lève rougissante,
Et d’un long rire entend retentir les éclats.
Cyrrha, contre elle encore, avait levé son bras :
D’Opis, en ce moment, la ruse inattendue
L’arrête, et la menace expire suspendue.
La nymphe se retourne, ardente à se venger,
Long-temps aux yeux d’Opis balance le danger,
Et, suppliante en vain, l’inonde de ses armes.

Eurymèno, voyant s’échauffer les alarmes,
De la paix, sur son luth, veut donner le signal :
Un trait, qui vient mourir sur son front virginal,
Déroule, en se fondant, l’or bouclé de ses tresses,
Que font du mol Eurus voltiger les caresses :
Et la nymphe, incertaine où diriger ses pas,
Voit partout l’ennemi, qu’elle ne connaît pas.
De son col gracieux Eucharis était fière :
Calypso l’a blessé de sa blanche poussière.
Phléga sous un cyprès médite ses assauts,
Et Lycoris l’attaque, et fuit dans les roseaux.
Derrière un coudrier, Nysa, qui se dérobe,
Sent la neige d’Hellé se glisser sous sa robe.
On voit de toutes parts courir les combattants,
L’un l’autre s’aveugler de leurs cheveux flottants,
Et tenter, au hasard, des attaques peu sûres :
De ris et de baisers on mêle les blessures :
Des vaincus, qu’on poursuit, les cris vont, jusqu’aux cieux
Égayer le nectar sur la lèvre des dieux.
Dans l’arbrisseau natal les Dryades craintives
S’empressent à cacher leurs terreurs fugitives,
Et les autres guerriers, par un adroit chemin,
Avec les traits glacés qui rougissent leur main,
Sous ces abris noueux assiègent leurs compagnes.
Les combats plus bruyants agitent les campagnes.
Les Faunes, enflammés d’un espoir curieux,
Les Sylvains, secouant le sommeil de leurs yeux,
Se lèvent tous d’accord ; et tous, d’un long silence,

De leurs pas libertins couvrant la pétulance,
Au seuil de leurs forêts se montrent à la fois ;
La pudeur, qui gémit, sent défaillir sa voix.
Heureuse est la vertu des Dryades craintives,
Dont l’écorce a caché les terreurs fugitives !
Janvier 1819.

L’ÉNIGME.

Énigme du destin, que vous êtes profonde !
Il est écrit pourtant, sur le fronton du monde,
Ici, plus haut, partout, votre mot qu’on poursuit !
L’orgueil le paraphrase et ne l’a pas traduit.
Le plus sage interprète y substitue un rêve.
Alexandre, en passant, l’épèle avec son glaive :
Le puissant Archimède y porte son compas :
Aristote, un flambeau qui ne l’éclaire pas :
Socrate, sa vertu : Pythagore, ses nombres :
Et l’éternel secret reste entier dans ses ombres.
Que d’autres parmi nous » soit Descarte ou Milton,
Lcibnitz ou Spinosa, Bonaparte ou Newton,
Ont repris, au calcul, à la lyre, à l’épée, ,
Cette insoluble nuit d’une énigme escarpée !
On n’a pas d’une ligne entr’ouvert ses rideaux :
Et l’implacable sphinx, le pied sur nos travaux,
Nous tend toujours, narguant notre infirme sagesse,
Son problème, qu’on brouille en l’expliquant sans cesse.

Que ne peut-on presser tous les hommes en un,
L’assiéger, dans un seul, des regards de chacun,
Trouver un être, enfin, capable de comprendre,
Avec tout ce qu’on sait, tout ce qu’on peut apprendre !
L’homme, s’il ne sait tout, ne peut rien découvrir.
Tout savoir ! quel chemin, quel cercle à parcourir !
Et vains rêves encor ! le mystère invincible,
Fût-il à découvert, serait inaccessible.

On voit des conquérants, à l’œil audacieux,
D’un éclair prophétique envelopper les cieux,
Et, de leur vol lointain subjuguant l’hyperbole,
Des astres étonnés ravir le monopole :
Du tonnerre docile analysant les lois,
On en a désarmé l’air au profit des rois :
Les uns ont, disséquant ses entrailles captives,
De ce globe en tous sens labouré les archives :
Les autres, de la vie explorant l’Archipel,
Dans tous les coins de l’homme ont porté le scalpel.
Ceux-ci de tous les corps décomposent l’essence :
Ceux-là, du Créateur usurpant la puissance,
Au frein d’une hypothèse enchaînent le destin :
Et qu’en résulte-t-il ? que le pouvoir humain,
Dans un cercle prescrit sache enfermer l’histoire,
Et tracer, dans le temps, la courbe de la gloire :
A quoi bon ! ces efforts ne nous mènent à rien.
De tout ce qu’on ramasse où prendre le lien ?

On a beau rassembler mille segments de sphère,
On n’en saurait jamais former la sphère entière ;
Le grand centre de tout est toujours à trouver.
Si l’on conçoit le monde, on n’a pu le prouver.
Pourquoi donc tant chercher ce qu’on nepeut connaître,
Et, lorsque tout dit non, se dire encor peut-être ?
Devinez ce secret : et quand vous le saurez,
ISe demandez plus rien à Dieu : vous le verrez.

Saint-Germain, 1828.

SUR

LA MORT D’UN GRAND HOMME.

FRAGMENT.

Si, de ses flèches d’or un jour déshérité,
Le soleil dans les cieux se traînait sans clarté,
Et, d’un monde vassal monarque tributaire,
Infligeait, refroidi, sa vieillesse à la terre ;
Que ceux qui l’auraient vu, sous de chauds horizons,
Sur son trône roulant parcourir les saisons,
Raconteraient de fois, dans leurs frileuses veilles,
Des temps évanouis les brûlantes merveilles !
Le soleil, rallumé, vivrait dans leurs discours :
En parlant de ses feux ils lui rendraient son cours,
Et jamais, dans l’espace où circulait sa gloire,
Il n’aurait tant brillé qu’au fond de leur mémoire.
Ce qui se passerait dans ces siècles chagrins,
Se passe tous les jours chez nos contemporains,

Quand, éclipsé par l’âge, éteint à sa surface,
Comme un astre qui meurt, un grand homme s’efface.
Chacun réveille alors, autour de son trépas,
L’éclat, qu’avant sa chute on ne remarquait pas.
Au creuset du sépulcre épurant sa poussière,
On lui fait du linceul un manteau de lumière.
Ne pouvant plus le voir, chacun veut l’avoir vu :
Et c’est à qui, pleurant son départ imprévu,
Consacre à son absence un encens plus sonore.
La mort met en saillie un beau nom qu’on ignore,
Et, quand il est connu, le porte encor plus haut.
Sans doute, avec le reste, on l’oublira bientôt ;
Mais à l’heure qu’il tombe, il s’élève, il surnage :
De sa courbe expirée on reprend le sillage :
Et ses concitoyens, penchés sur son cercueil,
Recomplètent leur ciel, en en portant le deuil.

Aix-les-Bains, 1829.

LE BONHEUR DU POÈTE.

FRAGMENT.

Le bonheur du poète, on l’a dit, est un rêve,
lin songe commencé, qui jamais ne s’achève ;
Il n’éprouve ici-bas de vrai que la douleur.
Sa joie à respirer le parfum d’une fleur,
Quand le ver est absent, la dénonce à l’orage !
A peine d’un regard, que la crainte ennuage,
S’il ose parcourir le livre du printemps :
Il a peur de l’user, en le lisant long-temps !
Du cristal, qui bondit en cascade fumeuse,
Il trouble, en l’admirant, la blancheur écumeuse :
L’automne sur ses pas jaunit le front des bois,
Et l’étoile du soir s’effarouche à sa voix !
Sansdoute : mais ces fleurs, qu’un ventjaloux défeuille,
Ces vallons, où de loin son talent se recueille,
Et des voiles d’hesper l’or pâle et soucieux,
Il en exprime l’âme, en y jetant les j eux :

De leurs rayons épars, sa muse familière
Compose, dans la nuit, le miel de sa lumière.
Il débrouille, en chantant, leurs arcanes noueux
Et, tandis que la foule, avec ses pieds boueux,
Va, pour se divertir, écraser la verdure,
Et, même en la louant, profane la nature,
Lui, sent au fond du cœur, qu’elle fait palpiter,
Éclore le secret de la ressusciter.
Ce rêve est aussi prompt à s’envoler qu’à naître :
Mais il revient souvent ; c’est s’achevcr peut-être.

Saint-Germain, 1828.

ÉLIZA.

IMITATION DE DARWIN.

Du haut d’un roc désert contemplant les combats,
Et mêlant sa pensée aux charges des soldats,
Éliza do la mort suivait les bonds rapides :
L’amour rend l’âme forte et les yeux intrépides.
Iléglant de loin ses pas sur ceux des bataillons,
De leur marche rusée elle suit les sillons.
Malgré le bruit fougueux du bronze et des cymbales,
Malgré les airs sifflants qui ruissellent de balles,
Un jeune enfant sommeille, appuyé sur son bras,
Sa fille, doux fardeau, qui ne fatigue pas,
Qui, semblable à son père, en rajeunit l’image.
Plus âgé que sa sœur, un fils, avec courage,
La suit à petits pas, en lui tenant la main,
Et sur tout ce qu’il voit l’interroge en chemin.
Elle s’arrête enfin, près d’un bois descendue,
Et cherche, de la plaine embrassant l’étendue,

Ce panache aux crins noirs, que son doigt diligent
Attacha, le matin, sur un cimier d’argent.
Traversant d’un coup d’œil la fumeuse poussière,
Elle a de son époux reconnu la bannière,
Ou cru la reconnaître. « Oui, c’est bien elle ! oh ! oui,
» C’est bien là le drapeau, que j’ai brodé pour lui.
» De nos chiffres noués je vois d’ici la trace,
» Et les étoiles d’or, qui sèment sa cuirasse.
» Ah ! pourquoi mes enfants ont-ils besoin de moi !
» J’irais, mon bien-aimé, me ranger près de toi :
» Mon corps serait du tien le bouclier fidèle :
» Je garderais ta vie, en m’exposant pour elle :
» Tu donnerais la mort, moi, je l’écarterais :
» Je ne combattrais pas, je te protégerais. »

Mille cris tout à coup annoncent la victoire :
Et c’est, de son côté, que part ce bruit de gloire !
Éliza le bénit, et rend grâce, à genoux,
Au Dieu qui l’a sauvée, en sauvant son époux.
Hélas ! qui peut de Dieu sonder la providence ?
Conduite par l’amour, qui trouble la prudence,
C’est trop près du péril qu’elle invoque le Ciel ;
Même après le triomphe il est encor mortel,
Et d’un trait égaré l’atteinte meurtrière,
Avec son allégresse, interrompt sa prière.
Le plomb s’ouvre en son cœur un chemin frémissant.
Elle y porte la main, pour arrêter son sang,

Et tombe. « O mes enfants, vous n’avez plus de mère !
» Pour qu’on m’arracheà lui, qu’a donc fait votre père ?
» A sa victoire, o Dieu, quel prix vous réserviez ! »
Et rapprochant son fils, qui tremblait à ses piés :
« O mon cœur, reste encor : ne cesse pas de battre !
» Attends que mon époux ait cessé de combattre.
» Une minute encor ! je me résignerai.
» Attends que, vers ces lieux par mes cris attiré,
» Il puisse, avant la mort, qui va venir me prendre,
» Surveiller ces enfants, que je ne peux défendre ! »
Puis, songeant à sa fille, à ses jeunes douleurs,
Avec sa main sanglante elle essuya ses pleurs.

Le guerrier cependant, retiré du carnage,
Va sous son pavillon reposer son courage.
Personne, à pas pressés, ne vient le recevoir,
Et ne vient, soulevant son casque pour le voir,
S’assurer, s’informer de lui par des caresses.
Personne, l’entourant de pieuses tendresses,
iVest là, pour détacher ses éperons poudreux,
Délacer son armure, et d’un vin savoureux
Offrir à sa fatigue une coupe attentive.
Il sort, et du combat la plaine encor plaintive
Revoit, mais sans terreur, son front sous le harnois.
De mille noms connus il frappe au loin les bois :
Tout se tait… La nuit vient, et sa frayeur redouble :
De sa marche inquiète il promène le trouble :

Rien ne peut à la crainte arracher ses esprits ;
Sans savoir son malheur, il l’a déjà compris.
Las ! tes pressentiments ne sont pas du vertige.
La fleur que tu chéris a plié sur sa tige :
La mort a visité l’Éden de ton amour,
Et tes deux orphelins attendent ton retour.
Enfin la nuit se passe… il écoute… on l’appelle..,
Son cœur plein d’Eliza croit sentir que c’est elle…
C’est un être souffrant qui finit de souffrir…
Il ne la voyait pas : il l’entendait mourir.

Il court !… plus rien. Il tremble… il a peur… il espère.
Haletant, il arrive. « — Ah ! te voilà, mon père ! »
Lui dit son jeune fils, en lui tendant la main.
« Nous t’attendions hier, pourquoi viens-tu demain ?
» Nous nous sommes perdus, lesoir, pendant la guerre.
» Maman s’est fait du mal : elle est là, sur la terre,
» Qui dort. Elle est tombée, et puis elle m’a dit :
» Je ne puis plus marcher ; prends garde, cher petit,
» Prends bien garde à ta sœur, pendant que jesommcille.
» Mais elle dort toujours, sans que rien la réveille ;
» Elle ne m’entend pas, et pourtant j’ai bien faim. »
Hélas ! elle dormait, tenant contre son sein
Sa fille, qui tremblait, ayant aussi froid qu’elle :
Sa fille qui, collée à sa froide mamelle,
Cherchait sous la blessure un reste d’aliment.
Le soldat consterné mesurait sou tourment.

« Évcilledoncmamère ! — Oui, mon fils, toutà l’heure. »
Et, courbé sur son corps, le soldat tombe et pleure.

Il se relève enfin, tout pâle, et l’œil hagard,
Fixant sur le cadavre un stupide regard.
Le guerrier, qui déjà se croit seul sur la terre,
Arrache du fourreau son sanglant cimeterre :
La mort est un hymen, la vie un abandon
Et son fils à genoux lui demande pardon :
Il craint d’avoir mal fait, et promet d’être sage.
Ces petits mots d’enfants lui rendent du courage,
Et, rejetant la mort : « Viens, mon fils, lui dit-il :
» Tu m’apprends mon devoir, en craignant un péril.
» Ta mère en toi respire, et ton front lui ressemble :
» Viens ! quand tu seras grand, nous pieu rerons ensemble.
» Puisque j’ai des enfants, je dois encor souffrir :
» Sans vous avoir vus vivre, il ne faut pas mourir.
» Et, cachant sa douleur dans son âme muette,
IL emmène, à pas lents, sa famille incomplète.
Paris, 1819.

LE RETOUR.

IMITATION DE VilTIB SCOTT.

J’entends donc de nouveau résonner sur ma tête
Le pin du Clanbrassil, qui pressent la tempête !
Des échos du rocher je reconnais la voix :
Je reconnais aussi t’obscurité des bois,
Et les ondes du fleuve, et l’herbe des rivages.
Je reconnais encor la forme des nuages :
Car le vent est le même, et leurs flancs cotonneux
Se découpaient ainsi sur un fond lumineux.
Rien n’a changé que moi, que ma verte jeunesse,
Que cet âge crédule, où tout devient promesse,
Et de nos rêves d’or semble étoiler les cieux.
L’opulence ignorait mes foyers studieux :
Je vivais inconnu, sans désirer la gloire,
Voyant mon avenir écrit dans ma mémoire :

Sous l’azur de mon ciel l’autan ne grondait pas,
Et l’Éden retrouvé fleurissait sous mes pas.
Les eaux étaient d’argent, et la pâle rosée,
Sur l’émail des gazons par la nuit déposée,
Peuplait de diamants mes vallons écossais.
Du vieux barde Ossian partageant les succès,
Je vivais dans ses vers : j’étais celui qu’il chante ;
J’aimais tout ! A présent, il n’est rien qui m’enchante.
Je ne me souviens plus comment, dans mon repos,
De Fingal ou d’Oscar j’évoquais les drapeaux.
A qui redemander, maintenant, cette lyre,
Dont l’âge a détendu l’héroïque délire ?
Et cette jeune fille, au teint blanc, à l’œil noir,
Qui venait près de moi répondre au chant du soir,
Qui souvent, à mes pas empreints sur la poussière,
S’aperçut que, la nuit, je gardais sa chaumière :
Et qui, souvent tremblante à mes moindres aveux,
Me voilait sa rougeur avec ses longs cheveux :
A-t-elle disparu comme une ombre légère ?
Au pays des humains était-elle étrangère,
Et comme le bonheur, faible enfant du sommeil,
S’est-elle évaporée aux rayons du soleil ?
De ses yeux si naïfs plût au ciel que la grâce
Eût été, pour les miens, comme un éclair qui passe,
Et que sa voix d’enfant, que mon âme guettait,
N’eût été qu’un écho qui soupire et se tait !
Plût au ciel ! et mon cœur, aveuglé de tristesse,
N’eût pas, pour l’obtenir, envié la richesse,

Qui sur des bords lointains croît auprès du danger.
Hélas ! j’ai des trésors, et sans les partager :
Mon été dépérit, et je touche à l’automne ;
Ma gloire, mes trésors, je vous les abandonne,
O Dieu ! reprenez-les : et, pour quelques instants,
Hendez-moi, s’il se peut, les rêves du printemps.

GLOSE

A MADEMOISELLE GABRIELLE SOUMET.

THÈME.

Une harpe, en naissant, bénit votre sourire :
Votre Ame en a gardé l’écho mélodieux ;
Comme un beau cygne, éclos à l’ombre d’une lyre,
D’un encens musical vous embaumez les cieux.
Comme un miroir magique où revit la nature,
Vos vers frais et brillants ont le parfum des fleurs :
Le froid chagrin s’envole à leur tiède murmure :
Quel cœur, en vous lisant, se souvient de ses pleurs ?

I.
Si le vol vénéneux des vents asiatiques
Vient encor, dans notre air, secouer leur poison,

Sœur de l’Esprit divin, dont vous portez le nom,
Entre nous et l’orage élevez vos cantiques :
Le ciel doit s’attendrir au langage du ciel.
N’est-ce pas pour prier, quand l’homme ose maudire,
Que, dotant votre voix de ses notes de miel,
Une harpe, en naissant, bénit votre sourire ?

II.
Comment, si jeune encor, pouvez-vous, dans vos vers,
Moduler de Sapho l’agonie inspirée !
À-t-elle de son luth, sauvé des flots amers,
Placé, dans votre cœur, une corde sacrée ?
Oh oui ! de ces accords, recueillis chez les dieux,
Les soupirs vous berçaient avant votre naissance,
Et, pour nous réfléchir leur sonore élégance,
Votre âme en a gardé l’écho mélodieux.

III.
Menez-nous maintenant pleurer la fin précoce
D’une Indienne, ravie à son brûlant berceau,
Qui voit tout son pays mourir dans un oiseau,
Son seul compatriote aux bords froids de l’Écosse.
Dans votre exil du ciel racontez-nous le leur,
Et, d’un climat plus doux lui rendant la chaleur,

Qu’au seuil de son soleil l’oiseau créole expire,
Comme un beau cygne, éclos à l’ombre d’une lyre !

IV.
Quand votre voix s’adresse à l’incrédulité,
Vous, du théorbe saint note immatérielle,
Qui parlez à nos sens sous vos traits de mortelle,
Le miracle du Verbe est vivant de clarté.
Révélez-nous long-temps cet auguste mystère !
Cithare du Très-Haut, cinnor religieux,
Qui vibrez de vous-même au souffle de la terre,
D’un encens musical vous embaumez les cieux.
Vous qui pouvez savoir, pour nous l’entendre dire,
Ce qu’il faut, pour, mourir, traverser de douleur,
Démentez, en parlant, l’oracle de malheur,
Que l’homme se prononce, hélas ! et qu’il s’inspire.
Pour nous le faire aimer, habitant l’univers,
Jetez dans notre nuit un éclat qui l’épure :
Et, sur nos fronts courbés, suspendez vos concerts,
Comme un miroir magique, où revit la nature.


VI.
La vie est un hiver, dont l’aile du printemps
N’attiédit pas deux fois la rigoureuse haleine.
Pour conjurer la bise et les frileux autans,
Redites-nous encor l’amour de Madeleine ;
Car vous êtes la fée aux brillantes couleurs :
Vous savez rajeunir nos guirlandes fanées,
Et, repeuplant les bois de leurs roses glanées,
Vos vers frais et brillants ont le parfum des fleurs.

VII.
Il est des malheureux, déchus de l’espérance,
Qui sentent la folie errer dans leur tourment ;
Chantez ! exorcisez une vieille souffrance :
Chantez, comme David : car vous savez comment.
D’un Éden rédempteur présentez-nous l’augure :
Rendez à noire espoir son horizon perdu :
Rallumez par vos chants son prisme inattendu ;
Le froid chagrin s’envole à leur tiède murmure.

VIII.
Patrimoine sacré, dont nous sommes jaloux,
Portez, sans frissonner, la couronne de flamme.

Sur notre vie en deuil faites planer votre âme ;
Elle est belle, la vie où vos chants sont si doux !
Soignez de vos talents le sublime héritage ;
Le génie est un don contre bien des douleurs ;
Il rapproche de Dieu, dont vous êtes l’image :
Quel cœur, en vous lisant, se souvient de ses pleurs

GRATIA.

On m’avait dit son nom : je voulus la connaître ;
Imprudent ! que d’ennuis ce désir a fait naître.
Confiant quelquefois aux serments de ses yeux,
Je crus que, de son cœur échos insidieux,
Ses discours n’en voilaient qu’à demi les promesses ;
Mais d’un regard furtif démentant les caresses,
A son premier sourire elle a tout révélé.
De ruse et de franchise incessamment mêlé,
Il esL doux ou méchant, sans avoir rien d’intime,
Et l’ardeur de changer est tout ce qu’il exprime.
Telle que ces esprits, qui gardaient les ruisseaux,
Dont les jours transparents coulaient comme leurs eaux,
Jusqu’au temps où l’amour, comme un souflle d’orage
Qui jette au sein des flots le limon du rivage,
Venait, en leur donnant l’âme qu’ils n’avaient pas,
De leur vie obscurcie enchaîner les ébats,
J’imagine qu’un jour, sa jeune insouciance,
Des chagrins qu’elle inspire, aura la conscience,

Et plaindra les malheurs dont elle rit encor.
Je prévois sa pitié : mais ce futur trésor,
Un autre en bénira l’amoureuse richesse ;
Cette femme, en courant, emporte ma jeunesse,
Et ne me rendra pas les printemps que je perds
Voyez-la, dans sa course incrédule aux hivers,
Essayer les sentiers qui s’ouvrent devant elle,
Cueillir toutes les fleurs, effeuiller la plus belle,
Sans jouir des bouquets, respirer leur parfum,
Et, les choisissant tous, n’en préférer aucun !
Brillante d’inconstance, et surtout de caprices,
Aimant d’un bal joyeux les bruyantes délices,
L’entendez-vous vanter ces ravissantes voix,
Qui soupirent, le soir, dans le désert des bois !
N’est-elle pas semblable à l’esprit des fontaines,
Dont l’onde aventureuse a traversé les plaines,
Bondi sur les cailloux, caressé les gazons,
Du pêcheur ou du pâtre écouté les chansons,
Béfléchi dans son cours l’églantier du rivage,
Ou d’un baiser qui passe effleuré son feuillage :
Et qui vient, sous le marbre, au milieu des cités,
Emprisonner l’éclat de ses flots argentés1 ?
Oui, telle est cette enfant que j’aime, et qui m’évite.
Fuyez, vous qu’un regard à ses genoux invite ;
Fuyez si, respirant un charme suborneur,
Sa voix, sans y penser, vous promet le bonheur.
De l’amour sur ses sens n’éprouvez point la flamme :
C’est risquer son repos, pour lui donner une âme.

Ne cherchez point l’instant qui doit vous détromper.
A vos songes plutôt essayez d’échapper :
Essayez ! J’ai si peur qu’elle ne vous écoute !
N’allez pas, comme moi, tout donner pour un doute !
Quand vous aurez aussi tout donné, tout perdu,
Saurez-vous que, peut-être, elle a presque entendu ?
Je me suis fait un sort dans son indifférence :
Un mal qui n’est qu’à nous a l’air d’une espérance.

Marseille, 1823.

LE PLONGEUR.

Plus un gouffre est profond, un pic inaccessible,
Mus il semble, imprégné d’un charme irrésistible,
Stimuler des humains l’ambitieux regard.
Emmaillotté qu’il est dans la nuit du hasard,
L’homme se pousse au jour, et veut faire le libre.
Il s’en va des soleils ordonner l’équilibre :
Il descend sous la terre usurper ses métaux :
Sous l’Océan qui gronde enfonçant ses travaux,
Il va lui disputer son humide richesse :
Ici, plus haut, partout, transportant sa faiblesse,
De sa vaste impuissance il sillonne les cieux.
Sur lui-même à la fin il reporte les yeux,
Et, du monde visible assignant les barrières,
Va du monde moral méditer les frontières,
Peut-être, et je l’ignore, a-t-il su discerner
Quelques points de l’énigme, où noussemblons tourner ;
Mais qu’importe au bonheur un si vide problème !
Qu’il plonge dans le ciel, sous la terre, on lui même,

L’homme y gagne bien peu : le fatal pèlerin
N’en a su ramener encor que le chagrin.
Pourquoi sonder le gouffre, avant d’y disparaître ?
Ignorer, c’est dormir : et souffrir, c’est connaître.

Matelot sous-marin, navigateur cache,
Qui reviens, un instant, de l’abîme arraché,
Respirer au soleil l’air vivant de la terre,
Dis-nous de l’Océan quelque profond mystère….
Hélas ! pauvre plongeur, pourquoi loin des humains,
Te percer sous les mers d’audacieux chemins" ?
Qu’en as-tu rapporté’? des yeux sombres et ternes.
Éphémère habitant des humides cavernes,
Ton front jeune et vermeil a pâli loin du jour :
Ton cœur, comme au départ, ne bat plus au retour.
On dit qu’au fond des flots, couchés âges par âges,
On peut voir les trésors qu’amassent les naufrages :
Et pour y parvenir, tu n’as pas hésité
A porter sous la vague un pied inusité.
Quel rêve d’Arabie égale, en opulence,
Ces états sablonneux, où règne le silence !
Tu vas quelque minute y régner à ton tour.
Pauvre roi d’un moment, exilé dans ta cour,
Un rayon de soleil vaut mieux que ta couronne.
Quel métier que ta vie aride et monotone !
Dans ta tombe orageuse, agité par le sort,
Que tu dois envier une immobile mort !


Esclave du trépas, avant que d’y descendre,
Qu’on lit bien sur ton front la fatigue d’attendre :
Et que le temps pour toi se traîne avec lenteur !
Tu seras bientôt libre, intrépide lutteur,
Bientôt. Déjà ta joue est creuse et décharnée,
Ta lèvre blanche et morne, et ta tète inclinée
Semble chercher, à terre, où tu reposeras.
Encor quelques efforts, et puis tu dormiras :
Courage ! Va ravir, quand tu le peux encore,
La perle opalisée, où se mire l’aurore.
Travaille, épuise-toi, ton salaire est certain,
Ta gloire aussi. Peut-être, en un joyeux festin,
Quelque noble sauteuse, au sortir du théâtre,
Fera de ton trésor ce qu’en fit Cléopàtre.

Non : l’avarice humaine aujourd’hui compte mieux ;
On ne s’invente plus de vins si précieux.
Va donc, du lit des mers explorant la merveille,
Cueillir, dans ses forêts, la perle qui sommeille.
Une femme bientôt, à des tresses de fleurs,
De sa moire de nacre unira les couleurs,
Et chacun dans les bals admirera l’étoile,
Qui de ses longs cheveux entr’ouvrira le voile :
Tout le monde ! Mais qui s’occupera de toi ?
Personne : ct quand la belle, en ouvrant son tournoi,

Semblera, comme un astrc embelli par ta peine,
Balancer les rayons de sa tête de reine,
Pensera-t-elle à toi, qui ne la verras pas !
Et qui, dans cette foule interdite à tes pas,
Qui, s’il songe à ta mort, se souviendra de dire
Que tu ne valais pas la perle qu’il admire ?
Oh ! malheur au bijou, si chèrement porté,
Qu’une existence d’homme achète à la beauté,
Et pour qui l’Océan s’amuse d’une vie,
Comme les aquilons d’une goutte de pluie !

Mais tu n’es pas le seul, indigent conquérant,
Qu’on voie aller, si loin d’un monde indifférent,
Pour glaner des joyaux, récolter l’agonie.
ÎS’est-il pas comme toi, celui dont le génie
Plonge, pour nous instruire au fond des passions,
Ou qui, dans les tombeaux des vieilles nations,
Poursuivant à grands frais quelque heureuse richesse,
En revient décorer notre avare paresse’?
N’est-il pas comme toi, le poète ignoré,
Qui, dans sa sphère à part végétant inspire,
D’une cour sans sujets monarque solitaire,
Sème, sans en jouir, ses perles sur la terre.
Il consume sa vie à son propre tlambeau :
Sa clarté ne lui sert, qu’à mieux voir son tombeau.

Ses chants aux cœurs blessés apportent le dictame :
Quels regards, quand il souffre, interrogent son âme ?
Aucun. Si dans ses vers, tout mouillés de ses pleurs,
Il attiédit en nous nos foyers de douleurs,
Ou ramène l’espoir, en en traçant l’image,
D’un souvenir vers lui détourne-t on l’hommage’?
Jamais. Quand jusqu’à nous s’exhalent ces soupirs,
Qui flattant nos ennuis, ou berçant nos plaisirs.
Semblent faire voler, sur des ailes de flamme,
La prière d’un ange, amoureux d’une femme,
Nous aspirons de loin ce souffle harmonieux,
Qui passe sur nos maux comme un rêve des cieux ;
Mais qui songe au poète, à sa fièvre, à ses larmes,
A tout ce qu’il lui faut payer à Dieu d’alarmes,
Pour obtenir de lui le pouvoir d’attendrir,
D’enchanter des oisifs, qui le laissent mourir !

Las ! oui : quand de ces chants l’humaine providence
Daigne, avec nos chagrins, entrer en confidence :
Quand ces vers radieux, de l’avenir chéris,
D’un rayon de bonheur dorent nos fronts flétris,
Réchauffent nos vertus, font rougir l’inconstance,
Ou prêtent à l’amour leur brûlante assistance,
Nous ne songeons pas plus au cœur qui les pleura,
Qu’à la rose qui tombe aux champs qu’elle enivra,
Et fait, de ses parfums, un legs à nos parures.
Peut-être tous ses vers sont autant de blessures,.

Et sa vie, avec eux, goutte à goutte a coulé :
Chacun de ses accords est un cri désolé,
Peut-ètre !… Qui de nous s’en informe ? Personne.
Plus beaux que les joyaux, que Golconde moissonne,
Il livre, comme toi, lutteur de l’Océan,
Ses trésors au hasard, ses douleurs au néant,
El descendus, tous deux, chacun dans vos abîmes,
Sur l’autel des ingrats, vous remontez victimes.

Lucienne, 1832.

PHANTASIA.

Souvent las de la terre, en y tenant toujours,
Et du ciel, dont on aime à hanter les détours,
Abordant les états, que s’ouvre l’astronome,
Je me suis demandé, si l’écorce de l’homme
Cachait un feu divin, qui ne dût point mourir.
Quand l’homme cesse, ou croit qu’il cesse de souffrir,
Si notre âme, disais-je, existe : où s’en va-t-elle ?
Va-t-elle, se masquant d’une robe nouvelle,
Dans de nouveaux climats, chercher le même sort ?
De costume et d’ennui changeant à chaque mort,
Glissant, glissant toujours sur d’invisibles ondes,
Lui faut-il, un par un, essayer tous les mondes ?

Alors il m’arrivait de devancer ses pas,
Et, par réflexion m’emparant du trépas,
De me suivre moi-même au-delà de ma vie.
Libre à peine du joug, qui l’avait asservie,

Mon âme, traversant je ne sais quel sommeil,
Allait éclore et vivre à son nouveau soleil,
Et sentait dans son vol l’air de la délivrance
Développer en fleurs ses bourgeons d’espérance.
Comme un cap orageux doublant l’éternité,
Elle aspirait de loin l’amour, la liberté ;
Quelque chose pourtant gênait encor son aile.
Tout en montant, le but reculait devant elle,
Et son vol, si long-temps par la terre arrêté,
Tremblait dans l’horizon de l’immortalité.

Ma soif, en la cherchant, redoutait la lumière.
Charriais-je après moi des restes de poussière,
Qui de mes sens nouveaux contrariaient le jeu ?
Mon âme, en retournant à sa source de feu,
Traînait-elle un limon de terrestre pensée,
Qui rappelait en bas sa course embarrassée ?
Peut-être ; car qui sait, si les plus grands tombeaux
Ne sont pas trop petits, pour contenir nos maux !
Et voyant l’infini, sans savoir où m’y prendre,
N’osant plus m’élever, et craignant de descendre,
Prisonnier de l’espace et de ma liberté,
Atome sans rapport avec l’immensité,
Astre paralysé d’un ciel indélébile,
Entre la terre et Dieu je testais immobile.

De ce voyage alors interrompant le cours,
Comme un joug moins pesant je regagnais mes jours :

A quoi bon dépouiller leur poudreuse ignorance !
Changer de vêtement, sans changer de souffrance !
Quelle dérision que d’être un immortel !
Mieux vaut, d’un vrai malheur, le sens cru, mais réel,
Que ce bonheur en l’air, ce ciel en perspective,
Où toujours on s’élance, où jamais on n’arrive ;
Mieux vaut de nos douleurs l’incurable tribut,
Qu’un vertige d’extase et sans borne et sans but.
La tombe, où tout finit, va mieux à l’infortune.
La vie a sa valeur ! Soit : mais c’est assez d’une.

Champ-Fleury, 1826.

L’AGE D’OR.

I.
J’ai pleuré trop long-temps les maux du genrehumain
Mes yeux, comme le ciel, sont devenus d’airain.
De ma pitié pour eux il ne me reste à peine,
Que ce mépris moqueur qui ressemble à la haine.
Des vanités du monde aujourd’hui retiré,
Que faire de l’ennui, dont je suis dévoré ?
Faut-il chanter ce siècle, éclatant de merveilles,
Et des sots, qu’il produit, raccourcir les oreilles ?
Faut-il chanter la guerre, et, vantant nos soldats,
Admirer des hauts faits, que je n’admire pas ?
Irai-je, du présent détracteur volontaire,
Des vertus du vieux temps révéler le mystère,
Ou louer l’avenir, qui ne vaudra pas mieux ?
Hélas ! je le voudrais, mais c’est hien ennuyeu

Je n’ai jamais d’ailleurs eu foi dans les louanges :
Ou passés ou futurs, je ne crois point aux anges.
À gonfler notre éloge on a beau s’essouffler :
Parler de nos splendeurs, c’est déjà les siffler.

II.
Qu’est-ce que cet éclat, qu’on nous vante sans cesse ?
Un pâle feu follet dans une nuit épaisse.
Que j’en ai vu passer de ces feux éclatants,
Qui voulaient envahir les ténèbres du temps,
Et qui n’ont éclairé que les six pieds de terre,
Où le fumier d’un sot vaut celui de Voltaire !
Gloire, qu’il est mesquin, ton immortel flambeau !
Il n’est rien de réel ici que le tombeau.
Quelquegrand qu’on s’y couche, on y tient peu deplace !
Plus ou moins de mensonge en décore la face ;
Mais c’est un livre hébreu, qu’il faut lire à l’envers :
Le dessous est le même, on n’y voit que des vers.
Vieille histoire, que l’homme a vainement écrite,
Qui, toujours publiée, est toujours inédite !

III.
Que d’instabilité, même au sein du repos !
Les cercueils décrépits gardent mal leurs dépôts,

Et, vidé par les ans, leur marbre dérisoire,
Aux troupeaux du bouvier va servir de mangeoire.
Pauvres rois, courez donc vous éreinter d’exploits !
Pour désoler le monde et l’égayer deux fois :
Car il rit de pitié, même en pleurant de rage.
Le nom de Cléopâtre est sur ce sarcophage :
Mais elle, cherchez-la ! peut-être ses débris,
Par un marchand de morts achetés à vil prix,
Ont repassé, honteux, dans le coin d’un navire,
Ces flots, où sa beauté pesa plus qu’un empire.
Et ce bâtard d’un dieu, ce bruyant conquérant,
Devant qui l’univers n’était pas assez grand :
Qui semblait regretter, dans son errante gloire.
De n’avoir plus de place, où jeter la victoire !
Demandez-vous un peu ce qu’il est devenu !
Ce voyageur terrible est à peine connu :
La terre, qu’il remplit, en a perdu la trace.
Croyant avoir tout fait, sa démence vorace
Pleurait d’avoir tari la source des lauriers !
Il manquait de vaincus, pour nourrir ses guerriers !
Et la moitié du globe, en paix comme les astres,
N’a pas même entendu parler de ses désastres.
L’Angleterre d’alors ne savait rien de lui :
Lui, ne savait rien d’elle : et cette île, aujourd’hui,
Possède, nous dit-on, son sépulcre anonyme !
Si l’on daignait creuser ces pensers, quel abîme !


IV
Qu’est aussi devenu ce Corse souverain,
Des trônes de l’Europe insensé pèlerin,
Qui, parti, faible et nu, de son île sauvage,
Dans le monde ébranlé passa comme un orage,
Et qui, de son génie armant nos passions,
Remua, dans son cours, les flots des nations !
Partout, où se portait le vol de son épée,
Il semait de son nom la vivante épopée.
La Suisse l’aura vu, labourant ses frimas,
D’Annibal effacé ressusciter les pas,
Et, sur le sol déchu de’l'Italie en friche,
Jeter de ses hauts faits l’avalanche à l’Autriche :
Le monde en retentit, comme un immense écho ;
Le drame d’Austerlitz commence à Marengo.
L’Égypte l’aura vu, dans sa vieille poussière,
De l’aigle tricolore enfoncer la bannière,
Fa, d’un jeune renom chargeant ses rocs surpris,
Du granit infidèle exiler Sésostris.
L’Europe l’aura vu, contre ses capitales,
Rouler de nos soldats les vagues triomphales,
Et, foulant, écrasant, leurs trônes vermoulus,
Déborder, à lui seul, comme un peuple de plus !
Et qu’a-t-il retiré de ses nobles ravages,
Ce iNeptune guerrier, qui courait sans rivages ?

Dos fors, ot mieux rivés que oes stupides fors,
Dont un Perse hébété crut châtier les mers.

V.
Il voulait leur donner ses lois pour décalogue,
Et, des flots on tutelle insensé pédagogue,
Traiter, on le fouettant, l’Océan d’écolier :
Le maître a maintenant son captif pour geôlier.
Voyez-vous, vers l’Afrique, un point noir sur lesondes ?
C’est là qu’il est tombé du haut de tous ses mondes.
Tumulaire cachot, c’est là, que l’univers
Retient, dans ses filets, l’aigle déchu des airs.
Oui, c’est là que les rois ont cloué ses tortures,
Ces laquais, galonnés sur toutes les coutures,
Oui tiraient, d’un air fier, son char usurpateur.
Leurs baisers s’arrachaient les pieds du dictateur !
Autour de ses besoins ils luttaient de bassesse !
Sur sa chute aujourd’hui trépignant d’allégresse,
Voyez-les se venger de leur servilité,
Et, porteurs rancuneux de ce dieu culbuté,
User sur ses débris le cuir de leurs bretelles !
En sortant du brancard, ils se sont cru des ailes :
Et, nouveaux dételés, de leur joug oublieux,
Ils ont, pour les salir, voulu tenter les cieux !
Mais qu’importe leur vol, qui sent encor la boue !
Même en les fustigeant, l’épigramme les loue.

Il ne s’agit pas d’eux : il s’agit de ce roi,
Qui, né de sa fortune, ct lui faisant la loi,
Voulut, contre le ciel, faire un jour sa partie,
Et perdit sa couronne avec sa dynastie.
Que fait-il ce géant, qui, dans ses larges mains,
Prit pour un jeu d’échecs la terre et les humains,
Et, dépensant toujours sa force en hardiesses,
Ne put, sans les briser, faire marcher ses pièces ?
Que fait-il ? souriez, ou pleurez : ses malheurs
Méritent un sourire, aussi bien que des pleurs.

VI.
Vous croyez que cet homme, échappant à votre aune,
Se dresse, à chaque affront, de la hauteur d’un trône,
Ou coule ses revers en un bronze immortel,
Que les siècles, un jour, prendront pour un autel !
Vous vous imaginez, que, juge de sa chaîne,
Il habite l’histoire, et non pas Sainte-Hélène :
Et que, de cet empire, où l’on n’abdique pas,
Il écoute en pitié le bruit qu’ont fait ses pas !
Peut-être… — souriez ! ce prince redoutable
Gémit d’un mets commun, que l’on sert à sa table,
Se plaint qu’un guichetier, qu’il change en assassin,
Lui mesure sa soif, spécule sur sa faim,
Et, d’un œil venimeux empoisonnant sa soupe,
Tourne encore, au dessert, le café dans sa coupe.

Sa royauté défunte écrit royalement
Au roi George, à mylord, au peuple, au parlement :
Et ce nain colossal, maudissant sa tutelle, Prolonge, avec des nains, des fragments de querelle. Dans sa large balance entassant les États, Il pesait l’univers au poids de ses soldats :. Et c’est, je ne sais quoi, qui pèse, dans la sienne, L’homme le plus puissant, dont l’hommese souvienne ! Condamnés par sa gloire à trembler du réveil, Les peuples, sur le sien, calculaient leur sommeil : Et lui, ne peut dormir, si quelque sentinelle, Détournant, quand il passe, une arme criminelle, Condamne son fusil à l’immobilité : Si l’on dit Général, au lieu de Majesté : Si, choquant par hasard sa grandeur irascible, On oublie, un instant, son titre inamovible ! Le voilà, tel qu’il est, ce seigneur suzerain, Qui claquait de son sceptre autour du genre humain ! Le reconnaissez-vous ? enfant atrabilaire, Qui joue à l’empereur dans son bagne insulaire ! Sa vie, heureusement, sert à te racheter : Qui survit à sa chute est digne de monter.

VII.
Ce qu’on ne conçoit pas, c’est que cet homme énorme,
Qui changeait, en parlant, les empires de forme,

Et semblait à lui seul son royaume incarné,
Se soit de son malheur assez découronné,
Pour présenter deux fois requête à l’Angleterre ;
L’empereur Thémistocle eût bien fait de se taire.
Qu’il a fallu souffrir, pour descendre si bas !
Bonaparte, qui prie, et qu’on n’écoute pas !
On soufflette son nom, à défaut de s i joue.
A compter ses griefs c’est en vain qu’il s’enroue :
On trouve que César commence à rabâcher.
Au fait, se dit l’Anglais, qu’a-t-il à pleurnicher ?
Se croit-il en prison, afin qu’on le régale,
Qu’il rechigne au pain sec, comme un Sardanapale ?
Sous un climat rongeur il se sent dépérir !
Quand on est le plus faible, on a tort de mourir :
Et, les lords entendus, un bill du ministère
Erige Sainte-Hélène en pays salutaire.
Pauvre Napoléon ! mieux eût valu, pour toi,
Quelque niche au Spielberg, que celle où je te voi.
Plongé dans un cloaque, enchaîné sur la paille,
Remportant sur le sort sa dernière bataille,
Il eût été plus grand qu’aux jours de ses tournois,
Quand, ne pouvant marcher, sans heurter quelques rois,
Il essuyait sa botte après leur diadème.
Sa gloire eût dominé sa disgrâce suprême :
Mais combien est mesquin cet état frelaté,
Qui tient de l’esclavage et de la liberté,
Ce terme mitoyen entre un sceptre et des chaînes !
Il est là sur son roc, comme ces phénomènes,

Qu’on montre, pour deux sous, au coin des carrefours,
Le rival muselé d’un serpent ou d’un ours.
Martyre tout nouveau dans le martyrologe !
Faute d’air et d’espace il se meurt dans sa loge,
En butte au curieux, au peintre, à l’écrivain,
Qui vient avidement, son album à la main,
Du vieux lion, qui râle, esquisser l’agonie !
Hommes, voilà pourtant votre plus beau génie !

VIII.
Ces maux vous font sourire et pleurer tour à tour !
Souriez maintenant, la nuit fait place au jour :
Un tombeau va s’ouvrir ! ces angoisses de flamme,
Qui lui plongeaient le bec et les griffes dans l’âme,
Pour ne plus s’en saisir, lâchent son large cœur.
Que vos lèvres surtout perdent leur pli moqueur !
Il ne se plaindra plus. Ce front sans auréole,
Baptisé par la mort, reprend l’éclair d’Arcole :
Ses trente ans de triomphe, un instant oubliés,
Au chevet du soldat tout à coup ralliés,
Vont escorter en deuil sa dernière campagne :
D’invisibles drapeaux le crêpe l’accompagne.
Après n’en avoir fait qu’un sanglant histrion,
La Satire s’éloigne avec émotion,
Et l’appelle, en partant, de son nom de victoire.
Quelle scène en effet, à sacrer par l’histoire,

De voir ses lieutenants, autour de lui pressés,
Attacher leurs regards sur ses regards glacés,
Et de ce front guerrier, que la douleur consume,
Épier, en pleurant, l’horizon qui s’embrume !
De voir ses yeux vitreux se rouvrir vers son fils,
Son fils absent ! sa main presser le crucifix,
Et cette âme, où Dieu même avait semblé se peindre,
Trembler, comme une lampe au vent qui va l’éteindre !
Souriez cependant : l’aigle a rompu ses fers,
Et son vol délivré recommence les airs.

IX.
O France, bats des mains, le voilà qui remonte,
Emportant dans les cieux les restes de sa honte !
Sois fière ! ton vieux chef, rajeuni par le sort,
Ne fut jamais plus roi, que depuis qu’il est mort :
Quand les héros sont bas, le tombeau les redresse.
Peuple, qui déplorais sa trop longue détresse,
Réjouis-toi pour lui, même en portant son deuil :
Sa splendeur se rallume aux cierges du cercueil.
Honore ses exploits : mais point d’apothéose !
Garde, avec tes autels, l’encens pour autre chose ;
Sa chute te dispense enfin d’humilité.
Son astre, en s’éclipsant, te rend la liberté :
Sois-en digne, et, rival des bassesses de Rome,
N’érige pas en dieu la carcasse d’un homme.

On te dira peut-être, un jour, en vers dévots,
Que la Patrie en pleurs est veuve de ses os :
Que Saint-Denis lui tend sa dernière couronne :
Qu’il lui faut, pour dormir, l’ombre de sa colonne !
Quand Hugo le dirait, Français, n’en croyez rien :
Les morts dorment partout, et son cadavre est bien.
Ne le décaissez pas, pour radouber sa gloire :
Vous pourriez, malgré vous, émietter sa mémoire.
Planté sur un écueil, dont sa taille a besoin,
Il y semble aussi grand, que son sépulcre est loin.
Son ombre de géant, de Paris regardée,
Se mesure par lieue et non plus par coudée.
Adieu cette grandeur, si vous le rappeliez !
En arrivant chez vous, il n’aurait pas cint| piés.

X.
Mais c’est assez, je crois, parler de ce fantôme :
Voyons ce qui se fait dans son ancien royaume :
C’est un pauvre spectacle, un spectacle bien laid,
Et qui coûte fort cher, tout gratuit qu’il est.
Notre saint roi, suivant sa pieuse carrière,
Au char de l’avenir s’attèle… par derrière.
En vain notre vaisseau, par la gloire lesté,
Toutes voiles au vent, marche à la liberté :
Le pouvoir attentif veille sur le rivage,
Et pousse à reculons le siècle à l’esclavage.

Le port, quenouscherchions, s’est fermé devant nous :
Les fers, de tous côtés, nous trouvent à genoux.
Subalternes tyrans, fiers de leur tyrannie,
Des hommes, retranchés dans leur ignominie,
Nous courbent sous l’impôt de leurs mauvaises lois,
Et semblent s’amuser à décimer nos droits.
Par le chemin du ciel, d’heure en heure plus large,
L’ignorance intrépide arrive au pas de charge,
Et recrute, en plein jour, ces ténébreux soldats,
Qui mettent à l’encan les clartés qu’ils n’ont pas :
On voit, à chaque instant, diminuer en nombre,
Ceux qui croient le soleil plus lucide que l’ombre.
On en compte si peu, qu’un petit dévoùment
Étonne, autant qu’un roi qui tiendrait son serment.

Paris, avril 1825.

Reliqua desiderantur.

LE LANGAGE DES FLEURS.

A MADAME LA COMTESSE ÉLISA CDONMELL.

Qui n’a pas éprouvé de ces moments trop courts,
Où, comme sa raison, l’on sent fuir ses discours :
Où l’âme s’embarrasse, et semble, avec instance,
D’un brûlant dialecte implorer l’assistance !
Si l’âme et la parole expirent à la fois,
On envoie un regard au secours de sa voix :
Souvent même on se tait, pour se faire comprendre.
Mais, quand les yeux craintifs ne peuvent rien apprend,
Comment représenter ce qu’on n’indique pas !
Où trouver, où surprendre, une langue ici bas,

Dont ce globe aimanté soit l’unique domaine :
Et qui, par tous les sens, attaquant l’âme humaine,
Nous prodigue des mots, faciles à chercher,
Qu’on puisse entendre, voir, respirer et toucher ?

Eh ! qui le sait, si Dieu n’a pas, sous nos bocages,
De nos moindres désirs dispersé les images :
Si, choisissant pour eux un écho dans les fleurs,
On ne se répond pas, en mêlant leurs couleurs !
Firmament végétal, qui sait si nos parterres
N’ont pas, exprès pour nous, combinant leurs mystères,
Sur l’émeraude, éparseen tapis transparent,
Brodé de nos secrets un miroir odorant,
Un livre où, chaque jour, les âmes, qu’on oppresse,
Peuvent, sans en souffrir, feuilleter leur détresse :
Où voyant le chagrin, qui doute de guérir,
Aussi prompt à passer, que l’espoir à mourir,
Le cœur également de tous deux se défie,
Et se laisse gagner par la philosophie !
Étudions tous deux, aux pages des jardins,
L’horocospe embaumé, qu’y sèment les destins.
De la nuit autrefois interrogeant les voiles,
Le sage y déchiffrait l’énigme des étoiles :
Essayons son savoir sur un autre horizon ;
Épelons à nos pieds notre ciel de gazon,
Et des astres lointains négligeant la magie,
En regardant les fleurs, changeons d’astrologie.


Frêles et purs joyaux des mines du printemps,
Vous les verrez partout sourire à vos vingt ans,
Briller dans les tournois de la" danse et des armes,
Décorer un cercueil, en tombant de vos charmes,
Et, variant les tours de leurs muets accents,
Couronner la pudeur, en excitant les sens.
Mais c’est l’Amour surtout, qui, dans sa vigdance,
Parle et lit couramment leur élégant silence ;
C’est lui, toujours habile à ne jamais trouver,
Le mot capricieux, qui pourrait le prouver,
L’Amour, qui, pour fléchir d’insensibles idoles,
Le premier, dans nos champs, sut cueillir des paroles.
Que de lieux, où le cœur a fait, dans un bouquet,
Passer ouvertement la voix qui lui manquait !
Sur les rives du Gange, aux bords du Bendémire,
Sous les bois de rosiers, où s’endort Cachemire,
C’est ainsi qu’on parvient à se tout révéler,
Quand on ne peut s’écrire, ou qu’on n’ose appeler.
Tantôt vers la tourelle, où pleure une captive,
Le ramier va porter l’adonide plaintive :
Tantôt, entre ses mains, qui rêvaient un billet,
Jette, comme un serment, la pourpre de l’œillet,
Ou, blotti sous son voile, attise, dans ses veines,
Les promesses de feu qu’exhalent les verveines.
Il n’est pas une plante, au pays des kaliphs,
Qui ne cache en ses plis quelques aveux furtifs ;

A chaque pas qu’on fait, la féerie indigène
D’une moisson, qui parle, y damasse la plaine.

Les fortunés climats, où l’âme, avec candeur,
Exprime des vallons l’innocente splendeur !
Là, comme un luth riant, l’agreste poésie
A tous les jeux du cœur mêle sa fantaisie.
L’homme, dont elle ombrage et garnit les chemins,
Voit jusqu’à sa mémoire éclore sous ses mains,
Récolte le génie, et négligent de gloire,
Laisse au printemps le soin d’écrire sou histoire.
Oh ! que ne vivons-nous sur ces bords ravissants,
Où la nature entière est un hymne d’encens,
Dont chacun peut traduire et nuancer l’hommage :
Où, comme la fauvette, une herbe a son ramage !

N’envions pas pourtant, sous nos brumes du Nord,
Ces vergers lumineux, où le ciel, sans effort,
A, mariant la grâce à l’éclat des miracles,
De sa bible féconde égrené les oracles.
Croyez-moi : ce poème, éloquent et vermeil,
Que dictent aux humains les rayons du soleil,
N’est fermé nulle part aux yeux de la pensée ;
Partout de ses conseils l’essence dispersée,
Pour prier, pour se plaindre, oublier, ou punir,
Sait, avec nos saisons, changer et rajeunir.
Oui, des plantes, partout, les groupes magnétiques,
Attquent, dans nos cœurs, des cordes sympathiques.

Ce n’est point un mensonge, à loisir concerté :
Quelque chose de l’homme habite leur beauté.
Libre à nous de flétrir la naïve chimère,
Qui, sous l’abri soyeux de leur disque éphémère,
Transporte, après la mo*rt, notre immortalité :
Mais n’interdisons pas à la crédulité
L’espoir, qu’en nous quittant, l’illusion transfuge,
Dans leurs nids satinés, se choisit un refuge.
Quant à moi, j’en suis sûr, esprits légers des airs,
Les sylphes protecteurs de ce grave univers
Vont tous, quand ils sont las du joug de leur tutelle,
Chercher, pour y dormir, ces temples de dentelle.
Sous leurs dômes d’agate, ou leurs dais de lapis,
Nos songes préférés, tout le jour assoupis,
Ne fuient qu’à son déclin, pour peupler nos courtines,
Leurs trônes chamarrés de l’or des étamines.
Nous ne le savons pas que c’est là leur séjour ;
Mais un instinct secret nous y mène, le jour,
Redemander des nuits la vaporeuse escorte,
Ces plaisirs du sommeil, que le réveil emporte,
Ces songes diaprés, dont les clefs de corail
Vont, sous nos yeux fermés, ouvrir leur frais sérail,
Et le bonheur enfin, ce rêve, qui s’effeuille,
Et pour qui vient l’hiver, avant qu’on ne le cueille.

Vous donc qui d’un jour sombre accusez la langueur,
Et voudriez parfois, abrégeant sa longueur,

Ressaisir, en veillant, quelqu’un de ces prestiges,
Dont l’ange de la nuit dispose les prodiges,
Venez auprès de moi : je vous ferai revoir
Le songe trop tardif, qui ne vient que le soir.
La lyre sait tout bas, en avançant les heures,
Des sylphes engourdis éveiller les demeures,
Et de nos visions, qu’évoquent ses refrains,
Conduire la paresse à l’assaut des chagrins :
Venez ! je puis vous dire où ces subtils génies,
Loin des profanes yeux, dorment en colonies.
Leur vol consolateur, lorsque vous en aurez,
Emportera l’Ennui, que vous leur confirez,
Et soumettra bientôt vos maux les plus rebelles :
Raconter ses tourments, c’est leur donner des ailes.

Si l’Imprudence alors vous semble mendier
Sa retraite étourdie aux fleurs de l’amandier :
L’Hilarité moqueuse aimer la citronelle,
Et l’Extase enflammer la sainte giroselle :
Si vous voyez l’Orgueil sommeiller enfermé
Dans fa pourpre du lis, que Saint-Jacque a nommé :
La Douceur s’échapper des rideaux de la mauve,
Ou, quittant les grenats d’une hypocrite alcôve,
Du parjure safranjuir l’Infidélité :
Ne vous étonnez^plus que l’homme ait inventé
De’prêter à ces fleurs, au lieu de la parole,
Un reflet des esprits, que berce leur corolle.

Vous apprendrez ainsi comment l’Enchantement,
Sous la rouge ipomée, enveloppe un serment :
Pourquoi, l’Absence en deuil, ou le muet Veuvage,
Cherche au fond des forêts la bruyère sauvage :
Pourquoi, sans le savoir, tour à tour on chérit
L’osmonde qui s’afflige, ou l’armoise qui rit :
Pourquoi la Vérité, qu’attire la fougère,
Fuit du lobélia la nacre mensongère ;
La nature, en un mot, n’aura plus de secrets,
Et ses plus sourds échos seront tous indiscrets.

Ne quittez point mes pas : l’errante poésie,
De votre œil curieux conductrice choisie,
Veut, forçant leurs prisons, pour hâter leur retour,
De tous les dieux floraux composer votre cour :
Je ne crains pas les dieux, je n’ai peur que des hommes.
Ces frais linosiris, ces brillants chrysocomes,
Vous diront, Élisa, que, quand on doit vous voir,
Chaque instant de retard nous flétrit un espoir.
L’Impatience aussi, qui tremble et qui devine,
Meurtrit les boutons verts, que rompt la balsamine :
Avec la grenadille on accepte un aveu,
L’hortensia refuse, et l’aster dit adieu.
Gardant de nos tombeaux la froide citadelle,
Le Regret, à genoux, gémit dans l’asphodèle :
Le fier Dispensateur de l’immortalité,
Sur la riche amaranthe, étend sa royauté :

Mûrissant sous les eaux, où flottent ses alarmes,
Comme un talent profond sous le voile des larmes,
Le nymphaea sublime, en demeurant obscur,
A la Gloire, qui pleure, offre son lit d’azur :
Et le laurier hautain, repoussant le Génie,
Le renvoie habiter la pensive hélénie.
Du Démon fantastique, aux bardes familier,
La pâleur nuageuse attriste l’églantier,
Et, comme le printemps, l’Espérance légère
Sourit dans l’aubépine et dans la primevère.
Les sentez-vous déjà, ces esprits gracieux,
Croyant changer de fleurs, se mirer dans vos yeux,
Ou de vos cheveux blonds boucler l’or qui voltige ?
Laissez-les s’enivrer : ce n’est pas du vertige.

Lasse des bruits mortels, aimez-vous le repos ?
Nous irons, sous le saule, évoquer, près des eaux,
Le trèfle matinal, la ményanthe humide, Fille des jours sereins, que l’orage intimide, Dont la neige recluse attire le pêcheur, Et semble, de notre âme, inviter la fraîcheur, A redouter, comme elle, un souffle qui la fane. Du monde aromatique, à nos yeux diaphane, Lisons tous les trésors que nous rencontrerons,. Depuis le chèvrefeuil jusqu’aux doux liserons, Dont les cloches de rose, en rubans déroulées, Captivent de l’hymen les ailes rassemblées.

Laissons poindre à l’écart ces plantes sans pitié,
Dont le parfum mordant fait peur à l’amitié,
L’envieux aloès, la froide ficoïde,
Et du souci jaloux l’ambre amer et perfide ;
Mais consultons long-temps (si quelque triste main
Écarte de nos fronts la gaîté du jasmin)
La menthe des rochers, dont les paillettes blanches
Percent, dans les cailloux, à côté des pervenches,
Comme un doux souvenir dans un cœur endurci :
Le lierre généreux, la clématite aussi,
Qui du seuil indigent des chaumières fumeuses,
Va suspendre à leurs toits ses guirlandes plumeuses :
La giroflée enfin, qui, de nos vieux châteaux,
Dernière sentinelle, embrasse les créneaux,
Et, comme un dévoùment que rien ne décourage,
Jette sur l’infortune un manteau qui l’ombrage.
Quelle vaste assemblée, et quel riant concours,
Epanche autour de vous ses odorants discours !
Et ce n’est rien pourtant : vous ignorez encore
Comment, avec des fleurs, on dit qu’on vous adore !

L’Amour ! nous l’avons vu, d’abord faibleet tremblant,
Abriter sa naissance au fond d’un pavot blanc,
Éclater dans l’œillet, pleurer dans l’adonide :
Dans la jonquille aussi le Dieu bridant réside,
Et dans l’héliotrope il dort pour s’inspirer ;
Il a plus de palais qu’il n’en peut respirer.

Des tiges du rosier, que la mousse environne,
Sur le bleu mélilot il porte sa couronne,
Et passe incessamment du pudique osyris,
Aux ruses de l’acanthe, aux pièges de l’ophrys.
A peine a-t-il touché la naïve argentine,
Qu’il fane, en l’effleurant, la pauvre éphémérine.
Son berceau se balance aux épis du lilas,
Sous l’humble nivéole il prépare ses lacs ;
Irons-nous l’y chercher, ou de la fraxinelle
Faire jaillir le feu, dont son vol étincelle,
Ou loin de l’énothère et de sa vanité,
Baiser la tubéreuse, où dort la volupté ?
iNon, non, préférez-leur l’helvétique astragale,
Ou l’abàtre veiné de la pyramidale,
Ou le polygala, loin du monde habitant :
C’est là que vit l’Amour, quand l’Amour est constant.

Quels secrets maintenant puis je encore vous dire,
Sinon qu’il ne faut pas, quand j’implore un sourire,
Me jeter cet œillet, quelquefois recherché,
Qui renferme un refus dans son sein panaché,
L’ingrate polémoine, ou la fausse mirtyle
Qui donne, en trahissant, l’ordre qui nous exile ?
Un autre à ces leçons peut un jour ajouter,
Mais il est tant de Ileurs, qu’il faut nous arrêter :
Ma mémoire s’égare, elle hésite, et la lyre
Refuse les jardins, (pie je lui donne à lire.

Que de trésors pourtant sollicitent ma voix !
Le grelot du muguet, qui tinte dans les bois,
Comme un bonheur perdu, dont le retour étonne,
L’iris du rendez-vous, l’infidèle anémone,
La noire scabieuse, et le blond réséda,
Qui, parti de Memphis, en Provence aborda,
Et, sous le deuil des buis que sa grâce console,
Cache de la vertu le modeste symbole !
Mais au même banquet comment tout convoquer ?
L’esprit, qui veut tout voir, voudrait tout expliquer.
Respectons cependant la moitié du mystère :
Ménageons-nous au moins un moyen de nous taire.
Lequel nous resterait, si nous apprenions tous
Cette langue rêveuse, et dont les mots si doux,
Semblent, comme nos prés, émailler la science ?
Même, en la recherchant, craignons l’expérience !
On n’apprend à souffrir, qu’à force d’observer :
La rose a des poisons, qu’on finit par trouver.

Les plantes, après tout, quel que soit leur lignage,
De celui qui les donne empruntent le langage.
Si, pour prix de ces vers, j’espérais recevoir
Le nyetage, gardien des rencontres du soir,
Et qu’on ne m’adressât que la sèche ibéride,
Ou du jaune aconit le dédain homicide :
Facile à m’abuser, peut-être que mes vœux
De la pâle hyacinthe y liraient les aveux.

N’allez pas cependant, négligeant la pensée,
M’envoyer la sardoine, ou l’alysse glacée :
Réservez-moi plutôt ces saphirs familiers,
Que le Rhin recommande aux roseaux de Villiers,
Et dont le nom vulgaire, empêchant qu’on n’oublie,
Donne à l’amour qui part un ordre qui supplie.
Mais qu’importe ou l’hysope, ou l’ardent sassafras !
Chaque plante à son tour dit : Ne m’oubliez pas.
Tout despote qu’il est, le lis altier lui-même,
D’un message tremblant peut devenir l’emblème.
La fleur philosophale enfin, je le prétend,
C’est celle qu’on dérobe, ou celle qu’on attend.
Vieux, elle sait encor nous plaire et nous séduire :
Notre âme, en la voyant, renaît pour la traduire,
Et, reprenant le cours d’un voyage effacé,
On jouit du présent en faveur du passé.
Heureux qui, dans leschamps, peut ainsi, comme un sage
Du livre de ses jours voir germer chaque page,
Et rattachant sa vie aux buissons du sentier,
Avec ses souvenirs composer son herbier !
Son cœur à la nature en sera plus fidèle :
N’est-ce pas le bonheur que de la trouver belle ?

C’est un bonheur, au moins, tou jours vrai, toujours pur
S’il n’est pas le plus vif, n’est il pas le plus sûr ?
Ces jeunes passions, dont notre ardeur s’enivre,
Souvent à mi-chemin, ne veulent plus nous suivre,

Et nous n’en gardons rien, qu’un regret et des pleurs ;
Mais la terre nous reste, elle a toujours des fleurs :
Et quand notre œil, sévère à leur théogonie,
N’en veut plus écouter la muette harmonie,
Il s’en échappe encor des secrets éternels.
Du Dieu qui les fit naître éphémères autels,
Au lieu de voir nos jeux dormir dans leurs calices,
Nous y lirons du ciel les futures délices.
Ces soleils escarpés, dont les lettres de feu
Écrivent, en marchant, la parole de Dieu,
N’en sont pas, croyez-moi, de plus sûrs interprètes,
Que ces astres frileux, dont vous parez vos têtes,
Et qui, de mois en mois, changeant d’inclinaisons,
Dessinent dans nos parcs le cercle des saisons.
Aussi bien qu’un pontife, un bluet nous révèle,
Que le plaisir est court, mais qu’il se renouvelle ;
Pourquoi chercher ailleurs de plus doctes conseils ?
Lisez, lisez des fleurs les oracles vermeils :
Religion mobile, et pourtant immortelle,
Dans ce monde idolâtre, une autre la vaut-elle ?

ADRESSE.
Vous aimez tant les champs, qu’en écoutant ces vers,
Vous avez cru, soustraite aux glaçons des hivers,
Retrouver du printemps l’opulence embaumée :
Ils ne sont plus à moi puisqu’ils vous ont charmée.

Respirez leurs leçons, et que mon nom plus doux,
Caché dans les bouquets, que j’ai chantés pour vous,
Ouand je n’y serai plus vous suive sur la terre.
Qu’il vous explique encor chaque mot d’un parterre :
Et si vous adoptez ces dogmes favoris,
Qui, lorsque l’on s’éteint, font passer nos esprits
Dans le crêpe étoilé des plantes qu’on préfère,
De mon ciel botanique indiquez-moi la sphère.
Nommez-moi seulement, quand viendront les adieux,
Quelle est celle des fleurs, que vous aimez le mieux :
Je veux, pour qu’elle dure un jourde plus qu’uneautre,
Lui léguer dans mon âme une sœur de la vôtre.

Juin 1816.

UN ADIEU.

O mon pauvre village ! il faut vous dire adieu,
Et chercher, malgré moi, la paix d’un autre lieu.
La paix ! Où rencontrer ton repos sans mélange ?
De mes jours contre un nom recommençant l’échange,
Irai-je, ambitieux d’un éclat contesté,
M’atteler aux soucis de la célébrité ?
Autrefois son captif, j’avais brisé mes chaînes :
Sous le dôme des bois, au doux bruit des fontaines,
J’avais presque endormi mes anciennes douleurs :
Et, me rêvant déjà dans de nouveaux malheurs,
Je me sentais de force à souffrir sans me plaindre,
Heureux de tout prévoir, sans avoir rien à craindre.
Et voilà que je pars, emportant, sur mes pas,
Tous ces maux tant prévus, que je ne craignais pas !

Sortant du sein des eaux, ta téte fraîche et blonde,
Que de fois, du ruissel Ondine vagabonde,

Tu m’as vu te jeter les glaïeuls de tes bords,
Et, comme leurs bouquets, laisser fuir mes accords !
Tu m’auras vu souvent, sur l’herbe de tes rives,
Égarer, vers le soir, mes traces fugitives :
Crédule à l’avenir, sans croire au lendemain,
Cueillir, comme un enfant, les bluets du chemin :
Et plus enfant peut-être, avec moins d’ignorance,
Dans une marguerite épier l’espérance :
Muse humide des eaux, tu ne m’y verras plus ;
Bientôt, demain, ce soir, mes pas irrésolus
Auront fui, vers la Seine et ses ondes royales,
Le cours indépendant de tes eaux pastorales.

Aux peupliers tremblants, qui doivent le cacher,
Quand la nuit confondra l’immobile clocher,
Tu ne me verras plus, regagnant ma demeure,
M’arrêter, attentif au bruit lointain de l’heure :
Confier au zéphyr, égaré dans les airs,
Ces noms dont le parfum s’imbibe dans nos vers :
Sur le bord de la route, assis dans la rosée,
La tête sur ma main nonchalamment posée,
Redescendre mes jours troublés par tant de soin :
Et m’appuyant sur eux pour m’élancer plus loin,
A travers les vapeurs d’un espoir qui décline,
Chercher quel avenir le présent me destine,
Comme je veux souvent, de mes plus longs regards,
Deviner une étoile à travers les brouillards.

Oh ! non, je pars. L’automne, en ramenant la bise,
Des bois chauves déjà courbe la tête grise,
Et balaie avec eux mes jours secs et flétris :
Avant le jour des morts, les voilà défleuris.

Humble et discret hameau, pacifique royaume,
Où mes six mois de règne ont dormi sous le chaume,
Tu n’apaiseras plus ce cœur sombre et vaincu.
Qu’un autre aille habiter les champs où j’ai vécu !
Moi, je ne dois plus voir ce rustique Élysée,
Son torrent qui courait sous sa voûte boisée,
Les étoiles d’azur qui tremblaient dans ses blés,
Ou de mes sentiers verts les buissons crénelés.
J’avais promis pourtant de chanter cet asile,
Et ce nouvel Éden, comme l’autre fragile,
Ses fleurs et ses oiseaux, dont le chœur matinal
Animait des forêts le cloître végétal :
Mais quelle est la promesse, hélas ! qu’on se rappelle,
Ou qui, sortant de l’âme, en échappe immortelle’?
Et puis, ses souvenirs, à qui les dédier ?
Dans ce monde, si prompt à tout répudier,
Que faire, et que peut-on faire de sa mémoire ?
Quandon a cru long temps ce qu’on ne peut pluscroire,
Il faut cacher sa vie et voiler son flambeau :
Le silence du cœur est son premier tombeau.

Demain je serai loin : demain, loin de ces plaines,
J’aurai, dans le tumulte, emprisonné mes peines.
Adieu pays que j’aime, et que je quitte, hélas !
Comme on quitte toujours ce qu’on aime ici-bas.
Où chercherai-je ailleurs, sous un modeste gîte,
Près des rideaux de fleurs, que le bouvreuil agite,
Ces loisirs occupés, l’un de l’autre rivaux,
Ce désir inquiet, qui soutient nos travaux,
Et ce vague pouvoir, que prête la tristesse,
D’affaiblir ses chagrins, en y songeant sans cesse ?
Je n’oublirai jamais (qui pourrait l’oublier ? )
De tes bois si rêveurs le temple familier,
Et tes eaux, dont, le soir, les flottantes allées
Balançaient le sommeil de deux âmes mêlées.
Mais toi, quel souvenir garderas-tu de moi,
Moi, qui laisse, en partant, mon bonheur avec toi ?
Ces beaux champs, quel sillon ma vie y laisse-t elle ?
De nos pas, quels qu’ils soient, le vestige infidèle,
Sur l’herbe ou sur le sable est si vite effacé !
Qui se souvient de nous, quand nous avons passé ?

Qui jamais dans la mousse, ou le gazon des grèves,
Pour les finir un jour, retrouvera mes rêves ?
Vous, qu’avant de partir je ne veux pas revoir,
Adieu ! roi détrôné, j’abdique mon manoir.
Du réduit, qu’avec moi vint habiter l’étude,
L’amour a dépeuplé l’active solitude :

Et, pour tous les hivers, mes foyers sont éteints.
Comme un poète, aimé des rivages latins,
Qui partait, j’ai pleuré sur mes dieux domestiques.
Des neuf muses, ses sœurs, les larmes poétiques,
Ont au moins, dans l’exil, consolé ses regrets :
Moi, je n’emporte rien, hélas ! que mes secrets.
Peut-être, et cet orgueil échappe à mon délire,
Eussé-je été vainqueur au champ-clos de la lyre ;
Mais les peines de l’âme ont usé ma vigueur,
Et mon esprit, couvert d’une obscure langueur,
De l’immortalité n’a plus la conscience.
Nul combat ne sourit à mon insouciance :
Je ne combattrai plus, je me suis désarmé ;
Adieu tout ce que j’aime, et tout ce que j’aimai !

FIN DU DEUXIÈME LIVRE.

LIVRE TROISIÈME.

LES CONFIDENCES.

DÉDIÉ

A

M. ALEXANDRE SOUMET.

LA PROMENADE D’AVRIL.

Contre le vent d’avril, qui souffle dans les bois,
Aguerrissez vos pas devenus villageois ;
N’écoutez pas l’hiver, dont la piquante haleine,
Au printemps, qu’il combat, dispute encor la plaine.
Si vous craignez-du soir l’humide obscurité,
Soyez faible et frileuse avec sécurité :
Cherchez, sous ce manteau, ce qu’il faut de courage,
Pour braver la fraîcheur, qui tombe du feuillage.
L’air est froid, dites-vous ! oh ! ne vous plaignez pas
D’affronter la rigueur de nos derniers frimas ;
La nuit vous récompense : elle est pure : ses charmes,
Si vous en répandiez, engourdiraient vos larmes.
Sur tous les fronts en peine elle étend son bandeau.
On n’ose pas souffrir, quand le ciel est si beau :
Ne souffrez pas : donnez, au cœur qui vous rassure,
Une raison de plus de bénir la nature.

Un silence enchanté plane sur ce berceau !
Orienté dans l’air comme un pâle vaisseau,

Le croissant, qui louvoie en des mers inconnues,
Nous invite à tenter le voyage des nues :
Tentons-le, mais de loin, nocturnes pèlerins,.
Dont ce phare aimanté rend les champs plus sereins.
Ne vous semble-t-il pas, blanchissant nos prairies,
Du soleil qu’il reflète y semer les féeries :
Ici, comme un ruisseau de phosphore argenté,
Étendre, sous nos pas, un tapis de clarté :
Là, verser, en glissant sur l’herbe printanière,
Des bouquets, dont nosyeux cueillent seuls la lumière ?
Un dieu facile et bon nous fait, de ce jardin,
Une oasis du ciel, qui ressemble à l’Éden.

Oh ! parcourons long-temps ce magique élysée,
Où tout est si discret, qu’on entend la rosée,
Sur la tète des fleurs qui bordent le sentier,
De ses perles du soir effiler le collier.
Qu’on estbien, n’est-ce pas, quand on est loin du monde :
Et que de son repos, la nuit, qui nous inonde,
Sait bien, de l’avenir entr’ouvrant le rideau,
D’un passé qui nous pèse alléger le fardeau !
De tout ce qui nous blesse épurant notre histoire,
Excepté pour ses maux tout le cœur est mémoire :
Et lorsque, nous berçant dans de vagues brouillards,
Un sommeil transparent assoupit nos regards,
Nos rêves les plus doux ne sont pas des mensonges :
Ce sont nos souvenirs, qui deviennent nos songes.

Les brumes du lointain émoussant les douleurs,
On sourit quelquefois de ses anciens malheurs,
Et nos printemps éteints rallument leur mirage.
Bénissons donc la nuit, qui, sur nos mers d’orage,
Ranime des fanaux qu’emportait leur reflux,
Et fait croire, un instant, à des biens qu’on n’a plus.

La nuit, sœur des adieux, parle aussi d’espérance.
Qui n’a pas, oubliant son sillon de souffrance,
Fuyant la fange humaine et ses brisans pervers,
De quelque astre idéal abordé l’univers !
Qui n’a pas, fatigué de nos mornes rivages,
De la nuit, comme un char, emprunté les nuages,
De soleil en soleil transporté son essor,
De leurs brûlants vallons respiré le trésor,
Et, poursuivant le vol de ces îles ailées,
Qui cinglent dans le ciel en flottes étoilées,
Cherché, dans les détours de leurs feux suspendus,
Les êtres bien-aimés, qu’on a trop tôt perdus !
Savons-nous, engourdis sous nos glaces charnetles,
Si, dans leurs palais d’or, ces ombres fraternelles
N’ont pas quelques regards pour leur premier séjour :
Et, veuves sur le trône, où manque notre amour,
De nos chagrins votifs n’exigent pas l’hommage ?
Qui sait, lorsque des morts s’éveille en nous l’image,
Si ce n’est pas leur âme, en deuil d’un souvenir,
Qui descend dans nos cœurs, pour s’enten : lre bénir ?

L’absence, à cot espoir, paraît moins éternelle.
On ne per qu’à moitié l’ami qu’on se rappelle ;
Il revient prés de nous, lorsque le jour décroit :
Le jour, on s’en souvient : la nuit, on le revoit.

La splendeur du soleil lait germer le génie :
Nourrie à son foyer, la pensée infinie
S’échappe du cerveau, comme un de ses rayons :
C’est le jour qui préside aux grandes actions ;
Mais la nuit nous révèle un plus riche héritage :
Peut-être on pense moins, mais on sent davantage.
C’est l’heure des secrets, et surtout de l’amour :
Pour trouver ce qu’on aime, a-t-on besoin du jour ?
L’ombre inspire à nos yeux une adresse divine :
Ce qu’on voit s’embellit de tout ce qu’on devine :
Les roses qu’on soupçonne ont un parfum plus doux.
Tout ce qui veille encor n’existe que pour nous :
L’insecte, qui bourdonne autour des chèvrefeuilles,
Le pinson, qui voltige et s’ébat dans les feuilles,
De l’esprit emporté calment le pouls fiévreux,
Et, lasdu bruit qu’oncherche, on se laisscêtre heureux.
Le trèfle frémissant, que la brise chatouille,
L’aubépine qu’on frôle, et l’onde qui gazouille,
Sont presque des échos d’un entretien des cieux,
Quel’on ne traduit pas, mais quel’oncomprend mieux.
Comme un sylphe égaré, dont la mélancolie
Caresse l’or tremblant des cordes d’Éolie,

Le rossignol caché semble ; ami de nos maux,
De ses pleurs d’harmonie embaumer les rameaux :
Le cri même, qui sort des joncs du marécage,
En s’adressant au cœur, lui parle son langage.
Tout charme notre oreille et repose notre œil :
Que la terre est sublime en sa robe de deuil !
Écoutez, regardez : recueillez,.dans votre âme,
De ces soupirs confus le merveilleux dictame.
Écoutez ! ce silence a des notes d’espoir :
Les anges qu’on attend ne volent que le soir.

Dites-moi, Maria : regrettez-vous encore,
D’avoir, comme un ami dont le conseil implore,
Du soir, que j’interprète, écouté l’humble appel ?
De nos lacs de gazon parcourant l’archipel,
ÏN’avez-vous pas senti la nuit, qui les caresse,
Comme celle des fleurs choyer votre faiblesse,
Et verser dans vos sens, émus de sa beauté,
Un parfum de bonheur et de tranquillité ?
Ne vous sentez-vous pas plus forte, plus agile ?
Votre sang, trop pressé dans sa prison d’argile,
N’est-il pas plus à l’aise ici, sous ces forêts,
Sous les arceaux tremblants de ces dômes si frais,
Qu’autour de ces foyers, où la flamme parjure
Semble moins dissiper qu’attester la froidure ?
Trouvez-vous pas aussi que ces lustres vivants,
Retranchés dans l’azur contre l’effort des vents,

Révèlent, à nos yeux, de plus riches ouvrages,
Que ceux dont nos flambeaux éclaireraient les pages
Lisons-les, Maria, loin des regards jaloux,
Ou parlez-moi du ciel, en me parlant de vous.
Que le temps, s’il le veut, marche dans nos demeures
Oublions dans ces bois le voyage des heures,
Et revenons bien tard, de crainte que demain
Le printemps commencé n’ait changé de chemin.

CONSEILS.

Savez-vous, Maria, d’où vient cette souffrance,
Qui du printemps pour vous ternit la transparence ?
C’est que, hors au Seigneur, vous ne croyez à rien.
Pourquoi chercher le mal sous le vernis du bien,
Et, jetant votre cœur au devant des alarmes,
Semer vos jeunes champs d’un avenir de larmes ?
I I m’est permis, à moi, d’accuser le Destin,
Moi, dont sa nuit précoce a noirci le matin,
’Et qui, même à vos pieds, trouve encor sa colère !
Mais vous, dont le Corrège eût appris l’art de plaire,
Vous de qui les défauts ont un air de beauté,
De quel droit doutez-vous de la prospérité ?
Ne me répétez pas, , dans votre langue austère,
Que l’arbre de la paix ne croit pas sur la terre !
Ses fruits, nés dans le ciel, et presque défendus,
Bientôt, à votre voix, en seront descendus.
Seriez-vous, Maria, de ces tristes abeilles,
Qui, des champs de la Perse effleurant les corbeilles,

Distillent en poison le.miel de leur parfum ?
Ne faites pas vos maux des douleurs de chacun.
Le bonheur vient à nous, quand le cœur l’y convie :
Il dépend du coup d’œil, qu’on jette sur la vie.
Autant que l’infortune, on le porte avec soi :
Vous qui croyez à Dieu, ne manquez pas de foi.
Il fleurit, voyez-vous, dans une âme profonde,
Plus de félicité, que n’en rêve le monde :
Jouir avec délice, et sans emportement,
D’un éclair qui nous fuit, mais qui brille un moment :
De nos chemins scabreux éviter les ravines,
Et, quand la ronce y pousse, en ôter les épines :
Confier son épargne aux clefs de la pitié :
Même quand elle trompe, absoudre l’amitié :
Douter du mal qu’on voit, croireau bien donton doute :
Secourir les blessés, qu’on trouve sur sa route :
Excuser les méchants, armés contre nos jours,
Et les décourager, en pardonnant toujours :
Si ce n’est le bonheur, c’en est au moins le gage.
Sa pureté céleste en fait votre apanage :
Prenez tout, Maria, sans pourtant oublier,
Qu’il faut le partager, pour l’avoir tout entrer.
Trésor de charité, que l’égoïsme étonne,
Il se double toujours de la moitié qu’on donne.

CONTEMPLATION.

Depuis qu’on vous a dit que souvent la pensée,
A ma plume inquiète, échappe cadencée,
Vous croyez, Maria, que mon rêve assidu,
Au luth qu’on me suppose est toujours suspendu,
Et qu’occupé toujours de tragiques discordes,
Mon esprit nébuleux flotte autour de ses cordes !
Si je préfère au monde, où j’ai long-temps souffert,
D’un bois qui m’en distrait l’officieux désert :
Au lourd bourdonnement d’un frelon de ruelles,
L’insecte délicat qui chante avec ses ailes,
Et, loin du vol épais de vos faux papillons,
L’air vivant de la plaine à l’air mort des salons :
Vous croyez qu’emporté par un vague délire,
Je ne demande aux champs qu’un souffle qui m’inspire !
Attendez, Maria : vous me connaîtrez mieux.
Moi, de la solitude amant injurieux,
Aller, de mes travaux tourmentant la nature,
Pour glaner du talent, exploiter sa parure !

Non, non : je ne veux pas perdre, à la célébrer,
Une heure, que je puis passer à l’adorer.

Sans doute quelquefois, après l’avoir bénie,
On veut, de sa richesse imitant l’harmonie,
Jeter, comme un encens, ses accords vers les cieux ;
Mais, tant qu’on peut la voir, on pense avec les yeux.
C’est quand le printemps fuit, qu’on songe à le décrire :
Sa guirlande qui meurt revit sur notre lyre ;
On se souvient des fleurs, pour parer ses concerts,
Et les bouquets fanés embaument seuls nos vers.
Oui, ce n’est qu’en pleurant, que l’on devient poète :
On ne chante jamais que les biens qu’on regrette.
On recompose ainsi tout son écrin d’amour :
Que j’ai peur, Maria, de vous chanter un jour !

Cet effroi né du monde, isolé, je l’oublie :
La retraite sauveuse à l’espoir nous rallie.
Maria, j’y veux vivre à l’abri des humains,
Et ne plus voir que vous passer sur mes chemins.
Que ne puis-je, entraînant, dans ma libre carrière,
Votre âme, qui s’obstine à rester prisonnière,
Vous apprendre à n’aimer que ce qu’on doit chérir :
Arracher votre orgueil au soin de conquérir
De misérables cœurs, qui valent… ce qu’ils donnent :
Et, loin des faux trésors, dont vos yeux s’environnent,

Reconduire aux vrais biens vos regards délivrés !
Je les sentirai mieux, quand vous les connaîtrez.



Lorsqu’un réseau de jour, qui descend des montagnes,
Sous ses mailles d’argent vient moirer nos campagnes :
Quand les gazons soyeux se pointillent de fleurs :
Quand un ange affligé, si le ciel a ses pleurs,
Y suspend sa tristesse et ses larmes amies,
Ou, mouillant des oiseaux les p’umes endormies,
Vers la chaleur qui vient les invite à monter :
Que j’aime, du sommeil, qui voudrait m’arrêter,
A jeter la langueur au vent qui la disperse :
Dans les plis moins bronzés du fleuve qui nous berce,
A voir trembler l’adieu d’une étoile qui part,
Ou, dans les flots du ciel étanchant mon regard,
A mêler mon silence à cet hymne d’extase,
Qu’exhale, à son réveil, la terre qui s’embrase !

Je ne cherche jamais un moI pour l’exprimer 5
Mais quand j’entends des eaux le murmure écumer :
Quand je vois l’hirondelle, au-dessus de ma tête,
A moi, comme au printemps, jeter son cri de fête,

Ou raser, comme un lac, l’onde des blés nouveaux
L’arbre incliner vers moi son salut de rameaux :
Et des gais papillons les escadres fleuries
Naviguer, à fleur d’herbe, au milieu des prairies :
Je crois au fond du cœur, j’imagine du moins,
Que, de tous mes secrets mystérieux témoins.
L’arbre, les papillons, les ruisseaux, l’hirondelle,
Reconnaissent en moi leur courtisan fidèle,
Et, dans leur langue à part, que je voudrais savoir
Se parlent du bonheur, que j’éprouve à les voir.
Tout semble autour de moi, s’aimantant de ma flamme
Graviter vers ma vie, et compléter mon âme.

Le monde est un cercueil, où les morts font du bruit
La solitude, un temple, où le silence instruit.
Allez voir le matin empourprer ses coupoles !
Le feu de ses rayons passe dans nos paroles :
Propice à nos frayeurs, l’avenir transparent
Peuple au loin l’horizon de tableaux rassurant,
Et réglant sur nos vœux ses faciles promesses,
Met la crédulité de plus dans ses richesses.
Nos visions du jour en ont l’éclat vermeil :
On sent, à leur chaleur, qu’on les tient du soleil.
Si le lierre balance un espoir sur sa tige,
La mésange qui passe en porte un qui voltige :
La cascade a le sien, qu’elle annonce, en courant,
Et sur nos églantiers mille autres, murmurant,

Vont, sans craindre l’abeille, ou le dard de la guêpe,
Boire ensemble du miel dans leurs coupes de crêpe.
Même avant de l’avoir, un désir s’accomplit :
L’impossible s’efface, ou du inoins s’affaiblit.
Joyeux, sans s’imposer la fatigue de l’être,
Et jouissant de tout, sans vouloir rien connaître,
On oublie où l’on vit, pour vivre où vont les yeux :
Chaque oubli de soi-même est un pas vers les cieux.

Ces songes, il est vrai, comme le jour se lassent :
Mais quand ils sont partis, que d’autres les remplacent !
L’ombre a son éloquence, et ses leçons : le soir
Sait au champ du passé reconduire l’espoir,
Ou, guidant nos vaisseaux sur l’océan des rêves,
Du ciel, qu’ils vont chercher, faire avancer les grèves.
Sur le jaspe rayé du couchant nuageux,
Mille esprits qu’on devine entrelacent leurs jeux,
Et, sur l’ébène obscur de ses pages brodées,
La nuit enfin nous ouvre un nouveau cours d’idées.
La nuit, en les voilant, semble élargir les airs,
Et, comme la pensée, agrandir l’univers,
Si c’est penser encor, que d’oublier qu’on pense.
Sur le seuil du sommeil, on change d’existence.

Quand les arbres, couverts d’un linceul de vapeurs,
Allongent devant nous leurs fantômes trompeurs :

Quand on voit, à travers les buissons des ravines,
Un torrent de brouillards ruisseler des collines :
Quand on entend les eaux gémir sur le gravier,
Ou, mariant sa plainte aux soupirs du pluvier,
L’airain patriarcal des dernières prières
Jeter une voix sainte aux genêts des clairières :
C’est l’heure où, loin du monde, errant en liberté,
On respire le mieux l’air qu’il n’a point gâté.
Déjà, sous le poignard d’une angoisse future,
Mon cœur martyrisé, que l’avenir torture,
S’abreuve avec lenteur d’un charme qui l’endort,
Et perd ce sens fatal, qui déchiffre le sort.
Caressant mollement ma sourde fantaisie,
L’ange de la tristesse, ou de la poésie
(C’est le même), suspend, sur mon front soucieux,
Son frais bandeau, mouillé d’un nectar radieux,
Et fait, comme un parfum, pleuvoir, de son plumage,
Un bonheur qui varie et change à chaque image.
Je vois, au moindre vent, fuir, à travers les lis,
Les sylphes gracieux qu’a rêvés Gabalis,
Et d’un nuage ailé la bruineuse gondole
Porter tout Ossian sur sa poupe qui vole :
J’entends ce qui se tait : et, confident de tout,
Je sens que, comme Dieu, le génie est partout.

Si la lune se lève, et laisse, sur la terre,
Tomber de ses baisers le lumineux mystère,

Je crois sentir aussi son silence argenté
Rafraîchir de mon sang la fiévreuse âcreté.
Si la lune est absente, il reste des étoiles :
Et leurs feux, dépliés dans d’invisibles voiles,
Semblent, du fond des airs, députés sur nos bords,
Caravane suprême, y semer leurs trésors.
Je ne demande pas, quelle règle éternelle
Entretient, en marchant, leur clarté fraternelle,
Et si, dans les calculs de ce terrible jeu,
Le compas de Newton a su deviner Dieu :
Que m’importe ! Une voix descend de leur lumière,
Qui m’invite à tenter leur rive hospitalière :
Lors, suivant cette voix, comme un chasseur perdu
Suit d’un flambeau lointain l’appel inattendu,
Mon âme se soulève, et, déjà délassée,
Sous les brises du ciel respire balancée.

Je cherche, par mon vol, à démentir mes fers ;
Tantôt pour aborder ces régions d’éclairs,
Jetant mes ponts d’azur d’une planète à l’autre,
Je porte dans leur monde un souvenir du nôtre :
Tantôt d’une comète armateur fugitif,
Du globe appareillé je gouverne l’esquif,
Et je vais, à travers l’or brûlant des cordages,
Contempler des soleils les bouillants paysages.
Si quelque bruit mortel interrompt mon orgueil,
Le silence a bientôt submergé cet écueil :

Et je reprends des cieux la lecture escarpée,
Bible de l’infini, radieuse épopée,
Écrite dans l’espace en lettres d’univers,
Dont nul esprit vivant ne peut traduire un vers.
Il me semble parfois, dans ces sphères nomades,
Voir revivre, affranchis de nos tristes parades,
Tous ces peuples éteints qu’elles ont éclairés,
Et passer, avec eux, comme eux régénérés,
Ces empires détruits et ces races de villes,
Qui n’ont fait qu’arranger un nid pour des reptiles ;
Catacombes de feu, roulant des nations,
Les ombres du passé flottent dans leurs rayons :
Et notre œil, sans saisir une forme certaine,
D’astre en astre élancé, sonde l’histoire humaine.

Quelquefois je me perds en ces larges bassins,
Où des morts réveillés se poussent les essaims.
J’ajoute l’avenir au passé qui s’écoule :
Et, de deux infinis ayant mêlé la foule,
Ivre, ne sachant plus à quel puissant créneau
Rattacher cette chaîne, et son dernier anneau,
Je la quitte, et reviens sur la terre, où nous sommes,
Délivrer mon esprit du souvenir des hommes ;
Et je n’ai pas besoin d’efforts pour m’y plier :
Leur histoire m’apprend à les mieux oublier.
J’y renonce : et mon âme, avec béatitude,
Rentre en Dieu par l’amour et par la solitude.




Ces plaisirs, Maria, tantôt sombres et grands,
Tantôt tristes et doux, mais toujours enivrants,
Et comme ces tableaux, qu’un nuage promène.
Changeant à chaque instant de forme et de domaine,
Ne vous semblent-ils pas valoir mieux, dites-moi,
Que ceux d’un monde lâche, hypocrite, sans foi,
Qui promet le bonheur, et ne tient que des larmes :
Et croirez-vous encor, quand j’en fuis les alarmes,
La bassesse dorée, et les fiévreux lambris,
Que je ne vais chercher, sous mes chastes abris,
Que des vers de combat, frappés par la satire ?
J’y cherche le repos, et jamais une lyre.
Si je l’y trouve ! ôDieu, laissez-moi lui parler,
A cet écho qui pleure, afin de consoler.
Trésor des exilés qui ne sert qu’à l’absence,
On n’a que trop souvent besoin de sa puissance.
Sa voix seule, éclairant le deuil de mes ennuis,
Si je vous quitte un jour, peut repeupler mes nuits.
Merendra-t-elle aussi ma jeunesse expirée ?
Ah ! pourquoi, Maria, vous ai-je rencontrée :

Pourquoi, tle ma retraite entraîné jusqu’à vous.
Et cherchant, loin du mien, un ciel à vos genoux,
Ai-je, à ma solitude avidement parjure,
Cru, dans vous seule, hélas ! retrouver la nature ?
J’étais tranquille au moins, si je n’étais heureux :
Je jouissais des champs, sans rien exiger d’eux ;
Et, sans vouloir de vous exiger davantage,
Je sens, avec mes vreux, varier mon langage.
Je sens que, malgré moi, je m’enlace à vos jours :
Séparez des fuseaux, qui se mêlent toujours ;
Je ne veux pas ternir voire éclat de mon ombre.
De ceux qui m’ont trompé n’augmentez pas le nombre !
Vous aimez mon amour : moi, vous ne m’aimez pas.
D’un dédale d’orage, ô préservez mes pas !
ïSe brisez pas mon âme, après l’avoir ravie :
Pour la voiler de pleurs, ne gardez pas ma vie !

Peut-être est-il encor possible de changer :
Ordonne-moi de fuir, pour que j’ose y songer.
D’un supplice de plus que t’importe l’hommage !
Sans m’ôter mon amour, donne-moi du courage :
Dis-moi de retourner dans mes anciens déserts.
J’irai, de mes forêts rouvrant les cloîtres verts,
De ta voix que j’emporte y bercer la mémoire :
En rêvant que j’entends, je tâcherai de croire.
Quand les nids chanteront, là je te répondrai,
Et là, de fleurs en fleurs, je te retrouverai :

La nature, en un mot, pleine de mon veuvage,
Aura, pour m’en parler, sa langue, et ton image.
N’attends pas que mes pleurs aient tout pétrifié :
Tu m’as pris mon repos ! mais rends-moi, par pitié,
Rends-moi mes beaux soleils du soir et de l’aurore :
Rends-moi mon âme enfin, pour te bénir encore.

INEZ DE CASTRO.

Ne nous accusez pas, Maria, d’inconstance :
L’amour, qui nous flétrit, charme votre existence.
C’est vous, sexe frivole, et fier de dominer,
Qui, sur chacun des fronts docile à s’incliner,
Promenez de vos choix l’errante préférence :
C’est vous qui, trop souvent, par votre indifférence,
Avez réduit nos vœux à paraître flottants ;
Les femmes n’aiment rien, ou n’aiment pas long temps.
L’élégance chez vous sert de voile aux parjures,
Et chacun de vos goûts ressemble à vos parures.
Nous, lorsque nous aimons, nous ne voyons que vous :
Nous ne croyons à Dieu qu’en baisant vos genoux :
Grâces, talents, vertus, tout, jusqu’au ciel lui-même,
N’est qu’un pâle reflet de la femme qu’on aime.
Vous, votre orgueil calcule, en comptant nos présents,
Ce qu’il gagne d’hommage, ou ce qu’il perd d’encens.
Promptes à nous frapper, de peur qu’on ne vous blesse.
Vous mettez votre force à changer de faiblesse.

On meurt ! et votre espoir, au jeu de l’avenir,
Contre un serment possible expose un souvenir.
L’homme aussi vous survit ; mais avant qu’il succombe,
Il traîne, après ses jours, votre incurable tombe.
Plus rebelle au bonheur qu’un bronze inanimé,
Dans son malheur viril il végète enfermé,
Et, Adèle gardien du deuil qui l’emprisonne,
N’a plus rien de vivant, que les pleurs qu’il vous donne.
Trouvez-moi quelque part, dans vos fastes glacés,
Dans ces contes adroits, pour les femmes tracés,
Qui, pliant le mensonge à de faux airs d’histoire,
Se font de vos vertus un thême obligatoire :
Trouvez-moi, s’il se peut, dans ces livres chagrins,
Des larmes, qu’on vous prête, à chaque page empreints,
Quelques portraits de vous, dignes de faire escorte
A celui de ce roi, pâle époux d’une morte,
Qui règne, en sentinelle, à côté d’un cyprès !
Les romans n’osent pas inventer ces regrets.



Avez-vous quelquefois, dans vos rêves nomades,
Des bords du Mondego foulé les esplanades :
Et là, le cœur touché des maux que je connais,
Relevé la cabane ou le temple d’Inez ?
Moi, quand mes vers jadis interrogeaient les prées,
Où de son sang, dit-on, les fleurs naissent marbrées,

Que de fois, devant eux, son fantôme passa !
Que de fois je l’ai vu, du chœur d’Alcobaça,
Aller, aux doux rayons d’un amour qui l’éclaire,
Chercher encore un sceptre aux murs de Sainte-Claire !
Camoëns, mieux que moi, vous dira dans ses chants,
Ces beaux songes éclos sous le beau ciel des champs,
Ces jours où désertant son splendide esclavage,
Et l’exil populeux de ses palais du Tage,
Don Pèdre, oubliant tout, pour se sentir aimé,
Courait revoir d’Inez le séjour embaumé,
Et, sous le toit sauveur qui cachait sa maîtresse,
Respirer des parfums moins purs qu’une caresse !
Comment peindre un bonheur, qu’on n’a jamaisgoûté !
Mais il se réfléchit dans sa fidélité,
Dans l’implacable deuil, dont il couvrit ses armes.
Quel terrible miroir, que quarante ans de larmes !

Quand, né sous la couronne, on peut la partager :
Quand, jusques à l’amour, on peut tout exiger,
Et qu’on ne daigne pas abdiquer son silence :
Quand, des jeux d’une cour négligeant l’opulence,
On condamne son cœur à n’être qu’un tombeau,
Où veille le regret, comme un dernier flambeau :
Quand, pour remplir du trône un degré resté vide,
On emprunte au néant un commensal livide,
Qui ne vous quitte pas, qu’on ne veut pas quitter,
Et que tant de douleur devrait ressusciter :

Quand, prêtre d’un sépulcre, on y vit solitaire,
L’holocauste souffrant d’une idole de terre :
Quoiqu’on l’ait lu cent fois, qui peut imaginer,
Qu’il reste au dévoûment une preuve à donner ?
Il la donne pourtant, le plus beau diadème,
Qu’on ait jamais placé sur la tête qu’on aime.

Quel drame nuptial, et palpitant d’effroi,
Que cette scène unique, où l’amant devient roi :
Où, jeune, mais voûté, pliant sous son courage
Et, les cheveux blanchis par le froid du veuvage
Le prince, avec sa cour, va, de son nouveau sort
Demander au Seigneur la moitié pour un mort !
Cette fête d’orgueil, par la tristesse éteinte,
C’est la nuit qui la voit, le beffroi qui la tinte.
Le roi, les courtisans, les prêtres sont en deuil
L’église s’est changée en un vaste cercueil.
Point de femmes ici, que l’élégance anime !
Comme l’affliction le crêpe est unanime.
Seul, assis sous le dais, où veille l’ostensoir,
Sur un trône, dont l’or rend le dôme plus noir,
Un être, chamarré de riches broderies,
Brille, silencieux, du feu des pierreries.
Sans le souffle du soir qui court sous les arceaux
Et fait trembler sur lui le reflet des vitraux,
Kien ne dérangerait sa parure insensible :
Il ne bat pas de cœur sous sa pourpre impassible

C’est un mort, et ce mort, ce spectre conjugal,
C’est ce qu’on va sacrer reine de Portugal.

D’un hymen reconquis navrante apothéose !
Malgré la nuit du temps, où tout se décompose,
Que ce tableau vivace est âcre de couleurs !
Sentez-vous, Maria, ce qu’il contient de pleurs ?
Et sentez-vous aussi, dans votre âme troublée,
Ce frisson de respect qui saisit l’assemblée,
Quand, proche d’être roi, ne se montrant qu’époux,
Le prince, aux pieds d’inez, fut tomber à genoux,
Et, comme il eût baisé la croix de la prière,
Daisant avee ferveur cette main de poussière,
Et ces débris (bien morts, puisqu’ils restaient glacés),
Il dit à Dieu : Pardonne ! au prêtre : Commencez !
Dieu ! qu’il l’a dû sonder le gouffre d’amertume,
Que nous creusedans l’âme un bonheurqu’on exhume !
Que d’arcs-en-ciel brillants, tout à coup ranimés,
Auront du, goutte à goutte, en poisons transformés,
De la main qu’il pressait, monter dans sa mémoire !
Ton ombre a-t-elle vu ce sacre expiatoire,
Inez : quand ton époux, sur ton front dévasté,
Vint poser sa couronne avec sa royauté,
Et, montrant à sa cour ta poudre souveraine,
Lui dit, presqu’en pleurant : Portugais, c’est la reine !
Assise près de Dieu, si tu l’as entendu,
Dans ton silence, Inez, que lui répondais-tu ?

Avais-tu jamais vu les feux du tabernacle,
D’un tel excès d’amour éclairer le miracle ?



Malgré nos jours bruyants et nos plaisirs distraits,
Quelle âme ne fléchit devant tant de regrets ?
Quelle est l’âme d’acier dont la trempe y résiste !
Connaissez-vous au monde une voix assez triste,
Une lyre, assez morte aux bonheurs d’ici-bas,
Assez vivante aux pleurs <|uo Dieu n’épargne pas,
Des vers assez plaintifs, Maria, pour vous rendre
Ce respect de martyr au culte d’une cendre ?
Non, le plus doux langage est trop dur et trop froid ;
Maisqu’on se frappe au cœur ! c’est là qu’on le conçoit.
Une pitié sublime en émeut chaque fibre :
Et, tout muet qu’il est, le désespoir y vibre.
Loin de moi, Maria, de vouloir mesurer
A quel taux de douleurs vous pouvez aspirer !
Mais, pour les longs chagrins, pensez-vous qu’une femme
Ait assez de puissance, assez de vigueur d’âme ?
Croyez-vous, dites-moi, que chez un sexe enfant,
Qui se fait d’un cœur d’homme un hochet triomphant,
Qui, voltigeant sans césse au vent de ses caprices,
Oublie, avec les siens, nos plus purs sacrifices,
Croyez-vous qu’on rencontre, ou qu’on ait rencontré,
Un zèle de tristesse aussi désespéré ?

Et ne supposez pas que ce deuil intraitable,
Qui fait, dans ses banquets, seoir la Mort à sa table,
Ne s’est jamais montré qu’une fois parmi nous !
II est plus d’un Don Pèdre, hélas ! autour de vous,
Plus d’un monarque veuf au seuil de sa carrière,
Qui célèbre, à son tour, son sacre de poussière.

Combien de fois le sein du poète inspiré
N’est qu’un autel qui souffre, un temple délabre,
Où veille, pâle et seul, le chagrin qui le ronge,
Et le regret d’un Dieu, qui ne fut qu’un mensonge !
Don Pèdre fut aimé ; lui, comment l’aime-t-on ?
Quand on l’a fait aveugle, on brise son bâton ;
Et quand son cœur n’est plus qu’un sépulcre qui sombre,
Le spectre qu’il renfermeest vivant : c’est une ombre,
Qui, pour mieux l’insulter, y fait rire sa voix.
Le poète outragé devient roi quelquefois :
Mais seul sur sa hauteur, dont ou veut qu’il descende,
Qui partage avec lui le dais qu’on lui marchande ?
Aucune âme terrestre avec lui n’est d’accord :
Au Capitole avare, il monte avec effort :
Et là, triste monarque élude l’anathème,
A qui rattache-t-il son pâle diadème ?
Il n’a pas seulement une tombe où prier,
Une tête de cendre où poser son laurier ;
Et ce rameau divin, que l’avenir recueille,
Sur son front chauve et froid dessèche feuille à feuille

L’amour, pour le poète, est l’arrêt du trépas.
Vous, que j’ai peur de perdre, oh ! ne me trompez pas.
Que si jamais la gloire, à mes chants attentive,
Pour moi, dans ses moissons, garde une fleur tardive,
Je sache sur quel front, sur quel sein l’attacher !
Si son parfum vous plaît, j’irai vous la chercher.
Mais ne m’en faites pas la fleur des funérailles :
Mais ne l’envoyez pas, sous le vent des batailles,
Salir son chaste éclat de la poudre des camps,
Ou livrer sa faiblesse à l’air chaud des volcans !
Que vous rapporterait son stérile naufrage ?
Comme vos mimosas, que fane un jour d’orage,
Les lauriers du talent sont prompts à se flétrir.
Avant qu’ils aient brillé, les ferez-vous périr ?
Oh ! non : ne tentez pas leur facile agonie.
Si la rage du cœur équivaut au génie,
Ordonnez-moi plutôt d’aller m’en emparer :
Je le sens, Maria : mes vers, pour vous parer,
Réfléchiront du ciel un rayon tutélaire.
Puissé-je alors mourir du bonheur de vous plaire :
Et vous, sur mon cercueil, déposer, en pleurant,
Les palmes, que mes mai ns vous tendront, en mourant !
Aussi belle qu’Inez, comme elle idolâtrée,
Qu’au rang de son époux votre âme inaugurée
Couronne au moins mon ombre : et qu’enfin, à leur tour,
Les femmes aient un nom adopté par l’amour !

AVEUX, CAUSERIES,

DIVAGATIONS.

Va, ce n’est pas toujours un présent du Seigneur,
Que le pouvoir brûlant d’exprimer son bonheur,
Que celui de soumettre, aux larmes de la lyre,
Le malheur qui dévore, ou l’ennui qui soupire !
On perd de son bonheur à vouloir le chanter :
Et peindre son chagrin, c’est toujours l’augmenter.
Puis, vous ne savez pas ce que c’est qu’un poète :
Il souffre en pleine joie, et son âme inquiète
Semble, pour s’y briser, aux aguets d’un écueil.
Toujours, dans nos plaisirs, côtoyant le cercueil,
Un tourment maladif, que l’on ne peut décrire,
Se serre autour du cœur, qu’il froisse et qu’il déchire.
On voudrait teut aimer, tout éprouver, tout voir,
Deviner ce qu’un jour on pleure de savoir :
Ce besoin de sentir qu’irrite encor l’étude,
Souvent comme un tyran trouble la solitude :

Conquérant avorté, l’esprit ambitieux,
Las de ce globe étroit, s’acharne après les cieux,
Et quand il en descend, vainqueur en apparence,
Pâle d’avoir appris, il se meurt d’ignorance.
Comme un lac souterrain, qui, sans l’anéantir,
Ronge de son berceau, dont il ne peut sortir,
Le dôme trop étroit, qu’il veut rendre plus ample,
La pensée est un dieu, qui ruine son temple.

La pensée est un dieu, dont la mort fait raison :
Mais, quel calice on vide avant la guérison !
Avouons-le, pourtant, pour les fièvres de l’âme,
La lyre a quelquefois distillé le dictame.
A l’admirer tout seul la nature fait mal :
Nos faibles yeux ont peur de son manteau royal,
Peur, en la regardant, de flétrir sa couronne.
Devant tant de trésors la voix tremble et s’étonne.
Mais si, pour célébrer l’or fleuri du gazon,
Qui sous nos doctes pas étend son vert blason,
Le chant du rossignol dans la nuit des ramées,
Ledeuil tremblant du saule au bord des eaux charmées,
Et tout ce monde enfin, dont la moindre beauté
Dans l’infini d’un rien cache l’immensité ;
Si, pour lever les plans de cette œuvre éternelle.
On vient à découvrir quelque âme fraternelle,
Qui sache, avec la nôtre, admirer de moitié :
Cette pensée alors, qu’adoucit l’amitié,

Semble, en se divisant, perdre son amertume ;
La flamme, sans détruire, aux deux trépieds s’allume.
L’esprit qui s’envenime, en lui-même exilé,
Déchire le bandeau, dont il fut aveuglé :
Et, prompte à repousser la nuit qui nous bâillon no,
En trouvant un écho, la parole rayonne.

Heureux qui, jeune encor, rencontre en son chemin,
Cet écho, dont sa voix n’espérait plus l’hymen.
Qu’on soupçonne souvent, sans croire qu’on le trouve.
Moi, je n’y comptais plus : et pourtant, je l’éprouve,
Le poids de ma pensée est moins lourd qu’autrefois :
Son aiguillon s’émousse au son de votre voix :
Un mot consolateur, en glissant sur mes peines,
Sembleembaumerma vie, et mon sang dans mes veines.
Même avant qu’un hasard, joignant nos deux sentiers,
Ru côté de vos champs entr’ouvrît mes halliers,
J’avais, d’un ciel plus doux prévoyant les approches,
Dans mon sein fataliste étouffé mes reproches.
Comme un homme, oublié sur quelqu’île de mort,
Qui, sentant tout à coup un virement du sort,
S’élance sur la rive, et voit au loin, sur l’onde,
Le vaisseau deviné lui rapporter le monde ;
J’ai senti s’avancer l’espoir, que j’attendais.
N’était-ce point vos pas, dites, que j’entendais ?


Quand on n’a pas vingt ans, lorsque plein d’assurance,
On voit briller la vie à travers l’espérance,
On place, au lieu d’étoile, en avant de son cours,
D’inconstants séraphins, qu’on cherche tous les jours.
Quelquefois on les voit ; maison est jeune, on passe,
Et le premier nuage, en glissant, les efface.
Plus tard, quand la souffrance a mûri notre cœur,
Sans qu’il ait, à la vaincre, épuisé sa vigueur,
Si le soir nous ramène, en rappelant l’aurore,
Un des anges mortels, que l’on rêvait encore,
Et qu’on aimait déjà, pour en avoir rêvé,
On l’accueille, on le traite en ami retrouvé,
Et ce bonheur nouveau, dont l’éclat se prolonge,
N’est qu’un tableau perdu, qui recomplète un songe.
Peut-être, dites-moi, qu’avant d’avoir vingt ans,
J’avais vu votre image autour de mon printemps !
Peut-être doriez-vous mes romans du jeune âge,
Et n’ai-je, en vous aimant, que retourné la page !
Quant à moi, c’est ainsi que j’explique, entre nous,
Ces liens inspirés, qui m’attachent à vous.
Oui, pour vous rencontrer, le ciel m’avait fait naître :
Vous viviez dans mon âmc, avant de me connaître.

Je n’étends pas plus loin mes chimères : je croi
Que l’amour aujourd’hui n’existe que pour moi.

Mais du soleil de l’âme agile satellite,
Que sais-je si l’esprit, qu’il presse et sollicite,
Et qu’un de ses rayons suffît pour enflammer,
N’a pas, comme le cœur, son hymen à former !
N’a-t-il pas, comme lui, son aimant et ses chaînes ?
N’ai-je pas vu souvent vos paroles soudaines,
Exprimer, avant moi, ce que j’avais pensé ?
Quand sur le fleuve, hier, notre esquif balancé,
Y sillonnait du ciel la coupole écumeuse,
N’ai-je pas vu, vingt fois, votre langueur dormeuse,
M’indiquer les tableaux, que j’allais vous montrer,
Et, ce que j’admirais, vos regards l’admirer ?
Et quand je vous disais, un jour, sur la colline,
Lorsqu’un souffle, agitant nos rideaux d’aubépine,
Avertissait les fleurs que vous alliez venir :
Vois-tu, comme on s’éveille ici pour te bénir,
Et comme la nature, heureuse de ta grâce,
Ordonne à ses enfants d’en parfumer la trace !
Ne murmuriez-vous pas, en les voyant pencher :
On dirait que les fleurs nous entendent marcher,
Et d’un œil embaumé regardent, curieuses,
Si, quand nous nous parlons, deux âmes sont joyeuses ?

N’est-ce donc qu’un hasard qui nous fait rencontrer,
Quand nous voulons sourire, ou nous sentons pleurer,
Des phrases qui sont sœurs, ou des larmes jumelles ?
Oh ! non : de votre esprit les vives étincelles

Sont, de mon ame ardente, un écho lumineux :
Et nos destins, liés par d’invisibles nœuds,
Tout séparés qu’ils sont, ont l’air de se confondre.
Vous voulez inspirer l’amour, sans y répondre :
Et moi le recevoir, sans vous en affliger ;
Si ce n’est pas s’unir, c’est au moins partager.

J’ai beau le resserrer, notre hymen est sans force.
Je ne sais si le ciel me condamne au divorce ;
Mais, hélas ! j’en ai peur. Moi qui n’ai, jusqu’ici,
Jamais vu de soleil, qui ne fût obscurci :
Qui, quelquefois aimé, mais connu de personne,
Ne sais rien du bonheur, que le nom qu’on lui donne :
Qui, tourmentant le sort sans y rien découvrir,
N’ai guère de talent que celui de souffrir,
Puis-je compter long-temps sur une étoile heureuse ?
Comme des cieux du nord la boussole amoureuse.
Mon âme, en se fixant, ne cesse de trembler.
L’avenir peut sans doute au présent ressembler :
Mais vous qui n’aimez pas, capricieuse idole,
Qui changez, chaque jour, de voile et d’auréole,
Et sur chacun des fronts, fiers de vous adorer,
Laissez tomber des mots, qui laissent espérer :
Vous, dont les yeux ingrats, mais baignés de tendresse,
Pour tous vos courtisans ont la même caresse :

Qui paraissez promettre, en ne répondant pas,
Ou cachez vos refus, en répondant trop bas :
Comment supposez-vous que mon encens tranquille
Suive, sans s’effrayer, un astre si mobile ?
Votre voix, Maria, jamais je ne l’entends,
Sans songer queces mots, qui metroublent long-temps,
Dans une âme rivale ont retenti la veille,
Ou demain d’un flatteur iront charmer l’oreille.
Quand, sur mon sein troublé reposant ta langueur,
Un orgueilleux plaisir m’intimide le cœur :
Quand mon bras, qui s’enlace autour de ta mollesse,
Tremble, par ses frissons, d’offenser ta faiblesse,
J’attriste ce bienfait : je sens, infortuné !
Toi, qui ne conçois pas ce que tu m’as donné,
Qu’un autre aura son tour, et, jouissant de vivre,
Soutiendra, comme moi, le fardeau qui m’enivre.

Hier, car c’est hier, qu’en glissant sur les eaux,
Qui berçaient ta fatigue, en endormant mes maux,
Pour la première fois j’ai vu la rêverie
Incliner sur mon cœur ta tête endolorie :
Hier, je me disais, dans mon instinct d’effroi :
Avant qu’elle ne change, ô Dieu ! rappelez-moi !
Le front mystérieux, les paupières baissées,
Tu ne me parlais pas : je lisais tes pensées !
Comme autour d’un vieux saule un chapelet de fleurs,
Elles rafraîchissaient mes rameaux de douleurs ;

Tout ce que je craignais, c’est qu’un cri d’hirondelles,
En réveillant les flots, ne fit rouvrir tes ailes,
Et de te voir, fuyant vers un monde plus doux,
Dans mon bateau désert m’oublier à genoux.
C’était alors, ô Mort, qu’ouvrant ta froide source,
Il fallait de mes jours y replier la course,
Et fermer l’avenir à mes pas soucieux ;
Que j’aurais emporté de bonheur dans les cieux !



Me voilà, penses-tu, bien loin de l’hérésie,
Qui m’a fait renier la sainte poésie ?
Pas si loin que tu crois. Seuls parmi les humains,
Nos plus beaux jours de fête ont d’amers lendemains.
Toujours, pour l’enlaidir, repassant son histoire,
Le poète ici-bas a seul de la mémoire ;
Et l’esprit veut en vain en colorer les traits :
Les plus beaux souvenirs ne sont que des regrets.
Aujourd’hui cependant, aujourd’hui que je t’aime,
Je croirai que la lyre est un présent suprême :
Oui, c’est un don divin, qu’on ne peut trop vanter,
Quand le Dieu, qui l’a fait, nous aide à le porter.
Oh ! ne me quitte pas !, je dirai : La nature
De celle que j’admire a pour moi la parure :
La nature est plus belle aujourd’hui qu’autrefois,
Une voix, pour le dire, est mêlée à ma voix :

Je puis joindre, à mes vers, ses accords, pour lapeindre ;
Je ne me plaindrai plus, je ne veux plus me plaindre :
L’étoile du génie est un foyer d’amour :
Celle que j’aime et moi, partagerons le jour :
A Maria l’aurore, à moi le crépuscule !
Ses rayons de gaîté doreront ma cellule :
Je pleurerai pour elle, elle rira pour moi.
Oh ! reste : aide mes chants à s’embellir de toi.
Sois l’ange de la gloire et de la mélodie :
Et que, s’armant enfin d’une aile plus hardie,
Mes vers, de tes parfums lentement imprégnés,
Volent, vers l’avenir, de nos deux noms signés !

INSPIRATIONS DU SOIR

Comme un roi d’Orient, qui meurt dans son sérail,
Sous des festons de pourpre et sur un lit d’émail,
Tout radieux encor d’un luxe despotique,
Le jour, environné d’un deuil asiatique,
Se retire du monde, en versant, dans les airs,
L’éblouissant adieu de ses derniers éclairs.
Voyez comme, en tombant de l’urne des nuages,
Il vient d’un cercle d’or entourer nos feuillages :
Et sur les peupliers, qui serrent leurs rideaux,
Comme ce vieux clocher découpe ses créneaux,
Que jaunit du soleil la fuite occidentale !
Ces tissus de vapeurs, dont les flocons d’opale,
De leurs jeux irisés damassent l’horizon,
Ou d’une ombre qui court caressent le gazon :
Tous ces tons gradués, qu’invente la nature,
Vous ont fait, Maria, regretter la peinture !
Vous rougissez, cherchant vos pinceaux d’autrefois,
D’admirer seulement des yeux et de la voix !

Ne les reprenez pas, ces pinceaux, que j’envie :
Parlez, au lieu depeindre : et qu’un moment ravie,
Mon âme, comme un luth, exhale, au lieu de pleurs,
Des sons, dont l’harmonie imite vos couleurs !

Déjà, comme un vaisseau qui glisse dans la brume,
Ysendra s’est voilé d’une vapeur d’écume :
La forêt disparaît, et le fleuve, qui dort,
De ses baisers noircis mouille l’herbe du bord.
L’heure de Raphaël est passée : essayons
D’oublier tous les arts, la lyre et les crayons.
S’ils veulent se mêler à nos vagues délices,
Sans en fixer les traits, composons nos esquisses :
Craignons, en le chantant, d’effrayer le bonheur !
Lent à poser son vol mobile et suborneur,
Il fuit, au moindre mot, nos demeures mortelles :
Souvent un cri de joie a réveillé ses ailes.
Des spectacles pompeux, autour de nous épars,
Sans vouloir les comprendre enivrons nos regards !
Le savant qui s’exerce à savoir quelle cause
Imbibe de parfums l’hyacinte ou la rose,
En laisse, inattentif, l’éclat s’évanouir :
Il a, pour l’expliquer, oublié d’en jouir.
Ne nous expliquons rien : mais que tout, dans le monde,
Comme un rayon d’amour en nos cœurs se confonde !

Sous l’ogive des bois, aux piliers des bouleaux,
De nos vœux dispersés recueillons les tableaux :
Et, d’un sort menaçant démentant les présages,
Comme un oracle ami lisons nos paysages.
Soyons comme ces fleurs qui semblent, à l’écart,
Écouter si le soir, de sa main de brouillard,
Vient, soignant leurs beautés, de fraîcheur envieuses,
Border leurs coupes d’or de perles pluvieuses.
Essayons de prévoir un ciel long-temps serein :
N’allons pas, évoquant l’orage du chagrin,
Laisser l’Aziola, pleurant dans la feuiliée,
Des chants de la fauvette attrister la veillée :
Qui sait si cette nuit n’aura pas le pouvoir
D’allonger, d’un anneau, notre chaîne d’espoir ?

Où je vois un Éden, laissez-moi voir une Éve :
Confions-nous tout bas nos secrets, notre rêve :
Nouons nos deux passés, marions notre ennui :
Retrouvons-nous ensemble hier comme aujourd’hui.
Inventons, s’il se peut, quelque hymen impossible :
Et vers cet avenir, dont la glace inflexible
Me réfléchit mes pas, d’avance embarrassés,
Ne fût-ce qu’un moment marchons entrelacés.
Même, sans les nommer, accordons nos souffrances :
Sans nous dire leurs noms, joignons nos espérances,
Et voyons-les, de loin, se suivre, en s^embrassant,
Comme, aux sentiers perdus du ciel éblouissant,

Ces deux globes jumeaux de forme et d’existence,
Qui ne semblent unis, qu’à force de distance.



Que j’aime, Maria, que je préfère au jour,
Ces heures, dont la paix conspire avec l’amour,
Et dont le vol, mouillé des pleurs du crépuscule,
Comme un songe de fée autour de l’âme ondule !
Le jour est trop brillant pour l’œil des malheureux :
Ses éclairs sont trop vifs, trop forts, trop généreux ;
Mais quand l’ombre grisâtre en éteint l’opulence,
L’ombre étend jusqu’à nous son réseau d’indolence,
Et, sur les cœurs fanés, descend plus doucement,
Que, du nid balancé d’un rossignol dormant,
Une larme du soir sur la feuille ternie,
Que de son premier dard l’automne aurait jaunie.
La nuit a des trésors pour les infortunés :
Si vous voulez les voir, je les connais : venez !

Sous ces genêts, couverts d’une gaze d’ébène,
Voyez-vous scintiller cette étoile incertaine ?
C’est un insecte oiseux, qui se cachant du bruit,
Et jetant ses lueurs seulement dans la nuit,
Sans craindre le reptile, ou l’épervier qui rôde,
Allume, pour l’amour, son fanal d’émeraude.

Souvent, quand j’étais seul à hanter ces taillis,
Je me suis dit : Heureux, sous ces bois recueillis,
Qui, dans son ermitage, emporte, avec l’étude,
Un flambeau, dont l’éclat trompe sa solitude,
Et. bornant les rayons de son phare jaloux,
N’étend pas leur clarté plus loin qu’un rendez-vous !
Tel m’inspirait jadis, en longeant la charmille,
Ce petit feu vivant, qui dans l’herbe dardille.
Maintenant qu’avec vous mes yeux l’ont reconnu,
Je crois que, sur nos bords, c’est un astre venu,
Pour dorer vos chemins d’une sainte lumière,
Et qui, pour vous fixer dans notre humble carrière,
Veut, —abaissant le ciel, trop haut pour notre vol,
Consteller, sous vos pas, l’indigence du sol.

Que veut dire la brise aux buissons de la haie ?
Est-ce une Ombre qui passe et pleure sous l’aulnaie,
Qui vient de vos serments réclamer le trésor ?
Oh ! ne répondez pas, et qu’elle pleure encor !
Hors même des vivants j’ai peur qu’on ne vous aime :
On ne peut vous chérir, qu’aux dépens de moi-même.
Non, le vent sans pitié n’apporte point des cieux
Une voix du passé, qui dicte nos adieux.
Son souffle, qui retient les feuilles accouplées,
Semble aussi retenir nos deux âmes mêlées,
Et, sur mon front bruni roulant vos blonds cheveux,
Me promettre un espoir, plus riche que mes vœux.

C’est peut-être, pour nous, le beau temps qui s’annonce
De votre ange imploré peut-être une réponse
Qui m’assure tout bas d’un meilleur avenir.
Comprenez-vous aussi, qu’il veut nous réunir ?
Oh ! si je traduis mal la langue de la brise,
Ne dites pas comment vous l’avez mieux apprise.



Je crois, tant il m’est doux, que je suis né le soir.
Quand tout dort et se cache, on n’a plus peur de voir
Un spectacle qui froisse, un objet qui repousse,
Et sans gagner le bien, le mal au moins s’émousse.
Peut-être ai-je déjà, pour vous qui m’écoutez,
De la nuit, dans mes vers, encadré les beautés :
Que voulez-vous ! la lyre a les bornes de l’âme :
Je n’ai, comme unamour, qu’un mot qui le proclame.
Tous deux dans ces jardins n’étions-nous pas hier ?
Ces escadres de feu, qui croisent dans l’éther,
Brillaient comme à présent entre nos chèvrefeuilles,
Ou nous cachaient leur phare, éclipsé par des feuilles :
Pourquoi donc les tableaux, qu’y surprenaient mes vers,
Ne reviendraient-ils pas animer nos déserts ?
La plus faible nuance en peut changer l’ensemble :
Tout est la même chose, et rien ne se ressemble.
Ce ruissel dérobé, qui court sous les sureaux,
Semble encor, comme hier, porter, aux passereaux,

De ses aveux jaseurs les humides tendresses,
Et nous, nous écoutons gazouiller ses caresses :
Comment ne pas reprendre, à ce miroir gardien,
Les symboles d’amour, que j’y lisais si bien ?
Peut-être t’ai-je dit : Si cette eau, qui trépille,
Et des astres bercés réfléchit la famille,
Sait aussi, dans les bruits de son mouvant cristal,
Être l’écho flottant de leur vol musical,
Pourquoi veux-tu t’enfuir vers ta sphère chérie ?
La terre, où tu l’entends, est aussi ta patrie.
Je te dis maintenant : As-tu vu, sous les eaux,
Ces nageurs écaillés suivre, dans les roseaux,
Comme des grains tombés d’une grappe vermeille,
Des graines d’or du ciel la fuyante merveille ?
Capricieux souvent, comme sont les humains,
Pour une fleur qui vogue ils changent de chemins :
Et toi, quand de ton ciel tu poursuis le mirage,
Si l’amour te fait signe à moitié du voyage,
Veux-tu pas, avec moi, tâcher de l’aborder ?
N’est-ce pas, comme hier, toujours intercéder ?
La pensée est pareille et le mot seul varie :
C’est toujours moi qui t’aime, et toujours moi qui prie.



Je ne dirai pas nous, mon ange, excepté moi,
Tout se penche au sommeil, tout fléchit sous ce roi,
Dont le char de pavots fait le tour de la terre.

Les nids de rossignols commencent à se taire :
Le cri qui leur répond s’éloigne des marais.
Des seigles déjà mûrs, des arbres plus discrets,
L’ombre, devant nos pas, se prolonge immobile :
Et du croissant tardif l’éclat pâle et débile,
Dans son lit de nuage est déjà retiré.
Quel repos, si le cœur était moins déchiré !
A peine dans les airs, où dort leur nonchalance,
Entend-on frissonner les ailes du silence,
Qui glisse sourdement dans les détours des bois :
La beauté de la nuit semble oppresser la voix.
Ah ! ce n’est pas la nuit, Maria, qui m’oppresse ;
C’est de ne pas pouvoir exprimer mon ivresse.
Dansles champs, quemes vers viennent de moissonner,
Je sens qu’il reste encor des gerbes à glaner,
Et je ne sais comment t’en cueillir la richesse.
Plus indigents que moi, qui les tords, qui les presse,
Comment tirer des mots un mot qu’on ne sait pas,
Pour te dire tout haut ce dont je meurs tout bas ?

Jaloux de tout, ma lyre, humblement souveraine,
Voudrait tout recréer, pour vous en rendre reine.
Tout en les protégeant, si vous les admirez,
Je suis jaloux des fleurs, quand vous les respirez.
Pour enivrer vos sens, au lieu de vous distraire,
Je voudrais m’emparer de tout ce qui peut plaire,
De l’argent fugitif qu’agitent les ruisseaux,
De l’éclat du soleil et du chant des oiseaux :

Comme la clématis, qui, de ses banderoles,
Le long de vos sentiers suspend les girandoles,
Sur votre front plus pur je voudrais me bercer :
Me cacher sous la mousse où vous allez passer,
Et, comme ces muguets dont l’épi s’y dérobe,
Baiser de mes parfums et tes pieds et ta robe.
Je voudrais devenir tout ce que vous aimez,
Vous sabler vos chemins de rubis embaumés,
Et, mêlant pour te voir mon âme à la lumière,
De l’or de mes baisers éblouir ta paupière :
Je deviendrais ta vie, en ne songeant qu’à toi,
Ton rêve, ton sommeil, ton espoir et ta foi.
Prenant, pour t’adorer, mille formes vivantes,
Je deviendrais pour toi le dieu que tu t’inventes,
Et tu m’invoquerais avec mes propres fleurs :
Je serais le ciel même, où n’iraient plus tes pleurs,
Et lorsque tu prîrais, moi, soulevant mes voiles,
Je te verrais prier de toutes mes étoiles.

Dieu ! que le soir fait mal à force d’être doux !
Ce paradis nocturne est trop beau près de vous :
La parole résiste à tout ce qui l’inspire.
Oiseaux qui la chantez, en la voyant sourire,
Taisez-vous : vos chansons me volent ses accents.
Vents, de son souffle aimé n’emportez pas l’encens ;
Contentez-vous des lis, que fait plier votre aile.
Je veux ne voir, n’entendre, et ne respirer qu’elle.


INSANIA.

Grâce ! ne souris plus, déguise ta parole,
Et sur ton front rêveur jette un masque frivole :
La fièvre de l’espoir égare ma raison.
Je ne sais, près de toi, quel philtre, quel poison,
D’une ardente langueur semble imprégner mon âme :
J’ai froid : je me débats, tout transi, dans la flamme.
J’ai besoin de te voir, besoin de te quitter,
Et, sans vouloir te fuir, je voudrais t’éviter.
Comme un réseau souffrant, où l’amour m’emprisonne,
Ta mémoire me suit, ta beauté m’environne :
J’entraîne, en te fuyant, tes regards après moi,
Et je meurs de ton ombre, en m’éloignant de toi.
Invente une parure, où tu sembles moins belle :
Que je puisse, domptant une image rebelle,
Que je puisse du moins, m’exilant de ta cour,
Du bonheur de t’aimer me reposer un jour !


Si propice aux humains, si douce à la nature,
La nuit ne fait encor qu’irriter ma torture.
Il me semble dans l’air, où je cherche à te voir,
Comme un désir de plus, humer le désespoir.
Sur un lit, que tourmente une vague insomnie,
Haletant, consumé d’angoisse et d’agonie,
Je lutte, en lui cédant, contre ton souvenir :
Tout ce qui le combat sert à le retenir.
Succombé-je un moment au repos qui m’entraîne !
Au lieu de t’emporter, ce repos te ramène :
J’entends glisser sur moi ton souffle harmonieux :
Des rêves de baisers voltigent sur mes yeux :
Mes cils, qu’ils font trembler, mes cheveux, qu’ilseffleurent,
Frissonnent du plaisir, dont mes lèvres se leurrent :
Un délire d’extase irrite mon sommeil,
Et mon sang embrasé, qui s’élance au réveil,
Mon sang, de toutes parts, affranchi de ses chaînes,
Semble, en ruisseau delave, échapper de mes veines.

Qui donc les brisera, ces liens vénéneux,
Qui tordent mon sommeil et mes jours dans leurs nœuds,
Invisibles serpents qui, repoussés sans cesse,
Resserrent leurs anneaux autour de ma détresse ?
Que le ciel me délivre et la jette en mes bras,
Cette femme ! ou je crois que Dieu n’existe pas.

En vain, pour obéir au cri de ma jeunesse,
J’ai, me faisant un jeu d’en aiguiser l’ivresse,
Fatigué mes désirs, en lassant ma vigueur :
Je ne connaissais rien à ces rages du cœur,
Dont l’incurable fièvre à présent me dévore ;
Et, veuve de plaisirs, mon âme est vierge encore.
O Dieu, livre-la-moi, toute pâle d’amour,
S’étonnant de mes pleurs, et pleurant à son tour :
Que je sente mes yeux, rassassiés de charmes,
Se fondre avec les siens, se mêler dans ses larmes !
Laisse-moi dans un mot, comme dans un baiser,
Presser tout le bonheur, que j’ai soif d’épuiser :
Laisse-moi, du vertige étouffant l’inclémence !
Avec ses vains remords étourdir ma démence,
Sur elle tout entière aspirant sa beauté,
Je veux sentir mon sang tarir de volupté :
Noyer mon âme en feu dans son âme ravie,
Me perdre, m’absorber, m’éteindre dans sa vie !
Il le faut : cet amour, qui nous fait tant souffrir,
Ne peut-il être heureux, au moins pour en mourir ?

LES ILLUSIONS.

Votre soif, un moment, n’a pas même effleuré
La coupe d’un banquet à peine inauguré,
Et, convive souffrant que blesse un air de fête,
Le sourire effrayé sur vos lèvres s’arrête !
Ah ! croyez-moi : la vie, on ne la connaît pas ;
Tel en médit tout haut, qui la bonit tout bas.
Est-ce à moi cependant de trouver qu’elle est belle ?
J’ai vu plus d’une fois, semblable à l’hirondelle,
Dont le vol va mourir sous un ciel inconnu,
S’envoler mon espoir, qui n’est pas revenu,
Je n’ai pas malgré tout abjuré mes chimères ;
Je crois qu’il est des fleurs, qui ne sont point amènes :
Et vous, jeune, adoptant une froide raison,
Où j’attends un parfum, vous cherchez un poison !
J’ai vu plus de pays que vous n’avez d’années,
Et souvent la tempête a flétri mes journées :
Je n’en marche pas moins au-devant du destin ;
Et vous voulez, enfant, parti de ce matin,

Pensant avoir appris ce qu’il doit vous apprendre,
Renoncer au voyage, avant de l’entreprendre !

Confident de la nuit, moi qui me suis vanté
D’entrevoir l’avenir, au moins de mon côté,
Je ne puis, direz vous, croire aux biens que j’avance,
Et ma crédulité dément ma prévoyance !
Peut-être : mais pourquoi fermerais-je les yeux,
Lorsque l’Illusion, autrefois sœur des Dieux,
S’en vient, de l’Espérance agile avant-courrière,
Semer de toutes parts ses berceaux de lumière,
Ses colonnades d’or, ses temples de cristal,
Et de ses châteaux d’air le luxe oriental ?
La vie est comme un fleuve, où notre âme féconde
Peut, comme des bouquets qui parfument son onde,
Jeter un songe heureux, qui passe, en nous suivant.
Pourquoi ne pas rêver, si l’on vit en rêvant ?
Tendons, tendons la voile au souffle qui l’appelle !
Permis à l’aquilon d’emporter ma nacelle,
Si je puis, un moment, du zéphyr caressé,
M’endormir, sur la vague, humidement bercé,
Surprendre au nid des mers une perle furtive,
Ou couronner mes mâts des glaïeuls de la rive !
Qui cherche à tout prévoir n’ose rien affronter :
Je veux jouir de tout, sauf à tout regretter.
Qu’un volcan, s’il lefaut, m’ouvreau cœur son cratère :
Qu’il batte torturé, plutôt que de se taire !


Ne faisons pas du monde une étroite prison,
Kn noircissant toujours le ciel et l’horizon,
Des nuages fiévreux, que la crainte y devine.
Jamais, comme on le croit, le sort ne les combine :
Et l’orage souvent, qui dut tout ravager,
Improvise un Éden au milieu du danger.
Faut-il trembler, l’été, de l’hiver qui s’apprête.
Et, parce qu’on vieillit, courber sa jeune tête ?
Si je vois, quand novembre a fini sa moisson,
Quelque rose attardée étoiler un buisson,
Irai-je, en son berceau, lire sa fin prochaine ?
Sans songer que la nuit va, de sa froide haleine,
Du printemps qui se trompe annuler le réveil,
D’un œil reconnaissant j’en rends grâce au soleil.
Le vent peut disperser son frêle diadème ;
Mais je me garde au moins de l’effeuiller moi-même.

Lorsque le Rossignol, sous le dôme des bois,
Laisse tomber, le soir, la fraîcheur de sa voix,
D’un baume harmonieux mon oreille enivrée,
Accueille ses accords, sans prévoir leur durée :
Je respire, muet, de peur que, dans les airs,
La lyre, en s’envolant, n’emporte ses concerts.
Peut-être auprès de moi, caché sous le feuillage,
Le nocturne épervier, qui guette son ramage,

Va de mon ménestrel briser le timbre ailé :
Et son arbre demain gémira dépeuplé !
Pour ne pas déplorer le charme de la veille,
Faudrait-il, attentif au cri de la corneille,
N’écouter que la mort, que son vol nous prédit ?
Non : même en s’éteignant, le plaisir se survit ;
Plus lentement que lui son adieu se déflore :
Et pleurer son bonheur, c’est en jouir encore.

Au bout de l’horizon, que borne ce plateau,
Voyez là bas, rasant les herbes du coteau,
Où s’allume pour nous le nocturne prestige,
Ce large œillet de feu, qui nous cache sa tige !
C’est un astre lointain, dans les airs suspendu,
Qui semble cependant, de son ciel descendu,
Venir examiner nos modestes parterres.
Craignez, en approchant, de troubler ces mystères,
Car vous verriez bientôt du globe curieux,
Dans l’azur escarpé, remonter les adieux ?
Gravissez la colline, et la fleur détachée
Fera fuir, devant vous, sa lampe effarouchée.
Faut-il vous en convaincre, et n’est-il pas plus doux
De croire, qu’au ciel même on s’intéresse à vous ?
Ne fût-ce qu’un moment, il est si doux de croire !
Pourquoi vouloir sans cesse éclaircir « notre histoire,
Et défaire un collier, pour en compter les grains ?
Pourquoi, de l’inconnu questionneurs chagrins.

Voufoir sonder l’éclat d’une étoile qui fde,
Perdre, en la poursuivant, sa splendeur volatile,
Et voir, à chaque pas qu’on fait pour la saisir,
Comme l’astre échappé, s’échapper le plaisir 7



Vous enviez souvent, à quelque âme céleste.
Le don de respirer dans un vers qui l’atteste,
Et de pouvoir au loin, divulguant ses douleurs,
De l’avenir ému solliciter les pleurs !
Ce fatal privilège est peut-être sublime ;
Mais savez-vous aussi tout ce qui l’envenime :
Qu’un souffle fait plier la hauteur du talent :
Que lui-même, étonné de son essor brûlant,
S’il veut s’approfondir, connaît son impuissance,
Et qu’il suffit d’un mot, pour gêner sa croissance’?
Comme un aigle qui rame aux sources des éclairs,
Si j’ose, nautonier de ces terribles mers,
Aborder sans boussole aux sphères éternelles,
Je ne sens pas le froid se glisser dans mes ailes :
Si l’on m’eût averti, l’on m’aurait arrêté ;
Je ne tomberais pas, mais serais-je monté ?

Autrement que mes vers, votre raison calcule :
Et je vois, Maria, votre tête incrédidc,

Comme le front d’un lys par le vent agité,
Balancer son silence à chaque vérité.
Que prouvent, direz-vous, cette foule d’emblèmes,
Tous ces voiles brodés, jetés sur nos problèmes,
Hiéroglyphes brillants, dont les signes confus,
Loin d’expliquer l’énigme, en sont une de plus !
Que prouve avec le mal cette sonore escrime,
Et ces rapprochements, dont s’amuse la rime ?
De l’adresse, et le don, qu’on suppose immortel,
De passer, sans le voir, à côté du réel !
— Eh ! qu’est-ildonc de vrai, pour nous, dans la nature ?
Tout n’a-t-il pas, hélas ! son vernis d’imposture ?
Si l’œil, qui veut toucher l’arc-en-ciel radieux,
En démêle de près le tissu pluvieux,
Cet arc en a-t-il moins, sur nos plaines profanes,
Courbé de ses rubans les couleurs diaphanes ?
Etincelle durcie, éclair cristallisé,
Le diamant, qui dort sous tes cheveux posé,
Peut, révélant au feu son obscure naissance,
Perdre en vapeur sa flamme et sa magnificence :
Vaut-il pas mieux laisser son chatoyant sommeil
Parer, sans l’embellir » ton front jeune et vermeil !
Et si, sauvant mes nuits du brouillard qui les voile,
J’y crois voir le bonheur allumer une étoile,
Faut-il, de ce trésor prouvant la vanité,
Au creuset du cerveau dissoudre sa clarté ?



Bizarre composé de tout ce qui l’entoure,
Il n’est point de penchant que l’homme ne parcoure
Quelque chemin qu’il prenne, il rencontre partout
Quelque chose d’humain, qui l’unit avec tout :
Au plus fragile objet notre histoire se lie :
Chaque image qui passe est un mot de la vie.
Mais parmi ces tableaux devons-nous n’admirer,
iNe lire obstinément que ceux qui font pleurer ?
Notre sphère peut-être est un séjour d’épreuve :
Mais pourquoi de l’espoir vouloir la rendre veuve,
Et mécontent du jour, sans l’avoir essayé,
Vers celui qui l’a fait reculer effrayé ?
Que savons-nous du jour, du Dieu qui le dispense
Des faveurs qu’il destine à ceux qu’il récompense
De la félicité qui doit nous rajeunir !
Le paradis peut-être est de se souvenir.
Eh ! quel sera pour moi ce bonheur qui m’altère,
Si je n’emporte au ciel que l’ennui de la terre ?
Quand nous aurons franchi nos limoneux confins,
L’être inconnu, sa voix, celle des séraphins,
Ces hymnes pressentis, que notre langue implore,
Pour donner une forme aux secrets qu’on adore ; :
Ce respect de l’a mou r qu’on ne peut exprimer,
Qui fléchit nos genoux faibles de trop aimer :
Tout, de nos sens nouveaux exerçant la finesse,
Pourra de la mémoire émousser la tristesse.
Mais que le ciel bientôt nous paraîtra désert,
Si de ce globe étroit, où nous aurons souffert,

Nous n’y rencontrons pas quelqu’ombre fraternelle,
Qui confonde avec nous son essence nouvelle,
Pour prier, pour jouir, pour nous dire : Ma sœur,
Planons entrelacés loin d’un monde oppresseur !
Nous qui réunissions nbs bouquets d’espérances,
Renouons, sans souffrir, nos gerbes de souffrances :
Aux épis d’autrefois joignons ceux du Seigneur :
Nos pleurs se sont mêlés, mêlons notre bonheur !

De cette illusion pourquoi me défendrai-je ?
Dans mes nuits d’ici-bas sa lueur me protège.
N’est-il pas doux de croire, en aimant dans ces lieux,
Qu’on prépare déjà ses amitiés des cieux,
Et qu’un être, échappé des pays où l’on pleure,
Ne nous oublira pas dans sa sainte demeure !
L’hymen des souvenirs dure plus d’un instant :
Moi, j’habite d’avance où je sais qu’on m’attend.
Illusion encore, mais douce et ravissante !
Va, l’on ne meurt jamais, quand on aime : on s’absente.
L’ami qu’on perd renaît au delà du trépas,
Et si l’on se sépare, on ne se quitte pas.
Son âme bien-aimée, errant d’un monde à L’autre,
Aussitôt qu’on l’appelle, apparaît à la nôtre.
Elle glisse dans l’air avec les feux follets :
Comme un rayon du soir, aux fentes des volets,
Elle veille sur nous dans nos heures d’orage :
D’une pensée intime elle entend le passage,

Et nous parle, invisible, une langue d’espoir ;
S’entretenir ainsi, c’est déjà se revoir.
Moi, j’ai senti souvent que ma mère, ou son Ombre,
Marchait à mes côtés, quand ma route était sombre,
Et, confidente encor de mon muet effroi,
Étendait son amour entre un malheur et moi.
Les morts, qu’on a pleurés, sont des dieux qui nous aiment :
Croyez-le, Maria, car les doutes blasphèuient.

Cette foi d]orphelin, veux-tu la partager ?
Ce qu’elle a de pénible émeut sans affliger :
Elle est, comme un adieu, qui cache une promesse,
Un soupir d’exilé, qu’un écho nous adresse.
Ange gardien des pleurs qu’on lui veut confier,
La nature, avec nous, prompte à s’associer,
Va, si nous l’invoquons, semer, dans le bocage,
De nos regrets mêlés la conjugale image.
Vois-tu, dans les brouillards, ces deux astres perçants,
Entr’ouvrir nos rameaux de leurs feux caressants ?
Entends tu des tombeaux frémir la fleur fidèle,
Et l’insecte léger qui la frôle de l’aile ?
Ce sont des yeux chéris, penchés sur notre amour,
Pour faire, dans sa nuit, briller un peu de jour :
Et je connais la voix, qu’exhale l’asphodèle,
Aussi bien que l’écho qui frissonne autour d’elle.
Ces yeux d’ange, ce sont les yeux qui nous aimaient,
Quand nos deux cœurs d’enfants, sans se rêver, dormaient :

Et cette voix, qui tremble a travers la bruyère,
Ta mère, Maria, qui répond à ma mère.

Aveugle, qui te plais à douter de ma foi,
Entends ce que ta mère en mon cœur dit de toi.
Elle te dit qu’au ciel, où tu crois qu’on nous blâme,
On n’a pas tant d’amour, qu’elle en voit dans mon âme.
Ne me condamne pas à ne te rien donner,
Et reçois le bonheur, toi qui peux l’ordonner.
Peut-être as-tu raison d’en craindre les épines :
Mais tu ne les vois pas, hélas ! tu les devines.
Et quand il serait vrai qu’en ce monde imposteur,
Son éclat, quel qu’il soit, n’est qu’un éclat monteur,
De tes réalités la vanité frivole
Vaut-elle mieux, dis-moi, qu’une erreur qui console ?
Erreur souple et facile, elle épure nos jours,
Répond à nos dédains, en revenant toujours,
Et sans changer ses traits, variant la constance,
Sait, pour la faire aimer, déguiser l’existence.
Peut-être ces tableaux qui courent dans mes vers,
Ce jour étincelant, dont je peins l’univers,
Et ces mille bouquets, ces folles broderies,
Dont l’aiguille d’avril parfume les prairies,
Et ces yeux étoilés, qui veillent sur nos maux,
Et ces voix, dont mon âme invente les échos,
Tout peut-être m’abuse et vient de ta présence :
Et, déplorant du sort l’avare bienfaisance…

Je ne l’aurai du moins maudite qu’une ibis :
Et toi, tu la maudis toujours, ou tu le crois.

Je sais bien où j’irai, si tu deviens parjure :
Mais pourquoi de si loin creuser sa sépulture ?
Peut-être qu’en moi-même exilé par l’ennui,
Je pleurerai demain les heures d’aujourd’hui ;
Demain ! toujours demain ! pourquoi, d’un œil avide,
Éveiller l’avenir dans son chaos aride !
Oh ! qu’il dorme ! qu’il dorme ! embrassons le présent.
Je n’attends du destin ni faveur ni présent :
L’espoir a peu de part à mes rêves d’aurore,
Sans en changer la nuit l’illusion les dore :
Le monde, aux cris jaloux, peutencor m’attrister :
Mais n’ayant rien à perdre, on ne peut rien m’ôter ;
Je ne vis pas : je dors, en attendant la vie.
Pourquoi m’inquiéter des efforts de l’envie,
Et vouloir mettre un frein aux coursiers du hasard’?
. Qu’ils marchent le réveil peut arriver bien tard.
Où vont-ils ? à la gloire ? au combat ? que m’importe !
Le remèdeest toujours prèsdes maux qu’on supporte :
Le pays, où l’on tue, est toujours près de nous.
Oh ! laisse-moi long-temps rêver à tes genoux !
A mes illusions n’oppose plus tes doutes :
Quand on sait s’en guérir, on peut les garder toutes.

VOYAGE SUR L’EAU

Quand les vents du solstice, et leurs chaudes haleines.
Semblent jeter l’Afrique et ses feux dans nos plaines,
Qui pourrait, affrontant ces terribles bienfaits,
Des champs incendiés troubler l’ardente paix !
Tout dort pendant le jour : c’est la nuit qui réveille.
Sous les remparts de soie, où sa langueur sommeille,
La paresse captive attend, pour s’affranchir,
La brise du couchant, qui doit la rafraîchir ;
El du corps énervé suivant la nonchalance,
L’esprit attend aussi, pour rompre le silence,
Que les baisers du soir, qui raniment les bois,
Viennent rouvrir sa source et délier sa voix.
Prisonniers du soleil, sa fuite nous délivre :
Ce n’est qu’à son départ, que l’on commence à vivre.
Le génie engourdi, qu’a courbé la chaleur,
Relève de son front l’inquiète pâleur,
Et la pensée enfin, long-temps tyrannisée,
Ouvre sa fleur nocturne aux pleurs de la rosée.

Vous qui pensez déjà, comme s’il était nuit,
Levez-vous, Maria : voilà le jour qui fuit !
Venez, et, comme hier, avares de fatigue,
Nous reprendrons la barque aux saules de la digue :
Et, du croissant tardif devançant les rayons,
Nous irons sur les eaux, comme un nid d’alcyons,
Au souffle d’occident bercer notre indolence.
Entendez-vous de loin l’angelus qu’on balance,
Le dernier bêlement de nos derniers moutons,
Qui nous dit : C’est le soir ? Oui, c’est le soir : partons !

Que le fleuve est tranquille et désert ! l’hirondelle,
Qui ridait son cristal des baisers de son aile,
Sous le toit du pêcheur se délasse du jour :
Nous, qu’appelle des eaux le vagabond séjour.
Allons de l’espérance y promener le rêve.
Détache, batelier, ton canot de la grêve :
Prends tes deux avirons, et gouverne au hasard :
Allons où tu voudras" ; mais aborde bien tard.

Que vous inspire, à vous, ma penseuse chérie,
Ce voile de fraîcheur qui couvre la prairie :

Ces humides parfums qui montent des roseaux,
Et jettent sur nos sens d’invisibles réseaux :
Ces roehers cotonneux, ces nappes de nuages,
Qui peuplent de l’éther l’Océan sans rivages,
Et semblent, répétés par le fleuve en repos,
Des îles de vapeurs, qui marchent sous les flots ?
Plantés entre deux ciels sur le penchant des berges,
Voyez nos peupliers, inclinant leurs grands cierges,
Aux étoiles dans l’onde entr’ouvrir leurs rameaux,
Les porter comme un fruit : et l’ombre des oiseaux,
Fendant d’un vol nageur l’ombre de la verdure,
De sa liquide image agiter la peinture.
Par pitié, Maria, pour ces riants tableaux,
N’y laissez pas courir le deuil de mes pinceaux.
Vous dont l’esprit aisé, dont la grâce légère,
Prête à tout ce qui passe une vie étrangère,
Jetez, sur ce spectacle, un coloris d’espoir :
Car j’y vois à demi ce que j’ai peur d’y voir.
Le chagrin trop souvent, dérangeant la nature,
De nos cœurs qu’il flétrit fait un miroir parjure :
Fidèle à tout saisir, et cependant faussé,
Tout s’y retrace encor, mais tout est renversé.
Un jour… oh ! dissipez, voilez-moi cet augure :
Que l’avenir par vous, pour moi, se transfigure !
Je ne veux pas pleurer : il faut si peu de pleurs,
Pour troubler, dans ces eaux, le portrait de nos fleurs !

Qu’il est loin maintenant, cet oracle morose !
Sous un souffle magique il se métamorphose ;
Plus prompt que ce nuage, au couchant suspendu,
Qui semblait dans les airs un navire perdu,
Et qui, sans que notre œil ait vu ses mâts d’écume
Rapprocher les flocons de ses vergues de brume,
Prêt à changer encor, présente à nos regards,
Sur une mer d’azur, un écueil de brouillards.
L’avenir, dont ta voix a désarmé l’orage,
Laisse au vent, qui l’amène, emporter son présage.
Il a fui, comme un spectre à l’approche du jour,
Comme un reproche amer devant un mot d’amour.
Oh ! quand je souffre ainsi, viens toujours à mon aide.
Conjure, en me parlant, le démon qui m’obsède ;
Exorcise la crainte, et tel que ce bateau,
Qui court légèrement sur la cime de l’eau,
Que je me sente en paix, loin des taches du monde,
Comme un cygne endormi, suivre le fil de l’onde !
Dieu ! que ne pouvons-nous, toujours seuls, toujoursdeux,
Les bras entrelacés, comme le sont nos vœux,
Et sans voir seulement que nous changeons de plages,
De l’existence-ainsi raser les paysages !
Reviendra-t-il demain, le bonheur d’aujourd’hui ?
Aujourd’hui de ma route.il ne s’est pas enfui :

Demain, si j’y repasse, y sera-t-il encore ?
Mon paradis du jour reverra-t-d l’aurore ?
Le temps est plus rapide, hélas ! que notre esquif.
Et quand l’hiver, glaçant le rameur inactif,
De vos foyers frileux vous rendra l’esclavage,
Peut-être, Maria, que, sourde à mon veuvage,
Votre oreille, crédule à de feintes douleurs,
Négligera mes vœux, pour écouter les leurs.
Si je vois, dans l’absence, au fond de ma mémoire,
De ces moments si chers ctinceler l’histoire,
Auront-ils, dans la vôtre, un reflet fraternel ?
Cette fleur, dont nos champs ont hérité du ciel,
Qui force au souvenir, et qui craint qu’on n’oublie,
Oublirez-vous le jour, où vous l’avez cueillie ?
Vous ressouviendrez-vous, qu’hier, dans ce vallon,
Vous me l’avez donnée, en me disant son nom ?
L’hiver doit-il faner cette promesse intime ?
Le serment vaut-il mieux que la fleur qui l’exprime ?
S’effeuille-t-il comme elle, ou, n’engageant que moi,
Quand l’emblème mourra, sera t-il mort pour toi ?

Loin de nous, loin d’ici, ce destin qui m’effraie !
Vous serez, n’est-ce pas, toujours fidèle et vraie ?
Et, sur l’onde qui fuit, vos aveux répétés,
Ne fuiront pas, comme elle, au néant emportés ?
Du plus proche avenir personne n’est le maître :
Mon idole demain peut renier son prêtre ;

Qu’un nuage en ces tlots vienne à se retracer !
Comme l’eau qu’il noircit, il est prompt à passer :
Puis son vol orageux n’est pas toujours si sombre,
Et c’est toujours de loin, qu’il y jette son ombre.
Cette menace meurt ; mais, dans son lit d’aimant,
Le cristal constellé garde le firmament :
Dieu semble, de son front y semant l’auréole,
Balancer sa richesse autour de ta gondole :
Tous les bruits que j’entends sont des échos des cieux.
Je suis si près de toi, que je vois, dans tes yeux,
A l’ombre de tes cils, dont je baise le voile,
Vaciller mon image à côté d’une étoile :
Symbole ravissant d’un amour idéal,
Oui, d’une âme de choix, fait son ciel nuptial,
Qui se sent l’habiter et qui se voit lui-même
Animer de ses traits le paradis qu’il aime.
Reflets mystérieux de ma félicité,
Rayon magique et pur d’un hymen enchanté,
Ne vous éteignez pas : et toi, ma flancée,
Demeure, dors, respire, en mes bras enlacée :
Dans ces bras palpitants repose-toi toujours.
L’un dans l’autre mêlés, laissons glisser nos jours :
Et pâle de bonheur, languissante et ravie,
La tête sur mon sein, passe à travers la vie.

L’ANGELUS.

Quand sous un ciel d’été, roulant ses vagues blanches,
La lune, qui se fraie un chemin dans les branches,
Semble, de leur feuillage imprégnant ses rayons,
D’une dentelle errante estamper les gazons,
Ou d’un émail flottant caressant la clairière,
Parsemer d’îles d’ombre un étang de lumière :
Quel séjour aimanté que celui des forêts !
Sanctuaire éloquent, mystérieux et frais,
Que j’aime à voir ce temple, ouvert aux rêveries,
Allonger devant moi ses vertes galeries !
Soit le cri de l’orfraie, ou le cri du bouvreuil,
Dont le vol anuité cherche son chèvrefeuil :
Soit l’obscur moucheron, qui, d’une aile affamée,
Bourdonne autour des fleurs, dont l’urne s’est fermée :
Tout, aux penchants du cœur, sait accorder sa voix.
La nuit, à chacun d’eux s’adressant à la fois,

Mais ne me cachez rien. Que l’infidélité,
Même en trompant l’amour, en ait la loyauté !
Peut-être voudrez-vous, un jour, que je vous quitte ;
Mais n’abandonnez pas ma mémoire trop vite.
Rappelez-vous souvent ces longs moments si courts,
Où des— flots paresseux nous remontons le cours :
Où, du zéphyr trop lent à tenir ses promesses,
J’invente autour de vous les furtives largesses :
Où, de vous soutenir mon bras impatient
Prête à votre faiblesse un appui suppliant,
Et sent, tout orgueilleux du devoir qu’il s’impose,
Qu’au lieu de lui peser, son fardeau le repose.
Non, vous n’oublirez rien : j’ai tort de m’alarmer ;
Puisque vous êtes là, tout doit parler d’aimer.
Mobile, mais constant, ce miroir qui voyage
N’entraîne pas des fleurs la forme qui surnage :
Votre cœur, ne peut-il, comme lui, caressant,
Conserver mon amour, en le refléchissant ?
Tout change sur les bords de ce fleuve où nous sommes,
Les arbres, les gazons, les oiseaux et les hommes ;
Mais lui ne change pas : ses refrains familiers,
Demain, commeaujourd’hui, joueront dans les osiers :
Et nous dont, chaque soir, la lente promenade
Va chercher de ses flots f’humide sérénade,
Pourquoi, plutôt que lui, nous verrait-on changer,
Nous, qu’à le parcourir, il semble encourager,
Vous, dont l’âme limpide est encore plus pure,
Moi, qui n’ai qu’un amour, comme il n’a qu’un murmure ?

Non, je ne veux plus croire à de prochains revers,
Et toujours le même astre éclairera mes vers.
Si ma frayeur jalouse a blessé ta tendresse,
Pardonne-moi, mon ange, un accent de tristesse,
Et l’effroi d’un amour, qu’un soupçon fait trembler.
Pour me rouvrir les cieux, tu n’as qu’à me parler :
Je dirai comme toi, pour y trouver ma place.
Oui, je crois, Maria, que le malheur se lasse :
Je crois que je vivrai : je crois que nos chemins
Se marîront un jour, comme aujourd’hui nos mains.
Pour m’aider à marcher, cache-moi sous tes-ailes :
Comme un souffle échappé des sphères immortelles.
Mêle au deuil de ma lyre un baiser de ta voix :
Que je chante, en riant, pour la première fois !
L’avenir est fleuri, l’avenir a des fêtes :
L’avenir, si tu veux, n’aura pas de tempêtes :
L’avenir c’est demain, Maria, c’est l’été.
Au signe des —Gémeaux le soleil arrêté,
De ses feux paternels échauffe nos collines :
Et qui sait si l’hiver doit les rendre orphelines !
O ma barque ! glissez sans compter les instants,
Peut-être que l’été durera bien long-temps.

O mon ange ! restons sur ce fleuve propice.
D’un rêve de bonheur oflicieux complice.

Mon horizon terni prend un aspect vermeil,
Et ces accents sur moi font l’effet du soleil.
Je me retrouve heureux, comme j’avais cru l’être.
J’espère même encore, et cet espoir peut-être,
Échappé d’une voix qui parle à l’Éternel,
A quelque chose en lui qui tient moins du mortel.
Je suis sûr qu’attentive à tout ce qui supplie,
A ces pieux tributs la nature s’allie,
Et qu’un ange du ciel, surveillant ces accords,
Commande aux vents jaloux d’épargner leurs trésors.
Oui, je suis sûr qu’un ange interdit à la brise
D’emporter, loin de nous, les soupirs de l’église.
IIs glissent dans nos buis, dans les vagues du blé,
Et semblent, régnant seuls sur le monde troublé,
D’un souffle de prière agiter les feuillages.
L’incrédulité même y joint un cri d’hommages :
Quand Dieu passe, qui peut, s’armant de cécité,
En faveur du néant casser l’éternité !
Ce n’est pas que je croie à ces enfantillages,
Dont la fourbe mystique a broché, d’âge en âges,
Le canevas naïf de la foi des aïeux :
Tous les cultes mêlés n’en font qu’un à mes yeux.
Comme tous les rayons composent la lumière,
Tous les vœux des mortels ne sont qu’une prière :
C’est toujours la faiblesse, implorant un appui.
Qui n’en a pas besoin, et qui, dans son ennui,

N’importe sous quel nom, ne se fait pas d’idole ?
Moi, ma divinité, c’est tout ce qui console,
C’est tout ce qui m’émeut, ou me parle de vous.
Le besoin d’adorer fait fléchir mes genoux,
Et quand j’entends prier, ma voix involontaire
S’unit, comme la vôtre, aux ferveurs de la terre :
Quand j’entends l’Angelus, je sens qu’autour de moi,
Chacun cherche son ange, et moi, que je le voi.
Comme aux pieds de la V ierge une offrande embaumée,
Mon âme autour de vous s’exhale consumée.
Qui, dans ce monde, hélas ! peut aimer, sans prier ?
Parler de son amour, c’est déjà supplier.

Oh ! je vous en supplie : Une seconde encore,
Respirons ce parfum, qui des bois s’évapore,
Cette humide fraîcheur, qui sent l’obscurité,
Cette odeur de silence et de tranquillité.
Restez, et maintenant que la cloche nocturne
N’interrompt plus du soir le repos taciturne :
Maintenant, Maria, qu’avec ces bruits sacrés,
Mes rêves d’autrefois se sont tous retirés,
Entraînez ma pensée au-devant d’autres songes :
Même pour n’y pas croire, inventez des mensonges,
Mon amour un moment en fait des vérités.
Si\j’aime, auprès de vous, ces accents enchantés,
Qui font, au cœur vieilli, refleurir l’espérance,
C’est qu’en vous y mêlant je refais mon enfance,

Refait dans son creuset la nature éclipsée,
Et présente à nos sens le ciel de la pensée.

Ermite négligent d’un Éden de son choix,
Qui ne s’est pas, le soir, arrêté dans les bois,
Pour entendre de loin le vent, qui les effleuré,
Balancer dans ces nefs le bruit plaintif de l’heure !
Ce bruit inanimé, créé par les vivants,
Perd ce qu’il tientde l’homme, en traversant les vents,
Et, de ces messagers d’un monde plus austère,
Emprunte, pour mourir, un accent de mystère.
J’aime, du cor chasseur, grondant ses lévriers,
La fanfare d’appel, le long des coudriers,
Et le sifflet lointain du berger dans sa lande,
Quand il ramène au parc ses moutons qu’il gourmande.
La nuit, à chaque pas, qu’elle fait dans les airs,
Éveille, autour de nous, d’ineffables concerts.
Mais parmi tous ces bruits, dont l’onduleux murmure
Vient de la part de l’homme, et non de la nature,
Celui que je préfère, et qui sait mieux, le soir,
De mes ennuis bercés assoupir le. pouvoir,
C’est le sourd tremblement de la cloche du prêche,
Dont le glas villageois tinte autour de la crèche :
C’est l’agreste Angelus, qui, du haut de la tour,
Semble, dans les déserts, sonner la mort du jour,

Morte aussi, mon enfance, et ses belles journées,
Les songes qui brodaient mes fraîches matinées,
(Arcs-en-ciel d’un moment, dont les couleurs, hélas !
S’éparpillent en pluie, et laissent, sur nos pas,
Leurs zones de vapeurs se fondre goutte à goutte : )
Tous mes songes perdus, ramenés sur ma route,
Sur l’aile de ces bruits voltigent, en chantant :
Ce que Dieu m’a repris m’est rendu, quand j’entend.
Confident du passé, le son, lent ou rapide,
Réveille en nous des ans le cours trouble ou limpide :
Tout ce qu’on a pensé jadis, en écoutant,
Dans ce miroir plaintif reparaît existant.
On dirait qu’un Esprit, dont le vol nous soulage,
Suspend noire mémoire au clocher du village :
Et ses discours d’airain sembtent tous revenir
Ouvrir une cellule, où dort un souvenir.
Chacun d’eux, sur un point, touchant cet orgue intime,
Soulève dans la vie un écho oui l’exprime :
Et, comme absents des mers on voit les matelots,
Sur nos globes étroits relisant tous les Ilots,
Voguer, en un clin d’œil, du couchant à l’aurore,
Le cœur, sur une carte invisible et sonore,
Ressaisit son voyage, et, dans quelques instants,
Parcourt le labyrinthe et les circuits du temps.

Mes fleurs, que l’ouragan a si vite effeuillées,
De leur jeune incarnat renaissent émaillées :

Et semble, embarrassé d’une vapeur sonore,
Un astre nébuleux, qui n’ose point éclore.

Quand j’aurais dans la voix le talent radieux,
Qui fit de Raphaël un confident des cieux :
Quand, de deux arts rivaux entrelaçant la grâce,
Mes accents, parfumés de l’Albane et du Tasse,
Diraient que vos cheveux, baisés par le soleil,
De ses rayon6 d’automne ont le reflet vermeil,
Et que, de leurs anneaux, dont la courbe soyeuse
Encadre du profil la pâleur sérieuse,
La gaze, en s’abaissant, pourrait, si vous vouliez,
Couvrir d’un réseau d’or l’albâtre de vos piés :
Quand je répéterais que, candide et hautaine,
L’âme, qui de vos yeux a velouté l’ébène,
Sait aussi de vos traits amollir la fierté :
Et quand j’attesterais, que leur sévérité,
Sait accorder son ombre aux lueurs d’un sourire :
Qui vous reconnaîtrait ? comment, avec la lyre,
Esquisser un regard, qu’on croit venir du cœur,
Et la pourpre railleuse, où glisse un ris moqueur ?
De mon tableau parlé chaque ligne ressemble ;
Mais comment les contraindre à former un ensemble
Chacun groupe à son gré tous ces détails divers,
Et le portrait manqué reste épars en nos vers.

Richesse involontaire, on peut vanter des charmes,
Dont l’éloge souvent est écrit dans nos larmes ;
Mais quel prix, à vos yeux, peut avoir cet encens,
Dont le fade tribut cherche à leurrer vos sens ?
Laissez ce vain hommage à l’orgueil qu’il caresse :
En flattant la beauté, c’est à Dieu qu’on s’adresse.
Sur votre âme plutôt interrogez mes chants :
Et quand, armés de traits pluschagrins que méchants,
Vous les verriez, fuyant le ciel qui les attire,
Dans leur vol plus terrestre effleurer la satire,
Qu’importe ! nous savons qu’on ne vous apprend rien,
En louant des trésors, que vous voyez trop bien.
S’il n’est pas un regard qui ne vous en réponde,
Vous en êtes plus sure encor que tout le monde.
Pourquoi donc m’asservir à vous les révéler ?
Vos vertus, Maria, je n’en veux point parler :
Tous ceux qui vous verront prétendront les connaître.
L’amour seul, plus adroit, sans vouloir le paraître,
Sur les défauts masqués ouvre un œil curieux :
Ce qu’on cache le plus est ce qu’il voit le mieux.

Si mon esprit, jaloux de montrer sa science,
Osait, une seconde, armé d’expérience,
Laisser tomber sur vous des regards indiscrets,
Sans de trop grands efforts croyez que j’y lirais :
Une incrédulité de toute chose humaine,
Qui donne à la franchise un air de phénomène :

Que je la recommence aux pieds du même amour,
Et, qu’en vous consacrant mon passé jour à jour,
Je n’aurai pas ainsi marché, quoiqu’il advienne,
Sans voir trembler votre ombre à côté de la mienne
Autrefois, Maria, quand l’airain pastoral
Tintait du couvre-feu l’orémus féodal,
C’était une heure amie, où, dans l’ombre embrassées,
Les âmes, qui s’aimaient, échangeaient leurs pensées :
Et les accords flottants des antiennes du soir,
Dans ses balancements, imitaient leur espoir.
Oh ! parle-moi de toi, comme autrefois, sans crainte,
Tu m’en aurais parlé dans ta chaumière éteinte !
Comme cessons tremblants, que traduisent mes vers,
Élève, sous mes pas, un magique univers.
Ta voix est plus puissante, et plus sainte peut-être :
Ils rappellent des fleurs, et toi, tu les fais naître.
Je prévois les faveurs, qu’ils peuvent ramener :
Ils ne peuvent que rendre, et toi, tu peux donner.
Ils endorment nos maux, et toi, tu les désarmes :
Parle-moi’: tes aveux effacent tant de larmes !
A chaque mot de toi, je renais d’un printemps :
Fût-ce pour dire adieu, parle-moi bien long-temps.

PORTRAIT.

Ce n’est donc pas assez, Maria, qu’un miroir
Vous jette, à chaque instant, le bonheur de vous voir :
Vous voulez qu’un poème, empreint de votre image,
Plus fidèle que lui, la retienne au passage :
Vous voulez qu’un poète, au lieu de vous bénir,
Fasse voir, par des sons, ce type à l’avenir ?
Impossible ! Les mots voilent tout d’un nuage ;
La nature, rebelle aux ruses du langage,
Échappe à notre plume et rit de nos compas :
L’esprit ne peint d’attraits, que ceux qu’on ne voit pas.
Je vous le dis encor : infidèles copistes,
Nos chants remplacent mal le pinceau des artistes.
Quelqu’habile qu’il soit, leur voile harmonieux,
En s’adressant à l’âme, inquiète les yeux :
La forme qu’il accuse y vacille incertaine,
Comme vous, Maria, que l’on devine à peine,
Quand penchant sur la harpe un front de iNiobé,
Derrière ses accords il brille dérobé,

Ne voit-on pas souvent, sans troubler les ruisseaux,
Une feuille glisser sur la nacre des eaux :
Et l’été, sccourable à nos champs qu’il embrase,
Tendre autour du soleil ses frais remparts de gaze ?
Tu le sais mieux que moi, qui les ai combattus,
C’est grâce à nos défauts qu’on chérit nos vertus.
Ne te corrige pas, reste avec mes reproches :
Je ne vois rien de toi, que toi, quand tu t’approches
Je t’ai dit tout le mal, que je puis en penser,
Quand ta présence est là, qui vient tout compenser.
Demeure auprès de moi : tu n’as plus rien à craindre.
Je recommencerai, si tu veux, à te peindre :
Ordonne, et que ta voix, comme d’adroits rayons,
Suspende ton image au vol de mes crayons !

Non, non : je ne veux pas t’obéir davantage :
Je ne veux plus tenter cet infaisable ouvrage.
Quand je consacrerais un siècle à l’esquisser,
J’en passerais sans doute un autre à l’effacer.
J’y voudrais ajouter quelque charme indicible :
Et qui peut se flalter d’achever l’impossible ?
Si j’étais loin de toi, seul avec mes regrets,
Peut-être parviendrais-je à mieux fixer tes traits :
On dit que l’infortune est un peintre fidèle,
Et qu’à travers des pleurs on voit mieux son modèle.
Ne me condamne pas à ce fatal succès :
Je n’aurais pas le temps de polir mes essais.

Répudie, avec moi, ces vers dont l’imposture,
Comme une glace indigne, a terni la nature :
Ton portrait vit au cœur, qui ne peut t’oublier ;
Penche-toi sur mon âme, il est là tout entier.
Comme un dernier trésor mon souvenir le garde :
C’est un miroir sacre, qui ne ment pas… regarde !

Et cette ambition des soins de l’amitié,
Qui veut tout recevoir, pour rendre la moitié :
Un charme de douceur, qui cherche trop à plaire :
Une sincérité, que je crois exemplaire,
Mais qui, trompant l’oreille, en agaçant nos vœux,
Dérobe ses secrets derrière ses aveux :
Contre un mot qui vous blesse, un oubli de vengeance,
Qu’on prend pour du dédain coloré d’indulgence,
Et, lorsque par hasard vous daignez nous juger,
Moins d’adresse à guérir, que d’art pour affliger.
Jalouse avec orgueil du moindre privilège,
Vous voulez protéger, de peur qu’on vous protège,
Et tout tenir de vous, pour ne rien nous devoir :
Le bonheur, à vos yeux, prend les traits du pouvoir,
Et fière des succès, dont on vous environne,
Vous faisant préférer, sans préférer personne,
On vous voit, sans pitié, la première au combat,
Jouer mon avenir contre l’encens d’un fat.
Triste jeu, qui finit même avant la jeunesse !
Vous dépensez mes jours, en les risquant sans cesse ;
Et qu’aurez-vous gagné, quand ils seront perdus ?
Pour une âme de moins, un mensonge de plus.
Coquette ! Marra, pourquoi rester coquette ?
Après l’avoir brisé, penses-tu qu’on rachette
Un cœur comme le mien, qui vit d’oblation,
Dont toi seule es l’idole et la religion,

Qui sait, pour t’adorer, tous les mots qu’on peut dire ?
Hélas ! ce n’est pas là ce qu’une femme admire.
De conquête en conquête, ardente à s’égarer,
Elle fait des martyrs, pour nous les comparer.
Qu’importe vingt façons d’exprimer que l’on aime !
Quand il change de voix, le mot n’est plus le même.
Avide en même temps d’hommage et de repos,
Il vous faut un amour avec beaucoup d’échos.
Comme un cygne, habitant d’une obscure fontaine,
Qui, fuyant le désert pour une onde mondaine,
Vole oublier au loin le cristal attristé,
Qui berçait en sujet sa blanche royauté,
Votre sexe inconstant se mire dans notre âme,
Y balance long-temps une image de n’amme :
Et quand vous avez vu le miroir enivré,
Réfléchir de vos traits le prodige adoré,
Vous allez, épiant des victoires nouvelles,
A l’encens des flatteurs épanouir vos ailes.

Oh ! ne me montre pas ce sourire fâché :
Le blâme n’est souvent qu’un éloge caché,
Et, ce que j’ai blâmé, je le chéris peut-être ;
On n’est jamais parfait, qu’en s’éloignant de l’être.
Dieu partout, avec art ménageant sa clarté,
Des ombres qu’il lui prête embellit la beauté.
Dans leurs palais d’argent, qui parfument nos plaines,
Quels lys n’ont donné place au bronze des Phalènes ?

REGARDS EN ARRIÈRE.

L’homme, toujours si prompt à se tout ramener,
Se laisse à ce penchant doublement entraîner,
Quand il aime : son cœur voit partout des miracles,
Et l’univers, pour lui, se traduit en oracles.
Comme un prisme idéal, attaché sur les yeux,
La passion colore, ou rembrunit les cieux,
Et du monde, à son gré, variant la peinture,
Semble, aux teintes de l’âmej accorder la nature.
Le temps même, docile à ses ordres secrets,
Pour chaque rendez-vous semble choisir exprès
L’heure, où l’amour s’entend avec la poésie,
Et que, s’il l’avait pu, le nôtre aurait choisie.
Nousn’avons, en un jour, qu’unmoment pour nous voir :
Et tout s’est arrangé, pour que ce fût le soir.
L’ombre alors, qui la voile, aplanit notre route,
Et le bonheur qui parle en réve un qui l’écoute.

Qui pourrait maintenant s’étonner, que mes vers
N’aient jamais du matin célébré les concerts ?
Sans doute auprès de vous, l’aurore, moins stérile,
Trouverait, sous mes doigts, la lyre aussi facile :
Mais souvent sa lumière effrairait mes accents.
Au lever du soleil, qui stimule nos sens,
Je sais que la pensée a plus de transparence :
Tout le feu du réveil passe dans l’espérance.
L’ambition s’allume à la splendeur du jour ;
Mais l’esprit n’a d’éclat, qu’aux dépens de l’amour.
L’aube, avec sa gaîté, sa bruyante opulence,
Effaroucbe le cœur, qu’enhardit le silence :
Tous les peuples de l’air, où bourdonnent leurs jeux,
Sont autant de témoins, qui gênent nos aveux :
Les oiseaux étourdis, même les plus fidèles,
Emportent, en chantant, nos baisers sur leurs ailes.

Le soir, rien ne distrait les serments plus pieux ;
D’un monde inquisiteur les écueils envieux
N’offensent plus les pas de la mélancolie :
Sur ses songes passés notre âme se replie :
Le génie, abdiquant l’orageux avenir,
De son vol recueilli parcourt le souvenir :
L’obscurité, propice à notre imprévoyance,
Des échos que l’on craint endort la surveillance

Enfin, le cœur plus libre est aussi moins flottant,
Et quand on ne voit rien, on croit que rien n’entend
On se parle tout haut des rêves de sa vie :
Vous, Maria, quelle ombre avez-vous poursuivie ?



Du haut de la colline, où le jour l’a conduit,
Le voyageur regarde, en attendant la nuit,
De son chemin d’en bas serpenter le sillage :
Vous, qui n’êtes ici qu’un ange de passage,
Gravissant comme nous la montagne des ans,
Quoique votre âge encor n’ait pas monté long temps,
Voyez ce que vos pas ont parcouru d’espace.
Pour y semer des fleurs, en suivait-on la trace ?.
Dussiez-vous alarmer mon curieux effroi,
Où marchiez-voushier, quand vous marchiez sans-moi ?
Quand des pavots du soir le charme nous enivre,
N’est-ce pas là l’instant, où l’âme, qu’il délivre,
S’enquiert de ces chemins, plus perdus qu’oubliés,
Que le temps à mesure eflace sous nos piés ?
Reprenez, avec moi, vers votre jeune histoire,
Ces sentiers nuageux, où vague la mémoire :
Que de vos premiers ans contemporain jaloux,
J’en repeuple les jours, que j’ai passés sans vous !

Comme dans ces miroirs, où l’art de la magie,
De nos foyers éteints, rallumait l’effigie,
Et qui, des yeux confus dissipant les brouillards,
Dans l’univers d’un rêve entraînaient nos regards,
Faites flotter, pour moi, dans les sons du langage.
De cette époque absente une visible image.
Mon amour inquiet, qui veut tout adorer,
De toute sa maîtresse aspire à s’entourer.
Pèlerin du passé, je veux qu’il m’appartienne,
Et que mon Ame encore y retrouve la tienne :
On a si peu de temps à s’aimer ici-bas,
Qu’on cherche à l’ai longer du temps qu’on n’aimait pas.
Ne me déguisez rien : car qui se cache éclaire.
Vous, dont les défauts même ont le talent de plaire…
On a dû vous le dire, avez-vous écouté ?
Si jeune, Maria, quelle fatalité,
Sans pouvoir de vos traits altérer l’élégance,
Attriste de pâleur leur muette éloquence ?
Quel souffle injurieux, se trompant de saisons,
Sans offenser leur tige a courbé vos moissons ?
Vous ne connaissez pas ces perfides supplices,
Qui sillonnent nos fronts de sourdes cicatrices :
Mais d’où vient, dites-moi, ce voile de langueur,
Qui nous semble accuser la fatigue du cœur ?

Qu’avez-vous éprouvé ? quelle secrète peine,
Sans ternir vos regards, en a mouillé l’ébène ?
Était-ce de ces maux, dont on cherche à mourir,
Et dont on ne guérit, qu’à force d’en souffrir ?
Maintenant qu’un péril ne paraît plus à craindre,
Initiez mes pleurs au bonheur de vous plaindre.
Quand une mort jalouse allait vous emporter,
Trouviez-vous que ce monde était triste à quitter ?
Pour y voir un adieu, votre avide paupière
Eût-elle, en se fermant, invoqué la lumière ?
D’un chagrin qui console imploriez-vous l’appui ?
Vous aurait-on pleurée alors comme aujourd’hui ?

Que vous êtes habile à ne jamais répondre !
Pourquoi mêlant vos jours, sans pou voir les confondre,
Perdre, à les embrouiller tant de peine et de soin ?
D’un voile astucieux vos traits ont-ils besoin :
Pensez-vous y jeter quelque charme suprême,
En faisant, autour d’eux, voltiger un problème ?
Quand il s’agit d’un cœur loyal et généreux,
Croyez-moi, tant d’adresse est un art dangereux.
Un homme à découvert, qui croit qu’on se déguise,
Finit par voir un crime, où manque la franchise ;
Son coup d’œil va plus loin que ce qu’on veut cacher :
Il ne s’occupe plus d’aimer, mais de chercher ;

Son esprit, assiégé de fantômes sans nombre,
S’armecontre un mensonge, et creuse dans uneombre :
Et ses rêves bientôt, que rien ne ralentit,
Ne sont plus qu’un abîme, où l’amour s’engloutit.
Ne me montre donc plus cette ingrate prudence,
Qui d’un vernis rusé glace une confidence :
Garde-la pour le monde, abdique-la pour moi,
Qui ne t’interrogeais, que pour parler de toi.
Va, je connais ta vie aussi bien que toi-même :
Crois-tu qu’on puisse aimer, sanssavoircequ’onaime ?

Pareil à ces jongleurs, dont les yeux vigilants
Poursuivent l’avenir sur les cartons volants,
Dont ils ont combiné les couleurs prophétiques,
Ou qui le voient écrit dans ces veines mystiques,
Dont les rameaux croisés nous sillonnent les mains,
L’œil jaloux du poète, épelant les humains,
De leurs fronts qu’il consulte analyse les lignes,
Et du passé qu’il cherche y reconnaît les signes.
Les faits les plus obscurs, qu’on croit les plus secrets,
Impriment, malgré nous, leur cachet sur nos traits.
Sous le rire présent, dont la gaîté l’efface,
Des larmes d’autrefois on reconnaît la place :
L’orage, quoiqu’absent, sous le calme apparaît,
Et nous laisse, en fuyant, un repos indiscret.
Ainsi lorsque l’hiver, dans son réseau deglace,
D’un lac battu du vent vient saisir la surface,

Noire œil, au froncement du cristal tourmenté,
Mesure la tempête et son vol arrêté :
Elle existe ; et pourtant, sous le froid de ses voiles,
L’onde, comme en été, berce encor les étoiles.
Ne revenez donc plus, tournant la vérité,
Vous poser en mystère à ma sagacité.
L’homme, en les devinant, des énigmes se venge :
Dieu se fait excepter mais vous n’êtes qu’un ange.
Voulez-vous maintenant qu’aux lueurs de mon art,
Je ramène vos pas à leur point de départ ?
Voulez-vous qu’à travers la brume des années,
Je retrouve les fleurs que vous avez glanées :
Ou que, de vos pcnsers ressuscitant le cours,
J’en déroule à vos yeux la carte et les détours’?
Faut-il vous retracer, Maria, vos chimères :
Comment do l’avenir les rêves éphémères
Ont, usurpant d’abord votre jeune raison,
Des fictions du cœur peuplé votre horizon,
Et comment aujourd’hui vous les laissez encore
Suspendre, à votre ciel, leur flottant météore ?
Chaque songe, pour vous, qui l’aviez inventé,
Est devenu plus vrai que la réalité ;
Et, de vos jours ainsi recomposant le livre,
Vous avez peu vécu, mais vous avez cru vivre :
Vous n’avez point souffert d’un malheur éprouvé :
Vous souffrez d’un bonheur, qui n’est pas arrivé.,



Vous n’avez point aimé, Maria, je le jure :
De vos jeunes tourments le récit me rassure.
Aux maux qui ne sont plus, s’il est doux de songer,
Quand un cœur nous écoute, afin de partager,
Ce n’est pas, quand l’amour a repris ce qu’il donne.
Quand l’âme est en ruine, on ne l’ouvre à personne :
Le silence la ferme ; et vous avez parlé !
Oui, je m’expliquais mal ce front pur et voilé,
Qui, sous un ciel serein, garde encore un nuage :
L’arbre de votre vie a des fleurs pour feuillage ;
Il ne lui faut plus rien, pour renaître vermeil,
Qu’un rayon de bonheur, un baiser du soleil.
Oui, vous les ignorez, ces supplices arides.
Qui nous jettent au cœur de si profondes rides !
Ignorez-les toujours, on ne peut s’en guérir ;
La main de la pitié ne sert qu’à les aigrir.
Ne vous informez pas de ces trombes ardentes,
Dont la fièvre envahit nos rives imprudentes !
En vain le ciel calmé se montre, un jour, plus doux :
Le ciel de l’ouragan n’efface pas les coups,
Et le chêne jauni, qu’a courbé la tempête,
Achève d’exister, sans redresser la tête.

Vous n’avez point aimé ! mais laissons à l’écart
Ce livre, à peine ouvert, où je lis au hasard :
Cessons de consulter ce passé fantastique,
Dont je lève, en tremblant, le voile énigmatique ;
Car souvent ce qu’on cherche, on a peur de le voir.
Ne me su ffit-il pas de croire tout savoir ?
Parlons encor de toi : mais parlons d’un autre âge.
De ton enfance ensemble essayons le voyage ;
Là, tu ne craindras pas, que mon œil soupçonneux,
D’un lien qui t’accuse interroge les nœuds,
Et foudroie en arrière un rival qui m’effraie.
De tes blés recueillis prenant pour moi l’ivraie,
Je veux, pour l’embellir, retrouver ton berceau.
Des larmes de ta vie embrassant le tableau,
Que je puisse, en un rêve, effacer la première,
Comme, sous mes baisers, j’essuirai la dernière !
Donne-moi tes beaux ans, mon ange, à réunir.
De leurs moindres lueurs dorant ton avenir,
Si je ne le vois pas, qu’au moins je le devine :
Et vers le ciel douteux, que la mort nous destine,
Que je puisse, avec toi m’entretenant toujours,
Emporter, tout entier, te roman de tes jours !

DÉCEPTION.

Quoique bien jeuneencor, j’ai long-temps, loin du Uruit,
Des langages du monde interrogé la nuit,
Et, de leur mine abstraite explorant les merveilles,
Ma lampe curieuse a pâli dans les vei Iles ;
Mais, lorsque sous mes pas ses lumineux secours,
Des sentiers du travail éclairaient les détours,
Je n’ai pas, courtisant un vaniteux fantôme,
De l’avenir sonore évoqué le royaume.
Quand j’ai chéri l’étude aux dépens des plaisirs,
C’est plus haut, qu’un grand nom, qu’aspiraient mesdésirs.
J’espérais, éludant cette orgueilleuse embûche,
Voir des songes plus beaux essaimer dans ma ruche,
Et de l’amour, si prompt à changer d’univers,
Captiver l’inconstance, attentive à mes vers.
Si je voyais alors, comme une ombre voilée,
Une femme, le soir, passer dans ma vallée,
Dieu ! que j’aurais voulu, dans mes jeunes transports,
Contre un de ses soupirs échanger mes trésors,

Prosterner à ses pieds ma savante richesse,
La combler de talents, sans troubler sa paresse,
Et, de ma solitude abjurant la rigueur,
Instruire son esprit, pour atteindre à son cœur !
Le sort, avec l’amour déjà de connivence,
Sous le joug, dont je meurs, m’avait courbé d’avance.
Ces sœurs, qu’à nos chagrins le génie accorda,
Clémentine, Imogen, Clarisse ou Miranda,
Ces enfants adoptifs, qu’éleva l’Angleterre,
Et qui, sans exister, peuplent pourtant la terre,
Semblaient, tous confondus sous un nom gracieux,
Me dicter un roman, qui m’approchait d<s cieux.
J’habitais tout entier le paradis d’un livre,
Et je ne vivais pas : je m’apprêtais à vivre.
Je croyais quelquefois sentir, étincelants,
Des yeux mystérieux surveiller mes élans.
Il est si doux, blessé par de lâches intrigues,
D’aller, dans une autre âme, endormir ses fatigues,
Que, d’une ingratitude eussé-je dû périr,
J’aurais, pour tout donner, voulu tout conquérir !
Comme en hiver l’abeille attend la fleur prochaine,
De mon printemps futur, moi, j’attendais la reine,
Non pas pour lui ravir les parfums qu’elle aurait,
Mais pour lui prodiguer ceux qu’elle m’envirait.

Caprices enchantés d’un âge encor crédule,
Que de temps leur prestige a meublé ma cellule !
Était-ce l’avenir, qui, pour m’y préparer,
M’envoyait ces lueurs, qui devaient m’égarer ?
Oui : l’homme sous son front, que les ans élargissent,
Porte son sort écrit en lettres qui grandissent ;
Et pour qui s’interroge il n’est rien d’imprévu.
Ce songe tentateur, si souvent entrevu,
Ma pensive jeunesse, imprudemment séduite,
N’en devait que trop bien approfondir la suite.
Je devais accomplir ce que j’ai tant rêvé :
Hélas ! tant de bonheur m’était donc réservé !

Une femme parut, qui, sous sa forme blonde,
Appartenant au ciel, en traversant le monde,
Demandait, pour charmer, un langage de plus :
Et, ce qu’elle voulait, bientôt je le voulus.
Je voulus bravement, fort de sa préférence,
Vers des mots inconnus guider son ignorance :
Je ne crus les savoir, que pour les lui montrer.
Dans des sentiers prévus fier de m’aventurer,
Je comptais, inspiré par ces leçons divines,
Et, de l’ennui pour elle arrachant les épines,
Cultiver son esprit, sans jamais le lasser :
J’espérais, lui sauvant la peine de penser,

Que son cœur apprendrait plutôt que sa mémoire ;
En me le répétant, je parvins à le croire.

Que de secours, disais-je, aussi prompts que mes vœux
Viendront, sans que j’y songe, aguerrir mes aveux
Que d’heureux incidents une leçon rassemble,
Pour exhorter l’essor d’un hommage qui tremble !
Que de fois, dans un livre, on voit se décider
Le secret hasardeux, qu’on craignait d’aborder :
Et sous le voile adroit de l’auteur qu’on admire,
Comme on se dit souvent ce qu’on n’osait se dire !
Tous ces baisers, éclos d’un récit suborneur,
Dont deux ombres du Dante ont gardé le bonheur,
Semblaient déjà pour moi, s’échappant du poème
Marier mon sourire au sourire que j’aime.
Ivre, avant d’y céder, de tant d’illusions,
Et, sans savoir encor les vers que nous lirions,
Je savais, à quel mot, sa paupière baissée
Devait se relever, pour voir dans ma pensée.
J’imaginais de loin, que mes regards joyeux
Lui gravaient dans le cœur ce qu’épelaient ses yeux
J’inventais, pour l’aider, un encens de parole,
Et, guidant de ces flots la magique auréole,
Autour de son esprit je les voyais errer,
Et parfumer le temple, avant d’y pénétrer.
Mais, comme on l’a conçu, quel ouvrage s’achève ?
Rien ne peut arriver, hélas ! comme on le rêve.

Le songe se transforme, en se réalisant :
Son éclat, moins trompeur, est aussi moins puissant ;
Un voile inaperçu gêne sa transparence :
Nulle faveur du sort ne vaut son espérance.
Rendons grâce pourtant, aux destins inhumains,
Des éclairs fugitifs, qui dorent nos chemins :
L’espoir, le plus souvent, l’illusion s’envole,
Sans qu’un rayon d’adieu dans la nuit nous console.
Enfants, qui découpons l’image du soleil,
Nous lançons dans les airs notre jouet vermeil,
Et nous suivons des yeux, jusqu’au seuil d’un nuage,
L’astre huriolé, qui plonge dans l’orage.
Quand il a disparu, nous sentons son essor
Tirer le fil tendu, qui le retient encor ;.
Puis, pour naviguer seul, il rompt son faible câble,
Et, comme notre espoir, son vol irrévocable
Se perd, et ne nous laisse, en fuyant son soutien,
Qu’un peu de fil mêlé, qui n’attache plus rien.
Que m’ont laissé de plus mes chimères aimées ?
Le souvenir confus de les avoir formées.
Que de fois ces leçons, que j’attendais toujours,
Ont, pour moi, duprintemps, noirci les plusbeaux jours :
Et combien j’ai de fois vu l’astuce ou l’envie
Brouiller le fil flottant, qui suspendait ma vie !
J’aurais voulu, souvent, pâle d’anxiété,
Echapper par la fuite à ma félicité.

Quand des rideaux du jour les franges enflammées
Balançaient leurs glands d’or à travers les ramées :
Quand l’humide matin, qui joue avec ses pleurs,
En colorait la perle à la pointe des fleurs,
J’allais, de l’éloquence étudiant les sources,
Des vallons réveillés consulter les ressources.
Le soleil, devant moi, variant mes tableaux,
De ses lettres de feu blasonnait les coteaux :
Et je voyais, en chœur, avec les libellules,
Mille images s’ébattre autour des campanules.
Entouré de trésors, l’attente m’inspirait :
Comme le luth vivant, que l’Égypte adorait,
Et dont l’aube thébaine, éveillant la prière,
Faisait vibrer le marbre épris de sa lumière,
L’aurore harmonieuse embaumait mes discours :
Des guirlandes d’oiseaux, fredonnant leurs amours,
Suspendaient aux buissons leur musique et leurs danses,
Et semblaient préparer mes chants par leurs cadences.
Lorsque sous les tilleuls, rassemblés en arceaux,
Les soupirs de la brise agitaient les rameaux,
Ou, sur mon livre ouvert, berçant les chèvrefeuilles,
En arabesques d’ombre y promenaient les feuilles,
Je voyais Maria, dans l’avenir prochain,
Sur l’ouvrage commun, qui tremblait dans ma main,
S’inclinant, pour saisir une phrase rebelle,
Pencher, comme un bouquet, sa tête d’immortelle ;

Et moi, je lui disais : reste, comme tu veux ;
J’aime à lire un chef-d’œuvre à travers tes cheveux !
Quelque chose de toi, Maria, s’y détache :
J’embellis tous ces vers du voile qui les cache.
Que sais-je ! elle était loin : et je croyais la voir !
Et les mots les plus doux, qu’ait inventés l’espoir,
Semblaient tous à mes yeux, se groupant dans la nue,
Noter des chants du ciel une page inconnue ;
Mais je ne les lisais, hélas ! que sans témoin :
La page s’envolait, quand j’en avais besoin.

Qu’à l’heure du travail, ma tardive écolière
Vint chercher, en jouant, sa leçon journalière,
Mes battements de cœur paralysaient ma voix,
Et tous mes mots d’amour me manquaient à la fois.
J’avais des champs fleuris oublié la lecture,
Et, sans en rien garder, moissonné la nature :
J’oubliais des oiseaux les joyeux carillons,
Accompagnant dans l’air le bal des papillons :
Et t’encens du matin moutait de la prairie,
Sans parfumer mon âme et son idolâtrie.
Excepté Maria, tout semblait se flétrir.
Se peut-il qu’un bonheur nous fasse tant souffrir !

Assis à côté d’elle, un obstacle invisible
Jetait, entre nous deux, sa barrière inflexible :

Je craignais, je cherchais, je ne sais quel larcin :
Je respirais trop loin, ou trop près de son sein :
Les vers les plus touchants, ma voix, pleine d’alarmes,
Au lieu de les traduire, en déflorait les charmes :
Et mes yeux s’arrêtaient, sans pouvoir s’exprimer,
Pour voir long-temps ses yeux m’ordonner de l’aimer.
Je me sentais mourir. Qu’avez-vous ? disait-elle :
Et moi, presque effrayé de la trouver si belle,
Enivré de l’entendre, et n’osant la troubler,
Mes yeux, qui l’écoutaient, la regardaient parler.
A sa moindre parole heureux de me suspendre,
J’aurais cru me tromper, en osant la reprendre :
Et, suivant son esprit, au lieu de f’entraîner,
J’ai reçu des leçons, que je devais donner.

Qu’arrive-t-il ? Son sort, loin du mien, la rappelle :
Ses lèvres me devront une langue nouvelle ;
Mais, demon souvenir aucun mot nuancé,
N’avertira son cœur que je l’ai prononcé.
Elle seule a, pour moi, passé dans ce langage :
Je crois, en le parlant, bégayer son image.
Tout ce que j’ai tenté fuira de son esprit :
Moi, je me souviendrai de tout ce qu’elle apprit.
De Tieck et de Schiller, vaincus par complaisance,
Tous les vers regrettés deviendront sa présence :
Et, pour la voir encor, toujours je les lirai :
Mais elle ! — Oh ! je le sens : en lui seul concentré,

Son cœur, nourri d’orgueil, n’est habile qu’à nuire
Elle affecte, elle a l’air d’aimer, pour nous séduire
Mais elle n’aime rien, hélas ! que sa beauté,
Et sa mélancolie est une vanité.
Ah 1 qu’il eut mieux valu, déserteur de l’étude,
Vivre dans l’ignorance et dans la quiétude !
A ma sourde raison, tout n’avait-il pas dit,
Que l’arbre du savoir est un arbre maudit ?
Frêle félicité, que nous donne une femme,
De quel fil délicat se compose ta trame !
Tu ne dures pas même autant que le regard,
Qu’on laisse, jusqu’à nous, échapper par hasard :
Autant que cette neige, au soleil exposée,
Dont on voit, dans nos champs, la nappe électrisée
Allumer, en fondant, ses paillettes de feu.
Brillant, pâle et glacé, frêle bonheur, adieu !

PRESSENTIMENTS.

Non, ce temps griset lourd n’est paseequi m’oppresse !
Peut-être ajoute-t-il un voile à ma tristesse ;
Mais l’horizon de l’âme est bien plus ténébreux :
J’ai trop de prévoyance, hélas ! pour être heureux.
De grâce, Maria, pour ce cœur qui vous aime,
Sauvez-moi de l’ennui de songer à moi-même.
Ne me demandez pas, quels perfides poisons
Semblent noircir le cours de mes vertes saisons :
Pourquoi, sous un ciel pur, gardant un front farouche,
Je défleuris des yeux vos bouquets, quand j’y touche !
Je l’ignore. J’entends partout, comme un signal,
Bruire autour de ma vie un oracle fatal ;
Partout, comme un vautour suspendu sur ma joie,
Je sens tourner dans l’air un présage de proie.
Comme l’astre lointain, qui tourmente les mers,
La sphère du malheur régit mon univers.

Le destin m’a doté d’une horrible science :
Et, sûr de l’avenir, j’en ai l’expérience.

Vous pensez qu’une femme a jeté, sur mes jours,
Un charme plus puissant même que vos discours,
Et qu’au sein du présent, qui paraît me sourire,
Je traîne des regrets, qui me le font maudire !
Non : c’est dans l’avenir, que le ciel nuageux
Balance, de mon sort, l’horoscope orageux.
Tout en arrière est pur : en avant tout est sombre.
Tousles chemins, pour moi, sont gardés par une ombre,
Qui m’arrête, ou m’enlace, en un piège glacé.
L’amour ! ce n’est pas lui qui, du fond du passé,
Envoie un spectre avide obscurcir ma jeunesse :
Non, mais j’en porte au cœur l’homicide promesse.
Je sens qu’il flétrira mes jours jusqu’au dernier :
Le mal, avant de naître, existe tout entier.
Plus ce tourment est vague, et plus il est durable ;
Sur sa base invisible il est inexpugnable.
Espoir interverti, c’est peut-être, ici-bas,
La seule illusion, que l’on ne perde pas.
Eh ! comment l’arracher du cœur, qu’elle assassine ?
Quand on aurait la hache, où trouver la racine ?

Vous savez, Maria, pourquoi je veux vous fuir :
Je veux, vous épargner le tort de me trahir.

Je sens que la fortune, à présent endormie,
Doit un jour, entre nous, s’éveiller ennemie,
Et que vous l’instruirez, vous-même, à me frapper :
C’est un tourment de plus, que je cherche à tromper.
Tout m’offusque d’ailleurs, m’effarouche, me gène :
Et mon extase en deuil a des frissons de haine.
Étouffé, tous les jours, de soupçons plus jaloux,
Je ne puis respirer dans le même air que vous.
Tout présage m’alarme, aucun ne me rassure :
Derrière vos serments j’aperçois un parjure,
Et mes yeux attentifs, par l’avenir distraits,
Croient déjà voir la fourbe embarrasser vos traits.
Puis, à quoi m’attacher sur un sol qui vacille ?
Qu’est-ce qu’une alliance, arbitraire et fragile,
Qu’un souflle délateur peut briser sans retours ?
Ce souflle peut venir, et je l’attends toujours.
Faut-il passer sa vie à s’armer de courage :
Ou, luttant contre rien, suivre, comme un mirage,
Un bonheur, qui voltige à tous les vents du soi t ?
Non : mieux vaut, face à face, envisager la mort,
Que d’alourdir ses coups de mon inquiétude ;
Le malheur pèse moins, que son incertitude.

J’ai de hargneux échos, qui veillent dans mon sein :
Déjà de mon divorce agitant le tocsin,
Un esprit de vertige, un démon de souffrance,
Me vient, jusqu’à tes pieds, flageller l’espérance.

Une voix, toujours prête à fronder tes aveux,
Persifle mes désirs, ou contredit mes vœux.
Je voudrais de mon ciel t’épargner les menaces,
Sans t’infliger ma vie, accompagner tes traces,
Respirer pour te voir, vivre de t’écouter,
Et je m’entends déjà marcher, pour te quitter.
Prophète des chagrins, dont j’attends la sentence,
J’envisage de près ma future existence :
Et le vent du départ commence à déplier
La voile du vaisseau, qui doit m’expatrier.
Vous pleurerez peut-être un instant mon absence,
Maria : puis le monde, étalant sa puissance,
Vous y retournerez : vos yeux m’y chercheront :
Puis, ne m’y voyant pas, vos regards m’oubliront :
Puis, d’un reste de pleurs débarrassant vos charmes,
Je serai, comme un mort, effacé de vos larmes :
Car, hélas ! que nos ans soient ou non révolus,
Qu’est-ce qu’un exilé, dont on ne parle plus ?
C’est un mort sans sommeil, une cendre animée,
Et dont la tombe est verte, avant d’être fermée.

Oh ! ne me donnez pas cette injure à prévoir :
Quels que soient les foyers où je doive m’asseoir,
A votre feu du moins laissez ma place vide.
Que mon dernier fuseau lentement se dévide :
Et que ce lieu, témoin de mes vœux éplorés,
Vous parle encor de moi, quand vous le reverrez !

Toi, qui seras heureuse, écoute eneor cette onde,
Quand elle roulera mon nom passé du monde :
Prête encore les yeux à ces astres si doux,
Qui m’ont vu tant de fois le front sur tes genoux,
Et dont les feux tremblants, si tu lis leurs présages,
De ma pensée encor teindront ces paysages.
Je te laisse, en partant, ces lieux pour souvenir,
Et ce6 astres, ces eaux, ces vers, pour te bénir.
Que ces vers, suspendus aux arbres de tes rives,
Gémissent quelquefois dans les feuilles plaintives,
Comme un soupir d’amour, qui te viendra des cieux :
Ou, si des chants sacrés les mots consolent mieux,
Comme ces luths, bannis sur une terre ingrate,
Que le vent balançait aux saules de l’Euphrate,
Et qui, pleurant aussi loin de leur nation,
Murmuraient : Israël, souviens-toi de Sion !

Pourquoi tourner la tête, et paraître affligée ?
Ton espérance, à toi, n’est pas découragée :
L’horizon de ta vie, encor rose et vermeil,
N’est pas, comme le mien, delaissé du soleil.
Moi, je suis né proscrit, tout me devient supplice :
Ma lèvre, en l’effleurant, change l’eau du calice :
Un nuage à demeure est fixé sur mon front,
Et, plus morne que lui, ma pensée y répond.
Pourquoi voudrais-je encor rembrunir ta carrière,
Et, comme l’albatros, dont l’aile meurtrière,

De son ombre qui vole, empoisonne les fleurs,
Irais-je, du brouillard de mes sombres douleurs,
Faner ta destinée, heureuse sans la mienne ?
C’est trop jeter ma vie en travers de la tienne.
Laisse-moi te quitter : je sens que j’ai besoin
D’exister isolé, de mourir sans témoin :
J’ai besoin d’un autre air, besoin d’autres orages,
Et, sur de vrais écueils, besoin de vrais naufrages
Il me faut secouer l’amour dans le péril,
Étourdir mes soupçons au roulis de l’exil.
Un navire m’attend, qui fait le tour du globe !
C’est un port voyageur, où l’ennui se dérobe :
Laisse-moi, dans ce port, m’abriter contre moi.
Si je reviens jamais, je reviendrai pour toi.
PLANS DE

SOLITUDE.

J’ai trop, dans les écarts d’un esprit turbulent,
Des fléaux, qu’il attire, accusé le talent.
Si, déplorant parfois ma native agonie,
Mon vers àcre et fiévreux a médit du génie,
Je n’ai jamais conçu le soupçon effronté,
Qu’on me croirait flétri du mal, que j’ai chanté.
Mon front, d’aucuns lauriers, n’offre la cicatrice :
J’ai l’instinct du fardeau, qu’impose leur cilice,
Il ne m’a point courbé. Quand mes yeux inquiets
Ont, des fastes humains, compulsé les feuillets,
J’ai toujours vu les noms, dont s’honore l’histoire,
Écrits avec des pleurs, qui font honte à la gloire :
Je l’ai maudite alors ; mais jamais mon orgueil
N’a rêvé la faveur de briller sous son deuil.
Inutile abandon de la foi de soi-même !
J’ai presque autant souffert, que sous un diadème :

Et pauvre, j’ai pâti dans mon obscurité,
Comme un triomphateur dans l’immortalité.

Peut-être étais-je né sous l’astre du martyre :
Car, il n’est pas peut-être une corde à ma lyre,
Que n’ait, à la briser, fait vibrer la douleur.
Je n’ai jamais, poussé par la main du malheur,
Marché sur cette terre, en broussailles féconde,
Sans laisser de ma vie aux épines du monde.
Chaque jour, même encor, facile à se ternir,
Semble de son nuage embrumer l’avenir.
Si plein pour le dégoût, pour le bonheur si vide,
Qui me délivrera de ce monde insipide,
Où tout s’efface, où rien ne saurait émouvoir
L’écho pétrifié, qu’interroge l’espoir ?
Que ne puis-je, affranchi du cirque où je me traîne,
Gladiateur vaincu sur le seuil de l’arène,
Loin de nos froids climats, engourdis par le nord,
Fuir, au fond des forêts, les menaces du sort :
Dans la jeune Amérique exiler ma cabane,
Dormir dans l’herbe chaude, où dort la Louisiane,
Fouler ce gras pays, que les fleurs ont nommé,
Et dont le nom lointain nous semble parfumé,
La Floride !… Oh ! c’est là qu’oublié de la terre,
Je voudrais, comme un fleuve, un torrent.solitaire,
Qui, des astres bercés, roule avec lui le chœur,
Bondir de plaine en plaine, un firmament au cœur :

Comme le latanier, qu’embrasse la vanille,
Vieillir sous les bouquets d’une jeune famille,
Ou dans un sein chéri cacher mon front mourant,
Comme sous les rideaux du cactus odorant,
Un oiseau du tropique effrayé par l’orage !
Oui, c’est là, sous l’yeuse et son luxe d’ombrage,
Qu’il faut asseoir sa tente, à l’abri des humains !
Le secret du bonheur n’est pas sur leurs chemins.
Terre vierge et sans tache, univers de jeunesse,
Rapproche-toi de moi, comme un port d’allégresse,
Comme un temple, où l’on aime à la clarté du jour !
Je suis las de cacher l’orgueil de mon amour :
Dans les fers du silence impatients d’attendre.
Mes élans comprimés ont besoin de s’étendre.
Comme un vaisseau chargé des fruits du Paradis,
Viens, de deux pèlerins fuyant les lieux maudits,
Recueillir la constance et dérober la trace :
Ouand nous serons à bord, tu reprendras ta place.

O Maria, partons ! ne sommes-nous pas nés,
Pour mêler de nos jours les fils prédestinés ?
Comme un souffle alisé, dont l’uniforme haleine
Ralance également les épis de la plaine,
L’amour, le même amour, n’a-t-il pas, à la fois,
Fait vibrer nos deux cœurs, marié nos deux voix ?

Pourquoi donc désunir ce que le sort rassemble,
Et gémir séparés, au lieu de fuir ensemble ?
Fiancés par l’espoir, allons, en liberté,
Resserrer, loin du blâme, un hymen contesté.
Ne semons plus nos jours sur une terre aride :
Fuyons ces cercles vains, dont le rire perfide
Rampe autour du bonheur, pour le dénaturer,
Et l’oblige à mentir, pour pouvoir respirer.
Si le ciel, Maria, sous tes grâces mortelles,
N’a fait, pour les cacher, que replier tes ailes,
Entraine-moi, mon ange, au delà des revers :
Et ne pose ton vol qu’en ces champs toujours verts,
Où l’air, plus savoureux que les fleurs qu’il caresse,
De ses esprits de flamme embaume la tendresse.
C’est là qu’en les voilant on peut doubler ses jours,
Qu’on peut aimer sans cesse, en le disant toujours.

Que m’importe la France et son faste inutile !
Ma patrie est aux lieux, où j’aimerai tranquille.
Le bonheur sans témoins dure le plus long temps :
L’Éden tant regretté n’eut que deux habitants.
Et, ne crains pas qu’un jour, retiré dans mon arche,
De la terre éloigné, j’en veuille voir la marche !
Qu’on juge avec mépris, absent de ses combats,
Ce stérile reflux des choses d’ici-bas,
Ce cercle monotone, où l’histoire s’agite !
C’est un rêve qui meurt au moment qu’il nous qu ittt",

Sans laisser plus de trace au fond de notre esprit,
Qu’une barque sur l’onde, un éclair dans la nuit,
Le bruit lointain du vent dans les plis des lianes,
Ou l’ombre d’un oiseau sur l’herbe des savanes.
Qu’est-ce, un peu haut placé, que ce noble fracas,
Qui frappe incessamment les digues des États ?
Demande au voyageur, debout sur la montagne,
S’il pense à la tempête, errant sur la campagne !
Comme un serpent sans dard, il voit ramper l’éclair :
Ses sillons sulfureux n’infectent point son air :
Et la mer nuageuse, où la foudre se baigne,
Ne peut même effleurer le pied qui la dédaigne.

Harmonieuse enfant de la lyre et des vers,
Ne pense pas non plus que la nuit des déserts,
En le privant d’échos, paralyse le barde !
Noschants n’ont pas besoin qu’un monde nous regarde.
Eh ! qu’importe qu’un nom, conquis par nos travaux,
De sa folle fumée aveugle nos rivaux !
Le génie est plus pur, ne voulant rien atteindre :
Il ne sert qu’à sentir les biens, qu’il pourrait peindre.
Briflant et captieux, sans prétendre étourdir,
Sûr, inspiré par lui, d’un cœur pour l’applaudir,
Il traite avec le ciel, de pensée à pensée :
A chaque élan d’amour l’âme est recompensée.
Dictés par tes regards, à tes genoux écrits,
Mes accents mconnus en auront plus de prix.

Un sourire de toi vaut mieux qu’une victoire :
L’avenir que j’espère est tout dans ta mémoire. Qui s’occupe d’ailleurs à noter ses transports, Quand, devançant notre âme et ses vagues accords, La nature, partout, sait, d’une main savante, Transformer notre songe en image vivante ? Des gazons veloutés étoilant le tabis, Nos vers, avec l’aurore, émaillent les herbis : L’Océan les murmure, en baisant le rivage, Et l’oiseau les soupire à travers le feuillage : Des flots de poésie, en ruisselant des cieux, De leur pluie invisible allanguissent les yeux : Et, commeaux champs du nord, on voit, sur la bruyère, — Un nuage se fondre en neige de lumière,

Ses flocons de phosphore et ses flèches d’encens Rayonnent dans les airs et parfument nos sens. Viens donc dans les vallons, dont la courbe étincelle, Viens donc voir resplendir cette hymne universelle : Aux plis du firmament, au front de nos berceaux, Dans les joncs, dans le sable, ou l’écume des eaux, Aux lueurs de la foudre, aux cris des cataractes, Du grand drame de Dieu nous parcourrons les actes ! Quand on peut les comprendre, on ne les traduit pas : Et j’apprendrai du ciel la langue entre tes bras.
Oh ! déjà, Maria, ta retraite est choisie.
Sur les bords fortunés d’une autre Andalousie,

J’ai construit, comme un temple, où n’entre pointl’effroi,
Un asile si beau, qu’il semble fait pour toi.
Là, d’un ciel toujours pur, la chaleur adoptive,
Guérira ta langueur, de nos hivers captive :
De ses ruisseaux d’azur le murmure espagnol
S’y marie, à toute heure, au chant du rossignol,
Et des brises de mer la fraîcheur attiédie
S’y berce sous des bois, peuplés de mélodie.
Là, sous les daturas et les grands tulipiers,
Serpentent en rubans de magiques sentiers,
D’où l’on voit, sur les flots, polis comme l’agate,
Glisser le vol dormeur de la blanche Frégate.
Là, tandis qu’au parfum du blond gardenia,
Se joint la tubéreuse, ou le magnolia,
Et que de ces hymens la vapeur enivrante
Voltige, autour des sens, en rosée odorante,
Mille oiseaux, diaprés des plus riches couleurs,
Semblent semer dans l’air un parterre de fleurs,
Oususpendre, aux rameaux des arbres qu’ils brillantent,
Des colliers de saphirs et de rubis qui chantent.
Bruit, lumière, parfum, silence, mouvement,
Tout semble, dans ces lieux, uni d’un nœud d’aimant,
Ne former qu’un concert sans fin et sans prélude :
C’est l’âme du désert et de la solitude.

Que ne puis-je créer un monde, en l’esquissant,
L’amener sous tes yeux, et d’un mot tout-puissant,
Transplanter de ta vie un seul jour sur ses grèves !
Nous n’existerions plus seulement dans nos rêves :
Tu voudrais, Maria, ne le jamais quitter.
Pour moi, qui de si loin m’y regarde habiter,
Et qui de mes désirs vois le miroir magique,
Sur mon triste horizon évoquer l’Amérique,
Je crois parfois sentir que ma crédulité
Fait toucher le roman à la réalité.
Dans ce roman, qu’un songe écrit sur les nuages,
Et dont mon cœur souffrant veut fixer les images,
Je nous vois, tous les deux, du bonheur prisonniers,
Marcher du même pas sous nos verts citronniers :
Dans l’Éden de nos champs parler de la poussière,
Que soulève le monde, en creusant son ornière :
Ou gravir les coteaux, pour que le vent du ciel
Jette, dans notre amour, quelque souffle immortel.

Brillant de cet amour, dont la ferveur l’invente,
Que ton chalet de reine a de grâce vivante !
Le vois-tu, Maria, ce séjour abrité,
De nos ennuis présents percer l’obscurité,
Comme, sous les frimas de notre ciel sévère,
Les touffes de verdure, où rit la primevère ?
Vois ! j’ai mêlé pour toi, dans ces riches vallons,
Au luxe des étés la pompe des salons,

Et sur tes blancs vitraux, cachés dans les soieries,
Fait courir du jasmin les vertes draperies.
De Grenade, pour toi, réveillant l’Alhambra,
J’ai, sous le dôme obscur, où ton luth rêvera,
Emprisonné de fleurs la fraîcheur d’une eau vive :
Et d’arbustes grimpants la souplesse attentive,
De pilastre en pilastre, attache à ses lambris
Des lampes d’émeraude avec des feux d’iris.
Du jour, que ces bouquets dérobent sous leurs voiles,
Mille rayons, pareils à des fragments d’étoiles,
Font jouer sur les murs leurs réseaux bigarrés :
Et de l’ombre et du jour les reflets égarés,
Sur l’acajou poli des parquets élastiques,
Brodent, en vacillant, de frêles mosaïques.
C’est là que je t’attends, pour vivre à tes genoux,
Et déjà tous les arts s’y donnent rendez-vous.
Nous aurons, pour peupler notre palais d’ermite.
Les trésors, que l’étude offre aux âmes d’élite,
Ces livres, qu’ont écrits la joie ou les douleurs,
Qui gardent nos secrets, en nous disant les leurs :
La lyre, qui nous semble, à la mémoire unie,
Ouvrir vers l’avenir un sentier d’harmonie :
Le pinceau, qui raconte, aux regards captivés,
Les pays qu’on a vus, et ceux qu’on a rêvés :
Et de nos faibles yeux ces yeux auxiliaires,
Qui font presque toucher le ciel à nos prières.
Tout ce qui peut te plaire existe là pour nous.
C’est là que nous vivrons ; et, quand le temps jaloux

Blanchira mes chevaux et fanera mes heures,
Comme l’automne ici, les feuilles que tu pleures,
Tes lèvres, suides fronts de jeunesse éclatants,
Reliront ma tendresse et nos premiers printemps.

Un mot, ma bien-aimée, et voilà le navire !
Le navire est à l’ancre, et le vent qui soupire,
Déjà, dans ses agrès, se joue, en t’attendant :
Sa voilure déjà se tourne à l’occident.
Regarde, Maria, comme la mer limpide
Endort, de ses sentiers, l’azur souvent perfide !
Vois-tu, pour essayer la route des vaisseaux,
Voltiger en avant cette escadre d’oiseaux ?
Ils veulent tous partir : partons sous leur égide,
Et suivons l’hirondelle, ou le cygne intrépide,
Dont l’aile redemande, au vent oriental,
De rapporter son vol à son nid de nopal.
O Maria, partons ! ma mourante jeunesse
Ne peut plus vivre ici dans un air, qui l’oppresse :
Mon front courbé se ride, et mon cœur mutilé,
Sans qu’un seul cri l’atteste, expire désolé.
Vous, qui portez dans l’âme une lyre profonde,
Ne traînez pas ses sons dans les marais du monde I
Allez tous, comme moi, loin des lieux habités,
Débarrasser vos yeux du brouillard des cités.
Notre regard s’allonge aussitôt qu’on est libre :
L’âme, avec l’infmi, se sent en équilibre :

La borne de l’esprit recule à l’horizon :
Le vaste du désert passe dans la raison,
Et, comme le condor, l’intelligence ailée,
Reine d’un air sans tache, y plane immaculée.

O misère ! affranchi par un jour de combat,
Il faut que je retourne au boulet du forçat :
On me condamne au monde, et mes songes de flamme,
En nuages de plomb me retombent sur l’âme.
Quel que soit l’univers, où j’aspire à monter,
L’inflexible destin, prompt à m’en écarter,
Repousse dans le bruit mon amour et ma lyre :
Dans l’air, où je me meurs, il faut que je respire.
Avant d’y reposer mon front pâle et flétri,
Mon Éden d’espérance est déjà défleuri,
Et, de ma vision solitaire et céleste,
L’isolement du cœur est tout ce qui me reste.
Pauvre cœur délirant, qu’on allaite de fiel,
Un mot, qu’on n’a pas dit, a détruit tout mon ciel !

UN JOUR DE FÊTE.

La vie est un roman, écrit avec des pleurs ;
Mais ce livre morose a des signets de fleurs,
(Jui marquent pour chacun quelque page chérie : Moi, sur celle que j’aime est le nom de Marie. Je n’étais qu’un enfant, que, pour le célébrer, J’avais, comme aujourd’hui, des chants à murmurer. Vingt ans, sans me changer, ont passé sur ma tête, Et ma fête d’enfance est encore ma fête. Peut-être, dites-moi, qu’en s’éloignant de nous, Celle qui m’inspirait a déposé, sur vous, , Ce qu’on peut, en partant, laisser d’âme à ce monde : Parlez-moi quelquefois, pour qu’elle me réponde ; Mon cœur, sans vous, unir, ne peut vous séparer. Des vers, qu’elle attendait, laissez-moi vous parer : Vos noms mêlés rendront ma lyre moins amère ; Vous n’êtes pas sa fille, hélas ! mais c’est ma mère. Ne me reprochez pas d’interrompre vos jeux, Pour jeter, à vos pieds, mes bouquets nuageux :

Tout saignant de l’exil où mon âme est bannie,
Quelle fleur, de mes mains, ne tomberait ternie ?
Comment chanter le jour, lorsque le ciel est noir,
Et n’a pas une étoile, où se prenne l’espoir ?
Je voulais cependant, hier, dans ma tristesse,
Envoyer à ta fête un hymne d’allégresse.
Oui, je voulais hier, sur de riants tableaux,
Comptant sur tes regards, arrêter mes pinceaux ;
Mais je n’ai rien trouvé, ce matin, que des larmes :
Mais j’ai vu, ce matin, tout l’avenir en armes,
(Quand pour toi, Maria, je lui tendais les mains, )
Élever son fantôme entre nos deux chemins.
Ne m’accuse donc pas des plaintives offrandes,
Qui vont mêler leur deuil à tes fraîches guirlandes,
J’aime encor mieux, vois-tu, pardes pleurs l’encenser,
Que de sentir ce jour sans rien de moi passer :
Il parle à trop d’échos, pour que ma voix l’oublie.
Aux deux noms qu’il réveille un double amour me lie :
En n’en bénissantqu’un, qu’ilssoientbénis tousdeux !
Aujourd’hui confondus, Maria, que mes vœux
Attirent sur ton front, où l’ennui peut descendre,
Le bonheur de ma mère, inutile à sa cendre !
Ses sentiments éteints ne sont pas morts en moi :
Je t’ai donné l’amour, qu’elle aurait eu pour toi.
Qu’au banquet des heureux sa place t’appartienne !
Ma seule joie, au monde, est de croire à la tienne.

SUPPLIQUE.

Mécontente du sort, quel que soit son sentier,
Notre existence en deuil se passe à supplier,
Et, traînant nos genoux dans les mêmes ornières,
La mort, quand elle vient, nous rencontre en prières.
Moi, je supplie aussi : mais, hélas ! qui m’entend ?
Peut-être, Maria, viendra-t-il un instant,
Où je pourrai mourir, comme je voudrais vivre :
Mais quelarouteest longue, etqu’elleest rudeàsuivre !
Toi qui pourrais, d’un mot, en dissiper la nuit,
Tends-moi de loin la main, qui m’a souvent conduit.
D’un fantôme de toi laisse au moins l’apparence,
Entr’ouvrir le nuage, où dort mon espérance.
De mon ciel fugitif impérissable dieu,
Assourdis-moi l’écho de ton dernier adieu :
Et, vers son but obscur éclairant mon voyage,
Fais marcher en avant ta lumineuse image.
Dans mes douteux chemins, refuge de ma foi,
Pour ranimer ma force, entoure-la de toi :

Dore de ta pitié le désert de ma vie.
Toi, si jalouse hier du talent qu’il m’envie,
Veux-tu que, par l’amour lentement dévoré,
Vers un sombre avenir je chemine ignoré :
Et jeune encor, dans l’âge, où la pensée ardente
Déploie, à tous les vents, une aile indépendante,
Que je ferme, oublié, dans un honteux sommeil,
Ce vol, dont la patrie était près du soleil !
On a beau lacérer ses titres de naissance,
Et, fier d’être petit, dénigrer sa croissance,
Quiconque fut créé pour de nobles transports,
Sent au cœur des regrets, qui touchent aux remords.
Apostat de soi-même, on se ment sans se croire :
Sans pouvoir l’enlaidir, on outrage la gloire.
Alors on se promet de ne plus s’abjurer,
De braver la fortune, au lieu d’en murmurer,
Et d’un vaisseau, qui dort &ous sa maligne étoile,
Vers l’astre des grands noms, on fait tourner la voile :
Trop tard ! Le gouvernail, dans le sableengravé,
Trompe, en lui résistant, le pilote énervé.
Navigateur perclus par sa longue paresse,
Il lutte sans vigueur contre une mer épaisse,
EI nulle brise, hélas ! n’arrive, jusqu’à lui,
Démarrer son navire, échoué sur l’ennui.
Surpris par la torpeur d’une eau lourde et tranquille,
Dois-je aussi commencer ce naufrage immobile :

Et, vers les temps futurs par le ciel envoyé,
Dans les flots du néant sombrer appareillé !

Engourdi, jusqu’au cœur, par le froid de l’absence,
J’ai, comme un sens vieilli, perdu cette puissance,
Qui fait, sous les glaçons, rosoyer le printemps.
Si quelquefois encor, pour alléger le temps,
Je ramène au travail un reste d’habitude,
Mon front reprend bientôt sa stérile attitude.
Quand j’ai, pour les finir, parcouru ces essais,
Dont un soupir de loi fut le. premier succès,
Que veux-tu ? mon esprit, prompt à changer de rêve,
[Je tes conseils féconds redemande la sève :
J’invoque tes discours, pour exalter les miens,
Des mots qui soientsi doux, qu’ils aient le son des tiens.
Ranni de tes regards, ma plume désolée
S’exerce à recueillir leur promesse voilée :
J’appelle ta présence au secours de mes vers :
J’épie, autour de moi, ton portrait dans les airs :
Sans pouvoir l’y saisir, j’en peuple leur silence,
Et mes crayons en deuil, que fuit ta ressemblance,
Laissant là l’infini, qu’ils devaient esquisser,
Recomposent tes traits, que je ne puis fixer.
Oh ! commande aux pinceaux de voler ton sourire,
D’envoyer à mes yeux ton regard qui m’inspire,
De calquer sur Pivoir ta grâce et ta beauté !
Que je puisse, à genoux devant ta chanté,

Avec ton ombre au moins parler de mon veuvage !
Il semble, quand on voit, qu’on aime davantage :
Pour prier plus long-temps, on a besoin de voir :
Les yeux ont un aimant, qui fait venir l’espoir.

Chêne surnaturel, planté sur un abîme,
Tu crois que le génie, élargissant sa cime,
Peut envahir le ciel, et l’ombrager en roi !
Tente, s’il est permis, le miracle sur moi.
Pareil à l’oranger, dont la verte couronne
Mêle, aux fleursdu printemps, l’or mielleux de l’automne,
Et, près d’un globe mûr, en montre un qui mûrit,
Tu veux, à tout produire asservissant l’esprit,
Le voir, dans tous les temps, prodiguer ses offrandes.
Et plier à la fois sous toutes ses guirlandes !
Viens donc, par ton image, exorciser mes maux,
Et, comme le soleil, réchauffer mes rameaux :
L*arbre, aujourd’hui couvert de ses feuilles ridées,
Peut rajeunir pour toi son panache d’idées,
Et, baignant son sommet dans les sources du jour,
Y puiser un éclat, égal à mon amour.
Exauce ma prière et choisis les richesses,
Qu’il faudra t’apporter, pour payer tes largesses :
Si tu veux tout savoir, je puis tout découvrir.
Quels mystères d’élite irons-nous conquérir ?

S’agit-il de descendre aux mines de l’histoire ?
Dans ce dédale obscur dirigeant ta mémoire,
Je ferai, devant toi, passer, ressuscités,
Les peuples, engloutis sous leurs mortes cités,
Et des ressorts cachés de leur grandeur éteinte,
Tourner, en l’expliquant, le muet labyrinthe.
Veux-tu voir le sol même, où sont couchés leurs os’?
A ma lyre nomade enchaînant leurs berceaux,
Je saurai, jusqu’à toi, traîner tous ces rivages,
Ou, sur lechar des sons, t’emporter vers leurs plages.
Veux-tu de la nature interroger les lois,
Des corps analysés décomposer le poids,
Des trois règnes du monde explorer le domaine,
Ou les plans compliqués de la masure humaine :
Savoir pourquoi des mers l’empire dépendant,
Au croissant, qui le presse, obéit, en grondant :
Quelle puissance enfin, dans ses mains souveraines,
De l’infini, qui marche, ose tenir les rênes ?
Parle, et, de l’univers démêlant les anneaux,
J’irai de ses secrets forcer les arsenaux,
Et des flancs de la terre extirper ses oracles :
Et si tu veux, du ciel pénétrant les miracles,
Des astres rapprochés mesurer les sillons,
Je puis, sous mon compas rangeant leurs bataillons,
Soumettre à tes regards leurs enseignes de flamme :
Ce que tu veux connaître est inné dans mon aine.

Toi, dont l’essor viril se plaît sur les hauts lieux,
Prête-moi, pour t’y suivre, un éclair de tes yeux.
Aux champs de l’épopée accélère ma course :
De la Création viens me rouvrir la source,
Et faisant, avec toi, tenir Dieu dans mes vers,
Viens, à force d’amour, me dicter L’univers.
L’amour n’est ici-bas qu’un surnom du génie :
Phare surnaturel, enflammé d’harmonie,
Il guide notre nef jusqu’au delà des cieux.
Qu’importe qu’on l’appelle un feu capricieux,
Une fièvre des sens, que le hasard allume,
Qui vieillit avec eux, quand le corps se consume !
L’amour ! c’est la puissance, unie à la raison :
C’est un rayon de Dieu, visible à l’horizon.

Toi-même, Maria, sois ce rayon sublime,
Qui, lorsqu’elle fléchit, relève la victime :
Fais luire sur mon front le bienfait d’un coup d’œil.
Par l’hydre du chagrin cerné sur mon écueil,
Deviens, pourm’affranchir, mon armure et mesarmes.
Que je sache où pleurer, quand j’ai besoin de larmes !
Que je puisse, de loin, te voir à chaque instant,
Te voir, te respirer encore, en te quittant !
S’il est vrai, Maria, qu’en*ce monde éphémère,
L’amour nous soit versé dans une coupe amère,
iNe me refuse pas l’unique et dernier don,
Qui puisse repeupler mes heures d’abandon.

Donne-moi, dans tes traits, les traits de tous les anges.
Que je mêle en mes vers les baisers aux louanges !
Toi qui m’as, d’un regard, si souvent apaisé,
Viens dormir sur mon cœur, après l’avoir brisé.
Tu veux que j’aie un nom, que l’avenir épéle !
Pour moi c’est Maria que la gloire s’appelle.
Sois donc le talisman, qui conjure la mort,
Et des siècles futurs m’illumine le port.
Couvre-toi, s’il le faut, d’un voile ou d’un nuage ;
Mais ne sois pas du moins un astre de passage :
Rends-moi mes jours heureux, et sitôt révolus :
Rends-moi mon ciel d’hier, et ne le reprends plus.


OMBRA ADORATA

Ne parlez pas des vers ! leurs flèches cadencées
Vont, au bord de notre âme, expirer émoussées :
Elles piquent l’écorce, et le sang n’en sort pas.
Seule de tous les arts, la musique, ici-bas,
Sait ranimer du cœur la voix long-temps muette,
Embellir le présent du passé qu’il répète :
Et, nous cachant les maux qui pourraient le ternir,
Comme un rêve sonore évoquer l’avenir.
Tous ces vers, qu’à l’esprit on jette lettre à lettre,
Le limon de la terre avec eux y pénètre ;
La musique, plus pure, est une voix du ciel,
Qui rend, lorsqu’il l’entend, l’homme immatériel.
On dirait qu’échappé des astres d’Ausonie,
Un ange étend sur nous ses réseaux d’harmonie,
Ou, caressant nos fronts de ses ailes d’encens,
Comme un parfum subtil se glisse dans nos sens.
Langue des séraphins, que parlait Cimarose,
Toi seule nous instruis de notre apothéose !

Que du barde, un instant, le génie exalté
S’élance, de ce monde, à l’immortalité !
Son vol poudreux et lourd touche à peine à la nue ;
Mais toi, fleuve sorti d’une mer inconnue,
Dont la pente y remonte en flots mélodieux,
Tu remportes notre âme à la source des cieux.

Les accents du poète auront beau l’entreprendre :
Ils reçoivent la vie, et ne peuvent la rendre.
Créateurs impuissants, nos plus mâles accords,
Quand ils veulent créer, galvanisent des morts.
Éclair capricieux, la rapide pensée,
Dans les nœuds du langage, expire embarrassée.
Perdu dans le dédale et la nuit du discours,
Un rayon de bonheur s’éteint dans leurs détours.
La mémoire, infidèle au but qu’elle s’impose,
Oublie, en les contant, tous les faits qu’elle expose.
Et la douleur ! qui peut, mesurant ses revers,
Imprégner de sanglots le tissu de ses vers ?
Les mots, dont on les peint, réfroidissent les larmes.
Fallacieux combats où nous luttons sans armes,
Il faut, pour exprimer nos chagrins venimeux,
Des cris, deschants, des voix, des sons, vagues commeeux.
Lumière accentuée et qui nous désaltère,
La musique elle seule en surprend le mystère,
Et, pour mieux enivrer nos sens, qu’elle traduit,
Laisse, en les éclairant, leurs secrets dans la nuit.

Exhale d’une tombe, où médita Shakspire,
Et, sur nos bonis charmés, envoyé par la lyre,
Qui n’a pas entendu cet hymne consacré,
Où l’accent du triomphe est si désespéré :
Ombre adorable et pure, attends-moi, Juliette !
D’une joie éplorée idéal interprète,
Quel démenti sublime à l’horreur du cercueil,
lit quel drame complet dans un seul cri de deuil !
Dépliez donc vos vers près de ce deuil suprême !
Vous paraîtrez plus froids que le sépulcre même.
Du cœur de Roméo mettez l’abîme à nu,
Quand, levant un linceul, hélas ! sitôt venu,
Il croit voir, sur ces traits, où la pâleur ondoie,
Le néant qui balance à dévorer sa proie :
Faites rire ses pleurs, quand, défiant le sort,
Sa coupe de poison porte un toste à la mort :
Et regardez votre âme ! elle est toujours de glace.
C’est que, bientôt à bout, toute langue se lasse,
Quand il faut remuer ce chaos de chagrin,
Qui roule sous nos fronts, et sans forme, et sans frein,
Comme, à travers le ciel en travail de l’orage,
Le tumulte houleux d’une mer de nuage.
Levier mystérieux comme le désespoir,
Le chant seul a des cris qui peuvent le mouvoir.

Aussi suivez en vous cet hymne de bravoure,
Ce salut du malheur au trépas qu’il savoure !
Et vous allez sentir, devenu Roméo,
— Le pouls de sa douleur, qui vous bat au cerveau.
On sent qu’à chaque note il reprend sa maîtresse :
A part dans son amour, à part dans sa détresse,
On sent que son tourment, qui ne peut plus monter,
Doit descendre au sourire, afin de s’attester.

Souvent le suicide est un dernier blasphème,
Un complot contre soi, qui s’attaque à Dieu même.
Fatigué de ces fers, qu’on nomme adversité,
Du cachot de la vie on s’évade irrité,
Et nos sanglants adieux ont le cri de la haine ;
Mais lui, quand il la brise, il aime encor sa chaîne.
A notre humble séjour qu’a-t-il à reprocher ?
Le ciel, en lui rendant ce qu’il y va chercher,
Fera-t-il plus pour lui, que n’avait fait la terre ?
N’a-t-il pas, dès ce monde impur et délétère,
Touché par le bonheur à la divinité,
Et dépassé l’espoir par la félicité ?
N’a-t-il pas, épuisant tous les genres d’ivresse,
A des autels furtifs consacré sa tendresse ?
Sur son cœur une fois n’a-t-il pas sommeillé ?
Ne s’est-il pas, trop tard, dans ses bras, réveillé ?
Et, si lent jusque-là, si pesant dans sa fuite,
Le temps n’avait-il pas volé pour eux si vite,

Que, malgré l’alouette et le jour qui la suit,
Ils niaient la lumière, et croyaient à la nuit ?
Sous l’aile de l’amour traversant l’existence,
Lui, qui n’a jamais vu, se ternir d’inconstance,
Le cristal azuré de son jeune horizon,
Pourrait-il, en partant, flétrir sans trahison
La patrie, où son âme apprit l’heur d’être aimée,
Et qui de sa maîtresse est encore embaumée ?
Ce monde eut-il pour lui quelque coupe de fiel ?
Non : l’amour partagé, c’est notre premier ciel.
Le second, c’est la tombe, où cet amour s’envole.
C’est la tombe aujourd’hui, qui garde son idole :
Et du cierge incliné l’éclat trouble et penchant
N’est pour lui qu’un soleil, qui se lève au couchant.
Il sent que ce repos, ce sommeil qu’il envie,
La mort, n’est qu’un chemin qui ramène à la vie.
C’est une autre union, qui s’apprête : un lien,
Contre lequel au moins le temps ne pourra rien ;
Et, courant au-devant de sa sainte conquête,
Le cercueil nuptial s’ouvre à son chant de fête.

« Ombre de mon bonheur, Juliette, attends-moi !
» Je commence à revivre, pour mourir avec toi.
» Dans ton ciel solitaire, ombre adorable et pure,
» Attends-moi ! je te suis. Une main prompte et sûre,
» De mon dernier hymen rallume le flambeau :
» Je me meurs ! oui, déjà l’air béni du tombeau,

» Comme un souffle des cioux, voltige sur ma tête : » Viens reprendre mon âme au monde qui l’arrête. » Reçois-moi, la première, au seuil du paradis : » N’entrons pas, divisés, sous l’or de ses parvis. » Oh ! viens : que ta présence, invisible et sacrée, » Presse en moi de la mort la lenteur égarée ! » Te voilà !… je le sens… le poison I’obéit, » Et ton linceul de glace en dedans m’envahit. » Mon sang, ivre de froid, en frissons s’évapore. » Pose-toi sur mon cœur, pendant qu’il bat encore : » Qu’il batte en s’éteignant, comme il battit toujours ! » Nous n’avons pas, hélas ! pu mêler tous nos jours ; » Mais nous pouvons au moins marier notre cendre. » Accours, accours du ciel, si tu peux en descendre : » Que Roméo se meure, en s’appuyant sur toi ! » Attends-moi, Juliette ! ô mon ombre, attends-moi ! »
Changez en sons plaintifs ces transports d’harmonie,
Qui le font, à nos yeux, rayonner d’agonie :
Et voyez si son âme, ivre de défaillir,
Dans son ciel funéraire ira s’ensevelir !
Que la musique pleure, et vos larmes tarissent.
Autant vaudraient des vers : et quels versattendrissent ?
Plus ils paraissent beaux, et moins ils font pleurer.
C’est Roméo joyeux, qui peut seul nous navrer :
Courbé sous un exil, dont la tombe délivre,
Si vous voulez qu’il pleure, ordonnez-lui de vivre.

Mais quand, fuyant ce monde, à ses yeux dévasté,
Il croit toucher les borils de l’immortalité,
N’allez pas lui donner de nos larmes communes !
Que faire de cet homme, et de ses infortunes,
Si, rallumant au jour l’astre qu’il croit détruit,
Dieu dépeuple la mort, de l’astre qu’il poursuit :
S’il voit que sur la terre, où la douleur le dompte,
L’Éden, qu’il va chercher, redescend, quand il monte :
Si croyant, par la mort, son divorce abrogé,
Son divorce renaît par la vie allongé.

C’est alors que, cédant à ce nouveau supplice,
Il faut qu’en pleurs de sang le cœur entier jaillisse :
C’est là que, déployant ses efforts ramassés,
L’art doit trouver des cris, qu’on n’ait jamais poussés :
Ou plutôt c’est ici que, sans miséricordes,
De la lyre stérile il faut couper les cordes.
Le malheur, en un seul, peut pétrir tous les arts :
Vous n’atteindrez pas plus, avec vos longs regards,
Au fond de la douleur, qu’au sommet du martyre !
Shakspire lui-même a refusé d’y lire.
Ne creusons pas non plus ce gouffre de terreur ;
Laissons à Roméo son ivresse d’erreur :
Son âme n’aura pas fini d’ouvrir ses ailes,
Que d’autres s’ouvriront, pour voler avec elles.
Par de savants malheurs n’allez pas tourmenter
L’extase de sa mort : ce serait la gâter.

Heureux, qui peut ainsi voir son terme avec joie !
Moi, comment saluer la fin que Dieu m’envoie,
Ce néant, sans repos, qui vient et que j’entend ?
Au ciel, ici, partout, le veuvage m’attend,
Ce veuvage, qui suit la mort de l’espérance.
Toi qui vas, Maria, prête à quitter la France,
Dans un trépas qui souffre, en partant, m’exiler,
Étourdis l’avenir, que je ne puis voiler ;
Garant mélodieux d’un amour sans rupture,
Redis-moi de cet air le musical augure.
Que je puisse du moins rêver, en l’écoutant,
Un hymen immortel sous mes nœuds d’un instant :
Sentir sous tes adieux refleurir tes promesses :
Et, rattachant de loin ma vie à tes caresses,
T’envoyer, sur des sons, mon âme à rassurer !
Attends-moi, Maria, je me meurs d’adorer :
Envoie à ma tristesse un ange qui t’ait vue,
Qui m’apporte ton ombre, à son vol suspendue :
Et qu’il retourne à toi, chargé, pour te tenter,
D’un songe de bonheur, où nous puissions rester !
Qu’il m’apporte un parfum de l’air où tu respires,
Un souffle de ta voix, un seul de tes sourires :
Et te redise, à toi, mes accents oubliés :
Attends-moi, Maria, pour mourir à tes piés.

INVOCATION.

Dédaigneux jusqu’ici des formes consacrées,
J’ai laissé de mon luth les cordes désœuvrées
Répondre, d’elles-même, au vent capricieux,
Que le soir indolent leur apportait des cieux.
Je n’ai point appelé, pour cacher ma faiblesse,
Des muses d’autrefois la fabuleuse ivresse :
Et jamais d’aucun dieu ma crédule ferveur
N’a rêvé les secours, ou traduit la faveur.
Le pied libre et léger au seuil de ma carrière,
Je ne connaissais pas cet instinct de prière,
Qui nous aide à poursuivre un chemin commencé.
Aujourd’hui que j’ai vu, sur l’horizon glacé,
Comme un guide inconstant fuir l’étoile adultère,
Qu’on appelle Espérance en langue de la terre :
Que, jeune encorde jours, mais bien vieux par le cœur,
L’isolement sans terme altère ma vigueur,
J’ai besoin d’implorer, pour soutenir ma route,
Quelque ange protecteur, qui m’aime, et qui m’écoute.

Ce sera le plus triste, hélas ! le Souvenir,
Puisque, en deuil du présent, je n’ai point d’avenir.

Ce sera toi plutôt, dont la main m’abandonne,
Qui m’as fait plus demal, qu’un mourant n’en pardonne,
Qui m’as fait plus de bien, que je n’en ai rêvé :
Être bizarre et cher, qui m’étais réservé,
Messager douloureux du sort qui me réclame,
Qui m’apparus, si beau, sous les traits d’une femme !
Oui, mon ange, au moment d’exposer, dans mes vers,
L’enfantement de l’homme, achevant l’univers :
L’homme, à peine échappé du limon de ses langes,
S’expliquant la nature et Dieu par des louanges,
Multipliant ses sens pour pouvoir tout saisir,
Et créant sa compagne à force de désir :
Au moment de reprendre une œuvre interminable,
Et, sondant du Très-Haut l’énigme inexplicable,
D’aller redemander, à l’antique chaos,
Quel souffle féconda la torpeur de ses flots :
C’est toi que je supplie, ô sainte bien-aimée,
Mon épouse, ma sœur, ma pensée animée :
Ou, si l’idolâtrie a quelques noms plus doux,
Ma fille, dis-les-moi : je te les donne tous.

Comme l’esprit divin sur les fronts qu’il éclaire,
Fais voltiger sur moi ton esprit tutélaire.

Toi qui veux de mon nom faire un nom souverain,
Chasse, en m’apparaissant, lesbrouillardsduchagriu,
Et de ce cœur aigri, qu’il agace, ou qu’il froisse,
Distrais, en t’y posant, l’amertume et l’angoisse :
Concentre autour de moi ta grâce, ta beauté,
Tes caprices de pleurs, tes élans de gaîté :
Que je relise encor le ciel dans ton sourire,
Le ciel, où tu m’as dit que l’amour se retire !
Ramène à mes foyers, où tu venais t’asseoir,
Ces jours, si bien remplis du bonheur de te voir :
Et, quand ih reviendront, ralentis leur vitesse.
Rends-moi de mes baisers la prodigue allégresse,
Et mes soirs d’autrefois inconnus de l’ennui,
Et mes nuits sans écho dans mes nuits d’aujourd’hui.

Sais-tu combien sans toi l’existence est stérile,
Le travail importun, l’étude difficile :
Combien le jour épais se traîne avec lenteur ?
D’un voile sombre et lourd l’obscure pesanteur
Semble, en dépit du ciel, attrister la verdure :
Les bouquets sont fanés, les ruisseaux sans murmure,
Et les oiseaux, chagrins de ne pas t’écouter,
Quand tu n’écoutes pas, ne savent plus chanter.
Tout a besoin de toi, comme de la lumière :
Je crois que sans ton nom, Maria, la prière
Égarerait dans l’air son vol religieux :
Elle a besoin de lui, pour entrer dans les deux.

Globe orphelin pour moi, la terre, où je respire,
Quand tes regards sont loin, n’a plus rien qui m’inspire :
Et visible partout, où je les vois passer,
Dieu semble aussi partout avec eux s’effacer.

De quel chant saluer le jour qui veut éclore,
Quand l’ombre de l’absence en obscurcit l’aurore,
Ou, des feux du soleil émoussant la chaleur,
De leur miroir nocturne y répand la pâleur ?
Viens donc, de l’univers réchauffant l’énergie,
De mes ailes de plomb bannir la léthargie !
L’aigle ne peut voler dans un ciel ténébreux ;
Mais la gloire est facile alors qu’on est heureux.
V iens, comme un mot du cœur q u i se change en promesse,
Aux pleurs de la mémoire arracher leur tristesse :
Laisse, dans mon hiver, tomber, d’un ciel plus chaud,
Quelque rayon de toi qui dore mon cachot :
Et, sous mes doigts glacés réveillant la peinture,
A mes crayons éteints rattache la nature !

Toi qui veux, Maria, que je la chante encor,
Ordonne, à quelque esprit dont tu guides l’essor,
De rapporter ton souffle aux cordes de ma lyre.
Qu’il entende à ta place, et pour te les redire,
Mes sanglots suppliants, ces regrets, ces aveux,
Que ma bouche isolée adresse à tes cheveux,

Le dernier talisman, le seul et dernier gage,
Qu’aient légué tes adieux aux baisers du veuvage !
Envoie à mon amour un rêve de ta voix :
Comme au tomber du jour, un long soupir des bois,
Berce, attendris, console une âme envenimée :
Entoure-moi long-temps de ta mémoire aimée :
Que je puisse, un instant, racheté du sommeil,
Reconquérir ma part du ciel et du soleil !
Que le monde attentif devine, à mes images,
Quel souffle inspirateur a nourri nos ouvrages !
Qu’on sente ta présence en mes vers palpiter !
Et si le désespoir, plus prompt à les dicter,
Ternit sous mes pinceaux les couleurs du langage,
N’accuse, au lieu de moi, que le sort qui m’outrage :
J’aurais pu réussir, en te voyant toujours.
Mes vers n’auraient vécu, qu’appuyés sur tes jours :
Pour fleurir à ton ombre, il leur fallait du calme.
Plus de siècle à présent, qui me tende la palme !
Pour mériter la gloire, il fallait te chérir :
Et t’aimer comme moi, comme moi ! c’est mourir.

ACTIONS DE GRACES.

Jeune ange, si pressé de déserter mes cieux,
Qui ne t’envoles pas sans détourner la tête,
Est-ce un rayon d’espoir, un symbole d’adieux,
Qui, tombé de ta fuite, a calmé ma tempête ?

Moi qui veux fuir aussi, mais d’un autre côté,
Par quel art séducteur me rends-tu l’existence,
Et vicns-tu, comme un Dieu, qui console attristé,
D’un encens qui s’éteint rallumer la constance ?

Occupé, tout le jour, de creuser ma douleur,
Je ne te vois jamais qu’embarrassé de larmes,
Et, même en te voyant, je ne crois qu’au malheur :
Pour me rendre un souri re, où trouves-tu des charmes ?

Béni soit le tableau, que tu traças pour moi,
Que mes pleurs amoureux effaceraient peut-être,

Si les pleurs effaçaient ce qui me vient de toi.
Mais pourquoi, par tes dons, m’exciter à renaître ?

Console-moi d’aimer, en me laissant mourir :
Et si, sans le vouloir, j’ai blessé ta tendresse,
Lassé ta patience, au lieu de la chérir,
Comme on excuse un rêve, excuse ma tristesse.

Ne m’en veux pas des pleurs, que je t’ai fait verser,
Des mots injurieux, qui brûlent sur ma lèvre,
Et que je dis souvent, ne pouvant les penser,
Comme si la parole étourdissait la fièvre.

Je t’avais demandé, pour aider ces travaux,
Dont tes jeunes conseils n’exhortent plus la flamme,
Ton image, tes yeux, qui guidaient mes pinceaux :
Et toi, tu m’as donné l’image de ton âme !

Écho, qui me réponds, sans répéter ma voix,
Qui changes ma prière, au lieu de la redire,
Réveille, Maria, mes accents d’autrefois :
Pour adorer ton nom, ressuscite ma lyre.

Oui, mes vers reviendront, pour te dire long-temps :
Qu’au moins jusqu’à demain je me résigne à vivre.
Incrédule au retour des rêves que j’attends,
Te voir marcher de loin, c’est encore te suivre.

COSMODÉSIE.

I.
Plus de chants pour l’amour ! pourquoi s’aventurer
Dans ces limbes du cœur, qu’on ne peut éclairer’?
Il est temps d’abréger ce nébuleux voyage,
Et de porter ailleurs le flambeau du langage.
Quand, aux plaines du ciel, nos rustiques aïeux,
Pour s’expliquer la foudre, eurent fondé les dieux,
Un sage, remontant aux sources du tonnerre,
Attaqua de ces rois le trône imaginaire.
Il mit, pour les frapper, le pied sur leurs autels,
Et, malgré les clameurs de ses geôliers mortels.
Ébrécha les remparts, qui muraient la nature.
Virile maintenant, notre raison plus sûre
Doit forcer la prison, qu’il n’a fait qu’assiéger.
Quel autre qu’un poète, oserait y songer !
Lui seul peut dans ses chants, armés d’expériences,
Comme un bélier d’assaut, diriger les sciences ;
Osons donc aborder l’inconnu de plus près.
Peut-être, en approchant, verrai-je ces secrets

Redoubler de leur nuit l’épaisseur obstinée :
N’importe ! ouvrons la route à la lyre étonnée,
Et, d’un amour plaintif répudiant l’ennui,
Déchiffrons l’univers, moins compliqué que lui.
Moi, vouloir ébranler cette énigme immobile !
Quelle audace de dieu dans une âme d’argile !
En vain le mot visible est partout incrusté,
Qui peut en épeler la douteuse clarté ?
Le voile s’élargit, sitôt qu’on le soulève.
Assisté du compas, du sophisme ou du glaive,
Prêtre, législateur, philosophe ou guerrier,
Chacun, de siècle en siècle, a voulu l’essayer ;
Mais lequel a percé ses implacables ombres ?
Calculer leurs erreurs, c’est défier les nombres.
Le génie agrandi veut aussi, de nos jours,
De l’insoluble abime explorer les détours ;
Mais quel navire humain, vainqueur de cette épreuve,
De la création peut remonter le fleuve ?
Son courant va plus vite encor que notre orgueil.
Nos pas, sur cette mer, qui n’est qu’un vaste écueil,
Au lieu de l’avancer, font reculer la rive :
Tout le monde est en marche, et personne n’arrive.
Arriverai-je, moi, poète au cœur d’enfant,
Dont l’esprit détrempé traîne un vide étouffant ?

Que d’autres, envieux d’un but inaccessible,
Ont usé leur talent à gravir l’impossible !
Des êtres ont paru, dont l’esprit pénétrant
Jetait, sur le problème, un éclair conquérant :
Qui, sondant son dédale aux lueurs de la lyre,
Y lisaient, d’un coup-d’œil, tout ce qu’on peut y lire ;
Mais semblables à Dieu qui, sur les monts déserts,
Aux cavernes des bois, sous le gouffre des mers,
De ses plans d’unité dispersa les vestiges,
Ces hommes, confidents de merveilleux prodiges.
Ont, portant leurs rayons sur mille points divers,
Eparpillé l’énigme, et son mot, dans leurs vers.
Peut-être ont-ils de Dieu déchiffré l’écriture :
Mais le langage humain, comme un miroir parjure,
En les réfléchissant, a brouillé leurs trésors :
L’infini révolté s’est cabré sous leurs mors.
Accablé d’un secret, trop fort pour nos organes,
Un sens leur a manqué, pour le dire aux profanes :
Et le génie humain, stérile en tout créant,
Dans leur chef-d’œuvre même a signé son néant.

Leur chute, jusqu’ici, n’a retenu personne.
D’une audace inféconde exemple monotone,
On voit, à chaque instant, des esprits déréglés,
Du ciel inexorable aller chercher les clés,
Remuer les débris de toutes les poussières,
Courir, sans les briser, de barrière en barrières,

De la terre au soleil promener leurs compas,
Et sur un sol fuyant, qui glisse sous nos pas,
Dresser, dans les brouillards, leurs échelles de bru me.
Vingt fois tombés, leur force à la fin se consume.
Las de voir tous ces flots de mystères épars,
Submerger leur pensée, ou noyer leurs regards,
Tous ces grands scrutateurs finissent par suspendre
L’assaut d’un univers, qui ne veut pas se rendre.
Ils lèvent le blocus, dont ils cernaient les cieux-
Et l’aile, qu’empruntait leur rêve ambitieux,
Pour fendre de l’éther les vagues étoilées,
Les ramène bientôt, de ces mers reculées,
Oublier, sous les fleurs de notre humble horizon,
Le naufrage élevé de leur triste raison.

Eh ! n’imaginez pas, qu’aigris par leur défaite,
La nature, pour eux, ne soit plus qu’imparfaite :
Et qu’à ce globe étroit par la vie enchaînés,
Ces aigles, dans leurs fers follement mutinés,
Refusent d’admirer ce qu’ils n’ont pu comprendre :
Loin de là ! leur esprit, forcé de redescendre,
Rapporte, de son vol, des secrets d’adorer,
Et jouit du mystère, au lieu d’y pénétrer.
Leur déroute orageuse a, comme leur adresse,
De leurs sens plus subtils aiguisé la finesse :
Le commerce des cieux, l’habitude des airs,
A de leurs yeux plus vifs allongé les éclairs :

En luttant contre Dieu, dans sa magnificence,
Leur âme électrisée a pris de sa puissance :
Elle déborde alors dans leurs moindres discours,
Et leur moindre tableau, plus vaste en ses contours,
Que le cadre envieux, qui voudrait tout réduire,
Tient de l’immensité, qu’ils ne peuvent traduire.
Esclave, à leur insu, d’un besoin d’unité,
Leur cerveau suit les plans de la Divinité,
Et, d’un germe uniforme imprégnant ses pensées,
Vers un foyer commun les guide entrelacées.
Tourmentés des trésors, qu’ils craignent de ternir,
Et qu’aucun mot d’humain ne saurait contenir,
Ils cherchent autour d’eux, quand le langage hésite,
Quelque forme idéale, où l’infini palpite,
Quelque centre vivant, où viennent se liguer
Tous les rayons sans frein, qu’ils n’ont pu subjuguer.
Ils veulent, maîtrisant l’éclat qui leur échappe,
Voir, entendre, sentir, toucher ce qui les frappe.
Alors s’anime en eux un songe inspirateur,
Qui semble résumer l’œuvre du Créateur :
Une femme apparaît : et cette nouvelle Eve
Réalise pour eux l’univers de leur rêve.

Ce n’est pas une femme, un être passager,
Qu’un souflle du printemps voit éclore et changer,
Qu’ils adorent : c’est Dieu, sous des formes humaines,
L’abrégé rougissant de tous ses phénomènes :

C’est Dieu, voilé de grâce et de fragilité,
Pour accoutumer l’homme à sa sublimité :
Qui donne, et qui reçoit, qui rêve et qui soupire,
Qui bénit, d’un regard, ce qu’enfante un sourire :
C’est le Dieu, qu’ils sentaient sous leur front graviter,
Qui prend, sans s’obscurcir, nos traits pour s’attester :
C’est l’œuvre universel, exprimé par un être,
Leur poème animé, qui vient leur apparaître !
Qu’y peut des plus beaux vers la pâle expression ?
Le poème est vivant : l’amour, la passion,
Rend visible à leurs yeux cette intime harmonie,
Qui vibre sourdement dans le sein du génie :
Et le bonheur enfin, dans son réseau muet,
Retient leur vol bruyant, que l’orgueil remuait.

II.
Ce destin du génie, aveuglé par l’audace,
Dont l’essor novateur veut régenter l’espace,
Qui, de l’immensité s’instituant le roi,
Lui dicte une hypothèse à défaut d’une loi,
Et, de son code enfin déchirant le programme,
Vient abdiquer son vol aux genoux d’une femme :
C’est le mien, Maria ! risible souverain,
J’ai cru pouvoir, tenant l’univers d’une main,

Y promener de l’autre un sceptre enthousiaste :
D’un livre sans limite arrogant seoliaste,
J’ai, plongeant dans l’étude un œil réformateur,
Voulu donner au ciel un nouveau dictateur :
Et j’ai, pendant dix ans, exilé volontaire,
Cherché, dans l’infini, le secret de la terre.
J’ai cru même souvent, plein d’un sublime effroi,
Sentir la vérité, qui passait devant moi ;
Mais, lorsque, face à face abordant le problème,
J’ai voulu sur sa base assurer mon système :
Sous un lien commun réunir en faisceau
Tous les germes de Dieu, flottants dans mon cerveau :
Et, dans un seul foyer dirigeant la lumière,
Présenter la nature en bloc, et tout entière :
Dans son jour désastreux j’ai vu ma pauvreté.
J’ai peut-être, un instant, à la réalité,
D’un travail qui s’insurge opposé l’hyperbole ;
Mais, voyant diverger, au vent de la parole,
Cet essaim de lueurs qu’il fallait concentrer,
L’ambitieux déchu n’a plus fait qu’admirer :
Puis en te rencontrant, ma pitié surprise,
D’une ombre de Dieu même aussitôt s’est éprise :
Et toute ma pensée, ivre d’un nouveau jour,
A, pour mieux t’adorer, passé dans mon amour.

Amour toujours le même en variant sans cesse,
Son pouvoir éthéré ne craint pas de vieillesse.

Des sages ont pensé que ce monde mortel
N’est qu’une ombre en relief de l’Esprit éternel ;
Le poète, à son tour, ne voit, de sphère en sphère,
Qu’un mirage éloquent de l’être qu’il préfère.
Et voilà sous quel prisme, astre pur et serein,
Je te vois, dans ma nuit, briller sur mon chagrin,
Maria, mon bonheur, cher ange, dont le voile,
En touchant une larme, en fait presque une étoile !
Dis hauteurs de l’espace à tes pieds descendu,
J’y respire du ciel un souffle inattendu ;
Et mon culte, altéré de la soif des oracles,
S’abreuve, en t’embrassant, de l’air pur des miracles.

Dieu, l’univers et toi, vous ne formez qu’un tout,
Dont la triple unité se discerne partout :
Et la création n’est qu’une hvmne immortelle,
Qui me parle de toi, comme tu parles d’elle.
Sous l’aimant de l’archet confondant leur rapport,
Comme on voit tous les sons ne former qu’un accord,
On dirait qu’en toi seule une main tutéiaire
Rassemble adroitement tout ce qui peut nous plaire.
Oh ! je t’aime, vois-tu, comme on aime, au printemps,
Le réveil du feuillage et l’exil des autans,
La fraîcheur du matin dans les plaines vermeilles,
Et les roses d’avril, que baisent les abeilles :
Je t’aime, Maria, comme on aime les voix,
Que l’été fait gémir sous l’ogive des bois,

Le chant du passereau dans son nid d’églantioe,
Ou l’arc-en-ciel qui dort, courbé sur la colline.
Richesse, éclat, parfum, mélodie ou beauté,
Tout semble de ta vie un reflet enchanté :
Tout devient un rayon du Dieu que j’idolâtre.
Ce flambeau, dont la nuit vient allumer l’albâtre,
Ce fanal caressant, dont les feux assoupis,
De leur pale caresse, argentent nos épis :
Cette étoile qui semble, au-dessus des nuages,
Consoler de l’effroi, qu’inspirent les orages :
Ce silence rêveur, qui berce les forets,
Tout respire ton nom, ta présence, tes traits.
Au fond du firmament, c’est ton âme, qui plane
Dans ces gerbes de feu, que la science y glane :
C’est elle que je vois, sans orgueilleux dédains,
Se faire, avec des fleurs, un ciel de nos jardins :
Ou que j’entends, le soir, soulever dans la brise
Les frissons écumeux de l’eau qu’elle courtise.
Frêle divinité, dont je poursuis les pas,
Toi, qui peux tout donner, ne me refuse pas.
Donne-moi le soleil, dont l’éclat t’environne,
Eè les astres mêlés pour former ta couronne,
Et sous leur verte nef les vêpres des oiseaux,
Et l’humide ramage échappé des ruisseaux,
Et l’aurore qui rit, et le soir qui soupire :
Reine par mon amour, donne-moi ton empire.

Te détourner de moi, c’est me faire un larcin !
Religion vivante, éclose dans mon sein,
Ne m’en dérobe pas le visible symbole.
Comme un autel errant, qui chercbe son idole,
Mon cœur infatigable a besoin que le Dieu
Épure, en s’y posant, ses offrandes de feu.
Laisse-moi t’entourer d’un encens de prière !
Du cygne, qui s’éveille à son heure dernière,
Quand, sous ses yeux éteints, il voit, d’un ciel levant,
Flotter à plis d’azur le miracle mouvant,
Que le chant de départ soit mon cri d’existence,
Et son cri d’un moment le chant de ma constance !
Vivant dans cet Éden, dont il meurt convaincu,
Que je puisse mourir, comme j’aurai vécu :
Et de mes yeux, baignés de saintes étincelles,
Voir mon éternité briller entre tes ailes !

III.
Va, Maria, l’amour n’est pas, comme on le croit,
De ces éclairs d’été, qu’affarouche le froid !
Feu puissant, échappé de je ne sais quel moule,
Des astres qu’il façonne, il régit seul la foule.
De tout ce qui doit être infaillible devin,
C’est le nom qu’ici-bas a le savoir divin.

C’est lui, guide aimanté des sphères vagabondes,
Qui fait à nos esprits marcher le pas des mondes,
D’une porte du ciel leur entr’ouvre le seuil,
Et nous montre encor Dieu sous le plomb du cercueil.
Haïr, c’est ignorer ; mais aimer, c’est connaître,
Et connaître, c’est vivre : Ame et source de l’être,
L’amour n’est qu’un surnom de la félicité,
La première lueur de l’immortalité,
L’immortalité même à la matière unie.
Raison pure et première, essence indéfinie,
Je touche par l’amour au secret du Très-Haut !
Ce secret compliqué, je le dis dans un mot :
Je t’aime !… Je le dis, dans un son de la lyre :
Maria !… Tout mon être à la fois le soupire.
Pour chanter l’univers, c’est lui dont j’ai besoin.
Écho des saints concerts, que j’écoute de loin,
Ton nom nous est venu de la langue suprême :
Il semble, en le disant, qu’on devient Dieu soi-même.

Oui, de ton nom sacré, le brûlant talisman,
Change en lave de feu la poussière d’Adam.
Verbe transformateur, dont j’aspire la flamme,
Le monde qu’il contient m’entre avec lui dans l’âme.
Mais, en le prononçant, comment y faire entrer
Les merveilles sans fin qu’il semble conjurer ?
Ma voix qui meurt éteint leur prestige infidèle :
Tout ce que peint la voix doit s’éteindre avec elle.

Ne peux-tu, Maria, toi qui forces d’àimer,
Inventer, pour l’amour, le don de s’exprimer,
Une parole ardente et palpable, un langage
Où chaque son, passant appuyé d’une image,
Frappe, d’un même coup, les cinq cordes des sens ?
Fais-moi jaillir du cœur ces magiques accents :
Je ne puis exister si je ne me révèle.
Suspends à tes baisers cette langue nouvelle :
Que je puisse, en mourant, bégayer mes transports :
Dans le chant d’une note exhaler sans efforts
Tous mes frissons d’extase et mes songes d’ivresse :
Et jeter aux humains, comme un cri d’allégresse,
Ce défi de bonheur, d’espérance et de foi :
Voilà comme je l’aime ! aimez-vous comme moi ?

Non, personne jamais n’aima, comme je t’aime !
Jamais, d’autant de pleurs, le venimeux baptême,
N’a, d’un si fol amour, sacré la déraison :
Nul, des fièvres du cœur, distillant le poison,
N’en a poussé si loin la sublime folie.
Bridant d’enthousiasme et de mélancolie,
Je voudrais tout ensemble et partir et rester :
Vivre pour te bénir, pour te voir exister,
Ou, traînant comme un poids ma muette opulence,
Échapper, par la mort, au tourment du silence.
Dans mes sens incomplets par la vie enfermé,
Mon cœur manque à l’amour, dont il est affamé.

Je voudrais sous mes jeux te retenir sans cesse,
Et mes yeux impuissants, éblouis de tendresse,
Ne peuvent pas suffire au bonheur de te voir.
Le ciel a trop du jour limité le pouvoir.
Que ne peut-on sentir ses clartés prisonnières,
Franchir le cercle étroit de nos lourdes paupières :
Et des nerfs attentifs les rameaux plus subtils,
En gerbe clairvoyante épanouir leurs fils !
Que ne puis-je sentir, sous l’éclair du salpêtre,
Un rayon visuel errer sur tout mon être,
Et ton image en foule, autour de moi, courir !
Enveloppé de toi que ne puis-je mourir,
Ayant, pour absorber l’éclat qui me dévore,
Une âme à chaque sens, des yeux à chaque pore !
O misère de l’homme, emmêlé dans sa chair,
Qui ne peut respirer tout ce qu’il lui faut d’air :
Et qui, voyant toujours plus loin que sa portée,
Épuise en vains efforts sa force garrottée !
Pitoyable néant du cœur et de l’esprit !
Sous nos lèvres toujours l’expression tarit.
Dieu nous a-t-il remis la lyre de Lucrèce !
On la laisse tomber aux pieds d’une maîtresse.
Pour chanter cette femme, on déserte les cieux !
On les retrouve en elle : et nos sens curieux,
Qu’un double enthousiasme, un double orgueil stimule,
Heurtent, sans avancer, contre un but qui recule.

De l’univers surpris veut-on lever le plans !
On se perd. Le voit-on, docile à nos élans,
Sous des traits enchantés condenser sa richesse !
Leur perfide splendeur étourdit la faiblesse :
Et flottant au hasard, comme un vaisseau vivant,
L’homme, d’un pôle à l’autre emporté par le vent,
Sombre dans l’infini, que son orgueil explore,
En jetant à l’abîme un cri qui s’évapore.

Des merveilles du monde épris dans ta beauté,
L’hymne de grâce, en vain sur mon luth arrêté,
Veut en fléchir le bronze hypocondre et rebelle :
Sous tes traits, Maria, la nature est trop belle.
En vain, quand je te vois, je veux l’interpréter :
J’ai besoin de te fuir, pour la représenter,
De chercher dans l’absence un voile qui rassure ;
Il faut, en te quittant, diviser ma lecture.
Je cours dans nos vallons, bondissant au hasard,
Aux éclairs du midi demander ton regard :
Voir dans cet arc qui vole en flammes nuancées,
La zone prismatique où tournent tes pensées.
Il n’est pas de vapeur, de nuage changeant,
Qui n’écrive ton nom, ou ton chiffre, en nageant :
Et je le lis encore au front de la pervenche,
Dont l’étoile, qui pleure, au bord du lac se penche :
Soupir ailé du soir, qui glisse dans les champs,
L’oiseau jette à ma lyre un écho de tes chants :

Tout astre, que la nuit attache à sa ceinture,
Est une perle d’or, qui manque à ta parure :
Et, sentant le sommeil à leur cime arriver,
Les arbres parlent tous de toi, pour en rêver.
Jusque dans les hivers, et leurs bouquets de glace,
Je cherche, je surprends, je devine ta trace :
Des mobiles saisons, les détours variés,
Ne forment qu’un chemin, qui ramène à tes piés.
Tu vis où je regarde, et tu vis où j’écoute :
Chaque trait que j’admire en est un que j’ajoute
A ce portrait inné, qui brille dans ma nuit :
Tu marches loin de moi ; mais Ion ombre me suit.

IV.
Cette fièvre du cœur, crois-tu qu’on en guérisse,
Mon ange, et que jamais un tel amour vieillisse ?
Jamais. Scion sacré de quelque arbre immortel,
Quand l’amour créateur s’entrelace à l’autel,
S’inspire, se nourrit, des beautés qu’il contemple,
Et, comme l’Éternel, s’incorpore à son temple,
On n’annule pas plus ses vivaces rayons,
Qu’on n’éteint l’univers par des négations.
Et, qu’on ne dise pas que sa flamme énervée
Dégénère, une fois à son faîte arrivée !

Pourquoi cette inconstance ? astre matériel,
Vous voyez votre terre, errante aux champs du ciel,
Votre terre, soumise à sa courbe ordonnée,
Changer, près du soleil, ses bornes chaque année :
Et vous ne voulez pas qu’astre intellectuel,
L’amour, sans déranger son orbite annuel,
Puisse, près d’un soleil interdit à la vue,
Poser, en s’élevant, une borne imprévue !
L’amour vrai ne déroge, ou ne décroît jamais :
Quand il ne monte plus, il change de sommets.

Non, Maria, l’amour, tel que je l’interprète,
Ne peut pas s’éclipser dans le cœur du poète.
Tant qu’un nouveau déluge, ameutant ses fléaux,
Ne reconstruira pas le cercueil du chaos,
L’amour que tout nourrit, l’amour que tout augmente,
S’abreuvera partout d’un suc qui l’alimente.
Tout lui parle : il comprend cette algèbre de feux,
Dont les signes lactés se combinent entre eux,
Et blasonnent du ciel l’interminable page :
Pour lui seul, ici-bas, l’inconnu s’en dégage.
Comme un mot de sa langue, il traduit l’ouragan :
Il rattache sa vie au foyer du volcan,
Dont les bonds convulsifs font trébucher la terre.
Aigle désordonné, qui porte le tonnerre,
Il traverse à plein vol les tempêtes du cœur,
Ou, comme le ramier, palpitant de langueur,

L’œil mouillé de désirs et noyé de tendresses,
Sous les ailes, qu’il aime, il cache ses caresses.
L’amour, l’amour est tout ! dieu multiple et vital,
Comme les dieux géants du Gange oriental,
On voit ses mille fronts, ceints de mille couronnes,
Planer sur tous les cieu.v du haut de tous les trônes.
Il est ce feu subtil qui, du jour émané,
Comme le sang du globe y roule emprisonné.
Il vit comme les fleurs, qui meurent pour renaître,
Comme l’eau qui s’écoule, et qu’on voit reparaître.
Tant qu’il existera des sources et des fleurs,
Un luth, un rossignol, un ciel et des couleurs,
Une lueur d’espoir à la tombe ravie,
Une étoile, une terre, il est là ! c’est la vie,
L’âme, le mouvement, la lumière, le feu :
C’est la sève du monde et l’essence de Dieu,
L’expression de tout, son principe et sa cause :
C’est la pensée humaine à son apothéose.

Plus de chants pour l’amour ! ai-je ose murmurer.
Eh ! que nous reste-t-il alors à célébrer ?
Si des sources du ciel les merveilles fécondes,
Vont concentrer en lui les trésors de leurs ondes :
Si c’est l’amour enfin qui devient l’univers :
Que puis-je, et quel sujet peuvent tenter mes vers ?
Je ne fais que changer les termes du problème :
Et le mot de l’énigme en est une lui-même.

Oui, oui, j’avais raison, plus de chants pour l’amour !
Faut-il, pour en jouir, savoir d’où vient le jour ?
Loin donc la vanité de vouloir tout décrire !
Aux pieds de mon bonheur je veux briser ma lyre.
Je ne puis que t’aimer, aujourd’hui comme hier,
Et toujours plus heureux, en être encor plus fier.
Quand je vis pour le dire, existe pour l’entendre,
Maria ! ne feins plus de*ne point me comprendre :
Vois clair dans mon silence imprégné de secrets,
Et ne me quitte pas, Maria ! j’en mourrais :
Le soupçon de ta fuite est déjà l’agonie.
Laisse-moi, dans tes bras, me bercer de génie,
Y savourer le ciel et sa sérénité,
Voir, deviner, bénir, respirer sa clarté,

Et même, en l’adorant, oublier la nature
Dieu ! mon Dieu ! jeretourneà mon premier murmure.
Je ne puis rien trouver, rien rêver, rien sentir,
Sans entendre ton nom dans mon cœur retentir.
Tout m’est un chant d’hymen : et, ce poème immense,
Quand je crois qu’il finit, je sens qu’il recommence.

REGRETS.

Rien n’attire mes yeux, rien n’inspire mes chants :
Je ne sais plus causer avec l’herbe des champs :
Au sourire des bois mon front terne résiste :
Au lieu de m’égayer, la nature m’attriste.
Que j’aimais ses trésors, Maria, quand ta voix
Semblait, en l’admirant, me révéler ses lois !
Je sentais tout le ciel, échappé de ton âme,
Se fondre, avec la mienne, en essence de flamme.
L’air devenait si pur, quand tu le respirais,
Et les gazons si doux, quand tu les parcourais !
Quand ton ombre, à mes pieds, glissait le longdes chaumes,
J’y voyais poindre l’or des célestes royaumes :
L’eau, pour te réfléchir, s’épanchait en miroir :
Le ramier suspendu s’arrêtait, pour te voir :
Amoureuse de toi, je croyais qu’une étoile
Ne passait dans les cieux, que pour dorer ton voile,
Et j’étais de moitié dans la brise du soir,
Pour baiser tes cheveux moins tremblants que l’espoir ;

De toi seule entouré, partout mon jeune hommage
Pouvait, à ta présence, ajouter ton image.
Tout est mort maintenant, tout est sombre et blafard :
Ton autel est partout, l’idole nulle part.
Tout creuse autour de moi mon sillon de misère.
Que la félicité qu’on n’a plus est amère !

Avant de te connaître, et quand j’avais vingt ans,
Comme un espoir de toi j’ai chéri le printemps.
Que j’aimais le retour des fleurs sur la colline,
Et sur l’arbre encor noir la verdure enfantine,
De sa voûte ondoyante essayant les réseaux !
Dans les bois réchauffés, que. j’aimais les oiseaux,
Quand, oubliant l’hiver, dont le froid les désole,
Chaque buisson rapporte un orchestre qui vole !
Tout me disait alors : Réponds-y par des vers :
La sève du talcnt brûle aussi dans les airs.
Chercheau bord desruisseaux, dont l’écumeest fleurie,
La paix, qui s’y balance avec la rêverie :
Les lilas entr’ouverts parlent déjà d’amour,
Et la gloire sourit dans un rayon du jour.
Tout m’enchantait alors, et, paré d’allégresse,
Au banquet des jardins conviait mon ivresse.
Rien n’appelle à présent mes transports : ton départ
A desséché mon âme et vieilli mon regard :
Et l’insecte hideux, qui vit dans la poussière,
File, autour de mon luth, sa toile casanière.

Je déteste aujourd’hui le retour du soleil,
Et des champs repeuplés le verdoyant réveil.
La terre caressante étincelle de charmes ;
L’univers se ranime : et je meurs dans les larmes !
Que me font aujourd’hui ces feuilles, ces ruisseaux,
Et ces mouches d’azur sur les boutons nouveaux,
Ces papillons, ces fleurs, la campagne si belle,
Qu’elle verra sans moi, que je verrai sans elle !
C’est elle, qui créait la richesse des cieux :
Et je la recueillais moi-même de ses yeux.
Elle tue aujourd’hui, cette affreuse opulence,
Qui ne m’offre plus rien, plus rien que son silence.
Quand elle m’y suivait, la terre était à moi :
J’ajoutais à ses dons, j’étais Dieu, j’étais roi !
Que suis-je maintenant ? un fantôme qui pleure,
Et qui dit au soleil : Tu ne marques qu’une heure.
Puis d’ailleurs où sont-ils, ces merveilleux trésors,
Qui venaient, sur mon luth, se traduire en accords ?
Des ailes du printemps la poussière émaillée
A beau dans les vallons fleurir éparpillée,
Mon ombre, en y passant, consume les gazons.
Mes chagrins sans ressource ont changé les saisons :
Et, comme un crêpe en deuil jeté sur sa parure,
lin reflet de ma vie a fané la nature.

SOUVENIRS DES MONTAGNES.

Ils se sont donc enfuis, pour ne point revenir,
Ces jours légers au cœur, si lourds au souvenir,
Ces rapides beaux jours, où notre âme se double,
Où, ne voyant plus rien qui nous gêne et nous trouble,
Le présent sait nous faire oublier l’avenir !
Un bonheur si chéri n’aurait pas dû finir.
Quel incurable vide ouvre son inconstance !
C’est en vain qu’hiverné dans ma froide existence,
Comme un dieu qui répond, je m’exerce à fléchir
L’art d’embellir l’écueil, qu’on ne doit pas franchir ;
La poésie, hélas ! ne fleurit plus mes landes,
Et l’ange ingrat des vers, effeuillant ses guirlandes,
Ne mouille plus mon luth d’un baume assoupissant :
L’extase inspiratrice a déserté mon sang.
C’était toi, Maria, toi qui la faisais naître :
Sitôt que ta beauté venait à m’apparaître,

Le talent se glissait dans mon cœur radieux,
Et j’écrivais les chants, qui brillaient dans tes yeux :
Mes larmes sur ma lyre expiraient cadencées…
Il me reste des pleurs : mais où sont mes pensées ?

Que les regrets sont longs, quand ils sont isolés :
Et que nos jours de joie, une fois envolés,
Laissent, dans notre cœur, deplace à la souffrance !
Quand des brouillards du temps, où se perd l’espérance,
Nos regards, détournés par crainte ou par raison,
N’ont plus que le passé pour unique horizon,
Que ce passé fait mal, en nous faisant envie !
Les pleurs de la mémoire enveniment la vie.
Aux fleurs du paradis, dont je suis descendu,
Mon souvenir tenace est encor suspendu :
Et, de tes vœux éteints, mon sein, qui vibre encore,
Comme un luth qui se brise, exhale un cri sonore.
Died ! que dans l’abandon les regrets sont amers :
Et qu’un être de moins rend des foyers déserts !

O mes félicités, votre frêle auréole
A glissé sur mon front, comme un rêve qui vole,
Plus vite qu’on ne voit glisser, sur le sentier,
L’ombre d’un roitelet qui change d’églantier.
Le parfum d’une rose après elle en console,
Et du fond du cristal, sa dernière corolle,

Embaume nos hivers d’une odeur de printemps :
Nous, que nous reste-t-il de nos plus doux instants ?
Un poison glacial, de fiévreuses alarmes ;
Le bonheur ne nous lègue, en partant, que des larmes.
De si riants tableaux naguère si peuplé,
Mon temple domestique, hélas ! s’est écroulé.
Mon temple ! Nous n’avions, à deux, qu’une demeure :
Je respirais ton air et ton souffle à toute heure :
Nos nuits s’entrelaçaient souvent comme nos jours :
Je ne te cherchais pas, je te voyais toujours.
Maintenant, quand j’appelle, où trouver la réponse ?
Où rencontrer dans l’air un parfum qui t’annonce ?
Nul écho maintenant, de ton approche instruit,
Ne reconnaît les pas, dont il attend le bruit.

D’un moisd’automneà l’autre, ô Dieu, que de distance !
Depuis que, nous quittant aux portes de la France,
Nous sommes revenus, en cachant nos détours,
De nos sorts divisés recommencer le cours,
Chaque instant nous sépare, aucun ne nous rassemble.
Nos sentiers désunis ne courent plus ensemble :
L’hiver a desséché l’herbe qui les mêlait.
Fallait-il donc trouver ce ravage incomplet,
Et, prenant sans pitié l’oubli pour de la force,
Élargir, de tes mains, l’abime du divorce ?
Moi seul de nos serments aujourd’hui me souviens.
Les miens vivent toujours : mais qu’: is-tu fait des tiens ?

Quand, au pied du Mont-Blanc, j’ai reçu ta promesse
J’ai cru que ce témoin, garant de ta tendresse,
Lui prêtait une part de son éternité ;
Mais il n’a garanti que ta fragilité :
Et, comme le soleil, dont sa cime étincelle,
Fond l’argent cotonneux de sa neige nouvelle,
Le souffle des plaisirs a bien vite emporté
Le mensonge brillant de ta fidélité.

Quand ma pensée encor, les tiennes pour compagnes,
Sillonne l’Helvétie et sa mer de montagnes,
Se fait de ces rochers autant d’énormes tours,
Que bat, comme un drapeau, le vol noir des vautours,
Ou montant avec l’aigle à l’assaut des orages,
Semble aux écueils du ciel arborer ses naufrages :
Toi, pour un monde abject, désertant ces grandeurs,
Tu vas dans ses salons t’enfumer de fadeurs !
Tu ris de ma pensée en deuil de ces spectacles :
Et tu veux, pour guérir mes yeux de ces miracles,
Tu veux que je m’en aille, en quête des hasards,
Traîner, je ne sais où, la soif de mes regards !
Dis-moi donc sur quels bords le cœur perd la mémoi re,
Sous quel astre on ne croit que ce que l’on veut croire,
Sous quel tropique heureux l’amour n’a point d’hiver !
Vain rêve, hélas ! écrit dans le vague de l’air !
Le chagrin suit partout celui qui s’y dérobe,
Et d’un ennui vivacc ensemence le globe.

Partir ! pour retrouver, sous un ciel inconnu,
La trace de tes pas, qui m’ont appartenu !
Des merveilles du monde abrégeant la lecture,
N’ai-je pas sous tes yeux resserré la nature,
Et peut-elle à présent m’offrir une beauté
Qui ne me parle pas de ce que j’ai quitté ?
Partout, de leurs reflets argentant ton image,
Les lacs me rediront notre flottant voyage,
Et je verrai ton voile autour de moi rouler,
Dans l’écharpe des eaux, que le vent fait trembler.
Ces brouillards qui, des monts couronnant l’édifice,
Y suspendent les plis de leur brumeux caprice,
Puis-je, en me souvenant que tu les admirais,
Ne pas les transformer, pour leur donner tes traits’?
Puis-je, à travers les bois et leurs vertes arcades,
Voir un fleuve effréné secouer ses cascades,
Voir, dans des murs de fleurs, un ruisseau prisonnier,
De ses grappes d’écume émailler l’ébénier,
Voir des rocs tailladés les fantômes sauvages,
De leurs dents de granit morceler les nuages :
Puis-je rien voir enfin, rien voir, rien admirer,
Sans y graver des yeux ton nom, pour l’adorer ?
Où me réfugier s’il faut, dans ma folie,
Emporter de mes maux ton image embellie,
Ta grâce, ton regard, que mon âme a gardé,
Tout ce qui fait mourir, quand on l’a possédé ?

Quand j’irais, abordant le front des Cordillères,
De leurs glaciers béants franchir les fondrières,
De son Chiniboraço détrôner le condor,
Défier l’Imaus, attaquer le Thabor,
Épier l’avalanche, ou le torrent de vase,
Qui sort démuselé des gueules du Caucase :
Dis, crois-tu qu’absorbé dans ce sublime effroi,
J’oublirais la montagne où je veillais sur toi,
Où je te défendais contre les précipices,
Où tu m’as vu, perdu dans de vagues délices,
Remercier du cœur les pâtres d’alentour,
Qui te donnaient mon nom, en voyant mon amour ?
Comment le dépister, ce spectre de la Suisse :
Où boire de l’oubli le nébuleux calice’?
iNulle part : le bonheur n’est pas là plus qu’ici ;
On le trouve partout… et le malheur aussi.
J’ai souvent avec joie égaré, sur la terre,
Ma curiosité nomade et solitaire ;
Mais, depuis que j’ai vu mes chemins, plus heureux,
Se peupler sous tes pas du charme d’être deux,
Comment recommencer ces courses égoïstes ?
Qu’avec des souvenirs les voyages sont tristes !
Le jour, un nouveau site, un orage, un écueil,
De nos yeux étonnés peut distraire le deuil ;

Mais la nuit, quand du ciel l’obscurité profonde
Aiguise la mémoire, en lui cachant le monde :
Quand la fièvre du bruit et de l’activité
N’étourdit plus du cœur la rêveuse àcreté :
La nuit, l’isolement nous apparaît sans voile :
Un rayon de douleur descend de chaque étoile.
S’il faut jamais sans toi, Maria, voyager,
A d’autres temps meilleurs comment ne pas songer,
Aux jours où, partageant quelque humble solitude,
J’ai souvent dans mes bras Itercé ta lassitude,
De tes mains dans mes mains réchauffé le frisson :
Où, de ton sein captif dénouant la prison,
J’entr’ouvrais au sommeil ses barrières de gaze :
Où mes soins paresseux, qu’allongeait mon extase,
Bouclaient de tes cheveux les nocturnes anneaux :
Où, confiant ta vie à de jaloux rideaux,
Je n’osais, caressant ta moelleuse indolence,
De mes muets baisers elfleurer ton silence :
Où, chaste surveillant, mon œi\ religieux
Cherchait à voir en toi comme on dort dans les cieux :
Où je t’enveloppais des songes de mon aine :
Où, jusque dans tes sens n’osant porter ma flamme,
Mon haleine idolâtre et mon souffle hardi
Couvaient, de tes pieds nus, l’albâtre refroidi ?
Où fuir le souvenir de ces nuits adorées ?
Quand, du globe soumis épuisant les contrées,
J’y traînerais la rage et l’ennui de mes pas,
Où rencontrer des jours, qui ne finissent pas ?

Quelle heure peut sonner dans mes ténèbres vides,
Qui n’éveille un baiser sur mes lèvres avides,
Une larme, un bonheur, un regret éperdu !
Quelle heure peut sonner qui ne dise : Perdu !

Oh ! oui, je dois partir, et changer de pairie ;
Je suis las d’habiter une terre appauvrie,
Où le jour pluvieux, noyant pour moi les fleurs,
Semble de l’arc-en-ciel effrayer les couleurs.
Je brûlerais ton air d’une haleine fiévreuse :
Je suis né pour t’aimer, non pour te rendre heureuse.
Tu dis vrai : je dois fuir un toit que je maudis :
Mais tendre encor ma voile à des vents étourdis,
Rattacher à mes pieds mes errantes sandales,
Ou, suspendant ma vie au galop des cavales,
M’aller dessécher l’âme aux sables de Memnon !
Y colporter ma chaîne ou ma lisière ! Non :
J’en suis las. J’ai besoin d’un voyage tranquille.
Ce qu’il me faut, à moi, c’est un monde immobile :
Et ce monde, on y peut arriver sans effort :
On n’a qu’à se pencher… et je suis sur le bord.

Toi qui ne sais pas même aujourd’hui si j’existe,
Et qui fais ta gaîtc de tout ce qui m’attriste,

Seras-tu, si je meurs, ingrate envers ma mort ?
Libre de mes soupçons, si quelque jour le sort
Te reporte sans moi vers la mer diaphane,
Où se baigne Genève, où se penche Lausanne,
Tes yeux, moins inconstants que ce flottant miroir,
Dans le lac oublieux croiront-ils me revoir ?
Verras-tu, le cœur gros de ton ancienne joie,
Ces rochers affilés, qu’aiguise la Savoie,
Et, comme à travers l’herbe un serpent bondissant,
La rivière qui court en sillon mugissant ?
T’y ressouviendras-tu, que ma main, la première,
T’a, sur le ciel criblé de leurs flèches de pierre,
Des pointes du Breven dénombré les sommets ?
Rediras-tu les mots, dont je les animais,
Quand, n’ayant que toi seule et Dieu pour auditoire,
J’esquissais de ces rocs le houleux territoire ?
Ces piliers décrépits, par la foudre échancrés,
Ces restes d’univers, ces marches, ces degrés,
Dont l’essor immobile escalade les nues,
Ces obélisques morts, ces colonnes chenues,
Qui, de la terre au ciel dignes ambassadeurs,
Y portent pour encens leur givre et leurs froideurs :
Au-dessus de l’orage élevant leur panache,
Ces informes géants, sculptés à coups de hache,
Qui portent l’avalanche et la mort dans leurs bras,
Ces rochers généreux, qui ne font point d’ingrats,
Auront-ils dans ton âme un écho, pour se plaindre,
Qu’il manqueà cette scène un témoin, pourla peindre ?

Quand tes pas, d’un glacier, longeront les périls,
Sous la neige d’alors, tes yeux reliront-ils
De mes pas d’autrefois la trace encor vivante ?
Des déserts du Grimsel l’anguleuse épouvante,
Ces rebuts du chaos, en désordre alignés,
Qui, par le Créateur six mille ans dédaignés,
Menacent d’usurper le ciel qui les foudroie :
Ces gorges de la Reuss, où du Ilot, qui s’y broie,
La liquide agonie éclate et se débat :
Et les bassins d’Hassly, les coteaux d’Andermat,
Si le destin plus doux quelque jour t’y ramène,
Y verras-tu mon ombre à côté de la tienne ?
Oh ! tu peux, Maria, tu peux, si tu le veux,
Dans la France, où je souffre, oublier mes aveux-,
Mais qu’ils te soient présents sous les pins du Salève,
Dans l’Éden escarpé, qu’habite encor mon rêve.
Qu’une larme de toi m’y cherche, et j’entendrai :
Quelque chose de nous vit tant qu’on est pleuré.

Point de larmes pourtant, que le remords allume :
Car, pour épurer l’âme, il faut qu’il la consume.
Ne mêle rien d’amer à mon nom répété :
Comme un nuage errant au front pur de l’été,
Dont le vent, qui l’amène, emporte aussi la trace,
Sanspeser sur Ion cœur, qu’il l’effleure, et qu’il passe !
Jouis long-temps sans moi des biens que je chantai :
Ne me repousse pas de ta félicité.

Quand nos champs, pailletés de blanches étincelles,
Reverront les oiseaux se caresser des ailes,
Le soir, à la même heure où je t’aurai parlé,
Il se peut qu’un ami, moins triste, ou moins troublé,
Sans être plus aimant, te paraisse plus tendre :
Si tu te sens heureuse ou hère de l’entendre,
Je ne te dirai pas d’écarter son appui ;
Mais souviens toi d’un autre, en ne pensant qu’à lui.
Ma mort n’exige pas que tu lui sois fidèle :
Mais avant d’accepter une chaîne nouvelle,
Consulte dans ton cœur mes avis d’autrefois :
A ma mémoire absente interroge ton choix,
Et demande à mon âme, en la tienne enfermée :
Mon Dieu, m’aimera-t-on comme je fus aimée ?

Tu sauras, Maria, quand Dieu l’aura repris,
Quel fut mon dévoûment, et quel en est le prix.
De plus brillants joyaux orneront ta couronne ;
Mais il n’appartiendra, sois-en sûre, à personne,
D’exprimer, mieux que moi, le mal dont je mourrai.
J’ai tout senti, tout vu, tout dit, tout mesuré :
A genoux devant toi, j’ai touché le génie :
Tous les accents du cœur dans ma voix t’ont bénie :
J’ai pressé tous les mots des langues d’ici-bas,
Et ceux qui m’ont manqué, c’est qu’ils n’existent pas

De l’Immortalité convoiter l’héritage,

Pour te voir plus long-temps, pour te voir davantage :
Te lire dans les fleurs, dans les champs, dans les bois :
N’étudier dans l’air qu’un écho de ta voix,
Ou, parcourant du ciel les étoiles jalouses,
Ne cueillir que ton nom dans l’or de leurs pelouses :
Ne respirer qu’en toi, comme on respire en Dieu :
Craindre, à la moindre absence, un éternel adieu :
Demander sans espoir, à mon heure dernière,
D’expirer à tes pieds, en baisant leur poussière :
Peut-être tant d’amour vaut-il une vertu,
Et ce fut là le mien ! mais t’en souviendras-tu ?
Hélas ! quel est l’amour, lorsque l’amant succombe,
Qui puisse soulever la dalle de sa tombe ?
Tout de lui s’éteint là : le souffle des vivants,
En passant sur les morts, jette leur poudre aux vents.
On pourra donc t’aimer, t’aimer et te le dire,
Quand je ne serai plus que le nom d’un martyre !
S’il est vrai cependant que j’emporte avec moi
Des secrets inconnus de souffrance et de foi :
S’il est vrai que Dieu même, avare de merveilles,
N’attache pas sa flamme à deux lampes pareilles :
Prends encore après moi mon âme pour flambeau,
Et qu’un pieux rayon sorte de mon tombeau,
Pour éclairer tes pas, sans affliger ta route,
Ou pour te pardonner l’oubli que je redoute.

Aux adieux de mes vers imprime, en les lisant,
Ces tremblements du cœur, dont tu ris à présent :
Et qu’ils restent gravés dans ton âme chérie,
Comme un soupir mourant de mon idolâtrie,
Comme les derniers sons d’un luth abandonné,
Que je rends à tes mains, qui me l’avaient donné :
Qu’ils soient, comme un conseil émané de ma cendre,
Au seuil de l’avenir placés pour te défendre :
Et que mon ombre enfin, comme un vague sommeil,
S’entrelace à tes jours, sans ternir ton soleil !

Ces adieux, Maria, sont les derniers peut-être !
De ce monde, où tu vis, je me sens disparaître :
Un autre, où je vais seul, m’appelle, et j’y descends.
Oh ! jusqu’à ces pays, vides et repoussants,
Escortez-moi long-temps, comme un divin mirage,
Chers et doux souvenirs de mon pèlerinage.
Vapeurs du Grindelwald, ombres de la Gemmi,
Rapportez-moi le monde, où je n’ai pas gémi.
Couvent du Saint-Gothard, rends-moi cette cellule,
Témoin de tant de vœux, oubliés sans scrupule,
Où, par son zèle actif à la tombe envié,
J’étais fier de souffrir, pour valoir sa pitié :
Où, sans prévoir le fiel dont ma raison est ivre,
Je mourais dans ses bras, où je ne puis plus vivre.
Grottes, glaciers, déserts, lieux d’amour et d’orgueil,
Comme un temple d’hymen rouvrez-vous à mon deuil :

Je veux bénir encor l’ingrate qui me tue.
Écrasez-moi pfutôt, devant elle, à sa vue,
Aujourd’hui que je l’aime, aujourd’hui que mes vers, Laissent, à votre souffle, engourdir leurs éclairs : C’est maintenant qu’il faut achever mon supplice, Avant qu’un cri dé rage, ou qu’un mot la maudisse, Quand mon pardon jaloux baise encor son chemin ! Je pardonne aujourd’hui : je peux haïr demain.

LES ROMANS

L’amour transforme tout, et rien ne lui résiste ;
Mais, qu’à le bien juger, chaque miracle est triste !
Tout change entre ses mains, ou plutôt se corrompt :
Il nous vole notre or pour en faire du plomb,
Et dans un corps de bronze il met un cœur de verre.
Moi, studieux amant d’une gloire sévère,
Laboureur si pieux des champs grecs ou romains,
L’amour m’a détourné de mes doctes chemins.
Et qu’a-t-il fait de moi, disciple de Sophocle,
Qui me rêvais encor le rival d’Empédocle ?
De mes trésors futurs enfant déshérité,
Me voilà désormais, dans ma course arrêté,
Occupé, tout le jour, à remuer des peines,
Dont le limon fiévreux s’épaissit dans mes veines :
Et, honteux de l’abîme où je m’enseveli,
De chagrins en chagrins descendant à l’oubli !

Pour distraire ma vie, ou pour m’aider à vivre,
Si j’ai parfois recours au remède d’un livre,

Ce n’est plus ou la Bible, ou Bacon, que je prend :
Je ne demande plus, au vieux Pline-Ie Grand,
Quel éclat son génie ajoute à la nature.
J’abjure le Portique, et renie Épicure :
De ces traits éloquents, qu’aiguisait Ciccron,
J’émousse dans mes chairs le stérile éperon.
Ces crimes, ces tyrans, que dissèque Tacite,
Et que, pour les punir, son style ressuscite,
Tout cela maintenant ne m’intéresse plus.
J’aime mieux, négligent des siècles révolus,
Visiter des conteurs les fastes pittoresques,
Essayant à mes jours leurs récits romanesques,
Tâchant d’accommoder leurs dieux à mon autel.
Le faux est quelquefois plus vrai que le réel :
Et, quand il est amer, il l’est moins que la vie.
Que m’importe l’histoire ou la philosophie ?
Je préfère aujourd’hui Jean-Paul à Mélanchton,
Et les pleurs de Corinne aux raisons de Platon.
Que peut gagner mon âme aux victoires de Rome ?
Werther me touche plus que tel ou tel grand homme.
Qui, pour le réformer, dépeuple l’univers.
Aux mains de Walter Scott confiant mes revers,
Ma douleur, suspendue, en est presque guérie.
Amoureux de Flora, j’épouse Valerie,
Ou j’enlève Mathilde avec Maleck-Adhel.
J’honore des hauts-faits le relief immortel ;
Mais, pour moi, qui ne suis ni guerrier ni monarque,
L’idylle de Longus vaut mieux que tout Plutarque.

Rappelé par l’étude à mes anciens amis,
Si je reprends encor les livres endormis,
Qu’aimait à feuilleter ma veille solitaire,
Ce n’est pas pour m’instruire aux desseins de la terre ;
J’y cherche pour mes maux un secret talisman,
Et dans l’histoire encor je guette le roman,
Les faiblesses d’un homme, et non ses coupsd’épée.
J’abandonne César, je déserte Pompée,
Pour suivre Cléopàtre aux rives de Pharos :
J’ai pitié d’Annibal, qui ne fut qu’un héros :
Alexandre m’occupe aussi peu que l’Asie :
Je ne vois Périclès, qu’au miroir d’Aspasie.
Couverts, dans leurs tombeaux, de voiles moins profonds,
Les siècles plus récents ne sont pas plus féconds.
L’Angleterre d’Alfred remplit encor le monde ;
Mais moi, je sais par cœur celle de Rosamonde.
Le passé n’est pour moi qu’un fleuve limoneux,
Où nagent, dans la nuit, quelques noms lumineux.
Par l’histoire d’Emma je connais Charlemagne :
Et les amours du Cid, voilà pour moi l’Espagne !

AVE SALUTARIS.

Comme les bateaux d’or d’un océan vermeil,
Les nuages, portant pavillon du soleil,
Voguent sous l’œil de Dieu, qui leur sert de pilote ;
Des anges voyageurs c’est peut-être la flotte,
Qui regagne, à la nuit, quelque havre descieux.
Oh ! que n’entraînent-ils mon âme avec mes yeux !
Je suis las de gémir aux rives de la terre.
Que je l’aime pourtant, à l’heure, où le mystère
Au creux de nos vallons descend, avec le soir,
Révéler à l’esprit ce que l’œil voudrait voir :
Quand le vent, qui frémit dans la feuille du chêne,
Semble, comme un écho de la cloche prochaine,
Sonner autour des nids l’angelus des forêts !
Le glaïeul, qui s’incline au bord des lacs secrets,
Ne se voit déjà plus dans le miroir de l’onde :
Les urnes du sommeil se penchent sur le monde.
Les astres, comme autant de lumineux pavots,
Qui nous versent de loin l’oubli des longs travaux,

Dans les jardins du ciel fleurissent en silence ;
Mais, stérile en bienfaits, leur avare indolence
Ne me prodigue, à moi, que des rêves amers.
Sur le front de la nuit que j’ai lu de beaux vers,
Quand j’étais jeune ! hélas ! Je n’y sais plus rien lire
La lune, en argentant les cordes de ma lyre,
Ne peut y ranimer mes notes d’autrefois.
Maria cependant réclame encor ma voix :
Allons, ma lyre, allons ! ne lui sois pas rebelle.
Encor un chant d’amour, qui dise qu’elle est belle
Si tu peux murmurer, autre part qu’à ses piés,
Ces aveux des beaux jours, un instant oubliés,
Essaie : et que ton chant, sorti d’une âme morte,
Demain, comme mon ombre, erre autour de sa porte

Demain donc, Maria, ne va pas renvoyer
Ces vers, qui salùront ta fête et ton fover :
Ne pouvant plus, banni sur un frileux rivage,
A tes genoux aimés prosterner mon servage,
Écoute, dans ton cœur, résonner les accents,
Qui du barde exilé t’apporteront l’encens.
Tu n’y trouveras pas cette fraîcheur sonore,
Dont la muse, au printemps, se parfume et se dore
L’exil m’a bien changé ! mes mots d’amour si doux,
Je ne les trouve plus ; mais je te les dis tous.
Oui, dans mon âme encor, j’en redis le rosaire :
Leur flamme peut pâlir au froid de ma misère ;

Mais nul souffle ennemi ne peut la dissiper.
L’éclair devient douleur, en voulant s’échapper,
Et mes concerts plaintifs se teignent de détresse ;
Mais de ce sombre voile entrouvre la tristesse,
Et sauves-en les fleurs, que son ombre ternit :
Chaque mot qui te pleure en est un qui bénit.

Je parle de pleurer ! et pourtant tout à l’heure,
Quand ces vers frapperont au seuil de ta demeure,
La cloche tintera mon ancien jubilé.
Je m’étais bien promis qu’un spectre désolé
N’irait pas, de ma part, en faner l’allégresse ;
Je voulais écarter, des chants que je t’adresse,
Le deuil contagieux, qu’exhalent mes ennuis :
Mais ces chants, fils de l’ombre, ont la teinte des nuits.
Quoique le ciel soit pur, j’y vois, de ses royaumes,
Descendre, autour de moi, de nébuleux fantômes :
J’ai beau les repousser, l’avenir, sur ces bords,
D’un œil triste et jaloux surveille mes accords :
Puisaux feux du Cancer mes vers traînants succombent,
Leurvol, pour s’appuyer, veut des feuillesqui tombent.
Quand on aime beaucoup, on n’est jamais joyeux ;
On relit tout son cœur, dès qu’on ferme les yeux :
Et j’ai beau, dans le mien, revoir ta sainte image,
Le sourire s’éteint à la première page.

C’est qu’en mon cœur aussi, confident du passé,
Je vois souvent ton front, comme le mien, plissé.
Pour combattre mes maux j’ai quelquefois des armes :
Mais comment, Maria, me guérir de tes larmes ?
Le ciel, ruisselant d’or, me parle en vain d’espoir :
J’ai foi dans sa richesse et non dans son pouvoir.
Au lieu de m’apaiser, cette splendeur m’afftige :
Ma misère grandit devant chaque prodige.
Les bois, les champs, les fleurs, les étoiles, les eaux,
Par leur brillant contraste, exaspèrent mes maux.
Qui me dira pourquoi, quand tout ce luxe existe,
La vie est si mauvaise, ou, si l’on veut, si triste !
Sous quel jour, Maria, te la représenter ?
Mais je prirai pour toi : c’est mieux que te chanter.
fitre mystérieux, que je ne puis comprendre,
Toi, qui laissas, dit-on, de tes puissantes mains,
Échapper dans les airs cet atome de cendre,
Où roulent, gémissants, des tourbillons d’humains,
Entr’ouvre-moi d’en haut, si tu ne peux descendre,
Ce livre, où sont déjà tous les temps qui seront,
Où l’histoire, avant d’être, est déjà terminée.
Ce n’est pas pour savoir où va ma destinée :
Je lesais ; c’est ailleurs, que mes yeux chercheront.

Je ne veux voir qu’un nom sur la liste des âges
N’est-ce pas une erreur, si ce nom, qui m’est cher,
N’y brille qu’entouré des sinistres nuages,
Qui semblent moins voiler mes cieux que les cacher’?
Laisse-moi, s’il se peut, corriger ces orages.
Mes pleurs effaceront ces arrêts de douleur,
Et je les récrirai moi-même dans ma vie :
Laisse-moi la sauver, ma pauvre poursuivie !
Je ne retranche rien au complet du malheur.

A quelques jours brillants si le destin m’appelle,
Contre un de ses chagrins laisse-moi les changer :
Que tout ce qui lui plaît lui devienne fidèle 1
Des dangers qu’elle court soigneux de me charger,
Le bonheur qu’il me faut, c’est de souffrir pour elle.
Qu’elle marche en ce monde, où vacillent mes pas,
Sous l’escorte d’un nom qui rie à sa jeunesse :
Et quand j’en sortirai, vieilli par ma faiblesse,
Qu’elle me croie heureux, et ne me pleure pas !

Quand on parle de toi, que le temps est rapide !
Voilà déjà la nuit, dont l’ombre s’intimide,

Qui rouvre, pour s’enfuir, ses ailes de brouillards :
Et plus sombre un moment, que n’étaient mes regards,
Du ciel, qui s’éclaircit, la voûte se colore.
Sur la cime des monts déjà la prompte aurore,
Au char, que lui prêtaient les vers de nos aïeux,
Attelle, à l’Orient, ces coursiers radieux,
Dont les sabots pourprés font jaillir la lumière.
Exhalant dans les bois un concert de prière,
Le feuillage joyeux chante avec les oiseaux :
Réveillés par le jour, qui perce leurs rideaux,
Les nuages en chœur se mettent à sourire :
Le soleil exilé, qui reprend son empire,
Ensemence de feux le cristal des étangs :
L’herbe, où dort le faucheux dans ses pièges flottants,
Agite ces drapeaux de dentelle rusée,
Qu’étoilent de rubis les pleurs de la rosée :
Les fleurs de toutes parts, belles de leur sommeil,
Demandent au matin d’embellir leur réveil,
A l’or de ses éclairs tendent leurs frais camées,
Et, déliant pour eux leurs lèvres embaumées,
Avec les papillons s’entretiennent tout bas
Des nouvelles des cieux, qu’ont tentés leurs ébats,
Des anges visiteurs, qu’ils ont vus sur leur route.
Elles n’ont qu’à parler de toi : je les écoute.

Il est jour dans le ciel, pour le monde, pour toi ;
Mais le jour, Maria, n’est pas levé pour moi ;

Il est nuit dans mon âme, et nuit dans ma pensée.
La nature s’embrase, et ma vie est glacée !
Dois-je donc, prisonnier d’incroyables bivers,
Vivre « t mourir aveugle, enfermé dans mes fers ?
Mon, non : que le soleil, fût-ce à travers ma plaie,
Jette encor dans mon cœur un rayon qui l’égaie :
Il le peut ! Est-ce ici que j’ai droit d’en douter ?
C’est peu de voir le jour, fier de ressusciter,
Éparpiller partout ses flèches créatrices,
Il semble, en les frappant de ses lueurs complices,
Rapprocher de mes yeux ces sommets enchantés,
Que nous avons ensemble, en courant, visités.
Nos glaciers d’autrefois, que Parc-en-ciel festonne,
Semblent encor porter tes regards pour couronne :
Et, ranimé par eux ou par Ion souvenir,
Mon passé qui renaît prend des traits d’avenir.
Oh ! ne me détruis pas l’Éden que je relève :
Je ne l’espère pas, Maria, je le rêve.

Pardonne maintenant si, dans mes vœux jaloux,
Je ne’dis jamais toi sans dire bientôt nous.
Ce n’est pas que je veuille, à mes noires années,
Mêler, malgré le sort, tes blanches destinées :
Oh non ! c’est que je crois t’aimer mieux chaque jour,
Et le plus de bonheur n’est que le plus d’amour.
C’est que je crois encor, qu’ayant, et c’est possible,
Lu le mieux dans ton ame, où tout n’est pas visible,

Je puis veiller le mieux à sa félicité :
Et, dans les plis obscurs qu’y fait l’adversité,
Porter, comme les feux d’une lampe soigneuse,
L’éclair d’une pensée ardente et lumineuse.
Que si tu peux trouver, dans ce monde flétri,
Un cœur plus dévoué, que le mien n’est meurtri,
Va chercher, sous sa garde, une route meilleure :
J’en jouirai peut-être… à moins que je n’en meure.

Je te souhaite heureuse, et le dis en pleurant ;
Défends-moi, Maria, ces retours déchirant.
Assez de vers plaintifs, éclos de ma tristesse,
De leur crêpe sonore ont voilé ta jeunesse.
En présence du jour, qui dément le destin,
Faut-il, des chants du soir affligeant le matin,
Oublier nos bouquets, pour compter des épines ?
Non : tes chagrins, un jour, tomberont en ruines,
Et l’or des violiers saura, sur leurs débris,
Nuancer les sillons de tes jours refleuris.
Que n’y puis-je ajouter les fleurs que tu demandes,
Et, t’envoyant l’espoir, caché sous leurs guirlandes,
Voir de loin tous les biens, qu’expriment leurs couleurs*
Pour égayer tes yeux se pencher sur tes pleurs !
Mais leur fragile éclat ne voit pas deux journées :
Les plus belles, hélas ! t’armeraient fanées.
En connais-tu quelqu’une, inconnue aux savants,
Que n’inquiète pas la rudesse des vents,

Qu’aucun frimai n’offense, aucun soleil n’altère ?
Graine du ciel, tombée au sol mort de la terre,
Dis-moi son nom, dis-moi son pays ignoré :
J’irai te la cueillir, je te l’apporterai ;
El tous deux à la fois, brûlés des mêmes flammes,
Puissions-nous, dans ton sem, exhaler nos deux âmes !

TRISTESSE.

Quand les vents froids du nord, sifflant dans la sauléc,
Courbaient des arbres nus la tête désolée :
Quand la neige en nos champs, dépeuplés de gazon,
Laissait tomber des airs sa frileuse toison,
J’accusais tristement l’hiver de ma paresse.
Mais que l’herbe, disais-je, en nos prés reparaisse :
Que le ruisseau glacé recommence à courir,
L’abeille à voltiger, l’églantine à s’ouvrir :
Que l’oiseau, retrouvant ses palais de feuillages,
Comme un bouquet qui vole anime les ombrages !
Et l’éclair endormi renaîtra dans mes yeux :
Mon front sera serein, mon cœur sera joyeux,
Et de mes vers captifs la source, qui sommeille,
Va, comme le ruisseau, l’églantine ou l’abeille,
Bondir et murmurer, voleter et fleurir.
Qui pourrait s’égayer, quand tout semble périr,
Quand, veuve du soleil, dont l’éclat la fait vivre,
La nature se meurt sous son manteau de givre ?

Attendez, que la terre ait cessé de pleurer :
Je chanterai peut-être, au lieu de soupirer.
Tout est sombre à présent : voilà pourquoi ma lyre,
Pourquoi mon âme est triste, et ne sait pas sourire.

Le printemps maintenant rajeunit nos buissons,
Le torrent ne dort plus sous le joug des glaçons :
Avec le renouveau voici les hirondelles,
Qui baignent dans nos lacs la pointe de leurs ailes,
Et le gai loriot, rossignol du matin,
Qui fait luire au soleil ses plumes de satin !
Voici de fleur en fleur l’abeille qui butine :
Chaque rayon du jour éveille une églantine !
Mon esprit cependant a gardé sa langueur,
Et l’hiver engourdi ne me sort pas du cœur :
J’ai changé de tristesse, et non pas d’habitude.
C’est que la prévoyance est une morne étude,
Qui jette un long drap noir sur toutes les saisons ;
L’âme sans avenir n’a pas deux horizons.
L’ennui fane, en naissant, nos plus pures délices,
El de nos plus beaux champs dévore les prémices :
Voilà pourquoi je pleure, et pourquoi mon amour,
Quand le soleil revient, n’en sent pas le retour.
Qu’on craint peu l’infortune, au sortir de l’enfance ! Incrédule aux combats, j’oubliais la défense.

Oh ! quand je ins frapper aux portes du printemps,
La nature, le monde, avaient aussi vingt ans.
Tout était jeune et frais, plein de grâce et d’ivresse,
Palpitant de gaité, chatoyant d’allégresse :
Les prés étaient plus verts, et les arbres plus beaux,
Et les airs, ce me semble, avaient bien plus d’oiseaux.
Tout, quand on est si jeune, étincelle de charme :
Chaque idée, en passant, nous emporte une larme :
On essaie, on choisit dix sentiers à la fois,
Et le plaisir dans tous éparpille sa voix :
On croit sur son génie assurer sa mémoire,
On assigne une forme aux rêves de la gloire :
Il pousse des épis sous la main du glaneur :
Même en pleurant, l’espoir a les traits du bonheur.
Plus tard ! sans la choisir, on a reçu sa route :
Le peu que vaut la gloire et le prix qu’elle coûte,
On le sait : le dégoût a mis sur nous la main :
La moitié de nos nœuds s’est rompue en chemin,
Ceux qu’on voudrait former deviennent impossibles :
Et, le cœur sillonné de rides invisibles,
Vieux sans être un vieillard, l’esprit chauve et muet,
On s’avance, isolé, vers ce terme inquiet-,
Qui nous promet de loin un repos dont on doute ;
Quand on souffre, la mort ne vient quegoutte à goutte.
Voilà pourquoi mon âme est si triste : et pourquoi
Tout mon peuple de fleurs a reuié son roi.

J’attends pourtant toujours que le printemps renaisse,
Ramenant d’Orient, à ma pâle jeunesse,
Cet ange fortuné, qu’on appelle Azraël,
Dont la parure est sombre, et le baiser mortel.
Je voudrais que mon âme, un moment enchantée,
S’envolât vers le ciel, de parfums escortée.
Quelquefois, quand l’hiver, exilé du coteau,
N’y laisse plus traîner l’ombre de son manteau :
Quand l’œil vert du bourgeon s’entr’ouvre au bout desbranches,
Et qu’on voit soùs les bois fourmiller les pervenches,
Je crois sentir aussi des accès de réveil.
J’imagine, un instant, qu’un rayon de soleil
Va réchauffer la lyre, en mes mains engourdie.
Mais l’âme y rentre-t-elle avec la mélodie !
C’est pour cueillir partout des images de deuil.
Au ruisseau, qui folâtre autour de son écueil,
Je dis : Emporte-moi, comme un flocon d’écume,
Qui meurt tout embrasé du midi qui l’allume ;
A l’abeille : Ton dard a piqué mes iris,
Et le vent de ton aile a fané les ophrys.
Si j’aime la forêt sous ses feuilles nouvelles,
C’est que j’espère, hélas ! tomber bientôt comme elles.
Si j’aime à voir la serpe aux blés mûrs des vallons,
C’est que je voudrais être un épi des sillons :
Et, quand le rossignol, lorsque la nuit est grise,
Mêle ses chants plaintifs aux soupirs de la brise,
J’aime, assis sur la mousse, à répéter tout bas :
Quand je serai dessous, je ne l’entendrai pas.

La verdure m’afflige, elle est trop monotone :
J’ennuage l’été des brouillards de l’automne :
Voilà pourquoi mon âme accuse tant le sort,
Et, triste, restera triste jusqu’à la mort.

Ma jeunesse a passé comme le météore,
Oui s’éteint, en glissant, dans la nuit qu’il colore ;
Mais je suis encor loin de ces jours de degoût,
Où, près de tout quitter, on peut rire de tout :
Oui, trop loin ! Et d’ailleurs qu’importe la vieillesse !
Le temps use le corps, sans faucher la tristesse.
Nos âmes ont peut-être un âge, pour fleurir ;
Mais elles n’en ont pas, pour cesser de souffrir.
Puis le ciel, en ce monde, où Dieu même s’efface,
A. jeté des mortels, à mémoire vivace,
Dont le sang brûle encor dans des membres tremblants :
Desmortels, dontlesyeux, cachés sousleurscils blancs,
Pour ceux qu’ilsontaimésdansdes temps moinsarides,
Laissent dejeunes pleurs couler entre leurs rides.
Leur tristesse, à ceux-là, les suit jusqu’au tombeau :
Le fil ne change pas jusqu’au bout du fuseau.
Orgueil ou non, je sens que je suis né leur frère.
Il n’estpas, avec moi, de malheur temporaire :
Voilà pourquoi mon âme est si triste : et pourquoi
Le printemps, sans me voir, passe à côté de moi.

Je le sens cependant : sous ce linceul de glace,
Où mon esprit déchu se perd et s’embarrasse,
Il fermente en secret une seve d’amour,
Un trésor de bonheur, qui veut éclore au jour.
Je sens qu’il est des yeux, une voix, sur la terre.
Qui rendraient au printemps sa grâce héréditaire.
Sous des regards chéris, le gazon radieux,
Avec ses boutons d’or, me deviendrait les cieux :
Le torrent, bondissant comme un coursier sauvage,
Avec ses crins d’écume agités par l’orage,
Emporterait au loin le spectre du malheur :
L’insecte venimeux, qui rampe sur la fleur,
S’envolerait, paré de ses ailes vermeilles :
Le miel engourdirait l’aiguillon des abeilles :
Les feuilles tomberaient, pour renaître : l’oiseau,
Comme un sylphe visible errant sur l’arbrisseau,
Ou nous jetant du ciel ses perles d’harmonie,
Trouverait des échos aux cordes du génie :
La nature, pour Elle entrant dans mes concerts,
Se fondrait dans mes chants, barriolés d’éclairs :
Et mes vers, plus nombreux que ces milliers d’étoiles,
Dont la main de la nuit brode, en courant, ses voiles,
Allumeraient partout son nom comme un flambeau.
Hélas ! je ne fais là qu’agiter mon fardeau :
J’ai beau, comme un captif, rêver ma délivrance,
Je ne vois nulle part d’autel à l’espérance.
Voilà pourquoi mon âme est si triste : et pourquoi
Je répète au bonheur : Tu m’as manqué de foi.

UNE LECTURE DE SCHILLER.

C’était à Lauterbrùnn, un soir : et l’ouragan,
Des pins de la montagne, agitait l’Océan.
Des fleuves de vapeurs, par l’aquilon poussées,
Sillonnaient des grands pics les pentes crevassées :
Et, comme des draps noirs décousus par le vent,
Aux croupes des rochers jetaient leur deuil mouvant.
Les aigles s’appelaient par des cris lamentables,
Et les bœufs effrayés pleuraient dans les étables.
On entendait de loin, à l’autan déchaîné,
Répondre du Staubach l’écho désordonné.
Les glaciers se fendaient, en craquant : le tonnerre,
Comme un char furieux qui briserait la terre,
De sommets en sommets bondissait, en hurlant :
Et, quand il les rasait de son essieu brûlant,
Semblait, démolissant leur pyramide blanche,
Faire, sous son passage, ébouler l’avalanche.

La foudre, avec des rocs, combattant dans les airs :
L’immobile dédain de ces rois des hivers,
Qui gardent, sans broncher, leurs couronnes percluses
Ces lacs brumeux du ciel, qui, rompant leurs écluses,
Dans les torrents gonflés précipitent leurs eaux :
Le globe qui pantèle aux ressacs du chaos :
Quel imposant concert de sublimes spectacles !
Mais que l’âme y surprend de terribles oracles,
Quand, quittant nos foyers pour visiter ces bords,
Le ciel enchaîne ainsi nos curieux efforts !
On dirait que Dieu même, éveillant le déluge,
Commande à ses fléaux d’arrêter le transfuge :
Et, fermant les chemins où nous voulions passer,
Le déluge accouru nous défend d’avancer.

Alarmés malgré nous de ces vagues présages,
Qui font taire souvent la raison des plus sages,
Nous écoutions tous deux, avec anxiéié,
Mugir autour de nous le vallon révolté,
Et de ses grains, armés de turbulents messages,
La grêle prophétique agacer nos vitrages.
De nos rêves fleuris nous nous parlions en vain,
De nos projets du jour, de ceux du lendemain :
Le bruit de la tourmente étouffait l’espérance ;
Et, songeant aux ennuis qui l’attendaient en France,

Je voyais Maria, prompte à les déplorer,
Détourner de mes yeux la tête pour pleurer.

Dans ces moments de fièvre, où notre âme chagrine
Assiste à l’avenir, que la crainte imagine,
Qui de nous n’a béni ces voiles de langueur,
Qui tombent de la lyre autour des maux du cœur ?
Comme un ange imprévu, qui nous prend dans ses ailes,
Et, traçant jusqu’à Dieu son sillon d’étincelles,
Dans son berceau d’azur nous transporte enivrés,
L’art divin du poète et ses chants inspirés
Nous enlèvent du monde, et, loin de sa poussière,
Nous mènent, dans les cieux, respirer la lumière.
Nous prêtant tout à coup ces radieux secours,
Qui du sang convulsif assoupissent le cours,
La poésie, alors reine de la tempête,
Éclaira nos ennuis d’une lueur de fête,
Et, comme un talisman, fit tomber, dans mes mains,
Un des plus nobles dons, qu’elle ait fait aux humains :
C’était Guillaume Tell, mâle et rude épopée,
La plus belle peut-être à Schiller échappée.
Ne songeons plus à nous, m’écriai-je : écoutez,
Écoutez, près des monts, que le barde a chantés,
Quelques pages d’un drame aussi haut que leurs cimes.
L’orgue de l’ouragan, grinçant dans les abîmes,
Peut seul accompagner ce drame belliqueux,
Taillé comme les rocs, et plus durable qu’eux.

Écoutez ! Et ma voix, planant sur ce théâtre,
Osa traduire alors la vengeance du pâtre,
Dont le dard rédempteur, sanglant d’humanité,
Aux rochers de Kûssnacht grava la liberté.

S’il est vrai que Schiller, au fracas des orages,
Aimait à préparer l’airain de ses ouvrages,
A voir le fouet du vent, sur un lac courroucé,
Rouler avec les flots son bateau cadencé,
Comme il sentait le souflle et le vol du génie
Remuer, sous son front, des vagues d’harmonie,
Faudra-t-il s’étonner qu’aux rayons des éclairs,
Dont les langues de feu lui dictèrent ses vers,
Un écho moins sonore ait osé les traduire ?
Trop faible cependant, trop sourd pour reproduire
Ce monde d’éloquence, où, pres de leurs bourreaux,
Circulent, sans pâlir, tant d’agrestes héros.
J’allai, d’un œil rapide, à travers ces images,
Devant la plus sublime incliner mes hommages.

L’archer libérateur vient de tuer Gessler.
Sa flèche a mieux jugé que la loi ; mais Schiller
A craint que, de nos jours, on ne prit pour un crime
Cet acte, qu’applaudit tout un peuple unanime.
Or comment enseigner, à ce siècle de nains,
Que le sang d’un tyran ne tache pas les mains,

Et, d’un meurtre d’lionneur au forfait qui macule,
Consacrer la distance aux regards du scrupule’?
La vérité souvent, inhabile à frapper,
S’égare dans les mots, dont on veut la tremper.
L’oreille retient moins que les yeux : le poète
Fait alors d’une idée une action complète :
Et, pour nous l’expliquer, le drame solennel
En regard du héros met un vrai criminel.
Figurez-vous d’abord une de ces vallées,
Qui du reste du monde ont l’air d’être isolées :
Nous sommes à Burglen, dans le canton d’Uri.
Au pied de hauts rochers, l’un sur l’autre équarri,
On voit, la porte ouverte, un chalet solitaire :
C’est la maison de Tell, son chaume héréditaire.
Sa femme, ses deux fils l’attendent… On l’entend,
Il vient ! Et sa famille oublie, en l’écoutant,
Un moine sombre et dur, qui lui demande asile.
Tell arrive du meurtre : il entre : il est tranquille.

G. TELL.
Mère de mes enfants, c’est bien moi, qui revien ! Plus de tyrans, Hedwige, entre nous deux : plus rien ! Dieu nous a secourus.

HEDWIGE.

Il a séché mes larmes… Mais que d’angoisses, Tell !
TELL.
Ne parlons plus d’alarmes : Je ramène aujourd’hui le bonheur sous mon toit. C’est ici mon foyer, où la paix se rasseoit : C’est ma chère maison, qui redevient prospère ! Voilà tous mes enfants, tous !

WAL TUER

Et votre arc, mon père,
Où l’avez-vous laissé ?

G. TELL.

Dans l’église, mon fils ;
Il est là, sur l’autel, aux pieds du crucifix.
Il était devenu trop noble pour la chasse.

HEDWIGE.

Elle recule et laisse tomber la main qu’elle tenait.

Tell !
G. TELL.
Qui te troubleencor, quand ton époux t’embrasse ?
HEDWIGE.
O pardon ! mais, hélas ! comment me reviens-tu ? Cette main courageuse, et chère à la vertu… Puis-jeencore ?… ô mon Dieu !

G. TLLL.
La croyez-vous flétrie ? Cette main, qui nous sauve, a sauvé la patrie : Et je la lève, pure et libre, vers les cieux.
Le moine (ait un mouvement. G. Tell le regarde.
(Jue fait ce frère ici ?
HEDWIGE.
C’est un religieux,
Qui m’a presque effrayée, en citant l’Évangile.
Parle-lui : j’oubliais qu’il demande un asile.

LE MOINE, baa, en l’approchant.
C’est vous, qui de Gessler…
O. TELL.
Parlez haut, sans effroi. C’est moi, qui l’ai frappé : je m’en vante, c’est moi !
LE MOINE.
Guillaume Tell ! vous… Ah ! c’est l’Être suprême, C’est Dieu, vers ces rochers, qui m’a conduit lui-même !
G. TELL, le mesurant des yeux.
Vous n’êtes point un moine !.. et qu’êtes-vous ?
LE MOINE.
Vos mains, "
D’un tyran subalterne, ont purgé vos chemins :
Moi, j’ai frappé plus haut.

G. TELL, reculant.
Vousête

sdonc ?… L’infâme ! Et fnes enfants sont là !… Rentre avec eux, ma femme. Vous seriez ?…
1IEDWIGE.
Quel est-il ?
G. TELL.
Ne le demandez pas. Emmenez vos enfants… cachez-les dans vos bras : Qu’ils ne puissent l’entendre !…Allez… qu’on se retire ! Vous ne pouvez rester où cet homme respire.
HEDWIGE, l’éloignant avec ses enfants.
Encor quelque malheur, qui va peser sur nous !
G. TELL, resté seul avec le moine.
Vous êtes Jean d’Autriche !… oui, vous l’êtes… c’est vous… ! Votre oncle ! presque un père !
J. n’AUTRICHE.
Un hypocrite, un traître,
Qui me volait mes biens.
G. TELL.
Votre empereur et maître !…
Et la terre vous porte ! et le jour innocent
Vous éclaire !

D’autriche.

Ecoutez-moi.

G. TELL.
Tout dégouttant de sang, Peux-tu bien demander place dans ma cabane’4 Ces murs ne veulent pas d’hôte qui les profane. Au nom de quel malheur, viens-tu poser le pié Sur mon seuil d’honnête homme : et qu’y veux-tu ?
J. D’AUTRICHE.
Pitié.
Près de vous, plus qu’ailleurs, j’espérais un refuge. Vous avez pris aussi la vengeance pour juge…
G. TELL.
M’oscs-tu par hasard comparer avec toi ?
D’un sicaire en démence as-tu vu quelque loi
De ton fils, par tes mains, menacer la faiblesse,
Et confier sa vie aux hasards de l’adresse ?
Étais-tu père, époux ? Tu n’avais point d’enfants !
Tu n’as jamais connu les droits que je défends,
La paix, la sainteté du foyer domestique !
Voulais-tu relever l’égalité publique,
Prévenir la terreur, la ruine des tiens,
Et sur un sol plus pur rasseoir des citoyens ?
Jamais. C’était pour toi, que s’armait ta furie :
Tu n’as vu que toi seul où j’ai vu la patrie.
J’ai vengé la nature : et toi, tu t’es vengé.
Moi, j’ai puni, bourreau : toi, tu n’as qu’égorgé !
Va-t’en !

j. D’autriche.
Vous me chassez… un homme… sans défense.. Au désespoir !
G. TELL.
Assez : ton entretien m’offense. Va-t’en ! ne souille plus l’honneur de mon foyer. Et poursuis loin de moi ton horrible sentier.
J. D’AUTRICHE, « e détournant pour sortir.
Il est temps, je le vois, que la mort me délivre ; Je ne puis plus souffrir, et je ne veux plus vivre.
G. TELL, à part, mais tout haut.
Et j’ai pitié de lui ! jeune, et si criminel !
Rameau flétri d’un tronc si noble ! Dieu du ciel !
Un petit-fils de roi courbé par la prière,
L’héritier de Rodolphe, est là, dans ma chaumière,
Qui vient d’un pauvre pâtre implorer la bonté,
Et demande, en pleurant, grâce à sa charité !

j. D’autriche.
Plaignez-moi d’être né si près de la puissance.
Si vous saviez le poids que pèse la naissance,
Quand, prince, il faut se voir, à l’enfance arrêté,
Rlanchir servilement dans la minorité !

G. Tell.
Tu voulais gouverner tes fiefs héréditaires !
Quel bien aurais-tu fait aux vassaux de ces terres,
Quand, privé de ton rang (à tort, si je t’en crois, )

C’est à coups de poignard que tu prouves tes droits ? Que viens-tu faire ici ? reste avec tes complices.
i D’AUTRICHE.
Sais-je où les a conduits la terreur des supplices !
G. TELL.
Cache-toi donc comme eux, car tes jours sont proscrits,
Et les amis sont morts, quand la tête est à prix !

D’autriche.
Je le sais, et je fuis le monde et sa justice.
Si j’arrive le soir aux portes d’un hospice,
Je n’ose pas frapper : je m’éloigne, je cours
Demander aux forêts leurs ténébreux secours.
Ramené par la faim autour de vos villages,
J’envie à vos troupeaux l’herbe des pâturages.
Si la soif me conduit aux rives d’un torrent,
Ma tête, de ses eaux, se détourne en pleurant :
J’ai peur d’y rencontrer ma déplorable image.
Est-ce assez de tourments, pour expier ma rage ?
Consolez-moi ! Voyez : je suis à vos genoux…
Je demande pitié !

il « e prosterne.
G. TELL, ému.
Levez-vous ! levez-vous ! J. D’autriche. Non, tendez-moi d’abord une main secourable.
G. TELL.
Puis-je vous secourir, moi, pauvre et misérable,

L’homme aussi du péché ? relevez-vous pourtant.
Quand les cœurs sont contrits, le Seigneur les entend :
De quel droit un berger serait-il plus sévère ?
Je veux faire pour vous ce que je pourrai faire.
Vous êtes homme enfin : et jamais, quand je peux,
Ma pitié, sans l’aider, n’éloigne un malheureux.

J. D’autriche se relêve et saisit la main de Tell.
Oui, sauvez de l’abîme un malheureux qui pleure.
G. TELL.
Laissez ma main. Partez, et partez tout à l’heure !
Ce lieu, pour vous cacher, n’est point assez désert :
Vous ne pouvez rester, sans être découvert,
Et vous êtes perdu, si vous venez à l’être.
Fuyez ! Un Dieu clément vous guidera peut-être.
Mais où trouverez-vous le calme, le sommeil ?

j. O’autriche.
Le sais-je, hélas ! <

G. TELL.
Le ciel me suggère un conseil. Aux pleurs des pénitents Rome est hospitalière : Tâchez donc de gagner la ville de saint Pierre. Le vicaire du Christ peut absoudre en son nom : Allez, aux pieds du pape, implorer son pardon, Confesser votre crime, et délivrer votre âme.
J. D’AUTRICHE.
Si de la sainte cour l’Autriche me réclame,
Elle me livrera. Rome..

G. TEL !..
Allez-y toujours. Songez au repentir, et non pas à vos jours.
i. D’autriche. Vers ce pays lointain je ne pourrai me rendre : J’ignore les chemins, et comment les apprendre ? Sans qu’on me reconnaisse à ma triste rougeur, Comment m’associer aux pas du voyageur ?
G. TELL.
Je puis vous épargner le danger d’en dépendre.
Écoutez bien : voici la route qu’il faut prendre :
A travers les rochers où serpente son cours,
Des chutes de la Reûss remontez les détours…

J. D’AUTRICHE, tressaillant.
La Reùss !… elle coulait à côté de mon crime :
Je la vois…

• G. TELL, sans l’écouler.
Le chemin suit le bord de l’abîme. De distance en distance, on rencontre des croix, Que la religion, dans ces sentiers étroits, Élève à nos chasseurs, surpris par la tempête…
j. D’autriche. Que seraient ces périls, suspendus sur ma tête, Si mon cœur, un moment, pouvait se pardonner !
’G. TELL, sans faire attention a ces paroles.
Devant toutes ces croix ii faut vous prosterner,

Et, pleurant, à genoux devant ces humbles pierres,
Diminuer au moins vos maux par des prières.
La route, à cette époque, offre peu de dangers,
Car le vent, qui prédit la neige à nos bergers,
Ne siffle point encore autour de nos campagnes.
Marchez donc hardiment ! Au bout de ces montagnes,
Vous trouverez un pont, bâti par les enfers,
Qu’ont miné le torrent et le froid des hivers :
Passez-le. S’il résiste au poids d’un parricide,
Vous verrez devant vous, dans le roc qui s’évide,
S’enfoncer les détours d’un antre limoneux :
Vous le traverserez. Ce chemin caverneux
Jusqu’aux champs d’Andermat couvrira votre fuite.
Ne vous reposez pas où le bonheur habite :
Avancez. Le remords vient du crime : il va seul.

J. O’AUTRICHE.
O Rodolphe ! Rodolphe ! A mon royal aïeul !
Est-ce ainsi que ton fils, fuyant de haine en haines,
Devait, sous des haillons, sortir de tes domaines !

G. TELL.
En gravissant toujours de hasard eh hasard,
Vous atteindrez bientôt le haut du Saint-Gothard.
Vous le reconnaîtrez à deux lacs solitaires,
Qu’entretiennent du ciel les ondes tributaires.
Plus d’Allemagne alors ! elle s’arrête là.
Descendez en tournant la Via-Tremola,
Et suivez le Tésin : il tombe en Italie.

C’est là qu’avec le ciel on se réconcilie,
C’est là q’est le salut.

Un entend Ie Ranz des vaches.
J’entends du bruit… Partez !

IIEDWICE, accourant.
Voici mon père, Tell ! Nos pasteurs transportés
S’approchent de ces lieux avec des cris de joie.

J. D’AUTRICHE.
O malheur ! je dois fuir : leur bonheur me renvoie.
G. TELL.
Cet homme vient de loin : il a soif, il a faim.
Qu’on prépare les dons, qu’on doit au pèlerin !
Femme ! des fruits, du miel, du pain, quelque laitage,
Au voyageur pressé, qui poursuit son voyage !
Donnez. Sa route est longue, et je sais qu’en chemin
Nul gîte ne l’attend.

HEDWIGE.
Quel est-il ?
G. TELL.
Orphelin.
Faites la charité, que Dieu fait à toute heure :
Et, quand il sortira de notrehumble demeure,
Détournez vos regards, et ne remarquez pas
De quels côtés, Hedwige, il portera ses pas.

Quelle scène imposante, aussi mâle qu’auguste !
Quelle vigueur de jet ! quelle base robuste !
Cette scène, elle seule, est un draine complet :
Et c’est un temple aussi que cet humble chalet,
Dont le Libérateur bannit le Parricide.
Que j’aime à voir saillir, sous sa forme rigide,
Ce Brutus-paysan d’un valet d’empereur !
Que le prince, à ses pieds, est petit de terreur !
Avec quel ascendant sa fierté pastorale
Écrase, sur ce Iront, la couronne ducale !
Dans le chemin du sang l’un et l’autre jeté,
Le prince est descendu, quand le pâtre est monté.
Quelle distance aussi sépare leur langage !
Le crime armorié mendie un patronage,
Il se courbe, il se plie aux pieds de la vertu ;
Il lui dit toujours vous, l’innocence dit Tu.
Mais bientôt dans son cœur de pâtre et d’homme libre,
Un mot de repentir rétablit l’équilibre :
Quand l’homme, par ses pleurs, remonteau rang d’humain,
Le montagnard sent fuir, de son vieux cœur germain,
Cette âpreté d’accent, qui touche à l’inclémence :
L’égalité renaît où le remords commence.
Colosse palpitant, cette scène d’airain,
Comme une œuvre de Dieu garde un port souverain.
Si les marbres vivants, qu’a sculptés Michel-Ange,
Marchaient, ils auraient seuls cette grandeur étrange.
Voyez-vous l’iungfrau secouer, dans les airs,
Son casque d’avalanche et son cimier d’éclairs,

Et, gigantesque roi d’un peuple de montagnes,
N’en faire, auprès de lui, que de rases campagnes ?
C’est l’image à peu près de ce drame géant,
Devant qui nos grands vers ne sont que du néant.
Solide et haut, puissant de forme et de structure,
Cet ouvrage écrasant est seul dans la nature.

A Lauterbrùnn, un soir, (tandis que l’ouragan
Agitait des vieux pins le noueux océan,
Et, qu’ouvrant dans le ciel son humide cratère,
La foudre tourmentait le toit du presbytère)
C’est ainsi qu’autrefois, mon amour rassuré,
Des parfums de Schiller s’éveillait inspiré ;
Maria l’écoutait, et reprenant courage,
Souriait aux lenteurs d’un pluvieux voyage.
Quel singulier pouvoir que celui de l’amour,
D’attirer tout à lui, pour y mêler son jour !
Soleil vivifiant, sa lumière féconde
Transforme, en y tombant, les nuages du monde,
Et semble en brouillard d’or, à nos yeux, dérouler
Les poudreuses vapeurs, qui pourraient la voiler.
Ainsi, dans cette scène à l’amour étrangère,
Je trouvais à glaner sa lueur passagère :
Je croyais me sentir, d’un tyran délivré,
Savourer dans ces vers un air régénéré ;
J’élevais sur leur base une Suisse idéale,
Un sauvage élysée, oasis conjugale,

Où, d’un soleil commun partageant la chaleur,
Une fledwige, avec moi, respirait du malheur.
La base existe encor : mais ce séjour magique,
Qui naissait sous ma lyre, hélas ! peu prophétique,
Plus vite que ses chants il s’est évaporé ;
Le souffle de l’absence a tout défiguré.
Excepté moi, qui pleure aujourd’hui mes chimères,
Qui peut se rappeler ces songes éphémères ?

Si jamais, lui disais-je en mon jaloux effroi,
Tu relis, Maria, cette scène sans moi,
Réveille, par pitié, l’heure alors assoupie,
Où mon crayon pensif t’en faisait la copie.
Du soir de Lauterbrûnn, que je n’oublirai pas,
Rappelle-toi l’orage oublié dans mes bras :
Et, si ces nobles vers, dont ta jeune paresse
Ne veut pas bégayer l’indigène richesse…
Hélas ! la scène existe, elle est là, sous mes yeux,
Le témoin d’un bonheur remonté dans les cieux :
Le monde, où je la lis, craque encor sous la foudre,
Dont la meule de feu semble vouloir le moudre ;
Mais ce n’est que pour moi que la foudre et les vers
Ont les mêmes accents, et les mêmes éclairs.
Les mêmes ! non : flétri par le vent du parjure,
Mon cœur décomposé change à chaque blessure.
L’amour, comme un remords, m’a dégradé le sein.
Je reconnais mes traits dans ceux de l’assassin,

Qui redoute le monde, et, proscrit d’un royaume,
Mendie, en se cachant, un abri sous le chaume.
Je n’ai pas ses terreurs, et j’ai chassé pourtant
Le seul roi que l’on aime, en le persécutant :
J’ai tué le sommeil, et n’ai plus de retraite !
Comme s’il était pur, votre seuil me rejette.
Il faut que je voyage aussi pour me guérir :
Oui ; mais à quel climat me faut-il recourir ?
Rome n’a pas d’autel, de prêtre, pour absoudre,
Pour relever d’aimer, une âme dans la poudre.
Je veux dépayser mon cœur et mon chagrin ;
Mais qui préparera des dons au pèlerin,
Et quelle charité lui montrera sa route ?
Tout ce qu’il peut savoir, et ce qu’il sait sans doute,
C’est que vos yeux distraits ne remarqueront pas,
De quel côté du monde il tournera ses pas.

GABRIELLE DE VERGY.

C’est donc peu que mes chants, du ciel expatriés,
Aient oublié leur vol, pour ramper à vos piés,
Et que, depuis dix ans, leur déplorable hommage
Descende, chaque jour, plus bas dans l’esclavage :
Vous voulez que mes vers, au mensonge aguerris.
De la constance encor vous décernent le prix !
Vous osez, pour un sexe obstinément frivole,
De nos mâles chagrins réclamer l’auréole.
Apôtre des douleurs, qu’il a soin d’ignorer,
Sur ma lyre incrédule il faut les célébrer,
Et, remuant pour vous les tombeaux de l’histoire,
D’un deuil monumental y chercher la mémoire !
Dans quel moment, grand Dieu, me le demandez-vous ?
Quand, las de me traîner et de vivre à genoux,
Je commence à rougir de ma basse attitude :
Quand, saturé d’ennuis par votre ingratitude,
Je sens, qu’on no peut pas accepter, pour toujours,
La ration de fiel, dont vous gorgez mes jours.

Et qui proposerai-je à l’estime du monde ?
Une Phryné de cour, jouant la Frédégonde,
Cette Salisbury qui, d’un œil effronté,
Va voir lutter le rapt et l’hymen révolté,
Achète à son complice un sang qu’il lui marchande,
Et, soldant, encor chaud, son meurtre de commande,
Paie, en baisers comptants, la mort de son époux !
Oublier tant d’amour, c’est en être jaloux.
Puis nous avons en France Isabeau de Bavière,
Des excès des Césars illustre plagiaire,
Qui changeait de forfaits, presqueautant que d’amants.
Rome a des Borgias pour plus de vingt romans.
Qu’en dites-vous ? faut-il, en nos vers méritoires,
Faire, de ces vertus, un chapelet de gloires ?
Pourquoi pas ? il est temps que le calendrier
Réforme un peu les saints qu’il nous donne à prier !
Vaut-il mieux, repoussant ce venin d’harmonie,
Arracher de mon luth ses cordes d’ironie ?
Brisez-les : et jetez vous-même, à ses accords,
Un souvenir si pur, qu’il vous pousse au remords.

Faut-il chanter d’Yseult la tendresse imprudente,
Évoquer Francesca des tourbillons du Dante,
Ou des pleurs d’Héloïsc aHliger nos concerts ?
Faut-il, tentant des noms à peine découverts,

Interroger dans l’ombre, où gît sa cendre obscure,
Properzia Rossi, Sapho de la sculpture,
Comme l’autre son luth, reniant son ciseau :
Ou, se faisant du cloître un douloureux tombeau,
La veuve de Pescaire, à Dieu seul infidèle ?
Nos vers rediront-ils l’histoire d’Arabelle,
Que surprend la folie aux grilles de sa tour ?
Non, dites-vous ! Pourquoi bannir, d’un chant d’amour,
Les soupirs consacrés de celles que je nomme ?
Craignez-vous que mon cœur, de louange économe,
N’ait déjà, sous leur chiffre, enfermé ses poisons ?
Déguisez mieux alors vos tremblantes raisons,
Et ne pâlissez pas d’avance à ma réponse :
Puisque vous avez peur, votre effroi vous dénonce.
Mais voyons quels sujets peupleront nos tableaux ?
A qui réservez-vous l’honneur de mes sanglots ?
A cette amante chaste, et pourtant criminelle,
Que pleure de Vergy la dernière tourelle ?
J’accepte. Elle a souffert : et, grâce à vos leçons,
On peut à leur valeur estimer ses frissons.
Qu’elle revive donc aujourd’hui sur ma lyre :
Et quand j’aurai, pour vous, célébré son martyre,
Vous ne reviendrez pas, une seconde fois,
Confier, je le jure, une autre ombre à ma voix.

Ce n’est pas que je veuille injurier sa cendre ;
Mais je ne me sens pas de force à la défendre.

En la recommandant, vous la discréditez.
Je comprends mal d’ailleurs vos sensibilités.
Qu’un prince, associant un spectre à sa carrière,
Se cuirasse le cœur du froid de sa poussière,
Et mette un demi-siècle à gagner son trépas :
Toute ma sympathie entre dans ses combats ;
Aucun nuage impur, voilant ce deuil si sombre,
Entre nous et nos pleurs ne vient jeter son ombre.
Ici rien ne fléchit, rien n’attendrit mes vers :
C’est qu’en me retraçant les maux qu’elle a soufferts,
Quelqu’un gémit pour moi plus haut que Gabrielle :
C’est son sauvage époux. Pourquoi le prenait-elle ?
C’était l’ordre du sort, par le devoir dictéî
Je ne sais de destin que notre volonté.
Hommeou femme, on ne fait que ce que l’on veutfaire :
Et le parti qu’on prend est celui qu’on préfère.
Qui se mêle d’aimer doit apprendre à souffrir,
Et l’on est toujours libre alors qu’on peut mourir.
Des pleurs de Gabrielle il se peut qu’on frissonne :
C’est qu’auprès de ses maux vous ne voyez personne ;
Mais, moi, j’y vois Fayel. Vous songez à Coucy !
Mais de son pâle amour, moi, je n’ai nul souci.
Je garde ma pitié pour celui qu’on diffame,
Et je songe à l’époux un peu plus qu’à la femme.

Que Dieu tienne, s’il veut, compte d’un cœur navré ;
Mais que m’importe, à moi, qu’elle ait beaucoup pleuré !

Une larme de femme est-elle un phénomène,
Que l’on compte pour rien la mort quotidienne,
Qu’inflige au malheureux, qui ne peut l’émouvoir,
Son regret du passé, complice d’un espoir ?
Et ces sanglots encor, ces regrets que l’on vante,
Ces pleurs l’accusent morte aussi bien que vivante.
Qu’une ingrate, insultant à notre humilité,
Fasse de nos douleurs le lard de sa gaîté :
On peut lui pardonner cette lâche allégresse ;
Mais l’accabler de soins, l’entourer de tendresse,
Mendier son regard, et la voir, dans nos bras,
Pleurer d’un autre amour, qu’elle implore tout bas !
Où voulez-vous trouver un Dieu qui nous désarme ?
On pardonne un sourire, et jamais une larme.
Chaque larme tient lieu d’une intidélité,
Et ne doit pas couler avec impunité.
On n’épilogue pas alors sur le supplice :
Tout ce qui peut venger devient de la justice.
Il faut punir long-temps et punir avec art,
Étudier la place où pique le poignard,
Et que le châtiment, égalant nos tortures,
Dure pour nous le temps, qu’ont saigné nos injures.

Je conçois tout alors, tout ce qui fait trembler ;
Moi-même allongerais la mort, pour la doubler.
Oui, quand la trahison, s’y frayant une route,
A sucé dans nos cœurs notre sang goutte à goutte,

Je conçois que la liai ne arrive à ces horreurs,
Dont la fable en démence inventa les fureurs :
Qu’une équité féroce, aveugle ou pervertie,
Dépasse, en l’imitant, le forfait qu’on châtie,
Et puisse, au dieu de chair qui veut nous dévorer,
Jeter, crime pour crime, un cœur à dévorer.
Atroce ou non, mon âme épouse cette rage :
La coupe de Fayel est digne de l’outrage.

Le monde des salons comprend peu ces amours,
Dont la moindre étincelle incendirait vos jours !
Moi, poète des bois, que le désert console,
J’admire plus Fayel que celle qu’il immole
Car, sans l’avoir donnée, on peut peser la mort.
Je sais ce qu’elle vaut, je sais combien le sort
Fait payer la vengeance à celui qui se venge,
Et le nombre de pleurs, qu’il exige en échange.
J’admirerais Fayel, le front sur le billot !
Mais cette femme aimait, comme on aime là-haut :
Sanctifiant sa faute, elle a su, toujours pure,
En lui restant hdèle, honorer son parjure.
Elle aimait ! et votre âme a trop peu de ses traits,
Pour que mes yeux brûlés n’aient pas, dans leurs regrets,
Une larme à mêler au fiel de ma satire :
Célébrer son amour, c’est encor vous maudire.

Mais où prendre un pinceau qui ne se brise pas,
Pour peindre les horreurs de son dernier repas,
Communion de mort, terrible eucharistie,
Où le sang d’un cadavre a remplacé l’hostie !
Quel être, à ce récit, ne croit, en blasphémant.
Se sentir dans le sein ce hideux sacrement,
Où l’hymen effrayé s’amalgame au divorce !
Qu’une femme pourtant y sait puiser de force !
Quand de ce viatique elle a bu les douleurs,
Que sa dévotion a d’admirables pleurs !
On est presque tenté d’en rendre grâce au crime.
Dans son cœur sépulcral inhumant la victime,
Tous les banquets pour elle aussitôt sont fermes.
Un seul a clos ses jours, par la mort réclamés :
Et, gardant après lui l’austérité du prêtre,
Qui n’oserait porter, à la table du Maître,
Des lèvres qu’aurait pu souiller un pain mortel,
Son jeûne la soutient sur la route du ciel.
Qu’elle y repose en paix, tranquille et souveraine !
Tout frère de Fayel que je sois par la haine,
Une femme qui souffre est encore ma sœur.
Rassurez-vous : jamais, de sa tombe agresseur,
Je n’irai dégrader cet ange de misère,
Qui, d’un rayon céleste épurant l’adultère,
Avant d’être coupable est déjà pardonné,
Et, dans son paradis par la mort ramené,
Dépose aux pieds de Dieu, sans en ternir la flamme,
Le sang qu’il lui rapporte aux ailes de son âme.

Si c’est là qu’elle dort à l’ombre du Seigneur,
N’allez pas y troubler ses rêves de bonheur.
Qu’osez-vous admirer sa sublime agonie ?
Je puis la célébrer, moi, qui l’aurais punie ;
Mais vous, cœur sec et froid, perclus de vanité,
Vous, qui n’en avez rien que l’infidélité,
De quel droit venez-vous faire plaider sa cause,
Et condamner mes vers à son apothéose ?
Épouse, elle pleura l’hymen injurié,
Et, pleurant à l’écart, lui mentit par pitié.
Quant à vous, qui mentez pour blesser davantage,
Hypocrite de fait autant que de langage,
Qui prétendez souffrir, quand on ne vous voit pas ;
Vous, qui riez si haut et sanglotez si bas :
Vous, qui, de vos langueurs égayant le supplice,
D’un enjoûment public brodez votre ciliée,
Que me demandez-vous, pour vous rémunérer ?
Un éloge de femme, où vous puissiez entrer !
Le moindre mot d’amour, qu’invente ma faiblesse,
Vous accuse d’un crime et d’un faux de tendresse.
Vous ne savez donc pas que, prêt à me venger,
Au lieu de vous chanter, je pourrais vous juger !
Vous ne savez donc pas que, las de l’existence,
La vôtre bien souvent tremble sous ma sentence,
Et que ce cœur jaloux, qu’on brise, en l’offensant,
M’estimerait pas plus quelques gouttes de sang,

Que vous ne regardez, dans vos feintes alarmes,
À quelques gouttes d’eau, que vous nommez des larmes
Ne parlez pas d’amour : ce serait votre arrêt.
Celle que vous vantez renirait un portrait,
Qu’encadreraient vos pleurs, vous, dont l’âme perdue
Mendirait volontiers le festin qui la tue.
Elle n’a pu survivre à la mort d’un amant :
Vous, vous recommencez la mienne à tout moment ;
Et, lasse de mes pleurs, votre soif de parjures
Cherche à trouver du sang autour de mes blessures.
Succombant au poison, dont vous vous abreuvez,
Elle en est morte au moins, et vous… vous en vivez.

LES HEURES D’AGONIE.

FRAGMENTS.

I.
O my heard fate ! Why did i trust « ver !
N. Lee.
Mon Dieu, qu’on a de peine à croire à son malheu
Elle existe pourtant, cette infâme douleur,
Dont mon effroi jaloux devançait la menace :
Elle est là, qui me tient dans son étau de glace.
Je sens qu’un vide affreux se forme autour de moi
C’est une illusion, qui me manque de foi,
Une femme qui part, qui s’en va de ma vie !
Il n’est pas d’amitié, qu’elle ne m’ait ravie,
Voulant, me disait-elle, être tout dans mes jours :
Et moi, j’ai tout quitté, pour la suivre toujours

Et maintenant, ù Dieu, qu’elle est mon âme entière,
De mes vœux insultés la sienne fait litière !
Ce sort, je l’ai prévu : mais je n’ai pu le fuir.
J’ai rougi dans mes fers, en m’y laissant vieillir :
Et, libre maintenant avec une âme usée,
Je me blesse aux anneaux de ma chaîne brisée.
Tht seis ail a sea of wide destraction.
N. Lee.
Je ne veux plus la voir ! A quoi bon lui porter
Mes restes de naufrage encore à tourmenter ?
Du cœur qu’elle consume, a-t-elle, en sa folie,
Assez tourné la cendre et remué la lie :
Et, sous les yeux d’un autre étalant sa gaîté,
Des lambeaux de mon âme attifé sa beauté ?
Comme un glaive hypocrite aiguisant son parjure,
M’a-t-elle assez tout bas ressassé mon injure ?
Eh ! qu’avais-je besoin qu’on me la mît à vif ?
Le sort que je redoute est déjà décisif.
Fallait-il me convaincre encor de ma croyance ?
Qui pourrait de mes yeux tromper l’expérience ?

Le trouble de son âme inquiète ses traits :
Elle cherche, elle attend, ses regards sont distraits :
De son maintien rêveur calculant l’indolence,
Elle a changé de voix, et même de silence !

III.
Avaunt ! be gone ! Thou’st set me on the rarl.
SHiKSPElîE.
Tout le monde la voit, l’accompagne, l’écoute :
Et moi, qui la suivais, je.suis seul sur ma route !
Nos jours ont deux sentiers, qui ne se joignent plus :
Et j’envie aujourd’hui, de ma misère exclus,
L’esclave qui la sert, comme je l’ai servie.
Rien ne m’appartient plus maintenant de sa vie :
Et moi qui suis jaloux, jaloux, quand je la vois,
D’un geste, d’un regard et d’un son de sa voix ;
Qui ne peux soupçonner, jugeant tout par moi-même,
Qu’on vive, sans l’aimer presque autant que je l’aime :
Qui tremble qu’on l’approche, hélas ! et qui pâlis,
Quand de son shall qui flotte on effleure les plis,
Il faut que, loin de moi, qui meurs de son absence,
Je sente un inconnu me voler sa présence,

De son bras orgueilleux lui prêter le soutien,
Se créer un espoir usurpé sur le mien,
Tendre, comme un réseau, ses regards autour d’elle,
Et croire, comme moi, qu’elle est bonne et fidèle !
Tort ou raison, qu’importe à notre adversité,
Si l’erreur nous fait mal, comme la vérité !
Où me réfugier ? L’impure jalousie,
Dans son calice amer, aigrit la poésie :
Et, du champ de la vie empoisonnant les fleurs,
Me demande mon sang, quand j’ai donné mes pleurs.

IV.
lo mi rivolgo indietro a ciascun passo.
Petrarca.
Je marche à l’avenir sans guide et sans lumière.
Chaque pas que je fais, je me tourne en arrière,
Pour chercher un support, pour trouver un appui,
Pour reprendre au passé les rayons qui m’ont lui,
Pour la revoir peut-être avant de la maudire,
Pour respirer un peu de l’air qu’elle respire ;
Car, ce n’est pas à moi que je puis le cacher,
Je regrette les fers, que je viens d’arracher.

ll manque à mon oreille une voix qui l’appelle :
J’ai besoin qu’à son nom mon sang se renouvelle :
Dis-moi donc, où je puis, Maria, rencontrer
Quelqu’un qui te devine, en me voyant pleurer !
Il semble qu’on lira tes traits dans ma faiblesse,
Tes regards dans les miens, ton nom dans ma tristesse.
J’ai besoin d’un ami, qui s’informe de moi ;
Me dire : Vous pleurez ! c’est me parler de toi.

V.
’Tis sure the hardest science to foiget.
Popk.
Elle croit qu’on oublie, elle, quand on se quitte :
Qu’elle est heureuse ! moi, mon passé ressuscite,
Choque fois que je veux le fuir ou l’effacer.
Qu’un rayon de bonheur est lent à s’éclipser !
L’orgueil murmure en vain, pour bercer l’insomnie,
Que l’excès de douleur n’appartient qu’an génie ;
Que m’importe, grand Dieu, le génie et l’orgueil,
Et le bruit qu’on peut faire, un jour, sur moncereueil !
J’aimerais mieux la voir, j’aimerais m eux l’entendre !
Non, le joug est trop lourd, tropdur, pour le reprendre.

La coupe de l’ivresse a le goût trop amer,
Et l’amour, quel qu’il soit, vend ses plaisirs trop cher :
Qu’il les garde ! Qui, moi, rentrant sous sa tutèle,
Des débris de ma chaîne en faire une nouvelle !
Jamais : j’en rougirais, comme d’un déshonneur :
Nous sommes séparés par notre ancien bonheur.

VI.
Kgualmentc mi spiace morte e i ita.
Petrmica.
Je parle de partir, et je veux m’éloigner !
Hélas ! dans quel pajs m’en irai-je saigner,
Et, de mon cœur trahi rouvrant la cicatrice,
Colporter de mes fers l’incurable ci lice ?
Hélas ! où parviendrai je à cesser de souffrir,
Moi, qui ne sais pas vivre, et ne veux pas mourir ?
Vivre pour la pleurer, c’est lui rester fidèle :
C’est aspirer encore à me rapprocher d’elle :
C’est encor de l’amour, et presque de l’espoir :
Mourir, c’est la quitter, pour ne plus la revoir !
Et qui le sait d’ailleurs, si la mort, que j’envie,
Me tient pas sa promesse aussi mal que la vie ?

Et si j’étais jaloux dans le fond du tombeau !
Si je n’avais changé que le poids du fardeau !
Si j’y recommençais tout mon cours de supplice !
Si l’éternité.même, effrayante complice,
D’un fantôme adoré m’assiégeait dans les cieux !
Où la fuirai-je alors ? Faudra-t-il, furieux,
Traînant de ciel en ciel mes larmes vagabondes,
De trépas en trépas remonter tous les mondes ?
Non ! Je crois qu’il existe un asile, où l’on dort :
Tout peut être éternel, excepté cette mort.

VII.
Oh ! Iiapless love, whidi being answered, ends
Bem Mom et Fletcher.

Vous avez dissipé les erreurs de mes songes :
Vos maux, dont j’ai souffert, ne sont que des mensonges ;
Vous mentez même à Dieu, que vous parodiez.
Vous croyez qu’il vous plaint, quand vous le suppliez,
Et qu’épris ou jaloux de celle qui l’implore,
Au lieu d’être adoré, c’est lui qui vous adore !
D’une sainte tristesse environnant vos pas,
Vous vous faites d’un rang, qui n’est point d’ici-bas :

Comme un aurait de p’us, affectant le mystère,
Vous vous croyez du ciel, en dédaignant la terre,
Et vous donnez l’amour et les larmes d’autrui,
Comme le prospectus de votre amour pour lui !…
Vous pouvez retrancher mon nom de votre liste.
De nos liens rompus le souvenir m’attriste :
Je regrette des temps, qui ne reviendront plus :
Mais l’amour n’est pour rien dans ces regrets confus ;
Vous n’avez point changé, c’est moi qui me retire :
Je m’éveille, à vos pieds, pour y briser ma lyre.
Si, vers le grec sonore et vers l’âpre germain,
J’appris à votre bouche un facile chemin :
Si j’ai, pour vous distraire, aplanissant l’étude,
Fourni de nouveaux mots à votre ingratitude,
Je ne m’en souviens plus, ou je veux l’oublier.
Quand noire amour commence à nous humilier,
C’est qu’il est déjà mort dans le fond de notre âme ;
La cendre de nos cœurs en étoulîe la flamme.
Je puis pleurer encor tout ce que j’ai rêvé,
Et ces jours d’un bonheur, que j’ai seul éprouvé :
Mais c’est là que se borne aujourd’hui ma constance.
J’entre, je suis entré dans une autre existence :
Je sens que je puis vivre autrement qu’à genoux ;
oyez belle sans moi : moi, je mourrai sans vous.

Pèlerin naufragé des mers de l’harmonie,
Moi, dont la main, faussant le compas d’Uranie,
Voulut autour d’un nom disposer l’univers,
A quels vœux façonner mes déplorables vers ?
Que faire, avec mon cœur tout criblé de morsures,
Pour tuer le serpent, qui vit de mes blessures ?
Sur quel vaste problème appliquant mon esprit,
Faire changer au temps le cercle qu’il décrit ?
Son horloge de plomb retarde d’heure en heure.
Si court dans nos plaisirs, qu’ilesilong, quand on pleure !
Dans quel livre inconnu pourrais-je enseveli,
Si ce n’est le bonheur, trouver au moins l’oubli ?
L’oubli ! tes cœurs heureux peuvent peut-être y croire :
Mais les infortunés ont tous de la mémoire :
Et c’est creuser son mal, que de s’en souvenir !
Le ciel, prompt à courber, et lent à soutenir,
Ne sait pas étayer l’homme contre l’absence.
Des sciences naguère évoquant la puissance,
J’espérais conjurer le sort par mon savoir ;
Mais, sous mon front aride, il n’entre plus d’espoir :

Comme un attrait de p’us, affectant 1
Vous vous croyez du ciel, en dédair
Et vous donnez l’amour et les I ?
Comme le prospectus de votre
Vous pouvez retrancher mo
De nos liens rompus le sr
Je regrette des temps,
Mais l’amour n’est po
Vous n’avez point
Je m’éveille, à v
Si, vers le gre
A.
J appris a vr
Si j’ai, pc

F OUrni’DifficiIe est longum subito deponere amorem.
Je ne Tirulle.
Qup

femme, je crois, m’a, comme un ciel moqueur
rjiîié ses regards et ses traits dans le cœur.
(Sérable affranchi, tout pétri d’esclavage,
je roule dans mon sang le poison du veuvage.
je n’ai qu’à verser l’un, et l’autre va tarir :
jtfais on en jouirait, j’aime encor mieux souffrir.
Et puis, qui sait ? noire âme est peut-être immortelle
Si j’allais, dans la mort, revivre encor pour Elle !
Lâche et fou que je suis ! ce n’est pas là l’effroi,
Qui m’attelle aux tourments, que je tire après moi
Je crois trop que la tombe est le terme de l’être,
Kt que l’homme qui meurt n’achève pas de naître.

C’est par hébétement que je n’ose guérir,
Et que, las d’exister, je résiste à mourir.
Où donc chercher asile ? où trouver une pierre,
Pour asseoir son malheur, si l’on fuit la dernière ?
Et de quel droit se plaindre et gémir d’un affront,
Quand on porte un calus au cœur et sur le front :
Quand, trop dégénéré pour vivre de rancune,
Celle dont on la tient fait aimer l’infortune ?
Qu’une âme de poète est un présent fatal !
Une fois qu’il s’est pris dans les réseaux du mal,
Il ne peut respirer, sans en serrer les mailles.
De son génie éteint les ardentes semailles,
Au lieu de se produire en épis lumineux,
Dressent, autour de lui, leurs germes vénéneux.
De ceux qu’il devait peindre, il grossit ses orages :
Il couve, dans son sein, toute une hydre d’images
Et le moindre tourment, le plus léger ennui,
Il s’en fait une armée en marche contre lui.

Veut il au moins, d’un cœur déchiqueté d’alarmes,
Au profit de son nom, utiliser les larmes !
La renommée échappe à ce piteux lutteur.
Du ciel de la pensée errant perturbateur,
L’amour en a banni l’étoile de la lyre :
Et, vivant pour pleurer, il est mort pour le dire.


XI.


Mensus eram cœlos : nunc terræ metior umbras.
Kepler.


Astronome tombé, je ne suis plus qu’une ombre,
Qui mesure un sépulcre, à chaque instant plus sombre…
Oui, l’âcre isolement, comme un linceul moral,
Du talent qui vacille étouffe le fanal.
J’ai beau, surpris parfois d’un rayon de lumière,
De ce drap qui m’écrase écarter la poussière :
A peine repoussé, l’intraitable ennemi
Vient rasseoir, sur mon front, son silence affermi.
Cadavre factieux, insurgé dans ma tombe,
Je soulève, en criant, son couvercle qui tombe ;
Mais j’ai beau déranger la terre, où je me meurs,
Elle étouffe à la fois ma force et mes clameurs.

Eh ! quand j’en sortirais, que faire de la vie ?
Qu’y reste-t-il de biens, pour tenter mon envie ?
L’amour ! mot prismatique et qui leurre à seize ans,
Qu’on n’a pas dit deux fois qu’il est vide de sens :
La vertu ! mot plus vide encore que la gloire :
La gloire ! dans quelle àme installer ma mémoire ?
Elle pourrait venir, mais son charme est passé.
A quoi bon l’auréole autour d’un front glacé !
Que ferais-je d’un nom, moi, tout seul sur la terre ?
S’il m’empêchait pourtant d’y stagner solitaire,
Ce nom, que ma paresse a peur d’aller chercher !
Hélas ! il n’est plus temps maintenant d’y marcher :
Courbé sous des remords, que je combats sans cesse,
J’ai mis toute ma force à sentir ma faiblesse.
Couché dans les fossés, qui bordent le chemin,
Est-ce, en se lamentant, qu’on en peut voir la fin ?
Non ; mais la pente est rude, et ma vigueur perdue.
De son trépied natal une fois descendue,
C’est en vain qu’elle aspire à vaincre le trépas,
L’àme descend toujours, et ne remonte pas.


XII.
Each substance of a grief hath twenty thadows.
Shakspeare.
Que nos heures d’orage ont peu de ressemblance,
Et passent promptement du tumulte au silence !
On dirait que la mort, qui joue avec nos pleurs,
Change, en nous emportant, ses ailes de douleurs.
Sur le frêle pivot d’une raison qui tremble,
Mille tableaux divers tantôt roulent ensemble.
Et tantôt, séparés, se succèdent entre eux,
Comme l’ombre ou l’éclair sous un ciel sulfureux.
La haine, le mépris, l’amertume, la rage,
Varie incessamment les phases du naufrage ;
Mais le naufrage avance : et, malgré ses détours,
Rien ne le ralentit, il avance toujours.
Plus vite, ô mort ! Pourquoi, de torture en torture,
Avant de l’engloutir, émietter ta pâture ?

SOMNORAMA.

Quand on est détrompé, quand la vie a menti,
Quand on pleure, en lisant tout ce qu’on a senti,
Tous les jours, et longtemps, que faire ? La tristesse,
Comme un joug venimeux, nous courbe à la paresse.
Au travail qui console on voudrait se livrer,
Et l’on ne peut agir, on aime mieux pleurer.
Puis bientôt, maudissant ces larmes meurtrières,
Qui dessèchent notre âme, en brûlant nos paupières,
On aspire au repos, à la nuit, au sommeil :
Et la nuit, on regrette, on attend le soleil,
Comme si l’on croyait qu’un rayon de lumière
Doit rendre le bonheur moins sourd à la prière.
C’est un destin qui tue, et l’on n’en peut mourir :
La mort, quand il le faut, ne sait pas secourir.
On craint, en l’avançant, de passer pour un lâche ;
Sans en rien retrancher, il faut vivre sa tâche.
On n’a pas toujours là des périls à tenter,
Ou la guerre est si loin, qu’on ne peut s’y jeter ;

Où recourir alors : où chercher assistance :
Et comment, sans l’éteindre, étouffer l’existence ?
Lorsque, de Raphaël outrageant les pinceaux,
La dent sourde des ans ronge, sous ses tableaux,
Les canevas vieillis, où respire un beau rêve,
De ce chanvre élimé notre adresse l’enlève,
Et, sur des fils nouveaux transportant la couleur,
Du dessin rajeuni ressuscite la fleur ;
Mais nous, lorsque le temps embrume nos pensées,
Dégrade leurs contours, et, de ses mains glacées,
Efface dans nos cœurs ces tableaux palpitants,
Ces songes embaumés, qu’y grava le printemps,
(Plus purs peut-être encor que l’air de ces prairies,
Dont la main du Poussin crayonna les féeries,)
Quel art peut ranimer ces vagues arcs-en-ciel,
Et de nos jours dorés l’or superficiel ?
Aucun ne peut les rendre à notre âme ravie :
On ne peut pas changer la toile de la vie :
Tout s’éteint pour toujours sous nos astres fiévreux.
Las ! je fus peintre aussi, lorsque j’étais heureux :
J’égalais du Lorrain les plus riches ouvrages :
O nuit ! qu’avez-vous fait de mes beaux paysages ?

Jeune, je croyais voir, aux mains de l’avenir,
Mon écusson d’azur briller, sans se ternir.

Malgré mon front pensif, mon âme était limpide :
Et, comme dans un ! ac, dont la gaze lluide
Ne laisse apercevoir, sons son voile arg nté,
Que les saphirs nageurs du Lotus abrité,
Je pouvais regarder au fond de ma mémoire,
Sans y voir un chagrin. Mille formes de gloire,
Comme la flammerollc errante au bord des eaux,
Éclairaient, en volant, mon volage repos.
J’habitais, dès ce monde, un magique Élysée,
Où des illusions la splendide rosée,
De ses perles de f eu lisera it mon jardin :
Et là, crédule abeille, éclose du matin,
Sur des fleurs, dont mon souifle enfantait les prodiges,
Je cueillais, enivré, le miel de mes prestiges.
J’inventais, chaque jour, quelque nouveau trésor :
Sur une route humaine aucun génie encor
N’avait fait éclater tant de gerbes d’images :
J’errais dans les combats, j’épuisais les voyages,
Et puis je revenais, jeune encore et joyeux,
Jetcr ma dernière ancre au sol de mes aïeux.

Là, j’avais des foyers, une maison rustique,
Sous des peupliers verts cachant son toit gothique :
Et, parmi les jasmins suspendus en berceaux,
Bruyante des ébats de mes futurs oiseaux,
Une retraite à part, l’ermitage, où la muse
Visitait de mes chants l’obscurité recluse

Àu milieu des parfums, dont j’étais entouré,
C’est là, que j’achevais quelque ouvrage inspiré,
Et que souvent de loin, à travers mes charmilles,
Patriarche en espoir, j’ai vu mes deux familles,
Celle par qui l’on vit, celle qui vit par nous,
Autour de mon bonheur se donner rendez-vous.

Qu’il était beau ce rêve, aujourd’hui si pénible !
A force d’en parler, je l’avais cru possible :
Maisrien n’est stableau monde, hélas ! quelesdouleurs.
Le vaisseau, qui portait ma cargaison de fleurs,
A moitié de sa course a trouvé le naufrage.
Mon paradis d’espoir a sombré dans l’orage,
Plus vite qu’en automne on ne voit, dans les bois,
Les feuilles et les nids s’envoler à la fois :
Plus vite qu’on ne voit, quand la brume est venue,
Le canot du croissant se noyer dans la nue :
Ou d’un soleil d’hiver le rayon matinal
Submerger ces bouquets de tulle et de cristal,
Que le givre nocturne a brodés sur nos vitres.
Que nos plus beaux romans ont de tristes chapitres :
Et qu’elle est frêle, ô Dieu, cette félicité,
Dont nous entoure un songe inexpérimenté !
Plus durable peut-être est l’ardent météore,
Qui sur la brise errante, en jouant, s’évapore :
Ou ce trésor vermeil, dont l’enfant du hameau
Gonfle et suspend la nacre au bout d’un chalumeau.

Sur l’émail savonneux de la sphère qui tremble,
Un abrégé du monde en cercle se rassemble,
Panorama d’opale, où le pinceau du jour
Anime, en les traçant, les tableaux d’alentour :
C’est un globe enchanté, c’est une autre nature,
Dont un souffle arrondit l’humide architecture :
Et, prêt à le détruire, un souffle, dans les airs,
Emporte, à peine éclos, l’imprenable univers.

Il fallut, avant l’heure, où la sagesse arrive,
De mon fragile Éden changer la perspective.
Je vis mourir ma mère, hélas ! et son départ
Me fit dire au bonheur : Tu me viendras trop tard.
Combien de temps restai-je échoué sur sa cendre ?
Je ne sais ; mais l’espoir, habile à nous reprendre,
Me remit par degrés son bandeau sur les yeux,
Ce bandeau créateur, dont l’éclat radieux
A nos regards plus purs prête sa transparence,
Et, comme un prisme adroit, embellit la souffrance.
Du printemps qui se fane il masque la pâleur :
La pente est si facile à douter du malheur !
Oh ! oui, me répétais-je, entraîné par ce doute,
Puisque j’appelle encor, ma mère absente écoute.
Son amour surveillant peut encore, à ma voix,
Choisir et m’envoyer la fille de son choix :
Et, si j’ai des enfants, ma mère, de son aile,
Abritera leurs fronts, quand ils priront pour elle.

Ma mère, à mes foyers, ne pourra plus s’asseoir ;
Mais, en conlant s<1s jours, nous croirons la revoir :
f.lle vivra toujours, étant toujours aimée.
C’est ainsi qu’à mes yeux l’existence charmée
Redora l’horizon, qu’avait no rci mon deuil,
Et qu’après la tempête, incrédule à l’écu il,
Ma voile, humide encor de l’écume des grèves,
Flotta vers l’avenir sur f’océan des rêves.

J’y voguai bien long-temps, semblable à ce marin.
Qui, long-temps égaré sur une mer d’airain,
Voit, appelant de loin sa p ! age aventurière,
Surgir, du sein des flots, la terre hospitalière.
Des arbres, inclinés aux bords creux des ravins,
Y penchent leurs rameaux, chargés de fruits divins :
Il les vo t : il entend les brises de la côte,
Comme un tilet de bruit, glisser dans l’herbe haute,
Respire dos prés verts le message attendu,
Et du lait végétal, au palmier suspendu,
Sent passer les parfums sur ses lèvres malades :
Il se baigne des yeux au courant des cascades :
Et le vaisseau, qu’abuse un mirage trompeur,
Aborde, à toute voile, une î ! e… de vapeur.
Hélas ! l’univers même est peut-être un mirage,
Un reflet opulent de quelque haut parage,
Que l’on n’atteint jamais, que l’on poursuit toujours,
Sans laisser, après soi, le sillon de ses jours.

Combien j’en ai touché de ces îles vermeilles,
Dont un brouillard fantasque ordonnait les merveilles !
J’étais désabusé, mais je recommençais,
Et de mes châteaux d’air, assiégés sans succès,
Ne voulant point encore abandonner la place,
A chaque illusion dont je perdais la trace,
J’effaçais seulement un coin de mon tableau :
Il fallait bien finir par n’y voir qu’un tombeau !

Comme une étoile alors perçant des bois funèbres,
Un ange, qui passait, entrouvrit mes ténèbres :
Je l’aimai. Le bonheur, que j’ignorais encor,
Me parut sous ses pas jeter ses rayons d’or :
Je les suivis. Frappé d’ivresse et de délire,
Dépendant d’un coup d’œil, aux ordres d’un sourire,
Je concentrai ma vie autour de sa beauté,
Et dans un jour d’amour je vis l’éternité.
Avec plus de ferveur, jamais homme peut-être
Ne se lit, d’une femme, ou l’esclave ou le prêtre.
Moi qui la regardais comme un dieu passager,
Venant voir ici-bas s’il peut nous protéger,
Je n’eus, au lieu d’amour, que de l’encens pour elle…
Ce n’était cependant qu’une frêle mortelle :
Jalouse du bonheur qu’elle m’avait donné,
Elle m’a, comme une autre, hélas ! abandonné :
Et, pour dernier adieu, l’idole incendiaire
A dévasté son temple, au bruit de ma prière.

Plus de songes alors : je vis le désespoir,
De mes illusions fracasser le miroir,
Et mes rêves, fuyant en hostiles parcelles,
Disséminer partout leur grésil d’étincelles.
Je voulus quelquefois, et morceau par morceau,
De mes éclairs épars reformer le faisceau ;
Hélas ! plus froide encor que le vent monotone,
Qui chasse devant lui les feuilles de l’automne,
La froide vérité dispersa dans les cieux
Ces restes de bonheur, qui tremblaient sous mes yeux.
Malheureux ! j’essayais, pour y lire un présage,
De recoudre en un seul des fragments de nuage :
Et mon cœur, fatigué de si pauvres travaux,
S’est roulé dans ses pleurs, sans y noyer ses maux.
Que j’ai souffert ! Meurtri des ffèches insensées,
Que le jour malfaisant dardait dans mes pensées,
Je comptais sur les biens, que la nuit nous promet :
Mais la nuit sans pitié jamais ne me calmait,
Et mon cours d’existence, ou plutôt d’agonie,
Se prolongeait sans fin, doublé par l’insomnie.
Uniforme et changeant, un feu toujours nouveau
Tournait, comme une meule, au fond de mon cerveau :
Et j’errais, je criais, j’implorais un dictame
Qui pût, ou la détruire, ou rafraîchir mon àme,
Un élixir d’oubli, quelque froide liqueur,
Un baume, un talisman, qui m’engourdît le cœur !

Énigme du chagrin, que vous êtes bizarre !
C’est avec du poison que le mal se répare.
De l’âme et de l’esprit dérangeant l’horizon,
Le poids de la folie entraîne la raison !
Une goutte de mort rétablit l’équilibre,
Et, captif relevé, l’esclave devient libre.
En vain tout a changé de forme et de pivot,
Le sommeil tient toujours son sceptre de pavot.
Trésors d’intelligence, émanés d’une plante !
Qu’on en mêle à mon sang la sève nonchalante :
Je retrouve ma vie, en la sentant finir,
Et, du monde échappé, je meurs pour rajeunir !
Je meurs, ou je renais ; je ne sais : mais je rêve,
Et mon esprit flottant, que le poison soulève,
Empruntant au sommeil un vol inattendu,
Remonte vers le ciel, dont j’étais descendu.

Ce n’est plus aujourd’hui ce séjour d’espérance,
Que fonde la jeunesse avec tant d’assurance,
Capricieux Éden, encore inhabité,
Où le vrai s’entremêle à l’idéalité,

Et qui ne réfléchit souvent, dans ses peintures,
Que les traits incertains des délices futures :
Ici le fantastique a les traits du réel.
Ce n’est plus l’avenir qui fait les frais du ciel,
Et déroule aux regards son chatoyant mensonge :
C’est, au lieu de l’espoir, la mémoire qui songe.
I I semble que l’esprit soit libre d’explorer
Ce monde des miroirs, où l’œil seul peut entrer,
Impossible Hespérie, inabordable zone,
Où chacun se voit vivre, où n’existe personne.
Notre savoir, aidé du cristal souverain,
Qui fait à l’invisible atteindre l’œil humain,
Sur un brin de fraisier découvre une Amérique,
Et d’un peuple inconnu parcourt la république :
Que de mondes aussi, par l’âme découverts !
Un seul grain d’opium renferme un univers,
Un de ces univers, qu’entrevoit l’astrolabe,
Ou qu’avec ses fils d’or brode l’aiguille arabe.
Voyez-le dérouler, dans ses champs assoupis,
Ses murs de chrysolithe et ses tours de rubis,
Ses jardins florencés de perles odorantes,
Ses fontaines de naphte et de flammes courantes,
Et ses arbres vivants, d’arc-en-ciel pavoisés,
Où des saphyrs chanteurs sautillent embrasés !
Vous qui souffrez, mouillez vos lèvres de népenthe :
Un fleuve de vapeurs dans les veines serpente,
L’œil se ferme à la terre, et le front désolé,
Des dards de son bandeau refleurit étoilé.

Jeté sur une couche à la fièvre asservie,
Tout m’y faisait sentir les pointes de la vie :
Le duvet sous mon corps se changeait en bûcher ;
Nulle angoisse à présent n’y vient m’effaroucher.
Comme un nageur porté sur des ondes qui glissent,
Sous mes tapis fuyants mes membres s’amollissent,
Et tout semble autour d’eux, de peur de les blesser,
S’arrondir de langueur, se fondre, ou s’émousser.
On dirait qu’un nuage, en croiseur bénévole,
Nous emmène avec lui, dans sa barque’qui vole,
Contempler de plus près ces cotonneux déserts,
Paysages de brume esquissés dans les airs,
Qui roulent au couchant leur sol de mosaïque,
Et de leurs lacs de feu la pompe fantastique.
Comme l’aéronaute on a beau voyager,
Le nébuleux navire, à la terre étranger,
Ne rencontre jamais que d’impalpables lies,
Dont les écueils ailés fuient comme des nautiles.

Moins étonné qu’heureux d’exister sans gémir,
Je ne dors pas : je veille, en me sentant dormir.
De mon ciel d’autrefois j’ai retrouvé les plaines :
Je m’y souviens de tout, excepté de mes peines.
Sans les voir se faner, j’y vois s’épanouir
Le fantôme des fleurs, que j’espérais cueillir :

Et j’écoute, en mon cœur, comme une harpe intime,
Qui vibre au souffle errant de quelque ange sublime.
Tous mes sens sont mêlés, comme ces fils soyeux,
Qu’entrelace en flocons le ver industrieux :
Tous mêlés pour jouir, tous, quand on les appelle,
Se prêtant à la fois leur force fraternelle.
Du ciel de mon sommeil l’aurore, sur mes yeux,
Verse, de ses rayons, l’éclat mélodieux :
J’entends briller les fleurs : je vois, quand je respire,
Étinceler dans l’air les parfums que j’aspire,
Et du chant des oiseaux les soupirs enflammés
Semblent, à mon oreille, arriver embaumés.

Plus changeants dansleur volqueces vapeurs moirées,
Qui changent au soleil leurs robes bigarrées,
Mille tableaux riants entrelacent leurs jeux,
Et, sans se répéter, se succèdent entre eux :
Et, comme les couleurs, dont la famille entière,
S’unissant en faisceau pour former la lumière,
Du jour à nos regards apporte la blancheur,
Tous ces pastels, brillants de grâce et de fraîcheur,
Ces silhouettes d’or, ces mirages sans nombre,
Se confondent enfin, pour ne faire qu’une ombre :
Et je la reconnais ! c’est l’être idolâtré,
Qu’avant de l’avoir vu mes vers ont adoré :
C’est encor Maria, mais plus pure, plus belle,
Telle qu’en la \ojant on la croirait fidèle.

Je lis dans ses regards un paradis d’aveux :
Sous le voile éthéré de ses pâles cheveux,
Je vois, comme les plis d’une écharpe immortelle,
Tout un monde enchanté voltiger derrière elle.
Fantôme merveilleux, il semble, en l’embrassant,
Que tout cet univers se fondra dans mon sang ;
Et je reste plongé dans cette molle extase,
Qui survit au plaisir dans l’âme qu’il embrase,
Quand la bouche, qui tremble au sein de la beauté,
Sous un baiser, qui meurt, s’endort de volupté.

Puisque l’on est heureux, il faut bien qu’on s’éveille !
Ne croyez pas pourtant que le chagrin qui veille,
Creusant, pendant qu’on dort, son cachot familier,
Y plonge avec le jour le captif tout entier :
Et que, par le réveil séparé du délire,
On pleure aussi long-temps, qu’on s’est revu sourire !
Non : le sommeil, encor prolongé dans le cœur,
Jette sur la pensée un brouillard de langueur,
Et la balance encore, au-dessus de la terre,
Dans les plis nuageux d’un voile de mystère.
Vous avez quelquefois, quand des songes fleuris
La pirogue de gaze a bercé vos esprits,
Senti, durant le jour, leur bénigne influence
Des ombres de la vie adoucir la nuance :
Moi, je sens à mon tour l’ivresse de mes nuits,
En émoussant mon âme, engourdir mes ennuis.

Je laisse loin de moi ces feuilles consternées,
Où dorment fes secrets de mes tristes années :
Et, d’un livre adoptif empruntant les secours,
De mes yeux indolents j’en parcours les détours.
Si mes pleurs autrefois en ont marqué les pages,
J’y reviens sans pleurer : et ces tristes passages
Me parlent du passé, sans flétrir le présent.
D’un calme savoureux le bandeau complaisant,
Sans voiler la douleur, en distrait l’amertume :
Et de ce baume adroit, qu’un peu d’oubli parfume,
Dorant déjà la coupe, où je puise l’espoir,
Je passe ma journée à m’occuper du soir.

Sans doute, et je le sais, tout cède à l’habitude ;
Tout, excepté nos maux, s’use avec promptitude :
Et quand j’aurai perdu ce magique sommeil,
Qui, sur mon ciel nocturne évoquant le soleil,
De ses larmes de feu semble ouvrer mon suaire,
Je me recoucherai sous un drap mortuaire.
Où des rayons amis ne pénétreront pas
Mais le temps va toujours, changeant tout sur ses pas :
Bienfaiteur glacial, l’âge, avant la sagesse,
Peut, sans qu’on l’aperçoive, emporter la tristesse,

Et la sagesse aussi, pendant que nous dormons,
Nous tirer de la tombe, où nous nous enfermons.

Vous, dont l’âme souffrante, ayant vu comme on aime,
Ne sait plus où poser le fardeau d’elle-même,
Quittez donc, comme moi, la sphère, où vous pleurez.
Courbons sous les pavots nos fronts désespérés :
Pressons jusqu’à l’écorce un fruit qui nous enivre,
Qui nous fasse douter du supplice de vivre.
Quand, du fond de la coupe, où plongent nos douleurs,
Nous verrons remonter l’âcreté de nos pleurs,
Partons ! La terre est grande et la mer est profonde :
Avant que d’en sortir, on visite le monde.
Quand nous l’aurons connu, sans pouvoir nous guérir,
Sans pouvoir étancher notre soif de mourir,
Soyons soldats ! La guerre, aujourd’hui réprouvée,
Tandis que nous dormions, est peut-être arrivée.
Puisqu’il existe encor des hommes et du fer,
On peut compter sur eux : la mort même est dans l’air ;
Profitez-en : et, las de vos molles tempêtes,
Au lieu de vous courber, présentez-lui vos têtes.

DERNIERS ANNEAUX

D’UNE CHAINE BRISÉE.

FRAGMENTS

I.
Unequal task a passion to resign,
For hearts so touch’d, so piere’d, M lost as mine.
Von
Qu’il faut donc traverser de landes de souffrance,
Avant de se rasseoir dans son indifférence,
(Si jamais on parvient à la reconquérir) :
Et que de temps le cœur met à les parcourir !
Comme on voyage loin dans ces plaines désertes,
Et combien dans son mal on fait de découvertes !
On le tourne, on le creuse : on s’obstine en son deuil :
Pour l’honneur de soi même on y met de l’orgueil :
On se fait un remords du repos qu’on désire :
On craint de rompre, hélas ! en perdant son martyre,

Le dernier nœud des fers qu’on se plut à forger.
De son cachot d’angoisse on n’ose pas bouger :
Car enfin, le dirai-je ? au milieu de nos peines,
On dirait que l’amour, pour prolonger ses chaînes,
A nos ressentiments mêle encor ces éclairs,
Dont sa voix magnétique illuminait les airs.
Quelque chose de lui se glisse dans la haine,
Qui, vers celle qu’on fuit, par degrés nous ramène.
On se revoit alors, comme on se vit jadis,
Foulant, sans les faner, les fleurs du paradis :
De leurs sucs disparus la mémoire s’imprègne :
L’espoir, à reculons, s’arrange un nouveau règne :
Et, retardant l’instant de se désabuser,
On regrette aussi haut que l’on vient d’accuser.

II.
Tenrd piedad de mi que innero auseute.
LOK DE Vf CA.
Pourquoi ne pas mourir, mon Dieu, quand on nous aime ?
On voit si peu de cœurs battre long-temps de même !
Comme ils sont loin, les jours, qui ne reviendront pas,
Où nous marchions ensemble, en mariant nos pas ;

Où, près d’elle noyé de désir et d’ivresse,
L’encens pur de l’extase embaumait ma tendresse !
S’il manquait à ma bouche un mot pour l’admirer,
Mes soupirs suppliants achevaient d’adorer.
D’un langage muet l’électrique éloquence
Montait dans mes regards, pour bénir sa présence :
J’avais, pour lui parler, une voix dans les yeux,
Qu’elle pouvait comprendre, en descendant des cieux.
Le silence qui prie est la langue des anges,
Et le mien, qui tremblait, exhalait ses louanges.
Il blasphème aujourd’hui ! je la maudis… oh ! non :
Non, je ne cherche pas de haine pour son nom ;
Mais pi(, ié pour le mien, pour moi, qu’elle abandonne :
Je souffre, je me plains, je pleure et je pardonne.

III.
Oh ! vvoman, ynur ht-art is a piti1’uI treasure.
Th. Moche

Que ne suis-je un vieillard, que les ans ont voûté,
Un enfant qui décroit, et dont l’œil sans clarté
Ne voit ni l’avenir, ni le temps dont il date,
Qui traîne, sans penser, une vie automate,

Ne sait pas, s’il l’a su, qu’il existe un destin,
Et qui s’endort, le soir, sans douter du matin !
Que ne peut-pn, traînant de si longues journées,
Par la tristesse au moins compenser les années !
La vieillesse peut seule, en dégradant nos corps,
Sous ses pavots de plomb assoupir nos transports.
Heureux qui, sans attendre ainsi sa délivrance,
Se fait vieux, à vingt ans, par son indifférence,
Et met son pied de fer sur le front de l’amour !
On nous aime long-temps, quand on nousaimeunjour :
Et combien dans ce jour il faut compter de fraude !
Que de trésors de cœur l’impiété galvaude !
Femmes, pour qui l’on meurt, quand daignez-vous le voir,
Vous, qui riez tout haut devant le désespoir,
Et qui vantez après votre excès de courage ?
Allez ! n’en faites pas un si vain étalage :
Je ne crois pas aux maux, qu’on n’aperçoit jamais.
Une âme, sous le masque, ou le fard de la paix,
Cache une cicatrice, et jamais sa blessure ;
La force d’une femme est son premier parjure.


IV.
Date mi pace, o duri miei pensieri
Petrarca.

Non, je ne la hais pas : je ne puis la haïr !
Je sais qu’elle s’est fait un jeu de me trahir,
Et qu’en traçant mon nom sur son livre d’hommage,
Elle gravait ma tombe au revers de la page :
Ses jours sont à jamais retranchés de mes jours ;
Je ne veux plus la voir… mais je l’aime toujours.
Je l’aime ! et je néglige, à moi-même infidèle,
Je néglige mon sort, pour ne rêver que d’elle.
Ce qu’elle pense, espère, ou devient loin de moi,
M’occupe presque autant que son manque de foi ;
Je suis jaloux d’un cœur, que le mien répudie.
Sans vouloir y rentrer ma fièvre l’étudie,
J’en sonde les détours. Dieu descendrait du ciel
M’expliquer les secrets de l’ordre universel,
Je n’écouterais pas ; je songerais encore
Aux liens qu’elle impose, aux regards qu’elle implore,
Aux aigrettes de fleurs tremblant dans ses cheveux,
A son art séducteur d’en disposer les nœuds.
Son éclat me poursuit comme un surcroît d’injure :
Je ne vis plus en moi, je vis dans la parure,

Qui fascine les yeux, qu’elle épie, en passant.
Misère !… et voilà l’homme, un demi-Dieu pensant,
Esprit, qui s’imagine être le roi du globe,
Et qui tient tout entier dans le pli d’une robe !

V.
Cùm long » dies sedavit vnlnera mentis,
Intempestive qui monet, iI1a novat.

Ovidiub.

Quand l’amour a vaincu, l’amour reste vainqueur.
Qu’on le laisse une fois s’installer dans le cœur,
Un trouble corrosif aussitôt y pénètre :
Vous n’aurez plus sur terre un bonheur à connaître.
Le bonheur, c’est le calme, et le calme assuré :
Il n’en est plus pour vous : l’amour l’a dévoré.
Peut-être encor parfois croirez-vous être libre,
Et de vos sens fiévreux retrouver l’équilibre ;
Mais sondez-vous le cœur d’un œil un peu profond !
Le venin n’en sort pas, il est toujours au fond ;
Heureux si vos regards, réveillant sa folie,
N’en font pas remonter cette implacable lie.
Voyez dans ce cristal, dont j’approche un poison,
Dormir cette eau plus pure encor que sa prison !

Qu’il tombe, et tout à coup, perdant son indolence,
En cercles de brouillards l’eau trouble se balance,
S’inquiète, s’irrite : et lente à se rasseoir,
N’offre plus à nos yeux qu’un orageux miroir.
N’agitez pas la coupe, et l’orage s’efface :
Le fiel précipité déserte la surface :
L’eau reprend son sommeil et sa limpidité.
Mais qu’attaquant soudain son immobilité,
De quelqu’autre mélange on y verse une goutte !
Le poison rappelé reconnaîtra sa route,
Et, du fond du cristal, reviendra sans effort,
D’un nuage vaseux troubler l’eau jusqu’au bord.
Hélas ! et c’est ainsi que calme en apparence,
L’âme garde toujours un limon de souffrance.
Un souffle qui la frôle y ramène des pleurs :
Tout le vieux sédiment de nos vieilles douleurs
Vient agacer du cœur les sourdes cicatrices :
Et remuant en bloc tout son marc de supplices,
La mémoire, aux aguets de ce qui l’a blessé,
Embourbe le présent d’un dépôt du passé.


VI.
tlying each day with inward woundsof dolour’s dart.
Spenser.

Que j’ai honte de moi ! que je me fais pitié !
Parjure à mon destin, sans l’avoir oublié,
La folie usera mes jours jusqu’à la trame :
Elle est dans chaque 0l de cet absurde drame.
J’ai beau, pour retrouver un reste de raison,
Balayer de mon champ les graines du poison,
Condamner ma fatigue aux larmes de l’absence :
Cette femme est partout où je fuis sa présence.
Elle a semé partout l’aconit du chagrin :
Elle a placé dans l’air, où se perdrait son grain,
Un glaive qui me suit, un dard qui me déchire,
Chaque fois que je marche, autant que je respire :
C’est un astre assassin, qu’entretient mon regard,
Et j’ai, comme Macbeth, mon spectre de poignard.


VII.
iicnza ipein
eino in ilesio
UNTE.
Mon Dieu ! qu’il faut souffrir, avant que la vieillesse
Vienne, du sang qui court, engourdir la vitesse !
Que la coupe des ans paraît longue à vider,
Quand c’est avec le cœur, qu’il y faut regarder !
J’ai déjà bien maudit ce venimeux martyre ;
Mais qu’il me reste encor de temps à le maudire !
Heureux, des passions, qui peut fuir les autans,
Qui, dans uncorps frileux, cache un cœurde vingt ans,
Et, vieillard d’un côté, ne voit pas son génie,
Sous l’ongle en feu des sens, se rider d’agonie !
Sans doute, quand il passe ici de ces humains,
Dont le pied vigoureux sonne sur les chemins :
Dont la prunelle noire, et d’éclairs traversée,
Accuse le volcan, qui bout dans leur pensée,
On jalouse, à part soi, l’éclat de leur bonheur.
Mais examinez-les, ces mignons du Seigneur :
Tachez un peu de voir ce que leur cœur renferme !
C’est facile : enlevez seulement l’épidemie,
Et vous verrez à tous, incurable bourreau,
Le chancre de l’ennui leur brûler sous la peau.

Dieu qui vend ses trésors, quand on croit qu’il les donne.
Leur fait payer bien cher une ombre de couronne.
Plus un homme est complet, et plus il souffrira ;
Il lui manque toujours plus de biens qu’il n’en a.
Que le ciel garde donc ses menteuses largesses !
Les désirs, qu’on n’a pas, sont nos seules richesses.

MIL
Quai mio destin, quai forza, o quai inganno
Mi riconduce desarmato al campo,
La’re sempre son viuto.

Petraroa.
Pour en jouer le prix, j’ai vendu ma jeunesse,
Et contre des serments hasardé ma richesse.
Eh bien ! que l’on me rende aujourd’hui ce trésor !
Je sens qu’au même jeu je le joûrais encor.
J’avais pourtant, un jour, las de ce gaspillage,
Voulu sauver ma lyre, et mon nom du pillage ;
Mais qui peut se soustraire à la fatalité,
Et du piège des pleurs sauver sa liberté ?
Elle a fait de la mort, pour ressaisir ma vie :
Et moi, sur que j’étais, de cette parodie,

J’ai couru, j’ai volé, près de son lit menteur,
Parer d’un galon neuf mon front de déserteur.
Pâle de l’aborder, tremblant, et sans haleine…
Qu’elle a bien vu, d’un coup, où j’en suis de ma haine !
Comme elle a profité de mon aveuglement,
Pour renouer mes jours à leur premier tourment !
Comme elle a façonné ses traits à la tendresse,
Son sourire aux serments, ses yeux à la tristesse !
Comme elle a, d’elle-même essayant l’abandon,
Du haut de sa douleur demandé mon pardon :
Et comme j’ai moi-même aidé sa main perfide,
A consommer sur moi son ingrat parricide !
Que de ruses, d’adresse, et de subtilité,
Pour duper plus long-temps ma lâche cécité :
Pour repousser du pied mes vœux dans la poussière,
Quand elle m’y verrait murmurer ma prière :
Pour écraser d’affronts l’espoir dont j’ai vécu :
Pour me cracher à l’âme, après m’avoir vaincu !
Que cette femme est riche en venimeux mystères,
Et sait bien, pour les tordre, où battent nos artères !

A peine a-t-elle vu, de mes soupçons jaloux,
Le volcan moins fiévreux s’éteindre à ses genoux,
La voilà qui s’amuse à remuer ses laves,
A réveiller le feu de mes cendres esclaves !
Quand je suis là, rongeant mon rosaire de deuil,
A sa dîme d’hommage, elle tend son orgueil,
Et mesure, à mes pleurs, ce que vaut son empire ;
Chacun de mes frissons est, pour elle, un sourire.
Je souffre ! Elle est heureuse. Elle me sent saigner !
C’est par là qu’elle est reine, ou qu’elle croit régner ;
Il ne lui manque plus, pour en être bien sûre,
Que le bonheur de voir du sang à la blessure !
Et je l’aime ! et j’en meurs, pour rougir de ma mort !
N’avoir pas un regret, qui ne soit un remord !
O courage, mon cœur, sois plus fort que l’orage :
S’il est long, l’existence est courte… du courage !
J’ai donc fait pour jamais divorce avec mes fers ! J’en cacherai le reste à l’ombre des déserts :

J’y vivrai seul ! le bruit d’une gaité fiévreuse
N’y viendra pas troubler l’écho de ma chartreuse.
Peut-être qu’on oublie, et que je l’oublirai.
Je ne la verrai plus !… hélas ! j’y penserai :
Oui, long-temps, plus long-temps que je ne veux le croire ;
Je sais trop, à part moi, jusqu’où va ma mémoire.
En face du public, on fait le brave, on rit ;
Mais en face de soi le cœur reste contrit,
Et l’on meurt. Je sais trop ce que valent ses charmes :
Rien d’elle n’a de droit au respect de mes larmes :
Mais j’ai cru si souvent que j’aimerais toujours !
Que mes jours ténébreux vont me paraître lourds !
Quand des champs autrefois j’admirais la parure,
C’est que son Irais sourire éclairait la nature :
C’est que je croyais voir ses regards adorés,
Étoiler de bouquets le gazon de mes prés :
C’est que je voyais tout à travers son image.
Eh ! qui sait maintenant, si, malgré mon veuvage,
Les grottes, les rochers, les étangs, les forêts,
N’ont pas gardé pour moi l’empreinte de ses traits !
Que faire, si partout, sur la terre complice,
Il me faut rencontrer son ombre, et mon supplice :
S’il faut, de l’univers, qu’elle m’aura gâté,
Voir des vapeurs de haine embrumer la beauté !

Le jour, qu’enveloppait la nuit sous ses courtines,
D’un liséré d’argent ceint le front des collines :
Pèlerin matinal, j’entends, sur les buissons,
Du linot vigilant sautiller les chansons :
J’entends, dans les blés mûrs, grisoller l’alouette,
Et le babil coquet de la bergeronnette,
Qui, le long des prés verts, cause avec les moutons :
Pour voir venir l’aurore entr’ouvrant ses boutons,
Chaque fleur, qui s’évase en humide corbeille,
Est un lac de rosée, où se baigne l’abeille.
Plus d’un cœur, réchauffé par ce ciel généreux,
A chaque heureaujourd’hui pourra se croire heureux ;
Moi, je ne croirai rien : je souffre, et je suis triste.
Je ne sais pas pourquoi le sort veut que j’existe :
Je suis mat dans la vie, et je voudrais mourir.
A travers ses sentiers je suis las de courir :
Ils ne changent pas plus de cailloux que de mousse.
Sous mon regard de plomb l’or du soleil s’émousse.
Si beau qu’il soit, ce monde est un livre ennuyeux :
Puis j’ai tout lu ; pourquoi ne pas fermer les yeux ?

Fantôme de délice, égaré sur ma trace,
Tout, quand elle approchait, s’éclairait de sa grâce
Et c’était de ses yeux, qui semblaient tout parer,
Que les miens apprenaient l’art de tout admirer.
Comme un ange qui glisse en des nuages sombres
Sa légère auréole illuminait mes ombres :
Son âme était pour moi comme un lac enchanté,
Dont l’azur virginal, la limpide beauté,
Brode un tableau du ciel des roses de la terre :
Et la terre à son tour, comme une eau solitaire,
Qui savait répéter, dans un cristal en fleurs,
De son portrait chéri les suaves couleurs.
Hélas ! mes deux miroirs sont bien ternis par l’âge
L’amour, en arrachant les bouquets de la plage,
A, dans les flots troublés qui les réfléchissaient,
Noyé tous les trésors, dont ils s’embellissaient.
Il n’est pas un buisson, qui n’ait perdu ses palmes
Et si jamais un jour ces flots étaient plus calmes,
Ils ne répéteraient que des bords dépouillés,
Et les’spectres noircis des rosiers effeuillés.


XIII.
Non est aiixilium litre.
Oviwts.

Les ruisseaux, qu’ont grossis la neige et les orages,
Étanchent, au printemps, la soif de leurs rivages :
Des larmes du matin le baume caressant,
Pour rajeunir la terre, en ses veines descend :
Et la terre bientôt, de ce lait arrosée,
En guirlandes de fleurs changera la rosée.
Nos champs, lorsque la pluiey vient, du hautdescieux,
Tomber, comme des pleurs de l’œil fécond des dieux,
Nos champs voient refleurir leur fraîcheur offensée :
Le bois jauni reprend sa verdure éclipsée :
Tout renaît, tout revit, rien ne veut plus périr.
Mais nous, quand notre cœur, à force de souffrir,
Déborde et se répand, que nous servent nos larmes ?
Elles rouillent l’esprit, elles rongent nos armes,
Elles creusent nos traits de sillons vénéneux,
Où germe avec l’ennui l’avenir épineux :
De nos traits dans noire âme elles jettent les rides :
Nos champs sous leur contact deviennent tous arides.
Les pleurs de l’homme, hélas ! ne sontd’aucun secours ;
Hélas ! et cependant l’homme pleure toujours.


XIV.
Thera is a winter in 1117 toul
J. MONTCOMEM.

La feuille tremble encore aux rameaux verts de l’arbre ;
Mais le ciel griset lourd dort comme un ciel de marbre.
Nous sommes en été, mais la mort est dans l’air :
J’ai froid. Tout me paraît pauvre, usé : c’est l’biver,
L’hiver du désespoir, qui m’est entré dans l’âme !
Quel printemps, échappé des regards d’une femme,
Reviendra sur ce sol, glacé par la douleur,
D’une asphodèle même entr’ouvrir la pâleur ?
Du même hiver que moi la terre est poursuivie :
Un mensonge de moins dépeuple donc la vie !
L’amour, en s’éloignant, ôte à l’infortuné
Plus de bonheur encor, qu’il n’en avait donné.
Sur tout ce qui console il faut qu’il jette un voile.
Il nous éteint le ciel, étoile par étoile,
Et nous laisse à la fin, quand il a tout détruit,
Seuls, avec la mémoire, habiter dans la nuit.
C’est là qu’il faut languir, ou se tordre à demeure,
Ne vivant seulement, que pour sentir qu’on meure,
Se tuant en détad, pour renaître en entier.
Au bec de ce vautour demandez donc quartier !


I thould have known what fruit would spring from such a s « ed.
BfRON.
On se défend long-temps de voir ce qu’on redoute.
On sent la certitude habiter sous le doute :
On cherche à l’écarter, en redoublant d’amour.
Vains efforts ! l’ennemi tout à coup se fait jour :
Et de la vérité, dont l’àme a confidence,
Le fantôme apparaît, traîné par l’évidence.
Vous, qui l’aviez long-temps soustraite à mon regard,
Être faux et méchant, fardé d’astuce et d’art,
Que n’attachiez-vous mieux votre masque d’adresse ?
Douter, c’est le bonheur de ceux que l’on délaisse.
Pourquoi de ce bandeau, qui cache le danger,
Délivrer la victime, avant de l’égorger ?
Je vous ai tant aimée, et d’une amour si pure,
Qu’il fallait dépasser les bornes du parjure,
Pour dessiller mon âme, et m’ouvrir la raison :
Vous l’avez fait. Riez de tant de trahison ;
Mais, malgré les plaisirs que vos flatteurs vous vendent,
J’aime mieux mes chagrins, que ceux qui vous attendent.
Je ne changerais pas d’avenir avec vous.
Vous n’aurez pas en vain, dans vos creusets jaloux,

Préparé les poisons, que vous m’avez fait boire :
Des miasmes de mort, nuage expiatoire,
Ont été, dans le ciel, tacher votre horizon :
Vous pleurerez, un jour, en entendant mon nom,
Ce nom d’aigle avorté, dont un souffle se joue :
Ma pâleur d’aujourd’hui vous couvrira la joue,
Et je n’y serai plus, moi, qui meurs d’abandon,
Pour jeter à vos pieds le denier du pardon.

XVI.
Tb pate can be 1iIeu&etI with nought
Hut witty dainties ne’er heard of before….

Hfath.

N’est-ce pas un plaisir, d’une saveur exquise,
Que de vous figurer le tourment qui m’épuise,
De me savoir aux mains avec le désespoir ?
Égale-t-il pour vous l’ennui de n’en rien voir ?
Oh ! non ; et je vous plains, quand la fièvre me brûle,
De ne pas voir de près sa lave, qui circule,
Dissoudre, en bouillonnant, mon cerveau tenaillé.
Quand on a, comme vous, si long-temps travaillé

A désorganiser le temple, où l’on fut reine,
Ce doit être à coup sûr une terrible peine,
Que de n’apercevoir, tout au plus que de loin,
Cet œuvre de débris, qui coûta tant de soin :
Que de ne pouvoir pas, achevant nos ruines,
Comme un manteau vorace y semer des épines.
A ce chagrin pourtant il faut vous résigner :
Car quels que soient vos droits à ne point m’épargner.
Je vous reprends mes jours. Et je vous le proteste :
Vous n’aurez pas l’honneur d’en dépenser le reste.
Vous pouvez, vous offrant à quelque amant nouveau,
Donner pour garantie un plan de mon tombeau ;
Mais vous ne verrez plus comment un homme pleure,
Et ce qu’il peut mourir de fois en un quart d’heure ;
Je n’irai plus chez vous, galérien de boudoir,
Tendre une main honteuse à vos miettes d’espoir.
J’ai brisé dans mes dents votre coupe d’outrage.
Un jour peut-être, un jour, déplorant votre ouvrage…
Non, non : soyez contente, et libre de douleur ;
Savourez le plaisir d’avoir fait mon malheur :
Dans vos rêves d’amour, piétinez la victime.
Quand on n’en jouit pas, on a manqué son crime.


XVII.
Oh Gott ! die stirn ! die stirn !
Die schlafe bluten ! ah strom’aus gehini !
MULLKEB.

Que les liens du cœur font mal en se brisant :
Et comme on les complique, en les analysant !
Quand il faut démolir ce rempart de mensonges,
Où le vice tremblant claquemurait nos songes,
Que d’ignobles brouillards viennent, avec mépris,
D’un bonheur qui n’est plus corrompre les débris !
Oh ! c’est un mal affreux de rougir en arrière :
De reprendre, un par un, les pas de sa carrière,
Et de sentir partout qu’on eut tort d’être heureux !
Quelle transfusion de moments douloureux
Dans l’abîme de l’âme incessamment s’opère !
Du présent qui s’aigrit au passé qui s’ulcère,
Quel reflux de poison, dont on est dévoré !
On revit, pour pleurer ce qu’on n’a pas pleuré.
Oh ! c’est trop : ma raison se perd dans son martyre.
Je ne veux plus penser, je ne veux plus écrire :
Je veux bannir de moi ce nom maudit du ciel,
Qui charge dans mon sein mes artères de fiel.
Je ne veux plus ainsi ressasser mon histoire.
Assez de cette femme ! assez de sa mémoire !


XVIII.
M en love in bute, but they detest at leisure.
Byron

Vous croyez que je pars, pour revenir demain !
Depuis plus de dix ans qu’il ne sait qu’un chemin,
Vous ne supposez pas qu’un homme, qui vous aime.
Puisse marcher long-temps, sans reprendre le même !
Votre seuil cependant a vu ses derniers pas.
Adieu, de cet adieu dont on ne revient pas :
Et, s’il reste une vie encore après la nôtre,
Adieu, dès maintenant, pour ce monde et pour l’autre !
Je crois que c’est assez, et trop d’un, pour souffrir.
S’il fallait vous revoir, penserais-je à mourir ?
Non, je ne veux de vous dans aucune existence.
Aussi bien que l’amour, la haine a sa constance :
Et si l’on n’y hait pas, je ne veux pas du ciel.
Qu’il garde les trésors de sa coupe de miel,
S’il faut qu’un jour votre ombre avec moi la partage !
Mourir, pour retrouver votre éternelle image !
L’enfer sans vous vaut mieux que votre paradis :
Les lieux, où vous serez, seront mes lieux maudits.
Ma mémoire implacable est mon dernier courage.
Trouvez, si vous pomez, pour en flétrir l’hommage,

Quelqu’autre cœur loyal et chaud comme le mien :
Usez votre jeunesse à vous perdre pour rien :
Et puissiez-vous, un jour, quand l’âge, qui s’avance,
Vous aura mis au front ces rides de souffrance,
Dont votre charité m’a sillonné le cœur,
Voir froidement la mort, que vous donnez sans peur !
Puissiez-vous, s’il existe un Dieu qui nous réclame.
Ne pas monter au ciel avec du sang sur l’âme :
Et mourant, loin du cœur qui vous idolâtrait,
Avoir moins de remords, que je n’ai de regret !

AU DESERT.

Vous, qui souffrez au cœur et qui mourez d’amour,
Au désert ! au désert ! c’est la route du jour.
Vous, qui portez au front le nimbe des prophètes,
N’exposez pas ses feux aux brouillards de nos fêtes.
De l’héroïque Homère, aveugle rejeton,
Laissez là votre lyre, et prenez son bâton :
Le monde a bien besoin de vos doctes merveilles !
Le cliquetis de l’or va mieux à ses oreilles.
Le monde vous tûra ! Là, l’esprit abattu
S’empoisonne, en pleurant, de sa propre vertu.
Fuyez, fuyez le monde, avant qu’il vous outrage !
Si vous êtes tombé, laissez là le naufrage :
Relevez-vous pour fuir, et reprenez les bois’,
La mer, la cataracte, et sa puissante voix.
Au soleil du désert rouvrez votre génie :
Écoutez des autans la sauvage harmonie
Ebranler en accords le clavier des échos !
Le désert est fécond, même dans son repos ;

Là, du chemin de Dieu nulle âme ne dévie.
C’est là, que l’on renaît, que le suc de la vie
Vient, dans nos froidscanaux bouillonnant à pleins bords,
D’une sève immortelle imprégner nos transports :
Si vous l’aimez surtout, fuyez l’espèce humaine ;
Ce n’est, qu’en vivant seul, qu’on échappe à la haine.

Le monde est un bourreau pour le génie altier,
Oui se trouve le front trop haut pour le plier,
Et ne tend pas la main à l’éloge qui passe.
Le vulgaire envieux, qui rampe sur sa trace,
Aboie après la gloire, et, qu’il réponde ou non,
Lacère son repos, pour étouffer son nom.
Renvoyez donc ma vie habiter la nature :
Et mon âme complète, oubliant sa torture,
Reprendra tout à coup son généreux niveau ;
L’espoir seul d’y rentrer rajeunit mon cerveau.
Ouvrez, ouvrez la mer ! et plus la solitude
S’approchera d’un cœur qu’éteint la servitude,
Plus mes chants délivrés secoùront leur fardeau :
Ma chaîne, à chaque pas, décroîtra d’un anneau.
Rendez-moi mes forêts, mes déserts, mes campagnes !
La plaine me fait mal : j’ai besoin des montagnes.

Déshérité du ciel, qu’il croyait son berceau,
Voyez-vous, dans les murs de son étroit tombeau,

Cet aigle, dépouillé du trône des orages,
Qu’attelait le tonnerre à son char de nuages ?
Le fer a mutilé les ailes de ce roi,
Qui, porteur de la foudre, en subjuguait l’effroi
Il a crié long-temps : et, d’un bec inutile,
Mordu de son cachot le grillage servile.
Il se tait maintenant : et, comme un froid brouillard,
L’esclavage engourdit l’orgueil de son regard :
La montagne lui manque : il dort, ou dans sa cage
Traîne, stupide et lourd, un reste de plumage.
Un voyageur qui part, La Pérouse des airs,
Place dans son esquif le banni des éclairs :
Et l’esquif, emporté par son globe de soie,
Sur les flots qu’il gravit, en planant, se déploie.
L’aigle alors se ranime, il soulève les yeux :
Il sent, autour de lui, l’air oublié des cieux,
Dérouiller les ressorts de son aile suprême :
Son plumage assoupi se gonfle de lui-même :
Plus le ciel se rapproche et la terre descend,
Plus son vol prisonnier s’éveille avec son sang :
Le roi revient. La terre a fui, le vaisseau monte !
Il monte… Le vieil aigle a secoué sa honte,
Bondit : et, l’œil plongé dans l’horizon vermeil,
Son cri ressuscité le rattache au soleil.

LE DÉCOURAGEMENT

A
Mes amis, ceux du moins qui paraissent m’aimer,
Et que mon cœur meurtri ne sait comment nommer,
Ceux qu’étonne, et peut-être afflige ma tristesse,
Me reprochent souvent mon obscure jeunesse.
Ils croient qu’il est indigne à l’homme de souffrir,
Que l’amour de la gloire empêche de mourir !
Je me le dis aussi : je m’accuse, j’essaie,
Retournant aux moissons, d’en arracher l’ivraie :
Je voudrais réparer le temps que j’ai perdu :
Hélas ! pour remonter, je suis trop descendu.
Chaque vers, en tombant, m’ôte de mon courage,
Et, s’il faut plus d’un jour, pour finir un ouvrage

Je m’arrête : Mon front se penche sur ma main ;
Et je me dis : Pourquoi ? je vivrai donc demain !

Je suis découragé : je souffre, et la nature,
Aussi pâle que moi, se meurt de ma blessure.
Quand j’admirais le plus leurs joyeuses couleurs,
Un orage est venu briser toutes mes fleurs :
Nulle n’a survécu ! Dieu, qui m’as fait si triste,
Rappelle-moi : pourquoi veux-tu donc que j’existe ?
J’ai beau prier ! la mort s’enfuit devant ma voix,
Comme un nuage noir, suspendu sur des bois,
Qui passe, sans daigner y frapper du tonnerre,
L’arbre enfant, dont la cime est trop près de la terre.
Chaque effort que je fais, pour sortir d’où je suis,
M’enfonce plus avant dans mon marais d’ennuis.
Ah ! lorsqu’on a long-temps vécu dans l’esclavage,
Jamais la liberté ne reprend l’avantage :
Chaque anneau du collier est entré dans nos chairs,
Et l’homme ne fait plus qu’un tout avec ses lèrs.

Auprès de mes chagrins envoyé par la lyre,
Toi, qui veux chaque jour me rapprendre à sourire,
Et, m’arrachant de force à mon bourbier de fiel,
Reconduire ma voix vers les échos du ciel,
Mon frère, il est trop tard pour me parler de gloire.
Tes vers ont vainement pitié de ma mémoire,

Je n’y répondrai pas : et ton hymne de deuil
N’est qu’une fleur d’adieu, jetée à mon cercueil.
Mon soleil est éteint : les rayons du génie
Se brisent sans chaleur contre mon agonie.
Peut-être étais-je fait, je ne le nirai pas,
.Pour lancer ma pensée au delà du trépas :
J’ai senti quelquefois battre, autour de ma tempe,
Ces artères de flamme, où la rime se trempe ;
Mais pour que le volcan puisse, armé de splendeur.
Percer des temps muets l’aride profondeur,
Et, du globe perclus fécondant le silence,
Semer de ses éclairs la sonore opulence,
Il faut qu’un long repos ait mûri ses efforts.
Moi, l’on a desséché ma source de trésors :
Elle est vide ; l’amour, énervant mon audace,
M’a posé sur le front sa couronne de glace.
Les femmes, pour régner, ont-elles donc besoin
D’avoir, à poste fixe, un mourant pour témoin ?
Oh ! qu’elles devraient bien, avares de caprices,
Crucifier notre âme avec moins d’artifices !
Fantôme abâtardi, qui maudis sans agir,
J’existe, pour pleurer ce qui me fait rougir.

(Jue de fois j’ai voulu, honteux de ma faiblesse,
Contre un noble avenir échanger ma détresse :
Et, sans me croire un jour, que de fois j’ai juré
D’anéantir le temple, où je me suis muré !

L’autel ne bouge pas : et mon serment s’efface.
Impossible aujourd’hui de reprendre ma place !
Une fois enlacé dans les nœuds du chagrin,
Qui pourrait s’arracher de ce cerceau d’airain ?
Tu me l’as dit, toi-même, en peignant mon supplice.
Il faut, en pleine force arrêté dans la lice,
Comme un vaisseau surpris par le poulpe du nord,
Sous ce fardeau vivant plier jusqu’à la mort.
L’hydre, au fond de ses mers, où le géant chavire,
Dans ses bras limoneux, emporte le navire :
Et nous, quand le chagrin s’est mis à nous serrer,
Du vivace ennemi rien ne peut nous tirer ;
Il faut, avec le monstre, impuissante victime,
Sans espoir de salut lutter sur un abime,
Et s’y perdre. Comment, déjà noyé de pleurs,
Défaire autour de soi tous ces nœuds de douleurs ?
Comment songer encore au but que l’on s’ordonne,
Quand d’un réseau d’écueils le sort vous environne :
Et quand, à chaque instant, forcé d’y résister,
Le cœur, malade et lourd, semble près d’éclater ?
On dirait qu’une idée, errante dans nos veines,
Pour mieux nous étouffer, s’y gontle de nos peines
Le ciel, comme le monde, est fermé sous nos pas :
On frappe à tous les temps, qui ne répondent pas ;
L’amour est sur le seuil, sentinelle implacable,
Qui rattache au proscrit le boulet qui l’accable.

L’homme, pour être grand, a besoin d’être heureux.
Il faut qu’il ait souffert, mais qu’un ciel généreux,
Au courant du malheur, jette enfin quelque digue :
L’âme autrement s’épuise et s’éteint de fatigue ;
La douleur désabuse, et, brouillant nos cerveaux,
Vient couper, sous nos doigts, le fil de nos travaux.
Moi, j’ai quitté les miens, avec regret peut-être ;
Mais je suis incapable aujourd’hui de renaître.
Mes vers pouvaient fleurir ; mais mon printemps est las
D’en essuyer les pleurs. Je les regarde, hélas !
Comme cet exilé, qui, de l’Occitanie,
Transporté par l’orage aux champs de Laponie,
Où des nuits de six mois obscurcissent les cieux,
Toujours à l’Orient attacherait ses yeux,
Et, sans croire à l’aurore, attendrait la lumière.
C’est ainsi que je veille, accoudé sur ma bière,
Cherchant l’enthousiasme au fond d’un souvenir,
Attendant mon soleil… qui ne doit pas venir.

Ne pense pas, ami, que, dans mon deuil servile,
Je songe à retomber sous ma chaîne immobile !
L’amour ! je n’aime plus : le feu s’est consumé ;
Mais je me souviens trop d’avoir beaucoup aimé.
Oui, je me souviens trop, solitaire et farouche,
D’avoir béni ce monde, où tout est faux et louche,
D’avoir chéri la vie autant que je la hais ;
J’étais jeune et poète alors, et je chantais.

Aujourd’hui je suis vieux, sans goûts, sans aptitude :
L’oisiveté morose aceroît ma solitude.
Mes auteurs favoris dorment dans leurs prisons :
Amis silencieux, qui peuplent nos maisons,
Et qui savent souvent, à notre âme ravie,
Sans presque y rien changer raconter notre vie,
Mes livres ont perdu leur magique pouvoir ;
Leurs conseils sous les yeux, je passe sans les voir.
Je n’interroge plus ces antiques génies :
D’un passé qui se perd muettes colonies,
Qui vont, en s’y fixant, consoler l’avenir,
Je n’entends plus leur voix, pas même en souvenir.
D’Young et de Byron, mon âme refroidie,
A cessé d’écouter la sombre mélodie :
La cloche de Schiller ne tinte plus pour moi.
Des récits de Milton que m’importe l’effroi,
Son frêle paradis, sa mer de feu vivante,
Et de son lourd chaos la sublime épouvante !
Mon chaos de douleur est plus grand que le sien.
Virgile maintenant n’est plus ce magicien,
Qui faisait, de mes yeux, couler les pleurs d’Orphée,
Et parler dans mon âme un écho du Ryphée.
Qu’est-ce que son enfer, comblé de dieux mauvais ?
L’univers des damnés est partout où je vais.
En passant par mon cœur, tout en moi devient cendre.
Je palpitais naguère à l’amour de Léandre,
Traversant l’Hellespont pour un baiser d’Héro :
Hélas ! depuis ce temps, pour trouver un bourreau,

Que j’ai tenté de mers, qui n’avaient point de phare !
Et quel gouffre aujourd’hui du bonheur me sépare !
Un gouffre, un Océan, qu’on n’a jamais franchi.
A quoi bon voyager, par le chagrin blanchi,
Des jardins de Pétrarque aux trois mondes du Dante ?
Pour qui ferais-je encor vibrer leur lyre ardente ?
Quand je me nourrissais de leur miel étranger,
Un convive avec moi venait le partager :
Maintenant je suis seul ! l’heure, d’un vol aride,
Tourne, sans rien changer, dans ma retraite vide :
Et chaque instant du jour semble prendre une voix,
Une voix sans pitié, qui me crie : Autrefois !
Autrefois si légère, aujourd’hui si cruelle,
Chaque heure m’a vu vivre avec elle et pour elle.
Ifélas ! elle a brisé ma couronne de roi ;
Elle a flétri la terre, en me manquant de foi.

Si tu savais, ami, combien elle était belle,
Et combien j’étais fier de la croire fidèle !
La gloire lui plaisait : et, de ses yeux sacrés,
Mes vers, comme un regard, descendaient inspirés.
A force de la voir et de l’aimer sans cesse,
J’avais presque fini par croire à sa promesse.
J’y croyais ! qui n’eût pas partagé cette erreur,
A voir ses yeux émus se troubler de terreur,
S’il fallait, malgré moi, rappelé vers la ville,
Quitter, pour un seul jour, son chalet d’Horbeville ?

Qui n’aurait pas rêvé tle plus durables nœuds,
Quand elle m’entourait de ses muets aveux,
Comme un jour, en tombant, l’or bouclé de ses tresses
Avait, à ses genoux, enlacé mes caresses ?
Qui pouvait pressentir que je la quitterais,
Quand souvent mon bonheur, réfléchi sur ses traits,
Pour me remercier leur prêtait sa lumière :
Et loin des yeux jaloux, quand la même chaumière,
Sous nos rideaux de fleurs, dérobait nos serments ?
Quand sa voix qui pleurait, fascinant mes tourments,
A mes soupçons craintifs opposait l’espérance,
Qui pouvait deviner qu’un excès de souffrance
Emporterait mes pas, loin des siens, pour tou jours ?
Que mes heures de joie ont duré peu de jours !
Ces heures, que mon âme avait thésaurisées,
Qu’étaient-elles, hélas ! des gouttes de rosées,
Que jette, à son passage, au bleuet du chemin,
Un ange, dont le vol ne viendra pas demain,
De la fleur trop tôt veuve humecter la corolle.
Elle attend peu d’ailleurs l’ange qui la console •
Un rayon de soleil dessèche son trésor ;
L’abeille, d’un coup d’aile, un papillon encor,
Fait tomber sa richesse : et la voilà flétrie.
De mes félicités, rêveuse allégorie,
Voilà toute l’histoire, hélas ! de mon bonheur.
Un souffle m’a ravi ma moisson de glaneur :
Et je l’avais prévu ! Souvent, dans mon ivresse,
Une ombre d’avenir traversait ma tendresse ;

Et sourde à mon effroi, qui ne lui disait rien,
Son cœur restait muet aux battements du mien.

Jusques dans mes beaux jours, si rares, si rapides,
J’ai senti du poison germer les dards perfides.
Jamais, à son esprit voltigeant et rieur,
Je n’ai, sans la doubler, confié ma frayeur.
Elle a vu, mille l’ois, ses vaniteux caprices,
De mon amour blessé rouvrir les cicatrices,
Et je l’ai toujours vue, en me voyant souffrir,
Deviner le seul mot, qui pût encor m’aigrir.
Elle aimait mon amour, sans bornes, sans mélanges ;
Mais, n’ayant qu’une voix pour chanter mes louanges,
Je devinais qu’un jour son orgueil familier
Chercherait des échos, pour la multiplier.
Ils n’habitent jamais bien loin de l’inconstance,
Et ma crainte écouteuse abrégeait leur distance.
Oui, souvent à ses pieds, dans ses bras, sur son cœur,
Je ne sais quel génie, amèrement moqueur,
Jetait, entre elle et moi, d’insidieux présages :
Et derrière ses pleurs je lisais des outrages.
Je sentais, en suivant le til de ses discours,
Son dédale d’aveux me perdre en ses détours.
Je ne voyais jamais qu’un côté de sa vie.
D’hommages réclamés sans cesse poursuivie,
J’entendais, chaque jour, comme un ordre d’exil,
De ses fats attitiés bourdonner le babil,

Et, quand son nom battait dans mon âme oppressée,
Moi, je sentais le mien glisser de sa pensée.

Que te dirai-je, ami ? pourquoi te retracer
Par combien d’avanie elle m’a fait passer :
Comment, de ses faveurs calculant l’imposture,
Elle a sur mon amour mesuré ma blessure :
Et comment, un par un, sans le moindre remords,
Elle a brisé les nœuds, qui liaient nos deux sorts !
M’a-t-elle donc, l’ingrate, aimé par bienfaisance,
Moi, grand Dieu, qui vivais de sa seule présence,
Moi, qui sous ses regards, par ses yeux oublié,
Aurais voulu mourir pour un mot de pitié,
Qui n’ai pas, même encor, de pensée ou de rêve,
Que son nom ne commence, et que son nom n’achève !
Sa joie était perverse, et ses pleurs me trompaient.
Souvent d’âcres sanglots, malgré moi, m’échappaient :
Et quand mon cœur tordu criait sous son cilice,
Elle, d’un froid sourire, agaçait mon supplice,
Ou vantait son repo, s devant mon désespoir :
Ses yeux insouciants ne daignaient pas le voir !
Le sarcasme souvent me vengeait du parjure :
Et lorsque ma douleur en émoussait l’injure,
Son cœurn’inventaitrien, non, rien, pour me calmer ;
J’arrivais à la haine à force de l’aimer.

J’ai connu plus de maux, que la mort n’en oublie.
J’ai supporté long-temps ee faste de folie,
Qu’elle étalait toujours, quand je souffrais le plus,
Et de tous ses projets mon nom toujours exclus,
Ou mis là par pitié comme un nom d’habitude :
Je n’ai pas pu traîner plus loin ma servitude ;
Je sentais qu’à la fin, lasse d’un pareil jeu,
La main, qui tient l’encens, peut écraser le dieu.
Je voulais me venger, et j’ai fui ma vengeance.
Ai-je cru qu’affranchis de tant de négligence,
Mes esprits, remontés à leur premier niveau,
Vers un but généreux ffotteraient de nouveau,
Kt perdraient par degré, dans leur cours solitaire,
Dos faux biens qu’ils aimaient la trace délétère ?
Hélas ! si je l’ai cru, je me suis bien trompé :
J’ai retrouvé partout le trait qui m’a frappé.
J’ai voulu, mais en vain, m’absorbant dans l’étude,
Y retrancher mes jours contre l’ingratitude :
Des nuages du cœur mes chants restent couverts :
L’ombre de mes ennuis engourdit tous mes vers.
Il semble que de loin l’impitoyable idole
Jette encor de son cœur le froid dans ma parole,
Et que, ne pouvant plus souffrir sous son regard,
Son nom fasse aujourd’hui l’office du poignard.
Et que j’honore bien sa puissance abattue !
Chaque fois qu’on la nomme, il semble qu’on me tue.
J’ai honte de pleurer, quand je devrais haïr :
Que veux-tu ! Jusque-là, je ne puis la trahir.

De mes liens rompus qu’importe qu’on se joue !
Qu’ils tombent ! c’est assez pour moi, qui les dénoue.
Je rougis d’être faible ! et je le suis toujours.
Guéri du mal, il faut me guérir du secours,
Et je sens quelquefois, qu’irrité d’être sage,
Commeon meurt de faiblesse, on meurt deson courage.

Je crois que je pourrais un jour me consoler,
Si j’avais pu long-tenlps, sous ses yeux, étaler
Tout ce que l’inconstance a de pauvre et d’infâme,
Et piler, d’un pied d’homme, un lâche orgueil de femme.
Oui, je voudrais souvent, séducteur sans pitié,
Ressaisir son amour, pour le fouler au pié :
Imprégner mes accents d’une flamme si tendre,
Qu’elle eût peur de mourir, en cessant de m’entendre :
Inventer une voix expres pour l’adorer,
De tout ce qu’elle inspire elle-même l’enivrer :
Et quand je la verrais, palpitante, éperdue,
Les yeux noyés de pleurs, l’âme aux cils suspendue,
Je voudrais tout à coup, et dédain par dédain,
Lui rendre le poison, que m’a versé sa main.
Je voudrais, l’écrasant de mon indifférence,
Lui donner d’une fois mes dix ans de souffrance,
Lui faire traverser tout le champ du mépris,
Lui montrer, un par un, ses mensonges écrits :
Lui prouver qu’attentive à son œuvre de fièvres,
Elle a menti du cœur presqu’autant que des lèvres.

Je voudrais, en affronts, lui payer, cris pour cris,
Tous les mots de bonheur, que l’amour m’a surpris :
Et, comme de serments, changeant d’enthousiasme,
Retourner, dans son sein, le poignard du sarcasme.
Voilà mon rêve ! Eh bien ! si je la rencontrais,
Que j’ai pitié de moi ! je lui pardonnerais.
J’irais, à ses genoux, redemandant l’aumône,
User mon sang d’esclave à rebâtir son trône :
Et, honteux de moi-même, en pleurant dans ses bras,
Lui dire sur le cœur : Ne m’abandonne pas.

Je ne connais que trop ma déplorable force :
Il me faut, cette fois, un éternel divorce ;
Je l’ai déjà quittée, et je sais qu’un sanglot,
Un geste reconnu, son sourire, un seul mot,
Ramènerait ma tête à son pli de torture.
Je ne veux plus risquer de perdre ma rupture.
J’ai déjà trop maudit ma flasque humilité,
Ma souplesse à traduire, en sensibilité,
Des grimaces du cœur l’infâme afféterie.
Tu te souviens du jour, où toute la patrie,
Se gonflant sous les fers de la captivité,
Déborda noblement contre la royauté ?
C’était ma cause, à moi, fils de la république,
Dont ma bouche a sucé le lait démocratique !
Je devais, à mon rang, combattre en citoyen.
Acteur efféminé, je n’y vis qu’un moyen

D’ouvrir, un jour plutôt, la grille de ma geôle.
Je ne sus même pas remplir ce pauvre rôle.
J’allai bien, dans Paris, voir comment on mourait :
Mais je revins ; je crus ce qu’elle m’assurait,
Et, crédule à ses pleurs, je promis d’être lâche,
Et de ne point aider le peuple dans sa tâche,
D’écouter la bataille, au lieu de m’y mêler.
Enfant, qui n’ai pu voir un regard se troubler,
Qui n’ai point, sous le masque apercevant le crime,
Compris que sa pâleur n’était qu’un jeu d’escrime !
Enfant, qui n’ai pu voir, qui n’ai pu deviner,
Qu’elle me conservait, pour mieux m’assassiner !
Au fait, qui n’eût pas dit, parmi ceux dont le zèle
Se dispute le char, où sa main les attèle,
Que je ne l’aimais pas tant que la liberté ?
Quel affront, quel larcin fait à sa vanité !
C’était voler mon sang à sa coquetterie :
H faut qu’on reconnaisse, à mon idolâtrie,
Que c’est elle qui tue, ou permet d’exister.
Il lui faut une mort, qui puisse la flatter,
Qui serve à relever la fadeur de ses charmes :
Le sang ne s’éteint pas si vite que les larmes.

Tu vois à quel degré je fus faible : comment,
Je n’ai pu, malgré moi, m’abuser un moment :
Et comment, aujourd’hui, ma délivrance esclave
Traîne encore à genoux le joug qui me déprave !

J’ai tout fait pour guérir, tout tenté, tout prié :
Tout s’est brisé sur moi… jusqu’à ton amitié.
J’ai cherché les plaisirs, sans pouvoir les atteindre :
Et j’ai banni son nom, sans cesser de le craindre.
J’ai voulu, dans l’ivresse, oubliant ma raison,
Passer mes souvenirs au toucher du poison :
L’opium est usé, la mémoire me reste.
Il est temps d’étouffer un écho si funeste,
Et, fût-ce par un crime, il faut l’anéantir.
Je ne te dirai pas, que je songe à partir :
Je pars. La guerre existe, et j’y cours ; c’est la guerre,
Qui tue, ou qui délivre, il ne m’importe guère.
Que la guerre travaille à mo faire un tombeau,
Ou ne laisse de moi qu’un stupide lambeau !
J’y consens. Un grand peuple, endormi dans la boue,
Brise, en se relevant, sa chaîne qu’il secoue :
J’irai lui demander place dans son réveil,
Et sécher mon naufrage à son nouveau soleil.
J’irai, sousses drapeaux, demander, pour m’absoudre,
Le baptême de sang, que décerne la foudre.
La Pologne est debout sur ses fils terrassés…
Si l’on n’y peut pas vaincre, on y meurt : c’est assez.
Je pars ! je sens déjà l’air de la renaissance,
Raviver de mon sang la sourde effervescence.
Tout contus d’un passé, qui gâte l’avenir,
Je rajeunis déjà de l’espoir d’en finir.

Adieu, Soumet, adieu ! Demain l’air du voyage
Chassera de mon front quelqu’indigne nuage :
Il redeviendra pur aux éclairs du canon.
Quant à toi, mon ami, que je revienne ou non,
Garde bien dans ton sein l’aveu de ma bassesse :
Ne répète jamais quelle fut ma faiblesse.
Dis que je suis parti par générosité,
Par respect pour la gloire et pour l’humanité,
Las de voir le poète, où la guerre moissonne,
Jeter toujours une hymne, et jamais sa personne.
Que l’être perverti, qui m’a tant dégradé,
Ne sache pas surtout à quel vœu j’ai cédé !
Qu’elle apprenne au contraire, en son indifférence,
Que j’étais consolé, quand j’ai quitté la France :
Que j’estimais l’amour à peu près ce qu’il vaut :
Que je n’y songeais pas, que j’en riais tout haut…
De mes lâches fureurs cache-lui le délire :
Elle jouirait trop de son stupide empire.
Si je meurs, chante-moi : mais brûle tous ces vers,
Que marque, avec son nom, le cachet de mes fers ;
Qu’elle ne pense pas, que je suis mort pour elle !
Dis qu’avant d’expirer, mon œil pâle et rebelle,
Pour n’y pas voir ses traits, s’est détourné des cieux.
Dis que je n’ai trouvé, digne de mes adieux,
Que ton nom, que celui d’une sœur ou d’un frère,
Qui tombait de mon sang avec celui d’un père :
Comme un affront pour moi, cache la vérité :
Dis que mon dernier cri fut pour la liberté,

Et jamais pour l’amour… qui l’obtiendra peut-être.
Qu’elle ignore un regret, dont je ne suis pas maître,
Et ne s’applique pas mon trépas sur le cœur,
Comme un fard inventé pour parer sa langueur !
Que mon cadavreau moins, quandj’aivendumonâme,
Ne serve pas d’enseigne au boudoir d’une femme !

ABJURATION.

Tous ces vers qu’en courant ma démence a tracés,
Et que mes pleurs honteux avaient presque effacés,
Tous ces chants maladifs, qui, venus sans étude,
N’avaient cherché d’écho que dans ma solitude,
Ces gages désolés de mon bonheur détruit,
Devaient, écrits dans l’ombre, expirer dans la nuit.
Échappés à l’ennui d’un chagrin sédentaire,
Je ne présumais pas que jamais, sur la terre,
D’autres que vous, Soumet, pourraient lire, après moi.
Ces mémoires, sans nom, d’un homme ivre de foi.
Vous savez qu’en fuyant du coté des orages,
Je n’avais, dans vos mains, déposé ces ouvrages,

Qu’en leur dressant d’avance un posthume bûcher.
A cet arrêt sans doute il fallait s’attacher ;
Mais vous avez voulu, combattant ma prudence,
Ne plus accepter seul ma sombre confidence :
Et je vais, admettant le public à mes pleurs,
Lui donner à juger mes dix ans de douleurs.
Puisse au moins de ces vers le fraternel hommage,
Empruntant votre nom comme un’premicr suffrage,
Consoler à l’écart ceux qui, las de souffrir,
Ne savent pas se plaindre, et se laissent mourir !

Il faut pourtant ici, le pied sur mon naufrage,
A tant de cris d’amour ajouter une page :
Ce. funeste recueil n’est point encor complet.
Si, l’ayant parcouru jusqu’au dernier feuillet,
On m’y voyait rester au seuil d’une bataille,
Ceux qu’un même dégoût de la terre travaille,
Croiraient que, succombant au fardeau de son deuil,
On traîne le boulet jusqu’au fond du cercueil :
Que notre front courbé jamais ne se redresse :
Qu’on a beau, fatiguant son ignoble détresse,
Secouer sa misère au milieu des combats,
La coucher dans la boue en blouse de soldats,
Il n’en faudra pas moins, esclave d’une femme,
Lui rapporter des camps les haillons de son âme.
Erreur ! ces tourments là ne brûlent pas toujours :
L’eschare du chagrin tombe enfin de nos jours :

On reprend son niveau, son viril équilibre,
Et, si l’on part esclave, on peut revenir libre.

Qu’on ne suppose pas que, devenu d’airain,
Je veuille, avec l’amour, insulter son chagrin !
Loin de moi ce vernis de stoïque héroïsme !
Seule religion, digne de fanatisme,
Qui pourrait blasphémer, dans ses cris furieux,
Le seul bonheur mortel, qui nous reste des cieux !
Quand on a pu trouver, dans les landes du monde,
Un cœur pur et sacré, dont l’écho nous réponde,
Un être dont le cœur, sur le nôtre formé,
N’aspire, en nous aimant, qu’à l’espoir d’être aimé :
Rien, si le ciel jaloux nous condamne au veuvage,
Rien n’en doit engourdir l’incurable ravage ;
Je conçois qu’on en meure, et qu’au port du tombeau,
On n’arrive qu’usé par le poids du fardeau ;
Mais quand, jetant sa vie aux pieds d’une maîtresse,
Vous voyez à loisir sa tortueuse adresse,
Pour allonger le meurtre, inventer des tourments,
Solder avec vos pleurs ses achats de serments,
Et, minute à minute acérant son parjure,
Enjoliver ses jours de votre mort future :
On n’en peut pas long-temps souffrir sans lâcheté.
Si parfois à l’excès poussant la charité,
Du sang, dont elle a soif, on lui jette l’aumône,
On a honte, eri donnant, d’avouer ce qu’on donne.

Nos maux nous font pitié de notre propre mort :
Ce’sont de vils chagrins : et, lorsque l’on en sort,
On doit à ses amis le dernier témoignage
De brûler en public son manteau d’esclavage.

Le silence, dit-on, venge mieux que les cris !
Il renvoie un coupable, et ses actes flétris,
A lui-même, devant ce tribunal intime,
Où, sans jamais l’absoudre, on se juge son crime,
Devant la conscience. Et quand on n’en a pas !
Comme ce juge éteint, faut-il parler tout bas ?
Singulier châtiment, que celui de se taire !
Pourquoi, d’un culte abject ridicule sectaire,
Bonze hébété d’un dieu qu’on prie avec du sang,
Quand chacun nous a vu, reptile obéissant,
Pour nous faire écraser, ramper sous son image,
Se laisser croire encor sali du même hommage ?
Quoi ! nous aurons semé nos chants sur son autel,
Et lorsque notre encens, le traitant d’immortel,
Survit, pour lui du moins, à nos vieux sacrifices,
Nous n’aurons pas un vers, pour démasquer ses vices
Il ne sortira pas un vers de nos débris,
Qui rive sur son cou le carcan du mépris :
Et nous n’oserons pas, d’un mot expiatoire,
En sortant de la croix, y clouer sa mémoire !
Ces générosités vont mal à mes lambeaux :
Je ne suis pas de ceux, qui baisent leurs bourreaux
Fière de tant de pleurs, versés à sa louange,

Celle qui m’y plongea pourrait se croire un ange !
Ma haine s’entend mal à la traiter si bien :
Et j’ai bu trop de fiel, pour épargner le mien.
Quand, absentsilong-tempsdel’honneurdesoi-même,
Du nom, qu’on abdiquait, on se rend le baptême,
Pourquoi, de ce retour cachant la dignité,
Recrépir de respect son imbécillité ?
Non, non : quand on remonte à son intelligence,
Il ne faut pas au moins bâillonner sa vengeance.

Toi-même, à qui j’adresse aujourd’hui ces accents,
Toi, dont aucun poison n’osa troubler les sens,
Dont le cœur aussi pur que la lyre est sonore,
Mêle un parfum du ciel à l’hymne qui l’implore :
Toi, dont le cœur poète, apôtre de pardons,
N’a jamais du sarcasme empenné les brandons,
N’as-tu pas, comme moi, ressentant mon injure,
Pour un duel à mort retrempé mon armure ?
« Publiez, disais-tu, vos lamentables vers ;
» Mais n’allez pas, en deuil de vos derniers revers,
» Par un vœu de tristesse en terminer la liste.
» Sous quelque ciel lointain que cette femme existe,
» Songez que de ces chants le recueil éploré
» Peut frapper quelque part son regard désœuvré :
» Songez qu’elle croira, si jamais son caprice
» S’amuse à feuilleter votre album de supplice,

» Qu’elle se flattera d’avoir su tracasser
» Tous lescheminsdu monde, où vous pouviez passer ;
» Ne l’encouragez pas dans sa vile allégresse.
» Vous aurez, à ses pieds, usant votre jeunesse,
» A l’espoir du talent démenti tous vos droits :
» Vos stupides sanglots ont rongé votre voix :
» Vous mourrez dans un coin, quand vous pouviez peut-être,
» Au seuil de l’avenir, aller frapper en maître :
» Et vous lui donnerez le plaisir d’ajouter,
» Que vous ne pouvez pas assez la regretter !
» La laissant en repos s’adorer dans ses charmes,
» Irez-vous, à la fin d’un volume de larmes,
» Semer dans son boudoir des raisons de penser,
» Que vous seriez tout prêt à le recommencer ?
» Irez-vous, endormi dans un lâche silence,
» La laisser, caressant sa femelle insolence,
» Croire que vos regards, aveuglés par l’amour,
» Sur ses traits délustrés, qui redoutent le jour,
» N’ont pas su discerner qu’elle a presque votre âge :
» Que de ses yeux ternis le froid patelinage,
» Le talisman livide, est encore vainqueur :
» Et que vos pleurs stagnants vous dégradent le cœur :
» Et que votre âme encor, ruminant ses parjures,
» Comme un aigle châtré croupit dans ses blessures ?
» Dieu du ciel ! vengez-vous : et quand tous ses amants,
» Dépeçant de vos vers les brûlants châtiments,
» De leur virus mortel décriraient l’énergie,
» Soyez sûr qu’en secret, terrible apologie,

» Rien de son cœur navré n’arrachera le trait,
» Qu’y plonge du mépris l’ineffaçable arrêt.
» Des stigmates du vers tarez donc sa bassesse :
» Le talent s’agrandit de tout ce qu’il rabaisse.
» Pourri de fausseté, son sang trouble et bâtard
» Ne vaut sans doute pas qu’on en rouille un poignard ;
» Mais est-ce pour pleurer un reste de coquette,
» Que le ciel vous donna la lyre du poète ?
» La lyre aussi poignarde, et mord comme les dents :
» Si le sang nevient pas, c’est qu’il couleen dedans. »
C’était là tes conseils, c’était là mes maximes !
Dévoré si long-temps de pleurs pusillanimes,
C’est ainsi qu’autrefois écrivait mon courroux,
Quand, du Nord insurgé, revenu parmi vous,
Je rallumais tout bas ma verve atrabilaire.
Sur une indigne idole assénant ma colère,
Je voulais, à loisir, broyant son nom glacé,
Pilorier le dieu, que j’avais encensé.
Tout ce que je craignais, c’est que ma main sauvage
Ne sût pas, écumant le venin du langage,
D’un fiel assez féroce empoisonner son dard :
J’étais sûr cependant de frapper avec art,
Et quoique des combats la bruyante agonie,
En réparant le corps altère le génie,
Je sentais dans mon sein, gros d’éclairs rédempteurs,
Bondir tout un carquois de vers flagellateurs.

Ils en devaient sortir, en gerbes corrosives,
Affilés de mépris, barbelés d’invectives ;
Mais nos serments de haine, hélas ! sont inconstants :
Je suis trop peu romain, pour détester long-temps.

J’ai repris à la nuit, où je l’avais laissée,
Une. espèce de lyre, à demi fracassée.
J’ai voulu, réveillant mon fragile âge d’or,
Savoir si le soldat était poète encor :
Je le suis, presqu’autant que je l’étais naguère.
Comme un premier tombeau, j’ai, traversant la guerre,
Dans son linceul de sang déposé mes malheurs :
Et ce monde, où je rentre avec des yeux sans pleurs,
Semble, autrefois si sombre, un temple de lumière,
Où je ne porte plus ma chape de poussière.
Je suis poète encor ; mais, lent à t’obéir,
Je sais mieux admirer, que je ne sais haïr.
Qu’un autre aille essayer si la lyre poignarde !
La nature s’éveille : elle est là : je regarde.
Six mois se sont passés, depuis que j’ai promis,
D’armer de fiel mon vers autrefois si soumis :
Tout a changé de face : et, libre de toriure,
Mon cœur ressuscité rit comme la verdure.
Six mois se sont passés ! Les bois, pendant ce temps,
Ont ouvert leurs bourgeons aux baisersdu printemps :

Les fleurs ont commencé, sous une tiède haleine,
A jeter leurs festons aux pommiers de la plaine :
Les oiseaux endormis se sont tous réveillés :
Les ruisseaux ont couru d’insectes éniaillés :
Et j’ai vu le soleil, sur notre part du globe,
Laisser traîner les plis et le feu de sa robe :
Adieu tous mes projets d’être sauvage et dur !
Comment maudire encor quand le ciel est si pur !

C’est en vain, mon ami, qu’au milieu du feuillage,
Qui baise ma fenêtre, où le linot ramage,
Je voudrais rallumer tous mes ressentiments,
Et jeter dans mes vers l’aigreur de mes tourments,
Je ne puis pas : le soir est si brillant ! L’aurore,
Jetant sur l’horizon son voile qui le dore,
De diamants si purs étoile mon jardin :
L’abeille est si joyeuse à son premier butin,
Les papillons si frais : des fauvettes si gaîes
Montrent leur tête noire aux buissons de mes haies,
Que je me cherche en vain un reste d’âcreté ;
Je respire dans l’air un parfum de bonté.
Je ne puis que bénir la nature que j’aime :
Son repos producteur est rentré dans moi-même.
Je me reprends encore à rêver d’avenir,
A compter sur des blés, qui ne peuvent venir.
Je suis tranquille enfin dans ma mélancolie :
Je ne pardonne pas, mon ami… mais j’oublie.

Je m’enchante moi-même en ma sécurité,
Et je me crois encor ce que j’aurais été,
Poète seulement pour le plaisir de l’être,
M’esjouissant de tout, sans vouloir rien connaître,
A mon culte des arts permettant peu d’excès,
Et, sans le mépriser, dédaignant le succès.
Que m’importe en effet ce qu’on nomme la gloire !
Ce sont les cœurs souffrants, quirêventleur mémoire :
Moi, content de la terre, à quoi bon, tourmenté,
M’aller faire un séjour de la postérité !
Ma verve de vingt ans, souvent je la recouvre :
Je rajeunis d’un jour à chaque fleur qui s’ouvre :
Je redeviens enfant, et le calme des cieux
Ote un voile à mon âme, en l’ôtant de mes yeux.
Mon esprit est serein et ma lyre est féconde :
Méditant un ouvrage aussi grand que le monde,
Que je ne ferai pas, mais que je fais toujours,
Je récolte partout mes fertiles secours,
Et, sans changer en miel ma moisson clair-semée,
Je dors nonchalamment dans ma ruche embaumée.
Si je veux par hasard retourner au passé,
Le fil, qui me rattache à ce temps effacé,
Est plus vite rompu, que ces ponts de dentelle,
Que brise, entre deux fleurs, la légère cistèle.

Un rien peut m’en distraire, un brin d’herbe, un oiseau,
Le lac improvisé de quelque goutte d’eau,
Où tombe une fourmi, qui se sauve à la nage :
Et je songe bien plus au vol de ce nuage,
Qui change à chaque instant de forme et de contours,
Qu’à tous les changements des plus longues amours !
Dieu, qu’après le malheur la nature est nouvelle !
La cendre de nos maux la rend encor plus belle.
Qu’il fait bon de dormir sur son lit parfumé,
Et d’aimer tant les champs, que l’on s’en croie aimé !
Le soir même, à cette heure, où notre vol décline,
Où l’âme étroitement en elle seconfine,
Et des travaux du jour cherche à se délasser :
Où, lorsque l’on est seul, on se met à penser,
A tirer de l’oubli l’histoire de ses peines,
A remâcher l’ennui des misères humaines,
Je songe rarement, ermite villageois,
A peupler mon désert des rêves d’autrefois.
J’imaginais alors, quand la lune voilée,
D’un ruisseau de velours argentait la vallée :
Quand les astres semblaient, dans l’océan de l’air,
Des poissons de phosphore endormis sur la mer,
Que toutes ces beautés avaient, pour me séduire,
Aux lèvres d’une femme emprunté leur sourire,
Et que, libre une fois, je ne pourrais jamais,
Voir, admirer, sentir, bénir ce que j’aimais.

A peine maintenant, si je sais qu’elle existe,
Et jamais un regret, un souvenir n’attriste,
Ce pur sommeil des champs qui réveille ma voix.
Je jouis mieux, tout seul, de tout ce que je vois :
Et, s’il faut l’avouer, j’éprouve, au lieu de haine,
Qu’elle a bien fait pour moi de briser notre chaîne.
Mon esprit fléchissait, et fût resté courbé :
Il remonte aujourd’hui plus qu’il n’était tombé ;
Un parjure de femme a fait bondir son aile,
Il vole ! Pourquoidonc, quand jesuisplushaut qu’elle,
Descendre à son niveau me plaindre et me venger ?
Puisque je suis heureux, à quoi bon l’outrager ?
Qu’elle compte à la fois plus d’amants qu’elle adore,
Que moi dans mon jardin de fleurs qui vont éclore,
Quem’importe ! et pourquoi, quand je nesensplusrien,
Percer son cœur d’un dard, qui n’est plus dans le mien !
Puis, pour blesser quelqu’un, il faut qu’on s’y prépare :
Et je n’ai pas le temps de devenir barbare.

Sans doute quelquefois, quand le ciel maladif,
A mon foyer frileux me relègue captif :
Quand le soleil, caché dans les plis des nuages,
De ses lueurs de plomb ternit mes paysages,
Je pense que ma vie a ses jours pluvieux.
J’ai cessé d’être jeune avant que d’être vieux,
Et, quand le vent gémit dans les bois qu’il querelle,
Je me trouve, un instant, semblable à l’hirondelle,

Qui, blessée autrefois par la main des chasseurs,
Du côté du printemps voit émigrer ses sœurs,
Et reste dans son nid honteuse et solitaire,
Ne croyant plus aux fleurs, et doutant de la terre.
Je me mets à songer, qu’on n’aime pas deux fois,
Qu’aux autels d’un fauxdieu j’ai prosterné mon choix,
Et que si par hasard, sous mes regards d’automne,
Un jeune ange, plus pur que sa blanche couronne.
Passait : moncœurprodigue, aujourd’huisanspouvoir,
N’ayant rien à donner, n’a rien à recevoir.
Il me prend de moi-même une pitié profonde,
D’avoir été si vite à connaître le monde :’
Chaque goutte de pluie a des échos secrets,
Effeuille des plaisirs, éveille des regrets :
On sent grincer la bise autour d’une blessure :
C’est triste ; mais ce mal fuit, quand le ciel s’épure :
Les mauvais jours s’en vont : l’été reprend son cours :
Un rayon de soleil arrive à mon secours,
Et, de la vie encor affrontant la tempête,
Comme un pavot penché, je relève la tête.

Avant de terminer mes nébuleux concerts,
Je voulais, mon ami, vous dédiant ces vers.
Dans d’autres vers plus grands, qu’a voirait votre lyre.
Élever jusqu’à vous mes heures de martyre :
Et guéri par vos soins, je le crois, sans retour,
M’absoudre, en vousaimant, detousmeschantsd’amour

Et cependant, ami, prêt à laisser la rive,
Où gémit si long-temps ma tristesse captive,
Je sens que ces adieux, qui me manquent dé foi,
Se détournent de vous, pour vous parler de moi.
J’ai revu froidement cet hymne d’amertume,
Ces vers rougis au feu d’un courroux qui s’allume,
Où la lime a laissé la rouille du poison :
Ils m’ont paru bien durs, au jour de la raison.
Est-ce un crime, après tout, si digne decolère.
Que de ne plus aimer ce qui cesse de plaire !
De ce monde incertain éphémères colons,
Y faisons-nous toujours tout ce que nous voulons ?
Du tissu de son cœur examinant la trame,
Est-ce à moi, qui l’aimai, de juger cette femme !
N’a-t-clle pas suivi sa pente en me quittant,
Comme j’avais suivi la mienne en l’écoutant ?
Est-ce sa faute enfin d’être née infidèle ?
Je sens que j’ai mal fait de m’irriter contre elle.
Dans le moment sans doute abîmé de douleur, ,
On redresse ses dards sous les pieds du malheur :
On s’en prend de son mal à l’objet qui le cause ;
Mais quand le mal s’endort, et quand le cœur repose,
Faut-il, de son courroux ramassant les débris,
D’un passé qui s’en va recommencer les cris ?
Non, c’est trop : quand je penscàlafaiblessehumaine,
Je sens que je rougis de mes heures de haine.
J’ai déjà de f’amour abjuré le souci :
Ma colère s’éloigne, ct j’y renonce aussi.

On peut voir, en lisant mon psaume de vengeance,
Par quel chemin farouche on marche à l’indulgence ;
Mais que mon dernier vers, par la raison dicté,
S’il n’en est un d’amour, en soit un de bonté !
La justice le veut : mon bonheur me l’ordonne ;
Quand on cesse d’aimer, il faut bien qu’on pardonne.

DÉSAVEU.

Si du vaste océan le fluide hémisphère
Coule, un jour, entre nous et l’être qu’on préfère,
L’axe de notre vie aussitôt est changé,
Et sur ses deux pivots tout roule dérangé ;
Nous rions, quand on meurt, hélas ! et notre joie
Rencontre, au même écho, l’adieu qu’on nous envoie.
Peine, mémoire, oubli, bonheur, tout se confond :
Tout se mêle en chemin, et rien ne s’interrompt.
Qu’une idée aussi simple est tristement profonde !
L’absence par hasard l’introduit dans le monde :
Mais que le ciel, sans cesse aux aguets de nos pleurs,
Sur un si frêle appui sait bâtir de douleurs !
Aujourd’hui même encore, heureux d’indifférence,
Je comptais sur des jours épurés de souffrance :
Haine, colère, amour, j’avais tout abjuré :
Et voilà que ce ciel, qui m’avait délivré,
Resserrant des liens, dénoués par la vie,
A de nouveaux serments par la mort me convie !

La mort réconcilie, au lieu de séparer :
Moi qui ne pleurais plus, je suis prêt à pleurer.
Tandis que je laissais ma plume rajeunie
Tenter une récolte aux sentiers du génie,
Fallait-il que, vengeant mes siècles de chagrins,
La nielle du sort noircit mes nouveaux grains !
Ce n’était pas assez, mon Dieu, d’un seul divorce,
Et qu’un vaste horizon vint désunir de force
Nos deux cœurs, l’un dans l’autre autrefois recueillis :
Il s’élève une tombe entre nos deux pays.
Oh ! j’ai honte à présent de ma lyre ulcérée,
Que j’ai voulu punir de t’avoir célébrée :
Qui m’a trop bien peut-être, et si mal répondu.
Je ne sais s’il restait, en mes veines perdu,
Quelque germe d’amour, que j’ignorais moi-même ;
Mais je n’ai plus dans l’âme, à coup sûr, de blasphème.
Si j’en crois de sa sœur le récit désolé,
Elle s’est repentie, elle m’a rappelé :
Elle cherchait ma voix, pour avoir du courage :
Elle eût voulu mourir, les yeux sur mon visage,
Couverte de mes pleurs, comme de son pardon !
En s’envolant au ciel, elle disait mon nom !
Plus pure de remords, qu’on ne l’est d’innocence,
Je n’injùrirai pas sa nouvelle naissance.
Ombre, qui n’entends plus que je sais oublier,
Mon pardon vient trop tard, mais tu l’as tout entier ;
Qui vécut pour t’ai mer mourra sans te maudire.
Tu ne sauras jamais si ma haine en délire

A quelquefois rêvé de provenir le son :
Hélas ! l’aurais-je fait, moi que navre ta mort !
Ce n’est que d’aujourd’hui, que je suis solitaire.
Sois plus heureuse ailleurs, que moi sur cette terre :
Là-haut tu ne sais pas, tu ne sauras jamais,
Que je t’ai détestée autant que je t’aimais.
Le ciel doit se fermer aux clameurs de la rage ;
Mais si les cris du cœur, les larmes du veuvage,
Peuvent, du fond du monde, arriver jusqu’à toi,
Mon pauvre ange tombé, qui remonte… entends-moi.